Un parfum pour l'éternité - Guy Servranckx - E-Book

Un parfum pour l'éternité E-Book

Guy Servranckx

0,0

Beschreibung

L'histoire d'un homme doté de capacité olfactives exceptionnelles dont il a pu tirer profit.

Naître différent.
Côtoyant un chien comme son frère jumeau, il développe un talent précoce incomparable.
Focalisant toute l’attention, il ne peut envisager sa vie comme le commun des mortels. Le monde des adultes le vénère ; polarise ses capacités exceptionnelles. Cependant l’obsession le guette ; envahissante, perverse, destructrice.
Il bourlinguera à travers le monde à la recherche de la perfection. Il parcourra l’Hexagone, L’Italie, l’Egypte, Madagascar pour réaliser que le sublime est à portée de mains.
L’amour véritable ne peut être que symbiose olfactive ; il le trouvera. Il s’obstinera jusqu’à en payer le prix fort.
Jusqu’où peut-il se perdre pour assouvir sa soif d’absolu ? Lui-même ne peut le soupçonner.
Il voyagera jusqu’à la frontière de sa propre chair.
Après avoir tout exploré au-delà du possible, il doit se résigner à la fugacité des fragrances. Elles n’acceptent que la liberté. C’est la condition de l’élégance et la séduction.
Il est souvent orgueilleux de faire le grand écart entre ses rêves et ses ambitions.

Si le succès est au rendez-vous, le danger de se perdre ne guette-t-il pas ?

EXTRAIT

Je repose désormais sur mon ultime paillasse, et repense à mon enfance : à cette singularité qui a fait de moi ce que j’ai été.
Même si je vous perçois encore autour de moi, mes sens sont moins performants que par le passé ; je me remémore ce que ma difformité m’a proposé toute mon existence durant.
Ce qui nous distingue, ou nous différencie, est bien souvent sujet à moquerie quand cela modifie notre apparence, mais moins accablant quand la difformité est dissimulée.
Dans ce cas, cette confidence peut devenir une providence si on l’exploite habilement.
J’ai dû attendre patiemment pour m’initier à cette capacité cocasse, mais j’ai réussi à en faire une arme redoutable.
Dans ces derniers instants, la famille qui me reste et qui m’entoure mérite la vérité quant à la véritable nature de mon anomalie congénitale que j’ai bringuebalée pendant quatre-vingt-deux ans, et qui a fait de moi un homme célèbre et riche.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Guy Servranckx, Agrégé en biologie, Artiste peintre amateur et auteur d'un premier roman noir (thriller !) intitulé Night mère , édité chez Paulo-Ramand en 2017.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 201

Veröffentlichungsjahr: 2020

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Guy Servranckx

Un parfum pour l’éternité

Roman

ISBN : 978-2-37873-798-6

Collection : Blanche

ISSN : 2416-4259

Dépôt légal : janvier 2020

© couverture Ex Æquo

© 2019 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays

Toute modification interdite

Ce manuscrit est une fiction narrative.

Tous les personnages sont issus de l’imagination de l’auteur.

Préface

Dans ce roman chantant sa poésie, l’auteur nous invite à une promenade bucolique parsemée de découvertes et d’étranges surprises.

Son narrateur affublé d’un don olfactif surnaturel n’a qu’une seule obsession : inventer le parfum propre à chacun, ce parfum sublime appartenant au corps qui suinte de ses pores. Ainsi, il parcourt la France et d’autres pays, le nez aux aguets ; tel un animal humanisé, il s’imprègne de toutes les odeurs de la nature, découvre les plantes, les truffes, l’œnologie et au grand dam des spécialistes pressent les maladies. Ce don et cette quête obsessionnelle deviendront-ils macabres ?

Aux confins de la littérature et de la science, de l’imaginaire et du réel, le lecteur ne peut s’empêcher de humer à son tour les merveilleuses fragrances de son environnement tout en craignant leur diabolique emprise…

Jean-François Rottier

Moo, mon frère

Je repose désormais sur mon ultime paillasse, et repense à mon enfance : à cette singularité qui a fait de moi ce que j’ai été.

