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"C'est difficile d'avoir une réflexion intelligente quand on n'est entourée que de cons ! Ce n'est qu'en rentrant chez moi, plus tard, que j'ai compris. J'ai ôté mes chaussures grises, mon pantalon et mon pull gris pour enfiler mon vieux jogging gris.
Gris souris. Comme les sourires ? Gris perle. Comme les larmes ?
Toujours cette putain de dualité !"
Peut-on vraiment faire confiance à son esprit en toutes circonstances ?
Depuis des années, Céline fréquente les psychologues, les psychanalistes et les psychiatres en pure perte. Aujourd'hui, elle vous ouvre son journal. Un roman touchant d'une jeune fille qui a fait de ses rêves sa réalité.
EXTRAIT :
Jeudi 5 Mars
Plus de lait, plus de céréales et comme c'est ma nourriture essentielle, je suis allée jusqu'à la supérette. C'est chiant de faire les courses et de traverser tous ces rayons inutiles, de croises tous ces inconnus qui hésitent trois plombes entre deux boîtes de petits pois. Conservateur, calories, date de péremption, composition, OGM... Une lecture fastidieuse et indigeste qui, au final, ne change pas grand-chose. La vie est pleine de risques !
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Seitenzahl: 169
Veröffentlichungsjahr: 2015
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Précédemment publiés :
— La crèche
— L’enfant-valise
— Amborah
- Conversus (triologie)
Aux Editions Loup Gris pour leur confiance et leur soutien.
A ANDRE Vianney, pour la réalisation de la couverture.
A mes proches pour leur présence et leur amour même quand je les délaisse pour m’occuper de mes personnages.
A vous tous mes chers lecteurs pour votre fidélité et vos encouragements.
« Il faut encore avoir du chaos en soi pour pouvoir enfanter uneétoile qui danse. »
Nietzsche
Jeudi5Mars
Plus de lait, plus de céréales et comme c’est ma nourriture essentielle, je suis allée jusqu’à la supérette. C’est chiant de faire les courses et de traverser tous ces rayons inutiles, de croiser tous ces inconnus qui hésitent trois plombes entre deux boîtes de petits pois. Conservateur, calories, date de péremption, composition, OGM... Une lecture fastidieuse et indigeste qui, au final, ne change pas grand-chose. La vie est pleine de risques !
Vendredi 6 Mars
Ouf ! Terminé, le 6 Mars ! Une journée de plus ou une journée de moins... Je ne sais ce qu’il vaut mieux dire. Une journée de labeur en plus, une journée de moins à vivre.
J’ai tellement hâte de quitter ce sordide bureau, tellement hâte que je voudrais en partir dès mon arrivée, le matin.
C’est lourd, étouffant, moche à pleurer, sinistre, déprimant.
Je sais qu’ils ne m’aiment pas : la secrétaire blonde décolorée avec ses mini-jupes au ras de la salle de jeux, le comptable aux costumes impeccables et aux chemises sans faux plis, la stagiaire qui, malgré son air gentil, est une vraie faux-cul ! Je m’en fous, je ne leur adresse pas la parole hormis bonjour le matin et au revoir le soir en partant. Je fais mon boulot. Point barre.
Pas compliqué de connaître leur avis sur moi. Ils chuchotent entre eux pour ne pas se faire repérer par le patron, mais dès que je passe à proximité, leur conversation s’arrête.
Une fois, j’ai entendu le comptable souffler :
— 22 ! V’là la souris !
Ce terme de souris m’a interpelée.
Pourquoi la souris ?
C’est difficile d’avoir une réflexion intelligente quand on n’est entourée que de cons ! Ce n’est qu’en rentrant chez moi, plus tard, que j’ai compris. J’ai ôté mes chaussures grises, mon pantalon et mon pull gris pour enfiler mon vieux jogging gris. Gris souris. Comme les sourires ? Gris perle. Comme les larmes ? Toujours cette putain de dualité !
Du coup, je suis ressortie, j’ai trottiné jusqu’à l’animalerie la plus proche et je me suis offert une minuscule souris grise.
