Une famille un monde - Florian Antoine - E-Book

Une famille un monde E-Book

Florian Antoine

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Beschreibung

Une année à vélo et en famille Partis au début du mois de juillet de leur maison Zoé (8 ans) et Mahaut (2 ans et demi) et leurs parents ont parcouru plus de 10 000 kilomètres à vélo, traversant la Cordillère des Andes de l'Equateur à la Patagonie. Une année de vie nomade à affronter le froid, la pluie, la sécheresse, le vent et le soleil pour finalement toujours trouver le réconfort dans la rencontre des peuples sud-américains. Choisi pour être simple, économique et passe-partout, le vélo devient rapidement un passeport pour les rencontres. Les parents découvrent toute la générosité des peuples andins tandis que Zoé parcourt les écoles péruviennes et que Mahaut s'éveille au monde dans la tradition nomade. Des carnets de voyage tenus par toute la famille témoignent de l'effervescence du voyage et de ce qui en fait sa grandeur : ce ne sont pas les kilomètres effectués mais le temps qu'il prend nécessairement pour s'accomplir. "Notre vraie richesse n'aura pas été de faire quelques dizaines de milliers de kilomètres dans la Cordillère des Andes, mais d'avoir eu pendant plus d'une année la liberté chaque matin de disposer de nos journées comme nous l'entendions."

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Seitenzahl: 253

Veröffentlichungsjahr: 2014

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À Carine, Zoé et Mahaut,

« L’action ne peut pas toujours apporter le bonheur mais il n’y a pas de bonheur sans action. » Benjamin DISRAELI, ancien premier ministre britannique

« Qui sait où cela nous mènera » CONFUCIUS

« Il vaut mieux se laver les dents avec un verre à pied que de se laver les pieds avec un verre à dent. » Pierre DAC

Sommaire

Préface

Au commencement

Equateur

Quito

Après Quito

Règles de conduite

Vers l'Amazonie

Río Verde

En Amazonie

Du rêve à la réalité

De Cuenca à la frontière

Pérou

Ecrire

Arrivée au Pérou

Retour en Amazonie

En route vers Celendin

Farniente

Passage d'une Cordillère à l'autre

Petite histoire

Un rêve

De Cuzco au lac Titicaca

De la routine

Bolivie

Légèreté

Du lac Titicaca à La Paz

Routes et déroutes

De La Paz à Uyuni

Uyuni

La nature est bien faite

De Uyuni à Potosi

Régime pour l'été

Potosi

La digestion cérébrale

De Potosi à l'Argentine

Argentine

De la frontière à Salta

Voyage et politique

De Salta à Mendoza

La dépense énergétique

Mendoza

Sur la pauvreté

Bariloche

Le vrai luxe

L'heure du bilan

Chili

Autour du monde

De la frontière à Chiloé

Chiloé

Comment nous avons voyagé

Retour à Castro

Ça ne s'arrêtera jamais

Adios Chile

Patagonie

Descente en voiture

Les enfants en voyage

Retour à Bariloche

L'illusion du changement de soi

Départ pour Buenos Aires

Buenos Aires

Les bons vents

Du chaos

Retour en cargo

Des questions

Argentine

Brésil

Dakar

Europe du Nord

France

Pratique

Photographies

Equateur

Pérou

Bolivie

Argentine

Chili

Patagonie

Buenos Aires

Retour en cargo

Préface

Avant d’être le livre que tu tiens entre tes mains, ce récit est né sous forme d’un blog de voyage. Un récit écrit jour après jour allongé dans une tente, à la lumière d’une lampe frontale. Puis transcrit pendant des heures dans des cybercafés où la lenteur de la connexion à Internet n’a d’égale que la lenteur du voyageur à vélo. Le tout agrémenté de photos prises avec du matériel maltraité par les vibrations, la poussière et les chutes puis longuement téléchargées pour être consultables par ceux qui depuis le début de cette aventure nous ont suivis, nous ont soutenus et se sont souvent inquiétés au sujet de notre santé autant physique que mentale.

