Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
"Et si une simple rencontre pouvait tout changer ?" L'amour peut-il tout surmonter ? Rien ne les préparait à ce coup de foudre fulgurant. Et pourtant... Gabriel est un homme blessé et solitaire qui a renoncé à l'amour. Léa, une femme discrète, s'enlisant dans une vie monotone qui ne lui correspond plus. Malgré leurs différences, malgré les obstacles que la vie dresse sur leur route, ils partageront un été magique, un huit clos en dehors du temps. Mais parviendront-ils à surmonter les mensonges, oublier leur peurs et accepter de vivre... enfin ?
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 249
Veröffentlichungsjahr: 2018
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
À mon papa. J’ai puisé ma force dans ton souvenir...
À mon fils. Crois toujours en tes rêves, mon petit cœur d’amour...
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Epilogue
Par une douce soirée d’été, alors que le soleil est bas sur l’horizon, Gabriel se promène tranquillement sur la plage, son chien Eliott à ses côtés.
Ici, tout n’est que quiétude. Face à l’immensité du bleu de l’océan, cette solitude, qui pèse parfois sur le jeune homme, lui semble plus supportable, et même apaisante.
D’ici quelques jours, les premiers vacanciers prendront d’assaut les plages vendéennes, et celle-ci ne sera pas épargnée. Autant savourer pleinement les derniers instants de calme de ce début de saison.
Brusquement, son berger allemand se fige, les oreilles dressées, la truffe en l’air et l’instinct en alerte. Avant que son maître ne comprenne ce qui lui arrive, il se rue en direction des rochers qui bordent la mer en aboyant.
Gabriel s’élance alors à sa poursuite. Il le retrouve fièrement campé sur ses pattes arrière à quelques pas d’une jeune femme. Celle-ci est assise sur le sable fin, les bras autour de ses jambes qu’elle tient repliées contre la poitrine. Son visage, enfoui entre ses genoux, est dissimulé par une longue chevelure dorée.
Le jeune homme félicite son chien d’une tape sur la tête et s’approche lentement lorsque son regard est attiré par une tache rouge pourpre sur le sable.
— Vous êtes blessée ? demande-t-il, inquiet.
L’inconnue sursaute. D’un mouvement de tête, elle fait retomber ses cheveux blonds en cascade dans son dos, dévoilant ainsi un visage à la blancheur semblable à celle du lys, inondé de larmes auxquelles vient se mêler un filet de sang.
— Mais vous saignez !
N’ayant rien d’autre sous la main, il ôte son tee-shirt et s’agenouille auprès de la blessée.
Cette nudité subite fait tressaillir cette dernière. Lorsqu’elle lève vers lui de magnifiques yeux verts en amande pleins de détresse, le cœur de Gabriel manque un battement. À cet instant, un sentiment étrange l’envahit, un sentiment qu’il n’a pas ressenti depuis… des années.
— N’ayez pas peur, je ne vous veux aucun mal. Lui, c’est Eliott et moi, Gabriel. Laissez-moi vous aider.
Il joint le geste à la parole et se met à panser la blessure de l’inconnue au niveau de l’arcade sourcilière.
La jeune femme ne saurait dire pourquoi, mais ce contact provoque instantanément quelque chose en elle… Une sorte de doux papillonnement dans son bas-ventre. Le regard bleu azur du bel inconnu y est sans doute pour quelque chose.
Troublée, elle murmure :
— Léa…
— Pardon ?
— Léa, je m’appelle Léa, reprend-elle avec un timide sourire, révélant deux adorables fossettes à la commissure de ses lèvres.
— Enchanté, Léa. Que vous est-il arrivé ?
— Je me promenais à cheval lorsque quelque chose l’a effrayé. Il s’est cabré, m’a désarçonnée et s’est enfui. En tombant, je me suis cogné la tête. Ma cheville me fait très mal. Et mon portable n’a plus de batterie.
Le jeune homme fronce les sourcils.
