Un idéalisme revu et corrigé - Jean Yves Petit - E-Book

Un idéalisme revu et corrigé E-Book

Jean Yves Petit

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Beschreibung

Au cours des péripéties politiques de Jean Yves Petit, la création du Groupe Information Santé (GIS) est un moment décisif dans sa carrière de médecin, le poussant à s’engager activement contre une loi injuste et meurtrière. Plus tard, la découverte du passé de son épouse l’amène à remettre en question la signification de son militantisme. "Un idéalisme revu et corrigé" vous conduit dans un captivant voyage à travers les engagements politiques de l’auteur, depuis les lointaines contrées de Chine, de Cuba et de Jordanie, guidé par son implication auprès du Croissant Rouge Palestinien.




À PROPOS DE L'AUTEUR




Professeur de français au lycée de Diest de 1976 à 2015, Ivo Havermans est l’auteur de plusieurs ouvrages parmi lesquels "On ne dit pas de mal des morts", "Le serial incendiaire" et "Les irréconciliables", tous publiés au Lys Bleu Éditions.

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Seitenzahl: 179

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Jean Yves Petit

Un idéalisme revu et corrigé

Tin Tin chez les Fachos, chez les Maos, chez les Gauchos

Roman

© Lys Bleu Éditions – Jean Yves Petit

ISBN : 979-10-422-1032-8

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

À ma femme qui ne m’a jamais psychanalisé.

À mes enfants qui ont compris avant moi que le jazz

et la poésie vont nous sauver du délire apocalyptique ambiant.

La Révolution ! arrêtons avec la révolution ! changeons les petites choses autour de nous.

Chalamov

I

À vingt-cinq ans, je décide de voler de mes propres ailes, je monte dans un avion pour la première fois ; je pars pour le Sénégal pour travailler comme étudiant chirurgien dans un service de l’hôpital Le Dantec. Je viens d’être nommé au concours de l’internat parisien qui m’ouvre les portes d’une carrière chirurgicale à la grande satisfaction de mon père. On est au printemps de l’année 1965 et je prends une année de congé sabbatique pour retarder mon premier choix afin d’avoir un meilleur service.

J’ignore l’histoire de l’Afrique et je ne sais même pas que le Sénégal est indépendant depuis 6 ans. J’en suis resté au discours des profs de géographie qui me parlaient de l’AOF et de L’AEF… J’ignore que les colons français sont arrivés au 16e siècle et que la traite des noirs a duré de 1672 à 1837. Je ne m’intéresse pas à l’histoire, aussi tragique soit-elle. Je vis intensément le présent, tourné presque exclusivement vers ma profession de chirurgien.

***

Je trouve un poste d’interne à l’hôpital Le Dantec de Dakar dans le service de chirurgie maxillo-faciale. Cette décision me permet de m’éloigner géographiquement de mon père, avec lequel je n’ai que des rapports conflictuels.

Départ d’Orly

Après 3 heures de vol, j’atterris sans avoir été malade comme je le craignais. Je suis surpris par la puissante odeur d’arachide qui envahit l’avion à l’ouverture des portes de l’avion, puis en marchant sur le tarmac. Tous mes sens sont en éveil ! Je me souviens que dans la chambre de la salle de garde où je dépose ma valise et mon sac à dos, je m’attends à souffrir de la chaleur en arrivant dans ce pays tropical et je mets en marche le climatiseur au maximum. Une demi-heure plus tard, je l’arrête, enfile un pull, et me glisse sous la couverture. On est en janvier, c’est la saison sèche et la température de la chambre ne dépasse pas 20 degrés.

À l’hôpital Le Dantec, j’habite dans le petit pavillon de la salle de garde. La cuisine et le ménage sont assurés par Mamadou, un garçon sympathique au teint relativement clair ; il est d’origine peule, les Wolofs sont beaucoup plus foncés. Un jour, il est venu me montrer la photo de son enfant qui venait de naître ; il était fier parce que la peau du bébé était presque blanche ! Je découvre qu’en Afrique il n’y a pas que les noirs et les blancs, il y a aussi les noirs clairs presque blancs qui n’aiment pas qu’on les prenne pour des Wolofs, des Mandingues ou des Sérères… Les rapports entre ethnies peuvent être tendus.