Même si je vous perçois encore autour de moi, mes sens sont moins performants que par le passé ; je me remémore ce que ma difformité m’a proposé toute mon existence durant.

Ce qui nous distingue, ou nous différencie, est bien souvent sujet à moquerie quand cela modifie notre apparence, mais moins accablant quand la difformité est dissimulée.

Dans ce cas, cette confidence peut devenir une providence si on l’exploite habilement.

J’ai dû attendre patiemment pour m’initier à cette capacité cocasse, mais j’ai réussi à en faire une arme redoutable.

Dans ces derniers instants, la famille qui me reste et qui m’entoure mérite la vérité quant à la véritable nature de mon anomalie congénitale que j’ai bringuebalée pendant quatre-vingt-deux ans, et qui a fait de moi un homme célèbre et riche.

Je vais vous raconter mon histoire.

J’ai été conçu comme tout le monde ; j’espère par amour.

J’ai en tous cas, reçu attention et soins, et toujours attiré la curiosité.

J’étais encore au stade fœtal quand le gynécologue annonça à mes parents que j’avais une malformation « originale et peu commune ».

Ces qualificatifs avaient radicalement, je suppose, et prématurément été très mal acceptés.

Je suppose aussi que mes géniteurs ont pensé — ne fût-ce qu’un instant — à me faire voyager illico presto dans les égouts de la ville ; mais ils ont semble-t-il, décidé de me laisser une chance.

Pour tout dire, le médecin expliqua à mes parents que l’enfant que j’étais déjà dans le placenta de ma génitrice, était nourri par deux cordons ombilicaux : l’un parfaitement implanté à l’endroit approprié qui deviendrait mon nombril, et un deuxième, connexe, introduit au niveau de mon appendice nasal, et qui s’insérait plus profondément dans mon appareil digestif.

Hormis cette « originalité », mes fonctions vitales semblaient parfaites, et une opération in-utéro n’était pas envisageable. Néanmoins, une fois à l’air libre, tout devenait possible.

C’est ainsi que je vécus les neuf premiers mois de ma vie, au chaud et cocooné dans l’espace que me concédait maman.

Ce que personne n’imaginait, c’est que je devenais de la sorte, le seul être humain recevant sa substance nutritive par une zone anatomique grandement innervée, puisque destinée à devenir mon organe olfactif.

Dès mes premiers jours d’existence, je captais donc saveurs et goûts de tout ce que ma génitrice ingérait.

Je développais mes capacités olfactives avant même de savoir respirer, et croyez-moi, j’ai appris bien plus tard que maman était une bonne fourchette et une bonne vivante.

C’est logiquement donc que mes premiers souvenirs fussent olfactifs. Mon cerveau n’était pas encore instruit, et je ne pouvais dès lors pas encore les associer à un quelconque verbiage.

Même à l’âge adulte, associer un nom à une odeur reste un exercice difficile : il faut du temps et de l’entraînement pour distinguer et dissocier les odeurs, surtout quand elles sont mélangées.

J’avais donc quelques longueurs d’avance.

La première odeur dont je me rappelle encore aujourd’hui, est celle de la peau de maman : plus précisément celle de ses seins. J’appréciais particulièrement plus le gauche.

Elle avait le talent de ne pas abuser des parfums, et n’en usait pas durant mon allaitement. Heureusement.

Cependant, c’est l’odeur de ces laits corporels « anti-crevasses », mélangés à celle de sa peau qui sera le premier exercice d’identification de ma courte existence.

Ce n’est que bien plus tard que j’y accolerai divers noms savants ; imaginez : lanoline, calendula, fenouil, cumin noir, huile d’amande douce…

Je devais être vorace, et maman ne devait pas être informée que les seins se nettoient automatiquement grâce aux tubercules de Montgomery.

Quelques gouttes de son propre lait auraient suffi aussi.

