Un avril bien tranquille à Saïgon - Thuân - E-Book

Un avril bien tranquille à Saïgon E-Book

Thuân

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Beschreibung

En plein Saigon, un homme et une femme se retrouvent dans un hôtel pendant 44 heures. De quoi revivre les événements du Quatrième mois...

Un hôtel 4 étoiles de la rue Dong Khoi, ex-Catinat. Deux amants d’origine vietnamienne, venus de Paris pour revisiter leur passé. Durant 44 heures de sexe et d’amour se profile une longue histoire, celle de Saïgon d’hier et d’aujourd’hui.
Il y a aussi Tong, Ly-An, Diêu Tu, autant de personnages entre le Vietnam et la France, marqués par leur destin et le quatrième mois de l’année 1975. Le 30 avril 1975 : jour de la libération, disent les Vietnamiens du Vietnam. La chute de Saigon, disent les Vietnamiens de l’étranger, les Viêt-kiêu. Une date toujours tabou. « Parler du mois d’avril. Le Quatrième mois. Ce quatrième mois, j’ai écrit son nom sans relâche. Et dans ce roman, j’ai fait fleurir des 4 partout, ce 4 interdit, des 4 à toutes les lignes, jusqu’à ce que toi, lecteur, tu en sois malade. Mais à moi, il m’avait tellement manqué ».

Entre romances et récit historique, l'auteur revient sur un moment qui aura marqué tout un pays : la chute de Saïgon ou le jour de la libération.

EXTRAIT

L’hôtel n’est pas en Californie mais à Saïgon. Pas dans le 4e arrondissement, mais sur la rue Dông Khoi. Ly-An passe ses bras autour de son cou et plonge ses yeux dans les siens. Elle a 4 reflets dorés dans les yeux. Il pense qu’elle est sur le point de lui dire quelque chose d’important. Il retient son souffle et attend. Elle finit par parler. À voix basse : ‒ De Catinat à Tu Do, puis Dông Khoi, cette rue ne cesse de porter des noms différents. ‒ Tu Do ? Dông Khoi ? Il hésite 4 secondes et secoue la tête. ‒ Dông khoi, cela veut dire révolte. Et tu do, liberté. Ici les gens se sont révoltés non pour obtenir la liberté, mais pour la perdre ! dit-elle avant d’éclater de rire. Il sent son amertume. Puis il se dit que dans ce pays, suite à l’installation du régime communiste, non seulement les rues avaient vu leurs noms modifiés mais les dictionnaires avaient aussi subi de grands changements : la langue vietnamienne d’autrefois, cette fierté de ses parents, regorge aujourd’hui de nouvelles expressions telles que « se regonfler le moral », « exalter le slogan », « avoir l’optimisme des révolutionnaires », « suivre l’exemple de l’oncle Hô » employées tout d’abord par les dirigeants d’origine paysanne, dont le plus grand rêve était de détruire la classe bourgeoise avec toutes ses valeurs culturelles, jugées « hypocrites et nuisibles ».
- L’expression « langue de bois » existe-t-elle en vietnamien ? se demande-t-il en luttant contre le sommeil. La chambre est à nouveau plongée dans le silence. Il la prend dans ses bras, enfouit son visage dans ses cheveux. Ces 44 heures s’annoncent délicieuses, il s’arrêtera pour savourer toutes les secondes. Et ce tour de taille, cette taille si fine, si excitante.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Thuân a suivi des études à Moscou avant de s’installer à Paris et de rayonner entre Hanoi, New York et Berlin. Distinguée par le prix de l’Union des écrivains du Vietnam en 2008 et la bourse de la création du Centre national du livre en France en 2013, elle est l’auteure de huit romans dont la plupart ont été traduits en français, notamment chez Riveneuve et au Seuil. Un avril bien tranquille à Saigon a été interdit par la censure vietnamienne en 2015.

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Seitenzahl: 199

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Couverture

Page de titre

Elle dit qu’il y aura des 4,

tellement de 4 que le lecteur en sera dégoûté.

4… comme le mois d’avril,

celui de la guerre et de la victoire.

