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Je m’appelle Salomé et j’ai maintenant trente ans. L’adolescente perdue et accablée que j’étais est devenue une femme et a fait du chemin. Son chemin.
Après que mon mensonge ait été découvert, je me suis enfuie. Enfuie loin de ceux qui m’auraient assurément grugé l’échine jusqu’à la moelle. J’ai alors appris à vivre avec les regrets et la honte. Depuis, chacun de nous a vécu à sa manière : ma mère, Simon et Annie. Mais mon passé me hante : Que sont devenus Bruno, Kim et Zack ? Je n’ai jamais revu, Zack. Jamais.
Malgré ma vie, mon travail passionnant et mes amours éphémères, cette histoire inachevée persiste en moi; ce trou dans le temps.
C’était il y a quinze ans, c’était hier. Jusqu’où peut-on remonter le fil de notre vie ? Ceci sans blessures et sans dommages collatéraux. Jusqu’où ? Aurai-je le courage d’aller au bout de cette quête ?
À PROPOS DE L'AUTRICE
Danielle Charland habite la région des Laurentides. Elle a l’âge où s’accumulent les souvenirs et les histoires à raconter. Les enfants qu’elle côtoie tous les jours sont pour elle une grande source d’inspiration. Enseignante en première année, elle leur apprend à lire et à écrire depuis plus de trente ans.
Aux Éditions Lo-Ély :
La main sur les yeux, 2022
Un trou dans le temps, à venir en septembre 2023
Hors Éditions Lo-Ély :
Thomas et les mots magiques, Éditions Pierre Tisseyre, 2013
Marie-Belle, un jour à l’endroit, un jour à l’envers, Éditions Pierre Tisseyre, 2014
Lili et son Petit Géant, Éditions Pierre Tisseyre, 2015
La cabane dans l’arbre, Bayard Jeunesse, 2016
D’où viens-tu, Aya ?, Éditions Pierre Tisseyre, 2017
*Finaliste au prix Tamarac Express de 2019
Elle savait parler aux oiseaux, Éditions Vents d’Ouest, 2018
Le vent m’a raconté, Éditions du Phoenix, 2018
Le chien dont personne ne voulait, Éditions Pierre Tisseyre, 2020
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Seitenzahl: 177
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Danielle Charland

Éditions Lo-Ély
www.editionsloely.com
Facebook et Instagram : Éditions Lo-Ély
Auteur : Danielle Charland
Facebook : Danielle Charland
Correction :Mylène ArsenaultDirection littéraire : Tricia Lauzon
Mise-en-page : Tricia Lauzon et Lydia Lagarde
Graphisme pour la couverture :Véronique Brazeau
www.trifectamedias.com
Dépôt légal –
Bibliothèque et Archives nationales du Québec 2023
Bibliothèque et Archives Canada 2023
Toute reproduction, intégrale ou partielle, faite par quelque procédé que ce soit, photographie, photocopie, microfilms, bande magnétique, disque ou autre, est formellement interdite sans le consentement de l’éditeur.
Subventionné par :
Imprimé au Canada
ISBN PDF: 978-2-925030-96-9
ISBN EPUB : 978-2-925030-97-6
Mot de l’auteure :
Un trou dans le temps est la suite d’un premier roman, La main sur les yeux. À l’écriture du premier, je ne savais pas encore qu’il y aurait une suite. J’ignorais même s’il serait publié. Écrire est donc bien souvent un acte de foi. Est-ce que cette histoire et ce monde que nous inventons, ces personnages que nous créons vivront au-delà du manuscrit que nous rédigeons ?
Terminer un roman représente une forme de deuil. Pour un auteur, c’est sortir de sa fiction, de ce monde parallèle créé de toutes pièces. C’est mettre un terme à une histoire qui, pendant des mois, nous a habités. C’est quitter des personnages qui étaient devenus réels, animés, aimés… Alors, écrire la suite de cette histoire m’a offert la possibilité de leur donner vie une seconde fois. Ça m’a également permis de les rendre meilleurs et assumés.
La fiction et la création qui animent un auteur lui apportent cet immense privilège. Privilège que la vie, la vraie, ne génère pas toujours.
