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Zerin est un rentier cultivant une passion unique, dévorante et inexplicable pour tout ce qui a trait à la Roumanie. Le jour où il apprend qu’une famille roumaine s’est installée en ville, il s’empresse de tisser des liens avec les nouveaux arrivants.
Bientôt, l’ami de la famille devient si incontournable par ses largesses que c’est une nouvelle cartographie familiale qui se dessine, dont les contours sont de plus en plus évidents.
Dimitris Sotakis est passé maître dans l’art de manier l’absurde comme le tragi-comique. Son sens de l’allégorie et la façon dont il joue avec le lecteur font de ses romans des délices d’humour noir.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
« Le mélange entre légèreté de la narration et noirceur des événements est particulièrement réussi, faisant de ce roman un récit original et séduisant. »
Alexia Kalantzis,
La Petite Revue
« un humour noir sous-jacent très efficace. »
Notes bibliographiques
« Diabolique intrigue »
Daniel Fattore
« un ravissement »
Lyvres.fr
À PROPOS DE L'AUTEUR
Dimitris Sotakis est né à Athènes en 1973. Il a étudié la musicologie à Londres et a publié son premier livre en 1997. Son œuvre a reçu de nombreux prix et ses livres connaissent un succès croissant en Grèce et plus largement en Europe. Après
L’argent a été viré sur votre compte (prix Athènes de Littérature, 2010), puis
Comment devenir propriétaire d’un supermarché sur une île déserte,
Une famille presque parfaite est le troisième roman de Dimitris Sotakis publié aux éditions Intervalles.
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Seitenzahl: 246
Veröffentlichungsjahr: 2020
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C’était une journée tranquille sur la côte. De rares barques se balançaient dans l’eau peu profonde près du bord, un groupe de pêcheurs discutait sur la jetée et, le long de la plage, les magasins d’articles de pêche étaient encore vides. Il observait tout cela depuis un café en face de l’avenue, sa chaise appuyée contre la digue de béton qui protégeait le front de mer. Il était seul. Bien qu’on soit en plein juillet, il portait une veste épaisse et un chapeau, car les bourrasques de vent étaient fréquentes à cette époque. Ses gestes étaient un peu désordonnés, mais sa coupe de cheveux parfaite, son visage soigné, ses mains croisées avec grâce sur la table, tout en lui inspirait le respect. Il contemplait le paysage désert, donnant l’impression de réfléchir à quelque chose d’important. Il sirotait son café lentement, les pieds en appui contre la bordure du trottoir. Il ne semblait pas préoccupé le moins du monde, même si l’on pouvait facilement discerner chez lui un ennui profond. Il aimait remuer les mains, cela sautait aux yeux d’emblée, tantôt il les fourrait dans ses poches en agitant nerveusement les pieds, tantôt il les serrait contre sa poitrine avant de les reposer sur la table.
Il resta là jusqu’à midi, puis il se leva et regagna l’avenue en une enjambée. Il suivit la contre-allée d’abord à une allure un peu comique mais charmante, il sembla enfin trouver son rythme, et de temps à autre, un de ses pieds faisait un petit bond comme s’il voulait dépasser l’autre. Il s’arrêta devant la banque à l’angle de l’avenue et y entra après un instant de réflexion. Il n’y avait pas grand monde ici non plus. Il attendit quelques minutes et quand son tour arriva, la jeune employée qui le connaissait lui dit bonjour avec un grand sourire.
« Comment allez-vous ? Je voudrais savoir si l’argent a bien été viré », dit-il en tendant sa carte.
Sans cesser de sourire, la femme tapa d’une main quelque chose sur l’écran, en maintenant de l’autre la carte à la hauteur de son visage.
« Oui, le virement a bien été effectué, Monsieur Zerin ! » s’exclama-t-elle avec beaucoup de gentillesse.
Satisfait, l’homme la salua et sortit.
Il attendit patiemment que le feu passe au vert, franchit la petite passerelle sur sa gauche et repartit en sens inverse, d’un pas un peu plus rapide cette fois. Puis, après avoir jeté un coup d’œil scrutateur, il entra dans une épicerie et salua l’homme qui tenait la caisse, il disparut un moment derrière les étagères avant de réapparaître avec un petit bocal d’olives et deux pots de sauce. Il paya et se remit en route, tout content de ses achats. Il ne tarda pas à arriver chez lui : il habitait un manoir proche du littoral. De loin, on aurait dit un ancien château bien conservé, d’une taille si imposante que les rares maisons alentours paraissaient microscopiques. Il ouvrit le portail en serrant son sac d’emplettes contre lui, s’arrêta un instant dans le jardin pour regarder un arbre de près, murmura quelque chose, puis sortit les clés de sa poche.
