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Terrifiée par sa propre nature, Greer mène une existence secrète parmi les chasseurs de l'ombre, dissimulant sa véritable apparence et ses pouvoirs maléfiques. Lorsque ses investigations sur une scène de crime la conduisent à Ezéchiel, vampire d'Origine, elle se retrouve face à un être aussi ancien que mystérieux, engagé dans une quête millénaire pour éliminer Caïn, le déchu créateur des vampires. La puissance glacée d'Ezéchiel cache des secrets troubles, enracinés dans les méandres de l'histoire. Alors que des meurtres rituels ensanglantent la ville, l'obscurité qui protégeait Greer se transforme en piège mortel. Convaincu que ces crimes ne sont que les prémices d'une machination bien plus grande, Ezéchiel propose à Greer une alliance : en échange de son aide, il l'aidera à maîtriser ses pouvoirs. Pour arriver à leurs fins, Greer et Ezéchiel devront affronter leurs propres démons et l'attirance qui menacent de les consumes. Venger ou pardonner, fuir ou faire face. Quel sera le prix à payer pour préserver la paix ? Greer seule pourra décider de faire un pas vers les Ténèbres, ou de condamner le monde à une éternité d'obscurité...
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Seitenzahl: 533
Veröffentlichungsjahr: 2024
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« À tous ceux qui peinent à retrouver la lumière dans les ténèbres. Faites-en vos alliées, elles vous montreront le chemin. »
– ElynnVDB
Avertissement aux lecteurs : ce roman contient des scènes pouvant choquer la sensibilité. Public averti. TW : dépression, anxiété généralisée, maltraitance dans l’enfance, nyctophobie, mutilation, suicide, claustrophobie, abandon, meurtres, torture physique et psychologique détaillée.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chepitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chepitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
Chapitre 46
Chapitre 47
Chapitre 48
Chapitre 49
Chasseuse de l’ombre — Vox Angeli — Tome 1
Remerciements
U ne hybride, un feu-follet et deux esprits.
Un début parfait pour un roman fantasy, vous ne trouvez pas ?
Plantée au milieu de mon salon, j’observais avec circonspection mon petit esprit des forêts tournoyer autour de deux âmes fraîchement trépassées. Les deux entités féminines flottaient à quelques centimètres du sol, l’air hagard. L’une avait les cheveux auburn, alors que l’autre était une fausse rousse. Elles semblaient avoir mon âge, une vingtaine d’années donc, et avaient vraisemblablement été égorgées.
Je n’aurais pas dû sortir de mon lit.
Kate, ma meilleure amie et colocataire, émergea de sa chambre en bâillant. En apercevant les âmes, elle se figea et fit volte-face.
— J’appelle mon père, grommela-t-elle.
Kate et moi cohabitions depuis plus de deux ans maintenant et nous nous connaissions depuis huit ans. Elle avait l’habitude de retrouver des âmes en peine un peu partout. Son père, Arthur, était le dirigeant de l’Oppidum d’Écosse. Il était l’équivalent d’un ministre pour les surnaturels du pays. Il m’avait recueillie lorsque j’avais quatorze ans. Il avait entendu parler de la mort mystérieuse d’un petit garçon dans un orphelinat et de sa meurtrière, une adolescente… moi. La rumeur disait qu’il avait été victime d’une magie obscure. C’était un accident, mais personne n’avait voulu me croire. Tous me considéraient comme un monstre. Même si les humains ne pouvaient pas voir les Ténèbres qui m’entouraient, ils ressentaient la dangerosité.
Je me frottai les yeux, espérant que cela fasse disparaître les deux entités.
— On nous a dit de venir vous voir. Nous ne savions pas où aller, sanglota la femme aux cheveux auburn.
Le feu-follet, baptisé « Follet », vint se lover dans son cou. La jeune femme sursauta, semblant seulement remarquer la flammèche qui jouait avec une boucle de ses cheveux châtains. Les feux follets restaient habituellement en groupe dans les forêts. Selon la légende, c’étaient de très vieilles âmes ayant choisi d’éclairer le chemin des voyageurs perdus. Follet avait surgi une nuit à ma fenêtre, lorsque j’avais quatre ou cinq ans. Au moment où je lui avais ouvert, il s’était enfui. Ce petit manège avait continué durant quelques années. Le feu-follet était mon seul ami durant ces longues nuits froides, dans ma chambre à l’orphelinat. Un jour, alors que la gouvernante m’avait encore enfermée dans la cave pour l’une ou l’autre raison, il était apparu et m’avait tenu compagnie, repoussant cette obscurité qui me terrifiait. Depuis, il m’apparaissait toutes les nuits.
— Qu’attendez-vous de moi ? leur demandai-je en me laissant choir sur une chaise.
Depuis toujours, les défunts déboulaient dans ma vie, n’importe où et à n’importe quel moment. Lorsque j’étais petite, cela posait énormément de problèmes. Allez expliquer du haut de vos cinq ans à l’éducatrice de l’orphelinat qu’un homme avec un pic à glace dans le crâne était couché dans votre lit ! J’étais apparemment une référence pour les âmes venant tout juste de passer de vie à trépas de façon violente. Ces âmes perturbées ne parvenaient pas à accéder à l’autre monde, les Champs. Elles étaient attirées par mon aura comme des mouches par un pot de miel. Peut-être était-ce parce que j’étais moitié déchue, moitié humaine, et que mes pouvoirs tiraient leur essence de l’obscurité et des forces maléfiques ? Ça aurait pourtant dû les faire fuir…
Le monde surnaturel se mêlait à celui des humains depuis la nuit des temps. Les surnaturels étaient organisés en clans à travers les différents pays du globe, chacun selon une espèce particulière : lutins, fées, enchanteurs, loups, vampires et j’en passais. Ces différents clans étaient gérés par des personnages éminents de leur communauté. Une autre « espèce » surnaturelle coordonnait ces différents clans : les chasseurs de l’ombre, dont Kate et son père faisaient partie. Depuis l’Oppidum, un grand bâtiment qui leur servait de base de contrôle, ils étaient en quelque sorte les policiers du monde surnaturel. Le peuple des surnaturels était régi par une autorité suprême, l’Ange Elynn et son époux, qui vivaient au Royaume. Je ne connaissais pas toute l’histoire du Royaume, pas plus que celle de Mael Caelis et de l’Entre-Deux, les deux autres Mondes Supérieurs. Lorsque j’avais douze ans, une guerre terrible avait éclaté. Cette guerre opposait deux camps disparates et complexes : des anges qui s’étaient joints aux déchus, et inversement. Au terme de cette guerre, l’Ange Elynn était montée sur le Trône, et son compagnon Will, devenu son époux, y avait pris place à ses côtés. Le bras droit de Shadow, l’ex-souveraine de Mal Caelis, le monde des déchus, avait rejoint le camp d’Elynn et Will pendant la guerre. Cet homme, Erik, était devenu le nouveau souverain de Mal Caelis. Les deux mondes entretenaient à présent des rapports cordiaux.
— Nous avons été tuées, déclara solennellement la jeune femme aux cheveux teints en roux.
Une mèche de mes propres cheveux s’échappa de ma queue de cheval. J’étais rousse également, mais ma couleur était naturelle et d’une nuance bien plus vive que la sienne. Je haussai un sourcil.
— Vraiment ?
Elle me fusilla du regard. Je me traînai jusqu’à une chaise de l’îlot central de la cuisine. À ce moment-là, Kate ressortit de la chambre. Ses cheveux châtains étaient toujours en bataille, mais elle avait troqué son pyjama contre un pantalon de jogging et un pull noir. Follet l’accueillit joyeusement en passant du vert pâle à l’orange flamboyant.
— Votre mort a été signalée à l’Oppidum, déclara-t-elle. Je consulterai les dossiers des commissariats de la région tout à l’heure pour voir si vous avez été portées disparues. Il semble en tout cas que vos corps n’aient pas encore été retrouvés.