À L’ATTENTION DU LECTEUR

Je viens d’un pays hanté par son passé. Un passé dont nous, les Vietnamiens, sommes pourtant incapables de parler, et même de nommer. Il est tabou de parler du passé au Vietnam. Et pourtant, il revient sans cesse dans les conversations. Un Viêt-kiêu revient en touriste au « pays » : « Tu es parti avant ou après 75 ? » On se pose tous la question, entre Vietnamiens. C’est une façon de se situer, rapidement, de savoir dans quel camp on est/était. D’éviter les impairs aussi. 30 avril 1975. Le jour de la libération, disent les Vietnamiens du Vietnam. La chute de Saïgon, disent les Vietnamiens de l’étranger, les Viêt-kiêu. Même sur le terme, nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord. Moi-même, je ne saurais pas comment en parler, moi qui suis restée au Vietnam après 1975 – j’avais 7 ans à l’époque. Et je me souviens de l’énorme parade militaire organisée quelques semaines après le 30 avril 1975 pour célébrer « la grande victoire du printemps ». Je me souviens également de la faim qui nous poursuivait : la fin des aides internationales. Le gouvernement vietnamien, au lieu d’importer du riz et du blé pour donner à manger au peuple, a fait importer des tanks et des armes supplémentaires afin de livrer une nouvelle guerre, à la frontière Sud-Ouest, avec le Cambodge. Après mon baccalauréat, j’ai été sélectionnée parmi les meilleurs élèves pour aller faire des études supérieures en Russie. Heureusement, c’était le début de la Perestroïka. Grâce à Gorbatchev, l’Union Soviétique devenait un peu plus libre et je commençais à respirer. Une fois diplômée, je ne suis pas rentrée au Vietnam pour y construire le socialisme, comme le souhaitaient les gens du gouvernement vietnamien. J’ai décidé de m’exiler, en France, où je vis depuis 1991. J’ai écrit sept romans et c’est pourtant la première fois que j’écris sur « avril ». Ce roman devait sortir en avril 2015, pour les 40 ans de la « Libération ». Il a failli ne jamais voir le jour. Le bureau de la censure politique à Hanoï est très vigilant dès que survient le mot « avril ».

Au Vietnam, aujourd’hui encore, il est compliqué de parler d’avril 75. Il est compliqué d’évoquer notre Histoire, tant elle est figée dans la cire du discours officiel. L’Histoire telle qu’on nous l’a enseignée dans nos manuels, telle qu’on nous la montre dans nos musées. Cette belle Histoire de propagande. Cette Histoire officielle si lointaine de notre histoire à nous, celle de nos familles divisées. C’est étrange, mais l’Histoire, au Vietnam, semble toujours parler de séparation. Avril 1975, la chute ou la libération de Saïgon ? Tout dépend si l’on faisait partie des vainqueurs ou des vaincus (sache, lecteur, qu’en général, dans toutes les familles on y trouve les deux).

Et il y a cette autre date, 1954. Celle qui nous mettait tout de suite dans une « case », annonçait notre « pedigree ». La bataille de Diên Biên Phu, les accords de Genève et la partition du pays, divisé en deux : le Nord, prosoviétique, et le Sud, proaméricain. Imagine-toi : un pays déchiré, où pour écrire à sa famille de l’autre côté du parallèle, il fallait envoyer son courrier en France ou en Europe pour le faire passer… 1954 comme 1975, cela pouvait nous poursuivre. Une malédiction héréditaire, transmise de génération en génération : un père qui avait fui le Nord en 54 pour aller chez les traîtres du Sud ? Des oncles qui avaient fui le pays en 75 ? Pas de chance : cette faute originelle restait comme une tache d’humidité noire sur un mur, qui grandissait, grandissait. Et alors, adieu les études supérieures, les bons postes dans l’administration…

Cela fait vingt-quatre ans que j’écris, mais je n’avais encore jamais écrit sur « avril ». Peut-être parce que je n’osais pas. Le livre a été censuré, il est finalement sorti en août dernier, puis retiré du marché, quelques semaines après, sous l’ordre de la police culturelle de Hanoï. Je ne suis pas rentrée au Vietnam pour sa sortie. Les journalistes et les critiques littéraires ont été « conseillés » par leurs supérieurs de ne pas écrire sur ce roman. « Trop sensible ». Qu’importe, j’avais osé.