— Laissez-moi examiner votre cheville, je suis kiné.
Lorsque Léa détend ses jambes, son visage se crispe aussitôt de douleur. Gabriel s’empare délicatement de la cheville endolorie qu’il se met à palper. La jeune femme ne peut réprimer une plainte, ce qui ne fait que confirmer les craintes du kinésithérapeute.
— Eh bien, je pense qu’il y a une légère fracture. Mieux vaut que je vous emmène à l’hôpital. Ils pourront également suturer votre plaie au visage. Ma voiture n’est pas très loin, j’habite sur la plage. Je vais vous porter jusqu’au parking.
— Non, ça va aller. Je peux marcher, bafouille-t-elle.
Elle tente de se relever seule. Mais à peine s’est-elle redressée qu’elle vacille et, il la rattrape in extremis.
— On ne vous a jamais dit qu’il fallait toujours écouter son médecin ? plaisante-t-il. Allez, laissez-moi faire. Vous me faites confiance ? demande-t-il en plongeant son regard dans le sien.
— Oui…
Elle ne sait comment l’expliquer, mais oui, elle lui fait confiance.
Il glisse alors un bras sous les épaules de Léa, un autre sous ses genoux. Cette dernière n’est pas très grande et aussi légère qu’une plume, il n’éprouve donc aucune difficulté à la soulever du sol. Bien calée contre lui, elle noue deux mains timides autour du cou du jeune homme et se laisse envelopper par les effluves émanant de sa peau.
Quelques minutes plus tard, le jeune kiné installe confortablement Léa sur la banquette arrière de sa voiture et réajuste son pansement de fortune. Il peut dire adieu à son tee-shirt blanc tout neuf, maintenant maculé de sang. Il fait ensuite grimper Eliott dans le véhicule. Avant de se mettre au volant et de démarrer, il enfile une veste oubliée sur le dossier du siège conducteur.
Alors que le soleil a cédé la place à l’astre de la nuit, la Golf gris métallisé file à vive allure sur l’asphalte en direction du centre hospitalier le plus proche. Le chauffeur ne peut s’empêcher de jeter des coups d’œil furtifs dans le rétroviseur intérieur. Chaque fois qu’il croise un véhicule, le visage séraphique de sa passagère surgit dans le halo de lumière des phares, faisant accélérer son rythme cardiaque.
Les mains moites, la jeune femme essaie tant bien que mal de contenir son trouble, que la proximité conférée par l’habitacle ne fait qu’accentuer. Le regard du jeune homme posé sur elle, qu’elle feint de ne pas remarquer, a sur sa peau l’effet d’une brûlure. L’intensité de celle-ci est plus forte encore que la douleur qui irradie sa cheville.
Gênés, les deux jeunes gens gardent le silence jusqu’à leur arrivée à destination.
Une fois à l’hôpital, Gabriel confie Léa au médecin urgentiste. Cependant, il ne peut se résigner à rentrer chez lui et décide de patienter.
Une heure plus tard, le praticien le rejoint dans la salle d’attente.
— Comment va-t-elle ? s’empresse de demander Gabriel.
— Elle va bien. J’ai recousu son arcade sourcilière. Nous avons également fait une radio de sa cheville. La fracture est mineure, mais j’ai préféré lui poser un plâtre, c’est plus sûr. Elle devrait se remettre rapidement. Quelques séances de kiné seront tout de même nécessaires…
Le médecin prend soudain un air soucieux qui inquiète Gabriel.
— Il y a problème, Docteur ?
— En fait, c’est surtout sa tête qui m’inquiète.
— Comment ça ? Vous venez de me dire que vous l’avez recousue.
— Oui, mais elle a vomi dans la salle d’examen. Il est donc plus sage de la garder en observation pour cette nuit. Elle pourrait faire un traumatisme crânien… J’ai demandé qu’on l’installe dans une chambre et qu’on lui administre des sédatifs pour l’aider à dormir.