Au bord du désespoir, elle avait dû expérimenter l’antiphlogistine : mélange de méthyle salicylate, d’essence d’eucalyptus, d’eau purifiée, de glucose et de sorbitol.

Cette odeur d’eucalyptus, je la détecterai plus tard dans tous les pays que je traverserai. Je la percevrai à plus de cinq cents mètres.

Au lieu d’être attiré par les sons, je l’étais par les odeurs, et logiquement donc, lorsque ma quadrupédie ou ma mobilité fessière fut suffisamment performante, c’est vers la cuisine que je me dirigeais systématiquement.

Cela a toujours énormément fait rire tout le monde et me rendait fort sympathique.

Mes parents m’ont toujours dit que j’avais usé plus de culottes que de chaussettes ; ce n’était qu’une question d’accessibilité : au plus haut j’étais, au plus je captais les odeurs ; c’est volatile ces choses-là !

Ils ne comprenaient absolument rien du tout à mes explorations ; j’y étais dans mon élément, et le nez en l’air, je m’y instruisais comme dans un dictionnaire.

Je ne me rappelle pas de mon opération : je crois que le caractère exceptionnel de cette difformité anatomique congénitale a même fait l’objet d’un article dans « Head and neck surgery » de l’époque.

Quoi qu’il en soit, l’opération esthétique avait été couronnée de succès, parce qu’à part une fine cicatrice entre mon nez et ma lèvre supérieure, je ressemblais à tous les bambins du même âge.

Je n’ai aucune idée de ce que les chirurgiens ont fait de mon deuxième cordon ombilical, mais mon réseau nerveux avait bel et bien résisté à tout.

En remontant encore un peu plus en amont, et bien que le souvenir soit diffus, j’ai encore l’impression que ma première inspiration autonome a été une sorte de « big bang » émotionnel. Oxyder toutes mes odeurs déjà imprégnées dans mes cavités nasales fut une naissance associée.

Je compris empiriquement l’impact de l’oxydation : la dégradation chimique du processus oxydatif !

Mes parents avaient eu la bonne idée d’intégrer un chien à la famille.

Ce cocker épagneul, presque roux, était parfaitement à ma taille.

Il est rapidement devenu mon meilleur ami, peut-être même le seul pendant de nombreuses années.

Il s’appelait Roucky, comme dans « Rox et Roucky » : ce n’est pas moi qui ai décidé. Je m’en foutais : moi, je l’appelais Moo, juste parce que c’est le premier mot que j’ai réussi à dire, et que de toute façon, je n’avais pas besoin de l’appeler puisqu’on était inséparables et indissociables vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Quand il n’était pas à mes côtés, je savais exactement où il était dans la maison ; je connaissais toutes ses cachettes et ses secrets aussi.

À deux, nous inventions des jeux que personne ne soupçonnait, et il ne m’a pas battu très longtemps.

Je n’avais pas besoin d’ours en peluche ou ce genre d’objet imprégné d’odeur rassurante qu’on fourgue à tous les enfants : moi j’avais Moo, et Moo m’avait.

Je savais déjà que l’humain était dépiauté, décharné, dépossédé de son sens olfactif. C’est pour cette raison qu’il fallait apprendre à parler ; mais moi, je parlais déjà.

Rapidement, mes parents m’inculquaient la propreté, et sur mon petit pot personnel, posé à côté du trône pour adultes, je m’imprégnais de cette odeur si caractéristique de chèvrefeuille, révélée aussi dans le Lornicera species ; mais dans ce lieu particulier, c’était celui de ce désodorisant outrageusement pulvérisé.

J’avais beau essayé de convaincre Moo de me suivre à ce petit jeu qui enchantait mes parents, je ne comprenais pas pourquoi on l’obligeait lui à se soulager à l’extérieur et par tous les temps.