Danielle C.
Prologue
Je m’appelle Salomé. Je viens vous raconter la suite de mon histoire singulière, commencée alors que j’étais adolescente et que ma vie se trouvait complètement bouleversée.
Ma mère venait d’entrer en cure de désintoxication et je devais quitter mon école, notre appartement et Montréal pour aller vivre chez mon oncle que je connaissais à peine. Pour m’objecter, je n’avais que ma peine et une colère sourde contre l’humanité toute entière. Alors, pour supporter ce que je ne pouvais pas changer, pour endurer ma propre réclusion et pour oublier que je n’avais plus de vie, je m’en suis inventé une.
Avec l’innocence de mes quinze ans, sans doute, j’ai cru que mon mensonge serait sans conséquences. J’ai maintenant trente ans et depuis, avec bien des détours et des déroutes, avec des blessures non guéries, je cherche encore des réponses à cette partie de mon histoire demeurée en suspens.
Chapitre I
Rien n’a changé. Le temps semble avoir arrêté son compteur ce jour où je suis partie, il y a quinze ans. Là, le verger de la famille Durand et leur cidrerie ; un peu plus loin, la coopérative laitière. Pourtant, je n’ai emprunté cette route que deux fois : lorsque Simon, mon oncle, m’a amenée chez lui et quand, six mois plus tard, il m’a reconduite chez ma mère après sa cure. Je me rappelle combien ce paysage rural, si différent de celui auquel j’étais habituée, m’avait emplie de désespoir. Une campagne à perte de vue, des vaches meuglant dans un pré et cette fétide odeur de fumier me propulsaient dans une réalité que je ne voulais pas vivre.
À la dérobée, j’observe Rachel, ma mère, assise côté passager. Plutôt silencieuse, je me demande à quoi elle songe. J’allonge le bras et je prends sa main, que je retiens. Entente tacite lui signifiant que j’apprécie son silence. Depuis que nous avons quitté l’autoroute pour emprunter cette petite route secondaire, elle s’est tue. J’ai besoin d’être dans mes pensées, de me recueillir… Dans ma respiration retenue, dans la moiteur de ma main sur la sienne, elle sait. Elle sait la multitude d’émotions qui se bousculent dans tout mon être. Elle sait ce que ce retour ici représente pour moi.
En acceptant l’invitation d’Annie de venir à son vernissage, je savais pertinemment que ce retour serait chargé de souvenirs. En ordre et en désordre, ils affluent dans ma tête. C’est fou, on les croyait enfouis, et on se rend compte qu’ils étaient là, tout près. On oublie seulement ce qui n’a pas d’importance. Sinon, les souvenirs restent intacts, vifs et puissants. Nous sommes encore à une quinzaine de kilomètres du Centre d’exposition mais déjà, je ravale ma salive pour tenter d’apaiser mon anxiété.
Bizarrement, il arrive qu’une espèce de synchronicité vienne marquer des moments troublants de notre vie. Il y a quinze ans, quand Simon et Annie m’ont accueillie chez eux, nous traversions chacun de notre côté une profonde période de désespoir. Ils vivaient le deuil de leur fils Étienne, tragiquement mort noyé, et moi, tout le bouleversement de mon déracinement. Péniblement, nous avons tenté de continuer d’avancer. Malgré notre profonde déroute, nous avons réussi à faire des pas. Et même si tout semblait contre nous : le déni d’Annie, l’éloignement de Simon et la solide carapace dont je m’enveloppais, quelque chose de plus fort que nous nous a tenus debout.
Ce devait être l’espoir. Que reste-t-il d’autre, sinon l’espoir, quand on tombe à genoux? Quand j’ai quitté leur maison six mois plus tard, nos tempêtes s’étaient apaisées et l’enfant perdue que j’étais avait trouvé un port. Depuis, des liens indissolubles nous lient. Sans s’imposer, ils ont su tisser un filet de sécurité autour de ma mère. D’abord, pour tenter de lui éviter une rechute, mais surtout, pour me protéger.