Elle était seule, isolée tandis que ses congénères grouillaient plus loin dans une autre cage.
J’ai demandé au vendeur la raison de cette ségrégation.
Il a rigolé.
— C’est une peste ! Elle ne supporte pas ses copines. Elle les agresse physiquement. Elle en a déjà tué plusieurs. Une vraie mice killer !
Et alors ? C’est grave de ne pas être un mouton de Panurge quand on est une souris ? À plus ou moins brève échéance, on allait l’éliminer. C’est ce qui a déterminé mon choix. J’ai décidé de la prendre. Ensuite j’ai choisi avec soin son établissement pénitentiaire et sa nourriture. Des extrudés. Tu parles d’un nom pour qualifier des carrés multicolores ! Ça fait un peu chimique, mais apparemment, c’est ce qu’il y a de mieux pour ces bestioles. Va pour les extrudés !
En arrivant chez moi, je l’ai installée dans le salon à côté du radiateur. J’ai ouvert la porte de sa prison afin de la caresser, mais, après s’être jetée sur ma main, elle m’a mordue. Ça m’a fait marrer. J’aurais fait pareil à sa place.
Une goutte de sang perlait au bout de mon doigt. Je l’ai léché. J’aime le goût du sang.
J’ai pas eu à chercher un nom. Il s’est imposé à moi comme une évidence. Je l’ai baptisée Céline.
Céline, c’est moi. Depuis vingt-cinq ans.
Samedi7Mars
Super ! Pas de boulot aujourd’hui ! C’était ma première pensée du jour. J’ai remonté ma couette au-dessus de ma tête, prête à me rendormir pour deux ou trois heures, voire plus. C’est tellement bon de s’accorder des petits suppléments. Fermer les portes du jour, roupiller, ne penser à rien.
Le téléphone a sonné. Comme d’habitude, je n’ai pas décroché. Si j’ai fait installer un répondeur, c’est pas pour la souris.
— Allô ? C’est maman ! Décroche, Céline, je sais que tu es là ! Céline ! Tu es insupportable ! Je suis inquiète... Je n’ai pas de nouvelles de toi depuis une éternité ! Céline ! Bon, eh ben, je vais te demander de me rappeler, mais je sais que tu le feras pas...
Un grand soupir a suivi puis un bip-bip...
Voilà ! Elle a réussi son coup ! Je vais pas arriver à me rendormir. Pourquoi elle s’entête ? Maman ! Ce seul mot me fait frémir ! J’ai plus de mère depuis bien longtemps !
Mes meilleurs souvenirs remontent à ma toute petite enfance. Mes parents étaient ravis de leur jolie poupée et se montraient gentils.
Malheureusement pour moi, j’étais en avance pour tout. Pour manger, pour parler, pour me débrouiller. À croire que je visais déjà le chemin vers l’indépendance.
Mais ils m’ont rapidement exhibée et je suis devenue un objet de foire.
— Montre à la dame comme tu marches bien, raconte-lui une belle histoire...
Mes parents me façonnaient pour que je plaise à tout le monde. Docile, je m’exécutais, mais ça me gavait de tenir le rôle du singe savant. Les gens se fendaient la poire à cause de mon zozotement. J’étais vexée, mais il n’existe aucun peigne pour enlever le tif qu’on a sur la langue. Pourtant, un jour, sans que je m’en rende compte, ma langue était devenue chauve. J’avais perdu le cheveu.
Par la suite, mes parents se sont séparés et la situation a empiré. Ma mère a obtenu la garde exclusive et je rencontrais mon père un samedi sur deux quand il n’oubliait pas de venir me chercher. Combien de samedis à espérer en vain ? Combien de samedis à attendre, assise sur le perron de notre immeuble, en prenant garde de ne pas salir ma belle robe blanche ? Combien de samedis à compter les voitures qui passaient ? J’arrivais à me convaincre qu’avant le passage de la vingtième, il serait là... Et je reprenais mon compte à zéro en arrivant au nombre fatidique.