Le hall d’entrée était immense, avec un long couloir à droite qui ouvrait sur différentes pièces. Il retira lentement sa veste et son chapeau avant de se rendre à la cuisine. Il déposa le sac sur le comptoir près de l’évier et se lava rapidement les mains. Il attrapa une assiette jaune dans le placard au-dessus de sa tête et courut presque jusqu’au frigo dont il resta un bon moment à étudier le contenu avant de se décider. Il en sortit un morceau de fromage et quelques tranches de charcuterie qu’il disposa sur l’assiette. Il sortit du bocal une bonne poignée d’olives à l’aide d’un couteau et les plongea dans l’une des sauces. Il s’assit et commença à manger sans bruit, comme s’il n’avait rien d’autre à faire que de tuer le temps jusqu’à la tombée de la nuit. Quand il eut fini, il se rinça les mains dans l’évier et s’engagea dans le couloir jusqu’à la deuxième porte à droite. Le salon.
Il s’installa dans son fauteuil préféré et attendit on ne sait quoi. Rien ne laissait présager que cette journée allait changer sa vie. De fait, durant une bonne partie de l’après-midi il ne se passa rien de particulier, rien d’inhabituel, bref rien qui soit susceptible de troubler sa routine quotidienne. Mais vers six heures, il reçut un coup de téléphone de l’adjoint au maire pour lequel il avait une grande estime et qui ne le dérangeait jamais sans raison valable. Intrigué, il l’entendit lui annoncer à l’autre bout :
« Je n’en donnerais pas ma tête à couper, mais j’ai l’impression que des Roumains se sont installés près du vieux port, dans l’une des petites maisons en face de la station-service. Je les ai aperçus ce matin à la mairie où ils sont venus pour des papiers. Ma secrétaire m’a dit que ce sont des Roumains, toute une famille. Ils vont sans doute repasser un de ces jours régler les formalités administratives. »
Il raccrocha sans avoir prononcé un mot, en retenant son souffle. Il essaya de garder son sang-froid, car, par deux fois déjà, on lui avait donné de faux espoirs : des années plus tôt, certains avaient pris une étudiante pour une Roumaine alors qu’elle était russe, et quelques mois auparavant, on lui avait annoncé que deux Roumains s’étaient installés dans les résidences ouvrières alors qu’en fait, ils étaient originaires de Géorgie. Il devait donc réfréner son excitation et son enthousiasme, il verrait bien comment agir, une fois qu’il aurait pu vérifier les informations données par l’adjoint au maire. Il fixait le plancher comme s’il s’était arrêté de penser, à croire que son cerveau s’était vidé d’un seul coup.
Il se leva soudain, éteignit la lumière du salon et se rendit dans l’une des pièces qui donnaient sur le couloir. Il faisait sombre. Il ouvrit les volets et la pièce se remplit aussitôt de lumière ; sur une grande table en bois sculpté était dépliée une immense carte, la carte de Roumanie, et des photos de paysage étaient accrochées aux murs. Accoudé à la table, il se mit à étudier la carte dans un état de concentration intense. Puis il suivit du doigt un itinéraire précis, partant de Craiova, il traversa les Carpates, passa par Sighisoara et arriva à Suceava, en ébauchant un sourire, comme s’il connaissait par cœur le moindre centimètre carré de la carte. Mais il ne voulait pas se laisser abattre par la tension qu’il sentait monter en lui, il sortit dans le jardin respirer l’air de la mer, en s’efforçant de rester calme. Il savait qu’avec un minimum de sérénité et de discipline, il pourrait réussir. Réussir quoi ? Il ne le savait pas vraiment lui-même, mais les choses s’éclairciraient tôt ou tard. La nuit était douce, on entendait les bruits monter de la ville, tous ceux qui étaient restés cloîtrés chez eux à l’abri de la chaleur sortaient enfin. Maintenant la jetée devait grouiller de familles et de jeunes venus flâner le long de la côte. Lui, il avait autre chose en tête. Il pouvait faire preuve de retenue mais il ne fallait pas lui demander l’impossible, c’est pourquoi il retourna dans l’entrée, enfila sa veste et se mit en route, tout bouillonnant d’impatience.