Le dirigeant de l’Oppidum d’Écosse, Arthur, avait rapidement établi une marche à suivre lorsque des âmes venaient me demander de l’aide. En cas de mort suspecte, avant que nous n’intégrions officiellement les chasseurs de l’ombre, Kate et moi devions simplement avertir l’Oppidum et les chasseurs prenaient le relais. Depuis que nous avions passé nos examens et rejoint leurs rangs, nous avions le droit d’enquêter en tant que chasseuses, toujours en prévenant l’Oppidum. Normalement, seuls les natifs du clan des chasseurs de l’ombre pouvaient passer ces examens, mais Arthur avait fait une exception pour moi. Si une mort n’avait rien à voir avec le surnaturel, la procédure était de transférer l’enquête aux policiers humains.
— Nous pensons savoir où sont nos corps ! Et il y a encore d’autres filles là-bas, qui sont peut-être encore en vie !
Kate et moi échangeâmes un regard paniqué. Je jurai tout haut en enfilant mon gros manteau par-dessus mon pyjama. Il n’y avait pas de temps à perdre. Kate sauta dans ses bottes, téléphone à la main. Les tueurs en série et les trafiquants d’êtres humains étaient rares dans cette région reculée du nord-est de l’Écosse, mais la folie humaine et surnaturelle n’avait que faire des statistiques. Par contre, Inverness était une région particulièrement agitée niveau surnaturel.
— Où sont-elles ? leur demandai-je.
— Je ne sais pas exactement, bafouilla la rouquine avant de débiter ses derniers souvenirs à toute vitesse. J’étais sortie dans un bar à Inverness avec des amis. Ma tête s’est mise à tourner, je suis allée aux toilettes et je me suis évanouie. Lorsque je me suis réveillée, j’étais bâillonnée, pieds et poings liés, dans le coffre d’une voiture. Je ne pense pas être restée inconsciente longtemps. La drogue devait être dans mon verre, et je ne l’avais pas terminé. Quand la voiture s’est arrêtée et que mon ravisseur a ouvert le coffre, j’ai fait semblant d’être dans les vapes. Le type m’a portée à travers un bâtiment qui m’a paru immense… il y avait aussi une forte odeur de caoutchouc. Il m’a laissée sur un tas de pneus. J’ai entendu ses pas qui s’éloignaient, comme un escalier qu’on empruntait, vers un sous-sol, peut-être ? Je ne suis pas sûre…
Elle frissonna, les joues inondées de larmes.
— Ninon était déjà morte, continua-t-elle alors que la dénommée pinçait les lèvres. Il jetait tous les corps au même endroit, et comme je ne suis pas décédée tout de suite… Je n’en sais pas plus.
Je déglutis difficilement et tentai de garder une expression neutre. Je ne m’habituerais jamais à ces histoires horribles, même si j’en entendais tous les jours. Pour ces deux malheureuses, le mal était fait.
— Il n’y a qu’un entrepôt de pneus en périphérie d’Inverness ! se souvint Kate. On peut y aller tout de suite… Si tu t’en sens capable, bien sûr, Greer.
Je regardai nerveusement par la fenêtre. Le soleil ne se lèverait pas avant deux bonnes heures… Mais les jeunes femmes enlevées, si elles étaient toujours de ce monde, seraient peut-être mortes d’ici là. Follet fusa dans ma direction et s’enfouit dans ma poche. Je pris une profonde inspiration. Je pouvais contrôler ma peur, j’y arriverais.
— Ça va aller, lui assurai-je.
Kate me sourit d’un air encourageant. J’avais fait irruption dans sa vie d’adolescente et pourtant, elle avait toujours fait preuve d’une douceur hors norme envers moi. Elle m’avait donné certains de ses vêtements, me prodiguant même des conseils de mode. Elle m’avait expliqué tout ce que je devais savoir sur le monde surnaturel. Elle m’avait présenté à ses amis, prêté ses cours, donné son temps et son amitié sans compter. Après quelques mois, nous étions devenues inséparables. Nous passions des nuits entières à regarder des séries télévisées, à discuter des garçons et à partager les derniers potins. Kate savait que j’avais encore des secrets, que je ne lui disais pas tout sur mes pouvoirs, mais elle l’acceptait.
Nous dévalâmes quatre à quatre les marches du modeste immeuble où j’habitais, les deux fantômes sur nos talons. Kate appela rapidement l’Oppidum pour prévenir les chasseurs qui informeraient à leur tour nos contacts chez les humains. En fonction de ce que nous trouverions sur place, nous demanderions des renforts aux uns ou aux autres.
Nous montâmes dans ma petite voiture noire. Je m’installai au volant. J’avais besoin de m’occuper l’esprit pour oublier l’obscurité environnante. Mes pouvoirs semblaient ravis de cette sortie nocturne. Je les sentais s’agiter dans ma poitrine. Follet flottait sagement entre les deux esprits sur la banquette arrière.
— Quel est ton nom ? demanda Kate à l’entité aux cheveux roux.
— Lola. Vous êtes des policières, alors ?
Je jetai un œil dans le rétroviseur. Lola était beaucoup plus loquace que Ninon. Cette dernière regardait par la fenêtre, l’air perdue dans ses pensées.
— On travaille pour les chasseurs de l’ombre, rectifiai-je.
— Quelle sorte de personne êtes-vous exactement ? m’interrogea-t-elle encore. Il y a quelque chose de bizarre qui émane de vous.
Les esprits étaient plus sensibles au sortilège que les humains et les surnaturels. Souvent, ils percevaient la légère ondulation qui camouflait la véritable couleur de mes yeux. Un de mes iris était noir et l’autre rouge. Parfois, quand ma vigilance se relâchait, le sort disparaissait lorsque je me regardais dans le miroir, comme pour me rappeler qui j’étais en réalité. Un monstre. Tout le monde, Kate y compris, pensait que la magie qui m’entourait venait des Ténèbres. Pour elle comme pour tous les autres, mes yeux étaient verts et le malaise qu’ils ressentaient en ma présence était dû à mes étranges pouvoirs. Mon amie changea aussitôt de sujet :
— Ninon, voudriez-vous m’expliquer ce qui vous est arrivé ? Cela pourrait nous aider à trouver votre meurtrier.
La jeune femme ne détourna pas son regard de la route qui défilait. Je doutais même qu’elle ait entendu.
— Elle ne parle pas, nous apprit Lola.
Ninon semblait plus jeune que Lola. Elle portait un jeans et un top noir très simple, contrastant avec Lola qui était vêtue d’une robe de soirée, de bas nylon et d’un manteau épais pour affronter la froideur de l’hiver. Si Ninon n’avait pas été égorgée, elle serait morte de froid.
— Elle est terrifiée, affirma Kate, les yeux dans le vague.
Chaque chasseur avait un pouvoir spécifique. Celui de Kate était de ressentir les émotions des gens, ce qui était sans nul doute la cause, ou la conséquence, de son empathie surdéveloppée. Elle continua à interroger Lola pour en tirer le plus d’informations possible.
Au premier abord, ce crime n’avait rien de surnaturel. L’affaire serait sans doute transférée à la police d’Inverness. Arthur me demanderait certainement d’aider ces deux âmes, puisqu’elles étaient venues à moi. Le Dirigeant d’Écosse me confiait la plupart du temps des affaires en lien avec les humains, puisque j’étais familière de leur monde. Je priais toujours pour que ces affaires soient rapidement réglées. Je ne pouvais pas user de mes pouvoirs devant eux, ce qui était très compliqué lorsque je devais parler aux esprits. En plus, les humains étaient mal à l’aise en ma présence.
Je soupirai. Je ne comptais plus le nombre de fois où j’avais envié Kate. Son statut de chasseuse de l’ombre était sans ambiguïté, elle se consacrait uniquement aux affaires surnaturelles et ne devait jamais cacher sa vraie nature. Il n’arrivait pas si souvent que Kate et moi travaillions ensemble. Ma position était délicate, car je jouais sans cesse sur deux tableaux : je devais cacher ma part surnaturelle aux humains, mais aussi ma part humaine aux surnaturels. D’ailleurs, je n’appartenais à aucun de ces deux mondes. J’étais coincée à leur frontière, sans pouvoir faire partie ni de l’un ni de l’autre.
L’un de mes parents au moins devait être un surnaturel, sinon je n’aurais aucun pouvoir. Mais quel type de surnaturel ? Au vu de mes capacités, je tablais plutôt sur un déchu, mais cela n’expliquait pas encore toutes les bizarreries qui me caractérisaient. Si seulement mes parents avaient laissé un mot d’explication sur ce que j’étais avant de m’abandonner sur le perron d’un orphelinat !