J’étais à l’affût, aux aguets, prête à recueillir la moindre miette d’amour qui viendrait de mon père. Mais il avait changé et son nouvel amour ne lui autorisait sûrement pas le gaspillage, car aucun reste ne me parvenait. Rien. Pas un geste, pas un mot, pas un message. Trop occupé par son propre bonheur, il avait balayé d’un revers de la main ce qui nous reliait. D’autant plus qu’une petite fille était née de sa nouvelle union. Un bébé tout neuf. Je n’étais plus que la fille de la méchante femme, de celle qu’il devait abattre pour reconstruire sa vie. Comment peut-on établir des fondations solides sur des ruines ?
Quant à ma mère, elle me balançait son fiel à tout va.
— T’es bien la fille de ton père ! Aussi nulle que lui...
Parfois, c’était sous-entendu.
— On ne peut pas compter sur toi, on ne peut pas te faire confiance... Je ne veux pas te dire à qui tu me fais penser... Il vaut mieux que je me taise...
Lors de mon adolescence qui, je dois l’avouer, a démarré prématurément, le climat s’est encore rafraîchi. Marre de m’entendre dire de ranger ma chambre, d’étudier, de me laver. Marre de ne pouvoir pas faire ce que je voulais comme je le voulais.
Avant de partir bosser, ma mère me sortait du lit pour être sûre que je me lèverais. Dès qu’elle avait franchi la porte, je me recouchais et je rêvassais, je dormais, je rêvassais, je somnolais, je dormais. À son retour, le soir, elle piquait des crises de colère épouvantables, me frappait, hurlait, mais je m’en moquais. Tout a un prix. Une journée de moins au bahut, ça valait bien quelques baffes.
Par la suite, j’ai commencé à déprimer. Envie de rien. Ou plutôt, envie qu’on me foute la paix.
Ma mère se plaignait aux voisins, mais elle obtenait toujours la même réponse.
— C’est l’adolescence, ça passera... C’est un moment difficile. Prenez patience. C’est difficile pour elle aussi... La transformation de son corps et suivaient toutes les conneries de la chrysalide qui devient papillon.
Dimanche8Mars
J’ai été réveillée par Céline à quatorze heures ! Elle faisait un raffut incroyable, courait dans tous les sens, s’accrochait aux barreaux.
J’ai dit :
— Tes gamelles sont vides ! Quel appétit ! Tu veux me ruiner ou quoi ? T’es une morfale !
Je ne suis pas folle et pourtant j’ai clairement entendu une voix me répondre.
— Connasse ! Ça fait deux jours que tu m’as donné ni à manger ni à boire !
La souris fixait ses billes noires sur moi en agitant ses moustaches. Oups ! Problème ! Nous nous sommes affrontées du regard quelques secondes pendant que je réfléchissais à toute allure. J’avais oublié de m’en occuper, c’était exact, mais j’ignorais depuis combien de temps.
Je me suis trouvée très nulle, mais j’ai quand même posé la question.
— C’est toi qui parles ?
Visiblement mécontente, Céline a continué à me scruter. En silence.
La tête farcie de points d’interrogation, j’ai rempli les deux gamelles d’eau et d’aliments. Elle s’est précipitée sur la bouffe et, les joues gonflées, m’a longuement observée tout en mâchonnant.
J’ai patienté, puis n’y tenant plus, j’ai lancé :
— Tu me fais la gueule ? C’est pour ça que tu restes muette ?
La voix a dit :
— Elle est vraiment trop conne, celle-là ! Comment peut-elle imaginer que moi, une souris, je sais m’exprimer ?
De colère, j’ai balancé un coup de pied dans la cage avant de partir me recoucher.
Lundi9Mars
Levée aux aurores, j’ai enfilé mon uniforme gris et je suis partie au boulot. Travail passionnant. Je suis préposée à la photocopieuse et au classement. Les dossiers défilent entre mes doigts. Après les avoir photocopiés, je les agrafe et je les classe dans des chemises aux couleurs différentes. Vert pour les devis, bleu pour les factures, rouge pour le contentieux... Tâche hautement intellectuelle pour laquelle il est préférable de ne pas être daltonien.