Il arriva au carrefour qui menait à la plage, mais cette fois, conformément aux indications de l’adjoint au maire, il tourna à gauche en direction du vieux port qui se trouvait un peu plus loin. Celui-ci n’attirait plus grand monde depuis qu’une vingtaine d’années auparavant, on avait construit la nouvelle jetée avec un vaste débarcadère pour les marchandises, si bien que de nombreux citadins étaient venus s’y installer. Sur le vieux port ne vivait maintenant que la population la plus pauvre, essentiellement des ouvriers de la centrale électrique et quelques émigrés originaires d’Europe du Sud-Est. Ils étaient en quelque sorte coupés du reste de la ville, même s’ils en faisaient partie. Les maisons individuelles dont lui avait parlé l’adjoint au maire au téléphone s’échelonnaient jusqu’en haut d’une petite rue, en face de la station-service. C’étaient de sympathiques petits logements avec un jardin, que louaient pour un prix modeste certains travailleurs de la centrale électrique ; avant la construction du nouveau port, des familles aisées avaient également vécu dans ce quartier. Depuis leur départ, la station-service avait fermée, mais tout le monde continuait à appeler ainsi ce carrefour.
Sans savoir exactement ce qu’il pouvait glaner au cours de cette nuit calme, il se posta à la hauteur du croisement, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon, les yeux tournés vers les petites maisons. À cette distance il pouvait facilement suivre les allées et venues sans provoquer de soupçons. Mais on finirait par le remarquer s’il restait trop longtemps au même endroit, il devait donc changer de place pour donner l’impression de passer là par hasard. En fait, personne ne prêtait attention à lui, il redescendit la rue et revint à la station-service, sans perdre de vue les maisons. Il y en avait quatre en tout, la tâche n’était donc pas insurmontable. Si ce qu’il avait entendu au téléphone se confirmait, les Roumains devaient habiter l’une des quatre. Pourtant il ne vit personne entrer ni sortir au cours de l’heure suivante, juste une lumière clignoter dans la troisième maison. Il n’était pas fatigué, mais il se demandait s’il avait adopté la bonne tactique ; d’un autre côté, que pouvait-il faire d’autre, n’ayant en tout et pour tout qu’une vague information sur l’arrivée de cette famille roumaine dans une maison, en face de la station-service. Alors qu’il commençait à se sentir un peu ridicule à force de monter et descendre, il vit enfin s’ouvrir la porte de la deuxième maison en partant du bas de la rue. Deux hommes en sortirent, l’un assez âgé, l’autre plus jeune, sans doute son fils, car ils se ressemblaient. Non, ce n’étaient pas des Roumains, et quand l’adjoint au maire parlait de « famille » il ne faisait sûrement pas allusion à ce vieil homme et son fils, mais qui sait, une fois encore, ses recherches se fondaient sur des renseignements plutôt flous, il ne fallait donc rien négliger. Malheureusement, toute la soirée passa sans autre signe de vie, à croire qu’on les avait mis au courant de sa présence et qu’ils riaient, cachés derrière une fenêtre ; personne ne pointa son nez et à minuit, il décida de rentrer chez lui, désappointé.
Le trajet de retour lui parut plus long et plus fatigant, mais quand il entra dans le salon et alluma les lampes, son enthousiasme revint comme par magie. Après tout ce n’était pas grave qu’il ne les ait pas rencontrés ce soir, il n’avait pas à se sentir frustré, peut-être étaient-ce effectivement des Roumains qui vivaient là, et ils n’allaient pas s’éclipser du jour au lendemain, il avait donc tout son temps. C’est dans cet état d’optimisme qu’il passa les quelques heures avant de se coucher, il alla manger un morceau de fromage et de la charcuterie à la cuisine, puis il retourna dans la pièce où était dépliée la carte. Il la contempla avec une certaine perplexité. Il n’avait de compte à rendre à personne, notamment à lui-même. Mais au fond, que représentait la Roumanie pour lui ? Comment était née cette passion ? Pouvait-il l’appeler autrement ? Une attirance incompréhensible pour quelque chose d’inconnu, est-ce de la passion ? Comment expliquer, et surtout, pourquoi se croire obligé de rationaliser cet amour quasi métaphysique pour un pays inconnu ? En tout cas, cette histoire avait commencé quinze ou vingt ans plus tôt, maintenant il avait déjà atteint la quarantaine, et le temps filait à toute allure sur cette planète. Mieux valait ne pas se perdre en interprétations futiles à ce propos, il suffisait de reconnaître qu’une flamme ardente brûlait en lui pour la Roumanie, sans qu’elle ait un lien direct ou indirect avec ce pays. Depuis des années, il avait rassemblé des cartes, du matériel, des photos, des informations sur ce pays, il en connaissait la géographie sur le bout des doigts, avait exploré tout ce qui le concernait, excepté la langue qu’il ne parlait pas du tout. On pourrait énumérer pendant des heures tout ce qu’il savait sur la Roumanie, mais il avait essuyé un échec cuisant, un échec qui avec le temps s’était transformé en idée fixe insupportable : il n’avait jamais rencontré de Roumains. Et ce désir profond s’était progressivement mué en l’un des buts les plus importants de sa vie, il ne pouvait supporter le fait de n’avoir jamais réussi à faire la connaissance d’un Roumain, même par hasard.