Parler du mois d’avril. Le Quatrième mois. Ce quatrième mois, j’ai écrit son nom sans relâche. Et dans ce roman, j’ai fait fleurir des 4 partout, ce 4 interdit, des 4 à toutes les lignes, jusqu’à ce que toi, lecteur, tu en sois malade. Mais à moi, il m’avait tellement manqué.

CHAPITRE I

1

Anh est née 44 jours après le Têt1. Linh, 44 jours avant le Têt, l’année suivante. On aurait cru deux sœurs jumelles : chacune mesurait 44 centimètres et pesait 4 kilos à la naissance. Plus tard, elles allaient toutes les deux au lycée à bicyclette, en ao dai blanc et cheveux au vent.

À leur arrivée en France, des manteaux noirs ont remplacé les ao dai blancs. Elles ont coupé leurs cheveux jusqu’aux épaules et rangé leurs bicyclettes sous le lit. Elles étaient toujours comme des sœurs jumelles.

Sur le dossier de demande de carte de résident, la photo de Anh était en fait une photo de Linh. La police française n’y a vu que du feu. Ils ont dit : - C’est formidable, vous avez l’air d’aller beaucoup mieux !

Dans les lettres envoyées à leur famille, la photo de Anh était aussi une photo de Linh. Leur mère n’y a vu que du feu. Tout le monde, dans la famille, n’y a vu que du feu. Les voisins aussi. Tout le monde a dit : - C’est incroyable, on croirait une parfaite petite Française !

Anh ne voulait pas se faire prendre en photo à l’extérieur. Ni dans la chambre. Elle ne voulait pas être prise en photo. Elle ne voulait rien faire. Ni aller nulle part. Pour amener Anh à la police ou chez le médecin, Linh devait l’y contraindre et le seul moyen était les larmes.

Les médecins n’ont trouvé chez Anh aucune maladie. Ils étaient désemparés. Mais la médecine française ne se laisse pas abattre comme ça. Alors vint le tour de psychiatres, qui ne trouvèrent chez Anh aucune pathologie.

Plus tard, Linh comprit qu’Anh n’était pas malade : elle avait simplement perdu la raison. Elle l’avait perdue depuis les événements d’avril 1975.

Plusieurs jours avant le départ du bateau pour la France, Anh était pétrifiée. Linh et leur mère ont pleuré dans les bras l’une de l’autre. Le chat noir miaulait dans un coin de la maison et la pluie délavait la cour. Anh n’a versé aucune larme. Elle n’a pas répondu aux questions de leur mère, ni aux questions de Linh. Elle est restée muette toute la nuit, sans fermer l’œil, et sans verser une seule larme.

L’année de ses 44 ans, il décida de se marier, de devenir propriétaire et d’ouvrir un cabinet près de chez lui. Quand on atteint cet âge, on s’aperçoit qu’il n’y a plus beaucoup de choix possibles, pour ne pas dire plus du tout. À 44 ans, il apprit la mort de Linh. Cela non plus, il ne l’avait pas choisi. C’est sa femme qui l’en informa, un jour par hasard, juste avant leur déjeuner : À 4 heures ce matin, un petit bateau de tourisme, immatriculé PQ444, a coulé accidentellement près de l’île de Hon Thom, dans la province de Phu Quôc. Une citoyenne française se trouvait parmi les victimes étrangères…Quelques minutes plus tard, alors qu’il mâchait sa première bouchée, sa femme se remit à lire, toujours aussi fort. Elle fait partie de ces femmes indifférentes à leur mari mais qui vouent une passion sans bornes aux faits divers et à l’immobilier. Elle est capable de passer sa journée entière sur le Net avec des boulettes de bœuf au fromage pour seul repas.

