Un burnout à Moscou - Alain Guillemet - E-Book

Un burnout à Moscou E-Book

Alain Guillemet

0,0

Beschreibung

Des foulées du marathon de New-York aux cours d’anglais au Greta, s’ébauche une rampe de lancement qui propulsera un rêveur à l’étude intensive du russe, émaillée de neurones portés à l’incandescence. S’ensuivra la découverte d’un pays immense et mal connu, agrémentée de liaisons romantiques et sages, ou débridées et sulfureuses. L’apothéose sera l’ascension et la dégringolade apocalyptique du héros dans le monde opaque des expatriés et ses aventures dans la swinguante et déconcertante Russie.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 490

Veröffentlichungsjahr: 2016

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 1

Je n’étais pas seul à frissonner dans ce petit matin gris cinglé de rafales de pluie, et balayé par le vent pinçant qui soufflait de l’océan. Autour de moi, ce n’étaient que tenues fluo, dossards, et sacs-poubelles enfilés pour s’en protéger. Une ou deux minutes après le signal du départ, alors que les premiers coureurs s’élançaient, de vrais lévriers ceux-là, nous piétinions encore sur place. Je baillais encore, à peine remis du décalage horaire et des jours précédents passés à visiter Big Apple. Un Français, dont j’avais fait la connaissance à l’aéroport de Genève, d’où nous étions partis, m’avait entraîné à Greenwich Village pour la parade d’Halloween, et j’allais certainement payer aujourd’hui ces soirées festives. A ma décharge, je n’appartenais pas au cercle fermé des vrais compétiteurs du marathon. Ceux-ci, entraînés avec application, n’avaient pas écumé la ville comme moi, mais s’étaient tenus en réserve pour conserver ou améliorer leur performance.

Pourtant, quelques jours plus tard, presque tout cela serait évaporé et ne subsisterait que dans nos souvenirs. Beaucoup d’entre nous garderaient précieusement les dossards et les maillots, certains les articles de presse, et la quasi-totalité, la médaille qui serait remise à tous ceux qui finiraient l’épreuve. Mais nous n’étions que des anonymes sur lesquels ne s’attarderaient pas les caméras des équipes de tournage. Seul le premier à franchir la ligne d’arrivée aurait droit aux honneurs de la presse et aux royalties des sponsors.

C’était le paradoxe de cette course planétaire. Financée par des coureurs amateurs, qui payaient cher pour y participer en venant parfois de très loin, l’épreuve existait grâce à ces sans-grades qui s’acquittaient du prix fort pour le prestige de New-York et la gloire du vainqueur.

Plus que quelques minutes avant le départ, l'exaltation fait place à une tension mêlée d'angoisse. Quarante-deux kilomètres deux cents mètres ! Et je n'en ai jamais couru plus de la moitié aux semi-marathons du Beaujolais ! Pourvu que je ne flanche pas avant la fin ! Et ce mur du trentième kilomètre, vais-je le rencontrer ? Ces pensées se pressaient maintenant dans ma tête, et je regrettais de ne pas avoir suivi un véritable programme d’entraînement.

Sur la chaussée luisante de pluie, le long serpent s'étira. La tête progressant avec précaution comme pour tâter la résistance de l'ouvrage sur lequel elle avait entamé sa reptation. Le corps gonflait et se rétrécissait, au rythme des coureurs s'engluant dans un ralentissement soudain ou accélérant pour ralentir à nouveau un peu plus loin. Les dernières écailles de la queue n’avaient pas encore frémi que déjà sa langue dardée explorait l'autre rive. Les déchets marquaient le territoire du reptile, comme si pour se mouvoir, il lui fallait ingurgiter des quartiers d'oranges, ou des cubes de boisson énergisante dont il se débarrassait une fois ceux-ci vidés de leur contenu. Après le départ, je m’étais senti pousser des ailes et mon temps de passage au vingt et unième kilomètre était un poil trop rapide. Mes poumons m’envoyèrent un petit avertissement que je pris au sérieux. Ne m’étant pas fixé de limite de temps, je réduisis vitesse et foulée jusqu'à retrouver une respiration aisée. Les briquettes de Gatorade, une boisson énergisante fournie en abondance sur les stands jalonnant le parcours, jonchaient les rues. Prés des arrêts de ravitaillement, il fallait prendre garde à ne pas glisser dessus, tant le sol en était couvert.

Nous étions devenus les idoles de la foule qui nous acclamait. Un petit drapeau imprimé sur mon maillot indiquait ma nationalité, et mes compatriotes regroupés agitaient à mon intention des banderoles d'encouragement. Des mains tendues surgissaient de ces haies gesticulantes pour partager par le toucher l'émotion enivrante qui nous portait. Il avait commencé à pleuvoir par intermittence depuis le départ, et les débardeurs collaient à la peau tandis que les pieds pataugeaient dans des chaussures gorgées d'eau.

Je m'essayais à la conversation. Les barrières sociales n'existaient plus et aborder ces new-yorkais semblait aujourd'hui plus accessible. Je leur demandais comment s'appelait le borrought dans lequel nous nous trouvions. Ce prétexte en valait d'autres et générait une attitude bienveillante envers le petit Français. Les noms de Brooklynn, du Bronx, du Queens sonnaient à présent autrement à mes oreilles au fur et à mesure qu'on me les nommait. Je devenais l'un des leurs, comme si, à travers cette épreuve et ces quelques mots échangés, ils m'adoptaient comme citoyen honoraire. A Harlem, l'accueil avait été enthousiaste.

Aujourd'hui certains des laissés-pour-compte de la ville recevaient aussi leurs invités. Ils souriaient en encourageant les coureurs, heureux et fiers de les accueillir sur leur territoire en leur faisant l'honneur de ce quartier si souvent décrié.

La fatigue commençait à se faire sentir. Mes orteils devenaient douloureux, et des plantes de pied sourdait un inquiétant échauffement. L'euphorie éprouvée jusqu'au trentième kilomètre s'était sournoisement transformée en un automatisme exigeant. Il ne suffisait plus de mettre un pied devant l'autre, il fallait y ajouter la volonté de le faire. Les espaces entre les coureurs s'étaient étirés et je ne parlais plus, me félicitant de m'être modéré. Je recueillais le bénéfice de ma prudence. Je m’inquiétais quand, à quelques kilomètres de la ligne d'arrivée, j’entrevis des marcheurs épuisés qui boitaient sur les trottoirs et des coureurs recouverts d'une fine couverture d'aluminium allongés sur des civières pendant que des équipes de masseurs s'activaient sur leurs jambes.

L'orage éclata alors que je traversais Central Park. La pénombre et un rideau de pluie noyaient les arbres et les pelouses. Il me fallait courir le visage baissé tant les gouttes me cinglaient les yeux. La fatigue était abolie et la douleur reniée car j’étais transporté par l'élan du groupe auquel je m'étais joint. Je comptais les centaines puis les dizaines de mètres jusqu'à ce que je me glisse dans une file encadrée par des barrières métalliques. Un homme en costume et nœud papillon, au côté duquel se tenait une jeune femme le protégeant d'un immense parapluie, me serra chaleureusement la main, me félicitant d'un sonore :

" Congratulations " et passa à mon cou la médaille commémorative retenue par un long ruban de tissu rouge.

Chapitre 2

Je rayonnais, j’avais couru le marathon de new-York. Cela me semblait tellement élitiste, alors que je m'étais senti si terne ces dernières années, qu'une joie sans nuages me submergea et m'enveloppa dans un cocon protecteur. Je ne sentais plus ni le froid, ni la pluie.