Cette nuit-là, il n’arriva pas à s’endormir. Son impatience était telle qu’il dut attendre l’aube pour s’assoupir enfin une heure ou deux. Quand il se leva, il sortit et se mit en route vers la jetée, l’air matinal lui caressait le visage pendant qu’il faisait de mémoire le trajet jusqu’au café le plus fréquenté de la côte, celui qu’il préférait. Il s’assit et attendit la charmante serveuse qui prenait toujours sa commande. Il la salua et opta pour un sandwich et une tasse de thé. La jeune fille disparut ensuite à l’intérieur du café en face. Il resta là à contempler la douce ondulation de l’eau, les barques toujours amarrées près du bord, et beaucoup plus loin, à peine perceptible, une embarcation attachée près d’une grande bouée rouge.
À neuf heures, il décréta que le moment était venu. Il dut faire un effort pour ne pas accélérer le pas ni donner prise à la tension perceptible sur son visage légèrement contracté. Il franchit la passerelle, prit vers la droite, monta la petite côte et déboucha sur la route qui menait au vieux port. La circulation était plus intense que la veille, les trottoirs étaient bondés et des groupes de consommateurs occupaient les petits cafés qui avaient ouvert récemment sur l’avenue. Un grand chantier de construction avait commencé dernièrement au-dessus du grand carrefour, des ateliers de réparation dont montait un bruit plutôt agréable s’y étaient également installés. Lorsqu’il arriva à la hauteur de la station-service, il remarqua aussitôt du mouvement dans la quatrième maison, la plus éloignée du port. Un homme et une femme en sortirent, il se dirent quelque chose à voix basse, puis éclatèrent de rire, l’homme sortit du petit jardin clôturé et la femme rentra dans la maison. Non, ce n’étaient pas des Roumains, il n’y avait aucune chance que ce soit ceux qu’il recherchait. Il pouvait rayer deux maisons de sa liste, celle d’où était sortie la veille le jeune et le vieux, et celle de ce couple. Il en restait deux autres. Le problème, c’est qu’en plein jour, on pouvait plus facilement repérer un individu qui n’arrête pas de monter et de descendre la rue comme un fou, peut-être animé de mauvaises intentions, et mieux valait ne pas éveiller les soupçons. C’est pourquoi il élargit son périmètre de déambulation plus bas vers le littoral ; de là, on distinguait moins bien la façade des maisons, mais on pouvait repérer les silhouettes de leurs occupants. Grâce à cette méthode simple et efficace, au bout d’une heure environ, il réussit à apercevoir le vieux d’hier et un peu plus tard, il vit rentrer l’homme qui était sorti tout à l’heure. Aucun signe de vie dans les deux autres maisons. Mais il n’allait pas se décourager pour autant et il continua ses allées et venues, sans quitter des yeux les habitations. Et au moment où il commençait à se lasser de ce rituel – par chance il se trouvait alors assez près pour distinguer tous les détails à l’œil nu – il vit un homme pénétrer dans le jardin de la première maison en bas de la rue, sortir ses clés et entrer à l’intérieur. C’était sûrement lui. Ce pouvait être un Roumain, l’homme répondait aux critères qu’il avait en tête, des critères sans doute un peu trop vagues imprécis, mais oui, ce devait être lui. Il continua à marcher vers la maison, la gorge nouée, espérant que l’homme en ressortirait et qu’il pourrait mieux l’observer. Peut-être que quelqu’un d’autre sortirait aussi entre-temps, quoi qu’il en soit il retrouva tout son calme durant l’heure suivante.