— C’est là ! s’écria Kate.
Je garai la voiture dans la rue face à l’entrepôt flanqué d’une enseigne « Murray tyres & Sons ». À peine eu-je coupé le moteur que le froid me saisit. Nous étions début décembre, les températures descendaient largement en dessous de zéro la nuit… Mais il y avait autre chose. Ce n’était pas le froid qui me hérissait l’échine. J’avais soudain l’impression d’être dans un film d’horreur. Le zoning était faiblement éclairé et la neige tenait encore par endroit, créant une atmosphère lugubre et franchement flippante.
— Vous reconnaissez l’endroit… commençai-je en m’adressant aux filles, avant de me rendre compte qu’elles avaient disparu.
Un chien hurla au loin, Kate et moi fîmes un bond dans l’habitacle. Même Follet tremblota. Nous nous encourageâmes mutuellement du regard. Je pouffai légèrement, histoire de détendre l’atmosphère et me rassurer moi-même. Même si Kate était capable de se couper des émotions des autres, je ne voulais pas lui compliquer la tâche.
— On est rouillées : ça fait trop longtemps que nous n’avons plus regardé Conjuring, plaisantai-je.
— Shining, demain soir ? proposa-t-elle d’un ton qui se voulait léger.
Aucune de nous deux ne parvenait pourtant à se défaire de sa peur. Des volutes échappées de mes Ténèbres ondoyaient dans l’habitacle, oppressant de plus en plus Kate, en dépit de ses aptitudes. Follet entreprit de faire le tour de la voiture à toute vitesse. Il y avait quelque chose d’étrange dehors. De malsain. Ma magie me hurlait de sortir. L’obscurité aidant, elle semblait irrésistiblement attirée par cette malveillance ambiante. Je sondai la nuit impénétrable et paisible en apparence, à la recherche de son origine.
— J’y vais, déclara alors mon amie. Reste dans la voiture et si je ne suis pas revenue dans quinze minutes, appelle les renforts.
Dans la voiture, il y avait de la lumière. Si je sortais, je serais en proie aux ténèbres, car l’aube était encore loin… Mais je ne laisserais pas Kate affronter le danger seule.
— Non, je viens avec toi. On a des lampes de poche ?
Elle m’en tendit une, la plus puissante, ainsi qu’une arme à feu et une fausse plaque, au cas où nous tomberions sur des policiers humains.
— Au plus vite on retrouvera ces jeunes femmes, au plus tôt on pourra déguerpir de ce coupe-gorge, raisonna-t-elle. De toute façon, on peut venir à bout de tout ce qui se trouverait dans cet entrepôt.
Sur ces belles paroles, elle sortit de la voiture. Je fermai les yeux une seconde pour rassembler mon courage.
Allez, Greer. Tu as vingt-deux ans, des pouvoirs magiques terrifiants, un flingue et tu cours super vite. Tu as donc très peu de chances de mourir cette nuit.
Alors pourquoi quelque chose me disait qu’il pourrait m’arriver bien pire ?
J e sortis de la voiture et regrettai aussitôt de ne pas m’être habillée plus chaudement. L’entrepôt était plongé dans les ténèbres. De l’extérieur, il semblait même abandonné. Je combattis ma peur et me forçai à mettre un pied devant l’autre. Pour quelqu’un qui contrôlait les Ténèbres, c’était un comble d’avoir peur du noir… Kate était déjà plusieurs mètres devant moi. Follet restait à mes côtés, comme toujours. Sa présence, en plus de celle de la lampe de poche, me rassurait. Je ne connaissais pas bien le zoning industriel d’Inverness. Il n’y avait rien par ici, à part des entrepôts et des bâtiments sobres contenant des bureaux de multinationales.
Nous nous approchâmes des deux grandes portes principales pour les camions et de la plus petite à côté. La neige à leurs abords n’avait pas été piétinée.
— C’est ici.
Kate et moi fîmes un bond sur le côté. Lola et Ninon venaient de réapparaître.
— C’est ici, répéta Lola.
— Je vais faire le tour du bâtiment, m’avertit Kate.
— Je te couvre.
Les fenêtres étaient trop hautes pour que nous puissions voir à l’intérieur. À l’arrière du bâtiment, je trouvai une porte de service. Follet s’amusa à faire des loopings autour de la poignée. Mon cœur manqua un battement. Ici, la neige avait été piétinée. Je tendis l’oreille, mais ne perçut aucun bruit à l’intérieur, malgré mon ouïe surnaturelle. Kate secoua la tête, signe qu’elle n’entendait rien non plus. Je dégainai mon arme. Mes pouvoirs étaient bien plus meurtriers qu’un coup de feu, mais avec cette arme, je n’étais pas obligée de m’en servir contre des humains. La porte était verrouillée. Je me tournai alors vers les deux esprits.
— Pourriez-vous aller voir à l’intérieur s’il y a quelqu’un ? leur demandai-je.
Ninon resta muette comme une carpe, flottant à quelques centimètres du sol. Je lançai à Lola un regard plein d’espoir.
— Je… comment je fais ? La porte est fermée.
Je pris une profonde inspiration. La patience n’était déjà pas ma qualité première, alors expliquer à un fantôme comment traverser les murs était légèrement éreintant pour mes nerfs. Kate pouffa.
— Tu es un fantôme. Tu n’as qu’à passer à travers. Tu n’as plus de corps.
Toujours dubitative, Lola tendit la main vers le mur… et sursauta lorsque ses doigts disparurent dans la brique.
— Et si quelqu’un me voit ? hésita-t-elle encore.
— Seul un être surnaturel pourrait te voir, la rassurai-je. Essaie de retrouver la cave dont tu nous as parlé, et vois si d’autres filles sont encore là… et si elles sont en vie.
Lola disparut complètement, suivie par Follet. Kate avait les traits tirés par la concentration. J’étais tétanisée, fixant les ténèbres froides et oppressantes. Même si je pouvais manipuler ces forces, elles me terrifiaient. J’avais l’impression que quelque chose m’épiait…
Une odeur que je n’arrivais pas à identifier se dégageait de l’air ambiant. J’étais certaine que la température avait encore baissé de plusieurs degrés depuis que nous étions descendues de la voiture. J’abaissai mes barrières mentales et laissai mes pouvoirs analyser les Ténèbres alentour. Elles revinrent vers moi avec un sentiment de terreur pure. Je frissonnai.
— Tu la sens aussi ? chuchota Kate.
J’acquiesçai lugubrement.
— La mort.
Elle était partout.
— Hé, Greer ! m’appela Lola tout bas. Il n’y a plus personne et la cave est vide.
Je grimaçai. Ce n’était pas forcément une bonne chose.
— C’était bien là que tu étais retenue ? l’interrogeai-je.
Elle haussa les épaules. Son détachement vis-à-vis de l’endroit où elle avait probablement été tuée dans d’atroces souffrances m’inquiétait. Soit elle gérait très bizarrement ses émotions, soit elle était totalement givrée.
— Possible, mais je ne suis pas sûre. Je ne voyais pas aussi bien dans le noir quand j’étais vivante.
— Parfait, grommela Kate.
Arme à la main, elle força la serrure grâce à la magie. Nous entrâmes dans le bâtiment. Follet nous rejoignit, et je remarquai que sa flamme était passée de l’orange flamboyant à un bleu presque blanchâtre. Il avait peur, lui aussi. Kate avançait avec assurance. Cette femme toujours insouciante et drôle devenait une vraie soldate sur le terrain. J’éclairai l’intérieur de la bâtisse. C’était un entrepôt on ne pouvait plus basique, avec d’imposantes structures de rangement qui montaient jusqu’au plafond. L’endroit était clairement laissé à l’abandon depuis plusieurs années. Des toiles d’araignées tapissaient tout ce qui était possible et des pièces de voitures rouillées ainsi que des chambres à air de pneus étaient éparpillées un peu partout. L’odeur de renfermé mélangée à celle de produits chimiques et de caoutchouc me piqua le nez.
— Montre-nous la cave, demandai-je à Lola.
