Une bien modeste famille - Da Ngân - E-Book

Une bien modeste famille E-Book

Da Ngân

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Beschreibung

Une fiction historique sur la place de la femme au Vietnam
Une bien modeste famille est un roman majeur sur la condition féminine dans le Vietnam de la seconde moitié du vingtième siècle. Il conte les obstacles rencontrés par un amour de deux êtres que tout oppose  : leur famille, leur environnement politique, le qu’en-dira-t-on, l’éloignement géographique, ainsi que la pénurie dans laquelle est plongé le pays dans les années qui suivent l’Indépendance.
Peignant la jeunesse idéaliste ayant pris part au combat pour l’Indépendance comme les vicissitudes de la construction d’un foyer en temps de paix, puis sa déliquescence, ce roman est celui du combat d’une femme, un combat de douze ans pour atteindre l’émancipation.

Une bien modeste famille s’est vu décerner le premier Prix de l’Union des écrivains de Hanoi en 2005, puis de l’Union des écrivains vietnamiens en 2006. Compte tenu de son succès au Vietnam, il a été réédité à cinq reprises. Il a été traduit en anglais et publié par l’éditeur Curbstone Press (Etats-Unis). Une version en chinois est également prévue d’ici un an.

Au travers d'une trame romanesque, l'auteur dépeint la place sociale réservée à la femme vietnamienne au XXe siècle

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

- " Une bien modeste famille, c’est l’histoire d’une femme. C’est aussi l’histoire d’un pays. Les deux se battent, se cherchent, se perdent et se retrouvent pour ne former, au final, qu’une seule et même histoire." (Amy Tounkara, Toute la culture)
- "Les nantis roulent en voiture Volga, les haut-parleurs publics, accrochés aux poteaux électriques, diffusent des messages de propagande à toute heure et par tous les temps, les jeunes rêvent d’exil en Pologne ou en URSS." (Libération)

A PROPOS DE L'AUTEUR

Grande figure des Lettres vietnamiennes à l’écriture poétique et subtile, Dạ Ngân est un écrivain dont toute l’œuvre défend la condition de la femme et évoque ses luttes pour s’émanciper pendant la période d’après-guerre, marquée par la dépression matérielle et les bouleversements d’une société vietnamienne en profonde mutation.

EXTRAIT

Il pleuvait sans arrêt. Il n’y avait que vent et pluie, une pluie interminable au point que la Terre entière semblait sombrer peu à peu dans la rivière couleur café au lait. On était en pleine saison des pluies dans ce coin perdu au fin fond du delta du Mékong. Un temps aussi démonté révélait à coup sûr un typhon quelque part au nord. Les habitants de la région le savaient grâce à un don naturel, ils n’avaient pas besoin des nouvelles pour en avoir confirmation. Tiệp entrouvrit la porte, observa le ciel pour mesurer à quel point elle serait trempée si elle sortait tête nue sous la pluie. L’ampoule électrique au bout de la ruelle, à peine suffisante pour éclairer des toilettes, se balançait lentement, péniblement, tandis que le haut-parleur public accroché à un poteau électrique suffoquait comme s’il se noyait. Les eucalyptus alignés le long de la petite rivière en face se courbaient sans pouvoir se redresser ; dans l’obscurité de la rive au loin, les pommiers étoilés d’un verger se balançaient bizarrement comme sur une musique endiablée.

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Veröffentlichungsjahr: 2015

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Chapitre 1

Il pleuvait sans arrêt. Il n’y avait que vent et pluie, une pluie interminable au point que la Terre entière semblait sombrer peu à peu dans la rivière couleur café au lait. On était en pleine saison des pluies dans ce coin perdu au fin fond du delta du Mékong. Un temps aussi démonté révélait à coup sûr un typhon quelque part au nord. Les habitants de la région le savaient grâce à un don naturel, ils n’avaient pas besoin des nouvelles pour en avoir confirmation. Tiệp entrouvrit la porte, observa le ciel pour mesurer à quel point elle serait trempée si elle sortait tête nue sous la pluie. L’ampoule électrique au bout de la ruelle, à peine suffisante pour éclairer des toilettes, se balançait lentement, péniblement, tandis que le haut-parleur public accroché à un poteau électrique suffoquait comme s’il se noyait. Les eucalyptus alignés le long de la petite rivière en face se courbaient sans pouvoir se redresser ; dans l’obscurité de la rive au loin, les pommiers étoilés d’un verger se balançaient bizarrement comme sur une musique endiablée.

— Tu sors sous cette pluie, maman ?

Thu Thi, la fille de Tiệp, âgée de neuf ans, assise sur le petit lit métallique du séjour, leva légèrement son visage. La courbe de ses lèvres ressemblait encore plus nettement à un marron d’eau quand elle était nerveuse et inquiète comme c’était le cas en ce moment. À côté d’elle, son frère de six ans tendait ses deux mains à travers la fenêtre, recueillant de l’eau de pluie qui lui ruisselait jusqu’aux coudes ; quand sa mère et sa sœur ne faisaient pas attention, il remplissait le creux de ses mains à ras bord, lapait l’eau puis se retournait en souriant à pleines dents.

Tiệp enfila son imperméable, un cadeau de sa sœur Nghĩa, un vêtement sur mesure, un manteau dans un style très sophistiqué comprenant une épaisse doublure de caoutchouc et, sur l’endroit, un tissu parsemé de chrysanthèmes blancs avec de drôles de boutons recouverts de guipure. Le jour où sa sœur lui avait offert l’imperméable, elle avait su tout de suite qu’elle l’aimerait tout particulièrement. Il venait de Nghĩa, avait été choisi spécialement pour elle, était très robuste et pourrait résister à l’usure, chose éminemment appréciable en ces temps difficiles où il fallait attendre son tour pour avoir ne serait-ce qu’une toute petite bobine de fil. Ce jour-là, Tiệp avait immédiatement enfilé le vêtement et virevolté avec bonheur devant l’armoire à glace de la chambre de 7 m2 de sa sœur : « Je suis sûre que cet imperméable sera encore en parfait état quand je le transmettrai à Thu Thi. » Puis les deux sœurs s’étaient assises un long moment, abattues. Oubliées leur tendre enfance et leur nostalgie du coin de terre de leurs ancêtres, oubliées leur jeunesse et leur folle espérance après la victoire de 1975 ; tout cela avait été remplacé par la douleur et le désarroi de ne pas comprendre pourquoi la situation s’était dégradée à ce point. Ce jour-là, où les deux sœurs assises au bord du lit se plaignaient de tous leurs maux, Tiệp était encore la petite sœur facile à comprendre, elle n’était pas encore devenue « la honte de la famille » et Nghĩa n’avait pas à se composer une attitude en sa présence.

— Il y a un papier dans la poche de l’imperméable. Fais attention, maman, sinon il sera complètement trempé en peu de temps ! intervint à nouveau Thu Thi, cherchant à savoir si sa mère avait l’intention de sortir malgré le temps.

Tiệp noua étroitement les deux lanières de sa capuche imperméable en forme de feuille de lotus, rehaussa son col :

— Je compte sur toi pour garder la maison et pour prendre bien soin de ton frère, c’est important, tu m’entends ?

L’enfant pinça les lèvres et acquiesça. Elle fermerait soigneusement la fenêtre, verrouillerait la maison de l’intérieur et mettrait la clé autour de son cou. Elle installerait son frère devant la télé et l’éventerait pour chasser les moustiques. Elle allumerait la lumière et descendrait en courant prendre un morceau de bois à la cuisine pour frapper le groin de leurs deux cochons si, comme à leur habitude, ils démolissaient la paroi de leur enclos. Elle ne s’inquiétait ni pour elle ni pour son frère, elle avait l’habitude que sa mère s’absente pour aller au travail ou pour se rendre tard le soir à des réunions ou chez des amis. Elle pressentait qu’une chose terrible allait arriver à sa mère et qu’elle y serait impliquée. Elle était inquiète mais, connaissant le caractère de sa mère, elle n’ajouta rien. Son visage prit un aspect résigné et complice.

