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Mamba est un jeune orphelin modeste et pauvre. Malgré la concurrence redoutable des autres prétendants au mariage, c'est lui que la belle Tamila a choisi. Comme l'exige la coutume de son village, il doit d'abord se soumettre à un rituel ancestral nocturne, en plein coeur de la forêt équatoriale. Or, Mamba n'a jamais approuvé cette pratique sacrée qu'il trouve rétrograde et d'un autre âge. Pour autant, il va prendre le risque de l'accepter, par amour pour sa bien-aimée. Il est à mille lieues d'imaginer la transmutation qu'il va opérer et qui sera le début d'aventures folles, aussi surréalistes qu'abracadabrantesques.
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Seitenzahl: 229
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Déjà paru :
La spatule de l’espoir : Le combat d’une mère (mars 2017)
À paraître en décembre 2018
Un bonobo en boubou : Épisode 2 – La révolte (titre provisoire)
" Celui qui doit survivre survit même si tu l’écrases dans un mortier."
Proverbe africain
Le rituel prénuptial
La métamorphose
L’apprentissage
L’antidote
Sujette
La cueillette
Deux cadavres de trop
J’entends un cri, puis un hurlement. Je stoppe ma course, lève la tête et prête l’oreille. Un épervier plane dans le ciel en caquetant. Aussitôt, il disparaît. Puis, plus de bruit. C’est le silence. Je me tourne et regarde mon père. Il est assis devant sa maison et confectionne imperturbablement ses paniers de cueillette.
Je suis sûr d’avoir entendu une voix.
Mon esprit se met à divaguer, au point que le bâton avec lequel je pousse mon jouet m’échappe. D’un geste du pied, je tente de le rattraper. Mais, il tombe. Je me courbe pour le ramasser. Immédiatement, mon attention est attirée par des empreintes au sol.
Miséricorde ! Çà, ce ne sont pas les marques de pas d’un être humain ! Qu’est-ce que ça peut être ?
Du coin de l’œil, j’aperçois une ombre passer à vive allure. Je me lève, ferme les yeux et les frotte un court instant. Puis, je les ouvre. Nos deux nouvelles poules surgissent du champ. Elles atterrissent dans la cour par le fond, en empruntant les trous de la palissade. Elles se mettent à courir en gloussant à tue-tête. Maman les a achetées, il y a environ trois mois, par anticipation pour la prochaine fête de Noël.
- Qu’est-ce qui ne va pas ? chuchoté-je aux volailles.
Que faites-vous là à seize heures ? Qu’avez-vous vu ? Un fantôme ?
Bien sûr, les poules ne me répondent pas. Au contraire, elles cessent tout d’un coup de jacasser, comme si elles avaient peur de quelque chose. Je les sens stressées. Je décide d’aller regarder dans le trou par lequel elles sont arrivées.
Je fais un pas, puis un autre, sur la pointe des pieds.
En me rapprochant de la cible, la pression monte. Le rythme de mon cœur s’accélère. Je respire de plus en plus fort au fur et à mesure que j’avance.
À moins d’un mètre de la brèche, je retiens mon souffle et me penche légèrement en avant pour examiner la situation. Quelque chose passe furtivement sous mes yeux, tel un projectile lancé avec force.
J’esquive et fais un grand bond en arrière.
C’est là que je découvre que c’est un autre gallinacé.
Surgissant par le même orifice que les deux poules, il atterrit en catastrophe dans la cour. Je l’identifie à sa jambe cassée. C’est le vieux coq du voisin. Il se déplace cahin-caha depuis qu’il s’est fait prendre dans un piège à rats. Son plumage noir teinté de blanc et sa longue crête rouge courbée à son extrémité lui donnent une identité unique et très personnelle.
Le soupçonnant d’être à l’origine du désordre, je l’observe attentivement. Il clopine, picore par-ci par-là quelques graines pour se remplir le gésier. Puis, je le vois se dédoubler, se tripler... Il se met à faire le « moonwalk » de Michael Jackson.
Désarçonné, je secoue énergiquement ma tête avant de réaliser que je viens de subir des hallucinations. Le soi-disant « roi du poulailler » ne s’est pas multiplié. Il est là et se déhanche fièrement.
Il arrive près des deux femelles qui se sont immobilisées entre-temps. Je le fixe. Il sort une de ses ailes et joue son numéro de grand charmeur.