Très souvent, ils venaient me voir à Montréal, m’amenant au cinéma, au théâtre ou au restaurant. Parfois Rachel nous accompagnait, mais le plus souvent, elle nous laissait à notre singulier trio. Après leur séparation, je les ai vus tout aussi régulièrement, mais chacun de leur côté. Annie et moi avons toujours partagé cet intérêt commun pour les arts, alors nous éclusions les musées et les expositions.
Je leur dois beaucoup et j’ai pour eux une profonde affection. Malgré cette douleur cuisante au creux de l’estomac, il était impensable que je refuse l’invitation d’Annie.
Chapitre II
– Est-ce l’école que tu fréquentais? demande Rachel, rompant soudainement le silence et désignant un vieil édifice.
– Non, ce que tu vois est un collège privé. L’école Saint-Éloi, où j’allais, est tout près. Nous passerons bientôt devant.
De loin, tout en haut de la côte, construite de briques rouges, je la repère. Elle me semble plus petite que dans mon souvenir. Cette école, c’est Zack. Zack… Un souvenir oscillant entre la douleur et la douceur. Zack, avec qui j’écoutais du sax. Avec qui je discutais, je riais. Zack, qui ne me posait pas de questions, qui me prenait avec ce que j’avais à lui donner. Assise sur lui dans son fauteuil roulant, nous dansions. Loin de nous limiter, au contraire, son handicap nous amenait ailleurs. Ainsi, sa paralysie ne lui imposait plus d’entraves, je le sentais libre ; libre et heureux. Zack, qui m’a aimée comme je ne le serai sans doute jamais plus. Zack.
– Penses-tu que ton prof d’arts plastiques enseigne toujours à cette école? s’informe ma mère, m’extirpant brusquement de mes souvenirs.
– Bruno?
– Oui, Bruno.
– S’il n’est pas retraité, probablement… Est-ce que je t’ai dit qu’il exposait ses sculptures dans une autre salle?
– Non. Alors, je suis très curieuse de rencontrer ce prof d’exception dont tu m’as tant parlé.
– Oui, un enseignant formidable et un grand artiste.
Cette école, c’est aussi Bruno. J’ignore quel souvenir il a gardé de moi. Je me rappelle si bien ce jour où j’ai quitté Saint-Éloi et la confession que je lui avais faite en me rendant à son local pour récupérer mes productions. Sans jugement, il m’a écoutée. Malgré mon mensonge et le tsunami qu’il a engendré, il m’a comprise. Ma mère l’a bien défini, un prof d’exception. Un être bon, à l’écoute, ouvert ; passionné de son art et de ses étudiants. Dans ma déroute et mon désespoir, ses cours et les échanges que nous avions m’ont permis de ne pas sombrer.
L’école est maintenant derrière nous. Si je prenais cette avenue à droite, je croiserais la rue Lahaie. J’apercevrais une jolie maison au toit rouge ; la maison de Zack. Est-ce que Patrick et Helena, ses parents, y vivent toujours? Est-ce que si j’y entrais, j’entendrais leurs rires, je sentirais encore l’odeur réconfortante d’une soupe aux légumes et de délicieux biscuits aux brisures de chocolat? Est-ce qu’une chatte, prénommée Minette, ronronnerait doucement dans son panier? Il faut se méfier des trop beaux souvenirs, le temps, parfois, tend à les sublimiser.
Je prends à gauche et continue ma route. Curieuse, je tends le cou pour entrevoir la maison que j’habitais avec Simon et Annie. Rien ne semble avoir changé à part les érables devant, qui maintenant sont devenus majestueux. Au moment de leur séparation, ils ont préféré la vendre. Étienne y était encore trop présent et leurs nombreux souvenirs devenaient toxiques. Bien que m’attristant, leur rupture ne m’a pas surprise ; la mort de leur fils a fini par creuser un large fossé entre eux. Ils auront tristement vécu ce deuil chacun de leur côté, ne trouvant aucun ancrage pour s’accrocher l’un à l’autre. Leur deuil a fini par user ce qui les unissait ; l’amour, puis la tendresse.