Tiệp sortit lentement le vélo, hésitant un peu sur le seuil de la maison. La tempête faisait bien les choses en l’obligeant à se transformer de pied en cap. Ainsi accoutrée, se pressant sous cet imperméable et cette capuche, personne ne pourrait reconnaître en elle Tiệp, cette femme « de piètre renommée ». Il ne lui fallait que quinze minutes pour arriver à la poste de la ville, elle ne voulait pas s’exposer longtemps aux regards et risquer qu’on la reconnaisse. Elle entendit sa fille fermer le loquet de la fenêtre, sa voix faire patienter son frère entre deux pommes de terre cuites sous la cendre : « Attends-moi, je cours à la cuisine retirer une autre pomme de terre des cendres. » Elle entendit la télé de marque soviétique démarrer le programme en langue khmère précédant les actualités régionales.

La pluie l’obligeait à s’essuyer le visage pendant qu’elle pédalait. Le cocotier sur la butte dominant le pont Cái Bấn agitait sa tête comme un homme ivre, à l’endroit même où Đính lui avait dit s’être posté des jours et des nuits d’affilée pour voir si elle ou Thu Thi apparaîtrait comme par miracle. La grande rue reliant le pont au quartier administratif de la ville s’allongeait en miroitant sous les deux rangées d’hopéas1 hérités de la période coloniale française. Quelques cyclos circulaient en sens inverse, leurs vieilles bâches claquant au vent, leurs conducteurs enveloppés dans des cirés en caoutchouc ne montrant que leurs jambes maigres et dures. Định Bảo était submergée par la pluie mais, contrairement aux localités voisines, elle n’avait encore jamais été inondée par le fleuve Hậu grâce à un emplacement privilégié dont elle était si fière. La renommée de la cité datait de la période de l’empereur Dực Tông, plus préoccupé par la poésie que par la direction du pays2. En voyant le fleuve Hậu pour la première fois, Đính avait immédiatement compris pourquoi « nos ancêtres s’étaient battus et avaient versé leur sang pour lui ». Il comparait Tiệp à un épi de maïs comme il en pousse sur cette rive, simple, généreux et sincère au-delà des mots. Tiệp pédalait, absorbée par ses pensées, sentant le fossé entre elle et sa famille se creuser et l’étau de fer du parti se resserrer autour d’elle, se faisant plus précis, intense, rude, atroce.

La poste de la ville était l’une de ces quelques maisons d’architecture française restées en bon état, peinte d’une couleur jaune très vif avec un dôme et un toit de tuiles. Elle avait été restaurée à temps par les nouvelles autorités. Tiệp cadenassa soigneusement son vélo à l’intérieur du mur d’enceinte, courut vers le perron, ôta son imperméable et ressortit l’accrocher à son vélo pour avoir les mains libres. Parmi les clients qui venaient d’arriver, certains rangeaient avec soin leur parapluie sous le portique dont la marque japonaise montrait ostensiblement leur statut en ville. Ils venaient faire la queue, probablement pour récupérer des paquets de marchandises envoyés de pays qualifiés par les gens que Tiệp fréquentait de « pays d’opulence et du chacun pour soi ». Elle parcourut du regard les rangées de bancs de bois pareils à ceux d’une gare et les pots de colle sales sur les comptoirs en granit ; elle essayait de voir discrètement si elle connaissait quelqu’un dans la salle d’attente, même si elle se doutait qu’aucune de ses relations n’irait à la poste dans la nuit et la tempête. En cherchant un endroit approprié pour patienter, Tiệp surprit son image dans un miroir mural tacheté qui datait de la période coloniale : des cheveux courts et humides avec une coupe au bol rendaient son visage plus anguleux, plus sévère, une chemise couleur lie-de-vin accentuait la pâleur de son visage famélique, un pantalon noir de style occidental légèrement évasé, si trempé qu’il s’affaissait à la taille sur ses hanches osseuses. Trente ans, trente-huit kilos, elle n’avait que la peau sur les os. Tuyên, son mari, l’encourageait constamment à prendre du poids ; l’« autre », celui pour qui elle avait eu un coup de foudre, avait été stupéfait par la proéminence des os de son bassin après l’avoir dénudée comme on dépèce un lapin et Đính, lui, l’avait serrée dans ses bras en lui murmurant : « Et dire que dans ma jeunesse, je pensais que seule la beauté était un don du ciel, avait de l’importance et que le caractère, lui, pouvait s’acquérir ! » Elle avait compris immédiatement à ces mots que sa femme devait être belle, sûrement très belle, plus belle qu’elle.

La montre Zaria de fabrication soviétique à son poignet s’était subitement arrêtée à cause de la pluie. Tiệp jeta un regard vers l’antique horloge à balancier accrochée au mur, anxieuse comme un prisonnier avant de passer à l’interrogatoire. Elle tenait à la main une convocation jaune paille roulée comme une cigarette, parfaitement sèche grâce à l’imperméable de Nghĩa et à ses poches à rabat. Le pli postal, rectangulaire, pas plus grand qu’un mouchoir de poche, était arrivé un jour où il n’y avait qu’elle et son amie Hiếu Trinh au bureau. Đính et elle avaient la chance d’avoir des amis à qui parler et se confier : « Nous avons notre morale et nous sommes sincères, c’est pourquoi le ciel nous considère avec compassion et nous vient en aide. » L’enveloppe de la convocation n’était pas cachetée mais le chef du bureau du courrier ne s’était pas montré curieux, son contenu avait gardé son secret. Tiệp se tenait debout près de son comptoir, le regard rivé sur le document. Sans Đính vivant à des milliers de kilomètres d’elle, elle n’aurait jamais découvert cette possibilité de donner un rendez-vous téléphonique à quelqu’un à la poste centrale. Le visage de Tiệp avait été marqué par la surprise devant le caractère inhabituel de la convocation. Hiếu Trinh, avec un clin d’œil, avait glissé en souriant : « Un autre amoureux ? Tu n’as pas peur de te lancer dans une nouvelle histoire ? »

Un vieil homme de petite taille, essoufflé, se dirigea lentement vers le comptoir où se trouvait le combiné. La postière d’âge mûr, le visage légèrement grêlé, les cheveux naturellement frisés tombant comme des barbes de maïs et un nez comiquement posé, effleura du regard l’avis qu’elle tenait à contrecœur dans ses mains jaunâtres :

— Qui vous a donné rendez-vous ? questionna sans ménagement la mégère avec un accent du Nord.

Le vieillard se renfrogna :

— C’est mon enfant. Je suis âgé, qui d’autre qu’un de mes enfants pourrait vouloir me joindre au téléphone ?

— Vous avez de la chance que votre famille habite Nha Trang et pas plus loin, avec ce temps nous n’aurions pas pu vous garantir la connexion !

— Cela veut dire que vous allez pouvoir me mettre en ligne, camarade ?

— Pas de camarade avec moi, cela n’arrange rien ! La tempête est épouvantable !

La femme se retourna pour regarder l’horloge et demanda à l’homme d’attendre. Finalement la sonnerie retentit longuement, la connexion était établie. Tiệp regarda fixement dans leur direction, se rendant soudain compte que les clients devaient parler au téléphone devant la postière, comme sous son contrôle. La personne à l’autre bout de la ligne à Nha Trang devait être la belle-fille du vieil homme, elle avait apparemment besoin d’argent pour se sortir de difficultés. Tiệp pensa à la vague humaine de boat-people fuyant en bateau ; l’air embarrassé et malheureux du vieillard sembla confirmer cette hypothèse. Quelle terrible perspective l’attendait ! Dans un moment, elle aussi tremblerait, debout exactement au même endroit que le vieil homme ; elle discuterait avec son amant au milieu de la salle d’attente, à proximité de la postière, sous son regard, son contrôle, se sentirait fautive en raccrochant comme si elle avait commis un crime ! Eh bien tant pis, elle surmonterait sa peur. Elle avait pris son parti, souhaitant seulement que la tempête ne leur joue pas de mauvais tour à Đính et à elle.