- Chut ! Espèce d’obsédé ! Rentre chez toi et laisse nos volailles tranquilles.
- Arrête Mamba ! ordonne mon père. Tu veux bien cesser de déranger ce coq ? Tu ne vois pas qu’il est boiteux ?
- Papa, s’il enceinte nos poules, Maman ne va plus les tuer à Noël.
- Mamba ! Un garçon de neuf ans ne doit pas parler comme çà. Donc, tu arrêtes.
Je reste debout, muet comme une carpe, le regard perdu dans le vide.
Quelques secondes plus tard, Papa reprend son tissage et ses sifflotements monocordes. Je décide d’aller vaquer à mes occupations et de ne plus me préoccuper de la vie des poules et des coqs. Je récupère le bâton, simule le vrombissement du moteur de mon jouet et le pousse à toute allure en direction de la case de Maman. Elle est située en face de celle de Papa, à près d’une douzaine de mètres.
À mi-parcours, j’entends à nouveau un cri. Je ralentis. Un deuxième son perçant retentit. Je m’arrête complètement et me tourne vers Papa. Il a interrompu son travail et semble chercher, lui aussi, l’origine du braillement. Un hurlement se fait entendre.
- C’est comme si c’était derrière la maison, dit Papa.
Plusieurs vociférations s’enchaînent.
- On dirait la voix de ta mère !
- Papa ! C’est Maman !
Mon père bondit, enjambe le bois qu’il venait de poser là quelques heures plus tôt et file vers l’arrière de la case.
- Magni ! Magni !
Je le suis aussi rapidement que je peux, tout en poussant de grands cris.
Quand j’arrive à l’angle de la maison, près du grenier dans lequel ma mère conserve le surplus des récoltes, c’est la stupeur. Maman est dans les griffes d’un énorme animal noir, le dos complètement plaqué au sol.
Elle se débat comme elle le peut. Papa, posté à quelques pas devant moi, est totalement en panique.
- Non ! hurle-t-il. Non ! Mamba ! Magni ! Mamba !
Je m’arrête. Je ne sais plus quoi faire. Je sens les larmes me monter aux yeux tandis que les sanglots me prennent à la gorge et m’oppressent.
- Maman ! Papa ! Maman !
Mon père fait un pas en avant, un en arrière. Il ne sait visiblement plus s’il faut me protéger ou voler au secours de Maman.
Finalement, il s’éloigne. Il file vers la clôture qui nous sépare du voisinage. D’un seul trait, il arrache un gros piquet. Il accourt rapidement vers moi, me saisit fermement d’une main et m’entraîne jusqu’au grenier.
Celui-ci est ouvert et son couvercle est rabattu sur le côté.
- Vite ! Vite ! Grimpe !
Je saute et empoigne le bord supérieur. Seuls mes orteils touchent encore le sol. Je lève le pied droit et tente maladroitement de le hisser sur la marchette fixée à mi-hauteur. Nerveux, Papa me pousse par les fesses et je tombe, tel un sac de pommes de terre, dans la cachette.
- Mon fils, dit-il. Ta mère et moi, nous t’aimons très fort. Ne bouge pas d’ici, quoi qu’il arrive. Je vais sauver ta maman.
Je hoche la tête. Je suis complètement terrifié par l’enchaînement et le rythme des évènements. Papa tire la trappe et referme le grenier avec vigueur. Cela produit un tel vacarme que je tressaute.
Je me retrouve dans le noir absolu. Immédiatement, je sens quelque chose m’étouffer. Je tâte tout autour de moi. À part les épis de maïs que je connais bien, je n’identifie rien d’autre. J’ouvre grand les yeux dans l’espoir de mieux voir. Seuls quelques interstices, situés sur les parois, laissent passer une faible lumière. Elle traverse l’abri sous forme de faisceaux, rendant visibles les grains de poussière qui tourbillonnent dans tous les sens et me font suffoquer.
Je focalise mon attention sur les hurlements de Maman qui continuent de retentir. Je me blottis contre une des parois, comme si je voulais ne faire qu’un avec elle. J’essuie mes larmes qui coulent sans cesse et lorgne à travers un orifice en face de moi.
Zut !
Le soleil, à cette heure de la journée, brille de tout son éclat et sa vive lumière m’éblouit les yeux. Je les ferme et essaie de faire le vide dans ma tête, comme si cela pouvait mettre fin à mon calvaire.