À dix-huit heures pétantes, j’ouvrais la porte pour partir quand la secrétaire m’a appelée.
— Mademoiselle Ardoy, Monsieur Louison voudrait vous voir...
Monsieur Louison, c’est le patron. Évidemment, comme il voulait éviter de réduire mon temps de travail, il a attendu l’heure de la sortie pour me convoquer dans son bureau.
J’ai toqué à la porte et après avoir entendu un vague « entrez », je me suis introduite dans la pièce.
Le chef était assis derrière son bureau. L’air affairé, il compulsait nerveusement des documents, m’a fait signe de m’asseoir. Hideux ! Beurk ! Son visage rougeaud et gras s’est tourné vers moi et j’ai noté qu’il transpirait à grosses gouttes. Il a sorti de sa poche un mouchoir froissé pour s’essuyer. De larges auréoles jaunâtres maquillaient sa chemise, à hauteur des aisselles. Pauvre chemise qui a dû être blanche en des temps immémoriaux !
Il s’est raclé la gorge, a hésité.
— Mademoiselle, ce que j’ai à vous dire est assez délicat...
Ça y est ! J’étais sûre d’être virée !
Après trois secondes d’interruption, il a continué :
— Je tiens tout d’abord à vous rassurer quant à la qualité de votre travail. Tout est parfait à ce niveau. En revanche, vos collègues se plaignent de votre manque de communication. N’oubliez pas que le bureau est votre deuxième famille...
Là, franchement, je me suis retenue pour ne pas glousser à la face de ce gros porc. Deuxième famille ? Merci bien ! Déjà que je suis embarrassée de la première ! Mais j’ai rien dit, j’ai baissé les yeux sagement. Je ne retrouverai jamais un boulot aussi pépère que celui-là et dans ma tête deux phrases tournaient en boucle.
Ferme-la ! N’explose pas ! Fais pas comme d’habitude ! Écrase-toi ! Ferme-la ! N’explose pas !
— Mais il y a plus grave, a-t-il ajouté. Les employés poussent des hauts cris à cause de... à cause de...
Il était bloqué et moi j’attendais. Je le regardais de mon air le plus innocent sans lui faciliter la tâche.
Il a alors murmuré :
— Votre odeur...
J’ai souri en dodelinant de la tête.
— Je suis désolée, je n’ai pas entendu ce que vous avez dit.
Il s’est levé pour signifier la fin de l’entretien.
— Rien de grave ! Laissez tomber ! À demain, Mademoiselle Ardoy.
Mardi 10 Mars
Cette fois, c’est une certitude. Quelqu’un me suit tous les soirs jusqu’à mon domicile. Je ne suis pas d’une nature pétocharde, mais j’aimerais savoir ce qu’il ou elle me veut.
Aujourd’hui, les pas résonnaient vachement derrière moi, ralentissaient quand je diminuais l’allure, accéléraient quand je marchais plus vite.
Je me suis retournée brutalement et l’ombre s’est abritée sous un porche.
Un amoureux transi ? Un psychopathe ? Qui peut me surveiller et pourquoi ? J’ignore si je dois m’inquiéter. J’aime pas ça.
Mercredi 11 Mars
À dix-huit heures, aucun signe du détraqué qui me talonne. Après tout, j’ai peut-être rêvé, mais en arrivant sur mon palier, une surprise de taille m’attendait. Ma mère.
Souriante. Décorée comme un sapin de Noël avec ses multiples bijoux de pacotille.
— Bonjour ma chérie.
Mon regard glacial ne l’a pas refroidie.
J’ai ouvert ma porte sans prononcer un mot, me suis glissée à l’intérieur, mais au moment où j’allais refermer, elle a mis son pied pour bloquer le battant.
— Céline ! Je ne suis pas ton ennemie ! Tu m’offres un café ?
— J’ai pas de café.
— Autre chose alors... Un verre d’eau fera l’affaire.
Je savais qu’elle me lâcherait pas. J’ai relâché la porte lui donnant tacitement l’accès à mon terrier.