Cette aventure avait commencé des années plus tôt, à Narbonne où, sous-officier de l’armée de l’air affecté sur une base de radars juchée sur une falaise dominant la Méditerranée, j’avais rencontré une jeune étudiante américaine, qui effectuait un stage dans une entreprise locale. Elle se sentait seule en France, et j avais été conquis par l’innocence de ses grands yeux bleus dans lesquels je croyais lire une promesse d’attachement sincère, mais ce n’était que l’angoisse d’une fille esseulée loin de ses rassurantes attaches.

Vaguement élevé dans la religion catholique, je n‘avais jamais vraiment cherché et encore moins trouvé la foi. J’étais devenu agnostique, elle était juive pratiquante et je pressentais donc que notre relation était d’ores et déjà vouée à l’échec, mais je m’attachais à elle. Pendant les quelques mois d’été durant lesquels elle séjourna en France, elle passa une bonne partie de son temps libre à prier chez elle ou à la synagogue, j’ignorais d’ ailleurs qu’il y en eût une à Narbonne.

Elle téléphonait à sa famille plusieurs fois par semaine et avait parlé de moi à sa grand-mère qui avait fui la Russie pendant la Révolution. Cette vieille bique était à la limite de l’intégrisme militant et lui avait recommandé de ne pas s’approcher de moi à moins d’être armée d’un bâton d’au moins six mètres de long tant je devais être impur à ses yeux.

De cet amour hérétique me reste entre autre le souvenir d’un des moments des plus cocasses de ma vie sexuelle, qui s’était produit lors d’une après-midi torride, dans mon appartement étouffant situé sous des combles mal isolés. Quelques jours après notre rencontre, elle s’employait, malgré le précipice métaphysique qui nous séparait, à retarder l’avènement des temps messianiques en cédant aux avances d’un goy.

Craignant sans doute que je lui décashérise le minou, elle avait fermement interdit à mon Petit Jésus(elle l’avait baptisé ainsi) de rentrer dans sa crèche, mais à force de caresses et de baisers, mon excitation avait atteint et dépassé le point de non-retour. Regardant avec dégoût ma semence répandue sur ses doigts elle avait d’un bond quitté le lit en s’écriant :

- Mais c’est du futre !

- On dit foutre, pas futre ! l’avais je corrigé, attentif à une bonne utilisation de la langue française.

Complexée par une trop opulente et molle poitrine, comme je l’avais été par des orteils palmés que j’avais fait opérés dés que ma détermination, à plus de trente ans, m’avait poussé à trouver un chirurgien assez compétent Elle était, comme moi, pétrie d’angoisses et de névroses diverses. Parfois, ses lèvres se mettaient à trembler, et sans raison apparente, elle se mettait à pleurer.

- Je n’arrive pas à sortir de ma déprime. Qu’est-ce-que je vais devenir ? Bouhouh. Sniff. Bouhouhou…

- Ce n’est rien, ça va passer. Tu verras, tout finit par s’arranger.

J’imaginais vaguement ses angoisses et tâchais de trouver les mots justes pour les apaiser, la prenant dans mes bras et l’embrassant tendrement.

Son stage terminé, elle s’en était retournée aux Etats-Unis. Une correspondance assidue avait été entretenue plusieurs mois par les deux parties, pour s’effilocher petit à petit comme le font habituellement les amours de vacances. Las, j’en étais tombé amoureux et, alors que sa flamme, une fois qu’elle fut de retour près des siens, se mit à trembloter avant de s’éteindre, la mienne, cœur tendre et naïf que j’étais alors, ne cessât de se tordre en tout sens plusieurs mois durant.

Quelques années plus tard, alors que je vivais à Lyon et après être passé par le stade coureur du dimanche qui ne fume plus le matin, j’avais mué en sportif pratiquant me colletant sept à huit heures d’entraînement hebdomadaire. A ce stade, je ne fumais plus que le soir, je m’étais engagé sur l’épreuve du marathon de New-York et je dois avouer qu’à ce moment encore, le souvenir de mon amour d’été d’outre-Atlantique bien que sérieusement effiloché, ne m’avait pas tout à fait quitté et avait certainement une part de responsabilité dans cette décision. J’avais rêvé de new-York, pourquoi ne pas y aller, mais pour chercher autre chose…

Relever ce challenge m’avait demandé une certaine volonté. Je n’avais jusque là participé qu’à des semi-marathons de vingt et un kilomètres, mais il s’agissait d’être capable de doubler cette distance. Fort heureusement, en ces années-là, je bénéficiais de la possibilité de faire du sport dans les créneaux horaires prévus à cet effet. Matériellement, la note de ce projet promettait quelques mois de famine pour l’après-évènement, car le prix de l’inscription, qui englobait un forfait « vol+hôtel+marathon » , sans les repas, ni la découverte de la ville, avait suffi à entamer sérieusement mon épargne.

Tout cela, la course, l’excitation du séjour à New-York, avait produit sur moi l’effet d’un électrochoc.

Lorsque j’avais quitté Narbonne, quelques années auparavant, la transition avait été pénible et mon installation à Lyon déconcertante en découvrant les montants des loyers, et chaotique en ce qui concernait mes nouvelles prises de fonction.

Je m’étais résigné à prendre une chambre sur la base dans un bâtiment réservé aux célibataires, réussissant même à garder prés de moi mon chat nommé Slugger, au prix de mille ruses incroyables. Les femmes de ménage l’avaient pris sous leur protection et ce vieux matou que je n’avais pas voulu abandonner prenait du poids, gâté par ses admiratrices. La chambre était au rez-de-chaussée et le matin, j’ouvrais ma fenêtre afin que Slugger profite des pelouses qui s’étendaient à portée de ses moustaches.

Un an après mon arrivée, j’avais tenté de me faire réaffecter sur une base du midi de la France, prétextant l’état dépressif dans lequel je végétais depuis mon arrivée à Lyon. Une psychiatre du service de santé des armées m’avait alors reçu afin de déterminer ce qui était à la fois le plus opportun pour moi et pour l’institution.

D’emblée, histoire sans doute de ne prendre aucun risque avec un nouveau patient, elle m’avait assommé avec un médicament dont l’effet avait été spectaculairement dévastateur pour ce qui restait de ma vitalité. Transformé en zombie et incapable de me lever malgré les sonneries à répétition de mon réveil, j’avais demandé conseil à mon ancien médecin de Narbonne qui m’avait orienté vers un traitement plus supportable. Une dépendance dont je ne pus me défaire en fut malheureusement la conséquence. Néanmoins, pour mener à terme mon projet de retour vers des cieux plus ensoleillés je devais continuais à consulter la psychiatre de l’hôpital militaire. De fil en aiguille, ces journées de liberté au cours desquelles, après mon entretien, je parcourais la ville, avaient modifié ma perception des choses.

Elle était plutôt charmante, ma psychiatre, dès lors qu’elle ne me prescrivait plus de médicaments. Elle m’accueillait avec un grand sourire et des yeux bleus pétillant. Un visage intelligent et expressif encadré par un sage carré de cheveux blonds, une pose bienveillante. Le seul fait de la voir me rendait presque gai. De plus, ça me faisait toujours une journée de sortie, ricanais-je machiavéliquement en moi-même.

Pour ne rien gâcher, elle n’était pas dépourvue d’humour. Lors d’une séance, je lui avais fait part d’un article lu dans un des magazines médicaux qui garnissaient la salle d’attente et qui abordait le grand tapage médiatique fait autour d’une molécule récemment apparue sur le marché.

Les chiens déprimés et angoissés, relatait l’article en question, se léchaient tellement qu’ils en arrivaient à avoir certaines parties de leurs corps totalement glabres. On avait constaté que soumis à un traitement avec cette fameuse molécule, ils avaient cessé de se lécher et avaient, pour certains, retrouvé leur pelage originel. Et c’était précisément un médicament dont la base était cette molécule miracle que j’avalais régulièrement. La doctoresse m’avait demandé en souriant :

- Et vous, depuis que vous prenez ce traitement, vous ne vous léchez plus ?