C’est pour vous rassurer que ce blog est né mais c’est grâce à vous et pour vous qu’il a perduré, que des milliers de photos ont été prises, que des dizaines de cahiers ont été noircis, et que mes oreilles ont supporté des centaines d’heures de mauvaise musique latino dans les cybercafés les plus hauts du monde. Vos encouragements, votre humour, votre présence numérique ont justifié l’existence d’une communication intercontinentale.

Que reste-t-il de cette aventure ? Des paysages, des hommes et des femmes et un petit brin de leçon de vie... D’où le choix d’un récit mêlant photos du voyage, extraits de notre journal de bord, modestes réflexions élaborées pendant les longues heures de pédalage ou lors de discussions dans ces endroits improbables qui font le charme du continent sud-américain.

Voyez ce livre comme un remerciement, un témoignage de notre amitié, et, je l’espère, un bel objet qui prendra sa place dans vos bibliothèques et que vous prendrez plaisir à lire, à regarder et à faire partager.

Au commencement

« Je pars avec Dieu. Si je ne reviens pas, c’est que je suis resté avec lui » - Inscription sur les bus et camions équatoriens.

A peine réveillé, je sors de la chambre et gravis les quelques marches qui permettent d’accéder au toit-terrasse de la maison de Marco. Je contemple pour la première fois Quito, ville tentaculaire, départ de notre expédition sud-américaine. J’ai avec moi le petit cahier bleu dans lequel je note chaque jour les événements de la journée et qui contient déjà les souvenirs de notre parcours européen : le départ un mois plus tôt de notre jardin (un symbole important) en présence de notre famille et de quelques irréductibles amis venus pour l’occasion, le trajet vers l’Espagne, pays qui modifiera pour toujours la trajectoire du continent sud-américain, l’arrivée à vélo à Barcelone, le passage éclair à Bogota puis le débarquement en Equateur, à quelques kilomètres seulement de la ligne qui donne son nom au pays et qui divise irrémédiablement le monde en un Nord et un Sud (un autre symbole fort du voyage).

Confortablement installé chez notre hôte équatorien, nos vélos perdus quelque part dans un aéroport, je plante mes yeux dans ce décor urbain surréaliste écrasé par la lumière matinale de ce petit pays maintes fois imaginé. Ce qui fait que nous sommes là, ce qui nous pousse à entreprendre un tel périple, les rencontres que nous allons faire, ce que nous allons perdre et ce que nous allons gagner, nous l’ignorons encore. Devant nous, une infinité de possibilités, une liberté choisie et seulement trois contraintes : trouver chaque jour de l’eau, de la nourriture et un endroit où dormir. La sainte trilogie d'un grand voyage à vélo.

Equateur

« Donde hay un deseo hay un camino. Donde hay un camino hay una aventura » - « Là où il y a un désir, il y a un chemin. Là où il y a un chemin, il y a une aventure » - proverbe équatorien

Quito

« Nous fumons tous ici l’opium de la grande altitude, voix basse, petits pas, petit souffle. Ne soyons pas si anxieux, c’est le mal des montagnes que nous sentons, l’affaire de quelques jours…», avait prévenu Michaux dans son journal relatant ses errances en Equateur en 1928. La capitale équatorienne, perchée à 2850 mètres impose les premières sensations d’altitude : souffle court et jambes molles. Quant au soleil, Michaux encore : « Vite, il est d’aplomb, s’acharne sur toutes les ombres. Bientôt il ne vous en reste plus que sous les pieds. On est de retour dans la justice implacable de l’Equa-teur. ». A neuf heures du matin, il a pris de la hauteur et écrase tout. Nous sommes assommés par sa chaleur.

Le trajet en avion pour venir jusqu’en Equateur n’a pas été de tout repos. Carine m’avait fait judicieusement remarquer que si tous les guichets d’em-barquement du monde entier sont étiquetés check-in, ceux de Barcelone se trouvent sous les panneaux facturación. Notre mauvais pressentiment se trouve confirmé quand on nous réclame quatre billets retour en plus de nos allers simples pour avoir le droit de monter dans l’avion. Une jolie somme que malgré nos protestations nous sommes obligés de verser contre la promesse d’un remboursement dès notre arrivée. C’est donc délestés de presque quatre mois de budget que nous montons dans l’avion. Au même moment, un trop peu zélé bagagiste colle la mauvaise étiquette de destination sur les cartons contenant nos vélos. Nous ne le savons pas encore mais ils prendront l’avion pour Madrid quand nous serons dans celui qui part faire escale en Colombie. Heureux les ignorants !