Le jour où Annie a émergé de sa longue dépression, elle avait changé. Elle a réorienté sa carrière en retournant aux études, troquant le domaine de la finance pour celui des ressources humaines. Par choix, elle vit seule et ne fréquente personne. Elle trouve son bonheur et sa plénitude dans la peinture, les voyages et la course de marathon. Je la sens sereine et en équilibre. Quant à Simon, il est en couple avec Nadine depuis plusieurs années et papa de jumelles de cinq ans. Pour l’instant, il ne voyage plus, il a peu de temps pour s’entraîner, mais il est immensément heureux. La force vitale des humains est quand même étonnante. Vient-elle vraiment d’une envie de vivre ou de la peur de mourir?
Impressionnée, ma mère pointe soudainement quelque chose du doigt.
– Regarde là-haut, on dirait un manoir ou peut-être même une maison hantée! Hooou!
Mon cœur se serre ; le fameux manoir en haut de la côte. Difficile de ne pas le voir, il est imposant. J’entends encore Kim me dire en descendant de l’autobus scolaire le jour de mon arrivée : « Ne me dis pas que tu habites le manoir en haut de la côte? Certains disent que ça vaut plus de deux millions de dollars! On a su qu’il avait été vendu il y a quelque temps, mais il y a tout un mystère autour de l’acheteur… »
–Oui, j’habite là, m’étais-je entendue lui répondre.
Pour en finir avec l’interrogatoire auquel elle m’astreignait depuis notre départ de l’école, je lui avais menti. Elle n’avait pas à connaître ma vie. Personne ne devait savoir d’où je venais et le pourquoi de ma présence, ici. Avec cette réplique, j’ai pensé lui clouer le bec et m’en débarrasser. Mais c’était mal la connaître.
– Je suis curieuse, allons-voir ce château de plus près, suggéra ma mère. Quelle architecture! Sans parler de cette luxuriante végétation!
– Non! Comme tu l’as supposé, ce manoir est sûrement hanté. Hooou!
– Salomé ! Je disais ça pour rire.
– Et moi, je suis sérieuse. Assez pour le tour de ville, Annie nous attend!
Malgré notre grande connivence, je n’avais pas tout raconté à Rachel de ces mois passés loin d’elle. Il y a des secrets qu’il est préférable de taire.
Chapitre III
En entrant dans le Centre d’exposition, j’enfonce un peu plus mon bonnet sur ma tête et je relève le col de mon manteau. Je suis anxieuse. Reverrais-je des gens que j’ai connus? Je n’ai aucune envie qu’ils me reconnaissent ; j’ai laissé ici une trace dont j’aurai toujours honte.
Devant nous, une large affiche nous informe du nom des participants et la salle où ils exposent. Annie Levac : Salle 114, Bruno Magnan : Salle 121.
– On y va! dis-je, en entraînant ma mère.
Annie discute avec quelques personnes, mais, de loin, elle m’aperçoit. D’un geste de la main je lui fais signe de poursuivre sa conversation pendant que nous ferons le tour de la salle. Elle me répond d’un clin d’œil.
Annie s’est remise à l’aquarelle alors que j’habitais chez eux. Ce fut, je crois, rédempteur à sa souffrance. Après la noyade d’Étienne, la peinture lui a permis de s’extirper de ce carcan de douleur qui l’empêchait de continuer à vivre. À grands cris, ses toiles témoignent du chemin tortueux qu’elle a dû emprunter pour se reconstruire.
Placées en ordre chronologique, ses productions vont lentement de l’obscurité à la lumière. De contours à peine tracés et de taches floues, on passe aux lignes de plus en plus esquissées. Puis, comme si elles prenaient vie, ces formes se précisent et s’animent. Parce que je connais Annie et que j’ai côtoyé sa souffrance, je suis immensément émue. Elle revient de loin.
Pendant que ma mère s’attarde à quelques toiles, je rejoins l’artiste. Mes yeux embués trahissent mon émoi.
– Annie… dis-je, simplement en l’étreignant.
– Merci d’être venue, chuchote-t-elle en resserrant son étreinte. Je sais que ce retour est difficile pour toi.
– Je tenais à venir, tu le sais!
– Alors, dis-moi sincèrement ce que tu en penses, dit-elle, laissant tendrement son bras autour de mes épaules.
– Je suis… soufflée!
– Arrête!