Même quand je croise tous les jours les gens avec qui je travaille, je n’arrive pas à les reconnaître, pour moi, ils se ressemblent tous… Il m’a fallu plusieurs semaines pour ne plus me tromper de prénoms. Cette incapacité pour moi à différencier une personne d’une autre parce qu’elle est noire serait-elle le terreau du racisme ? J’ai trouvé une pensée d’Emmanuel Levinas dans Éthique et infini qui dit : C’est lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure manière de rencontrer autrui, c’est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux ! La relation avec le visage peut certes être dominée par la perception, mais ce qui est spécifiquement visage, c’est ce qui ne s’y réduit pas. Pour moi : ce n’étaient pas leurs yeux que je remarquais, c’était la couleur plus ou moins foncée de leur peau. L’objectivation de l’autre me conduisait tout droit au racisme ! En deux ou trois semaines, j’ai évité cet écueil et je me suis fait facilement des amis.

Autre difficulté : je suis incapable de reconnaître les signes inflammatoires sur la peau noire. Surtout, je suis très surpris de constater le fatalisme naturel des familles lorsque leur enfant finit parfois par mourir. Mon patron dans le service de Dakar m’a fait connaître une nouvelle pathologie caractéristique de la sous-alimentation des enfants dans les pays pauvres : le Noma. Il s’agit d’une nécrose centro-faciale chez l’enfant, qui laisse toute la vie un horrible trou au milieu du visage si on ne fait pas de chirurgie reconstructrice. C’est cette chirurgie que mon patron était chargé de m’apprendre.

J’avais prévu de rester un an à Dakar, mais au bout de 6 mois, un soir, je suis invité à dîner par un collègue gynécologue dahoméen. Je supporte mal l’excellent repas, un « tofou », dont le feu des piments brûle mon estomac charentais. Dans les jours qui suivent, je suis épuisé, nauséeux, un peu jaune. On m’hospitalise en urgence à côté de mes patients avec le diagnostic d’hépatite grave, plus de 3000 unités de transaminases dans le sang. Alité pendant une semaine ; ça me permet de découvrir les conditions d’hospitalisation de la population. Plutôt bonnes au demeurant, car j’ai droit à une chambre particulière. Mais la nuit, il y a une multitude de cafards qui se promènent sur les murs dès que j’éteins la lumière et de temps en temps, il y en a un qui se laisse tomber du plafond, faisant un claquement sec en heurtant le sol. Je ne suis pas rassuré car je dors la bouche ouverte… Mon état s’aggrave et mon stage africain doit s’interrompre définitivement. Je retourne à Paris. Il n’y a pas grand-chose à faire pour traiter l’hépatite virale, à part surveiller les fonctions générales et se reposer. On me déconseille de repartir en Afrique.

Il me reste donc encore 6 mois de liberté avant de commencer mon internat dans les hôpitaux parisiens. Je décide de repartir vers d’autres horizons. Pourquoi pas un grand voyage vers l’est et poursuivre mon envie de découvrir le monde.

Je fais un remplacement de médecin généraliste à Maintenon, près de Chartres et gagne un pécule suffisant pour faire un voyage en Asie. Ce remplacement de médecin me permet en outre de pratiquer la vie d’un médecin de campagne, expérience aussi nouvelle pour moi que celle de jeune chirurgien à l’hôpital de Dakar. Il n’est pas toujours nécessaire de partir très loin à la découverte du monde… Un soir, j’ai été appelé en visite par un couple de fermiers pour voir le grand-père. Après m’avoir accueilli dans leur cuisine, ils me conduisent au fond du jardin dans un hangar que je croyais consacrer aux animaux. Je trouve le grand-père allongé sur un grabat poussiéreux fait de paille, à peine éclairé par une lampe de faible voltage rendant hasardeuse la qualité de mon examen médical. Les conditions de vie du vieillard n’étaient pas meilleures que celles du bidonville de Dakar. Je ne me sens pas très attiré par la médecine de campagne.