Gabriel hoche la tête en signe d’approbation.
— Je peux la voir ?
— Oui, bien sûr. Deuxième étage, chambre 21, au fond du couloir à droite en sortant de l’ascenseur.
— Merci, Docteur.
Le jeune homme serre la main de ce dernier et sort de la salle d’attente.
— Dernière chose, Monsieur Varela, l’interpelle le médecin sur le seuil.
Surpris, Gabriel fait volte-face.
— Je ne…
Le bipeur du Docteur les interrompt.
— Une urgence… Je dois vous laisser. Je voulais juste vous rappeler de prendre rendez-vous dans trois semaines pour retirer le plâtre de votre femme. Bonne nuit, Monsieur Varela.
De peur que le praticien refuse finalement de le laisser voir Léa en apprenant qu’ils ne sont pas mariés, Gabriel s’abstint de mentionner sa méprise et le remercie encore.
Arrivé devant la chambre 21, il hésite un instant puis frappe à la porte. Pas de réponse. Il ouvre le battant sans faire de bruit et découvre Léa paisiblement endormie dans son lit. La pièce est plongée dans la pénombre, le store laissant à peine filtrer la lumière des lampadaires extérieurs, mais assez pour envelopper le corps de la jeune femme d’une chaude lumière orangée. Gabriel s’approche à pas feutrés. Elle est encore plus belle dans son sommeil, pense-t-il. Il reste quelques minutes debout à l’observer et réalise qu’il pourrait rester ainsi pendant des heures. Il a entendu un jour, sans savoir où ni quand, que l’on sait si l’on aime une personne à partir de l’instant où l’on est capable de passer la nuit entière à la regarder dormir, tout simplement. Cette pensée lui paraît soudain complètement absurde. Il décide donc de rentrer chez lui, jugeant sa mission terminée. Alors qu’il s’apprête à quitter la pièce, il rebrousse chemin et dépose sa carte de visite sur la table de chevet. Sait-on jamais ?
— Hey, tu m’écoutes ? Gabriel ? T’es à l’ouest ou quoi ?
— Hein ?
Gabriel regarde son ami, étendu sur la table de massage, comme s’il prenait seulement conscience de sa présence.
— Désolé, Adam, j’suis pas dans mon assiette.
Il attrape une serviette pour nettoyer l’huile de massage sur ses mains.
— J’avais remarqué. Allez, laisse tomber pour aujourd’hui, cette foutue épaule n’en mourra pas, raille Adam en s’asseyant sur le rebord de la table pour enfiler son tee-shirt.
Gabriel fronce les sourcils. Il n’aime pas lorsque son ami plaisante avec ça. Ce dernier a eu un grave accident de voiture, il y a un peu moins d’un an. Quand il lui avait montré les photos de l’épave, il avait constaté avec effroi que c’était un miracle que son meilleur ami soit encore en vie. Il s’en était en effet sorti simplement avec quelques contusions et plusieurs points de suture, mais surtout une épaule en vrac. Cet épisode avait bouleversé Gabriel, faisant ressurgir de vieux démons. C’est lui qui, depuis, se charge de la rééducation de l’épaule de son ami, même si les deux hommes sont conscients, l’un comme l’autre, qu’il ne s’agit là que d’un palliatif.
— De toute façon, mon avion décolle dans trois heures, il faut que je file, déclare Adam en remettant de l’ordre dans ses cheveux blonds en bataille.
— Ton avion ? s’étonne Gabriel.
— T’es vraiment à côté de tes pompes ! Tu n’as rien écouté de tout ce que je t’ai raconté, en fait ?
Le jeune kiné répond non de la tête d’un air ennuyé. Il s’accote à la desserte près de la table de massage sur laquelle son ami est toujours assis pour lui faire face.
— Tu m’inquiètes, Gab. T’es malade ? demande ce dernier.
— Non, je suis en pleine forme.