Il n’était pas déçu, ce premier contact lui avait suffi. Il avait vu un membre de la famille, c’était sûrement eux dont l’adjoint au maire lui avait parlé. Il n’en demandait pas davantage, d’ailleurs il s’estimait plutôt chanceux, il savait maintenant où ils habitaient et leur existence n’était pas le simple produit de l’imagination du maire-adjoint, ils vivaient réellement là, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute. L’homme qu’il avait aperçu était bien un jeune Roumain, il ne pouvait pas dire son âge exact, peut-être six ou sept ans de moins que lui, autour de trente-cinq ans, il paraissait encore plus jeune à cause de ses cheveux – sûrement blonds, et peut-être avait-il aussi des yeux clairs, mais il ne pouvait en être certain. Bref, ses efforts avaient été couronnés de succès, il savait maintenant qu’ils habitaient là. Même s’il restait encore une petite marge d’erreur, mais non, c’était impossible, il ne s’était pas trompé. À côté de chez eux, dans la seule maison qu’il n’avait pas examinée, vivaient probablement des ouvriers du chantier de construction ou des compatriotes sans rapport avec la Roumanie.
Plus tard dans l’après-midi, pendant qu’il grignotait avec appétit un peu de charcuterie dans son fauteuil, il se demanda si l’homme qu’il avait vu était le père de famille. Ce devait être le père, qui d’autre ? Si c’était le fils, son père serait plutôt vieux, or l’adjoint au maire avait parlé d’une famille, il était peu probable que des Roumains déjà âgés viennent s’installer ici, c’était bien le père qu’il avait vu en face de lui, il devait donc avoir de jeunes enfants. En fin de compte, la situation paraissait favorable. Il les avait localisés, c’était l’essentiel. Normalement il aurait dû exploser de joie, une vie commençait pour lui à cet instant précis, mais il préféra ne pas bouger de son fauteuil et se concentrer sur la manière de procéder les jours suivants. Ce n’est que très tard dans la soirée, avant d’aller dormir, qu’il se leva pour jeter un coup d’œil par la fenêtre ouverte. L’air était encore frais, on distinguait très nettement les étoiles sous la voûte céleste. Il sourit en pensant à une idée qui lui était venue à l’esprit et ses yeux brillèrent. Il ferma la fenêtre et gagna sa chambre.
Le lendemain, il renonça à sa promenade matinale sur la jetée et fila directement à la station-service. Il voulait recueillir davantage d’indices. Il ne changea rien à sa tactique et reprit ses déambulations entre le bas et le haut de la ruelle. Le temps s’était agréablement réchauffé, il enleva sa veste et la garda sur son bras. Mais jusqu’à midi, la chance ne lui sourit pas. Le seul élément positif fut la confirmation que la quatrième maison abritait une famille de compatriotes, au moins, les choses étaient claires sur ce point. Plus tard, il dut interrompre sa surveillance parce qu’il mourait de faim. Au lieu de retourner chez lui, il choisit de déjeuner dans un restaurant chic du centre. La ville n’était pas grande, on pouvait en faire le tour à pied. Il mangea du poisson en se bourrant de pain. Il le regretta dès qu’il reprit le chemin de la station-service, car il se sentait tout ballonné. Les travaux battaient leur plein sur le chantier, on déchargeait d’un énorme camion une masse de matériaux, les ouvriers s’activaient comme dans une fourmilière sur les échafaudages en se lançant des ordres. Il ne tarda pas à atteindre son poste d’observation. Et cette fois, la chance fut enfin avec lui, parce qu’au bout de dix minutes à peine, une femme jeune sortit de la maison, accompagnée d’une fillette, probablement sa fille. La mère de famille, de toute évidence. Elle devait avoir une trentaine d’années, la petite avait six ou sept ans, des cheveux blonds, la peau claire, c’était le portrait craché de sa mère, une jeune femme d’une grande beauté, avec sa robe blanche à fleurs qui mettait en valeur ses jambes satinées, ses épaules et sa poitrine. Elle était éblouissante. Elles sortirent sans se presser, s’arrêtèrent un instant à la porte du jardin, se dirent quelque chose à voix basse, puis elles se mirent en route en direction du centre.