- Le ministère français des Affaires étrangères a exprimé son soutien à la famille de la victime. La police régionale se prépare à ouvrir une enquête. L’agence de voyages locale a promis des indemnités, conformément aux lois d’assurance du pays.

La liste des victimes. Le nom de Linh était le premier. Il frissonna en entendant son nom. Il frissonne toujours dès qu’il pense à elle.

Sa femme surfa sur le Net durant tout le déjeuner, cherchant sur des sites différents le montant des futures indemnités pour les familles des victimes, puis sur d’autres sites la liste des passagers miraculés. Enfin, elle s’arrêta pour lui demander s’il avait un problème au travail, car il mâchonnait la même boulette sans l’avaler. Il ne dit rien. - 4 boulettes, ce n’est peut-être pas assez pour toi ?

Il ne répondait toujours pas.

- Si cet accident avait eu lieu en France, les indemnités auraient suffi pour acheter un 4 pièces en plein centre de Paris.

Il ne disait toujours rien. Et elle d’ajouter :

- L’essentiel, c’est de bien payer l’avocat. Donner un œuf pour avoir 4 bœufs.

Il restait muet. En temps normal, il aurait essayé de trouver les mots pour la complimenter. Tout comme il s’efforçait toujours de trouver les mots pour complimenter ses patients. À 44 ans, il comprit que faire des compliments lui demandait toujours un effort surhumain.

Comme d’habitude, après leur déjeuner, sa femme se leva, lui amena solennellement son chapeau et son pardessus, l’accompagna sur le pas de la porte en lui donnant une tape dans le dos. Les premières fois, il avait eu le sentiment étrange d’être chassé de la maison. Puis il s’y habitua. Tout comme il s’accommoda des dettes qu’il avait contractées dans différentes banques, tant pour l’achat de leur maison que pour le rachat de son cabinet.

Il ne se rappelle plus très bien comment se déroula son après-midi au cabinet, si ce n’est qu’il avait à peine 4 secondes pour respirer et une crampe au poignet à force de délivrer des ordonnances. Dès le début de sa carrière, il avait fait ce constat crucial : que les patients aient besoin ou non d’un traitement, il fallait leur donner une ordonnance d’au moins 4 médicaments et plus chers ils étaient, plus les patients avaient envie de revenir.

À 4 heures de l’après-midi, il s’arrêta, mit ses stylos dans leur boîte, rangea celle-ci dans le 4e tiroir de son bureau, retira sa blouse et éteignit les 4 lampes de la pièce. Par chance, il n’y avait plus un seul patient dans la salle d’attente. À l’accueil, sa secrétaire lui dit qu’une patiente venait d’appeler : de retour d’Asie et manifestant les symptômes de la malaria, elle demandait à le voir au plus vite. - Dites-lui d’aller directement aux urgences, répondit-il.

La secrétaire sourit jusqu’aux oreilles, bien heureuse de pouvoir rentrer plus tôt.

Dans le taxi, en regardant les longues files de voitures grisâtres, il s’aperçut qu’il avait oublié son chapeau et son pardessus au cabinet. Heureusement, il gardait toujours sa carte bleue et sa carte d’identité dans la poche de son pantalon. Alors que le taxi se lançait sur l’autoroute A4, il se mit à pleuvoir, plutôt fort pour un début de mois d’avril. Il demanda au chauffeur de remonter les vitres, en remarquant avec surprise qu’il lui avait demandé le contraire 4 minutes plus tôt, alors que des nuages noirs s’amoncelaient dans le ciel. La nuit tombait. Mais les lampadaires n’étaient pas encore allumés. La ville s’embourbait sous la pluie. Il n’y avait plus âme qui vive, seulement 44 parapluies noirs mouvants, 44 arbres tous dépouillés de leurs feuilles et 44 véhicules glissant vers le néant.

Le chauffeur le regarda dans le rétroviseur, tout comme lorsqu’il lui avait indiqué l’adresse des 4 Magots. Il y avait de fortes chances que le chauffeur sache qu’il était médecin, car il avait déjà amené plusieurs patients à son cabinet, et qu’il se demande ce qu’un médecin comme lui pouvait bien aller faire dans ce bar à touristes à 4 heures de l’après-midi.

