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Elie, l'un des derniers goémoniers, résiste pour la préservation de son métier.
Élie récolte le goémon, comme le fait sa famille depuis des générations. Les revenus sont maigres, les conditions éprouvantes, et, depuis la mort accidentelle de ses parents, il doit assumer la charge de sa petite sœur. Obsédé par un passé qui l’a cruellement frappé, il n’arrive pourtant ni à renoncer à cette vie, menacée par la modernisation, ni à imaginer un avenir ailleurs. Un long parcours, aux accents douloureux, l’éloignera peu à peu de ses doutes et l’éveillera à ses rêves contenus. Les âmes enfouies dans le Sillon veillent sur lui et Rosalie saura le conduire là où son destin l’attend. Une histoire bouleversante qui témoigne d’un patrimoine naturel remarquable – le Sillon de Talbert – et du métier de goémonier. Elle interpelle à l’heure où l’importance écologique des algues est prouvée et leur utilisation largement répandue, mais les goémoniers, eux, ont disparu.
Découvrez un roman touchant en vous immergeant au coeur de la vie dure et simple d'un goémonier qui tente de survivre dans un monde hostile.
EXTRAIT
— Pense à toi, tu as droit d’être heureux ! Un peu de réjouissance fait mal à personne !
Il l’embrassa ; elle se recula, juste un peu. Il eut le temps d’apercevoir sa bouche large qui s’étirait et ses yeux ternis par l’âge qui souriaient en cachette. Avant qu’elle ne reprît son air bourru.
En attendant Georges, Élie, nerveux, consultait sa montre. Il prit soin de dire à sa sœur où il allait et qu’il était désolé de ne pas rester avec elle. Complice, elle le rassura d’un signe de la tête et l’embrassa tendrement. La période de l’enfance s’éloignait, Élie était un homme et elle devenait une jolie jeune fille, mais leur connivence résistait au temps. Le regard de Julia s’illuminait souvent lorsque les choses de la vie se faisaient plus légères. Parfois, elle avait des mimiques, une sorte de langage qui évoquait les sentiments qui frémissaient en elle. Ses gestes parlaient pour elle. À sept heures, ponctuel, Georges toqua à la porte.
— Tu me le ramènes sain et sauf, exigea Tantine.
— Pas d’inquiétude. Bonne soirée.
— À vous aussi.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Michelle Brieuc est née à Saint-Brieuc. Tous ses romans s’écrivent au féminin. Elle choisit des héroïnes qui réussissent à s’affirmer dans des contextes hostiles et difficiles. Armées de leur courage, de leur détermination et de leur passion, elles concrétiseront leurs rêves, sans pour autant perdre leur féminité, ni leur sensibilité. Michelle Brieuc anime régulièrement des débats sur le thème de la femme et sa place dans la société ainsi que des ateliers d’écriture. Elle partage également sa passion de l’art et de la littérature dans le cadre de conférences.
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Seitenzahl: 403
Veröffentlichungsjahr: 2018
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— Ce soir, il y aura fête !
Dans un grand geste de bras à rassembler une foule invisible, Tantine jeta sa phrase comme un éclat d’envie qui résonna dans la tête de Julia, vibrante d’impatience. Elle s’enchantait de la promesse d’un moment rare qui apporterait un peu de légèreté aux jours mornes dont la grisaille envahissait la pièce et déposait son humidité pénétrante. Ses yeux écarquillés regardaient l’aïeule de retour de la grange, le panier rempli de bûches pour que le feu donne bien et s’éveille plus encore aux tisons.
— Bon feu fait bonne soupe !
Virtuose du fouet, de la spatule ou de la cuillère, à l’oreille, à l’odeur, elle savait où en était la cuisson dans la cocotte où chuchotaient doucement viandes et pommes de terre au lard. Dans la casserole frémissaient les bouillons réservés aux sauces qui imbiberaient les viandes. Les yeux fermés, elle en humait les fumets qui excitaient ses papilles. « C’est quand même le nez dans l’assiette qu’on sait qui on est, clamait-elle à l’envi. Plus encore, avec qui on est ! »
Ses plats, c’étaient une offrande, un langage au service d’une grande tablée, synonyme de joie à partager. Elle les mijotait dans l’émotion que lui procurait la cuisine, la sienne, roborative à souhait. Entre son potager – quelques arpents qui produisaient les meilleurs légumes, selon elle, et qu’elle cultivait encore –, la ferme et le lait après la traite, sa vraie vie ne se concevait qu’à la campagne. Ses racines liées à son terroir s’interprétaient en des explorations de menus aux arrière-saveurs de bois fumé, à faire oublier l’insipidité des journées sans relief et qui, dès leur mise en bouche, égaillaient les fringales. Nourrir les autres ? Sa passion, pour les hommes surtout, ses vieux – paotr kozh, comme elle les appelait –, avec lesquels elle continuait la route, depuis toujours. Avec dévotion, elle servait ses hôtes, elle les scrutait avaler son fricot dans un silence qui ne laissait place qu’au cliquetis des couverts et aux bruits de bouche. Ils aspiraient bruyamment dans leurs cuillères en un mouvement incessant de va-et-vient depuis leurs assiettes. Pas ceux qui pinaillaient en triturant leurs couverts pour écarter petits pois ou morceaux de gras, pour couper une patate en quatre, ceux qui ne trouvaient pas si cocos que ça ses haricots. À les regarder pignocher dans le plat qui refroidissait, sa pupille devenait noire, elle rongeait son frein jusqu’à ce qu’ils écopent d’une de ses réflexions assassines. Quant aux purs et durs qui se tenaient bien à table, ils ne tarissaient pas d’éloges sur sa potée complétée d’une généreuse goulée de cidre ou de vin selon les jours, fastes ou non. Ils opinaient du chef en signe d’acquiescement avec le désir qu’elle leur en resserve une autre louchée. « T’as encore une place ? » demandait-elle en riant. « Ah, je ne dirai pas non ! » répondait l’autre en lorgnant vers le chaudron.
Elle tenait à ses sous, mais, question gueuletons, elle ne lésinait sur rien pour satisfaire les appétences et pour que chacun y trouve son content. Elle avait le don de les surprendre à chaque fois avec ce savoir-faire qui épatait la tablée. Ses menus, classiques, toujours les mêmes mais chaque fois revisités, bouchée après bouchée, avaient le goût du bonheur partagé. Enfin repus, avec la griserie d’avoir goûté au mieux, ses convives caressaient leurs ventres rebondis, et Tantine, la mine réjouie, les regardait partir.
Toute la matinée, elle s’était agitée, soucieuse de bien faire. La table serait pleine et les assiettes aussi. Quant aux verres, elle aurait l’œil sur les bouteilles. Pas question que les hommes se tuent de boisson ! Elle vaquait sans cesse, l’oisiveté n’était pas son fort. Vive depuis toujours, seule la mort lui ôterait son énergie. Encore que… Elle affirmait qu’elle bataillerait avec la Faucheuse tant qu’elle ne serait pas prête à la suivre.