Elle opina du chef, soudain silencieuse. Un mauvais pressentiment alourdit mon estomac. Nous serpentâmes dans les allées délabrées jusqu’à l’opposé du bâtiment. Une trappe s’ouvrait dans le sol sur une cave lugubre. Je fus incapable d’aller plus loin. Mon petit compagnon lumineux se cacha dans mon dos. L’énergie qui se dégageait de cet endroit était le mal incarné. Je me tournai vers Lola. Ses yeux étaient exorbités par la peur.
Pas de doute : c’était là qu’elles avaient été retenues… et qu’elles étaient mortes.
Kate étouffa un hurlement dans sa main. Elle recula de plusieurs mètres. Les émotions provenant de la geôle étaient trop fortes pour elle. Mes sens s’ouvrirent malgré moi à l’obscurité maléfique de la cave. La noirceur me happa, elle m’emprisonna dans ses griffes acérées. En l’espace d’une seconde, je ressentis toute la peur et la souffrance des personnes qui étaient décédées dans cet endroit. Je sentais le froid qui me glaçait les os, les battements de mon cœur qui ralentissaient, le sang qui pulsait dans mes veines et le vide… Le vide terrifiant d’une mort violente.
Je sursautai et reculai précipitamment du bord de la cave.
— Appelle Arthur, tout de suite !
Kate m’attrapa le bras et m’entraîna derrière d’immenses barils. Malgré la température en dessous de zéro, je transpirais à grosses gouttes. Je compris soudain ce qui m’avait ramenée à la réalité : quelqu’un venait d’entrer. Une nouvelle énergie venait de se mêler à celle de la bâtisse. Ce pouvoir était sombre lui aussi, mais c’était une obscurité différente de celle de la cave.
Le pouvoir du nouveau venu n’était pas mauvais, mais il était très puissant. À vrai dire, je pensais n’avoir jamais croisé d’être aussi puissant de ma vie.
Était-ce le tueur ? Avait-il oublié quelque chose ? Il n’y avait plus âme qui vive dans la cave…
Je nous enveloppai de Ténèbres. Follet se cacha dans mon cou. Kate grimaçait à cause de la sensation étouffante de ma magie qui se refermait sur nous. Elle n’avait jamais eu peur de mes pouvoirs, mais elle n’était pas à l’aise lorsque je m’en servais. Certains surnaturels tueraient père et mère pour jouir de tels dons. Voilà pourquoi je ne les utilisais presque jamais devant d’autres surnaturels.
Un homme s’avança jusqu’au bord de la cave. Il me tournait le dos, je ne voyais pas son visage, seulement ses cheveux blond très clair. Comme Kate et moi l’avions fait, il s’arrêta et resta planté là quelques secondes. Je respirai le plus lentement possible. Bon Dieu, son pouvoir… Il ondoyait autour de lui en vibrations puissantes et dévastatrices et venait se heurter au mien comme des vagues sur les rochers. C’était un vampire d’Origine, l’un des sept premiers vampires créés. Si c’était lui le meurtrier, nous aurions du mal à le neutraliser. Mais pourquoi un vampire aussi redoutable s’amuserait-il à tuer des jeunes femmes ?
« Appelle les renforts », articulai-je à l’intention de Kate.
Elle pianota sur son téléphone. Elle dut s’y reprendre à trois fois pour envoyer le message.
Je fermai les yeux, à la recherche d’un plan.
La solution la plus sûre était de rester là et d’attendre que le vampire parte, ou que les renforts arrivent. Mais s’il était celui qui avait tué toutes ces filles… Nous n’aurions peut-être pas d’autres chances de le coincer. Il avait manifestement nettoyé l’endroit et déplacé les filles… ou les corps. Corps auxquels nous risquions de rajouter les nôtres si nous affrontions ce surnaturel.
— Liam.
Je frémis en entendant la voix de l’inconnu. Elle était grave, suave, et il y pointait un grain d’irritation. Kate fronça les sourcils. Ce prénom lui disait-il quelque chose ? Follet glissa sur mes Ténèbres, comme pour mieux entendre.
— Je suis à l’adresse que tu m’avais indiquée. Il n’y a plus rien. C’est la troisième fois que ce type nous prend de vitesse.
Son interlocuteur lui répondit, mais je ne distinguai pas les mots. Un courant d’air froid dans mon dos m’apprit que les esprits de Lola et Ninon se cachaient derrière nous.
— Je n’en ai rien à faire, reprit le vampire. S’il commence à attaquer des surnaturels, le Royaume devra être mis au courant !
Il était donc sur la piste du meurtrier ? Ninon me tapota l’épaule. Je l’ignorai. L’homme avait un petit accent, mais j’étais incapable d’identifier sa langue d’origine. Kate me montra l’écran de son smartphone. Les chasseurs étaient en route.
— Bien sûr, grommela-t-il. Dis à Erik de m’appeler lui-même, la prochaine fois ! Ou mieux, de bouger son…
Erik, le souverain de Mal Caelis ?
— C’est qui ? souffla Lola.
L’homme au téléphone se tut immédiatement. J’écarquillai les yeux et me tournai vers Kate. Elle me rendit mon regard paniqué. Lola semblait à deux doigts de s’évanouir, même si c’était impossible. Follet retourna se cacher dans mon dos. Lâche. L’homme ne parlait plus. Il écoutait, aux aguets. Je retins ma respiration et rassemblai ma magie.
— Qui est là ?
— Ton pire cauchemar, lança alors Lola d’une voix théâtrale en sortant de sa cachette.
Je posai le front sur le baril qui me dissimulait, les yeux fermés. On était mortes. Aussi mortes que cette idiote. Le vampire émit un petit grondement, qui ressemblait à s’y méprendre à un rire.
— Bonsoir. Êtes-vous une des jeunes femmes mortes ici ?
La question directe de l’homme, d’un ton poli et posé, décontenança Ninon.
— Je… Je suis un fantôme.
— Je le vois, lui répondit calmement l’homme.
À ma gauche, Ninon sortit soudain de l’ombre et se cacha les yeux avec ses mains.
— Il est dehors, sanglota-t-elle. Il a vu les traces de pas…
Sa voix était cassée, comme si… Comme si elle avait hurlé pendant des heures. Je me relevai d’un bond et eus à peine le temps de voir le vampire sortir de l’entrepôt en trombe.
— Pourquoi est-ce qu’un surnaturel surpuissant s’intéresse à des enlèvements humains ? demanda Kate à voix haute.
J’avais immédiatement senti le vampire lorsqu’il était arrivé, pourquoi n’en avait-il pas été de même pour le meurtrier ? Humain ou surnaturel, je devais normalement percevoir les énergies qui m’entouraient. Qu’avait cet homme de particulier ? Pourquoi tuait-il des femmes et pourquoi ce vampire était-il à sa recherche ?
— Parce que ce ne sont pas seulement des enlèvements.
A ssises derrière une tasse de café fumant dans une des salles de repos de l’Oppidum, Kate et moi épluchions les avis de disparition des dernières semaines. Kate avait attaché ses longs cheveux en queue de cheval. Ses traits étaient tirés par la fatigue. Nous avions retrouvé assez facilement les avis de disparition de Lola et Ninon. Les deux jeunes femmes de dix-neuf et vingt-deux ans avaient disparu à une semaine d’intervalle. Le dossier était toujours ouvert. J’aurais aimé aller interroger les amis avec qui elles étaient sorties et leur famille, mais sans preuve tangible, rien ne justifiait ces visites.
Les chasseurs de l’ombre étaient rapidement arrivés à l’entrepôt. Nous leur avions fait notre rapport. Ils avaient questionné les deux âmes et avaient bouclé le hangar. Arthur, le père de Kate et le dirigeant des chasseurs, s’était également rendu sur les lieux. Il nous avait renvoyées à l’Oppidum pour fouiller dans les dossiers humains. Il n’était pas très content que nous nous soyons introduites dans un entrepôt où avait probablement été commis un massacre sans appeler de renforts.
J’étais certaine que les meurtres avaient un caractère surnaturel, preuve en était l’homme au téléphone et l’énergie malfaisante du lieu. Kate en frissonnait toujours, malgré la couverture dans laquelle elle s’était emmitouflée. Nous travaillions dans l’une des bibliothèques équipées d’ordinateurs de l’Oppidum, en attendant des nouvelles de la perquisition. En dépit de l’heure matinale, de nombreux chasseurs de l’ombre étaient déjà au travail.