— Eh bien, on ne dirait pas, tu as une tête de déterré. Qu’est-ce qui t’arrive ? Et ne me dis pas rien, s’il te plaît.
— OK, puisque tu insistes. J’ai rencontré une fille et je ne la reverrai probablement jamais. Fin de l’histoire. Tu vois bien qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat.
— Tu rigoles, c’est trop cool, ça ! s’exclame son ami en lui donnant une tape sur l’épaule. Vas-y, raconte.
— Tu crois pas qu’on a passé l’âge de se raconter ce genre de trucs ?
— Je te demande pas les détails, juste les grandes lignes. Allez, crache le morceau.
— T’as pas un avion à prendre ?
— Change pas de sujet. Mon avion peut bien attendre cinq minutes. Mon meilleur pote vient de rencontrer une nana, après des années d’abstinence, je veux en savoir plus.
— Depuis quand ma vie sexuelle t’intéresse ? Et qu’est-ce que t’en sais si je suis abstinent ? De toute façon, il n’y a pas grand-chose à dire.
— Pour que ça te mette dans cet état, j’dis pas comme toi. Allez, raconte.
— Tu ne me lâcheras pas ?
— Euh… non !
— T’es pire qu’une gonzesse, j’te jure. Bon OK, capitule Gabriel en levant les yeux au ciel.
Adam se frotte les mains et écoute attentivement son ami, un sourire en coin. Une fois son récit terminé, le jeune kiné se contente de conclure :
— Voilà, tu sais tout. Alors, tu trouves toujours que c’est le scoop de l’année ?
— Oh que oui ! Elle t’a carrément tapé dans l’œil, cette nana.
— Arrête de dire des conneries ! maugrée Gabriel en s’asseyant à son bureau.
— Je ne dis pas des conneries, réplique Adam. Tu souriais tellement en parlant d’elle que j’ai cru que tu allais m’annoncer que tu allais tourner une pub pour du dentifrice !
— Qu’est-ce que tu peux être con, des fois ! rétorque-t-il en rigolant malgré lui de la blague débile de son ami. Bon, OK, je l’avoue, elle me plaît beaucoup. Et je te mentirais si je te disais que je ne pense pas à elle depuis cette soirée. Mais les faits sont là. Je lui ai laissé ma carte, ça fait trois semaines et elle ne m’a pas appelé.
— C’est vrai que ça craint… T’as qu’à l’appeler toi, propose Adam après un temps de réflexion.
Ce dernier se lève et vient s’appuyer contre le bureau en chêne. Gabriel, visiblement agacé, se passe la main dans les cheveux.
— T’en as de bonnes, toi ! Et je fais comment ? Je lui envoie un pigeon voyageur ?
— Et ça a bac +4, pff ! Tu prends ton petit téléphone et t’appelles l’hôpital, tout simplement. Il y a bien quelqu’un là-bas qui pourra te renseigner.
— Parce que tu crois que c’est aussi simple ?
— Si t’essaies pas, tu le sauras jamais. Bon allez, j’te laisse, c’est pas que je m’ennuie, mais mon avion ne va pas m’attendre cent sept ans non plus.
Les deux hommes sortent de la salle de travail et se dirigent vers la porte d’entrée.
— Mais au fait, tu ne m’as toujours pas dit où tu allais.
— Si, mais tu ne m’as pas écouté. Je m’offre un petit voyage de quatre semaines à l’île Maurice.
— On se refuse rien, à ce que je vois.
— Faut-il que je te rappelle que je ne suis pas parti en vacances depuis deux ans avec l’ouverture de mon agence immobilière ? J’ai bien mérité un petit break, surtout après ce qui s’est passé l’année dernière... D’ailleurs en rentrant, je vais m’arrêter quelques jours chez mes parents à Lyon. Ça fait longtemps que je ne les ai pas vus.
— Tu pars avec… ? Merde, j’ai oublié son nom.