Non contente d’être belle et intelligente, elle êtait coquine. J’avais répondu à son sourire en y ajoutant une œillade bien appuyée et c’est aussi grâce à ce genre d’évènement imprévu dans le pack thérapie-mutation programmé que j’avais remonté la pente.

Je pense maintenant, qu’elle avait bien ressenti et identifié mon mal-être, et diagnostiqué sans doute aussi que de me mettre au pied du mur serait un moyen efficace de démonter les mécanismes à l’origine des multiples failles qui morcelaient ma personnalité immature.

Quoiqu’il en soit, apparente dépression ou véritable simulation, les ressources humaines m’avaient laissé le choix entre démission ou maintien à Lyon. Peu désireux de recommencer à zéro dans le service privé comme je l’étais et n’ayant plus qu’un concours à réussir pour accéder à l’échelon ultime du corps des sous-officiers, je m’étais résigné et attaqué à une pile de bouquins aussi haute que rébarbative. Au revoir, la chambre sur la base, j’avais emménagé dans un appartement du neuvième arrondissement avec Slugger. Si cela me replaçait dans une position sociale plus acceptable, les choses semblaient plus difficiles pour mon pauvre matou, qui ne disposait plus des pelouses environnant son habitat précédent et de la compagnie des femmes de ménage.

Ma victoire contre l’adversité conquise de haute lutte après une année passée à m’user les neurones, suivie de ma nomination au grade convoité provoqua chez moi un orgasme intellectuel intersidéral, projetant mon ego au-delà de la galaxie. C’est dans cet état d’esprit exalté que je franchis les portes d’une agence de voyage afin de m’inscrire à ce marathon si mythique mais aussi ô combien onéreux.

Chapitre 3

A l’heure du bilan de mon escapade new-yorkaise, deux certitudes s’imposaient.

La plus évidente, mon niveau d’anglais frisait la médiocrité. Dans mon insouciante jeunesse j’avais bourlingué à travers la côte ouest des Etats-Unis accompagné d’un ami au volant d’une voiture de location. Plusieurs séjours au Royaume Uni dont un mémorable tour d’Irlande en solitaire et en auto-stop, le tout précédé de studieuses soirées de révision, m’avaient permis de me hisser à un niveau honorable. Las, il n’en restait que de vagues lambeaux et outre-Atlantique je n’avais pu saisir çà et là que quelques bribes de conversation.

Ensuite, je rêvais de retourner à New-York pour y travailler. Je percevais un peu le côté délirant de ce projet, mais une de mes particularités intellectuelles est de n’entrevoir que le côté idéalisé de mes plans en faisant abstraction de ce qui contribuerait à les rendre réalisables. Je me voyais déjà ayant décodé et assimilé les arcanes des règles de dédouanement et de circulation des marchandises avec l’aisance d’un diplômé de H.E.C. pour officier à Manhattan dans le building étincelant d’une prestigieuse firme d’import-export.

Magali, ma petite amie du moment, que j’avais rencontré en cours de théâtre amateur sur les planches duquel je m’essayais à l’art de la comédie chaque jeudi, se moquât gentiment de moi.

- Mais atterris, il faut te poser maintenant, mon petit Alain. Les gens qui bossent dans ce milieu sont bardés de diplômes, ils se tapent sans sourciller des semaines de soixante heures, si, si, c’est ça aussi l’Amérique! Ils ont un moral en acier blindés et des dents qui rayent le plancher et toi, après un footing à Central Park, un voyage en avion en classe éco, tu t’imagines être capable d’aller jouer dans la cour des grands! Et à plus de quarante balais. Pas possible, tu as rêvé que tu avais fait sciences po. et tu ne t’es pas réveillé !

C’était une intellectuelle brillante, mais comme moi névrosée dans les grandes largeurs. Après avoir fait un sans-faute universitaire pour servir éventuellement dans la diplomatie, elle se rendait compte qu’elle avait du mal à quitter ses parents. Prendre son propre appartement lui avait couté un effort herculéen et je la voyais mal ballotée d’un bout à l’autre de la planète.

Pas particulièrement mignonne, brunette aux yeux noisette, elle possédait un charme certain, et bien qu’elle m’eût parue très sage au premier abord, cette enveloppe lisse cachait une véritable allumée du sexe. Je ne m’en plaignais pas, c’est un terrain sur lequel j’avais connu de peu glorieux déboires et nos ébats nous satisfaisaient l’un et l’autre.

Elle disait pourtant vrai, cette Lyonnaise que j’avais entraînée dans mes filets. Je me berçais d’illusions, mais j’y croyais. Gonflé à bloc, j’entrepris des recherches pour trouver des cours du soir grâce auxquels je perfectionnerais mon anglais hésitant. Après l’année précédente passée à bachoter , le concours que je réussis haut la main, et l’automne durant lequel je découvrais l’art de l’occupation d’un espace scénique, les techniques de respiration et de projection de voix, les synapses de mes connexions cérébrales étaient en permanence animées d’un courant que j’imaginais aussi incandescent que celui parcourant le cerveau de Napoléon-Bonaparte après la victoire d’Austerlitz.

Allongé sur une plage du lac artificiel de Miribel-Jonage, je songeais à l’année écoulée. Une grosse perte avait terni mes succés. Slugger avait été emporté par un cancer foudroyant. Après un an de deuil, Fauve était arrivée dans son nouveau foyer. C’était une petite chatte Isabelle, adoptée via une des femmes de ménage de la base, que j’avais informées de la disparition de leur ancien protégé. Mais l’année avait été aussi prolifique en événements positifs. J’en dressais mentalement le bilan. Une sérieuse remise à niveau en anglais, sanctionnée par un examen professionnel au sein de l’armée de l’air couronné par un diplôme de compétences, la découverte du plaisir de jouer la comédie, la course à pied. Pour l’utilisation de mon temps libre, rien à dire. Côté amour, ce n’était pas vraiment l’extase. Je me demandais ce qui clochait chez moi. Quand j’étais adolescent ou jeune homme, je pensais que c’était ma timidité.

Et maintenant ? J’avais appris que la timidité n’était qu’une conséquence. En moi, sans doute à doses à peu près égales saupoudrées sur mon inné et mon acquis, s’était développé sournoisement comme le mycélium d’un champignon, doute accompagné de son cortège de failles et d’insuffisances. J’étais bien conscient de ne pas être le seul dans ce cas. Il était même rassurant de le savoir, mais c’était d’un ciment solide dont j’avais besoin pour consolider l’édifice de mon existence, pas d’un agglomérat friable. Quand je m’aventurais dans une relation dans laquelle j’étais peu impliqué ou peu dépendant affectivement, les choses roulaient sans problème, jusqu’à ce que, las du manque de passion, je ne me fasse la malle, il arrivait aussi qu’on la fasse à ma place. Mon égo était quand même égratigné, ça dévalorise toujours de se faire larguer, même par le dernier des cageots. Ce qui n’arrivait jamais, je ne descendais jamais en deçà d’un certain standing. Ou bien ou il arrivait que je tombe amoureux d’une pépite et là, je me transformais en marionnette d’une demoiselle que je traitais comme si elle était faite de sucre, et la situation partait irrémédiablement en sucettes à mon grand désarroi et il me fallait des mois pour m’en remettre.

Ne sachant pas comment remédier à cela, pour me changer les idées, je me plongeais dans le programme d’une session de préparation au retour à la vie civile à laquelle je m’étais inscrit. Non que je n’en ai eu vraiment envie, mais nous étions poussé vers la porte de sortie à un âge encore vert, et il fallait bien faire bouillir la marmite.