Il n’allait pas laisser passer cette aubaine et il leur emboîtat le pas à une cinquantaine de mètres en se mêlant aux passants sur le trottoir, elles ne risquaient pas de soupçonner qu’on les suivait. Il trouvait le visage de la femme de plus en plus attirant, elle tenait sa fille par la main et lui parlait, et toutes les deux échangeaient des sourires. Elles arrivèrent sur la grande avenue, près de la jetée, elles regardèrent avec soin avant de traverser et lui, dissimulé en arrière, ne les perdit pas une minute de vue. Elles franchirent la passerelle, sans doute pour se rendre dans le quartier où étaient regroupés les petits commerces. Elles entrèrent dans une boucherie et il s’assit sur un banc en face, un peu à gauche de l’entrée, de manière à pouvoir les observer nettement sans être vu. Maintenant, elles étaient en face du comptoir et regardaient des bocaux dont il ne pouvait pas distinguer le contenu. La mère les examina un à un sous tous les angles, pour vérifier le prix ou la date limite de consommation, qui sait. Elle finit par les reposer et se dirigea vers le réfrigérateur à viande, le commerçant lui dit bonjour, il la connaissait donc, ce devait être une habituée. Elle lui dit quelque chose, il sortit du frigo une tranche de viande qu’il débita en petits morceaux, tout en plaisantant avec elle, semble-t-il, il enveloppa en riant la viande et la lui tendit. Ensuite elles disparurent de son champ de vision, car il ne pouvait pas voir la partie droite du magasin depuis son banc. Mais elles ressortirent au bout de quelques minutes, le sac que tenait la femme semblait léger, il contenait sûrement la viande, et peut-être autre chose, impossible de le savoir. Dès qu’elles se furent légèrement éloignées, il reprit sa filature. Elles entrèrent dans un autre magasin, une grande épicerie qu’il connaissait bien, il y faisait ses achats lui aussi. Il n’hésita pas longtemps, car il devait tenter quelque chose de plus productif. Il laissa passer trois ou quatre minutes et entra dans le magasin. Heureusement c’était une heure de grande affluence, mère et fille ne le remarquèrent pas quand il ouvrit la porte et se retrouva à quelques pas d’elles. La fillette s’était emparée d’une friandise qu’elle regardait avec envie, mais la mère la lui retira brusquement et la remit à sa place, la petite protesta, haussa légèrement la voix et tira sur la main de la femme qui arrêta son geste avec une sévérité surprenante. Elles parlaient en roumain, il les entendait sans comprendre un mot, mais nul doute que c’était du roumain. Son cœur se mit à battre très fort, il prit le premier article qui se trouvait devant lui sans réfléchir, alla payer à la caisse en essayant de paraître calme, il jeta des yeux scrutateurs autour de lui et sortit. Peu après, la porte de l’épicerie s’ouvrit et il les vit prendre le chemin du retour. La mère semblait maintenant un peu triste, peut-être se faisait-il des idées, la fillette dit quelque chose puis se mit à sautiller en riant et à fredonner une chanson en roumain. La scène l’avait captivé, il éprouvait une sorte de désespoir devant cette manifestation de bonheur, il ne pouvait pas réagir, dire quelque chose, c’était un problème de langue, bien sûr, mais la mère connaissait aussi la langue locale, il l’avait entendue parler quand elle faisait ses achats, elle ne se débrouillait pas mal, avec un accent caractéristique des gens originaires d’Europe de l’Est, n’importe quel expert l’aurait reconnu. Que pouvait-il faire ? Rien pour le moment, si ce n’est savourer le plaisir de les suivre, ce qui suffit à le comble. Elles reprirent le même chemin, franchirent la passerelle, prirent la contre-allée de l’avenue et arrivèrent en bas de la ruelle. Il prenait soin de rester à une bonne distance, il n’avait commis aucune erreur jusque-là, tout se déroulait comme il l’avait prévu. Après s’être assuré qu’elles rentraient bien à la maison, il retourna au carrefour, mais partit dans l’autre sens, en direction de chez lui.