Ça n’a pas loupé ! Cris, soupirs, doléances, désapprobation...
— Céline ! C’est quoi, cette porcherie ? Explique-moi comment tu peux vivre dans une crasse pareille. Je ne t’ai pas élevée de cette manière ! Et cette souris qui empeste... Tu crois que les crottes disparaissent par magie ? Une cage, ça se nettoie. Pourquoi t’encombrer d’un animal alors que tu n’es même pas fichue de nettoyer ta propre merde ? L’odeur est... insupportable. Et ce tas de fringues par terre ? Propre ? Sale ? Et tes cheveux ? À quand remonte le dernier shampoing ? Tu pourrais être si belle si tu t’arrangeais un peu, si tu prenais soin de toi. Prends modèle sur moi ! Tu pourrais sortir, rencontrer quelqu’un...
Mauvais exemple ! Je n’avais aucune envie de ressembler de loin ou de près à la furie qui s’agitait dans mon studio. Aucun lien ne me rattachait à cette hystérique.
Malgré mon apparente tranquillité, mon taux d’énervement avait franchi un bon nombre de paliers.
— Le bureau des pleurs, c’est pas ici. Tu m’emmerdes, chère mère ! Est-ce que je me rends chez toi de manière intrusive ? Est-ce que je te pourris l’existence ? Quoi que je fasse, je ne te satisferai jamais. Si ça pue ici, je ne te retiens pas ! Dégage !
Elle a pris un ton mielleux.
— Mais, chérie, je suis soucieuse. Tu sais que tu as un fond neurasthénique et là, c’est visible à l’œil nu, tu replonges dans la dépression. Il faut que tu consultes, que tu te fasses suivre par un psychiatre.
Une idée rigolote m’a traversé l’esprit. Et si c’était un psy qui me suivait dans la rue après le boulot ? Ils sont assez fêlés pour ça !
Je me suis marrée puis je l’ai mise dehors.
Les psy... J’en ai fréquenté à la toque. C’est vraiment une race à part. Les psychologues, les psychanalystes, les psychiatres. Ils tentent en pure perte d’effectuer leur propre thérapie en soignant les autres. Qu’ils commencent par balayer devant leur porte !
Ils essaient de fracturer ton crâne pour pénétrer à l’intérieur, ausculter tes pensées les plus occultes, trouver à tout prix un sens à ce qui n’en a pas forcément, disséquer chaque mot que tu dis.
— Pourquoi avez-vous dit ça ?
— Ben, Ducon, parce que tu m’as posé une question.
Puis, comme ce que je racontais était sans cesse mal interprété, j’ai pratiqué le mutisme. Il m’est arrivé de rester des séances entières sans broncher, à scruter les yeux d’un thérapeute qui, en fait, se sentait plus mal à l’aise que moi. Mon regard candide planté dans le sien, quelques battements de cils afin de prouver ma bonne foi, l’iris légèrement humide, je patientais dans l’attente de la phrase fatidique.
— Vous n’avez vraiment rien à me dire ?
Jeudi12Mars
Je me suis longuement laissée bercer par le ronron de la photocopieuse. Mes yeux suivaient le cheminement des feuilles de papier qui glissaient et s’empilaient docilement... clac... clac... clac... clac... tandis que mes pensées s’envolaient. Les objets sont-ils aussi obéissants que les humains ? Ils accomplissent leur boulot contraignant sans heurt, sans violence. Clac... clac... clac... clac... Crrrrrrrr !
Raté ! La ramette contenait de toute évidence une irréductible, car, après un bruit anormal, la machine a stoppé et un message s’est inscrit sur l’écran vert : bourrage.
Après avoir corrigé le problème, j’ai continué mon boulot et la voix de ma mère a envahi mes tympans.
— Tu pourrais rencontrer quelqu’un...
C’est qui, quelqu’un ? Si mes souvenirs sont bons, quelqu’un c’est un pronom indéfini qui représente une personne non identifiée. Le flou total.