— On pourrait dire aux parents qu’on a reçu un nouveau témoignage et qu’on souhaiterait plus d’informations sur leurs fréquentations ? proposai-je à Kate.
Elle secoua négativement la tête. Ses grands yeux bleu-vert rencontrèrent les miens.
— Non, ça leur donnerait de l’espoir, et on sait qu’elles sont mortes. On ne peut pas les avertir tant qu’on n’a pas récupéré leur corps, mais on ne peut pas les faire espérer non plus. De plus, rien ne dit que le surnaturel est impliqué.
Je lui fis les grands yeux.
— Kate, un surnaturel était dans l’entrepôt en même temps que moi. Un vampire d’Origine !
— Mon père se renseigne sur lui, me rassura-t-elle. Nous serons vite fixées.
Je me renfonçai dans mon siège et plongeai les mains dans mes cheveux tressés. J’avais mal à la tête.
— Tu veux aller boire un verre, ce soir ? me proposa Kate. On travaille beaucoup, ces temps-ci. J’ai besoin de me détendre.
— Demain, plutôt ? Je vais à la patinoire ce soir.
Patiner était la seule chose positive qui était ressortie de mon séjour au foyer pour enfants d’Édimbourg. Il y avait une patinoire au bout de la rue, nous pouvions y accéder une fois par semaine les mercredis après-midi. J’attendais toujours ce moment avec impatience. Je faisais en sorte de ne pas croiser les éducateurs pour être certaine de pouvoir m’y rendre. Cette passion ne m’avait jamais quittée, même après qu’Arthur m’ait emmenée à l’Oppidum, basé à Inverness.
— Va pour demain ! sourit Kate.
Elle se leva et attrapa son sac. Elle devait patrouiller, ce matin.
— J’y vais. Tu me tiens au courant ?
J’opinai du chef et lui rendis son sourire. Kate était aussi douée pour analyser les sentiments des autres que pour camoufler les siens. Elle était secouée par ce qui s’était passé, mais ne voulait pas le montrer.
Comme toutes les fois où Kate quittait un lieu, les trois quarts des hommes et des femmes la suivirent du regard. En plus d’être absolument magnifique, avec sa peau et ses cheveux foncés, ses yeux clairs et son corps de déesse, Kate avait une aura absolument incroyable. Elle était lumineuse, pétillante, resplendissante de vie ! Depuis l’adolescence, elle avait enchaîné les conquêtes. Sa dernière relation avait duré deux ans. L’enchanteur dont elle était folle amoureuse lui avait brisé le cœur il y avait presque un an. Depuis, elle avait décrété qu’elle resterait célibataire pour toujours, et qu’elle adopterait bientôt un chat.
Je continuai à lire les dossiers constitués par les humains. Celui de Ninon était presque vide, tandis que celui de Lola regorgeait de témoignages de ses amis et de sa famille.
Trois des chasseurs entrèrent dans la salle en discutant joyeusement. Il restait justement trois places à la table où j’étais installée. Un instant, l’espoir m’empêcha de respirer… mais ils prirent bien soin de s’asseoir loin de moi. Lorsque Kate n’était pas là, j’étais toujours seule. Les autres surnaturels avaient peur de moi. Les Ténèbres m’enveloppaient d’une aura sombre qui terrorisait humains et surnaturels. Ils se demandaient sans cesse quel monstre j’étais, et pourquoi Arthur avait amené une enfant meurtrière ici. J’avais déjà entendu nombre de spéculations sur moi, au détour d’un couloir. J’étais tantôt un gobelin ou un changelin. Un jour, un groupe de filles avait dit que j’étais sûrement la fille d’un monstre de Mal Caelis, ou que ma famille humaine avait été maudite, ce qui expliquait mes pouvoirs, et justifiait mon abandon.
Le rejet et les messes-basses ne m’affectaient plus autant qu’avant, mais me faisaient toujours un pincement au cœur. Lorsqu’Arthur m’avait emmenée à l’Oppidum et que Kate avait été si gentille avec moi, j’avais espéré me faire des amis parmi les surnaturels…
Peu importe. J’étais mieux toute seule, de toute façon. Personne ne savait que je maîtrisais les Ténèbres à part Kate et Arthur. Selon eux, j’étais une demi-déchue. Seulement, les déchus tiraient leur pouvoir des Ténèbres, mais ne pouvaient réellement les plier à leur volonté… Pas comme moi. Si des surnaturels puissants découvraient l’étendue de mes pouvoirs, ils pourraient essayer de se servir de moi. Arthur me donnait souvent des missions solitaires justement pour cela.
Je terminai mon café en consultant mes mails. La bibliothèque bourdonnait d’activité, à présent. De plus en plus de chasseurs arrivaient pour prendre leur service. J’en connaissais certains depuis des années, mais aucun ne me dit bonjour. Personne ne me disait jamais bonjour ici, excepté notre médecin légiste, un vieil enchanteur.
Arthur surgit soudain dans la salle. J’aurais juré qu’il était pâle, malgré son grain de peau couleur chocolat. J’avais toujours trouvé qu’il ressemblait à Shemar Moore, en plus vieux et en plus ronchon.
— Greer, dans mon bureau.
Sa voix était aussi tranchante qu’un rasoir. Le silence s’abattit sur l’Oppidum tout entier. Je me levai en tentant de rester aussi calme que possible en traversant les différents couloirs de l’Oppidum. Mes Ténèbres ondulaient nerveusement autour de moi. Je m’appliquai à respirer correctement, comme Arthur me l’avait appris pour contrôler ma magie.
Les murs se rapprochaient de plus en plus de moi. Le sol tanguait. Mon cœur battait la chamade, j’avais le souffle court. J’allais tomber. Mes Ténèbres allaient tout ravager. J’allais encore tuer des gens, je…
Je fermai la porte et inspirai enfin. J’étais en sécurité, dans une pièce isolée. Le dirigeant de l’Oppidum s’assit derrière son bureau en bois de hêtre. Je restai debout, tentant de cacher le tremblement de mes mains. Ses traits étaient tirés par l’énervement. Je croisai accidentellement son regard et baissai immédiatement la tête. Je détestais regarder les gens dans les yeux. J’avais toujours peur qu’ils voient leur véritable couleur. Il se détendit.
— Tout va bien, Greer. Assieds-toi, tu trembles comme une feuille. Tu prends tes médicaments ?
Des médicaments contre l’anxiété qui me rendaient somnolente et me donnaient mal au ventre.
— Je préfère les infusions des enchanteurs, avouai-je en m’asseyant.
Arthur me regarda avec gravité.
— Il faut qu’on parle d’hier soir. Ce que Kate et toi avez fait était très dangereux. Je lui passerai le même savon qu’à toi lorsqu’elle reviendra de sa patrouille, bien que je sais que ce n’est pas toi qui as décidé de ne pas appeler de renforts tout de suite.
Je ne niai et ne confirmai rien. Entre amies, on se soutenait. Arthur secoua la tête.
— Je veux que vous oubliiez cette affaire.
Je fronçai les sourcils. Arthur enchaîna :
— Des chasseurs sont déjà sur l’enquête.
Il mentait.
— Il y avait donc déjà des meurtres suspects auparavant ? En rapport avec le vampire ? J’ai vu le vampire d’Origine, lui rappelai-je.
Il se renversa dans son fauteuil et croisa les mains sur son ventre. Son regard se posa sur son portable avant de revenir à moi. Quelque chose clochait.
— C’est ça, acquiesça-t-il. Cela fait un mois que nous constatons des disparitions étranges dans la région, certainement le fait de jeunes vampires incontrôlables. Un vampire d’Origine est justement de passage à Inverness, il nous aide.
Nouveau mensonge, en partie du moins. Je le voyais aux ténèbres dans son aura. Elles glissaient hors de sa bouche et serpentaient sur son visage, excitant ma propre magie.
— Pourquoi a-t-il parlé d’Erik et du Royaume ?
Erik était le roi de Mal Caelis, le monde des déchus. Le Royaume était l’opposé de ce monde, celui des anges.
— Certains surnaturels sont toujours hostiles aux nouveaux régimes, il les avertissait certainement que nous avions peut-être affaire à ces agitateurs.