Peu importe, Marco, notre hôte équatorien nous emmène, après une courte nuit de sommeil perturbé par le décalage horaire, à un baptême. Il m’explique que lorsqu’il vient en France, il trouve les repas de famille un brin ennuyeux et demande à ses voisins « Quand est-ce qu’on danse ?». Parmi le déluge de musique et de danse qui nous tombe dessus ce soir, nous nous demandons si on va finir par se mettre quelque chose sous la dent. Heureusement, jour de fête oblige, on goûte finalement à la spécialité locale, le Tornado accompagné de plusieurs variétés de maïs. C’est un régal mais la véritable spécialité du pays, nous la découvrons hors de nos assiettes : l’ac-cueil est chaleureux et les gens souriants envers ces quatre inconnus à l’air un peu abattu qui n’ont visiblement plus la force de danser.

L’ambiance joyeuse dans le patio tranche avec nos premières impressions de Quito. Les maisons sont entourées de murs infranchissables, les portes et fenêtres sont doublées de grilles et la nuit on s’enferme à double tour avec l’alarme enclenchée. Pas vraiment rassurant au premier abord. L’utilisation du fil de fer pour délimiter les propriétés donne un petit air concentrationnaire au quartier. Je regrette nos inoffensifs thuyas.

Le décalage horaire qui nous perturbe, le soleil qui se place dix heures par jour à son zénith et nous écrase et l’altitude qui coupe les jambes ne semblent pas impressionner Marco qui nous emmène dès le lendemain de la fête à l’incontournable Mitad del Mundo, le milieu du monde. Cette ligne imaginaire qui coupe le monde en deux et qui a fini par donner son nom au pays nous permet pendant un court instant d’avoir un pied dans chaque hémisphère. Un monument est érigé en l’honneur des savants français du XVIIIe siècle, venus ici pour mesurer la longueur du méridien de latitude zéro.

Un Equatorien vivant à Toronto et parlant un peu français m’offre un verre de l’alcool local à base de sucre de canne. Sur la place, tout le monde danse. Est-ce l’alcool, l’altitude, la fatigue ou la chaleur ? Nous sourions béatement.

Le lendemain, visite du marché traditionnel d’Otavalo : ici on négocie ses chevaux, vaches et cochons d’Inde dans une ambiance curieusement ouatée. Personne ne crie ni ne parle fort. Une atmosphère paisible qui contraste avec l’intense activité. Suit dans la journée la cueillette des avocats, goyaves et mandarines dans une ferme appartenant à la famille de Marco qui prend un plaisir évident à nous balader dans les quatre coins de la région de Quito. Partout, nous croisons les Indiens. Nous mangeons, comme eux, dans des petites cantines du maïs soufflé, des patates et de la viande grillée.

Puis Marco nous accompagne à l’opération récupération des vélos. Il nous faut presque une heure pour revoir nos deux cartons complètement éventrés. Un petit moment d’angoisse : on avait mis les sacs de couchage et les matelas dans ces cartons. A part un garde-boue voilé, les vélos sont en bon état et nous retrouvons toutes nos rares et précieuses affaires.

Il n’y a pas que Marco qui nous aide dans nos débuts sud-américains. Dans la semaine, nous avons rendez-vous dans le plus grand hôtel de la ville avec Luis. Nous sommes surpris par la richesse affichée dans le hall d’entrée de l'établissement qui tranche avec les quartiers pauvres de Quito. Notre mystérieux interlocuteur doit être un personnage important pour vivre ici. Il nous salue et dans un anglais parfait nous explique qu’il préside une association qui cherche à promouvoir le vélo à Quito. Avec ses amis, il veut nous escorter lors de notre sortie de la capitale pour nous protéger de la circulation et nous accompagner une partie du chemin. Décidément, l’extrême disponibilité des Equatoriens ne cesse de nous étonner. « L’Amérique du Sud, c’est un autre monde » me dit Luis qui semble lire mes pensées. Depuis trois jours que nous sommes ici, c’est une évidence. « Quant à l’hôtel, ma femme travaille ici et nous avons le droit à une semaine de séjour gratuit par an. On en profite. »