— Avec Miss je débite dix mille mots à la seconde ? Tu rigoles, je l’ai plaquée. Elle aurait été capable de faire la conversation pendant une heure à un sourd et muet si je l’avais laissée faire ! Je pars en solo et je compte bien en profiter.
Gabriel éclate de rire. C’est vrai que son ami a tendance à collectionner les rencontres merdiques. Pourtant, il a tout pour lui : une bonne situation, beaucoup d’humour et un physique plus qu’appréciable, autant qu’il puisse en juger.
— Bon allez, cette fois-ci, je file.
Gabriel le raccompagne jusqu’à sa voiture.
— Profite bien de tes vacances, dit-il avant qu’Adam ne monte dans son Audi.
— J’y compte bien. Et toi, appelle l’hôpital. On n’a qu’une seule vie, mon pote.
— OK, je vais y réfléchir.
Avant de se séparer, les deux hommes se donnent une accolade amicale, puis le bolide noir démarre sur les chapeaux de roues.
De retour à son bureau, Gabriel ne peut s’empêcher de repenser à la conversation qu’il vient d’avoir avec Adam. Ce dernier n’a pas complètement tort. Il faut parfois savoir forcer le destin. Après un moment d’hésitation, il attrape son portable et compose le numéro de l’hôpital. Une voix de femme se fait entendre à l’autre bout du fil au bout de quelques sonneries :
— Bonjour, je m’appelle Gabriel Albert. J’ai amené chez vous une jeune femme, il y a environ trois semaines. J’aurais voulu avoir de ses nouvelles.
— Vous avez son nom ?
Pris au dépourvu, il marque une pause. Il réalise que Léa ne lui a pas donné son nom de famille…
— Monsieur, vous êtes toujours là ? commence à s’impatienter la voix de l’autre côté du combiné.
Soudain, il a un flash. Il revoit le médecin des urgences l’appeler par le nom de famille de la jeune femme. Varela ou Valera, quelque chose comme ça.
— Oui, oui. Excusez-moi. Elle s’appelle Léa Va… Valera.
— Vous pouvez patienter un instant, je regarde.
Au bout de quelques minutes qui lui semblent durer une éternité, l’infirmière reprend l’appareil :
— Je n’ai pas de Madame Valera. En revanche, j’ai une Madame Léa Varela, admise il y a trois semaines suite à une chute de cheval.
— Oui, c’est bien elle.
— Eh bien, Madame Varela a quitté notre établissement le lendemain matin de son hospitalisation. Son état ne justifiait pas qu’elle reste plus longtemps. C’est tout ce que vous vouliez savoir ?
— Auriez-vous un numéro ou une adresse où la joindre ? demande-t-il, le plus aimablement possible.
— Vous êtes qui, Monsieur ?
— Je suis la personne qui l’a amenée à l’hôpital.
— J’ai bien compris. Mais êtes-vous un membre de la famille ?
— Euh, non.
Merde, mauvaise réponse !
— Désolée, je ne peux pas vous donner cette information, Monsieur. Maintenant, excusez-moi, je vais vous laisser, j’ai d’autres lignes en attente.
Et l’infirmière raccroche sans plus de cérémonie.