– Je suis sérieuse! Tu m’as souvent partagé des photos de ce que tu produisais, mais de voir tout ceci réuni dans cette exposition est impressionnant. Tu peins avec une vérité et une sensibilité désarmantes. Es-tu consciente de cet immense talent que tu as?
– Bof… Créer me rend heureuse, c’est tout ce qui m’importe.
– Annie! J’adore ce que tu fais, lance Rachel, s’avançant vers nous. Certaines toiles dégagent une telle émotion qu’on a du mal à en détacher le regard.
– Mes toiles me racontent. Jusqu’à aujourd’hui, je peignais mes états d’âme terrée dans mon sous-sol. Plus maintenant! Avec cette exposition, je suisdémasquée!
DÉMASQUÉE. Ce mot me heurte. Il me ramène à mon passé, à mon mensonge ; à ma honte. Consciente de l’impair qu’elle vient de commettre, ses yeux inquiets cherchent les miens. D’une accolade, je tente de la rassurer. Contrairement à ma mère, Annie sait tout du drame qui s’est joué ici, il y a quinze ans. Il y a eu un moment où je n’ai plus été capable de garder pour moi cette culpabilité qui me rongeait par petits morceaux. Annie et Simon ont été là pour m’écouter et tenter de me soulager d’une partie de ce lourd poids sur mes épaules.
Lorsque ma mère et moi nous sommes retrouvées après sa cure, nous avons implicitement tracé un grand trait sur ce que nous venions de vivre. Pour se rebâtir, Rachel n’avait pas d’autres choix que laisser ce passé de consommation, de sevrages et de rechutes, derrière elle. Sans toutefois les occulter, ces six mois passés loin l’une de l’autre ont donc été rangés dans un tiroir que nous avons prudemment gardé fermé. Cette cure est pour elle un souvenir douloureux. Il lui rappelle sa faille et sa déchéance. Et malgré cette sobriété chèrement acquise, ma mère restera toujours un être fragile.
Bien sûr, je lui ai raconté un peu de Zack, mais je lui ai caché tout le reste. Elle sait que je l’ai aimé. Elle croit que ce sont les circonstances qui nous ont séparés et non pas mon mensonge. Au début, je me suis fait croire que ne pas tout lui dire avait pour but de la protéger. La crainte d’infecter sa faille. Avec le temps, j’ai compris que c’est moi seule que je protégeais ; ma propre faille.
Je quitte Annie avec la promesse de nous revoir bientôt. Elle viendra à Montréal prochainement rencontrer un galeriste pour une probable exposition et passera me voir par la même occasion.
Chapitre IV
La salle où Bruno expose est au bout du couloir. Rachel m’y rejoindra plus tard.
– Vas-y, vous avez sans doute une tonne de choses à vous dire. De mon côté, je vais chercher un endroit où je peux prendre un café. Je suis en manque! lance-t-elle.
C’est plus fort que moi, quand je l’entends dire « Je suis en manque » un frisson parcourt ma colonne vertébrale. Heureusement, sa dépendance n’est maintenant qu’à la caféine.
Elle est partie de son côté et des yeux, je suis sa silhouette délicate. Avec son jean ajusté et son blouson de cuir, elle pourrait passer pour ma sœur. À part quelques fils argentés dans sa longue chevelure foncée, le temps n’a pas eu d’emprise sur elle. Contrairement à son âme, la tourmente semble avoir épargné son corps.
Bruno est au cœur de ses sculptures, faisant corps avec elles. Singulières œuvres. Des personnages mi-hommes, mi-bêtes, construits d’une armature métallique et de plâtre, tantôt courbés, tantôt prostrés ; d’autres, complètement désarticulés. Des broches pointent en saillies à travers certaines parties de leurs corps. Non pas comme une sculpture inachevée, mais plutôt comme des excroissances qu’ils ne pourraient contenir. C’est assez troublant. Huit productions complètent cette série intitulée : Se libérer.
Bruno : mêmes yeux perçants, même longue chevelure bouclée. Devenue argentée, elle flotte librement sur ses épaules. Ses traits se sont légèrement creusés, mais il n’a pas vraiment changé. Il m’a reconnue ; il me sourit. Il ouvre les bras comme pour m’y accueillir puis les referme, troublé par la spontanéité de son geste.