Avant notre départ, il nous faut encore régler le problème du remboursement des billets retour qu’on nous a obligés à acheter. Après être passés par tous les bureaux de l’aéroport, nous traversons la ville pour finir dans le bureau central de la compagnie. Carine explique notre situation :

–Bonjour, nous voudrions obtenir le remboursement des billets que vous nous avez forcés à acheter à Barcelone.

–Vous ne quittez plus l’Equateur ?

–Si, si, mais en voiture (ne pas dire vélo, ça ne fait pas sérieux).

–Pas de souci, revenez dans 45 jours, nous aurons le cash pour vous rembourser.

–Euh, dans 45 jours, nous aurons quitté Quito.

–Dans ce cas, faites-vous rembourser en France à votre retour.

–Nous ne rentrons pas en France avant un petit moment (ne pas dire un an, ça ne fait pas sérieux non plus)

–Alors, ça ne va pas être possible de vous rembourser.

–Si, si, ça va ETRE POSSIBLE !! (continuer à sourire)

(longue attente, discussion entre chefs, photocopie de nos passeports, carte bleue, etc...)

–OK, nous allons vous rembourser dans 2 mois.

–Ça ne peut pas être un peu plus rapide.

–Non. (Ne pas insister, tout le monde sourit).

Nous en profitons pour visiter plus en détail le centre de Quito. Pas de conservatisme rigide, on repeint les murs des églises et les statues en couleurs vives. Les intérieurs sont chargés de détails. Le plus flamboyant de tous est celui de la Campañia, construite par les Jésuites et entièrement tapissée de feuilles d’or! Nous restons quelque temps entourés de cet étalage de richesses et oublions la réalité extérieure. En sortant, sur le parvis de l’église, des enfants de l‘âge des nôtres cirent les chaussures des passants. La misère n’est jamais très loin...

Après le Quito colonial, nous consacrons une journée à la visite du Quito moderne. Ce quartier regroupe des maisons colorées abritant des pensions, des restaurants et des magasins à l'occidentale. Un petit air de quartier pas désagréable. Des agences de voyages vendent des séjours aux Galapagos ou en Amazonie et des magasins de sport vendent l‘équipement nécessaire à ces séjours. Ca sent le tourisme hors de prix. Nous nous éloignons un peu pour trouver un petit restaurant où se retrouvent les employés des alentours. On mange un repas complet pour 2,50$.

Le jour du départ arrive. Les membres de l’association Ciclópolis nous accompagnent pendant les 30 kilomètres que dure la sortie de Quito en se relayant à vélo puis en nous suivant en camion pendant les premiers kilomètres dangereux de la Panaméricaine. Marco nous accompagne une partie du trajet sur son vélo. Puis nous nous quittons en feignant d’ignorer qu’il s’agit là d’une séparation nette et brutale. Nous nous promettons de nous revoir, de nous écrire et nous nous serrons la main tout en versant quelques larmes derrière nos lunettes de soleil.

Un cortège d'encouragements le long de la route, de sourires, de pouces levés, de coups de klaxon sympathiques contribuent à faire de cette première étape en Equateur un bon moment. Le soir venu, après qu’on nous a refusé l’accès à la ferme militaire que nous avait conseillée Luis, nous trouvons un carré d’herbe au milieu d’une hacienda le long de la Panaméricaine. A la nuit tombée, nous mangeons serrés dans la tente. La température a chuté. Notre expédition a vraiment commencé.