— Allez, débrouille-toi et pose la charge ! Ne reste pas là à bâiller du bec !
Le panier pesait son poids ; Tantine le laissa presque tomber par terre, près de la gamine qui tressauta. Elle souffla un bon coup, remonta les mèches de cheveux qui pendaient sur son front et les rassembla dans les dents des peignes en corne qui les maintenaient en ordre. Julia s’accroupit et entassa les souches et les fagots dans la caisse contenant quelques autres rondins. La cheminée flambait à pleines bûches sous la marmite pendue à la crémaillère et celle posée sur le trépied. Après avoir rapproché les tisons épars qui rougeoyaient au milieu des cendres, elle touillait régulièrement pour que les aliments n’attachent pas au fond des récipients ; des gouttes de graisse s’échappaient et éclataient dans les braises à vif. Entre ombres et lumières, le feu jouait de ses silences et de ses bruits, tandis que ses flammes dessinaient des arabesques orangées et cuivrées. Un festival de couleurs qui aimantaient le regard de l’enfant. Un ronflement discret, entrecoupé de crépitements, faisait battre le cœur de la maison. Tantine soupira d’aise ; elle aimait se chauffer debout, là, devant le brasier, le tisonnier à la main prêt à le ranimer dès qu’il vacillait.
— Tu m’en fais bien des crasses, toi alors ! constata-t-elle en haussant les épaules.
Avec son pied, elle rassembla les éclats de bois, se baissa pour les récupérer et les jeter aussitôt dans l’âtre. Décidément, il fallait toujours être derrière la petite ! Bien qu’elle ait élevé une ribambelle de gamins, dans le bon sens pour qu’ils tiennent debout quoi qu’il advienne, ils n’étaient pas sa préoccupation majeure. Dans ses rondeurs, aucun ne se serait risqué à se réfugier pour combler un besoin de tendresse. Les mièvreries, les fariboles, n’étaient que faux-semblants et ne servaient qu’à faire des mauviettes plutôt qu’à forger les corps. Quant à celle-ci, chétive, à la peau si blanche qu’on aurait envie de la frictionner au gant de crin pour fouetter son sang, elle la trouvait encombrante, toujours dans ses pattes. Mignonne sans doute, mais elle ressemblait tellement à sa mère que Tantine en oubliait qu’elle était une Tiec. Il lui manquait sa rusticité, le corps râblé, la force inscrite au front. Parfois, elle aurait pu s’amollir face à elle, mais les câlins étaient rares. Elle ne savait pas faire. Au tintement du carillon de l’église, Tantine leva les yeux sur l’horloge pour vérifier : midi ! Elle chantonnait, passant d’un chaudron à un autre. Le repas pour au moins douze personnes, il fallait qu’il mijote à point ! Soudain, quelques coups résonnèrent sur la porte de l’entrée, qui s’entrouvrit, en grinçant, sur une silhouette qui s’inséra dans l’entrebâillement. Planté sur le seuil, Roger, un goémonier, faisait piètre figure tout en cognant ses sabots sur le ciment. Reprenant son souffle, il toussa pour s’éclaircir la voix, s’apprêta à parler, mais il se ravisa en voyant la gamine. Son irruption brusque, son attitude énervée, n’avaient rien de rassurant. D’un signe de la tête, il invita Tantine à le suivre dehors.
De retour quelques instants plus tard, Tantine tourna doucement la poignée, comme si ses gestes se ralentissaient. Mal à l’aise, elle s’adossa, puis, d’une voix morne, elle murmura :
— Pas possible !
Dix fois, vingt fois, elle répéta ces mots, brefs, lancinants, sans doute pour se persuader d’une invraisemblable nouvelle. Sur ses traits comme figés, une ombre lourde de ses pensées secrètes encombrait son regard. Une lassitude affligeante s’empara d’elle. Ce ne fut pas long ; d’un geste énergique, elle décrocha son épaisse veste de laine et son fichu, tendit le ciré à Julia qu’elle saisit par le poignet.
— Dépêche-toi !
— Où on va ? interrogea la petite.
Julia prit son poupon et le serra très fort contre elle. Tantine le lui arracha et le jeta sur le banc.
— Pas besoin, fais plus vite !
Son ton agacé traduisait une inquiétude. Pressée, elle claqua la porte, occupée à penser plusieurs choses en même temps, un tumulte à occulter tout bon sens. Elle hâta le pas, agrippa sa petite-nièce qui peinait à la suivre sans rien comprendre à cette fuite inopinée et qui l’assommait de questions inaudibles. Rien à expliquer, garder le silence, rien d’autre, pour le moment ! Le destin suivait sa marche inéluctable. Le cours des événements échappait une fois de plus à toute volonté humaine, il fallait s’y plier. Se remémorer, encore, toujours ! Julia avait déjà vu partir Léonce, son père, trop tôt ; elle était encore presque un bébé. Bâti pour un travail de force comme les gars d’ici, il avait été aimé de tous. Sa jeunesse avait été brève, mais il occupait encore les esprits. Les photos peu à peu disparurent du buffet, comme une seconde mort qui n’avait pas besoin de vitrine. Un tiroir, qu’on évitait d’ouvrir, contenait les vestiges des souvenirs en désordre. C’était mieux ainsi. La peine serait moins lourde à porter, avait argué Tantine. Chez les Tiec, on surmontait les épreuves sans geignements. Une période qui la turlupinait tandis qu’elle avançait vers le Sillon, tirant la gamine derrière elle. Au bout du sentier escarpé qui longeait la côte, un groupe de goémoniers s’ébaucha, penché sur une chose encore indistincte qui gisait. L’infini sur fond de gris s’étendait à perte de vue, sans lisière entre ciel et terre. Un immobilisme effrayant pesait sur la grève envahie de varech et de goémon. Ce matin, tous avaient vaqué dans l’appréhension de la tempête. Le noroît avait forci et son écho braillait encore la menace d’un temps qui n’était pas près de s’adoucir. Déjà, la mer moutonnait autour des écueils et des petites îles de la baie. Lorsque depuis la maison de Tantine, accrochée un peu en hauteur, retentissait le bouillonnement des humeurs des flots, on savait quel temps sévirait et quel danger apparaîtrait. Julia, empoignée par Tantine pressée de rejoindre le groupe, trébuchait à chaque pas, jusqu’au moment où, épuisée, elle glissa et perdit un de ses sabots. Sa main lâcha celle de Tantine qui l’abandonna dans le fatras où elle s’embourbait. Tant pis, elle se débrouillerait seule, pas question de traîner. Julia tendit son bras, son regard de détresse l’implora, mais Tantine s’éloignait à vive allure, comme si elle s’enfonçait dans la terre jusqu’à trouver l’eau. La gamine baignait dans un magma d’algues abandonnées par un trop-plein de marée, qui la glaça à lui donner la nausée. Pour la première fois, elle se frottait à cette matière visqueuse qui, d’emblée, la dégoûta. À cet instant, elle sut qu’il s’en dégagerait un souvenir désagréable, voire un goût d’horreur, qui la marquerait à jamais. Vendredi 6 février 1948, une date inoubliable, un de ces jours comme les autres – au demeurant – où rien n’avait laissé présager quoi que ce soit d’anormal. La date ne changerait rien à l’hiver qui n’était jamais une mince affaire, pour personne. Plus elle se redressait pour s’en extirper, plus elle dérapait sans s’en dépêtrer. Le froid la saisit, elle grelottait. Les pauvres herbes sèches le disputaient au sable que l’impétuosité d’un vent soulevait en des tourbillons de poussière projetés sur son visage. Pour se remettre debout, elle se cramponna aux pierres qui parsemaient les bords du sentier. Retrouver son sabot était sa priorité ; vidé de sa paille, il s’était logé entre les algues. Il était trempé, sa chaussette patinait dedans. Pendant ce temps, Tantine cavalait et fonçait droit vers tous. Ses bras grands ouverts ballottaient comme si, désarticulés, ils pendaient de son corps, prêts à s’en décrocher. À sa vue, Job se redressa en rajustant sa casquette sur son crâne dégarni. Sa bouche dessinait un maigre sourire, peut-être un rictus, le mégot coincé sur sa lèvre sèche. Soudain, immobile, Tantine ferma les yeux et grimaça. Autour de Janig, un cercle d’hommes, écrasé par une nature désespérante, s’était resserré, têtes penchées sur le corps pour mieux guetter le moindre geste, au cas où… L’espoir ? Ils en avaient tous ; pour autant, cela ne suffisait pas à la ramener dans le monde des vivants.