Une femme du même âge que Tiệp entra, les cheveux complètement trempés. Elle parlait avec l’accent de Huế. La postière l’apostropha avec un regard sévère :

— Quelle allure elle a, celle-là ! À quoi bon appeler Huế par ce temps ?

— S’il vous plaît, madame, aidez-moi, voici le numéro de mon frère.

— Un monsieur, probablement ? Un monsieur qui n’appelle pas et qui vous laisse sortir sous cette tempête ?

— M’appeler ? Mais je n’ai pas de téléphone ! Madame, ma mère est loin, elle est gravement malade, je voudrais avoir de ses nouvelles et savoir si je dois m’organiser pour me rendre auprès d’elle.

— Pourquoi n’habitez-vous pas là-bas avec votre mère plutôt qu’ici où vous êtes si éloignée ?

La femme répondit au bord des larmes :

— Madame, s’il vous plaît, combien coûte la communication ? Peu importe le prix, je le paierai.

« Elle se croit où, celle-là ? » La postière fit semblant d’appuyer sur les touches de l’appareil. « Vous croyez certainement que si je vous aide, je mettrai l’argent dans ma poche ? »

— Cette communication est très importante, madame. Mon frère m’a promis de chercher à me joindre en cas de besoin mais j’ai peur qu’il ne soit trop tard. Vous savez que pour aller d’ici à Huê, nous devons, mon mari et moi, nous rendre à Sài Gòn, nous débrouiller pour manger et dormir sur place, guetter, faire une queue interminable pour acheter un billet de train, un vrai calvaire !

La postière lui jeta un regard sévère :

— Je vous l’ai dit, si vous continuez à quémander, j’appelle la sécurité ! Allez au comptoir des télégrammes pour en envoyer un, un point, c’est tout. Au suivant !

Les lèvres livides, la cliente fit demi-tour :

— Tout le monde cherche à se faire parachuter ici sur les meilleurs postes, mais il n’y en a pas un seul à savoir faire le travail !

Tiệp alla jusqu’à la femme :

— Vous ne pouvez pas demander à utiliser le téléphone de votre travail plutôt que de venir ici subir ces horreurs ?

— Nous avions déjà pris un congé et quitté notre travail. Nous nous préparions à faire le voyage quand j’ai eu une sorte de prémonition me poussant à venir ici téléphoner. Qui aurait pu imaginer que j’aurais été accueillie ainsi comme une pestiférée !

Tiệp avança, se trouva en face de la postière, tendue comme une coupable qui n’a pas encore préparé d’arguments pour sa défense. Par chance, à nouveau la chance, la femme avait sorti de sous le comptoir un épi de maïs bouilli, de ce maïs réputé du fleuve Hậu, si souvent vanté par Đính. La femme lorgna en silence la convocation au rendez-vous téléphonique, se tourna vers l’horloge, soupira tout en continuant de mastiquer avec application :

— Nous sommes prêts pour notre rendez-vous, nous n’avons plus qu’à attendre la sonnerie du téléphone, mais avec ce temps pourri c’est sans espoir.

Tiệp regardait fixement le vieux combiné noir luisant de taches de sueur et son cadran avec les touches rondes et blanches. À dix-neuf heures précises la sonnerie retentit, déchirante comme un glas l’appelant à monter à l’échafaud. La postière se hâta d’avaler la bouchée qu’elle mastiquait :

— Allô, allô… oui… La personne qui attend est bien Mỹ Tiệp, Lê Thị Mỹ Tiệp… Oui, j’entends très bien, très distinctement… Le client à l’autre bout, il est où ? Allô, c’est à vous… Zut, dites allô à la fin… Mais c’est infernal !

Tiệp eut soudain l’impression que tout ce qui l’entourait avait disparu, ou plutôt l’impression d’émerger d’une oasis et de flotter loin de tout, plongée dans un isolement délicieux. Les deux coudes appuyés sur le comptoir, elle se fichait de tout. Elle se fichait du ciel, de la Terre, elle se fichait de la tempête, elle se fichait de l’étau de fer du parti et du qu’en dira-t-on, elle se fichait de la postière et du bruit de sa bouche mastiquant du maïs. La voix de Đính, hésitante un moment, s’affermit ensuite, comme libérée. Une voix jeune, sonore, frémissante de joie. Il parla de ses pensées pour elle, de leur éloignement, de leurs lettres, d’espérance, de Providence, il parla de la tempête, de beaucoup de choses pêle-mêle. Il était en train de faire « une enquête sur le terrain » hors de Hà Nội3 ; une postière non dépourvue de charme l’avait connecté sur un canal de communications urgentes réservé à l’administration. Il pensait à elle comme un fou, la supplia de l’attendre en lui remontant le moral, lui demanda d’avoir confiance dans la force du sentiment qui les liait. Tiệp avait totalement oublié ce qui l’entourait. Elle balançait son corps comme si Đính se trouvait devant elle. Un flot d’émotions la parcourut des pieds à la tête, lui traversa le cœur puis se répandit, déborda, envahit tout son être. Sans la vue soudaine de quelques morceaux de maïs sur le bord des lèvres acrimonieuses de la postière, elle aurait oublié le lieu et l’heure. Elle ne désirait qu’une chose, que ces instants durent longtemps, à jamais.

Brusquement, la ligne à l’autre bout devint muette. Tiệp, affolée, regarda le combiné un long moment, impuissante, avant d’éclater en sanglots ininterrompus. Elle raccrocha et sortit, indifférente à ce que la postière pouvait bien penser. La seule chose qui comptait était qu’ils avaient, Đính et elle, pu se dire ce qu’ils avaient à se dire. Elle était envahie par un sentiment de doux soulagement, d’agréable réconfort.

1. Hopéas : grand arbre au tronc noir de 20 à 30 m de haut. Son bois, de couleur rougeâtre, est utilisé dans la construction ou dans la fabrication de meubles.

2. D’où la défaite devant les Français (1858-1861) et la cession de la province qui fut suivie par d’autres cessions. Les provinces cédées devinrent formellement la colonie française de Cochinchine.

3. Capitale du Viêt Nam, située au nord du pays, séparée de Sài Gòn de 1 700 km.

Chapitre 2

Il faisait encore nuit. C’était le moment pénible où l’on résiste de toutes ses forces à s’arracher à ses rêves. Tiệp le vivait chaque fois qu’elle se préparait à quitter le village de Vịnh. Tiệp y allait deux ou trois fois par an rejoindre sa famille malgré le trajet que cela représentait. Le voyage en bus de la ville au village de Điệp Vàng prenait déjà presque un jour. Il fallait ajouter, quand Hoài ne venait pas la chercher, environ deux heures de ferry jusqu’à Vịnh. Là, si elle ne réussissait pas à se faire prendre en stop par une autre embarcation pour arriver à destination, il fallait se résigner à marcher encore dix kilomètres et traverser des ponts de singe avant d’atteindre la maison familiale. L’anniversaire du décès du grand-père se situe au cours du deuxième mois lunaire, période où le ciel est serein, la pluie a cessé, le temps s’améliore. Tandis que l’anniversaire du décès du père a lieu pendant le septième mois, en pleine saison des pluies, rendant redoutable pour Tiệp et ses enfants cette marche sur les chemins de terre. Mais une fois allongée sous la moustiquaire odorante dans la maison avec sa mère, sa tante et ses sœurs, elle se sentait récompensée de ses efforts. Le murmure des jacinthes d’eau sur la rivière Cái, le bruit des rames d’une barque glissant sur l’eau comme dans un rêve, le soupir des feuilles des palmiers nipas frémissant au loin, le battement éternel des cloisons de bambou… Tous ces sons se mélangeaient de façon mélancolique, infiniment agréable.