Cela m’étonnerait, d’autant plus qu’il venait de dire qu’ils suspectaient les vampires. Voilà plusieurs années qu’il n’y avait plus eu de soulèvement contre Elynn, Will et Erik.
Elynn et Will, les deux Anges souverains du Royaume, et Erik, le roi de Mal Caelis (le monde des déchus et des créatures de l’ombre) avaient pris le pouvoir plus de dix ans auparavant. Elynn était la fille de Aurore, l’ancienne Ange régnante, et Will était le fils de l’Archange Michael. Michael avait tué Aurore et avait déclaré la guerre à la fille de cette dernière. Will, bien que fils de l’ennemi, avait toujours été du côté de celle qu’il aimait. Leur histoire d’amour était connue depuis des siècles, bien avant la Grande Guerre, mais ce qui s’était passé une décennie auparavant avait déchaîné les passions. Kate était raide-dingue du roman qui racontait leur histoire, roman qui avait d’ailleurs été adapté au cinéma. Une prophétie disait que pour gagner la guerre, Elynn devait tuer Will, l’homme qu’elle aimait. Les deux amants étaient parvenus à déjouer le destin et tout s’était bien terminé.
Ils étaient l’incarnation de l’amour.
Quant à Erik, il avait été l’amant d’Aurore. Malgré sa déchéance, remontant à plusieurs millénaires, ils se voyaient toujours en secret. Erik était devenu le bras droit de Shadow, la précédente reine de Mal Caelis, qui s’était alliée à Michael. Il était cependant resté fidèle au Royaume et à Aurore. Lorsque Shadow était morte, il avait pris le pouvoir à Mal Caelis. Il régnait avec justesse, droiture et bonté.
— Tu m’écoutes, Greer ?
— Non, avouai-je.
— Je disais que je te contacterais en cas de besoin. Si d’autres âmes viennent te voir, avertis-moi immédiatement. En attendant, ne te préoccupe plus de ces disparitions. Ninon et Lola, les deux âmes, ont été conduites au clan des esprits.
J’étais soulagée pour elles. Elles trouveraient l’aide qu’il leur fallait là-bas. Peut-être même pourraient-elles accéder au repos éternel, aux Champs, ou alors à la réincarnation, si leur âme guérissait.
Je faisais assez confiance à Arthur pour le croire lorsqu’il disait que la situation était sous contrôle concernant les disparitions… Mais je n’en restais pas moins intriguée. Depuis quand un vampire d’Origine se mêlait des petites affaires surnaturelles ?
— Comment avancent tes missions ? m’interrogea Arthur. As-tu pu aller questionner la famille qui semble s’être fait voler par des farfadets ?
Je triturai la pointe de ma tresse.
— J’ai récupéré les bijoux et j’ai ramené le jeune coupable à son clan, mais il ne sera pas puni, puisque les farfadets sont des petits salopards fourbes. J’ai rendu les bijoux aux humains. Ils ne porteront pas plainte grâce à un petit sort d’oubli.
— Et la famille qui pense que leur fils est possédé par un démon ?
Je pinçai les lèvres.
— J’y vais cet après-midi. Ils veulent l’exorciser vers seize heures.
Je détestais ce genre d’interventions. Certaines créatures échappées de Mal Caelis prenaient toujours un malin plaisir à torturer les humains. C’était normalement aux chasseurs d’intervenir, mais j’avais un certain don pour chasser les démons. Contrairement aux chasseurs, j’étais capable de les renvoyer à Mal Caelis rapidement et sans que la victime souffre. Heureusement, tous les habitants de ce monde n’étaient pas mauvais. Le roi punissait sévèrement les créatures qui pratiquaient la possession.
— J’attends tes rapports demain, dans ce cas. Et pourrais-tu dire à Kate de répondre au téléphone, une fois dans sa vie ? ajouta-t-il en soupirant.
Je souris. Kate prenait à malin plaisir à ne jamais répondre à son père. Arthur était surprotecteur, il vivait mal le fait qu’elle n’habite plus à l’Oppidum. Ils étaient très proches. Je savais qu’Arthur tenait à moi d’une certaine façon, mais il ne me considérait pas du tout comme sa fille. Il avait surtout peur de ce que mes pouvoirs pourraient provoquer, s’ils tombaient entre de mauvaises mains.
Le téléphone d’Arthur sonna, me dispensant de répondre.
— S’il y a un problème avec l’exorcisme, appelle-moi. Je te revois demain, me congédia-t-il.
Je lui fis un petit « au revoir » de la main et sortis le plus vite possible de l’Oppidum.
Cher démon, me voilà !
J’avais appris que je pouvais renvoyer les mauvais esprits à Mal Caelis complètement par hasard lorsque j’avais quinze ans. Alors que Kate et moi étions en simple mission de reconnaissance dans un bâtiment abandonné avec d’autres novices, un humain possédé nous avait attaqués. Un démon mineur s’était emparé de son corps. Les démons étaient des monstres dépourvus d’enveloppe corporelle qui erraient dans les tréfonds de Mal Caelis. Mes ténèbres l’avaient expulsé du corps du pauvre homme. D’habitude, dans ces cas-là, les chasseurs devaient user d’incantations précises pour exorciser le démon. Ma magie avait directement renvoyé la créature dans son monde. C’était bien la seule façon d’utiliser ma magie qui ne me terrifiait pas… et que je contrôlais un tant soit peu.
À chaque exorcisme, les familles étaient déboussolées de me voir arriver en simples jeans-baskets avec mon épais manteau brun. Elles s’attendaient toujours à voir débouler un prêtre armé de chapelets, de crucifix et d’eau bénite. Les proches de la victime se rassuraient généralement à la vue de ma grosse ceinture où pendaient trois couteaux et des fioles de potions magiques. Je n’utilisais les dagues que si je devais combattre la créature, ce qui était déjà arrivé, et les potions étaient concoctées par les enchanteurs pour que les victimes se remettent plus vite.
La famille qui m’ouvrit la porte était comme toutes que les autres : effrayée et perdue. De religion protestante, comme énormément d’humains en Écosse, elle possédait quelques artefacts liturgiques dans sa maison modeste.
— Merci, merci d’être venue ! sanglota la mère. Nous avons été obligés d’attacher Georges à son lit…
La famille s’était d’abord adressée à son référent religieux, qui avait lui-même tenté un exorcisme avant de demander de l’aide à sa hiérarchie. L’information était alors arrivée aux oreilles des chasseurs de l’ombre, qui m’avaient envoyée.
— Conduisez-moi à sa chambre, leur demandai-je d’une voix douce et ferme.
Le père hocha la tête, pâle comme la mort. Les parents me menèrent devant la porte d’une chambre d’enfant, encore ornée par un camion de pompier. « Georges » était écrit en lettres de bois. Sa sœur de quinze ans me fusillait du regard.
— Georges n’est pas possédé, cracha-t-elle. Ça n’existe pas, la possession ! Il est simplement malade !
Je m’avançai pour ouvrir la porte. Elle se trompait, son petit frère était bien possédé. Toute la maison était sous le joug d’un être maléfique. L’air était saturé de soufre, l’odeur caractéristique des créatures de Mal Caelis. L’aura de la maison elle-même tremblotait de façon anormale, et tout à l’intérieur était sombre. Ni la décoration, pourtant très jolie, ni les brûleurs de parfum ne parvenaient à masquer la présence des forces malfaisantes présentes entre ces murs. La créature avait choisi Georges comme catalyseur, mais en réalité, elle était partout autour de nous et ondulait dangereusement vers la famille. Elle s’était cependant rétractée depuis mon arrivée, méfiante. Mes Ténèbres narguaient la présence maléfique en se répandant elles-mêmes dans l’habitation.
— Le prêtre lui a fait mal ! s’écria la jeune fille en me barrant le passage. Je ne vous laisserai pas faire !
L’énervement scia aussitôt mes nerfs. Je pris une profonde inspiration. Je ne pouvais pas lui en vouloir de protéger son frère. J’étais absolument nulle en communication. En fait, j’étais plus douée pour interagir avec les morts qu’avec les vivants.
— Je ne lui ferai pas de mal. Je suis là pour aider ton frère. Fais-moi confiance.