— Rien pu faire, c’est fini…, constata sobrement Job, qui recueillit Tantine en faisant barrage pour qu’elle n’avance pas plus loin.
— Quoi, comment ? Pas possible, enfin ! Qu’est-ce qu’est fini ?
Son cri déchira le silence glacé qui les accaparait tous, renforcé par le sifflement de la bise. Son regard terrifié ne voyait que le corps inanimé de Janig, avec, auprès d’elle, Élie, son fils aîné, trop ébranlé pour pleurer sa mère. Son visage décomposé parlait pour lui. Il fallut l’arracher d’elle pour le remettre debout. Il chancela, le courage lui manquait pour endurer l’épreuve. Ses reins rompus par le travail le faisaient horriblement souffrir, mais sans doute n’était-ce rien par rapport à son cœur qui saignait. De fureur, il donna un coup de pied dans les algues et jeta des propos incohérents contre le sort qui lui prenait sa mère. Puis, pris d’une frénésie, des contorsions singulières et saccadées l’agitèrent. Ses nerfs lâchaient comme si le courant s’arrêtait net en lui. Son visage s’empourpra et il hurla :
— Non, ce n’est pas vrai !
Il se laissa tomber, écrasé de chagrin. Depuis tout gamin, il avait accompagné ses parents au Sillon durant les vacances. Il les avait regardés faire pour mieux apprendre. Acquérir le geste précis du métier lui avait donné la fierté d’être comme les grands. Désormais, Élie était des leurs, sans se douter de la dure réalité à laquelle il se confrontait. Une fois de plus, aujourd’hui ! Il se ressaisit dès qu’il aperçut la silhouette de sa sœur qui courait pour les rejoindre tous, ignorant ce qui l’attendait quelques mètres plus bas. Les regards se braquèrent sur elle, sans que personne fît un geste. D’un bond, il la rejoignit pour freiner sa course. Un long moment, ils restèrent l’un contre l’autre, sans rien dire, soudés dans la réalité du drame.
— Maman… C’est maman, là ?
— Chut ! Tais-toi ! implora-t-il.
— Dis-moi !
Elle pointa son doigt tremblant vers le corps inanimé et demanda de sa voix fluette :
— Elle a froid ?
Il fit non de la tête. Elle risqua un œil ; brusquement, elle tenta de se dégager de sa protection pour s’approcher d’elle. Il la cramponna plus fortement et cacha son visage. Des hommes s’affairaient pour reposer délicatement Janig dans une couverture en jute, sur une civière improvisée, une carriole à l’usage du transport des algues. Son visage fut recouvert afin de préserver la malheureuse des regards.
— On la ramène à la maison, confia l’un des hommes à Tantine.
L’un après l’autre, tous se penchèrent sur elle, effleurant timidement son corps inanimé, cachant leur désolation sous leur bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles. Les mines étaient défaites, les regards bas et accablés. Tantine s’accrocha au convoi avec détermination, une main sur sa bouche pour endiguer sa douleur dans toute son horreur. Élie tenait sa sœur par la main ; il avala sa salive et lui répéta, d’une voix éteinte :
— Viens, ne me lâche pas, faut qu’on rentre.
Dans sa tête, les idées tournaient en boucle sans qu’il pût les clarifier. Elles l’étouffaient, mais il devait tenir bon. Pour Julia qui le fixait, presque ahurie. Le ciel se lestait de plus en plus, sous une épaisse couche de brume qui déposait une bruine collante. Les toits brillaient sous l’effet des averses répétées, tandis que le bleu des volets de bois de la maisonnette s’effaçait, comme s’il prenait le deuil, lui aussi. Dès leur arrivée, Job tira Tantine par la manche pour lui commenter ce qui s’était passé. Dire la vérité, pas facile !
— Vous vous souvenez, la tante, Janig marchait mal depuis sa chute.
— C’est lié ?
Cette fichue plaie qui avait endommagé sa cheville droite ! Chaque fois qu’elle l’avait tâtée, Janig s’était crispée, se mordant les lèvres pour s’empêcher de gémir. Malgré les soins réguliers de Tantine et ses massages sur l’œdème, les effets s’étaient fait attendre. « C’est qu’une foulure, t’es tombée pile sur la cheville. Je t’emmène chez la rebouteuse, elle aura bien une solution ! » Réputée pour faire des miracles, elle soulageait toutes les agressions des corps amochés, notamment par la mer. Dès qu’elle avait imposé ses mains sur la plaie suintante, une violente brûlure lancinante s’était emparée du corps de la blessée. Le froid s’était propagé de la cheville au genou, jusqu’à l’envahir entièrement. Un tissu de coton, baignant dans un liquide épais et jaunâtre, avait été essoré pour servir de garrot qui jugulerait l’enflure et la délivrerait du mal. Marcher avait été une torture ; Janig, claudicante, s’était accrochée au bras de Tantine qui avait coupé court quant à la nécessité impérieuse du repos. La cheville, de plus en plus vilaine, s’était tuméfiée jusqu’au mollet, virant du bleuâtre au violet, puis à un mauvais jaune. Les chairs autour s’étaient amollies, mais l’enflure avait persisté. Un épais pansement l’avait protégée des chocs et d’une éventuelle surinfection. « Faut faire sortir le mal ; après, ce sera mieux », avait répété Tantine, non sans exprimer quelque doute.