L’année dernière, Năm Trường, mobilisé à la frontière cambodgienne4, n’avait pas pu assister à la commémoration de la mort de leur père. La famille l’avait évidemment excusé. En revanche, elle avait considéré que Tiệp, absente elle aussi, « n’avait pas eu l’impudeur de se présenter à la maison ». Nghĩa, compatissante, le lui avait rapporté d’un air désolé. Cette année, Trường était absent, toujours pour la même légitime, noble et impérieuse raison ; Nghĩa de son côté était empêchée par la préparation de son examen de fin d’études. Tiệp était la seule des trois enfants vivant en ville à pouvoir les représenter à cette cérémonie, ce qui l’obligeait à affronter sa famille en position de brebis galeuse. Elle s’y était résignée pour respecter le culte des ancêtres et pour récupérer ses enfants. Hoài était venue les chercher l’été dernier chez elle pour les emmener « se refaire une santé » à la campagne ; en fait pour leur donner le temps, à elle et à Tuyên, de « réfléchir à leur drame », pour parler comme ses amis écrivains.

Comme après chacune de ces commémorations, Hoài se préparait à raccompagner en barque Tiệp et ses enfants à la ville. Comme à chaque fois, sa mère s’était réveillée la première pour allumer le feu, écoper pieds nus l’eau de la barque, se démener à droite et à gauche comme si elle s’était juré de se comporter ainsi toute sa vie. Tiệp restait allongée, silencieuse, sous la moustiquaire, écoutant attentivement sa mère. Âgée d’environ soixante ans, elle marchait plus lentement, ses pieds butaient de temps en temps sur les aspérités en « écailles de dragon » du sol. Tiệp devinait, à l’odeur douceâtre du bois de cocotier brûlant dans la cuisine et au froissement de sacs, que sa mère était en train de lui préparer des provisions à emporter.

Hoài sortit de la chambre. La quarantaine à peine dépassée, elle avait déjà vécu une dizaine d’années de veuvage. Elle avait en permanence un air absorbé, tendu et douloureux lors de ses déplacements dans la maison ou en dehors. Elle posa une lampe sur la table ronde fissurée de la cuisine, près du lit à moustiquaire où dormaient Tiệp et ses enfants, une lampe-cheminée comme celles d’autrefois. Tiệp, chaque soir à la tombée du jour, devait les nettoyer en frottant la fumée du verre à l’aide d’un goupillon. Du temps où les relations étaient bonnes entre elles, Hoài venait sous la moustiquaire et Tiệp se poussait pour lui faire de la place près d’elle. Fusaient alors les causeries, les échanges, les confidences, les conseils en tous genres. Aujourd’hui, la situation était très différente ; la jeune sœur avait commis une faute difficilement pardonnable. Hoài se contenta de poser la lampe, d’en hausser la flamme pour la prévenir de sa présence. « Pour les filles de ton âge, la première chose à faire le matin en se levant est de se peigner », avait-elle enseigné, dès leur plus jeune âge, à ses jeunes sœurs. Elle était le bras droit de tante Ràng et avait reçu d’elle la mission de les éduquer. Tiệp aimait beaucoup la manière dont Hoài se coiffait. Elle commençait toujours par peigner ses cheveux postiches, les mouillait d’huile de noix de coco et les plaçait sur le côté. Puis elle coiffait ses propres cheveux très clairsemés et enfonçait une épingle en forme de feuille, dessinant une longue raie bien visible au-dessus des oreilles. Au moment de rassembler ses cheveux en chignon, ses deux bras souples, solennels, s’activaient adroitement comme dans un rite matinal. Ce matin-là, son regard ne quittait pas la flamme de la lampe ; la mine allongée et renfrognée, elle s’affairait à se peigner, à ajuster son chignon avec brusquerie comme pour montrer son mécontentement. Elle dit en se raclant la gorge :

— Es-tu réveillée ? Viens nous raconter, à tante Ràng et à moi-même, où tu en es avec ton mari. Ces derniers jours pendant la fête, il y avait beaucoup de monde, nous n’avons pas pu trouver un moment de libre pour t’écouter.

Tiệp resta allongée. Elle regardait la grande silhouette de Hoài à côté du lit avec son chignon sur la nuque, apparaissant puis disparaissant de son champ de vision dans ses va-et-vient pour nettoyer le dessus de la table qui sentait encore fortement la saumure de poisson. Thu Thi se redressa sur le lit, passa au-dessus de son frère pour glisser à l’oreille de sa mère :

— Maman, tu es écrivain et journaliste, pourtant tante Hoài te parle mal, avec un ton accusateur. Pourquoi tu ne t’en vas pas ? J’aurais pensé que tu l’aurais fait. Décidément on ne pardonne pas facilement dans notre famille, n’est-ce pas maman ?

Tiệp lui fit signe de retourner à sa place. Elle se mit les mains sur le front, comme une autruche pourchassée cache sa tête dans le sable. La veille il avait plu jour et nuit, ce matin les gouttes frappaient de manière discontinue la gouttière en tôle à l’angle de la maison et ce crépitement suffisait à la pousser à fléchir, capituler, renoncer à tous ses espoirs de se réconcilier avec sa famille. Elle et ses proches vivaient dans deux mondes séparés. Dans le leur, on ne connaissait ni Le Premier cercle, ni Le Don paisible, ni L’Amant, ni Robinson Crusoé, ni Les Misérables. Dans le sien, il y avait ses livres, ses stylos, ses déplacements et ses désirs. Parfois, comme en ce moment, elle trouvait son travail d’écrivain bizarre, ses réflexions stériles, les choses la rendant malheureuse ou lui faisant envie, vaines. Les femmes de son entourage savaient tirer un meilleur parti de leur vie. Elles ne se préoccupaient que de hiérarchie et d’ordre, elles respectaient les quatre vertus traditionnelles : amour du travail, correction du maintien, réserve dans la parole et dignité dans la conduite. Elles ne recherchaient que la tranquillité et le confort, celle qui était cadre devait faire honneur à ses proches en grimpant dans la hiérarchie, celle qui était dans l’agriculture devait être rude au travail et exceller dans le culte des ancêtres. Ses articles de journaux pouvaient à la rigueur être compris par les siens, mais la littérature qu’elle peinait à produire pendant des nuits entières ne suscitait que des réserves. Pour eux, c’était un art sans règle formelle, non-rémunérateur ; à tout bien considérer, une chose insignifiante et sans importance.

Tante Ràng, la sœur benjamine de son père, tante Ràng aujourd’hui chef de la famille, tante Ràng l’incommensurable, était sans doute réveillée depuis longtemps. Elle descendit à grands pas de la pièce où se trouvait l’autel des ancêtres, tenant à la main un plateau de bétel en aluminium, vêtue d’un caraco clair sous une veste à amples manches d’un blanc délavé. Elle avait l’air abattu à cause de la tempête, par habitude aussi. Son apparente lassitude était renforcée par un châle à rayures rouges et blanches tombant sur sa poitrine. Tiệp allait devoir sortir du lit pour subir la confrontation annoncée. Le visage carré de sa tante, dont le sien était une copie conforme, avec des sourcils froncés sous un front déterminé, dur et lumineux, révélait sa profonde tristesse. Thu Thi se souleva pour voir si sa mère avait bougé ; constatant que non, elle se recoucha, allongeant ses jambes, les agitant nerveusement.

— Où est Mỹ ? demanda tante Ràng en faisant crisser la chique de bétel dans sa bouche.

— Mỹ, dis à ta mère de nous rejoindre pour nous dire si ces mois d’été où nous avons accueilli leurs deux enfants ont permis à Tiệp et à son époux de se réconcilier. Monte un instant, grande sœur Ba ! Hoài, assieds-toi ! Ba, tu as préparé beaucoup trop de choses à emporter, tout ça pour cette espèce de dévergondée. C’est se donner du mal pour rien !

Tiệp se redressa d’un bond et rabattit la moustiquaire. Droiture, justice, rigueur : tels étaient les principes moraux que s’évertuait à enseigner tante Ràng avec la conviction d’un chef religieux. Pourtant elle avait piqué une terrible colère en apprenant que Tiệp avait dit à Tuyên qu’il existait quelqu’un d’autre dans sa vie et lui avait proposé de divorcer. Comme d’habitude, la mère de Tiệp n’avait pas réagi tout de suite aux « ordres » de sa belle-sœur, pour elle rien ne justifiait qu’elle lui obéisse au doigt et à l’œil. N’était-ce pas suffisant que ses propres enfants le fassent ? Mais consciente que cette fois, sa belle-sœur avait raison de se montrer aussi autoritaire afin de conseiller au mieux sa fille et l’aider à se sortir d’un mauvais pas, elle répondit de la cuisine :

— Je viens de leur rendre visite en ville il y a quelques jours, juste avant que Tiệp n’arrive ici. Ils se parlaient normalement, se disant chéri par-ci, chérie par-là.