Agacé, Gabriel jette son portable sur le bureau et se laisse aller en arrière contre le dossier de son fauteuil. Il s’en veut de ne pas avoir été plus malin en répondant à l’infirmière. Il en veut à Adam de l’avoir fait espérer qu’il pourrait peut-être revoir Léa. Il lui en veut à elle aussi de ne pas l’avoir appelé, ne serait-ce que pour le remercier. Mais il s’en veut surtout à lui d’avoir pu croire que ce qu’il avait ressenti ce soir-là était réciproque. Il ne lui reste plus qu’une chose à faire : reprendre le cours normal de sa vie et l’oublier…
Adossée contre la baie vitrée du salon, Léa est immobile, le regard perdu dans le vague. Le temps qui sévit dehors est digne d’un mois d’octobre. Le martèlement de l’eau contre le carreau résonne dans tout le corps de la jeune femme, mais ce n’est rien comparé au tourbillon des pensées qui l’assaille. Elle ferme les yeux un instant et s’efforce d’oublier les traits de cet inconnu rencontré quelques semaines plus tôt. Seulement voilà, elle n’y arrive pas. Le visage de Gabriel est à jamais gravé dans sa mémoire. Elle peut encore sentir son parfum boisé et le doux contact de sa peau contre la sienne, lorsqu’il l’avait portée jusqu’à la voiture. En y repensant, un sourire vient flotter sur ses lèvres, même si elle a conscience que ce n’est pas bien…
Un frisson s’empare soudain d’elle comme si la pluie battante s’insinuait par le col de son chemisier bleu turquoise. Elle attrape ses béquilles, s’éloigne de la fenêtre et se laisse tomber sur le canapé en tissu, les mains sur la tête, incapable de mettre de l’ordre dans ses pensées.
Elle balaye la pièce du regard. Le mobilier est sommaire, mais la décoration un peu chargée à son goût. Les appliques en forme de demi-lune au mur baignent la pièce d’une lumière douce et chaude qui contraste avec la température extérieure. Ses yeux se posent enfin sur son sac à main, un Lancaster rouge carmin, posé sur une chaise. À l’aide d’une de ses béquilles, elle le fait glisser en un tour de main, ou plutôt de canne, jusqu’à elle. Elle fouille dedans et en sort une carte. Celle-ci commence à être cornée dans tous les coins à force d’être manipulée. La jeune femme scrute le morceau de carton avec intensité. Machinalement, elle saisit entre ses doigts le pendentif en forme de cœur qu’elle porte autour du cou et le fait fébrilement aller et venir sur sa chaîne en argent. Elle n’aime pas l’or et porte très peu de bijoux, mais ce collier ne la quitte jamais. Son père lui a offert avant de… Elle chasse de son esprit cette pensée et revient au nom inscrit sur le carré blanc. Elle sait qu’il ne faut surtout pas qu’elle appelle son sauveur. Mais si elle ne le fait pas, comment pourrait-elle comprendre ce qui lui arrive ? Elle attrape alors son portable posé sur le livre sur la table basse en verre. Elle hésite un instant. Son cœur bat à tout rompre et elle ne peut empêcher son pied valide de battre nerveusement. Elle compose le numéro, hésite encore un moment le doigt suspendu au-dessus de la touche d’appel, puis finalement raccroche comme à chaque fois. Elle repose le téléphone et prend son roman.
— Tu vas enfin l’appeler ? s’exclame une voix dans son dos.
Léa sursaute et tourne la tête. Anna, sa meilleure amie, se tient sur le seuil du salon, les mains sur les hanches. Elle est toute décoiffée et son imper Zara ruisselle d’eau. Léa était tellement absorbée par ses pensées qu’elle n’a pas entendu la porte d’entrée claquer.
— T’es folle, Anna ! J’ai failli avoir une crise cardiaque.
— Je crois que t’as pas besoin de moi pour ça. Tu vas finir par te faire un ulcère toute seule, si ça continue.
Les deux jeunes femmes ont fait connaissance sur les bancs de l’école primaire. Malgré leurs différences, elles sont très vite devenues amies, même si les aléas de la vie les ont éloignées de plus de cinq cents kilomètres. Anna a un tempérament de feu et croque la vie à pleines dents. Quand elle rentre dans une pièce, tous les yeux se braquent sur elle. Proche du mètre quatre-vingts, brune au regard sombre, elle arbore une silhouette quasi parfaite aux formes voluptueuses. Léa, plus réservée, beaucoup moins téméraire, mais tout aussi ravissante, a toujours préféré se fondre dans le décor et laisser son amie faire des émules. Contrairement à ce que certains pensent, il n’y a ni jalousie ni rivalité entre les deux amies. Léa aime Anna pour sa fraîcheur, sa joie de vivre et son franc-parler. Pour Anna, Léa est un peu comme un garde-fou. Elle est sa conscience, son Jimini Cricket, en quelque sorte.