Janig, clopin-clopant, avait repris son travail le lendemain matin. Quelques jours plus tard, ce vendredi, un pas de travers, et la culbute avait été inéluctable. Sauf que, cette fois, elle avait dérapé si lourdement qu’en tentant de se rattraper elle avait buté et s’en était allée valdinguer des mètres plus loin. Sa tête avait heurté un rocher ; elle avait lancé des regards affolés vers ceux qui avaient assisté, impuissants, à sa chute qu’aucun secours n’avait pu empêcher à temps. Ils l’avaient vue s’écrouler, à quelques pas d’eux. Des gouttes de sang avaient giclé de sa tempe, aspergeant les algues dans un affreux mélange qui avait convoqué tous les regards, une vision d’horreur. L’hémorragie trop fulgurante n’avait pu être enrayée malgré la venue d’un des hommes qui avait bataillé entre les courants, pour la ramener sur le rivage. Il l’avait allongée, puis il avait appuyé fermement sur la plaie, narguant un sort qu’il avait refusé, mais en vain. « Trop tard, lui avait dit un autre. Laisse tomber. » Sourd à ses propos, il avait serré les dents et continué la pression. Il lui avait parlé à voix basse, elle lui répondrait ! Comprenant son impuissance, désespéré, il avait interrompu son geste. Rien à faire pour changer le destin ! Une rage l’avait fait trembler de haut en bas. « Relève-toi donc, lui avait intimé Job, on va la porter. Pauvre Janig ! »
À son tour, une femme avait écarté les deux hommes, pour se pencher sur la blessée qu’elle avait fixée longuement, puis elle l’avait implorée : « Reviens ! Il le faut ! Pour tes petits ! Pas le moment de partir, c’est trop tôt ! » Sa voix tremblante avait crié tant qu’à la longue elle s’était tue, elle avait épuisé ses forces. Elle avait dû l’admettre : Janig ne bougeait plus. Inconsciente, elle avait sombré d’abord dans un court coma jusqu’à ce que sa tête bascule lourdement sur le côté. Les yeux brouillés de larmes, déconcertée, la goémonière s’était redressée, elle avait fait un pas en arrière et avait éclaté en sanglots. Les corps étaient brisés, les voix pleines de larmes ne s’exprimaient qu’à peine. Tout s’était passé si vite que chacun en était resté coi. La vie tenait à si peu de choses ! Cet accident était vraiment trop. La consternation ne les quitterait pas de sitôt.
— Ce n’est pas possible qu’on parte ainsi, répétait Tantine, après avoir écouté Job attentivement. Qu’est-ce qu’on va devenir ? Et eux, là-bas, faut y penser ! Un choc ! Non, c’est pire encore !
D’un geste du menton, elle désigna les deux enfants, isolés, comme absents d’une scène qui ne leur appartenait pas.
— Pauvres d’eux ! répondit sobrement Job. La roue tourne !
— Trop vite et pas dans le bon sens ! rétorqua-t-elle.
Leurs regards se plantèrent sur Julia et Élie. Confinés l’un contre l’autre dans leur calvaire, ils taisaient le manque de leur mère, la violence de son départ, l’abandon auquel elle les contraignait. Ses mots, ses gestes, son sourire, tout Janig vibrait en eux. Il fallait juste qu’ils imaginent qu’elle était encore là, qu’elle réapparaîtrait et que l’affreux cauchemar se dissiperait. L’oubli ne viendrait pas ; l’empreinte était trop profonde, indélébile dans son défilé impromptu d’images qui surgissaient et se rassemblaient. Mais ne ramèneraient pas leur mère ! Julia osa timidement :
— Elle a froid. Peut-être que, si on la réchauffait, elle irait mieux. Il faudrait attiser le feu, la mettre tout près. Dis à Tantine !
Elle le supplia d’agir en tirant sur sa manche. Un pâle sourire s’ébaucha sur le visage d’Élie touché par sa candeur. Il répétait au fond de lui : « Aujourd’hui, maman est morte ; aujourd’hui, elle est partie pour de bon. On ne la reverra plus ! » Sur l’horizon de sa jeunesse obscurcie par cette tragédie, désormais des phrases se répondraient en un écho de souffrance. Elles cinglaient et l’ébranlaient tout entier sans qu’il fût capable de les partager avec Julia. Un véritable cataclysme s’abattait sur eux. Job s’approcha de Julia, tendit le bras vers elle ; elle recula. Il la regarda dans les yeux et, dans une salve monocorde, il lui annonça :
— Écoute… Elle est partie… Pour toujours. Là où elle est, elle n’aura plus jamais froid. Il faut être forte et tu le seras, je le sais. T’es une bonne petite faite pour la douceur, mais dans la vie y a quand même beaucoup de douleurs.
Tantine, effrayée, le tira par le bras :
— Comment tu lui parles ? Tu n’aurais pas dû. Elle est si petiote !
— Pas un bébé ! Faut dire la vérité. La mort fait partie de la vie et y a pas trente-six façons de l’annoncer. La plus simple est la meilleure. Radicale, certes, mais la meilleure, j’vous le dis !
— Peut-être… Mais pas ainsi. C’est qu’une gosse qu’a encore besoin de sa mère. Une mère, ce n’est pas la même chose qu’un père !
— C’est tout comme. Faut pas lui faire croire qu’elle va la revoir ; sornettes, tout ça !
Sans un mot, Julia se leva de son siège et alla se caler devant la fenêtre de la cuisine, le regard fixé sur le ciel. Avec l’idée d’y croiser sa mère ? Un signe, rien qu’un signe.
— D’abord le père, puis la mère ! C’est beaucoup, c’est trop, ce n’est pas juste !
— Notre lot à tous. On ne choisit pas. La mort se fout de nous ; en plus, elle nous broie. Fait ce qu’elle veut ! Nom de nom ! répéta-t-il, les mâchoires serrées, sans même que ses lèvres aient remué.
L’amertume se lisait en lui, jusque dans le fait de cogner sa pipe sur le bord de la table, de rage. Tantine sursauta ; elle déplia son mouchoir, y essuya ses yeux, y enfouit son visage, balançant sa tête, de haut en bas, de gauche à droite. Le crépuscule tombait, opaque. Job se leva pour partir, il posa affectueusement sa main sur son épaule. Avant de sortir, il jeta un regard consterné, plein de pitié, sur les enfants de Janig. Il s’éclipsa et referma la porte sans bruit sur la maison désolée. Le silence s’installa, invitant au recueillement.