Après une trentaine de secondes, qui me semble durer des lustres, je constate qu’ils sont toujours grands ouverts. Mon attention est accaparée par l’affrontement qui se passe à l’extérieur de mon refuge.
Les bruits cessent.
Je bloque ma respiration et tends l’oreille. Il règne un silence de mort. Même pas un seul bourdonnement de mouche pour me donner une petite raison d’y croire encore.
Des sanglots étouffés s’échappent de ma gorge nouée. Je sens ma vie basculer dans l’inconnu.
Soudain, un cri. C’est Papa. Il hurle. Je revis, mais je suis confus.
Que se passe-t-il ?
Je tapote nerveusement les parois de ma cage, à la recherche d’une issue. Je bouscule les vivres qui me gênent dans mes mouvements. Je passe d’un trou à l’autre, sans succès. Puis, je repère quelques orifices situés à l’angle. Ils sont moins exposés aux rayons du soleil et à moitié obstrués par du maïs.
Enfin, une solution !
Je dégage ces graminées à larges feuilles sans ménagement dans un coin, en saisissant plusieurs épis à la fois.
Je me mets à quatre pattes. Je colle ma joue au plancher et regarde l’atroce scène. Papa est immobile, sous l’étreinte du gros animal noir.
Maman est couchée à côté, sur le dos. Du sang s’écoule de sa tête. Son buste ne bouge pas. Son bras et sa jambe gauches tressautent de temps en temps avec une intensité qui diminue au fil des secondes.
Je focalise mon attention sur elle. Un affolement indescriptible me saisit. Au bout d’une dizaine de secousses, le pied et la main de Maman ne bougent plus.
- Non ! Maman !
Immédiatement, l’animal lève la tête et regarde dans ma direction. Je découvre l’énorme singe noir : un bonobo. J’ai envie de hurler, mais je me rétracte et plaque rapidement la main sur ma bouche. Puis, je pleure à grands sanglots silencieux.
Soudain, Papa bouge. Il rampe pour s’extirper de l’enlacement de l’animal. Il réussit et se cache derrière lui. Une lueur d’espoir renaît en moi.
Malheureusement, elle ne dure que le temps d’un sourire mélancolique. La bête s’en est visiblement rendu compte. Elle le recherche. Elle vérifie à gauche.
En faisant demi-tour à droite, Papa lui assène de grands coups de pieds. Elle réplique avec un enchaînement de coups de pattes avant et arrière. La puissance de la charge déséquilibre Papa qui tombe sur le dos. Il se retourne rapidement et s’enfuit en rampant.
Le bonobo l’attrape par un pied et le traîne cruellement au sol sur quelques mètres.
Papa semble étourdi. Le primate le lâche et va vers Maman. Papa se relève à grand-peine. Du sang coule sur lui, de toutes parts.
Du pantalon qu’il portait, il ne lui reste plus qu’un semblant de culotte trouée et déchiquetée qui cache son sexe. Quant à son boubou, il est complètement parti en lambeaux. Seul son bras gauche est en partie couvert par un aileron aux multiples déchirures.
Papa avance en vacillant. Il fait un pas, puis un autre, comme s’il avait quatre-vingt-dix ans, alors qu’il vient juste de fêter son trente-troisième anniversaire. Je le regarde, médusé. Mes larmes coulent, encore et encore.
Que va-t-il faire ?Papa arrive et s’interpose fièrement entre le bonobo et Maman, la tête haute et le buste bien droit.
- Qui que tu sois, je ne te laisserai pas détruire ma famille.
Puis, il racle profondément sa gorge et envoie un affreux crachat ensanglanté sur la bête. Hélas, le graillon n’atteint pas sa cible. Il atterrit sur un caillou et se répand telle une coulée de lave.
- Tu n’es qu’un animal, crie-t-il.
En voulant lever sa main pour essuyer sa bouche, Papa chancelle. Manifestement, il n’a plus de force.
Le fauve, furieux, bondit sur lui. Il l’attrape par le cou et lui donne des coups de tête si violents qu’il s’envole de près de trois mètres. Papa atterrit sur la clôture et heurte un piquet. Celui-ci lui transperce le corps.
Instantanément, je tourne la tête et me couvre les yeux. Je me réfugie vers une des parois et m’y adosse.
Non ! Non ! Je ne veux pas voir ça !
J’entends des coups pleuvoir et Papa suffoquer interminablement. Au bout de plusieurs minutes, c’est le silence.