— Mais non, tu dis n’importe quoi, répond cette dernière en levant les yeux au ciel.
— Ah bon, tu crois ? Ça fait trois semaines que je te regarde faire ton petit manège. Tu meurs d’envie de l’appeler, alors fais-le !
— Je ne voulais pas l’appeler. Tu vois bien que je lis…
Anna jette un œil par-dessus l’épaule de son amie.
— Et c’est pour ça que tu tiens ton livre à l’envers ?
Léa se sent complètement idiote et laisse échapper un rire nerveux. Elle repose son roman sur la table et soupire :
— Même si j’ai envie de l’appeler, tu sais bien que ce n’est pas possible…
— Je sais bien, mais si tu veux que les choses changent, il va falloir te bouger, ma belle.
Anna retire son imperméable, l’accroche au portemanteau de l’entrée et revient dans le salon.
— Il fait un temps à décorner les bœufs, dehors. Heureusement, ça ne va pas durer. Ils annoncent un super temps pour les prochains jours.
Elle jette un œil dans le miroir suspendu au-dessus du buffet et remet de l’ordre dans ses cheveux avant de rejoindre son amie sur le canapé.
— Il faut parfois savoir prendre des risques dans la vie, ajoute-t-elle en posant une main encourageante sur la cuisse de Léa.
— Mais je ne suis pas comme toi, moi. Et puis, tu sais très bien que c’est compliqué.
— C’est compliqué si tu décides que ça l’est. En attendant, il va bien falloir te décider, chérie. J’adore t’avoir à la maison. Mais je refuse de te regarder te morfondre et passer à côté de quelque chose. Il vaut mieux avoir des remords que des regrets, tu sais. Et si je te dis ça, c’est parce que je t’aime. Alors soit tu prends ton courage à deux mains et tu l’appelles, histoire de voir ce que ça donne, soit tu montes dans le premier train pour Lyon et tu retournes à ta vie de…
— Arrête, la coupe aussitôt Léa. Je sais ce que tu vas dire et je n’ai pas envie de l’entendre. Et encore moins de me fâcher avec toi. Et puis, t’es mal placée pour me faire la leçon. T’étais où hier soir ? Je ne t’ai pas entendue rentrer.
— Arrête de jouer les mères poules, Léa. Et ne change pas de sujet, veux-tu ? C’est de toi qu’on parle, pas de moi.
Anna se lève du sofa et se dirige vers le buffet sous le regard inquisiteur de son amie.
— Tu ne crois pas qu’il serait peut-être temps de te… poser, Anna ?
— Et renoncer à cette vie ? Tu rêves ! D’ailleurs, je ne reste pas dîner avec toi, j’ai rendez-vous.
— Encore ! Et avec qui ?
— Édouard, ou peut-être Daniel. Je ne sais plus, répond-elle, tout naturellement en fouillant dans le placard.
— C’est déjà fini avec Nicolas ?
— Monsieur, je me prends pour un dieu ? Tu m’étonnes que ce soit terminé, il ne pouvait pas marcher dans la rue sans se regarder dans les vitrines des magasins.
— Ça craint…
— C’est clair que ça craint ! Il a été jusqu’à se regarder dans le cul d’une cuillère la dernière fois qu’on a été au restaurant.
— Non, ça craint ces surnoms que tu donnes à tes... copains.
— Je trouve pas. Si j’te dis Fred, tu vois de qui, il s’agit ?
Léa répond non d’un signe de tête.
— Et si je te dis, Monsieur doigt dans le nez ?
— Ah, oui !
— Tu vois, c’est un très bon moyen mémo technique. Comment veux-tu que je m’en sorte, sinon ?