Julia, prostrée près de l’âtre, assista à l’agitation qui précéda l’enterrement. Derrière son front soucieux et ses yeux écarquillés, se cachaient ses interrogations. Élie ne la quittait pas, sans pour autant parvenir à lui relater l’horreur d’un matin ordinaire qui avait tout changé. L’idée qu’ils étaient orphelins lui fit l’effet d’un coup de poignard ; Julia désormais était sous sa responsabilité. Ce choc renforça sa maturité : dix-sept ans n’était pas l’âge d’une telle raison. La tante ferait son possible pour les élever, malgré ce surplus de charges sur ses épaules. Elle soupirait souvent, murmurant « on verra bien ». L’heure n’était pas aux décisions organisées. « T’es grand, un vrai jeune homme, adulte. Un bon gars ! T’auras un bel avenir ! » disait-elle souvent à Élie. C’était compter sans les aléas d’une vie « qui foutait ce qu’elle voulait, qui foutait tout en l’air ! », comme elle répétait chaque fois qu’un événement dramatique atteignait ses proches. Son évolution la satisfaisait, mais sa mine désolée l’inquiétait. Il avait poussé d’une traite et, charpenté comme son père, il ferait sûrement un bon paysan de la mer. Pour Julia, juste dix ans, la perte de sa mère constituait une carence incomblable. Tantine était perplexe. « Pauvre gosse ! Un gars, ce n’est pas pareil, il se débrouillera, mais une gamine… »
Le feu crépitait doucement pour ne pas déranger le silence de la maison mortuaire. Julia grelottait de plus en plus, elle aurait été nue que cela n’aurait pas été pire. La pénombre dans laquelle elle se réfugiait était aussi froide que l’hiver. Ou qu’une tombe… Élie frottait énergiquement ses mains glacées, il les confinait dans la laine de son pull pour les maintenir au chaud. Sa douceur puérile contrastait avec l’ampleur du désastre qui l’habitait. Il redoutait d’entraîner sa sœur dans l’immense désespoir qui le broyait aux tripes.
— T’en fais pas, sœurette, on se quittera pas. Jamais !
Il s’efforçait de la rassurer, mais elle n’était pas dupe, elle devinait qu’un tournant s’amorçait. Élie la prenait dans ses bras ; il reproduisait les gestes de sa mère, si attentionnée. L’idée de son absence définitive lui était aussi intolérable qu’à sa sœur. Le chagrin l’envahit. Ses yeux s’embuèrent de larmes ; elles coulèrent sur ses joues, débordèrent sur Julia. Elle leva la tête ; l’image de son frère en pleurs la traumatisa. C’était donc plus grave qu’elle ne se le figurait ! La gaieté de leur enfance s’effondrait en cet hiver 1948. Dorénavant, Julia détesterait à tout jamais cette saison criminelle qui lui avait pris ce qu’elle avait de plus cher. On ne parla plus de fête, ni de celle-ci ni d’aucune autre. Qui aurait pu s’en soucier, grand Dieu ? Seules les casseroles témoignaient de ce qu’aurait dû être ce vendredi soir, des vestiges au goût amer qui occupait toutes les bouches. L’agitation perturba la maison jusqu’à l’inhumation de Janig à l’église Notre-Dame-de-l’Armor, d’une solennité austère qui s’accordait avec le désarroi de ses enfants. L’un près de l’autre sur le banc face à l’autel, tête baissée, ils écoutèrent l’homélie du prêtre qui rappela combien la défunte avait compté pour tous, et ils prièrent, mains jointes, à genoux sur le prie-Dieu. Il souhaita bon courage à Élie, à Julia ; leur foi les aiderait sans jamais les abandonner. Pour Tantine, ces mots, énoncés en chaire, tendaient vers un idéal inaccessible pour des êtres brisés, victimes de tant d’arrachements. Elle ébaucha une moue désappointée, souleva légèrement ses épaules tout en jetant un regard inquiet sur les orphelins. De cette atmosphère particulière, Julia gardait en mémoire le son lugubre du glas qui retentit comme une douleur lancinante, des vieux qui se signaient, des vieilles qui cachaient leurs larmes dans leur châle, des corps agités par des lamentations. Le cercueil tomba dans la fosse, un trou comme une cicatrice béante qui avala le corps de Janig. Il rejoignait celui de son époux pour une éternité que la gamine ne mesurait pas bien. Léonce et Janig Tiec laissaient derrière eux deux enfants démunis d’une famille disloquée. Les bras ballants, Élie observait la manœuvre des croque-morts. Il tressaillit à chaque pelletée de terre qui tomba à un rythme régulier sur le bois verni, un crissement qui contracta son visage, tandis que les larmes brouillèrent sa vue. À tour de rôle, ils jetèrent les fleurs pour un dernier hommage. Comment dire au revoir à une mère qui n’a pas eu le temps de donner tout son amour, de chérir ses enfants sans compter ? Comment dire au revoir au passé qui s’accroche, que l’on veut retenir tandis qu’il se démantèle ? Julia prit la main de son frère – celle-ci était froide et raide –, elle la serra plus fort. Elle ne voulait pas qu’il souffre, elle avait besoin de lui, de son courage. Elle le surveillait du coin de l’œil, de crainte qu’à son tour il ne la quitte. C’eût été trop !
Les journées, les mois se succédèrent dans un ordre invariable, verrouillant les émotions des uns et des autres. Julia passait des heures dans le calme discret du coin de la cheminée. Les jaillissements de la braise adoucissaient la morosité de la pièce et elle s’enchantait au seul miracle qui renaissait chaque fois que le bois frémissait dans un craquement qui ne la faisait même plus sursauter. Calfeutrée dans sa cachette, elle échappait à tous les regards ou autres attentions qu’on aurait pu lui porter, sauf que sa transparence n’accaparait aucun esprit. Petit à petit, elle s’enferma dans le silence ; seuls ses yeux un peu hagards évoquaient son tourment. Dès qu’une clarté irisait la pièce de ses lueurs changeantes, adoucissant le ciel gris et bas et réchauffant l’atmosphère d’une journée pluvieuse, elle se risquait jusqu’à la fenêtre dont elle relevait légèrement le bas du rideau. Elle y collait son front, perdue dans une errante observation. Ou, plus résolue, elle tirait la porte par laquelle lui parvenaient les bruits du large. Sur le seuil, elle respirait l’odeur fraîche qui montait de la terre mouillée. La caresse du vent fouettait son sang ; elle frissonnait, comme délivrée du poids de son deuil. Pour un temps. Dans la longue et patiente attente, toute en espérance, elle scrutait l’accès qui s’ouvrirait sur sa maman, comme au temps où celle-ci la quittait en l’embrassant avec la promesse « je serai là très vite » pour mieux rentrer sur ces mots enjoués : « je suis de retour ! ». L’absence dominait ses journées ; sa mère lui manquait, sans qu’elle pût rien crier. Tantine la commandait pour quelques tâches, la rabrouait quand elle ne s’exécutait pas assez vite.
— Va donc chercher les œufs.
Julia sauta de son siège, prit le panier et fila au poulailler. Au retour, elle marqua au crayon la date de ponte sur la coquille.
— Les pommes de terre, elles s’éplucheront pas toutes seules !