Je touchai sa main et l’enveloppai de forces rassurantes. Je pouvais manipuler les ténèbres sous toutes leurs formes. L’obscurité était parfois rassurante. C’était le noir opaque, vide et froid, qui terrifiait.
Je pus enfin entrer dans la chambre du garçon. Ce dernier semblait endormi, roulé en boule dans son lit. Des sangles de contention étaient fixées à chaque coin, mais Georges n’était pas entravé. Sa peau avait presque la même couleur que son pyjama gris. Ses cheveux châtains étaient emmêlés et sales.
— Il devient fou lorsqu’on l’attache. Il dort toute la journée, ce n’est que le soir que la créature en lui se réveille, expliqua sa mère.
Selon les dires des parents, l’enfant avait commencé à montrer des signes de possession, deux semaines plus tôt. La créature qui l’habitait errait dans la maison la nuit, cassait des choses et avait tué leur chat… Je n’osais pas imaginer pas le calvaire pour cette pauvre famille.
— Avez-vous déménagé récemment ? Acheté un objet en vide-greniers, eu la visite de quelqu’un d’étrange, vous avez adopté un animal, vous êtes partis en voyage ? ajoutai-je en voyant le père faire non de la tête.
Les créatures de Mal Caelis étaient très ingénieuses pour entrer dans la vie de leurs victimes.
— Non, absolument rien de tout ça ! s’écria la mère. Le seul événement de ces derniers mois, c’est l’anniversaire de Zoé !
Je supposai que Zoé était leur fille, l’adolescente qui se tenait à côté de la porte. Mon regard glissa vers elle. Elle avait de grands cernes et semblait terrifiée. J’ouvris mes sens et me connectai à la noirceur qui était en elle. Chacun d’entre nous avait une part de Ténèbres au fond de lui. Généralement, elles étaient latentes, elles oscillaient lentement et presque imperceptiblement dans l’aura des humains. Celles de Zoé étaient différentes. Elles étaient agitées.
— Tu as invité des amis ici ? l’interrogeai-je.
Elle sursauta et se frotta les bras. J’interprétai ça comme un « oui ».
— Vous avez joué à un jeu d’invocation, devinai-je.
La jeune adolescente pâlit et éclata en sanglots. Voilà pourquoi son obscurité remuait étrangement : elle avait invité un démon dans sa maison sans s’en rendre compte.
— Je pensais que c’était juste un jeu débile, sanglota-t-elle. On avait un peu bu, les parents n’étaient pas là, je ne savais pas…
La mère s’étrangla dans un sanglot alors que le père la serrait contre lui, livide. Je remerciai intérieurement les enchanteurs de m’avoir donné quatre fioles de sort d’oubli. Sans celui-ci, cette famille ne se remettrait jamais de ce traumatisme.
— Beaucoup de jeunes font la même erreur que toi, la rassurai-je. Je sais que tu ne voulais pas faire de mal à ton frère. Tout va s’arranger.
Je m’approchai du lit de Georges. La lumière froide de l’après-midi peinait à traverser les rideaux. J’invoquai mon pouvoir. Les Ténèbres pouvaient être brûlantes ou glacées, selon la façon dont je les utilisais. À cet instant précis, elles me brûlaient presque, en réaction à la créature démoniaque en sommeil dans le corps de l’enfant. Le monstre s’éveilla doucement, surpris par mon pouvoir. Je le sentis hésiter, tentant de comprendre à qui il avait affaire. Le démon choisit la sécurité : il imita l’enfant.
— Maman, qu’est-ce qui se passe ? marmonna-t-il d’un ton endormi.
La mère avança, mais je l’arrêtai immédiatement.
— Restez dehors.
— Maman… geignit Georges.
Il ouvrit les yeux. L’enfant devait avoir les yeux marron, mais la créature les avait rendus noir encre. La femme ne m’écouta pas et s’approcha de son fils. Le démon avait compris ce que j’étais venue faire, et surtout, que j’avais le pouvoir de le faire. Je devais agir vite, avant qu’il ne fasse du mal à la famille ou change de réceptacle.
Sans plus attendre, je posai la main sur le front de l’enfant. Il se redressa immédiatement avec un grognement guttural. Son visage n’avait plus rien de l’expression douce et endormie qu’il abordait à peine quelques secondes plus tôt.
La créature poussa un cri strident et me griffa le bras. Je serrai les dents alors que mon pouvoir se déversait en lui, libéré de toute entrave. Mes Ténèbres combattaient les siennes dans une lutte acharnée. Obscurité contre obscurité. Mais ma magie était bien différente de la sienne… Georges écarquilla les yeux. La magie parcourut mon échine, m’arrachant de doux frissons de puissance. Je souris et profitai pleinement de cette sensation de plénitude. Mes pouvoirs avaient pénétré l’âme de l’enfant avec douceur, et refermaient maintenant leurs griffes sur la créature de Mal Caelis.
Les démons qui possédaient les humains ressemblaient généralement à des masses difformes et éthérées. La créature en face de moi n’était pas particulièrement puissante. Je la retirai en douceur du corps de Georges. L’enfant retomba sur le matelas, endormi. Il n’avait rien senti.
Mes Ténèbres enserrèrent l’amas sombre et protubérant du démon. L’être résista, se tordit, griffa, mordit son étau. Je resserrai la pression tout en ouvrant une brèche vers Mal Caelis.
Soudain, le démon se figea. J’eus l’impression qu’il tournait la tête vers moi. J’arrêtai de respirer. J’aurais pu renvoyer tout de suite le démon dans son monde. Pourquoi restais-je là sans bouger ?
Le démon ouvrit la bouche. Une rangée unique de dents acérées me sourit.
— Toi ! gronda-t-il.
Je me liquéfiai. Aucun mauvais esprit n’avait jamais communiqué avec moi. Je ne savais même pas qu’ils pouvaient parler !
Par l’Ange.
Je ne pouvais détourner le regard de ses dents étincelantes. Il s’approcha encore, son souffle fétide effleura mes joues. Des centaines d’images fusèrent dans mon esprit. Des morts. Des millions de morts. Du sang, partout. De la peur, de la colère, de la tristesse, du désespoir. Et au milieu de tout ça, un homme. Ses cheveux clairs étaient maculés de sang. Il se battait, comme tous les autres autour de lui, mais… C’était différent. Il se battait pour ses amis, pour sa famille, mais lui n’avait pas peur de mourir. Il côtoyait la mort depuis une éternité.
Il l’attendait les bras ouverts et l’accepterait avec joie, mais pas avant d’avoir fait le plus de victimes possible, pour protéger ceux qu’il aimait…
— Prends garde aux origines, susurra-t-il. Fille du néant, forgée par le sang.
Il plongea sur moi. Je hurlai. Un froid glacial me percuta. J’eus l’impression que mes os essayaient de sortir de mon corps. Fort heureusement, ma magie avait bien plus de sang-froid que moi. Elle repoussa le monstre dans la brèche, qui se referma sans un bruit.
Je revins à la réalité pour contempler le carnage dont j’étais responsable. La chambre était sens dessus dessous. Georges hurlait dans son lit, sa mère s’était évanouie et sa sœur et son père étaient tétanisés par la peur.
J’avais failli perdre le contrôle d’un démon mineur.
Que s’était-il passé exactement ?
— Il est parti, il est parti, répétait Georges en boucle.
Je me ressaisis. Il fallait que je m’occupe d’eux. J’attrapai les potions à ma ceinture et en donnai une à chaque membre de la famille.
— Le démon est parti. Buvez toute cette fiole, cela empêchera tous les êtres maléfiques de vous atteindre.
C’était un mensonge, mais un mensonge pour la bonne cause. Tous m’obéirent immédiatement. J’aidai la mère à avaler la sienne. Elle reprenait lentement connaissance.
— Allez-vous coucher, maintenant, les enjoignis-je. Vous avez besoin de repos.
Ils acceptèrent docilement et regagnèrent leur chambre. Je détestais voir les humains ainsi privés de leur libre arbitre, même si ça me facilitait la vie. Demain, au réveil, ils auraient un léger mal de tête et se souviendraient seulement que leur fils avait été très malade. Le surnaturel n’existerait plus que dans les films. Comme je les enviais…
Je remis la chambre en ordre aussi vite que je pus avant de quitter la maison. J’envoyai un message à Arthur pour l’avertir de la réussite de ma mission.