Il prit son téléphone pour appeler chez lui, mais finalement n’envoya qu’un SMS à sa femme, disant qu’il rentrerait tard et qu’elle ne l’attende pas pour le dîner. Il éteignit le téléphone et s’adossa à la banquette.

Lorsqu’il rencontra Linh, il était en 4e année de médecine à la fac d’Orsay, avec un destin déjà tout tracé par sa mère : il devait obtenir son diplôme de généraliste, puis se spécialiser. Une fois médecin, il travaillerait dans un hôpital public pour se faire la main, avant de reprendre le cabinet paternel. Sa mère est de ces gens qui planifient tout à l’avance. Elle avait réussi à obtenir des passeports français pour sa famille lorsqu’ils vivaient encore à Saïgon. 4 mois avant les événements d’avril, le consulat français annonça le début des hostilités : le Sud Vietnam risquait de tomber aux mains des Viêt-công2. Sa mère, qui avait fui le communisme en 1954 avec un million de Nordistes, vendit sur-le-champ les rangées de maisons qu’elle louait et sa clinique privée, puis embarqua mari et enfants à bord d’un avion. Le 30 avril, la Perle d’Extrême-Orient était assaillie par les tanks et les soldats. Mais toute la famille était indemne. Sa sœur et lui purent regarder en direct la chute de Saïgon sur les chaînes de télévision internationales. Son père alla demander une autorisation d’exercer au ministère français de la Santé. Sa mère alla chercher pour son mari un cabinet à Ivry, dans la proche banlieue parisienne, où 44 000 immigrés d’origine asiatique commençaient à mettre sur pied le premier Chinatown de France.

Un jour en avril, la température subitement chuta à - 4° et la neige se mit à tomber sans interruption. Il avait rendez-vous avec Marie, dans ce café des 4 Magots. Marie était une amie de la fac. Cheveux châtains, studieuse et peu bavarde. Ils se rencontraient, sortaient ensemble et faisaient l’amour régulièrement, mais ils ne comptaient pas aller plus loin. Elle était l’une de ses petites amies et vice-versa.

Le café était bondé. Les clients semblaient tous être des touristes étrangers. Il attendit debout 4 minutes avant qu’un serveur ne lui indique une table libre au fond de la salle. La table n’était pas encore débarrassée. Il restait encore 4 verres de vodka à moitié bus avec des glaçons et un livre de poche en anglais, écorné sur la tranche, sans doute laissé là exprès par les clients précédents. Ne sachant que faire en attendant Marie, il prit ce livre et commença à lire les premières pages. On the road. Le titre ne lui disait rien. Pour ne pas être dérangé, il posa sur la chaise en face de lui le journal qu’il venait d’acheter dans le métro. Le café était de plus en plus bruyant. Son anglais était bancal. Il lisait lentement et sautait des passages, en regardant sa montre toutes les 4 secondes. La veille au soir, Marie l’avait appelé pour lui proposer d’aller voir un film, puis selon leurs disponibilités, de finir la soirée chez elle. Chaque fois qu’ils faisaient l’amour, c’était dans cette minuscule chambre sous les toits du 4e arrondissement. Parfois, il proposait à Marie d’aller dans son appartement, qui était plus vaste, avec une baignoire et même un ascenseur, mais elle refusait à chaque fois, sans explication. Et il n’insistait jamais.