Les tâches ménagères masquèrent les fantômes de Julia sans lui prêter le temps de rêver. Selon ses exigences de maniaque, Tantine décrochait la batterie de cuivres – son orgueil de cuisinière – pour que la fillette les astique, les racle, afin d’illuminer leur exposition sur le vaisselier. Tout était bon pour l’occuper à tout prix ! Julia se plia aux instances de l’aïeule, sous son regard vigilant. Tantine vivait mal cet intermède d’incompréhension qui créait un fossé entre elles deux. Elle bougonnait, elle en voulait à la terre entière sans prendre en compte le trouble de sa petite-nièce, qui faisait d’elle une autre enfant. Elle ignorait ses absences, ses secrets, sans que l’effleurât quelque soupçon d’un danger, sans mesurer la souffrance aiguë qui l’accompagnait et qui pesait sur ses jeunes épaules. « Elle est bien bizarre. Bah, ça lui passera ! » se rassurait-elle. Parfois, il lui semblait qu’elle prenait de la force ; du moins, elle aurait aimé s’en persuader. Seul le retour de son frère avivait d’une fragile étincelle le vert de ses prunelles, rosissait ses joues et effaçait pour quelque temps sa misère. Le peu de forces qui restaient à Élie après ses journées harassantes profitaient à sa sœur. Sa présence la délivrait de l’angoisse des heures, des minutes, qui s’écoulaient tellement lentement. Au contact de son aîné, elle revivait alors, submergée par un sentiment d’apaisement, une vague puissante qui la réchauffait. Le soir se faisait doux. Elle quittait son poste d’observation, elle accompagnait chacun de ses pas, pour ne pas le perdre, au cas où…
***
Sur la grève, les pas d’Élie le menaient vers le Sillon. Ce matin-là, il s’arrêta net, comme si soudain le lieu était devenu autre. Il tourna la tête des deux côtés. Ce bout de terre, spectaculaire exception de la nature, empreint de sa légende, se hissait sur la presqu’île trégoroise tout au long de ses trois kilomètres. À peine si on le devinait à marée basse ! Fait de sable et de galets, planté dans la mer parsemée de rochers, qu’il incisait de part et d’autre, il avait été façonné par les courants opposés du Trieux et du Jaudy. Riche d’une forte diversité d’algues, il tenait encore le coup, tandis que Léonce et Janig y avaient payé le tribut d’un travail harassant au creux des courants convergents et des fortes houles. Des flux d’images jaillirent dans sa mémoire, sur lesquelles se dessinait notamment l’ombre de Janig. Il se ressaisit pour échapper à sa vision, et puis il se dit que sa mère l’accompagnait et que c’était bien ainsi. Dans ce milieu somme toute hostile, elle veillait sur lui, elle ne l’abandonnerait pas. Son courage l’épata encore davantage, face au labeur qui exigeait une santé de fer. Qu’elle avait ! L’hiver, elle se couvrait tellement que sa frêle silhouette disparaissait sous l’épaisseur des vêtements. Avec les autres femmes, en courant, elles se répandaient sur les grèves découvertes, comme une nuée d’abeilles ouvrières. Après quoi, elles remontaient péniblement vers le rivage, en suivant un parcours semé d’embûches. Janig lui apparut, le corps ployé sous la charge du goémon confiné dans les sacs pleins à craquer, les hanches arrondies par leur cargaison. Atteindre le lopin de terre était un vrai défi. Elle serrait les dents pour mieux contrer les difficultés, poussant un « ouf » de soulagement en se débarrassant de son fardeau. Grelottante, elle accomplissait des va-et-vient, vingt à trente fois par jour, passant de la suée au refroidissement. Jamais Élie ne la vit malade. Jour après jour, elle avait abattu le travail d’un homme, celui qui manquait à la maison. Les marées d’équinoxe étaient particulièrement dangereuses. Les femmes, livrées aux aléas du temps et des marées, se glissaient dans les failles sinueuses, presque à plat ventre, pour ne rien manquer de la précieuse cargaison. À tour de bras, d’énormes meules de goémon s’alignaient ensuite en files parallèles sur la crête du Sillon. Trier, nettoyer les touffes une à une, les préserver des intempéries, les faire sécher, puis les laver à l’eau douce à trois reprises, voilà bien de quoi remplir leur temps sans trop de pauses. Efficaces jusqu’à y laisser leur peau parfois, telle Janig. Comme tous les enfants, Élie avait vite été mis à contribution. Il s’y était prêté sans rechigner, dans la logique de la lignée familiale.
Janig n’avait pas été prédestinée à ce métier. Sa famille, propriétaire depuis 1929 de bancs d’huîtres à la Roche-Jaune, possédait aussi une échoppe ostréicole en bas de la rue Renan à Tréguier. Mahot, ancien armateur de cabotage, n’était pas peu fier d’avoir fait construire les premiers bassins en pierre et en ciment, au printemps 1947. Un grand jour de fête et un tournant dans son exploitation. En accompagnant son père, atteint de problèmes pulmonaires, Janig avait rencontré Léonce Tiec. Les malades, assis pendant les meilleures heures de l’après-midi près des foyers, inhalaient la fumée riche en iode, issue du varech dont les bienfaits étaient vantés et fortement conseillés par les médecins. Le goémon brûlait dans des fours creusés à même la terre, en plein air, pour la fabrication des pains de soude. L’algue, en se consumant, dégageait une épaisse fumée, enveloppant les hommes d’une odeur âcre et pénétrante. Mahot avait été sensible à l’aide de ce jeune homme, Léonce, qui l’avait pris en charge, et une complicité s’était instaurée entre eux. Au cours de leurs conversations nourries de leurs expériences personnelles, Léonce avait évoqué ses souvenirs familiaux, sa vie entre campagne et mer, les épreuves traversées, notamment durant la guerre. Il était tout jeune alors et avait vu son père partir pour le front. Les champs, le Sillon, avaient été désertés suite au départ précipité des hommes., Résignées, les femmes, dont la mère de Léonce, avaient pris la relève là où les hommes manquaient. Entre terre et mer, elles avaient eu de quoi faire ! Des années très dures durant lesquelles le jeune Tiec avait accompagné sa mère au plus près de son travail de goémonière.
— Sale époque. On était tous sous une chape de plomb et les deuils n’ont épargné personne.
Tandis que les deux hommes s’étaient liés, parallèlement une proximité s’était instaurée entre les jeunes gens. Le couple s’était amorcé tranquillement. Léonce s’était senti bien au contact de Janig, même si elle l’avait intimidé ; il s’était raconté près d’elle. Ses journées lui avaient semblé harassantes ; il avait haussé les épaules et répondu avec le sourire :
— Si on aime ce qu’on fait, on est content de son sort et on oublie les difficultés. La priorité, c’est le rendement pour bien gagner sa vie. Avec parfois deux marées et leurs caprices, on est au boulot jour et nuit, par tous les temps. Avec un vent de force 6 ou 7, faut faire attention. Alors là, oui, c’est dur.
— Comment on devient goémonier ?
Sa candeur l’avait fait rire, d’un rire joyeux qui l’avait surprise. D’ordinaire, il n’était pas expansif.
— Pour gagner son pain de mer ! Mon père cueillait le lichen avec un banner goat ! Je le suivais de près avec sa petite caisse de bois et je scrutais ses gestes, pieds nus pour être plus agile. Avoir passé son enfance sur les grèves ou à la ferme, voir ses parents sur le Sillon, donnent envie, quand on est gosse, de les imiter.