La session en question s’étalait sur une semaine. Il fallait que les participants fassent le point sur leurs compétences, et que le choix d’un ou plusieurs futurs emplois soit défini. L’animateur du stage les aiderait à faire la lumière sur les zones d’ombre qui assombrissaient leur quête. Cette dynamique me permettrait de me projeter dans un futur plein de promesses.

D’un sérieux embonpoint, en bonne voie pour franchir aisément la catégorie obèse débutant, il ne m’aurait pas surpris en annonçant qu’il était aussi le coach d’une équipe de sumos. Tous bourrelets sortis, son corps épanoui épousant les courbes de son fauteuil ministre de cuir noir, il nous dévisageait et demanda s’il se trouvait dans l’assistance un volontaire pour participer à un exercice. Je me levais et m’avançais vers le fauteuil bas de gamme qui lui faisait face.

Quelques minutes plus tard, dans cette salle aux murs ripolinés de frais, alors que se tortillaient sur leur siège, de jeunes stagiaires pour lesquels l’accès à un nouvel emploi était un impératif économique vital, se jouait un simulacre d’embauche au cours duquel l’animateur me lapidait cruellement. Mon C.V. évoquait le souhait d’intégrer une firme spécialisé dans le commerce international et sous-entendait que je convoitais un poste m’offrant la possibilité de voyager régulièrement à l’étranger.

- Exposez-moi clairement les avantages que tirerait notre firme de votre collaboration plutôt que de celle d’un diplômé plus jeune que vous !

- Mon expérience, la rigueur professionnelle des militaires, notre sens des responsabilités…

- Dans le domaine du commerce international, il faut aussi faire preuve de souplesse, savoir s’adapter à des mœurs parfois opposés aux nôtres. Pensez-vous que les qualités que vous venez de décrire sont en adéquation avec la souplesse et l’adaptabilité requises ?

- Ces qualités ont été mises à l’épreuve dans le cadre d’opérations en Afrique et en Amérique du sud. Si elles ne sont pas en totale adéquation, elles ne sont pas non plus des éléments de distorsion ! Dans le cas contraire, prouvez-le-moi ! rétorquais-je, sentant la sueur inonder mes aisselles et mon col.

Certainement pas la meilleure des réactions, pensais-je in-petto. Le D.R.H. me fixait sans sourciller.

- Oui, c’est une réponse possible. N’oubliez pas cependant que les recruteurs ne sont pas des adversaires. Ils sont simplement au service d’une entreprise qui a besoin de recruter du personnel répondant à certaines exigences. Ne vous en faîtes pas des ennemis par une attaque trop frontale, pour utiliser votre langage. A propos de langage, quelle est votre réelle expérience professionnelle de pratique d’une langue étrangère ? Je lis sur votre C.V. que vous avez suivi des cours au GRETA de Lyon et décroché un diplôme de premier niveau dans votre institution.

- Je suis titulaire d’un certificat attestant d’une bonne maîtrise de l’anglais dans l’usage courant.

- Oui, mais je vous parle d’une réelle expérience professionnelle et non d’un diplôme. Vous saisissez la différence, j’imagine…

- J’aurai au moins l’honnêteté intellectuelle de dire que je n’en ai aucune. Mais je peux me prévaloir d’avoir eu assez de détermination pour me préparer et me présenter à un examen qui n’était pas gagné d’avance.

Mon interlocuteur referma mon dossier en silence.

- Bien. Ce n’était qu’un exercice. Vous faîtes preuve de volonté et c’est tant mieux. C’est même indispensable. Nous en reparlerons. Un autre candidat, s’il-vous-plaît !

Un nouveau stagiaire prit ma place. Un à un, au cours de cette première journée, ils furent tous mis sur le grill. Ce n’était qu’une entrée en matière destinée à leur faire aborder avec le plus grand sérieux et la meilleure préparation possible cette nouvelle étape de leur existence. Si certains d’entre eux bénéficiaient déjà d’une pension versée après un certain temps de service, d’autres, plus jeunes et ne pouvant prétendre à cet avantage étaient désemparés devant l’inconnu qui s’ouvrait devant eux.

A de rares exceptions près, les militaires, inconsciemment ou non, se sentent rassurés dans un système rigide, même si celui-ci leur impose un certain mode de fonctionnement, voire de pensée. De là venait leur inquiétude, un peu comme pour les prisonniers ayant purgé une longue peine et devant affronter une liberté que certains craignaient être incapables de gérer.

Le point culminant du stage, sa justification, était atteint la veille de la remise des certificats. Lors d’un entretien privé avec le conseiller d’orientation, chaque candidat devait présenter un projet dûment ficelé et crédible qui attestait de sa motivation à se fixer et à atteindre son objectif. A cette occasion, nous nous étions confié les uns aux autres. Certains, possédant une expérience certaine du transport routier, visaient modestement un emploi de chauffeur sur les lignes d’autobus de la ville, d’autres se lançaient dans un domaine totalement inconnu et leur ambition nécessitait un investissement personnel d’une toute autre échelle.

C’était mon cas. Mes rêves furent balayés en quelques minutes par le couperet de quelques phrases sentencieuses.

- Voyons, Alain, vous avez quarante-sept ans. Pensez-vous avoir assez d’énergie pour suivre une formation de commerce dans les sphères internationales ? Sur le marché du travail, votre anglais ne vaut pas grand-chose. Si vous connaissiez au moins une langue rare, ce serait une corde de plus à votre arc. Ou bien, si vous aviez un diplôme dans le management, vous pourriez peut-être tenter votre chance dans un pays émergent. Mais, dans votre situation actuelle, je pense sincèrement que vous placez la barre trop haut.

Je ne savais trop que répondre, j’avais anticipé et craint ce jugement.

- Dans ce cas, je vais apprendre une langue rare. Laquelle me conseilleriez-vous, puisque c’est vous qui m’avez soufflé l’idée ?

- Je ne vous ai jamais conseillé cela. J’ai seulement dit, si vous maîtrisiez…

- A quelle langue penseriez-vous ?

- Si vous êtes travailleur et obstiné, j’en vois trois, le chinois, le russe ou l’arabe. Vous pensez vraiment en étudier une ?

- Oui, d’ailleurs, ma décision est déjà prise. L’arabe ne me tente pas. Il fait trop chaud dans ces pays. Dans le chinois, il y a des diphtongues et des triphtongues, par contre, le russe me fait un peu rêver.

- Je ne vous le fais pas dire ! C’est d’ailleurs là tout le problème. Ce stage vous a été proposé pour vous faire prendre conscience de ce qui était réaliste et réalisable, pas pour vous orienter sur des chimères. Enfin, ce sont aussi les rêves qui font avancer les hommes. Vous verrez bien !

Chapitre 4

L’université de Lyon 3 était située sur le quai Claude Bernard, j’en escaladais les marches quatre à quatre. A quelques minutes de mon inscription à un cours de russe, je m’imaginais déjà dans un restaurant de la place Rouge, négociant de brillants contrats. Un avenir radieux que mon futur emploi dans les sphères du commerce international ne manquerait pas de m’assurer s’ouvrait devant moi, aussi large qu’un boulevard. Mes rêves me propulsaient à la vitesse d’une fusée Soyouz. Spoutnik vivant, j’orbitais dans un délire cosmique.

Une légère ombre au tableau, tout de même. Magali, consciente de l’intérêt minimum que je manifestais à son égard, elle n’en manifestait pas davantage pour moi, d’ ailleurs, s’était trouvé un nouvel ami. Elle me l’avait annoncé à la fin de l’été. J’avais pris la chose avec une relative indifférence, et elle n’avait pas vraiment apprécié.

M’ayant chaudement félicité pour ma courageuse décision, la réceptionniste de l’université me fit remplir un dossier et m’informa que les cours auraient lieu dans un autre secteur de Lyon, situé prés de la manufacture des tabacs. Ils ne commenceraient que le mois suivant et je décidais de me familiariser d’ores et déjà avec la langue. Je repris brutalement contact avec la réalité en ouvrant une méthode d’initiation dans les rayons de la FNAC.