Tiệp eut envie d’éclater de rire, elle imaginait les veines proéminentes du cou de sa mère malgré ses efforts pour adoucir sa voix. Sa mère était un bourreau de travail. Elle parlait peu, généralement d’une voix forte ce qui faisait curieusement saillir de nombreuses veines de son cou, particulièrement quand elle s’adressait à tante Ràng. Au fond d’elle-même, elle avait toujours ressenti une profonde animosité envers sa belle-sœur. Son mari avait confié à sa sœur le pouvoir d’éduquer ses propres enfants, la reléguant, elle, son épouse, au rôle de mère porteuse.

— Tu les as vus se coucher ensemble ou séparément ? demanda Ràng à sa belle-sœur.

La question, ridicule, correspondait bien à l’atmosphère ambiante d’un tribunal avec une accusée temporisant avant de se présenter à la barre.

— Il y a deux lits chez eux. J’ai pris celui du salon, eux celui de leur chambre où ils ont dormi ensemble. Quant à dire s’ils se sont réconciliés ou pas, personne ne peut le savoir !

Tiệp rectifia sa tunique et ses cheveux. À nouveau, elle aurait voulu être morte, disparaître dans les airs ou sous terre pour ne pas entendre ses proches débattre afin de savoir si elle avait déjà couché avec « cette autre personne », si elle et Tuyên étaient encore ensemble ou séparés. Mỹ, la benjamine, se dépêcha de sortir de sa chambre en y laissant sa petite fille et Hớn, le fils de Hoài, pour qu’ils ne gênent pas les grandes personnes pendant l’interrogatoire de leur tante à scandales. Elle souleva la moustiquaire, donna à sa sœur Tiệp un peigne et se penchant à l’intérieur, elle secoua sa nièce :

— Thu Thi ! Réveille ton frère pour qu’il se prépare. Il fait presque jour, vous devez manger et vous habiller, ma chérie !

Nghĩa était secourable, une vraie bouée de sauvetage. En revanche Mỹ aurait à peine osé offrir à Tiệp un peu d’eau dans ce désert en pleine tourmente.

Du portique d’entrée où elle était en train de chercher une aiguille et un fil en nylon pour réparer les lanières des sandales en plastique de son neveu Vĩnh Chuyên, Hoài s’emporta :

— Pourquoi réveiller si tôt les petits, on dirait que tu ne veux pas laisser les grandes personnes discuter tranquillement ?

Mỹ, la benjamine, se replia vers la cuisine :

— Maman, tante Ràng t’a dit de la rejoindre, il faut y aller. Évite de traîner, tu vas créer d’autres histoires !

La mère de Tiệp grommela quelques mots mais ne bougea pas pour autant. Sortant de la moustiquaire et s’asseyant sur le lit, les jambes ballantes, Tiệp protesta :

— Si vous continuez, tante Ràng et Hoài, à me ressortir cette vieille histoire, à me harceler sans cesse, jamais plus je n’oserai me montrer ici !

Hoài, saisissant l’occasion, glapit :

— Tu as vu, tante Ràng ? Elle a commis une faute et pour peu qu’on lui en parle, elle menace de ne plus participer au culte des ancêtres !

Tante Ràng toussota à plusieurs reprises ; son toussotement était là, comme un sifflet dans la bouche d’un policier, pour manifester sa présence ou pour la rendre plus déterminante :

— Je ne considère pas du tout que ce soit une histoire ancienne, mon enfant ! Peut-être bien qu’elle a eu lieu dans le passé, elle t’a déjà occasionné beaucoup de difficultés, tu en as plus qu’assez. Mais je ne sais toujours pas si vous vous êtes réconciliés ou pas. Je veux l’entendre de ta propre bouche. Ce que rapporte ta mère est trop vague.

— Certaines ont du mal à trouver un mari, tandis que Tiệp, elle, a un mari doux, généreux, sa vie est un long fleuve tranquille et cela ne lui suffit pas. Elle ne se satisfait pas de son pré carré, elle regarde ailleurs !

Ces phrases, Hoài les rabâche hargneusement, depuis la révélation de son aventure avec « l’autre », Tiệp les connaissait par cœur.

Tiệp, assise, promenait tour à tour son regard de la lampe à sa tante puis à sa grande sœur, un regard navré extrêmement malheureux. Elle était entourée de veuves. Sa tante était veuve, comme sa mère et sa sœur aînée, même sa sœur benjamine était veuve. Avoir devant soi ces quatre miroirs conduit inévitablement à oublier sa jeunesse, ses rêves, à se persuader qu’il n’y a pas plus grand malheur que le veuvage. Elle baissa le ton :

— Je le reconnais, j’ai déshonoré la famille mais ces derniers mois j’ai vraiment essayé de me réconcilier avec Tuyên.

Tante Ràng frappa violemment le plateau de bétel de son couteau à couper les noix d’arec.

— Tu dois changer complètement de comportement, ne pas te contenter d’essayer. À chaque fois que quelqu’un a cherché à te modérer, tu ne l’as pas écouté. Maintenant, que le bois soit sec ou pourri, il faut réagir et le brûler, l’honneur de la famille l’exige !

Hoài s’énervait avec le fil, elle pencha son corps tout près de la lampe ovale éclairant son visage. Les veines de son front étaient gonflées comme chaque fois qu’elle se battait contre quelque chose :

— Je lui demande de changer de comportement pour ses deux enfants, dit-elle, pas du tout pour l’honneur de la famille. Pour ça, nous n’avons pas besoin d’elle !

La mère de Tiệp cria de la cuisine :

— Mais grands dieux, cela ne te suffit donc pas que notre famille regorge d’orphelins privés de père pour que tu veuilles divorcer et plonger tes enfants dans la misère ?

— Invoquer les dieux résout-il quelque chose, grande sœur Ba ? intervint tante Ràng d’un ton acerbe. Je t’ai invitée à nous rejoindre pour nous aider à la conseiller mais tu ne le veux pas. Quant à ce que dit Hoài, je trouve cela très choquant. Comment ne pas penser à notre réputation ? Essayez d’imaginer un peu si votre grand-père, votre père, votre tante ne s’étaient pas sacrifiés, en seriez-vous là aujourd’hui ?

— Pour conserver une bonne réputation, il faut selon moi être fidèle, dévouée à son mari, répondit Hoài. Ton exigence de respectabilité est trop élevée, elle va au-delà de ce que je peux supporter et assurer. Je n’y vois que souffrance et désagrément.

La discussion avait dévié vers un problème différent, plus vital que celui de Tiệp. Tante Ràng jeta vivement le couteau sur la table, mit ses deux poings sur les hanches ; foudroyant Hoài du regard, elle lui lança :

— Avec ton attitude aigrie, comment veux-tu que tout n’aille pas de travers dans cette famille ?

Hoài se mit à sangloter ; verser des larmes à la demande était l’une des ruses qu’elle avait conservées avec l’âge.

— Je ne suis pas aigrie, il y a seulement que je n’aime pas la guerre et je n’aime pas que la réputation de notre famille soit entachée !