Pourquoi est-ce que je n’entends plus rien ?
Je me mets à nouveau à quatre pattes et approche mon œil de l’orifice.
Le fauve est debout. Papa est allongé au sol avec le bout du piquet planté au niveau de sa poitrine. Il ne bouge plus. L’animal se baisse et le renifle.
- Salopard de bonobo ! dis-je d’une voix dominée par la colère. Je t’aurai !
Il se tourne et regarde dans ma direction.
Ça y est ! C’est fini pour moi ! Il m’a vu !
Terrifié, mes yeux s’écarquillent et ma bouche s’ouvre toute seule. Le bonobo se met sur ses deux jambes arrière et commence à avancer vers moi. Il semble très énervé. Son visage fraichement balafré montre quelques traces laissées par Papa et Maman. Il arrive tout près de ma cachette, s’arrête et la fixe longuement. Puis il tapote sur sa poitrine en poussant de hurlements.
Pris de panique, je lance un grand cri et sursaute.
C’est à ce moment-là que je me rends compte que je rêvais.
- Que se passe-t-il ? demande Lucas. Tu dors le jour ?
- Que fais-tu là, Lucas ?
- Ce n’est pas toi qui as insisté pour que je vienne t’aider à te préparer pour le rituel ? Il est treize heures passées, mon cher !
- Quoi ?
- Mamba, est-ce que ça va ? Ton sommeil avait l’air agité.
Je me lève du lit et m’assieds sur son bord, les pieds croisés. Je prends mon menton dans les mains et m’accoude sur les genoux. Ma tête semble avoir pris quelques kilos supplémentaires. Mon regard plonge dans le vide. Tout m’apparaît flou.
Malgré la petite surface de ma chambre avec ses huit mètres carrés, je vois à peine le portrait de ma fiancée, Tamila. Et pourtant, il est accroché au mur en face de moi, juste au-dessus de la table de travail qui me sert de bureau. Je l’ai placé à cet endroit afin d’avoir le réconfort nécessaire pendant les moments difficiles.
J’entraperçois une paire de bottes vert fluo posée sous le mobilier qui occupe le côté gauche en rentrant.
- Mamba, ça va ?
- Ça va ! Non, ça ne va pas ! J’ai fait un terrible cauchemar. Dans mon sommeil, j’ai revu la mort de mes parents, exactement comme cela s’est passé.
Horrible ! Je les hais, les bonobos ! Je les maudis ! Sans eux, je ne serais pas orphelin ! Je ne serais pas seul !
- Comment peux-tu dire ça, Mamba ? Tu n’es pas seul, mon ami. Je suis là, Tamila aussi.
Je veux parler, mais quand j’ouvre la bouche, aucun mot ne sort. En fait, je ne sais pas quoi répondre.
Lucas se lève du tabouret, s’approche et s’installe près de moi. Il me prend par l’épaule.
- Mamba, mon cher ami, je sais que ce n’est pas facile, mais il faut continuer à vivre ; c’est ce que tes parents auraient souhaité. Je suis sûr que là où ils sont, ils sont fiers de toi. Dès que tu as pu, tu es revenu habiter dans leur maison, le fruit de leur labeur. Malgré les difficultés, tu t’efforces de la maintenir en état de fonctionnement.
- C’est compliqué, Lucas.
- Écoute, Mamba ! Arrête de pleurnicher ! Tu vas bientôt épouser Tamila ; la fille la plus belle, la plus jolie, la plus craquante, la plus séduisante, la plus convoitée, la plus charmante, la plus gracieuse, la plus adorable, la plus gentille, la plus avenante du village… Tu veux que je continue ?
- Laisse, mon ami !
- Laisser ? Non ! Je ne laisse pas ! Comment peux-tu dire que c’est difficile ? Elle t’a choisi mon pote !
Tamila t’a choisi ! Sais-tu qu’il y a des gens dans ce village qui pourraient t’en vouloir juste parce qu’elle leur a dit non pour toi ? Ressaisis-toi, mon frère !
- Excuse-moi, mon ami. Je ne devrais pas me morfondre. Oublions tout ce que j’ai dit.
Je me lève et m’étire. Ensuite, je me rapproche de la photo de ma bien-aimée. J’inspire et j’expire. Puis, je me focalise sur ses petits yeux verts en amande. Ils me contemplent, avec amour et tendresse. Tamila semble me dire : « Il n’y a plus que quelques jours à tenir et je serai dans tes bras, pour toujours ».