Les élémentaires règles de grammaire qui constituaient la première partie m’apparurent nébuleuses. L’alphabet était différent, il y avait des accents toniques à apprendre par cœur et on trouvait des lettres dures et mouillées. Je feuilletais le livre et me perdis dans l’opacité de son contenu.

Haut les cœurs, mauvaise troupe !me repris-je en remettant l’ouvrage dans le rayon. Sans me décourager, mais quand même ébranlé, je marmonnais en moi-même que les professeurs sauraient bien m’expliquer ce que je ne pouvais comprendre seul.

Sur la base, autour de la table du déjeuner, les yeux s’écarquillèrent quand j’informais mes amis de mon projet. J’en comptais un certain nombre car j’accordais ce titre assez facilement. Je le retirais d’ailleurs tout aussi aisément. Les vacances et carences affectives étant pléthoriques dans le gruyère de mon affect, cela me rassurait de pouvoir jouer des trous à ma guise. - Tu débloques complètement, mon pauvre Alain ! s’exclama Julien, un des détenteurs du titre.

- Les salons d’attente des DRH des entreprises qui expatrient des cadres sont pleins de diplômés parfaitement bilingues, voire trilingues, tu vas débarquer à presque cinquante balais, et tu t’imagines que tu vas les intéresser alors que tu n’as même pas le bac, que tu parles trois mots d’anglais et que tu bredouilleras peut-être trois mots de russe. Atterris, parce que tu risques de tomber de haut !

- Ce que j’aime chez mes amis, c’est de pouvoir compter sur leur soutien. Avec vous, au moins, je ne suis pas déçu.

Martine, une mignonne secrétaire désarmante de naïveté, je lui avais fait croire que l’allopathie consistait à soigner via le téléphone, versa de l’huile dans les rouages.

- Je crois que Julien veut juste te mettre en garde. C’est aussi à ça que servent les amis, Alain. Bien sûr, tu as raison de vouloir te lancer dans cette aventure, mais il vaut mieux que tu gardes les pieds sur terre. Dans les postes que tu convoites, on exige sûrement des références que tu n’es pas à même de produire. Quelle expérience as-tu des transactions commerciales entre Etats ?

- Oui, vu comme ça, c’est vrai que mon projet tient beaucoup moins la route. Voici ce que je vais faire. Je vais étudier le russe tout en continuant à me perfectionner en anglais. Une fois les bases acquises, j’allège le temps consacré à l’anglais et je commence à attaquer les grandes lignes des transactions commerciales en continuant le russe.

- Pourquoi pas, après tout. Tu auras ainsi le loisir d’appréhender ton projet d’une manière plus réaliste et plus objective. En tout cas, bon courage !

Martine remuait nerveusement sa cuiller dans sa tasse.

-Tu pourrais choisir une autre langue. J’ai une amie qui a fait du russe au lycée. Elle est allée là-bas et m’a dit que ce pays n’était vraiment pas agréable. Et il paraît que maintenant, c’est pire qu’avant. Les mafias sont partout !

- On peut espérer que ce ne soit qu’une phase transitoire, qu’ils évoluent et se rapprochent de l’Europe. Et puis, on m’a conseillé une langue rare, c’est un pays qui m’attire, donc, c’est mon choix !

Julien se rallia et fit chorus.

- Tu n’as rien à perdre. Tu vas étudier une langue étrangère, tu auras une corde de plus à ton arc. Si ça marche, c’est tant mieux, si ça ne marche pas, tu auras eu le mérite d’entreprendre !»

Le bâtiment de l’université était un labyrinthe. Les numéros des salles étaient attribués dans un ordre dont la logique m’échappait. En plus j’étais ému, j avais arrêté ma scolarité à Bac moins deux, pour moi ça tournait au mystique. Je pensais être déjà passé par le couloir que j’empruntais lorsque je heurtais une femme qui paraissait aussi perdue que moi. Elle devait avoir approximativement mon âge, peut-être se rendait- elle au même endroit.

- Excusez-moi, vous cherchez aussi le cours de russe ?

- Oui, vous aussi ? Je ne sais pas comment c’est organisé ici, mais je n’arrive pas à m’orienter.

Unissant nos efforts, quelques minutes plus tard, nous trouvâmes d’autres adultes faisant le pied de grue devant une porte. Juliette, la femme que j’avais bousculée lors de mes errements, nous expliqua qu’elle apprenait cette langue parce que son fils faisait un stage d’ingénieur dans une entreprise occidentale implantée en Russie, et qu’il avait rencontré là-bas une jeune Russe qu’il tenait à présenter à ses parents. Un grand classique, comme j’allais l’apprendre par la suite. Sa mère tenait à pouvoir parler avec celle qu’elle considérait comme sa possible future belle-fille. D’où sa volonté d’apprendre cette langue. Je dévoilais mes motivations d’ordre professionnel. Un homme, un peu plus âgé que moi, me fixait avec un sourire en coin.

Nous étions à présent une bonne vingtaine. Des étudiantes allemandes s’étaient jointes à nous et avaient ouvert la porte. C’était bien la bonne salle. Il suffisait d’entrer et de s’installer, le professeur n’allait plus tarder. Celui-ci arriva quelques minutes plus tard. C’était une femme d’une quarantaine d’années, qui semblait, pour on ne savait quelle raison, excédée par l’idée de devoir dispenser un cours à cette heure tardive bien qu’il ne soit que 18 heures.D’emblée, elle s’approcha du tableau fixé au mur et écrivit une phrase mystérieuse en cursives cyrilliques que je transcrivais phonétiquement en:

- Kak bac zobit ?

Ce qui ne faisait qu’épaissir l’espace ténébreux dans lequel j’avais fait intrusion.Elle nous montra ensuite un grand livre souple et coloré qu’elle tenait dans une main, en écrivit le titre et la référence et nous demanda de l’acheter sans faute pour la semaine suivante, sans oublier la cassette audio, précisa t’elle.

Ayant accroché un panneau présentant l’alphabet cyrillique, elle entreprit d’en faire la lecture alors que nous nous escrimions à en reproduire les caractères en transcrivant leur phonétique.

La phrase mystérieuse se prononçait en fait :

- Kak vas zavout ? et signifiait: - Comment vous appelle t’on ? Vint ensuite une explication obscure sur le rôle d’un mystérieux « yod » et à nouveau un rapide survol de l’alphabet. La fin du cours fut pour la majorité une délivrance à l’exception des étudiantes d’outre-Rhin, tandis qu’assommés ou hébétés, nous nous avouions les uns aux autres que nous n’avions rien compris.

J’écumais les principales librairies le samedi suivant, et trouvais mon bonheur à la FNAC de la place Bellecour. Il s’agissait de la méthode de russe destinée aux débutants qui m’avait effrayé quelques semaines auparavant. Le pack complet englobait un livre et une cassette. Je pris le lot entier et à peine assis derrière mon volant, j’insérais la cassette dans l’autoradio en tendant l’oreille, il me pressait de découvrir les rouages de cette langue étrange ! Surtout pour accéder à la phase suivante de mon projet, qui était de briller au firmament de l’import-export. La première leçon de l’ouvrage reprenait ce que nous avions survolé pendant le premier cours. Je bachotais le reste du week-end, défrichant ce tortueux chemin. Il y avait des accents partout, ils étaient différents les uns des autres, en plus je découvrais même des trémas.