Après Quito

« Après que le dernier arbre aura été coupé, après que le dernier fleuve aura été asséché, après que le dernier animal aura été exterminé, nous nous rendrons compte que l’argent ne se mange pas et il sera trop tard pour nous et nos enfants » - Panneau à l’entrée du parc du Cotopaxi - Equateur

« De manière générale, il est recommandé de :

– Circuler avec peu d’argent et une copie de son passeport, et ne pas résister en cas d’agression ;

– Redoubler de prudence sur la route, la signalisation étant pratique-ment inexistante ;

– Ne pas circuler à vélo;

– Être prudent lors de rencontres dans les lieux publics, ne pas accepter de cigarette ou de boisson offerte par un inconnu. Une pratique tend en effet à se répandre, consistant à droguer des touristes au moyen d’une poudre à l’effet anesthésiant connue sous le nom de "scopolamine" (qui peut être diffusée par bombe aérosol, versée dans les boissons, contenue dans des cigarettes, ou même dans des dépliants publicitaires) pour ensuite les dévaliser.

– Ne jamais faire de camping sauvage. »

Les recommandations du ministère des Affaires Etrangères concernant l’Equateur nous prouvent au moins une chose : on a tout faux ! On compte bien circuler à vélo sur la Panaméricaine avec tout l’argent nécessaire à plusieurs semaines de périple, faire de paisibles bivouacs au milieu de la pampa, rencontrer les habitants et accepter leur invitation.

Je lis ces quelques lignes trois jours avant de partir. Je garde ces informations pour moi. Inutile de répandre la psychose dans notre petite famille. Les dix jours passés à Quito nous montrent qu’il y a autre chose que des criminels dans les rues d’Equateur.

Au matin de notre première nuit, nous faisons deux autres découvertes importantes :

– la banane est vraiment le fruit local. Les mangeoires des vaches de la ferme à côté en sont remplies;

– il fait aussi froid la nuit qu’il fait chaud le jour. Une couche de givre recouvre la toile de tente.

Nous mangeons notre ration de bananes et attaquons la montée vers le col du Cotopaxi, volcan majestueux recouvert de glace. Nous avons passé 20 jours sans pédaler et nos corps peinent. Nous souffrons pendant les 17 kilomètres que dure cette montée. Alors que je répare une crevaison sur la roue droite de la carriole (celle qui passe dans les bas-côtés douteux de la Panaméricaine), deux cyclo-voyageurs allemands partis d’Alaska à vélo arrivent à notre hauteur. Ils roulent depuis plus d’un an et la lassitude se lit sur leurs visages. Nous parlons de voyage, de vélo et d’Amériques. Ils nous expliquent qu’ils ont déjà failli abandonner plusieurs fois surtout après leur agression à main armée en traversant Bogota quelques jours auparavant. Ils nous souhaitent une bonne journée et nous recommandent d’éviter le camping sauvage. L’ambiance générale en prend un coup.

Pour finir, nous nous perdons et finissons à El Boliche où nous attend une aire de camping. Au matin je rends visite à notre voisin, un géant de 5897 m entouré de sa corolle de nuages : le Cotopaxi. Ce cône sombre nappé d’un coulis de neige est le plus haut volcan en activité en Equateur. Je suis pris d’un désir de gravir ses pentes pour aller là-haut respirer ses fumerolles. Impossible avec les enfants. Je me promets de revenir un jour pour en faire l’ascension.

Ce bivouac sera le point le plus haut de notre passage en Equateur. Toujours pas de trace du redoutable soroche, le mal des montagnes.

A 3550m, la météo se déroule ainsi : nuit glaciale, température bien en dessous de zéro. Puis soleil de plomb dès dix heures. Le froid retombe à dix-sept heures, accompagné de bourrasques de vent et la nuit une heure plus tard. Cela nous laisse le temps de marcher un peu au pied du volcan.

Le lendemain, levés à 6h30, nous plions le campement sous la pluie et dans le froid avec plus grand chose à manger. Cinq kilomètres plus loin, un café chaud dans une station-service nous remonte le moral. Nous entamons la grande descente (55 kilomètres !) jusqu’à Latacunga. Le trafic sur la Panaméricaine est très supportable. Trois almuerzos (menus du jour) nous calent pour la journée et nous arrivons à destination en début d’après-midi. Nous avons le nom d’un contact à la mairie pour l’hébergement de ce soir mais avant d’atteindre le bâtiment municipal, un cycliste s’arrête pour nous prendre en photo. Carine lui explique que nous cherchons un endroit sûr pour passer la nuit. Il nous propose de dormir chez un ami qui tient un magasin de vélo et qui peut nous ouvrir sa remise pour poser nos affaires et dormir. Les recommandations du ministère des Affaires Etrangères passent rapidement dans ma tête. Carine m’interroge des yeux. Nous acceptons.