Je songeai un instant à lui dire que le démon m’avait résisté et avait communiqué avec moi, mais je m’abstins. Si les chasseurs apprenaient cela, ils ne me confieraient plus aucune intervention, et je serais cantonnée à la circulation des lutins pour le restant de mes jours.
L’air frais me fit le plus grand bien. Je pris une profonde inspiration et m’étirai. Il fallait que je me détende. Le démon avait juste eu envie de s’amuser en me faisant peur. Ma journée était finie. J’allais pouvoir passer la soirée à patiner, puis à binge-watcher une série sur Netflix en m’enfilant une bouteille de vin comme une alcoolique avec Kate.
— Greer ! s’écria alors une voix que je connaissais.
Eh ben non, c’était raté.
Lola, la jeune femme assassinée, apparut devant moi, surexcitée. Ses yeux pétillaient de joie.
— On a retrouvé nos corps !
—D ans les marais, tu es sûre ? Tu sais depuis quand vous… vos corps sont là ?
Lola haussa les épaules.
— Je ne sais pas. Je me baladais dans le clan des esprits, puis d’un coup je me suis retrouvée face à nos corps.
Cela arrivait souvent aux nouvelles âmes de se téléporter accidentellement. Généralement, elles atterrissaient chez elles, ou chez une personne qu’elles aimaient.
— D’accord, ce n’est pas grave. On est arrivées.
Cette zone marécageuse en dehors de la ville était interdite au public. Personne n’y allait jamais, autant à cause de la dangerosité du lieu que des légendes locales. Selon ces dernières, les marais seraient hantés par un monstre de la famille du monstre du Loch Ness. Ils étaient surtout infestés d’amphibiens en tout genre.
Lorsque Lola m’avait dit où se trouvaient les corps, j’avais sauté dans ma voiture et avais prévenu Kate et Arthur. Le dirigeant m’avait demandé de ne pas m’en mêler, mais je n’avais pas pu m’empêcher d’aller sur place.
Je me garai aussi près que je pus de la zone que l’esprit avait indiquée. En sortant de la voiture, une vague de pouvoirs se fracassa contre mon aura.
Des êtres surnaturels étaient déjà sur place.
— Tu as averti quelqu’un d’autre ?
— Oui, le chef du clan des esprits, acquiesça-t-elle.
Il avait directement prévenu les chasseurs de l’ombre, sans surprise. À en croire leur fantôme, elles avaient été égorgées et vidées de leur sang. Il n’y avait aucune trace de morsure de vampire, et la description de leur mort n’apportait aucun indice supplémentaire. J’hésitai un instant à faire demi-tour, puis me ravisai. Je carrai les épaules et marchai à pas vifs vers la scène de crime. Des humaines avaient été tuées, c’était mon boulot de leur faire justice.
— Nous sommes par là, dit Lola en bravant le marécage.
Les arbres couverts de lierre et de mousse formaient une canopée basse et sombre. Mes bottes s’enfonçaient dans la boue. Je plissai le nez, incommodée par l’odeur âcre de la vase. Après quelques mètres, je commençai à entendre des voix. Les énergies se précisèrent. Il y avait cinq chasseurs de l’ombre, un enchanteur, un vampire et…
oh merde.
Le vampire d’Origine de l’entrepôt !
À la lueur du jour, je vis à quoi il ressemblait.
Par l’Ange, cet homme était magnifique. Ses traits ciselés adoucissaient son expression glaciale. Il avait des lèvres pleines, rougies par le froid. Il n’était pas aussi pâle que le vampire à côté de lui. Ses cheveux étaient très clairs, presque blancs. Il était grand, d’une carrure impressionnante, soulignée par sa parka noire. Il portait un pantalon brun et des bottes de neige. Mais ce qui me frappa le plus, au-delà de sa stature spectaculaire et de sa beauté surnaturelle, fut son aura.
Prends garde aux origines, avait dit le démon.
Je n’avais jamais vu une magie comme la sienne. Ses Ténèbres l’entouraient comme un carcan. Elles caressaient sa peau avec volupté, l’effleurant parfois à peine. Une image fugace me traversa l’esprit : mes lèvres suivant ces drapés sombres, ma peau contre la sienne, nos Ténèbres se percutant…
J’inclinai la tête sur le côté. Pourquoi son visage m’était-il familier ?
— Greer !
Kate s’avançait dans ma direction, Arthur sur ses talons. Mon amie avait l’air mi-paniquée, mi-surexcitée. Que faisait-elle ici ? Je pensais qu’elle était en congé cette après-midi. Elle m’adressa un regard d’excuses.
— Greer ! siffla le dirigeant. Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je ne savais pas que vous étiez déjà sur les lieux, me défendis-je. L’une des victimes m’a contactée. Vous savez bien que les esprits sont toujours attirés par moi.
— Que se passe-t-il ? demanda alors le vampire.
Le vampire d’Origine et lui s’étaient désintéressés des cadavres pour se tourner vers nous. Je ne pus m’empêcher de couler un regard vers le vampire d’Origine. Allait-il reconnaître mon énergie ? Je ne savais pas du tout s’il avait perçu ma présence dans l’entrepôt. Rien ne transparaissait de son visage… Jusqu’à ce qu’il pose les yeux sur moi. Une émotion que je ne compris pas le traversa. De l’étonnement ? De l’appréhension ?
Il plongea son regard dans le mien. Ces secondes parurent durer une éternité. Pouvait-il voir à travers mes Ténèbres ? C’était très peu probable, si puissant qu’il soit, ma magie me protégeait intégralement. Alors que cherchait-il dans mes iris ?
Il a les yeux bleus…
Il détourna la tête. Que signifiait sa déception soudaine ?
Je revins à la réalité dans un sursaut en apercevant les corps derrière eux. Le vampire d’Origine fut envoyé bien loin dans mon esprit. J’avais reconnu les dépouilles de Ninon et Lola.
Sans attendre l’approbation d’Arthur, je me dirigeai vers les cadavres, dépassant les deux autres surnaturels. Hanc, l’enchanteur-médecin-légiste, était en train de faire des prélèvements.
— Greer, je suis heureuse de te voir ! Nos petites victimes sont encore venues t’embêter ?
Je lui souris, mais devins livide en constatant qu’il n’y avait pas deux, mais quatre corps. Les femmes étaient toutes allongées les unes à côté des autres dans la boue, les yeux fermés, une entaille béante à la gorge en forme de spirale. Elles étaient nimbées d’une obscurité opaque. Quelque chose de maléfique avait laissé cette trace.
Hypnotisée par la noirceur qui se dégageait de la spirale, j’avançai la main vers une des jeunes femmes non identifiées. Elle était plus jeune que moi. Ses cheveux bruns étaient emmêlés et pleins de vase. Comme les autres, elle portait une tenue de soirée légère.
Je touchai la peau lisse et glacée de sa joue.
Froid. Peur. Obscurité. Sang. Douleur. Mort.
Une plainte lugubre m’échappa. Par l’Ange, qu’avaient subi ces filles ?
— Qui est-elle ? demanda une voix profonde et grave.
Je ne réagis pas et examinai les corps. Hanc me laissa faire. Il me connaissait depuis de nombreuses années maintenant. Il savait que j’étais douée dans ce que je faisais. Les victimes avaient encore tous leurs effets personnels. Je remarquai alors seulement que ce que j’avais pris pour du rouge à lèvres très foncé était en fait du sang. Je m’accroupis dans la boue.
— Une humaine ayant le don de double vue qui enquête parfois pour nous, répondit Arthur. Comme vous me l’avez demandé, je n’ai absolument rien communiqué à ce propos, mais…
Il continua de parler, mais je ne l’écoutai pas. Tentant d’occulter les Ténèbres, je m’approchai du cou de la jeune femme et reniflai. Je remontai ensuite vers ses lèvres et inspirai profondément.
— Mais qu’est-ce qu’elle fait ? grommela le vampire lambda.
Je me redressai, réfléchis une seconde puis humai la gorge de Lola.
— Greer, pourrais-tu nous dire ce que tu fais ? me demanda Kate d’une voix pincée.