Je croise quelqu’un dans la rue à chaque pas. Un inconnu jailli de nulle part et qui se dirige je ne sais où pour des motifs que j’ignore et que j’ai pas envie de découvrir. De quel droit, je demanderais à un quelqu’un d’où il vient et où il va ? Moi aussi, je suis le quelqu’un des autres et si un quelqu’un m’abordait, je l’enverrais chier ! Que quelqu’un reste chez soi et les moutons seront bien gardés !
Pour être honnête, j’ai déjà rencontré quelqu’un et ça n’a pas été une réussite. J’en ai même rencontré quelques-uns. C’est si loin. Là, je n’ai plus l’énergie, plus l’envie. Trouver l’amour ? Vaste rigolade ! L’amour idéal n’existe pas.
Vendredi13Mars
L’ombre est revenue. Elle ne cherche plus à se cacher. Ses pas menaçants claquaient derrière moi comme pour me prévenir. Le bruit des talons disait :
— Tu ne m’échapperas pas. Quoi que tu fasses, tu ne m’échapperas pas !
J’ai couru jusqu’à l’appartement tandis que ça galopait après moi. Je me suis enfermée à double tour. Ça a tambouriné contre ma porte.
Essoufflée, la bouche sèche, le cœur battant, j’écoutais le sang qui frappait au niveau de mes tempes. Parfaitement synchro avec le martèlement de l’ombre.
Céline m’observait en silence.
C’est un chien que j’aurais dû adopter et pas une souris. Il m’aurait défendue, lui. Il se serait interposé entre l’ombre et moi.
Quand je zonais, j’ai eu un copain qui avait un chien. Je me souviens plus du nom du gars. Je sais seulement qu’il était roux avec plein de crottes de mouche sur le visage. Le clébard s’appelait Jules. Dans les squats, il se couchait contre nous pour nous réchauffer, nous protéger. Les babines retroussées, il grognait dès qu’il sentait une présence inopportune. On pouvait roupiller tranquillement, sans crainte d’être agressés ou volés. Notre richesse était insignifiante, mais moins on possède et plus ça a de valeur. Avec ces histoires de pollution et de tri sélectif, dénicher un carton qui tienne la route devient un parcours du combattant. Et, pour qui vit dans la rue, un carton, c’est un Mobil Home.
Un matin, quand je me suis réveillée, Jules avait disparu. Le roux aussi. Le temps que je récupère mes esprits et les flics ont débarqué pour me reconduire chez moi. C’était ma première fugue. J’avais treize ans. Je me suis toujours demandé si c’était le roux qui avait bavé.
Samedi14Mars
Le temps s’enfuit à une vitesse folle. C’est à la fois grisant et angoissant. Grisant, car le week-end arrive vite. Angoissant, car je vais vieillir rapidement. Mourir, c’est pas grave en soi. Mais tout ce qui va avec le mot vieillir est intolérable. Maladies, infirmités... Promiscuité pour tous les vieux qui sont parqués dans des maisons de retraite afin qu’ils ne gâchent le paysage. Ça, je supporterais pas !
Quand j’allais visiter mon grand-père, dès l’entrée, j’étais agressée par une odeur sucrée, douceâtre, écœurante. Une odeur de violette qui a macéré longuement dans un vase sans que l’eau soit changée. Et des couloirs à perte de pas, des couloirs blancs, des couloirs silencieux. Chut ! Il ne faut pas réveiller la mort, l’attirer ici. Tu te sens obligé de marcher sur la pointe des orteils pour faire le moins de bruit possible, pour que tes talons restent discrets, et tu arrives dans le grand salon.
Ils sont tous là, les patients de gériatrie. Sanglés sur leur fauteuil, la bouche entrouverte, le regard vide tourné vers un ailleurs qu’ils savent être leur prochaine destination. Si certains te sourient, d’autres te reconnaissent pas ou te prennent pour une autre personne. Souvent pour un ami d’enfance qui a déjà franchi la frontière. Et tu restes là, comme une conne, car t’as rien à dire, rien à leur offrir. Même pas l’espoir.