Après deux mois de repos parisiens, je réorganise mon temps libre avant de commencer mes stages d’internat. Mon visage est encore un peu jaune ; si je vais le comparer à celui des Chinois ? Pourtant la Chine, ce grand pays mystérieux me fait peur. Dans Situation V, Sartre décrit bien comment on l’avait influencé dans son enfance par le portrait qu’on faisait des Chinois : Enfant, j’étais victime du pittoresque : on avait tout fait pour rendre les Chinois intimidants. On me parlait d’œufs pourris – ils en étaient friands – d’hommes sciés entre deux planches, de musique fluette et discordante… Les nègres ne m’inquiétaient pas : on m’avait appris que c’étaient des bons chiens ; avec eux, on restait entre mammifères. Mais l’Asiatique me faisait peur : comme ces crabes des rizières, qui détalent entre deux sillons, comme ces sauterelles qui s’abattent sur la grande plaine et dévastent tout. Nous sommes rois des poissons, des lions, des rats et des singes ; le Chinois est un arthropode supérieur, il règne sur les arthropodes.

Visiter la Chine m’excite beaucoup. Je recherche des adresses de contacts médicaux dans les différents pays que je dois traverser. Je me rends à l’agence Transtour rue de l’Opéra, seule agence programmant des voyages touristiques en Chine. Le regard sévère de la préposée et son accent russe me rappellent que la Chine et l’URSS n’ont plus de rapports cordiaux. Manifestement, elle ne comprend pas pourquoi je préfère partir en Chine plutôt qu’en Union soviétique. Elle accepte tout de même de me montrer les différents circuits touristiques chinois. Je choisis Canton, Shanghaï, Pékin. Ce n’est pas la Chine historique que je veux voir, mais celle de Mao.

En revenant du quartier de l’Opéra avec ma réservation pour mon périple en Chine, il me reste à acheter les billets d’avion qui me permettront de rejoindre Hong Kong. Mon voyage doit durer deux mois, de février à mars 1966.

Difficile de trouver un compagnon ou une compagne pour se joindre à moi à cette période de l’année. Je dois partir seul. Mais l’expérience me confirma par la suite que la solitude est le meilleur moyen de se lier avec les gens dans les trains, les avions, les villes et les villages. Une troupe de touristes représente un groupe fermé toujours un peu hostile. Un touriste qui se balade seul est une curiosité pour la population locale. Quant à la solitude, elle ne me fait pas peur, je suis fils unique depuis 26 ans !

Plutôt sympathisant de gauche en 1966, mais je n’ai aucune admiration particulière pour Mao. Je ne suis pas non plus un voyageur très expérimenté, je n’ai jamais lu Nicolas Bouvier. Je savais que Marco Polo et ses frères avaient osé partir au 13e siècle à la découverte de la Chine. Commerçants audacieux et ambitieux, ils transportaient des épices et ramenaient de la soie. Marco ne savait jamais quand il reviendrait. Il resta 16 ans en Chine… Moi j’avais deux mois pour faire le tour de l’Asie ; cela me laissait environ 4 semaines pour la Chine. Marco Polo fait l’éloge de la lenteur et moi l’absurdité de la vitesse !

Mes connaissances sur la Chine sont très limitées. Les Chinois sont très nombreux (500 millions à l’époque), et surtout les héritiers d’une culture millénaire. Surtout, ils sont communistes, je ne sais pas encore si c’est une qualité ou un défaut ? Ils sûrement, ils ont beaucoup à apprendre à un carabin parisien.

Ce que je connais de la Chine tient en quelques livres. La mère, de Pearl Buck, dans lequel on découvre que les paysans chinois sont très pauvres et sentimentaux et qu’ils pleurent facilement. Pavillon de femmes de la même autrice, qui montre le pouvoir familial d’une aristocrate qui se laisse séduire par un jésuite et fournit à son mari une concubine pour avoir la paix.

J’ai aussi lu sur les débuts de la révolution à Shanghai dans La condition humaine deMalraux. Découverte pour moi de l’histoire politique du début du 20e siècle en Chine, après l’effondrement de la dernière Dynastie. J’avais lu aussi Le siècle de Zhou Enlai : Le mandarin révolutionnaire de Han Suyin, et La longue révolution d’Edgar Snow, ce journaliste américain qui a participé à la Longue Marche et qui fut l’ami de Zhou Enlai. Je m’étais aussi documenté en lisant une revue franciscaine, Frères du monde qui consacrait un numéro de 1964 à la comparaison historique et économique entre l’Inde et la Chine. L’origine franciscaine de la revue me semblait un gage d’objectivité et d’absence d’esprit colonialiste. La revue concluait de façon très positive en faveur de la Chine. On sait aujourd’hui que les difficultés observées dans cette période du « grand bond en avant » ont causé une gigantesque famine qui fait douter de l’objectivité de ma revue franciscaine.