Tiệp se leva, passa devant sa sœur et sortit dans la cour. Après ces derniers jours de pluie, le temps s’était adouci, il était devenu clair et extrêmement pur. Elle n’était pas soulagée que son histoire personnelle soit reléguée au second rang des préoccupations collectives. Comme chaque fois que la chef et son adjoint se disputaient sur le prix à payer en vies humaines et en souffrances, considéré par tante Ràng comme la juste contribution due au pays, elle ressentait, bien au contraire, une infinie tristesse. Ces mêmes histoires jalonnaient sa vie depuis son enfance. Elle les avait entendues avant qu’elle ne devienne une jeune fille, puis pendant qu’elle était dans la résistance ainsi que plus tard, après la victoire. Ses proches vieillissaient sans sortir de leur monde, sans rien connaître d’autre. Elle n’était pas heureuse, elle était encore jeune. Était-elle trop égoïste et sans cœur pour revendiquer le droit de refaire sa vie en période de paix, de chercher à s’épanouir ? Elle se dirigea droit vers les berges ; elle se rappelait très précisément les fois où, tard dans la nuit, quelques instants après de telles disputes, tante Ràng allait hurler à tue-tête un long moment, elle entendait encore les pas précipités des personnes lui courant après le long du chemin menant à l’embarcadère. Hoài se mettait à pleurer, ses sœurs aussi, sa mère, pleurant également, allait aider ses enfants à retenir tante Ràng pour qu’elle ne se jette pas dans la rivière. Dans la famille de Tiệp, une réputation est fondée sur le sacrifice, ce dont on la croyait incapable, à voir sa lutte farouche pour se libérer de Tuyên. Tiệp avait été malmenée à maintes reprises pour avoir distendu le lien tressé à travers les nombreux sacrifices consentis par plusieurs membres de la famille au cours des cinquante dernières années, à commencer par son père. Il avait offert son atelier de tissage de soie lors de la Semaine de collecte d’or5, devenant ainsi un révolutionnaire modèle alors qu’elle n’était pas encore née.

Elle s’assit sur le bord du pont, puisa de l’eau dans ses mains pour s’asperger le visage. Un silence lourd enveloppait la maison, tante Ràng et sa sœur étaient probablement en train d’échanger leurs idées à son sujet. Elle entendit la voix inquiète de Mỹ demandant à Thu Thi de sortir du lit pour aller voir ce que faisait sa mère au bord de la rivière. Elle entendit les pieds nus de sa fille pataugeant sur le sol trempé.

— Tante Mỹ s’imagine que tu veux te suicider, maman ! dit-elle en s’asseyant à côté de Tiệp.

— T’est-il déjà arrivé de le penser toi aussi ?

L’enfant fit non de la tête. Elle avait le regard d’une très vieille femme, marqué par les souffrances causées par le fiasco du mariage de ses parents. Tiệp entoura les deux minuscules épaules de sa fille. Elle lui montra l’étoile du matin sur l’autre rive au-dessus des feuilles des palmiers nipas, la pluie allait cesser aujourd’hui. Avec de la chance, demain ils pourraient aller au bourg et rentrer chez eux. Ces dernières années, à aucun moment elle n’avait songé à se suicider malgré les pressions, le qu’en dira-t-on et la réprobation de son entourage. Elle se considérait honnête dans ses aspirations, ses enfants grandiraient et s’épanouiraient dans cette honnêteté en dépit de probables souffrances dues à l’absence de leur père.

4. Les faits se situent au début des années 1980, en plein conflit avec le Cambodge (1978-1999).

5. Semaine de collecte lancée à partir du 4 septembre 1945 pour financer la résistance à la colonisation française.

Chapitre 3

Điệp Vàng n’était plus la cité dynamique où, enfant, Tiệp allait au marché en jonque avec sa mère, sa tante ou sa sœur Hoài. Aujourd’hui, comme une jeune fille ayant laissé passer sa chance de se marier, la ville était délaissée, esseulée. Dans le passé, les autorités avaient fait de Điệp Vàng le centre de liaison principal et de commandement entre la quatrième région tactique et la zone d’U Minh. Après 1975, les nouvelles autorités avaient retiré à la ville ce rôle de centre régional, « chaque district devenant sa propre forteresse » en application d’un principe d’autonomie. Les administrations et les magasins d’État avaient chassé les boutiques très animées des Chinois, les détritus avaient remplacé les jonques trépidantes des marchés flottants, et les entrepôts le long du canal Xáng s’étaient transformés en buvettes d’État, bien pratiques pour s’asseoir si ce n’est pour consommer. Les bateaux vendant la soupe hủ tíu6 et tous les véhicules distribuant du jus de canne à sucre tant appréciés de Tiệp avaient disparu, comme frappés par un mauvais sort.

Hoài déposa Tiệp et ses enfants au ferry pour leur « faire économiser le prix du transport des bagages par rapport au car ». Elle fit demi-tour avec sa barque équipée d’un moteur Kole quatre temps, aussi décrépi qu’elle, accosta à l’embarcadère du marché où elle fit des achats, le minimum nécessaire, pour les mères et les jeunes enfants restés à la maison. Tiệp savait que sa sœur prendrait ensuite le temps d’aller chez quelques parents et deux ou trois amies proches. Entre le début et la fin de ses visites, elle aurait juste assez de temps pour arriver à la maison avant la nuit. Hoài était habituée aux bateaux et à l’eau, elle pouvait manœuvrer l’hélice prise dans les pédoncules et les tiges, taillant, mettant en pièce les jacinthes pour dégager l’embarcation comme si elle tenait les rênes d’un cheval, lui faisant franchir les obstacles d’un parcours de compétition. Elle était, comme la cigogne, dans le champ à midi et, comme le héron de nuit, toujours à l’œuvre en pleine obscurité. S’il n’y avait pas eu la guerre, sa sœur aurait été une authentique femme d’intérieur. Le temps passé dans les rizières et dans les champs lui avait donné des cals aux pieds, mais sa vraie passion était de cuisiner de bons petits plats pour régaler ses invités. Elle se comportait avec autorité comme un général en second, uniquement pour répondre à la demande de tante Ràng qui s’était mis en tête de la former à ce rôle et y avait consacré du temps.

Assise à l’avant du bac, Tiệp s’attarda à suivre du regard Hoài s’envoler comme une alouette pour rejoindre le groupe de bateaux au loin et s’y fondre. Une fois de plus, elle se sentait en faute vis-à-vis de sa mère, de sa tante, de sa sœur, mais dès qu’elle fut à bord du bac, elle pensa tout autrement, comme à l’accoutumée. Son humeur basculait toujours ainsi. Elle comparait parfois le lien familial à un nœud coulant glissé en permanence autour de son cou : quand elle était satisfaite de son sort, il la rappelait aux contraintes familiales et, quand elle voulait s’en dégager, il l’enserrait alors encore plus étroitement.

Le canal Xáng Chủ relie la jeune et fragile Điệp Vàng à la ville très animée et débordante de vitalité de Định Bảo. Au cours de ces dernières années de pénurie économique, les bateaux à moteur étaient très rares, remplacés par des barques et des sampans se déplaçant à la rame. Les rares péniches motorisées appartenaient au secteur public de transport, elles allaient livrer via divers affluents du charbon de bois, du riz et des bananes d’U Minh à la ville ou plus loin encore. Dans le vent du matin flottait une odeur de canne à sucre provenant de la sucrerie d’État à côté du marché, dont les cheminées lâchaient dans le ciel de la fumée et des cendres. L’embarcadère du bac était situé à l’écart du marché flottant, à proximité se trouvaient des embarcations avec un toit en bâche et une plaque d’immatriculation, signe distinctif du secteur semi-public. Utilisées comme navettes pour le transport de passagers, elles avaient déposé leurs clients tôt le matin et demeuraient là à les attendre pour le retour, avec des végétaux et des ordures agglutinés autour de l’hélice, signe de la négligence et du désintérêt du personnel. Le ferry desservant le canal, un bateau avec une structure en bois pour abriter les voyageurs, ressemblait à une maison motorisée avec, au milieu, la possibilité d’accrocher un hamac pour tuer le temps. Par le passé, Tiệp avait pris quelques fois ce type de bateau avec tante Ràng pour acheminer les mandarines de leur verger à Sài Gòn. Ce moyen de transport présentait l’avantage de préserver les fruits des chocs et d’être peu coûteux. En ces occasions, allongée sur un banc, Tiệp contemplait dans les moindres détails le paysage, s’endormait paisiblement, se réveillait, se redressait pour à nouveau contempler le paysage puis somnoler, et ce jusqu’à destination. La construction du canal Xáng par les Français avait démarré au début du siècle. Le gouverneur général Paul Doumer aurait mis le pied pour la première fois sur la rive méridionale de la rivière Hậu le jour de l’inauguration du canal et le propriétaire terrien français à l’origine de son projet de construction aurait reçu en récompense une superficie de terres colossale de deux mille cinq cents mẫu7.