— C’est quand même un métier difficile !
— Pas plus qu’un autre. Enfin, je ne sais pas. En tout cas, j’aime y être.
En dépit des lubies de la météo, coûte que coûte, avec les autres, il cavalait vers la grève, outils à la main, sacs sur l’épaule. L’implantation de la première usine d’algues en 1898 modifia considérablement le front de mer et généra la construction d’une jetée. Une sacrée évolution qui démontrait la densité de l’activité. Sur les coups de midi, les hommes avaient l’habitude de se caler près d’un feu improvisé pour y tendre des bâtons au bout desquels des morceaux de viande rôtissaient en s’imprégnant de la fumée du bois. Une ample portion de lard entre deux tartines de pain de campagne en régalait plus d’un. Un bol de cidre ou, pourquoi pas, une rasade d’eau-de-vie réchauffaient les corps endoloris. D’autres aspiraient directement au goulot, en une longue lampée, le « saint sacrement », comme ils l’appelaient, un breuvage rien qu’à eux, pour se dérouiller la gorge ; après quoi, ensemble, ils entonnaient le gwerz. Les voix s’élevaient, faisant résonner sur le Sillon les accents tragiques d’une pièce ancienne, souvent longue, reprise en chœur par tous. Rien de mieux pour remettre d’aplomb après la courte pause. Enfoncés dans l’eau glaciale, ils veillaient à ne pas perdre pied tandis que le vent égratignait les visages, que les embruns fouettaient les corps titubants. Lorsque le cri retentissait : « La mer monte, dépêchons ! », chacun faisait le chemin inverse. Les corps affrontaient les douleurs, les membres craquaient, le cœur se comprimait, sous trop d’efforts pendant des jours et des nuits de tourmente, quand la mer et le ciel sombraient dans un chaos sur une côte battue par les rafales. Ce coin béni des rhuntraou – pêcheurs à pied – révélait de multiples dangers que les goémoniers géraient prudemment. Les hommes râlaient contre les femmes ou les enfants qui, selon eux, se débrouillaient mal. Des disputes parfois virulentes s’élevaient pour défendre les tas des cueillettes sur lesquels certains trichaient bien un peu. Mieux valait marquer sa récolte – un caillou suffisait pour signer la propriété –, à cause des malfaisants qui ne manquaient pas ! S’ensuivaient des menaces brandies à l’aide de leurs crocs qu’ils planteraient bien dans le dos du concurrent. Juste des mots ; les fâcheries ne duraient jamais bien longtemps. Un rythme de vie immuable transmis de génération en génération.
Les Mahot ne s’étaient pas réjouis de cette union. Malgré ses nombreuses qualités, Léonce n’était pas exactement le prétendant espéré pour leur fille. Certes, M. Mahot avait admis qu’il lui devait son salut, puisque sa maladie avait régressé notoirement. Mme Mahot avait eu vent d’accidents tragiques sur la presqu’île sauvage et leurs images la terrifiaient. « Tout de même, un goémonier ! » s’était-elle lamentée. Pour la ramener à la raison, son mari lui avait rappelé que le métier d’ostréiculteur n’était pas mieux considéré et qu’un ouvrier de la mer travailleur était plus souhaitable qu’un salarié de la ville amorphe, tout juste bon à se plaindre pour un oui, pour un non. Un jour, pour calmer les appréhensions de sa mère, Janig l’avait amenée jusqu’à l’extrémité du port de la Roche-Jaune. Le temps radieux déployait un camaïeu de bleu, du ciel à la mer.
— Regarde ! Ici, le Trieux ; là, le Jaudy. Cette digue naturelle, c’est le Sillon de Talbert, juste entre les débouchés des deux rivières. C’est là que Léonce exploite le goémon. Magnifique, non ?
— Je sais aussi, ma fille, ce dont il est capable.
— Pas lui ! Les éléments !
— Contre eux, on ne peut rien ! L’homme est vulnérable, plus encore face aux dangers de la nature.
Janig aurait tant voulu que sa mère se libère de ses mauvaises idées pour ne songer qu’au destin heureux de sa fille !
— Tu te souviens lorsque tu me racontais les histoires de Merlin, le fabuleux enchanteur ? Il a bâti cette voie, pour rejoindre Viviane, sa bonne fée. Moi, je vais rejoindre mon Léonce. Mon Merlin du Sillon sur sa route des légendes !
— Nous ne sommes pas dans un conte de fées, ma fille. La vie se chargera de te le prouver.
— À chacun d’écrire sa propre histoire, ma chère maman !
— Puisses-tu dire vrai. Si tu vois les choses ainsi…
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, ils avaient décidé que ce mariage serait à la hauteur de leurs espérances et que rien ne manquerait. Léonce n’en avait pas demandé tant, effrayé par le cérémonial, tandis que Janig avait débordé d’exaltation. Ce jour avait été certainement le plus beau qu’ils avaient partagé ensemble, augurant un bonheur sans faille. La foule avait les yeux braqués sur le jeune couple dont l’alliance avait fait beaucoup jaser ; Janig avait épousé Léonce, mais aussi son métier. Au jour dit, son père avait affiché une attitude radieuse, à l’égal du bonheur de sa fille. La fête avait été du meilleur goût, les cloches de l’église s’étaient balancées tant et si bien qu’une assemblée joyeuse et endimanchée avait grouillé sur le parvis. Le cortège s’était mis en branle, accompagné de l’accordéon qui avait donné aux jambes des envies de danser. Deux enfants étaient nés de leur amour : un fils, Élie, pour la plus grande joie du père, puis, plusieurs années plus tard, Julia, le deuxième amour de Léonce. Sa petite, sa mignonne, qu’il dévorait de baisers. Câline, elle l’enlaçait, et tous les bonheurs du monde descendaient sur lui.