Léa secoue la tête et soupire. Elle n’est pas du genre à juger ses amies, mais elle ne peut s’empêcher de s’inquiéter pour Anna. Cela fait près d’un an et demi que celle-ci sillonne les sites de rencontres et qu’elle enchaîne les coups d’un soir. Certes, il n’y a pas de honte à vivre sans attache et à ne pas vouloir s’engager. Cependant, elle sait que ce n’est pas la vie dont rêve sa meilleure amie. Derrière son tempérament de feu, elle aspire à fonder une famille, tout comme elle. Mais telle Anna Karénine, le personnage qui lui a valu son prénom, sa mère étant une inconditionnelle de Tolstoï, Anna est convaincue qu’elle est incapable d’aimer et d’être aimée en retour. Ah ! si elle croise ce connard de Jérémy qui lui a mis cette idée dans la tête après lui avoir brisé le cœur, elle l’étripe ! Toutefois, elle reconnaît qu’Anna semble épanouie en ce moment et respire la joie de vivre. Pourtant, elle n’est pas dupe et craint que ce ne soit qu’une façade. Elle est persuadée qu’Anna ne s’est jamais réellement remise de sa rupture avec ce type. Et elle ne voudrait surtout pas que son amie finisse comme cette héroïne dont elle porte le nom. Si seulement elle pouvait rencontrer quelqu’un de bien…
Un bruit sourd sort Léa de ses pensées :
— Mais qu’est-ce que tu fabriques ?
— Rien, je cherche un truc… Au fait, ça va mieux ? T’étais vraiment pas en forme ce matin.
— Fatiguée, mais ça va, la rassure Léa.
— Tu crois pas que tu devrais prendre rendez-vous chez le médecin ? Ça fait quand même plusieurs jours que ça dure.
— Je vois le Docteur demain pour retirer mon plâtre. Si ça ne va pas mieux, promis je lui en parle.
— OK. Bon, revenons à nos moutons. Tu comptes enfin appeler Gabriel ?
— Et pour lui dire quoi ?
— Bah, je sais pas, moi. Un truc du genre : « Bonjour, c’est Léa, je meurs d’envie de vous revoir. » Bon OK, je te l’accorde, c’est peut-être trop direct. Tu dois faire de la rééducation et il est kiné, demande-lui tout simplement de s’occuper de toi.
— Quand tu as quelque chose dans le crâne, tu ne l’as pas ailleurs, toi !
Anna relève la tête du placard et dévisage son amie :
— Tu es dingue de lui, c’est évident.
— Arrête, il n’y a que dans les films ou les livres qu’on tombe amoureux au premier regard, répond Léa les joues en feu.
— Eh bien, laisse tomber tes livres et passe à l’acte ma belle, lui conseille Anna avant de retourner à ses recherches.
Dit comme ça, cela a l’air tellement simple ! Parfois, Léa aimerait être un peu plus comme son amie, mais voilà, ce n’est pas le cas. Un profond sentiment de tristesse s’empare soudain d’elle.
— Je ne crois pas que je vais l’appeler, de toute façon. Je mentirais si je te disais que j’en meurs pas d’envie, mais c’est trop compliqué… Je ne peux pas.
— Ah ! s’exclame soudain Anna victorieuse. Je savais bien qu’il m’en restait !
— Mais de quoi parles-tu ?
La belle brune revient s’asseoir sur le canapé et lui tend une boîte de Ferrero Rocher :
— Un petit remontant ?
— Oh, c’est pas raisonnable, répond Léa en se mordant la lèvre inférieure. Tu sais que j’adore ça, en plus ! Mais je ne suis pas comme toi, moi… J’ai juste à les regarder pour prendre trois kilos.
— La vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue si on ne s’autorisait pas quelques écarts de temps en temps, rétorque Anna en lui adressant un clin d’œil.
Et les deux amies éclatent de rire.
Gabriel se sent merveilleusement bien. Courir lui vide totalement l’esprit et lui rappelle constamment la chance qu’il a d’avoir encore ses deux jambes. Une sensation de liberté lui dévore le cœur à chaque foulée.