Lucas m’interrompt par une tape amicale à l’épaule.
Je quitte le joli sourire de Tamila.
- Ton sac est-il déjà prêt ? me demande-t-il.
- Ah non !
- Il faut qu’on s’y mette.
- Dis-moi Lucas : quand es-tu arrivé ?
- Juste quelques minutes avant que tu sortes de ton sommeil mouvementé. J’ai frappé deux ou trois fois à la porte ; pas de réponse. J’ai d’abord pensé que tu n’étais pas là. Puis, j’ai vu qu’elle était entrouverte. Je l’ai poussée et je suis entré. C’est là que je t’ai vu étalé sur le lit, complètement endormi. Tu ronflais par intermittence. Je me suis laissé convaincre que tu étais très fatigué. Du coup, j’ai préféré attendre.
- Merci, Lucas. Merci beaucoup. J’avais vraiment besoin de repos. Je n’ai pas pu fermer l’œil de toute la nuit. À cause de quoi ? De cette foutue histoire de rite.
Tu le sais très bien Lucas, je n’ai jamais approuvé ces pratiques dépassées, transmises par voie orale, auxquelles chacun a ajouté ce qui lui convenait. Bien sûr, ces guérisseurs vous jurent toujours, avec les trois derniers doigts en l’air et au nom de leur père ou mère, qu’ils font exactement comme dans l’ancien temps. Tu parles ! J’ai peur d’eux. Je n’aime pas quand ils mutilent des gens à tout va, avec des instruments parfois traumatisants et presque toujours non désinfectés. Je ne les supporte pas lorsqu’ils font ingurgiter aux innocents des mélanges douteux, dégoutants et répugnants dont personne ne peut garantir qu’ils ne les intoxiquent pas. Sans compter que si vous avez un ennemi parmi eux, c’est la voie royale pour vous expédier chez Lucifer. Et tout ça au nom de la coutume. Elle a bon dos notre tradition !
- Whooh ! Whooh ! Whooh ! Whooh ! Calme-toi, mon cher ami. Je sais que tu es contre nos mœurs, mais tu n’as pas le choix ! La famille de Tamila, comme presque toutes les familles de ce village, tient beaucoup aux coutumes. Elle ne transige pas avec les pratiques ancestrales. Chez eux, c’est presque une question de vie ou de mort. Sans le rituel, pas de Tamila. Tu peux lui dire « Adieu ! » maintenant. D’ailleurs, c’est ce que je te conseille. N’y va plus ! Allons nous balader ! Tu vois, il fait beau à l’extérieur.
- Oh ! Minute !
- Je rigole ! Arrête ! Tu noircis là ! Tu sais bien que je suis issu d’une famille de tradipraticiens, même si je ne pratique pas. Moi, je ne peux pas t’encourager à tout plaquer comme ça à la dernière minute, alors que c’est moi-même qui t’ai aidé à payer les guérisseurs.
- C’est vrai. Je suis un peu confus en ce moment. En tout cas, merci. Merci Lucas, pour ton apport précieux.
Sans toi, je ne sais pas si j’aurais le courage d’affronter ce cérémonial. Tu sais que je suis prêt à tout pour Tamila, même si mon sixième sens me dit que ça ne va pas bien se passer.
- Tu réfléchis trop, mon pote. Sois zen ! Pendant le rite, pense à Tamila et tu verras que tout ira bien. C’est ce que maître Tierno te conseillerait.
- Qui ?
- Maître Tierno.
- Oh ! Maître Tierno. Le sacré enseignant de l’école primaire. Il avait toujours une vision différente des choses. Tu as raison. C’est ce qu’il dirait.
Lucas regarde sa montre.
- Le temps passe. Je devais t’aider à préparer ton sac.
On y va ?
- Allons-y !
Il fait un pas, récupère les bottes et me les tend.
- J’espère qu’elles vont t’aller, dit-il.
- Il n’y a pas de raison qu’elles ne m’aillent pas. On a la même pointure.
- Oui. Mais, tes pieds sont beaucoup plus plats.
- C’est pour bien adhérer au sol. C’est pour ça que je ne tombe pas souvent.
- Mais, quand tu chutes, tu as du mal à te relever.
- Je vois que tu me connais à la perfection. C’est vrai, je me reprends difficilement.
- J’ai toujours raison.
- Sauf sur les bottes. Vert fluo ! Quelle couleur !