Il était plus de neuf heures, Hoài avait fini ses emplettes. Tiệp resta avec ses enfants assise comme enchaînée à ce ferry, le seul et unique à faire le trajet. Les passagers étaient très peu nombreux, ne pesant pas plus que des moustiques par rapport à la capacité d’accueil du navire. Elle ne voyait ni le chef de bord ni sa femme mais elle les entendait s’agiter dans la cabine de pilotage. De temps en temps, la femme éclatait de rire comme si on la chatouillait ; d’autres fois l’homme entrebâillait la porte pour compter les voyageurs et décider s’il devait appareiller ou non. Un vieil homme portant une tunique courte de couleur noire, les cheveux relevés en chignon, serrant de ses deux mains un panier en jonc manifesta son impatience :

— Quelle période nous vivons ! Quelle plaie, ces transports semi-publics ! Le personnel de ce bateau préférerait manifestement rester à quai, vendre son essence au marché noir et prendre du bon temps plutôt que faire son travail.

Deux jeunes gens décharnés en tunique blanche, probablement des étudiants qui avaient choisi de prendre ce ferry pour éviter de faire la queue à la station de cars, échangèrent un regard inquiet en entendant ces propos. Assise près de Tiệp, une vieille femme d’environ soixante-dix ans, toute sèche mais alerte et résistante, les cheveux coupés à la garçonne à la manière des vieilles Chinoises, hocha la tête :

— J’ai déjà pris ce bateau plusieurs fois, je connais ce couple de bateliers. Ils ne quittent jamais la cabine de pilotage pour fricoter ensemble, ils se fichent pas mal des passagers et de leur attente !

— Il n’y a donc pas d’horaire affiché ? s’étonna Tiệp car elle n’avait plus repris le bateau depuis qu’elle avait arrêté d’accompagner tante Ràng il y avait quelques années de cela.

La vieille dame répliqua vivement :

— Autrefois, le service était correct mais il s’est dégradé ces dernières années. Maintenant, il n’y a plus qu’un seul bateau par jour et en plus, il ne part pas à heure fixe !

Le vieil homme au chignon prit du tabac, du papier, et tout en roulant une cigarette, dit d’un ton las :

— Je ne sais pas ce que nos dirigeants fichent mais plus personne ne veut travailler. Partout, dans tous les domaines, on ne cherche plus qu’à magouiller, à tricher.

La vieille dame aux cheveux courts, regardant Tiệp, prit pitié d’elle :

— D’habitude je prends le ferry parce qu’on y a plus de place mais ces deux bateliers sont vraiment trop imprévisibles, on ne peut pas savoir quand on va partir. Prenons ensemble le car, personnellement j’ai une carte prioritaire au titre de veuve de guerre. Et vous ? À vous voir, vous devez être un cadre du parti donc prioritaire vous aussi. Achetons à nous deux quatre billets nous pourrons ainsi voyager confortablement avec vos deux enfants et tous vos bagages.

À ces mots, le vieil homme au chignon sauta le premier sur l’appontement en bois, suivi de près par les deux étudiants. Quelques centaines de mètres séparaient l’embarcadère de la station de cars, Tiệp n’avait pas pu louer de cyclo pour transporter ses paquets ; ces véhicules si pratiques et fréquents en ville n’existaient pas dans ce village du bout du monde. Tiệp demanda à la vieille dame, qui se faisait appeler tante Hai, de surveiller ses deux enfants pendant qu’elle transférait tous les sacs et paquets préparés par sa mère. Il lui fallut trois allers-retours.

Une chaleur humide et étouffante régnait dans la salle d’attente de la station de cars. Le soleil, cruellement chaud pendant la saison des pluies, dardait depuis le matin ses rayons sur le toit en tôle très bas du bâtiment. Sur le sol de ciment, il y avait une table avec des rafraîchissements à proximité des guichets de vente de billets où les gens, sur deux files d’attente, patientaient dans l’odeur d’urine et d’ordures en décomposition. La station était située sur la route provinciale, son accès n’était pas ouvert aux véhicules desservant les marchés voisins, il était réservé aux cars publics et semi-publics à destination de la ville. Bien que petite, la gare routière de Điệp Vàng avait déjà rattrapé les gares de plus grande taille en inconfort, désordre et puanteur. Un bus de cinquante-deux places, moteur en marche, à l’arrêt devant les deux files d’attente, s’offrait à la vue des passagers excités, impatients et prêts à bondir.

S’étant résolue à étaler le bel imperméable offert par Nghĩa sur le sol de la station pour que les deux enfants puissent s’asseoir et surveiller les bagages, Tiệp s’était faufilée dans la queue derrière la vieille dame. Elle lui avait réservé une place en y déposant son sac.

— Mon fils aîné travaille dans la zone militaire. La route pour aller chez lui est vallonnée et sinueuse, c’est pourquoi je ne la fais pas souvent. Pour m’éviter la peine de ce voyage il m’a dit qu’il me cherchait une maison pour que nous soyons près l’un de l’autre.

— Vous n’aurez sûrement pas de mal à en trouver, madame, vous êtes la veuve d’un héros mort pour la patrie pendant la résistance de 1930-19458, surtout si votre fils est officier supérieur comme je le devine ! dit Tiệp pour entretenir la conversation.

La file prioritaire, contrairement à l’autre, évoluait sans cesse. Beaucoup de gens la rejoignaient, étaient servis et la quittaient rapidement. Tiệp parcourut du regard cette file de gens « de la même caste » qu’elle. Les sacs et les paquets volumineux à côté d’eux contenaient certainement tous du riz et de la viande de porc, deux spécialités de Điệp Vàng, faciles à trouver et à acheter. Ces produits convoités étaient souvent confisqués par les représentants de l’administration au seul motif qu’ils étaient de bonne qualité et frais. Tante Hai fit promptement un tas avec la carte de reporter de Tiệp, son ordre de mission et sa propre carte de priorité, elle le glissa à travers l’ouverture du guichet, confiante en sa connaissance des usages de la station. Elle se pencha vers l’employée derrière le guichet :

— S’il vous plaît, un aller simple pour ma fille et moi avec un supplément de bagages pour chacune de nous ? Il faut aussi des tickets pour les deux enfants assis là-bas près de notre tas d’affaires !

L’employée avait un visage épais qui semblait peser mille et un kilos. Elle examina attentivement les documents qu’elle avait en mains, enleva ses lunettes, regarda à travers la grille du guichet pour scruter les deux personnes suspendues à sa décision en retenant leur souffle, avec l’air imbu d’une personne détenant un droit de vie et de mort.

— Mère et fille, et depuis quand ? J’ai d’un côté un ordre de mission autorisant la fille à retourner dans une ville, de l’autre la carte prioritaire de la mère pour une ville différente ! ironisa-t-elle avec son accent du Nord.

La vieille dame se retourna d’un bloc, lançant un regard désespéré à Tiệp. Celle-ci s’avança, penaude comme un étudiant pris en flagrant délit de fraude :

— Je vous en prie, soyez compréhensive, s’il vous plaît. Cette dame m’a vue avec mes deux enfants, encombrée de nombreux bagages. Elle a eu pitié et a voulu m’aider.

— Si chacun à ce guichet prioritaire demande deux tickets comme vous deux, que restera-t-il aux non-prioritaires ? Aller à pied ?

La vieille dame écarta Tiệp, elle se pencha vers l’employée et la mit au défi :

— Pourquoi vous n’allez pas vérifier auprès des clients dans la queue si notre demande pose un problème à qui que ce soit ? Chacun peut voir, là-bas, deux jeunes enfants, et avec eux, une montagne de paquets. Qui aurait le cœur de nous chercher des noises devant ça ? Nous aurions certainement dû acheter nos billets au marché noir comme ces personnes qui, sans faire la queue, disposent de places réservées !