Quelques jus de fruits plus tard chez notre hôte Joaquín, nous partons visiter le centre-ville plus calme que celui de Quito. Malgré l’ombre menaçante d’une demi-douzaine de volcans, la ville n’effraie guère : son centre colonial abrite une population métissée et avenante. Les jours de marché, c’est l’irruption de grappes d’Indiennes en épais jupons et chapeaux hauts-de-forme. Leur figure de cire à la peau cuivrée annonce les hautes montagnes voisines. Nous faisons le plein de riz et de pâtes.

Puis les événements s’enchaînent. La mairie nous invite pour un petit déjeuner officiel. Nous proposons à Joaquín d’aller manger au restaurant le soir. Nous dévorons des lasagnes et au moment de partir, Zoé s’est endormie. Le patron nous propose de nous ramener en voiture. Inutile de protester, il refuse que nous réveillions notre fille en marchant. L’enfant aux cheveux d’or est roi.

Le lendemain, nous filons à la mairie pour le petit déjeuner organisé en notre honneur par Cynthia et ses collaborateurs. On se régale des spécialités de la région et je regrette que mon espagnol soit si balbutiant. Embrassades, encouragements, nous repartons tout sourire (c’est contagieux). Joaquín nous donne une bonne dose de son produit dopant préféré : un bloc de sucre de canne à diluer dans l’eau.

Plus loin, à Salcedo, la spécialité c’est la glace aux fruits. A tel point qu’il n’y a que des échoppes vendant des glaces. On s’arrête pour en acheter une pour Zoé. Au moment de payer, impossible. Marco tient à nous offrir cette glace. Nous restons une demi-heure à discuter avec lui. Mon espagnol s’améliore.

Il pleut, nous avons faim. Allons-y pour le traditionnel almuerzo à 1,50$. Nous arrivons un peu tard dans un restaurant qui ne doit pas souvent voir passer des gringos : toute la salle nous regarde en souriant. Comme d’habi-tude, nous avons droit à une nourriture simple et saine. A la fin du repas, alors que Carine est aux toilettes avec les filles, les trois femmes qui tiennent le restaurant m’assaillent de questions. Elles ont dû sentir que j’étais en passe de devenir bilingue. Je réponds aux traditionnelles questions : d’où viens-tu, où vas-tu et surtout, est-ce que l’Equateur te plaît ? A cette dernière question je réponds par l’affirmative et les sourires s'élargissent encore.

Nous arrivons à Ambato. La ville a été complètement détruite en 1949 par un tremblement de terre. Son relief escarpé doit venir de là et ne plaît pas à nos mollets. Dans une montée sinueuse particulièrement difficile où notre vitesse avoisine les 5 km/h, une voiture se place derrière nous et nous suit, nous protégeant ainsi de la circulation. Arrivé au sommet, je fais un signe amical au conducteur et le remercie de son attention. Il s’arrête et nous demande où nous allons. Quand il apprend que nous cherchons la mairie, il charge les vélos sur son pick-up et nous emmène. Il nous tend sa carte et comme d’habitude, si nous avons besoin de quelque chose, il suffit de l’appe-ler. Je lui glisse que l’on cherche un coin pour dormir. Devinez ce qu'il se passe ? Tous chez Germán pour une bonne douche, une visite guidée de la ville, un restaurant et une bonne nuit de repos. Sa femme me dit que je parle bien espagnol. C’est vrai que j’ai progressé en 24h. Mais c’est en matière d’hospitalité que les leçons sont les plus marquantes.