Avec ça, tous les animaux de la forêt vont me repérer de loin.
- Je cherchais désespérément une astuce pour te faire disparaître. Je l’ai enfin trouvée.
- Quoi ?
- Je plaisante. Ne t’inquiète pas. Elles ne sont pas à porter maintenant. C’est pour la partie cérémoniale.
Vous serez à l’abri. Et c’est la couleur que les guérisseurs ont exigée !
- C’est pour ça que je ne suis pas rassuré.
- Range tes affaires et ne parle plus du rituel.
- OK, j’ai compris, chef.
Je récupère mon sac et y dispose les bottes ainsi que les autres objets réclamés par les guérisseurs.
Avant d’y mettre le produit anesthésiant que j’ai acheté pour amoindrir les douleurs des incisions, je lis d’abord la notice ; je veux pouvoir l’utiliser correctement, le moment venu.
… À pulvériser dans la gorge quelques minutes avant l’opération… En cas d’inhalation, il provoque des endormissements rapides et prolongés…
Puis, j’entends au loin un brouhaha. Je me tourne vers Lucas.
- Tu as entendu ce bruit ?
- Oui. Que se passe-t-il ?
- On dirait des enfants.
- Non ! dit-il en secouant la tête et après avoir prêté l’oreille quelques secondes.
- Ça serait quoi, d’après toi ?
- Une foule chauffée à bloc, une bagarre ou alors quelque chose de plus grave.
Lucas et moi lâchons tout ce que nous faisions et nous précipitons à la porte. Le chahut est toujours lointain. Nous allons jusqu’à la route. Elle est drôlement déserte. Toutefois, l’intensité du tohu-bohu monte crescendo.
Subitement, un bonobo surgit devant nous, dans le virage situé à une quarantaine de mètres environ. Il file, à toute allure.
En nous voyant, il freine sa course et entre dans le quartier. Les villageois sont derrière lui et le pourchassent. Ils sont nombreux, à peu près une vingtaine. Lucas et moi rejoignons la foule.
Le primate emprunte un embranchement qui mène à la grande place du marché. Il fonce, presque tête baissée. Nous le poursuivons dans des chemins tortueux qui serpentent l’agglomération. L’affluence croît progressivement. Après plusieurs minutes d’échappée, c’est l’impasse.
Les bouchers, qui occupent un emplacement à l’entrée du marché, sortent avec des outils de toutes sortes. La grosse bête noire est encerclée. Des couteaux, des gourdins, des machettes, des haches... commencent à voler. La foule lui vomit sa haine en criant : « bonobos, nous vous tuerons tous ».
L’animal rend l’âme. Je suis bouffi d’orgueil, comme la cinquantaine de gens amassés là. J’ai le sentiment que notre supériorité est incontestable.
Cependant, ma petite voix intérieure me demande si c’est la meilleure façon de régler ce problème de cohabitation entre les bonobos et nous, et qui dure depuis des générations.
Nous restons là quelques minutes, à papoter.
La conversation dévie rapidement sur Hardman.
C’est le sobriquet que les villageois ont donné au responsable de la sécurité, nouvellement désigné par le roi. Je n’ai pas encore eu l’occasion de le voir, mais j’espère que ce n’est qu’une question de jours.
Des personnes racontent qu’il aurait déjà engagé les recrutements en vue de lancer l’assaut final contre les bonobos.
Il se murmure aussi qu’il envisage de renforcer le dispositif de sécurité autour du village en installant des miradors.
Au bout d’un moment, les gens commencent à partir, un à un. Lucas et moi décidons de rentrer.
Nous empruntons le petit sentier qui passe par le cimetière. Je veux y faire une halte pour dire merci à mes parents et leur demander de veiller sur moi pendant le rituel. Nous marchons en bavardant. Mais, mon esprit est ailleurs.
Arrivé à un embranchement, Lucas s’arrête et se tourne vers moi, le regard interrogatif.
- Je vois que tu as l’air préoccupé, c’est toujours la cérémonie qui t’inquiète ?
- Oui. Non.
- C’est oui ou c’est non ?
- C’est non.
- C’est quoi alors ?
- C’est un peu compliqué à expliquer.
- Vas-y quand même.
- Non. Tu ne vas pas me croire.
- Mamba, je suis ton ami. Non ?
- Bien sûr.
- Je te croirai.
- OK.