Quand j’accompagnais maman dans ma poussette, et que nous nous baladions au jardin botanique avec Moo à mes côtés, nous nous amusions à comparer les odeurs de nos excréments avec celles des « Raflesia » ou les très rares et majestueuses « Aristolochia gigantea », qui puaient franchement la viande en décomposition.

Moo ne résistait pas à y fourrer le nez ; moi, je gardais mes distances ; je n’appréciais pas les mouches harcelantes qui virevoltaient autour de nous.

Une fois passé à la quadrupédie, je me suis vraiment mis à rivaliser avec Moo ; il grandissait plus vite que moi, mais j’avais déjà le nez le plus fin ; aussi, quand les grands laissaient maladroitement tomber les miettes de leur « malbouffe », nous nous précipitions pour les dénicher le premier.

Ça laissait mes parents perplexes et désemparés, croyant que jamais je ne marcherais, mais je voulais surtout ne pas perdre le temps de me plier en deux pendant que Moo raflait la mise.

Très souvent, nous partagions, et rigolions en langage complice.

J’ai parlé chien vers dix-huit mois… J’observais le subtil mouvement de ses narines, la position de sa tête et son léger va-et-vient fixant parfaitement la traçabilité de l’odeur. Ses babines et sa langue qualifiaient l’intensité de l’intérêt, un peu comme l’usage des adverbes dans une phrase.

Mes parents n’ont jamais eu à se plaindre de mon appétence et mon inextinguible curiosité pour tous les aliments, mais j’ai rapidement rejeté avec férocité tous les aliments frelatés, pollués de stabilisateurs de goût, d’exhausteurs et de tout additif détériorant l’odeur naturelle.

Ainsi, inconsciemment, j’éduquais mon corps et corrigeais les habitudes de mes parents, qui sans s’en rendre compte, prirent parti pour l’alimentation bio qui convenait si bien à leur chérubin.

Vous l’aurez compris, Moo a été bien plus qu’un animal de compagnie, plus qu’un frère ou une sœur : c’était mon frère jumeau.

Je ne prendrai réellement conscience que bien plus tard, de l’importance que ce frère particulier jouera dans ma vie.

Vers l’âge de deux ans, mon corps n’a pas pu résister à la bipédie tant répandue autour de moi.

Il me fallait remplir des critères comportementaux bien précis pour être admis à l’école pré-gardienne : marcher, être plus ou moins propre, savoir plus ou moins manger à table avec des couverts…

Je savais déjà beaucoup plus que ces conventions.

Maman m’avait affublé d’un beau petit cartable coloré en forme de sac à dos. J’en étais fier ; je l’avais gardé sur moi toute l’après-midi, y avais rangé tous mes objets fétiches, y compris Moo.

Il se laissait faire parce qu’il avait confiance en moi, mais déguerpissait aussi vite que possible dès que j’avais le dos tourné. Le soir, en m’endormant, nous étions trois : Moo, le sac à dos, et moi.

C’est le lendemain matin, à l’aube, que le premier conflit de mon histoire s’invita sans crier gare.

J’avais glissé mes effets d’écolier modèle dans ma besace… plus Moo.

J’avais bien fermé la tirette pour qu’il ne tombe pas, et voilà que maman l’extirpe de mon bagage et le repose par terre.

Croyant que c’était par gentillesse, je le pris par-dessous mes bras encore frêles pour l’emmener avec moi à la découverte de cette journée.

Maman employait des mots que je ne comprenais pas ; elle tentait de m’expliquer ; il ne fallait rien m’expliquer. Il n’est pas question que Moo ne m’accompagne pas : on ne sépare pas des frères jumeaux.

C’était le premier drame de notre vie ; je le sentais paniqué : et je l’étais tout autant. Je me suis accroché à tout ce que je pouvais ; j’ai même tenté de mordre maman, mais j’ai hésité au dernier moment. J’avais déjà vu des chiens avec des muselières ; j’en avais fait des cauchemars.

Dans la basse-cour dans laquelle on m’avait jeté, il n’y avait aucun humain comme moi ; ils sentaient tous l’urine stagnante, le mauvais savon ou le produit de lessive bon marché.