La semaine suivante, je retrouvais avec plaisir mes camarades de classe. Ils étaient toujours très motivés, mais éprouvaient de grandes difficultés à suivre. Le professeur nous fit lire les uns après les autres. Personne (sauf les Germaines) n’était encore capable de déchiffrer à haute voix l’alphabet cyrillique, et nous retranscrivions sur nos cahiers la prononciation des mots et des lettres en caractères latins. La lecture fut éprouvante. Juliette, la mère du jeune homme expatrié en Russie s’était assise à côté de moi. Nous nous entendions bien et étions pris d’irrépressibles fou-rires lorsque nous devions lire un paragraphe à haute voix. Une jeune femme, professeur de français, s’était assise devant nous. Elle avait exercé au Canada l’année précédente et semblait manifester une attirance non dissimulée pour les contrées glaciales, car elle envisageait à présent un poste au lycée français de Moscou.

A la fin du mois, alors que l’automne cédait doucement la place à l’hiver, il m’apparût que la tâche était plus ardue que je ne l’avais imaginé. J’avais assisté à quatre cours hebdomadaires, et nous avions à peine effleuré les rudiments de la langue. A ce rythme, j’émettrais peut-être quelques balbutiements d’ici la fin de l’année scolaire.

Certaines règles grammaticales élémentaires me semblaient toujours obscures, et malgré l’attention dont je faisais preuve à l’université et l’écoute régulière de la cassette, ma prononciation restait catastrophique. Il fallait appuyer les syllabes accentuées qui pouvaient tout aussi bien se trouver en début de mot qu’à la fin, voire au milieu, alors qu’en français, comme nous l’avait expliqué le professeur de russe, l’accent tonique portait toujours sur la dernière syllabe.

Je m’en ouvrais à d’autres élèves aussi perdus que moi, dont Juliette, et Marc, l’homme d’une cinquantaine d’années qui m’avait adressé un petit sourire narquois le premier jour. Nous décidâmes de nous réunir les mardis soirs, à la veille des cours, afin de revenir sur les points bloquants et d’aplanir ensemble les difficultés que chacun rencontrait. Le café Bellecour fut choisi comme point de rendez-vous, et c’est ainsi qu’à quelques pas de la statue du Petit Prince, nous bûchions en commun dans les effluves des crûs locaux goûtés les uns après les autres. Les Juliénas, Morgons et Chiroubles eurent nos faveurs alors que les premières déclinaisons, les lettres dures ou mouillées, et d’autres signes cabalistiques nous livraient leurs secrets. A l’université, d’une vingtaine d’élèves présents au début du programme, il en restait une quinzaine. C’était encore chargé pour une classe de débutants réunie à peine une heure par semaine.

C’est au cours de l’une de ces studieuses soirées que je sympathisais avec Marc. Il était directeur de collège et il avait fait la connaissance d’une jeune femme russe qu’il avait l’intention d’épouser, d’où sa présence et son assiduité. De plus, comme Mathilde, le jeune professeur de français, il caressait l’espoir d’une affectation au lycée français de Moscou. Mes propres amis par ailleurs, qui étaient au fait de mon acharnement à l’étude de cette langue, me prêtaient volontiers l’adhésion à un projet marital, bien que je prétende vigoureusement le contraire.

Pourtant, moi qui souffrais de solitude sentimentale, je me plaisais souvent à rêver d’une belle slave aux grands yeux bleus et à de longs cheveux blonds. La chanson « Nathalie » , de Gilbert Bécaud, que j’entendais parfois sur Radio-Nostalgie, faisait battre mon cœur au rythme d’un espoir aussi doux qu’insensé. Il n’empêche que je me complaisais dans ce rêve, qui coïncidait si merveilleusement avec mon projet professionnel.

Contre mon habitude, je restais à Lyon pour la fête des lumières. Si j’avais apprécié cette fête lors des premières années, elle manquait maintenant de convivialité, l’industrie des lasers remplaçant inexorablement la tranquille et douillette tiédeur des lampions disposés sur le rebord des fenêtres. Un déferlement de cars de touristes s’abattait sur la ville et, de crainte d’une surcharge de badauds, certaines passerelles sur le Rhône et la Saône étaient carrément interdites au public. Mais j’avais appris qu’une conférence sur la Russie se tenait le samedi après-midi à la salle Rameau, prés du lycée de la Martinière, et je décidais d’y assister.

« De Moscou à Vladivostok par le transsibérien » . Tel était le titre qui s’étalait sur le panneau d’affichage prés du guichet. M’acquittant du droit d’entrée, je reçus en contrepartie un petit billet en deux parties que je présentais à l’entrée. Bien entendu, une ouvreuse s’empressa de le déchirer et je pénétrais dans la salle. L’endroit me rappela les cinémas de mon adolescence, avec des strapontins de contre-plaqué noir et un habillage de tissu rouge. C’était désuet, mais propre et chaleureux. Au-dessus de l’estrade, un grand écran blanc était disposé de manière à permettre au commentateur d’illustrer ses propos.

La conférence commença par une présentation globale du périple entrepris. L’immensité du territoire visité fut brièvement décrite, et l’on entra dans le vif du sujet, à savoir, l’embarquement des passagers dans le train dans la gare de Moscou dédiée à cet itinéraire. Détail piquant, qui déclencha quelques ricanements dans le public, les conducteurs étaient soumis à un alcooltest avant de prendre place dans la motrice. Le film était d’excellente qualité et le présentateur, qui n’en était pas à sa première prestation, était doué d’une excellente élocution, et avait accordé son timbre vocal à l’acoustique de la grande salle. Bien que mon ouïe soit exécrable, je ne perdais pas une miette des commentaires.

Le parcours à travers la partie européenne de la Russie fut émaillé de nombreuses anecdotes. Les babouchkas qui, pour joindre les deux bouts, vendaient les fruits et les légumes de leur jardin sur le quai des gares dans lesquelles s’arrêtait le train créèrent une grande surprise. Un spectateur s’en étonna à haute voix. Comment, dans le pays qui avait envoyé le premier homme dans l’espace et qui venait de faire orbiter plusieurs années autour de la terre le plus grand laboratoire spatial habité jamais assemblé, les retraités en étaient-ils réduits à de tels expédients ? Quelques explications nous apprirent que ce pays, après la chute de l’U.R.S.S., avait vu son système financier et social s’effondrer, et que les pensions et salaires étaient souvent payés en retard, voire, pas du tout.

Le voyage ayant été entrepris en été, les tempêtes de neige et les températures polaires nous furent épargnées. Alors que le train s’apprêtait à franchir les monts de l’Oural, l’orateur annonça un entracte. Habilement, il le meubla d’un voyage organisé par ses soins à bord du transsibérien, et invita les éventuels intéressés à le rencontrer à la fin de la conférence. Il agitait au bout du bras une liasse de brochures détaillant l’itinéraire et les charmes de ce périple à travers la secrète et mystérieuse Russie. Je m’approchais. Ayant expliqué que j’étudiais le russe et serais peut-être candidat au projet, je me retrouvais un prospectus dans la main avant d’avoir fini ma phrase.

Le reportage était solidement charpenté. La majestueuse immensité du lac Baïkal, un des joyaux de l’ex-empire arracha des soupirs d’émerveillement tempérés par les précautions à prendre pour ne pas être la proie des redoutables moustiques qui infestaient ses rives. Personne ne s’attendant à voir tourner des moulins à prières, la traversée de la république de Bouriatie, dans laquelle vit prés d’un million de bouddhistes remporta également un franc succès.

L’apothéose fut l’arrivée à Vladivostok, sur l’océan Pacifique. Le train avait parcouru neuf mille deux cent quatre vingt dix sept kilomètres en sept jours, quelques heures, et comme le souligna le narrateur, un grand nombre de bouteilles de vodka vidées par les passagers. Les gens se levèrent après la conclusion, qui bien entendu ouvrait la voie aux aventuriers potentiels qui ne manqueraient pas d’être tentés par cette aventure.