Songeant à Marie, il interrompait sa lecture toutes les 4 lignes pour jeter un œil à la porte du café. Puis, alors qu’il réfléchissait sur une phrase dont il ne comprenait pas le sens, il vit arriver une jeune femme en pèlerine sur le seuil de la porte, tenant à la main un sac de voyage et de la neige plein les cheveux, à l’endroit où Marie était censée apparaître. Les clients du café levèrent la tête pour la regarder. Elle se dirigea calmement vers le fond de la salle, puis s’arrêta derrière la chaise vide en face de lui. Il rangea rapidement On the road dans la poche de son pardessus et se leva. Il pensait qu’elle l’avait confondu avec quelqu’un d’autre, peut-être avec l’une des personnes assises ici avant lui. Mais très vite, elle ouvrit son sac de voyage et en sortit un vieil appareil photo Leica M4. Elle dit qu’elle s’appelait Linh. Elle lui demanda, d’un ton hésitant, s’il voulait bien la prendre en photo. Elle parlait vietnamien avec l’accent suave du Sud, accent toujours interdit dans la famille par ses parents à lui, des immigrés du Nord, extrêmement fiers de leur terre ancestrale. Elle parlait à voix basse, sans doute pour ne pas troubler les clients autour d’eux. Elle devait faire vite car elle avait un train à prendre, c’était son tour de travailler ce soir et son patron n’hésitait pas à renvoyer ses employés pour quelques secondes de retard. Durant tout le temps où Linh parlait, il avait le sentiment qu’ils se trouvaient tous les deux dans un autre monde, dans le Saïgon lointain où il est né et vécut jusqu’à l’âge de 4 ans. Il ne savait que faire à part se taire : il avait peur que son accent rocailleux du Nord se réveille et détruise ce monde à eux. Puis, comme si elle ne pouvait plus attendre, elle réitéra sa demande. Elle était pressée. Il reprit subitement ses esprits et hocha la tête. Tous les touristes voulaient prendre des photos à Notre Dame. Il la suivit hors du café. C’est alors qu’il remarqua sous le long manteau noir qui touchait presque terre sa silhouette gracile. Elle devait faire moins de 44 kilos, et il redoutait de la voir tomber dans la neige à tout instant.

Il neigeait et le thermomètre était toujours à - 4. Un blanc manteau recouvrait tout. L’appareil photo de Linh ne disposait pas de la mise au point automatique et il lui fallut exactement 44 minutes pour venir à bout de la pellicule Kodak. Minutes durant lesquelles Linh penchait la tête et souriait en se passant la main dans les cheveux. Minutes durant lesquelles il put observer très attentivement, sous des angles différents, tous les traits de son visage. Il n’avait encore jamais regardé personne durant 44 minutes. Pas même Marie, qu’il n’avait jamais regardée plus de quelques secondes.

À 4 heures 44, sur le quai de la gare, alors que la sirène annonçait le départ du train, un pied sur le quai, l’autre sur le marchepied, il lui donna un papier sur lequel il avait noté son numéro de téléphone. Et Linh ne lui donna rien. Ne pas donner son numéro à l’ère du téléphone est une façon de dire adieu. Elle ne dit rien, jusqu’au départ du train. Il se souvient encore qu’il était 4 heures, 44 minutes, 44 secondes. Et 44 dixièmes de secondes.

1 Jour du nouvel an vietnamien, dont la date est basée sur le calendrier lunaire. (Toutes les notes sont du traducteur)

2 Nom donné, au Viêt Nam du Sud, pendant la guerre du Viêt Nam, aux communistes et à leurs alliés regroupés en 1960 dans le Front national de libération.

2

44 jours avant l’embarquement, Anh ne parlait plus de Tong. Tong était dans la même classe que Anh et Linh. Il était beau garçon et jouait de la guitare.

Avant les événements d’avril 1975, Tong avait les cheveux longs. Il portait des pantalons pattes d’éph, des t-shirts longs et chantait des chansons pacifistes. Tous les ans, lors de la fête de fin d’année, il jouait Trinh Công Son3à la guitare. Les étudiantes de l’université l’écoutaient tout en épongeant leurs larmes avec des mouchoirs brodés aux motifs de roses.

Après les événements d’avril 1975, Tong a laissé ses pattes d’éph et ses longs t-shirts au placard. Il a coupé ses cheveux très court, 4 centimètres au-dessus de la nuque, la raie sur le côté. Tong leur a dit :

- Adhérez aux Jeunesses communistes, les jumelles !

- Qu’est-ce que les Jeunesses communistes ?

- C’est le bras droit du Parti Communiste.

- Et que fait le Parti Communiste ?

- Il se met au service du peuple.