Les adultes, toutes des femelles, dégageaient des effluves qui m’étaient inconnus : une d’entre elles sentait la vieillesse ; j’avais déjà perçu cette étrange odeur de mort imminente.

Je percevais quand les cellules ne se renouvellent pas assez rapidement.

C’était pourtant la plus douce et la plus aimable, mais elle sentait vraiment mauvais ; aussi, je tentais de rester en apnée quand elle s’approchait de moi, et je pleurais quand elle me touchait. Cette astuce fonctionne quand on est petit.

Je voyais qu’elle en était attristée et ne comprenait pas, mais je n’avais pas encore les mots pour lui expliquer.

Chez les grands, il faut toujours tout expliquer avec des mots. Ensemble, cela constitue des phrases que je ne comprends pas. Avec Moo, je n’ai pas besoin de ce charabia.

C’est particulier aux lieux où règne la promiscuité humaine : toutes les odeurs se mélangent, rien de pur, ni de délicat.

Par conséquent, j’avais débusqué un petit coin à moi, bien isolé et ventilé.

Je pouvais y sentir toutes les odeurs. Je n’invitais que Leila, une petite gazelle du désert qui ne parlait pas plus que moi, mais qui envoûtait tout ce qu’elle approchait. Je ne lui avais pourtant rien dit, rien fait ; elle s’était approchée furtivement, j’avais posé mes narines sur son avant-bras, elle avait souri, et notre pacte fut signé.

C’est elle qui m’apprit qu’en Europe on camoufle, alors que l’Orient sublime.

J’essayai encore des jours durant de dissimuler Moo dans mon sac à dos : en vain.

C’est bien plus tard dans l’année, que j’eus la surprise de pouvoir présenter mon frère à l’ensemble de mes pseudo-congénères ; mais uniquement avec la présence de maman qui le ramena à la maison.

Beaucoup d’enfants avaient peur, et hésitaient même à le toucher, comme si c’était un monstre ; ou alors, ils le considéraient comme un jouet parmi les autres. Je ne comprenais rien. J’avais envie de crier que ce n’était ni l’un ni l’autre, mais l’humain, aussi petit soit-il s’isole dans ce qu’il appelle l’humanité, méprisant toutes les autres formes de vie que la sienne.

Ce jour-là, je dis à Leila qu’il était urgent d’apprendre le langage chien ; elle acquiesça d’un grand sourire. Dans ses yeux passa une traduction que je vis pour la première fois.

Au fil des jours, j’apprenais donc à vivre dans cette dichotomie comportementale.

Progressivement, me vinrent la parole et le langage, celui des humains, fait de bruits et de mensonges. Quelle efficacité le mensonge ! Contrairement aux odeurs qui ne mentent jamais. Avec elles, impossible de s’arranger, alors j’appris à utiliser les deux : c’était selon.

Lors de confrontations avec les autres, je me rends compte de ma singularité, mais je ne peux pas l’expliquer ; alors je place des cubes sur d’autres cubes, je gribouille des feuilles de papier avec des crayons de toutes les couleurs. J’aime beaucoup pousser très fort jusqu’à la rupture, parce que le bois fraîchement rompu dégage une odeur sauvage. On me dit que je dois respecter les objets, mais j’aime mieux renifler le bois.

Souvent les dames parlent avec maman quand elle vient me chercher ; si je ne comprends pas les mots, je discerne le ton ; je suis fier, car elles aiment parler de moi, même si pendant le retour à la maison, maman m’interroge étrangement.

Tous les matins, c’est un déchirement de me séparer de Moo, et j’ai l’impression qu’il s’habitue plus vite que moi. Je me rabats sur Leila qui est toujours là à m’attendre avec un sourire inconditionnel.

J’ai oublié de vous dire : quand, pour la première fois, j’ai appelé mon frère jumeau Moo, maman crut que j’essayais de l’appeler, mais, que balbutiant encore, j’avais écorché maman.