II

Après l’avoir égaré pendant plusieurs années, je retrouve mon journal de bord dans mon garage. Depuis le premier jour de mon départ, jusqu’à la montée dans le transsibérien, chaque soir, pendant deux mois, j’écris le résumé de mes journées. Les 90 premières pages concernent mes étapes pour arriver en Chine. Elles racontent le voyage d’un touriste enthousiaste et curieux. À Colombo (Sri Lanka), je découvre une ville pauvre dans un climat tropical et une famille médicale sympathique et accueillante. À Madras, aujourd’hui Chennai, j’aborde la surpopulation urbaine. Un temple magnifique où je fais la connaissance de Shiva, Vishnou et Krishna. Avec un billet étudiant à tarif réduit et presque deux jours de train, je rejoins Bombay (Mumbai). Je rencontre un chirurgien plasticien dans son bureau luxueux. J’étouffe de chaleur au milieu de la foule dans les rues populeuses où je croise des enfants mendiants auxquels des criminels ont amputé une main, un bras ou crevé un œil pour qu’ils rapportent plus. Dans la salle d’opération d’un hôpital de la ville, je m’étonne de voir plusieurs tables d’opération et trois malades sous le bistouri. Je poursuis mon voyage par le train jusqu’à Bénarès (Varanasi). À Lourdes, il y a la source miraculeuse. Ici, le Bon Dieu est un fleuve dans lequel on se baigne et dont on boit l’eau boueuse. Cinquante mètres plus loin, un quai, appelé un Ghat, qui est le lieu où l’on brûle les cadavres à la chaîne. Je quitte l’Inde quelques jours pour me rendre au Népal et découvrir les sommets enneigés qui apparaissent au-dessus de la couche de nuages. Je traverse Katmandu avec l’impression de marcher dans des ruelles du Moyen Âge. Pas de voitures, les portefaix portent de lourdes charges et suivent respectueusement les vaches. À tous les carrefours, des temples en bois à toits multiples, avec des frises érotiques très réalistes abritées par à le revers du toit. Mon œil parisien observe ces figures avec un esprit beaucoup moins religieux que les Népalais. Retour en Inde à Calcutta, ville la plus peuplée de tout le pays, étrangement calme quand je passe. Il vient d’y avoir une guerre civile dans la cité gigantesque et beaucoup de morts dont témoignent les petits drapeaux noirs sur les toits des habitations. Je repars après avoir vu un couple d’Anglais avec des enfants dans un rickshaw entre les brancards duquel coure un homme squelettique. Un vol de deux heures dans la compagnie Cathay Pacific Air line de Hong Kong, pour rejoindre Bangkok. Je fais connaissance de Bo, mon voisin de siège et nous admirons ensemble l’élégance des hôtesses chinoises aux longues robes fendues très haut sur la cuisse. Bo fait le tour du monde dans le sens nord-sud contrairement au mien. Nous découvrons ensemble des temples superbes et des femmes vénales qui soulagent ma frustration grandissant depuis mon départ de Paris. J’ai néanmoins été culpabilisé d’abandonner Diky, la jeune prostituée qui me suppliait gentiment de l’emmener pour échapper aux GI’s venus se détendre à Bangkok entre deux bombardements au napalm sur les villages vietnamiens. Un vol très bref me dépose à Phnom-Penh. Je reste huit jours et je visite le pays grâce aux contacts de médecins français que j’avais glanés à Paris. Je m’attarde dans les ruines d’Anchor. Le pays me paraît pauvre mais souriant et je suis loin de suspecter que 10 ans plus tard, Pol Pot va massacrer la population. Je suis retourné à Phnom Penh 25 ans plus tard et j’ai encore constaté les traces de ces massacres. Enfin, je rejoins Hong Kong, dernière étape de ma progression vers l’est. J’aborde alors les 70 pages de mon journal consacrées à mon parcours chinois. Cinquante ans plus tard, je reprends la lecture de ces lignes pour comprendre comment mes guides sont parvenus à transformer un étudiant touriste non politisé, en un militant prochinois à mon retour en France.