J’ouvre la bouche, mais je ne trouve pas les mots pour exprimer ma pensée.
- Accouche !
- C’est bon ! Tout à l’heure, au marché, quand la foule s’est ruée sur le bonobo, je m’attendais à ce qu’il se batte, comme celui qui a tué mes parents. Ce que j’ai vu m’a surpris. Il ne faisait que se défendre, comme un animal quoi ! Aucun coup de patte ni de tête, jusqu’à ce qu’il meure.
- Où est-ce que tu veux en venir ?
- Le bonobo qui a assassiné mes parents semblait bien entraîné ou alors ce n’était pas une bête ?
- Je vois que cette histoire de rite te stresse au point que tu as perdu le contrôle. Tu cherches une justification à ce que les bonobos t’ont fait ?
- Je ne sais pas !
- Moi je sais. Ils ont tué tes parents. Il faut les faire payer. On ne doit avoir aucune pitié. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai choisi de contribuer au financement de la nouvelle sécurité que monsieur Hardman envisage d’instaurer dans le village. Il faut qu’on en finisse, une fois pour toutes, avec ces fauves. Tu devrais participer, toi aussi. Bien sûr, à ta façon. Si tu ne veux pas le faire pour ce village, fais-le au moins pour tes parents.
- Je ne sais plus… Non... Tu as raison, Lucas. Je devrais faire quelque chose. Je pense même que je vais le faire juste après mon mariage. Je vais y réfléchir sérieusement.
- Cela veut-il dire que tu es enfin prêt pour le rituel ?
- N’est-ce pas, c’est toi-même qui l’as dit ? Je n’ai pas le choix !
- C’est une sage décision Mamba.
- C’est pour ma Tamila.
Après ces mots, je sens mes lèvres esquisser le prélude d’un sourire. Quelques pensées me reviennent.
- Lucas, c’est toi qui m’as rappelé maître Tierno.
Mais, te souviens-tu de ce qu’il nous disait sur la femme ?
- Quoi ?
- Il ne cessait de répéter : « La femme est la ceinture qui tient le pantalon de l’homme ». Il avait vu juste.
Sans Tamila, je serai nu toute ma vie. D’ailleurs, en tant qu’ami, je pense que toi aussi, tu devrais te chercher une femme. Tu butines partout, sans arrêt. Quel genre d’homme…
- Mamba ! Écoute ! Écoute-moi ! C’est juste parce que je ne l’avais pas encore trouvée. Maintenant, c’est chose faite.
- Et tu ne m’as rien dit ?
- Elle-même ne le sait pas encore. Tu es mon ami, tu seras aux premières loges quand je lui ferai ma déclaration. Je t’en fais la promesse. Le moment présent est pour toi. Je ne dois l’accaparer d’aucune façon.
Lucas regarde sa montre.
- Il faut que l’on se presse. Le rendez-vous avec les guérisseurs est à quinze heures trente.
- Quinze heures quarante-cinq !
- Ce n’est pas en repoussant le délai que ça va changer quelque chose.
- Je resterai moins de temps avec ces féticheurs.
Nous hâtons le pas et en quelques minutes, nous arrivons devant le cimetière.
- Veux-tu que je t’accompagne ?
- Non, merci. Je préfère être seul.
- Tu as raison. Je t’attends ici.
J’entre dans le cimetière et reviens quelques instants plus tard, après avoir communié avec mes parents.
Lucas et moi poursuivons notre chemin jusqu’à la maison.
Je reprends le rangement de mon sac.
- Que penses-tu de ce pantalon ?
- Ce n’est pas une bonne idée. Il faut en prendre un plus vieux. N’oublie pas que tu vas l’abandonner là- bas.
- En plus, ces charlatans sont exigeants !
- C’est la tradition, mon cher Mamba.
- Oui, c’est ça ! La tradition ! Écoute Lucas, je ne sais pas où je vais. Je me sens démuni. La forêt dans laquelle je pars est une grande inconnue pour moi. Je n’y suis jamais allé seul. Quand bien même je suis accompagné, j’ai peur. Voilà que je vais m’y enfoncer, y passer toute la nuit, et revenir le lendemain matin comme si de rien n’était. Pire encore, en compagnie de personnes que je ne connais même pas, et qui en plus vont me tripatouiller dans tous les sens, à leur guise, soi-disant que ce sont les coutumes ancestrales. Il n’y a que Tamila pour me rendre dingue à ce point-là.