Je crois qu’elle ne l’a jamais su, elle semblait si radieuse que je l’ai laissée croire.

En grandissant, alors que je maîtrisais déjà parfaitement mes deux pattes, j’eus la permission de tenir Moo en laisse lors d’une balade au parc. J’entendais mes parents discuter de ma capacité à tenir Roucky tant il tirait constamment sur sa laisse de manière très indisciplinée. Ils avaient peur que je m’étale de tout mon long et que je me blesse.

À la surprise de tous, Moo s’aligna parfaitement à mon petit rythme de bambin, et adoptait harmonieusement ses changements de direction aux miens. Et pour cause, nous suivions évidemment les mêmes pistes.

Depuis, ébahis, ils me déléguèrent ce rôle.

Tout le monde y trouvait son compte, même sans entrave et Moo m’obéissait au doigt et à l’œil.

Depuis ce jour, je ne rate pas une sortie avec lui. Toutes sont des moments d’intenses évasions, durant lesquelles nos chemins sont autant de découvertes que de partages.

C’est lors d’une d’entre elles que nous avons vécu notre première grande frayeur.

Mes parents m’avaient fait promettre de tenir Moo en laisse comme d’habitude. Je n’obéissais pas souvent : plutôt jamais.

En sortant de la maison, nous prenions systématiquement à droite sur le large trottoir bordé d’arbres beaucoup plus âgés que moi. Moo y avait son tronc préféré, incontournable soulagement. Après son rituel, il m’attendait pour traverser la rue et nous enfoncer dans notre chemin séparant les champs de céréales.

Une fois sur notre terrain de jeu, j’y faisais un peu moins attention, mais ce jour-là, une odeur particulière m’était montée au cerveau.

Cette odeur m’était encore inconnue, mais depuis, elle s’est incrustée à jamais dans ma mémoire.

Je l’associe désormais à la violence, la hargne et la volonté destructrice.

Il a déboulé comme un boulet de canon, d’entre les hautes herbes. Il m’aurait été impossible de l’identifier. Cette masse brune, robuste comme un sanglier, s’est abattue sur mon frère qui n’avait jamais eu affaire à ce genre d’agression.

Je ne connaissais pas cette espèce animale. J’aurais juré que ce n’était pas une race canine, mais plutôt un glouton, un carcajou comme le nomment les Amérindiens du continent nord-américain.

Là, on raconte qu’il fait face même aux loups et aux ours.

Cette furie était déjà sur Moo, qui évita de justesse la première charge et la première morsure, mais dans la seconde suivante, le monstre fut à nouveau sur lui.

Mon sang ne fit qu’un tour, et je me jetai dans la mêlée, sachant instinctivement que Moo ne ferait pas le poids bien longtemps.

Je suis à la fois sur son dos pendant que mes petites jambes traînent par terre dans la boue, mais j’enserre son cou de toutes mes forces.

Je ne sais pas comment le maîtriser, alors, j’use des seules armes en ma possession ; je mords dans son oreille de toutes mes dents.

La sensation est étrange ; je m’enfonce dans du cartilage, mais ne lâche pas la pression. Il tente de me rendre la pareille, et je me retrouve dans un rodéo, secoué de toutes parts, disloqué, mais bien résolu à me battre jusqu’à la mort.

Ma mâchoire est douloureuse tellement je serre les dents, et je finis avec un lambeau de chair et des poils dans la bouche.

Je m’étale finalement sur le sol, expulsé par la furie, qui finit par abandonner le champ de bataille. Je le suis des yeux, et il s’enfuit sans demander son reste.

Je recrache le trophée de notre victoire, en même temps que ce goût salé qui me donnait la nausée.

Je rejoins Moo encore tremblant ; un peu moins que moi, je crois.

Depuis, je sais qu’il faut éviter les bull-terriers mal éduqués par la pire espèce dominante de notre village terre : l’humain.