– Salomé…
– Bruno…
L’émotion tangible qui passe entre nous nous prive de mots quelques instants.
– Tu es la dernière personne que je m’attendais à voir ici, aujourd’hui.
– Ma tante Annie expose dans une autre salle… Et sur le site, j’ai vu ton nom. N’est-ce pas un heureux prétexte?
– Te voir me remplit de surprise et de joie!
– À vrai dire, je ne me rappelle pas avoir vu aucune de tes sculptures. Durant notre cours, tu nous avais confié en faire, mais sans plus.
– Bien que l’enseignement bouffe beaucoup de mon temps et de mon énergie, la création n’est jamais bien loin… Ce que tu vois est ma dernière série.
– Tes sujets, bien que statiques, nous interpellent. On a l’impression qu’ils pourraient s’animer et nous parler. Comme s’ils avaient un message à nous livrer.
– La troisième dimension est une présence en soi. Heureux que tu la perçoives.
– C’est déroutant…
– Déroutant ou dérangeant?
– Déroutant.
– J’ai longtemps sculpté par instinct, me laissant uniquement guider par l’émotion du moment. Aujourd’hui, à mon âge, ma démarche créative s’appuie sur de nombreuses questions existentielles. C’est un long et, parfois, difficile processus. C’est un regard sur la vie ; sur ma vie. Une rétrospective, en somme. En entrevue, l’autre jour, j’entendais le dramaturge Michel-Marc Bouchard dire : « Est-ce que l’art pour les créateurs est une forme de rédemption, de pardon et de réconciliation avec la vie? »
– Je crois que « l’art est un merveilleux véhicule d’expression et d’émotion ». Et ça, c’est un formidable prof d’arts plastiques qui me l’a enseigné, répliquais-je.
Dans ses yeux et dans la main qu’il pose sur mon épaule, je sens que notre connivence n’a pas pris une ride.
– Tu as raison, j’ai longtemps dit ça… Mais comme concluait monsieur Bouchard, « Le public a-t-il à subir cela? ». Je peux créer, me vomir les tripes à travers mes sculptures, mais dois-je nécessairement m’exposer?
– « T’exposer » ou exposer? Tu sais comme moi qu’il y a une immensité entre les deux.
– Tu as raison. Exposer, c’est partager ce qu’on a réalisé. S’exposer, c’est laisser paraître toute la vulnérabilité qui se cache derrière l’artiste.
– C’est le risque.
– Alors, voilà tout mon questionnement. Est-ce si important pour moi d’exposer? Quel en est le but? Je ne veux rien vendre donc aussi bien rentrer dans mon atelier avec tout mon monde, lance-t-il, en faisant un grand geste de la main englobant ses personnages.
– Mais, si je peux me permettre, ton titre trahit ton besoin d’anonymat. Se libérer…. Par ta démarche, tu exprimes ce besoin de libération et en « t’exposant », tu sollicites le regard ou l’approbation d’autrui pour y arriver. Est-ce que je me trompe?
– Si tu en as envie et si tu n’attends pas quinze ans avant de réapparaître, nous pourrions en discuter plus longuement. Maintenant, parle-moi de toi. Je suis très curieux de savoir ce que tu es devenue.
Avec Bruno, il était facile de se raconter. J’ai donc fait un bref survol de ces quinze dernières années, ciblant davantage mon cheminement scolaire et professionnel. Mes études en sciences nature au CEGEP, suivies d’un baccalauréat en ergothérapie. Et depuis bientôt dix ans, mon travail d’ergothérapeute au centre de réadaptation Lucie-Bruneau. Ce dernier consiste essentiellement à accompagner des gens ayant subi un traumatisme sévère se traduisant par une limitation physique en les amenant à maximiser leur potentiel d’autonomie.
Quand vint le temps de faire un choix de carrière, j’étais comme bien des adolescents, très indécise. Par contre, je savais que je voulais travailler en relation d’aide. Successivement, j’ai rayé de ma liste les soins infirmiers, l’enseignement et le travail social. Un temps, j’ai été tentée par la psycho, mais après ré