Dès qu’il fut arrivé, il laissa sa joie éclater. Il se servit un verre, alluma la radio, choisit une musique agréable, puis décida enfin de se préparer à manger. Il sortit quelques légumes du frigo et un poisson du congélateur. Il découpa les légumes, fouilla dans les placards et en sortit une bouteille d’huile et trois oignons. Après avoir mis le repas à mijoter doucement, il passa dans la pièce où se trouvait l’immense carte de Roumanie et se mit à en étudier la surface avec conviction. D’où venaient-ils ? Non, il n’allait pas tomber dans le piège des devinettes, tôt ou tard il le saurait, les choses étaient en marche. Il attendait cet instant depuis des années, il devait donc opérer avec ordre et méthode. Chacun de ses actes à venir devrait être le fruit d’une solide réflexion.
Il trouva son repas délicieux, chaque bouchée lui procura un plaisir indescriptible, il aurait été incapable de dire à quand remontait pareille sensation. Puis il s’installa confortablement dans son fauteuil et commença à se représenter un avenir inconnu, les images défilaient dans sa tête puis s’effaçaient. Il fit la vaisselle en chantonnant un vieil air, il était fatigué mais ce sentiment tellement rare de plénitude était toujours là et c’est dans cet état d’esprit que le sommeil l’emporta un peu après minuit.
Le lendemain, il se remit à l’œuvre. Vers huit heures du matin, il était déjà en face de la station-service, un petit vent agréable atténuait la chaleur estivale, l’avenue et les rues voisines étaient très animées, les ouvriers s’activaient sur le chantier. Jusqu’à dix heures, il remarqua seulement quelques signes de vie dans la petite maison où vivait le couple de compatriotes, à croire que les autres occupants avaient disparu. Il arpenta la ruelle dans un sens puis dans l’autre, les mains enfoncées dans ses poches et lorsqu’il arriva une fois de plus en haut, il resta quelques minutes avant de redescendre. Heureusement, ce coin était inhabité, sinon on l’aurait tout de suite repéré. Il resta là encore deux heures et juste au moment où il décidait de s’offrir une pause-café sur la jetée, il vit s’ouvrir la porte de la première maison. Le père. Il alla rafistoler quelque chose à l’extérieur de la fenêtre, la mère sortit elle aussi, elle lui dit juste quelques mots avant de rentrer. L’homme resta encore un moment dehors, retourna deux fois à l’intérieur et finit par ressortir avec un jeune garçon, il y avait donc aussi un fils. Il les vit partir en marchant d’un bon pas et fut frappé par leur ressemblance, tout était symétrique dans cette famille, la fille était le portrait en miniature de la mère et le fils celui du père, le garçon devait avoir à peine un ou deux ans de moins que sa sœur, il était mince, plutôt grand pour son âge et avait un visage doux, les ressemblances étaient vraiment nombreuses avec son père qui – d’après ce qu’il avait pu observer – avait lui aussi un visage enfantin.
Il eut plus de mal à les suivre que la mère et la fille, à cause de leur allure nerveuse et rapide, ils franchirent la passerelle en courant presque, ils avaient l’air de bonne humeur, le père agitait les mains en traçant des figures dans l’air, comme s’il cherchait à expliquer quelque chose au petit, ils arrivèrent sur l’avenue, s’arrêtèrent dans la rue commerçante sur la gauche, avant de continuer jusqu’à la côte. Il s’efforça de les suivre à une bonne distance, s’il se mettait à courir derrière eux, tout le monde le remarquerait, et il ne voulait pas prendre ce risque. Ils arrivèrent devant un magasin d’outils minuscule, coincé entre une vieille taverne et une pharmacie derrière le port. S’approcher était vraiment impossible, les passants étaient trop rares pour qu’il puisse se mêler à eux, il attendit au coin de la rue, en face de la boutique. Ils restèrent un bon moment à l’intérieur et quand ils sortirent, le petit tenait un sac en plastique. Il aurait aimé les entendre à nouveau parler en roumain, mais ils étaient trop loin. Sur le chemin du retour, ils marchèrent moins vite, mais une fois de plus, ils ne lui facilitèrent pas la tâche : ils n’avançaient pas avec la régularité harmonieuse de la mère et de la fille. Tantôt ils ralentissaient, tantôt ils accéléraient, ils regardaient en arrière, le père s’arrêta un instant pour expliquer quelque chose au petit, les conditions n’étaient pas aussi favorables pour les observer en détail. Cela le mit en dans une colère qu’il réfréna aussitôt, ce serait vraiment faire preuve d’ingratitude que de ne pas bénir le sort pour tout ce qui s’était produit aussi soudainement ces derniers jours. Sa vie avait changé, elle avait pris le sens qu’il voulait, comment pouvait-il manifester si peu d’enthousiasme ?