Rattrapé par une inévitable croissance et l’éducation humaine, je me rappelle du jour où maman s’adressa fermement à moi en me disant qu’il fallait que je cesse de me prendre pour un chien.

Ce fut un choc et une prise de conscience. Je devais me rendre à l’école, et Moo restait à la maison.

À six ans, mon vocabulaire n’était pas encore très étendu et élaboré ; je n’osais pas trop demander, mais ce n’était que retarder l’échéance.

Inévitablement, mon cerveau commençait à connecter vocabulaire et odeur. Ainsi, très fréquemment, je surprenais mon entourage par la précision de mes expressions en la matière.

Je me mêlais dans des discussions de grands quand ils cherchaient à définir la composition des plats et épices. Lorsque j’avais la réponse, je n’hésitais pas à les éclabousser de ma perspicacité.

Les mois et les années passaient ainsi, et j’exploitais déjà mes surprenantes facultés. Je profitais de tous ces instants pour formuler quantité de souvenirs olfactifs.

Leila m’avait suivi dans toutes mes classes, et à douze ans, nous partagions toujours le même banc. Elle était brillante en calcul, et moi en sciences ; allez savoir pourquoi ! Nous étions complémentaires, mais l’ignorions encore.

C’était un lundi matin ; je m’étais assis avant elle, et je crus que quelqu’un d’autre prenait sa place.

Le temps avait passé et je ne commentais plus l’odeur de la classe. Tournant la tête vers la droite, je constatai bien sa présence.

Son parfum est plus musqué, dense et animal. Il me monte à la tête, et me procure un drôle d’effet. C’est sa peau et sa sueur qui ont changé. Elle devine la raison de ma réaction ; gênée, elle détourne le regard et ne me sourit pas comme à l’accoutumée.

Je ne suis pas comme les autres hominidés, pour qui 90 % des gènes des récepteurs des phéromones sont altérés au cours de l’embryogenèse.

Moi, je les détecte, je les catalogue, encore faut-il que je les interprète.

J’ai passé une drôle de journée. J’ai fait un cinq sur dix en mathématique, car je n’ai pas osé copier sur Leila.

C’est comme si elle n’avait pas envie que je l’approche. Son périmètre d’intimité s’est élargi, mais le caractère de ses yeux reste fidèle, accentuant encore mon incompréhension du genre féminin. Il faut tellement d’abnégation pour se comprendre soi-même, alors comprendre l’autre sexe ! Les efforts sont vains.

Elle croyait probablement qu’elle entamait mon affection pour elle. Alors pendant ces périodes, elle se montrait plus agressive en parole. C’était embarrassant devant les autres, mais aussi peu important qu’un cri de mouette en plein juillet à la mer du Nord.

J’avais compris que ce n’était qu’un mauvais moment à passer.

Mon agressivité n’était pas en reste, je la crachais au monde ; la colère grandissait en moi au plus je percevais le nauséabond.

J’apprenais que même la lâcheté, le mépris, le mensonge ont une odeur particulière. Je commençais à comprendre que l’art de la survie est de rester enfant, que grandir est synonyme de perversion et de manigance, et que je n’étais pas armé pour y faire face.

L’adolescence est une étrange période pour l’humain. Elle est pleine d’ambition et de dégoût. Le mélange des deux aboutit régulièrement à un résultat détonant, et parfois dévastateur. Je crois que nul ne maîtrise l’issue de ce combat.

Leila et moi savions que notre inventivité commune nous permettrait de rester dans notre monde secret.

Une brise de fin d’été

La première fois que je l’aperçus, ce fut à la rentrée des classes. J’avais quatorze ans, presque quinze. À cet âge-là, on aime arrondir vers le haut, se proposer plus âgé qu’on ne l’est. En quelque sorte, se donner plus d’importance.

Seuls les humains jouent à ce petit jeu. Dans le règne animal, on reste à sa place et on attend son tour.

Il faisait très beau, et nous patientions tous dans la cour de récréation.

Les directives se faisaient attendre, alors je humais le vent frais et dissipé.