Mais, bien que très intéressant, le programme proposé ne me convenait pas vraiment. Le séjour était trop encadré et, entouré de compatriotes, quels progrès pourrais-je-faire ?

Je m’esquivais discrètement et me retrouvais dans la ville qui se paraît des éclairages propres au huit décembre. Bien qu’il ne fût même pas dix-neuf heures, les restaurants étaient pris d’assaut et une foule compacte engluait les rues de la presqu’ile.

La place Carnot, égayée des chalets du marché de Noël, était en fête. Il y avait là des familles, des enfants accompagnés de leurs parents venus goûter les savoureuses spécialités dont les effluves embaumaient l’air piquant de ce début décembre. D’autres badauds acquéraient des objets d’artisanat local ou de contrées plus exotiques. J’avais remarqué un stand proposant des objets de bois sculpté, ainsi que des poupées gigognes russes. Me régalant d’un vin chaud à la cannelle, je flânais dans les allées, indifférent à la foule qui se pressait.

- Alanovitch ! Alanovitch ! En cherchant l’origine des cris qui, manifestement, s’adressaient à moi, je m’immobilisais. Alanovitch était le surnom dont m’avait affublé Juliette rebaptisée elle-même Julietnova. Ce qui signifiait en bousculant fortement les règles, respectivement, fils d’Alan et fille de Juliette. Nous avions négligé le sens réel des patronymes dont nous nous étions parés, n’en goûtant que la connotation slave.

Accompagnée d’un homme aux bras chargés de paquets, venant à ma rencontre, je l’aperçus au milieu du tohu-bohu.

- Ha, mon petit Alanovitch ! Qu’est-ce que tu fais là Tu achètes toi aussi des cadeaux pour Noël? Tiens, je te présente Jean, mon mari. Jean, voilà Alanovitch qui étudie le russe avec moi.

Nous nous embrassâmes, et Jean, après s’être libéré un bras, me tendit la main. On vota pour une tournée de vin chaud à déguster au chaud dans l’un des cafés de la place. Bien évidemment, la conversation roula sur les cours. Juliette aussi se demandait, si au rythme de croisière qui était le nôtre, nous serions un jour capables de parler correctement. J’avais ma petite idée là-dessus et la leur livrais.

- Personnellement, je pense qu’on n’y arrivera pas avec un cours par semaine, on est presque une quinzaine, maintenant que les moins motivés ont décroché, et malgré tout, on ne peut lire que quelques lignes chacun à chaque leçon.

- Oui, et en plus, quand on a le fou-rire, ça n’arrange rien.

- Pourquoi le fou-rire ? demanda Jean. Si vous vous concentrez, il ne doit pas y avoir de problème.

Juliette justifia notre attitude :

- C’est le stress. La prononciation en russe est tellement différente de la nôtre qu’on n’arrive pas à lire correctement, on bute sur chaque mot, et la prof nous fait répéter sans arrêt. La difficulté, c’est qu’on n’est pas habitué à reproduire certains sons qui n’existent pas en français, et on répète les erreurs, la phonétique, des fois, c’est subtil.

- Oui, mais là, c’est carrément chiant. Moi, je vais essayer de trouver un cours supplémentaire avec un prof de la fac ou par l’intermédiaire d’une association. Je vais m’y mettre à fond, et cet été, je partirais quinze jours tout seul dans une famille d’accueil en Russie. On peut y arriver, mais il faut mettre le nez dans le guidon et pédaler jusqu’à plus soif !

- C’est vrai que toi, tu as un projet professionnel. Moi, je voudrais juste pouvoir parler avec l’amie de mon fils s’ils restent ensemble, ce n’est pas pareil.

- C’est quoi, ton projet, exactement ? demanda Jean, intéressé.

- J’aimerais travailler pour une entreprise qui possède des ramifications en Russie et faire partie de l’équipe qui assure les liens commerciaux avec ce pays.

Jean me fit signe de poursuivre, je développais mon discours, et parlais de ma carrière dans l’armée et de mon entretien à la fin du séminaire de réorientation.

- Oui, je vois ce que le DRH a voulu te faire comprendre. La Russie, c’est un marché très dur, et les entreprises occidentales qui veulent s’implanter là-bas recrutent plutôt des jeunes frais émoulus des grandes écoles qu’ils envoient comme expatriés. C’est le cas de notre fils, d’ailleurs. Le reste de l’équipe de management, ce sont des diplômés engagés sur place et qu’ils payent au tarif russe. Et très souvent, ces gens-là sortent des universités locales et maitrisent parfaitement deux ou trois langues. Ceci dit, tu as raison d’essayer. Qui ne tente rien n’a rien.

Il parla un peu de l’expérience de leur fils et de ce qu’il endurait là-bas. C’était sa troisième année à Moscou. Son diplôme d’ingénieur en poche, il y avait décroché un poste dans une firme américaine qui avait installé plusieurs de ses succursales à l’étranger. Bien qu’il maîtrisa l’anglais et le russe, la première année avait été très pénible, les choses s’étant arrangées peu à peu par la suite. Si je voulais le rencontrer lors de mon voyage en Russie, ils se feraient un plaisir de me faciliter la chose.

Trois vins chauds plus tard, je rentrais chez moi, l’esprit ragaillardi par l’alcool et ce déroulement opportun des événements. Les choses se mettaient en place pour me déblayer l’espace, comme si un bon génie s’intéressait à moi, alors que je n’avais frotté aucune lampe magique. Je décidais que nous étions tous nos propres lampes, mais qu’il n’était pas simple de trouver la formule qui permettrait à un brouillard merveilleux de s’en échapper et par la suite influer sur nos destinées et illuminer nos existences.

Après des fêtes de fin d’année passées dans ma famille, j’abordais le mois de janvier avec détermination. L’acharnement dont je fis preuve à trouver une association franco-russe à Lyon fut payant. Je pus m’inscrire pour un cours hebdomadaire et j’assistais bientôt à la première leçon.

D’origine biélorusse, Ludmilla, le professeur, était un élégant spécimen représentatif des créatures venues de l’Est. Grande et blonde, des yeux bleus pétillant de vie, elle dirigeait la classe avec la fermeté d’un gardien de goulag. Chaque élève était tenu de connaître sur le bout des doigts l’alphabet cyrillique et devait le réciter à chaque cours, tout au moins, tant qu’il manifestait une quelconque hésitation quant à l’ordre des lettres ou à leur prononciation.

Nous n’étions que six élèves livrés à cette tortionnaire deux heures d’affilée, et à ce rythme, j’étais persuadé de faire des progrès notables au bout de quelque mois. L’anglais était passé au second plan, d’autant que j’allais toujours à l’université.

C’est en mars que Ludmilla nous présenta de nouvelles exigences. L’alphabet, quoique parfois davantage chevroté que récité était censé être maîtrisé. Chacun devait à compter de la semaine suivante produire un petit texte sur le temps qu’il faisait, éventuellement agrémenté d’une phrase d’inspiration libre. Ludmilla tendait l’oreille et essayait de deviner les mots massacrés par les gorges françaises.

Que le soleil brille ou bien qu’il pleuve, bref, quel que soit la météo, nous ne nous comprenions pas les uns les autres et je suais à grosses gouttes en essayant de déchiffrer ce que j ’avais moi-même écrit.

A l’université, par contre, j’épatais tout le monde par mes spectaculaires progrès. Julietnova était ravie de me voir avancer aussi rapidement. Les autres élèves me demandaient conseil et je lisais maintenant mon texte sans que le professeur ne me fasse trop de remarques. J’étudiais avec la même volonté que celle que j’avais déployée pour passer examens et concours, avec la même ardeur que lorsque je m’entraînais pour le marathon.

Un soir, je me forçais, pour le cours du lendemain à l’association, à apprendre une phrase qui paraissait simple:

- Une hirondelle ne fait pas le printemps, proverbe existant aussi en russe et se traduisant - Lactotchka vecni nié délaet.