4 mois plus tard, les jumelles devenaient membres de la fédération, en même temps que les autres étudiants de leur promotion et les autres étudiants de l’université. Le jour de la cérémonie d’admission, il y avait le drapeau rouge à étoile jaune, un vase rempli de fleurs en plastique rouge et une banderole avec la devise : « La pensée marxiste-léniniste - toujours invincible, toujours glorieuse ». Les premiers mots en blanc sur fond rouge, les autres en rouge sur fond blanc. Le secrétaire de la fédération est venu. Il portait une chemise avec 4 rayures rouges. Il a serré la main de tous les membres, s’arrêtant devant chacun d’entre eux pour leur offrir 4 insignes rougeoyants et leur dire tout en leur tapant sur l’épaule :

- Les Jeunesses communistes et le Parti Communiste ont confiance en vous, participez activement à la campagne !

- La campagne ? Quelle campagne ?

Le secrétaire s’est tu, l’air mystérieux.

Tong s’est tu, l’air mystérieux.

Ce jour-là, à part sa chemise à 4 rayures rouges, Tong portait un pantalon de soldat, des sandales à lanières et une sacoche. Il semblait plus révolutionnaire que le secrétaire des Jeunesses communistes lui-même. Après la cérémonie, il s’est levé, a pris sa guitare et s’est mis à chanter : « Si j’étais un oiseau, ce serait une colombe, si j’étais une fleur, ce serait un tournesol, si j’étais un nuage, ce serait un doux duvet, si j’étais un homme, je mourrais 4 fois pour mon pays… »

À la fin de la chanson, le secrétaire des Jeunesses communistes lui a tapé sur l’épaule : « À partir de maintenant, camarade Tong, te voilà officiellement vice-secrétaire de la fédération de notre université. »

À la fin du discours du secrétaire, Tong a déclaré en levant 4 fois le bras en l’air : « Je promets de mener à bien les 4 tâches qui m’ont été confiées :

éradiquer la culture corrompue,

éradiquer la pensée parasite,

éradiquer la classe esclavagiste

et éradiquer le milieu réactionnaire ! »

Les chemises à rayures rouges se sont enlacées chaleureusement, sous les applaudissements de l’assemblée.

Dans le lit, lovée entre ses bras, Ly-An l’interroge. Elle demande si c’est bien depuis ce jour, ce jour où il a appris la mort de Linh, qu’il a commencé à fermer son cabinet tous les jours à 4 heures pour retourner aux 4 Magots. Elle parle à voix basse. Comme toujours lorsqu’elle est avec lui. Quel que soit le sujet. Même lorsqu’ils sont seuls, comme si leur conversation devait rester secrète. Il ne dit rien. Il a sommeil. Entre le jet lag et les 44 dernières minutes passées à faire l’amour, ses yeux se ferment irrésistiblement. Avril à Saïgon, c’est aussi avril à Paris. Mais quand il est midi à Saïgon, à Paris c’est encore le petit matin.

Il se lève et traverse la chambre pour allumer la bouilloire électrique. Il verse dans un gobelet en carton le contenu de 4 sachets de café soluble disposés sur la table. Il doit se réveiller. Il ne veut pas la décevoir. Il se voit dans le miroir de la salle de bains. Son corps n’est pas trop mal, son ventre musclé, ses épaules bien développées. Mais il sait que tout cela n’est qu’apparence. Son corps est déjà flétri. Cela, il peut le cacher aux autres, mais pas à lui-même. Il est médecin, il sait bien ces choses-là. Son corps est déjà flétri. De l’intérieur. Tous les jours, il sent qu’une partie de son corps dégénère. Tantôt la cuisse gauche, tantôt la colonne vertébrale ou le rein droit, les poumons, le cœur… Lui qui n’a que 44 ans. Lui nourri aux produits laitiers depuis sa plus tendre enfance. Lui dont le père, médecin de grande expérience, s’est occupé plus que de ses propres patients. Voire davantage. Son père a assuré son suivi médical depuis sa naissance dans sa clinique privée de Saïgon jusqu’à son entrée à la fac d’Orsay.