Léonce, entre son Sillon et ses champs, n’avait pas dédaigné donner un coup de main aux parcs de son beau-père, sans pour autant souhaiter rejoindre le monde ostréicole malgré les incitations de Mahot. Dans une des cabanes près des parcs à huîtres, ensemble ils avaient partagé d’abondantes conversations et des plaisanteries aussi. Janig, quand elle ne rejoignait pas Léonce, veillait sur les enfants aux côtés de Tantine. Brave Tantine, le seul pilier familial qui était resté à Léonce, sa tante, sœur de son père. Elle l’avait élevé, lui, le septième d’une fratrie, et depuis elle n’avait pas quitté le foyer de Léonce et de Janig. À force d’ambition et de courage aussi, Léonce s’en était bien sorti, fait de cette rusticité qui donnait aux hommes l’endurance de ceux qui ne craignent pas la dureté de la tâche. À les voir débarquer les algues sur le haut du Sillon, les tourner et les retourner pour les faire sécher, comme le foin aux champs, on savait que le geste était sûr. Jamais ils ne faiblissaient pour décrocher les touffes logées à foison dans les moindres crevasses. Trempés par la pluie et les embruns, le pantalon retroussé jusqu’aux cuisses, la vareuse de laine plaquée sur le poitrail, ils se pressaient de les mettre en tas. Des bâches les protégeaient du pourrissement, car l’eau entraînait l’iode, et une fois brûlées les cendres seraient trop pauvres pour que les usines qui traitaient la soude les achètent à bon prix. Sous les premiers rayons du soleil, le goémon étalé s’aérait. À l’annonce d’une prochaine dépression, il fallait à nouveau rassembler le goémon sec et le recouvrir, pendant que blanchissait celui tout juste récolté, et ainsi de suite pendant toute la durée de la grande marée. Un travail sans relâche, tributaire d’une météo pas toujours favorable. Les tas de goémon faisaient le bonheur des enfants qui s’amusaient à les escalader, au grand dam des hommes qui intimaient aux femmes d’y mettre bon ordre. Les affres du métier s’exorcisaient dans des gueulantes de douleurs, des cris étouffés aussi vite qu’ils étaient poussés par ces hommes, forgés par la mer et le vent. Les trêves familiales – courte abstraction – permettaient d’oublier le retour à leur rude réalité.
Au cours d’un hiver comme les autres, tumultueuse et cruelle saison de l’angoisse, Léonce avait lutté éperdument contre les éléments en révolte. Sur la grève obstruée par une brume à couper au couteau, tous avaient suivi le reflux de la mer, le regard braqué sur la récolte, faucille à la main. Dans l’eau jusqu’à la taille, Léonce avait maintenu son équilibre précaire en étendant ses bras, comme un funambule. Sous la violence du vent glacial, les embruns avaient agressé son visage comme des aiguilles enfoncées dans ses pores. Au bout de plusieurs heures de peine, tout juste s’il avait entendu le cri « La mer monte, grouillez-vous ! ». Un écho sourd avait heurté son oreille dans laquelle le vent sifflait tellement fort que la tête lui avait tourné. Il était temps de refaire le chemin en sens inverse. Soudain, sans que personne sache ou comprenne, sa silhouette bataillant dans le creux de la marée avait chancelé, puis elle avait disparu. Pourtant, il connaissait chaque caillou comme autant d’obstacles qu’il avait toujours su éviter ! Des hommes, paniqués, l’avaient aperçu. « Léonce est mal. Faut aller voir », avait crié Louis. Il avait abandonné ses outils sur place et couru vers le large, freiné par le tumulte des vagues et le vent assourdissant. Il avait titubé plusieurs fois, s’acharnant à se maintenir bien droit pour se rapprocher de son collègue. Quelques autres l’avaient suivi, effrayés eux aussi, conscients du pire qui jamais n’était bien loin. Hélas, un corps flottait. Léonce avait perdu pied et, malgré quelques brasses, il avait succombé. La force de la mer l’avait emporté dans son ressac, l’avait jeté, repris et fait rouler comme un galet. Le Sillon avait été son champ d’actions et d’autant de batailles ; il s’y était abandonné définitivement. Il avait fallu ce fichu accident pour ternir l’équilibre de la famille. Elle ne savait pas encore que la douceur est une promesse qui ne va pas forcément jusqu’au bout des attentes.
***
Dès le lever, l’angoisse nouait Élie, elle le dévorait petit à petit. Assis sur le bord de son lit, il se tenait la tête pour l’empêcher de cogner au niveau des tempes et il s’obligeait à respirer normalement. Vidé de toute envie, il n’aspirait qu’à retomber sur son oreiller. Dormir, encore et encore ! S’offrir à un sommeil salvateur qui durerait sans qu’il s’en souciât, pour laisser son malheur hors du temps, pour éviter l’avenir. La sueur inondait son corps ; il ouvrait le col de sa chemise et frottait son cou pour l’irriguer d’un bien-être qu’il n’était même plus capable de ressentir. Des haut-le-cœur l’agitaient, puis il frissonnait. Ces sensations le mettaient à mal. Incapable de puiser en lui les forces bienfaisantes, il se laissait guider par sa douleur, elle l’aurait à l’usure, c’était sûr. Ses certitudes vacillaient, comme si l’indolence de l’enfance s’effaçait brusquement dans l’urgence d’un nouveau destin que ses épaules devenues bien frêles devaient porter. Dans la brume glacée ou dans les cinglements du vent et de la pluie, il avançait. Au loin, un monde fantomatique s’enfonçait, puis réapparaissait dans un étrange cortège modulé par la mer. Il écarquillait les yeux pour échapper à ces visions quotidiennes qui renforçaient la présence d’un mauvais sort. Des coqs réveillés par les travailleurs matinaux clamaient la venue d’un nouveau jour. Devant lui, des sternes batifolaient, elles sautillaient, puis, dans un bruissement d’ailes, elles s’envolaient au-dessus de sa tête, en dessinant des arabesques vers le large. Elles criaient, un bruit de souffrance qui s’ajoutait à la sienne. Une ambiance forcément néfaste le submergeait par à-coups violents et nouait en lui une affreuse angoisse. Sa silhouette se découpait sur le fond sombre du ciel, prêt à déchaîner sa terreur sur la côte. Il en tremblait d’avance, incapable de fuir en courant. Il se traînait sur les derniers mètres vers le Sillon, qui le soumettaient à de véritables tortures. Prendre cette route, c’était suivre son père, sa mère, sauf que les traces s’étaient vidées de leur présence. La voix de Janig l’accompagnait ; il entendait ses éclats de rire, ses chansonnettes. Une vision doucereuse qui n’occultait pas celle, plus macabre, de sa disparition. L’endroit où elle avait péri constituait un relief qui immanquablement entravait son horizon. L’angoisse dans les yeux de la pauvre femme, prête à mourir mais implorant la vie, jaillissait en lui comme une déchirure à vif. Elle avait franchi le passage trop tôt, sans que les promesses du monde lui fussent offertes. Aucun adieu possible, ni oubli, ni effacement, elle était là et le hanterait pour toujours. La côte sentait la mort.
À mesure qu’il avançait, il entendait le brouhaha des échos qui se croisaient ; les hommes s’interpellaient et brisaient le silence de la nuit. Le Sillon commençait à s’illuminer en jouant d’ombres qui s’appuyaient sur la mer pour projeter la lumière naissante. Le soleil bientôt se lèverait ; la marée, trop impatiente, suivrait son cours.
— Élie, dépêche-toi !
D’une main maladroite, il salua Job qui venait à sa rencontre.
— Comment va ? Avec le temps… On est là. Faut parler pour se soulager.
D’une tape sur l’épaule, Job l’encourageait, lui témoignant son affection, simple et bienveillante. Il aperçut dans son regard vague combien le chagrin minait son visage marqué par une écrasante lassitude.
— C’est bon, mes forces reviennent !
— Prends-en soin pour qu’elles ne filent pas de sitôt ! La vie aura le dernier mot, avec son cortège d’insatisfactions et de petites joies ; sache repérer celles-là et surtout ne les loupe pas !