La guichetière repoussa d’une manière ferme et sans appel les papiers des deux fautives, désespérées, et fit signe au client suivant de s’avancer :

— Ou ces deux enfants s’asseyent sur vos genoux ou vous prenez le ferry. Ici, il n’y a bientôt plus de billets !

La vieille dame en colère récupéra les différents papiers et resta plantée près de l’endroit où elle avait été écartée :

— Elle se prend vraiment pour le bon dieu !

Personne n’intervint pour la soutenir, chacun dans la queue craignant de perdre sa place. Tiệp la consola :

— Allons, vous devriez retourner faire la queue acheter un billet pour le premier car au départ, je partirai avec le suivant. Si ce n’est pas possible, je retournerai prendre le ferry.

La vieille dame agita les mains en signe de refus :

— Surtout pas, maintenant je n’irai certainement pas implorer à nouveau son altesse !

— Pourtant il n’est pas honteux de céder à plus puissant que soi, déclara un homme dont la voix résonna distinctement de la file des non-prioritaires.

La vieille dame baissa la voix à l’attention de Tiệp :

— Je m’en veux de vous avoir entraînée ici avec vos enfants et tous vos bagages. Mais vous réussirez peut-être à trouver un billet d’ici à ce soir ?

Et de fait, un car portant une plaque de transport public à destination de la ville fit son apparition et se gara silencieusement à la place du véhicule qui venait de quitter le quai. Soixante kilomètres en car, c’est éreintant, les passagers se précipitèrent pour descendre, renfrognés, fatigués. Parmi eux, Tiệp remarqua un homme ne ressemblant à aucun autre de ce pays perdu. Il avait environ quarante-cinq, quarante-sept ans, de longs cheveux poivre et sel, l’air téméraire, un blouson élimé couleur crème, un pantalon à coupe droite, tout simple, de couleur sombre et des tongs en plastique. À l’épaule, un sac en skaï jaunâtre à la serrure cassée laissait sortir par son ouverture le tuyau d’une pipe à eau en bambou, tel le canon d’une arme. Tout cela conférait à cet homme la « marque de fabrique » d’une autre région, peut-être de Hà Nội. Sous le regard curieux des « locaux », l’homme s’étira béatement, se pencha et regarda avidement autour de lui comme un petit garçon débarquant en terre promise. D’une démarche tranquille, il entra dans la station. Thu Thi et Vĩnh Chuyên en train de jouer à chat, essayant de s’attraper à tour de rôle, butèrent contre l’homme. Ils s’immobilisèrent devant la pipe en bambou comme s’ils avaient heurté fortuitement un être venu d’une autre planète avec une arme étrange. L’homme s’arrêta, leur caressa la tête, laissa Vĩnh Chuyên tâter le tuyau de la pipe en bambou.

— Drôle d’objet, non ? Ton père n’en a pas de pareil ? Avec ça, on peut attraper des anguilles. Les anguilles ici sont peut-être trop grandes, qu’en dis-tu ? Sont-elles aussi grandes que cette pipe ? Je parie que vous êtes frère et sœur et que vous venez de la ville pour passer vos vacances d’été au pays, je me trompe ?

Vĩnh Chuyên continua à palper la pipe à la manière d’une mante religieuse découvrant la main d’un inconnu. Thu Thi glissa un long regard, un sourire au coin des lèvres, vers sa mère. L’homme se tourna vers Tiệp, son visage rond s’éclairant d’un sourire avenant et chaleureux. Elle avait été remarquée, elle lui avait fait impression, Tiệp le sut immédiatement au regard de l’homme. Il se pencha vers Vĩnh Chuyên :

— Tu peux toucher cet objet mais seulement le toucher, si tu le prends pour jouer, il se fâcherait et rejetterait de l’eau puante. Attends, je vais te montrer quelque chose et lui faire fumer du tabac, d’accord ?

La guichetière se leva, se préparant à quitter son comptoir, un trousseau de clés à la main. Elle fut immédiatement arrêtée par l’homme :

— Puis-je vous demander, camarade, pourquoi cette station n’affiche pas les horaires et les tarifs ?

« Il n’a pas froid aux yeux », pensa Tiệp, « il doit être une sorte d’aventurier ou de vagabond. » Sa voix grave aux intonations ardentes montrait une origine du Nghệ Tĩnh avec quelques traces d’accent de Hà Nội.

L’employée, les mains sur les hanches, roulait des yeux furibonds :

— D’où sortez-vous, pour oser me poser ce genre de questions ? dit-elle avec son accent du Nord.

L’homme éclata de rire, imitant son accent :

— J’ai quitté le ciel mais je n’ai pas voulu éviter le sssoleil. Je pensais que dans ce coin avec la mer à l’horizon, je n’aurais pas rencontré le sssoleil mais seulement le soleil.

L’employée, mi-figue, mi-raisin, le visage figé :

— Vous ne m’avez pas rrrépondu, d’où venez-vous, grand frère ?

— Que je sois tombé du ciel ou sorti de terre, cela ne vous concerne pas. Je ne fais que pointer un problème : nous sommes en 1981, vous et votre équipe êtes en charge de la gestion de cette station de cars depuis maintenant cinq ou six ans. La salle d’attente est sous-équipée, en désordre, sans organisation, comme un hall de marché, pourquoi ?

— Je ne vais pas perdre mon temps en bavardages, si vous êtes client à mon guichet vous n’avez qu’à m’attendre, c’est l’heure de mon déjeuner. Si vous êtes non-prioritaire, allez faire la queue de l’autre côté.

L’homme répliqua sèchement :

— J’ai fait la queue toute ma vie, j’en ai l’habitude, cela ne me dérange pas du tout. Je revendique simplement le droit de consulter les horaires sur un panneau d’affichage pour savoir s’il y a des retours dans la journée.

L’employée fit un large signe de la main :

— Nous avons une boîte pour recueillir les commentaires, là-bas, elle est à votre disposition. Entre maintenant et la fin de l’après-midi, le seul car à repartir est celui que vous venez de prendre, décidez-vous et faites la queue.

Cela dit, la femme se dirigea vers le marché. Elle avançait comme si elle passait en revue des troupes, balançant en rythme ses bras trop courts.

Faute d’adversaire, la colère de l’homme « ayant fait la queue toute sa vie » se dégonfla comme une baudruche. Il tourna la tête et son regard s’arrêta à nouveau sur Tiệp comme pour chercher de la sympathie. Gagnées par la panique comme beaucoup de gens en apprenant qu’il n’y avait plus qu’un autre car d’ici le soir, Tiệp et la vieille dame se ruèrent vers leurs bagages. Elle cria à sa fille :

— Thu Thi, surveille ton frère et nos paquets, je vais en porter quelques-uns au ferry où je les laisserai en garde à tante Hai, je reviendrai vers vous pour continuer le transfert.

L’homme s’approcha :

— Il y a donc un ferry ? Voulez-vous que je vous donne un coup de main ?

Tiệp le regarda à la fois amicale et réservée :

— Il n’y a qu’un bateau par jour qui parte pour la ville. Si vous voulez repartir aujourd’hui, ne traînez pas longtemps ici au risque de rater votre car et même de voir pousser sur votre tête des cheveux de vagabond à force d’attendre.

L’homme empoigna les cheveux de sa nuque et tira la langue comme un enfant :

— Vous ne voulez vraiment pas de mon aide ?

Tiệp refusa fermement d’un signe de tête. Saisissant deux sacs, elle emboîta le pas de la vieille dame secourable. Quand elle revint pour un deuxième voyage, l’homme portait deux bagages et derrière lui, Thu Thi et Vĩnh Chuyên en traînaient un autre. Pendant qu’elle se précipitait pour aider les enfants, il descendit rapidement vers le quai avec les deux sacs, les y déposa et avant qu’elle ne puisse le remercier, il se dirigea tranquillement vers le marché, agitant ses larges mains pour la saluer d’un geste galant et séducteur.

6. Hủ tíu : soupe saïgonnaise, une spécialité du Sud-Viêt Nam.

7. Soit plus de mille hectares, un mẫu équivalant approximativement à l’acre (valant en fait 3 600 m2 au nord, 4 970 m2 au centre).

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