Je l’écrivais plusieurs fois en répétant à voix haute jusqu’à être capable de réciter le tout sans regarder le texte. Le matin, après mon petit déjeuner, je refis l’exercice plusieurs fois afin de vriller le tout dans sa mémoire et m’en fus au travail.

Il faisait beau et puisque c’était un jeudi, jour dont les premières heures étaient consacrées au sport, j’allais courir une dizaine de kilomètres dans les Monts d’or. Je me sentais en grande forme, et le parcours que j’avais initialement en tête me parut trop court. Je le rallongeais et me remplis les poumons de cet air des sous-bois qui embaume tan, après une nuit un peu humide. C’est en abordant la côte de la Glande, qui relie le bourg de Limonest à la base aérienne que je fus pris d’un point de côté. Pour ne pas penser au restant de la côte restante à avaler, je repassais mentalement la leçon de la veille. J’essayais de reconstituer ma phrase, mais les implications grammaticales des verbes et de la négation se fondaient en un bouillonnant méli-mélo qui mettait mon cerveau en fusion. Ralentissant, je laissais pendre mes bras et essayais de me calmer. C’était pourtant simple:

- Une hirondelle ne fait pas le printemps. Lactotch… Je n’arrivais même plus à m’en rappeler le premier mot!

Le soir, au début du cours, je racontais ma tentative avortée. Ludmilla sourit et m’expliqua que le russe serait moins accessible que ne l’avait été l’anglais. Je devais pour l’instant me contenter de réviser les cours, car la construction d’une phrase incluant diverses déclinaisons prendrait encore un peu de temps.

- Comment, même en révisant régulièrement, nous n’arriverons pas à un résultat tangible au bout de quelques mois ?

- Penser en russe exige une gymnastique intellectuelle pour laquelle vous n’êtes pas encore prêts. Mais si vous travaillez sérieusement, si vous acceptez de passer quelques semaines en immersion en Russie, vos progrès seront visibles l’an prochain. Mais vous devez persévérer, lire chaque jour à voix haute et faire des exercices écrits jusqu’à ce que des automatismes apparaissent, et là, vous commencerez à progresser.

- Hé ben, ça va être gai…

Le désappointement sur le visage des élèves ne désarma pas Ludmilla. Avec sa rigueur coutumière et son sourire toujours éclatant, elle embraya sur la leçon du jour qui traitait des conjugaisons au futur et au passé. Elle nous gaza avec un savant mélange de temps perfectifs et imperfectifs agrémentés d’un auxiliaire et nous relâcha assommés, deux heures plus tard.

Chapitre 5

Le morgon de la brasserie devenue notre lieu de rendez-vous hebdomadaire avait agréablement accompagné le saucisson chaud de cette soirée encore fraîche. Il ne restait que Marc et moi. L’ambiance chaleureuse, la bonne chère et le vin du beaujolais nous rendaient loquaces. Marc me demanda si j’avais aussi l’intention de rencontrer une femme russe.

- Ce n’est pas mon but initial, mais pourquoi pas ? Rencontrer une jolie femme, c’est toujours agréable. C’est tout ce qu’on raconte au sujet des femmes de l’Est qui me freine un peu.

- Ah bon. Et qu’est-ce qu’on raconte exactement ?

- Pour commencer, que la plupart d’entre elles veulent surtout un visa. Qu’elles sont adorables jusqu’au mariage, et qu’ensuite elles sont aussi chiantes que les françaises, mais puissance dix…

- Il y a du vrai là-dedans. Mais on détecte vite celles qui sont intéressées, leur culture est différente et leur nature apparaît vite. Il ne faut pas faire n’importe quoi. Par exemple prendre un top-model de vint-cinq ans qui grille une master-card en une après-midi de shopping. C’est vrai qu’il y en a des comme ça.

- Oui, mais si c’est pour ramener un boudin, je ne vois pas l’intérêt d’aller si loin. On est suffisamment bien servis ici dans ce domaine. C’est quand même le rêve de la rencontre d’une merveilleuse créature qui pousse les gens à aller si loin. Comment tu as rencontré ton amie ? Toi, par exemple.

- Moi, c’est un ami français qui vit à Moscou qui m’a mis sur la voie. C’est vrai qu’on a en tête le stéréotype d’une très belle femme douce, blonde aux grands yeux bleus. Mais nous, on rêve d’amour, de tendresse, et elles rêvent de confort matériel. Une fois qu’elles l’ont, elles rêvent aussi d’amour. Et là, si tu as fait le mauvais choix, tout s’écroule! Bon, pour revenir à ta question, tu connais le journal - J’annonce ?

- Non, je n’en ai jamais entendu parler. Qu’est-ce que c’est ?

- Comme son nom l’indique, c’est un journal de petites annonces. Ce qu’il n’indique pas, c’est qu’il est international et que tu peux y faire passer une annonce en Russie, de même que les Russes peuvent y faire paraître des annonces en Europe.

- Ca alors ! C’est intéressant, et comment s’y prend-on exactement ? Tant qu’à faire, j’aimerais bien essayer et savoir de quoi il en retourne vraiment. On le trouve où, ce fameux journal ?

- N’importe où, je pense. Tu trouves la page des annonces de rencontre. Tu en cogites une et tu la traduis en anglais. Ecris quelque chose qui te correspond, choisis les pays dans lesquels tu veux la faire paraître. N‘oublies pas de bien inscrire ton adresse en France si tu veux des réponses. Ensuite, tu attends trois ou quatre semaines. Après ce délai, le contenu de ta boîte aux lettres devrait devenir conséquent…

- Je tombe des nues. Quel monde de stupre ! Mais on peut tomber sur n’importe qui, des voyous qui se font passer pour une jeune femme. Comment peut-on être sûrs ?

- C’est une autre histoire. Le risque zéro n’existe pas, même en France, en Russie, je ne t’en parle même pas. Tu le sais bien, toute relation amoureuse peut tourner en eau de boudin. Moi, je te l’ai dit, j’avais un ami français sur place, ça aide. Il y a des précautions à prendre. Par exemple, n’envoie jamais d’argent pour faire venir une Russe, c’est toi qui dois te déplacer. Mais si tu te décides, je pourrais t’aider. Janna, mon amie russe sera bientôt en France. Tu pourras lui demander conseil.

- Bon, je vais sérieusement me pencher là-dessus. Je te tiens au courant. Pour l’instant, j’aime mieux que tout ça reste entre nous. Je vais me rentrer faire coucouche-panier. Chuis vanné. A la semaine prochaine !

Dehors tombait sournoisement une piquante neige fondue, nous nous séparâmes rapidement.

Tout au long de mes journées partagées entre le travail, les cours et les séances d’entraînement, le sport étant un élément nécessaire à mon équilibre, je rédigeais mentalement mon annonce. Au bout de trois jours, je commençais à produire quelques essais qui ne me satisfaisaient pas. Je cherchais un texte accrocheur sans être trop agressif, et quand je jugeais que le fruit de mes réflexions l’était trop, je le corrigeais pour le trouver ensuite timoré à l’excès. Afin de trouver une source d’inspiration, j’achetais le fameux journal et étudiais les annonces venant de Russie et des pays voisins. Elles étaient toutes calquées sur le même modèle, ne s’en écartant que par de menus détails et ne faisaient pas davantage preuve d’une imagination débordante que d’un sens aiguisé de la littérature.

Ayant enfin couché sur le papier un résultat trouvant grâce à mes yeux, je demandais discrètement à Marc, lors du cours à l’université, d’y jeter un œil. Son amie russe était arrivée et il m’invita à dîner pour la fin de la semaine suivante afin de me la présenter et de me permettre de me faire une idée plus précise des femmes que je pouvais rencontrer via le système d’annonces.