En relisant mes notes, je constate que les trois guides durant mon périple chinois sont chacun très différents. Le premier, monsieur Chou, qui m’accueille à la descente du train à Canton, la trentaine, est un maoïste enthousiaste. Il accepte volontiers la discussion quand j’oppose certaines critiques à ses arguments, mais il cherche toujours à me convaincre. Le deuxième à Shangaï, Monsieur Shu, la cinquantaine, beaucoup moins affirmatif, plus nuancé. Il manifeste à mon égard une franche empathie. Il semble être un intellectuel moins inféodé au PC chinois. La troisième, mademoiselle Tchi, est une jeune femme plus timide et plus à l’aise dans les visites touristiques que dans les discours politiques ou techniques. Je n’ai pas eu de réels contacts avec la population. Je vivais toute la journée avec les guides. D’ailleurs, s’ils m’avaient laissé me promener seul, je n’aurais pas eu de contacts avec la population, ne connaissant pas un mot de chinois.

Donc, après plus d’un mois de voyage, j’arrive à Hong Kong, le 28 mars 1966. À cette époque, le nouvel aéroport n’était pas encore construit. L’ancien (Kai Tak) est situé en plein cœur de la ville et l’atterrissage se fait en plongeant entre les immeubles ; on frôle les façades, et par le hublot j’aperçois les Chinoises debout dans leur cuisine agitant leur wok. Y a-t-il une piste au bout de cette descente périlleuse ? Je pose enfin mes premiers pas sur le sol chinois après avoir atterri finalement.

Après avoir trouvé un hôtel, je pars dans les rues marchandes pour chercher une valise neuve en remplacement de la précédente qui a rendu l’âme. Je suis très dépaysé dans ces rues illuminées par les enseignes verticales, premier contact pour moi avec l’écriture chinoise. Les négoces sont collés les uns aux autres ; on trouve absolument tout et n’importe quoi. L’activité commerciale est foisonnante. Le ciel est étroit entre les cimes des gratte-ciel. Surprise aussi de voir certains buildings en construction couverts d’échafaudages en bambous, noués les uns aux autres jusqu’au 50e étage ! Mais je ne reste qu’une nuit, je n’ai pas beaucoup le temps de flâner dans ces rues.

Laurence, un ami biologiste connu à Paris, me propose de visiter la ville. Hong Kong est à proprement parler une île ; en face d’elle, Kowloon est la partie territoriale où se trouve mon hôtel. Visite du City-hall ; à l’intérieur une exposition de peinture très conformiste à part quelques aquarelles. Expo de poteries chinoises magnifiques. Des librairies pour adultes et pour enfants. Déjeuner : nous choisissons nos plats sur les grands plateaux portés par de jolies serveuses. La beauté des femmes m’impressionne. Discussion avec mon ami concernant les rapports difficiles entre l’administration anglaise et la Chine rouge. Beaucoup de problèmes urbains dus à la surpopulation. À l’hôtel, des filles font le tapin dans les étages. Discussion intéressante avec le garçon d’étage qui travaille à Hong Kong depuis 20 ans et va retrouver sa famille une fois par an près de Canton. Il n’est pas communiste mais il reste très attaché à son pays natal.

Le soir après dîner, je prépare mon départ pour passer la frontière. Je décide de prendre le premier train demain matin pour traverser les Nouveaux Territoires, car je n’ai pas pris contact avec l’agence chinoise de tourisme et je crains d’avoir des problèmes. Pour moi, la Chine communiste est un pays totalement fermé et je pense que sa frontière ne doit pas se traverser facilement. J’ai le sentiment d’arriver sur Mars. Je m’aventure dans un monde dont l’histoire est aussi, sinon plus riche que celle de l’occident. Quel accueil va me faire cette immense foule aux yeux bridés, moi l’homme blanc au long nez, comme ils disent en riant.

Les territoires entre la ville et la frontière ressemblent par endroit à un potager qui alimente la population de Hong Kong. Plus loin, des terres arides destinées peut-être à mieux débusquer les réfugiés chinois clandestins fuyant leur pays. J’aperçois par la fenêtre de mon wagon quelques villages flottants d’une grande pauvreté. À l’horizon se profilent les premières montagnes rouges. Terminus à Lo Wu, le poste-frontière. Il est 8h.30. Les formalités anglaises sont très rapides. Comme prévu, il n’y a pas foule. Élégance et accent très british du préposé qui me reçoit. Il me conduit sans attendre dans un bureau confortable et me fait asseoir dans un fauteuil club. Il vérifie rapidement mon passeport, et me désigne par la fenêtre un pont métallique peu imposant. Have to cross this little iron bridge, and you will be in Red China, me dit-il avec un petit sourire.