Règles de conduite

Les 13 règles pour faire du vélo le long de la Panaméricaine et survivre :

rester à droite mais pas trop car le bord de la route est un profond fossé

se méfier des bus qui sont les rois de la route et qui se déportent régulièrement pour récupérer ou jeter des passagers

éviter les nids-de-poule ou pire les égouts sans plaque d’égout

éviter les pierres qui n’ont rien à faire là mais qui y sont

doubler habilement les véhicules garés sur le bord (panne, pause pipi, sieste) en n’oubliant pas les règles numéro 2, 3 et 4

faire un sprint quand un chien déboule en aboyant

deviner si le chien au bord de la route va débouler en aboyant

ne plus respirer quand un camion peine à nous doubler en côte tout en crachant une fumée noire

ne pas mourir asphyxié quand les montées durent 20km

ne pas exploser un pneu quand les descentes durent 20km

répondre à chaque pouce levé d’un geste de la main en lâchant le guidon tout en continuant à respecter toutes les règles précédentes

chercher à manger et à boire (et s’arrêter dès qu’on a trouvé)

garder le sourire et regarder le paysage (on est venus pour ça, non ?)

Vers l'Amazonie

Conçue en 1923 pour être une route unique reliant l’ensemble des Amériques du Nord au Sud, la Panaméricaine est finalement un raccord de différentes routes et autoroutes construites par les pays participant au projet. Traversant la Cordillère dans son intégralité, elle semble être l’itinéraire de choix pour qui veut rejoindre le sud.

Alors que nous avions évoqué de redescendre sur l’Amazonie équatorienne, on nous a plusieurs fois déconseillé de quitter la Panaméricaine pour traverser le pays. La crainte principale évoquée par nos différents hôtes depuis Quito est l’insécurité qui régnerait dans cette zone. Bien que le pays soit composé à 90 % d’Indiens et de Métis, les Equatoriens des villes craignent souvent le comportement des gens de l’Oriente. Pauvres, loin des moyens de communication, descendants pour certains des terribles Indiens Jivaro, réducteurs de tête qui terrorisaient les conquistadors espagnols, ces habitants de l’intérieur de l’Equateur semblent tout prêts à dépouiller les fragiles voyageurs à vélo que nous sommes. Si on y ajoute le climat étouffant, les moustiques omniprésents et les risques sanitaires, une figure repoussante prend la place du mythe amazonien et de ses espaces vierges.

Seuls notre entêtement et la confiance héritée de nos premières expériences équatoriennes nous poussent à bifurquer et à descendre la Cordillère par l'est, sans bien savoir encore ni où et ni comment nous allons la remonter. Et la circulation promet d’être plus clairsemée sur les routes de l’Oriente que sur la Panaméricaine.

C’est Germán, toujours inquiet de nous voir seuls sur nos vélos, qui nous transporte avec son pick-up jusqu’à la sortie de la ville. Nous enfourchons nos vélos et commençons la longue descente vers l’Amazonie. La route serpente dans des vallées grandioses et chaque pause pour laisser refroidir les jantes de nos vélos est prétexte à faire des photos. Les pentes andines partent en ligne droite vers le ciel, formant des patchworks qui alternent le brun de la terre remuée et le vert sombre des pâturages. Les cultures, pratiquées à la quasi-verticale par des Indiens défiant la pesanteur, sont les éléments du paysage qui nous impressionnent le plus. La Cordillère se démultiplie, imprévisible, passant soudain du précipice taillé au scalpel à un bucolique pré à vaches. Nous approchons de la ville thermale de Baños, quand le temps se gâte et que le vent est tel qu’il nous faut pédaler pour continuer à descendre!

Avec ses 20 000 habitants, son célèbre volcan et ses eaux thermales, Baños est la ville la plus touristique de l'Équateur après Quito et Otavalo. Après avoir manqué d'air dans les moindres montées et grelotté dans les descentes, à 1600 mètres d’altitude, Baños nous offre un apaisement du sang et des sens. Les peintures de la pittoresque église Nuestra Señora de Agua Santa ont beau raconter les fréquentes éruptions du volcan Tungurahua voisin (ses laves obligent à évacuer la bourgade régulièrement), Baños respire la tempérance.

Après une bonne mais courte nuit de sommeil, nous nous levons à l'aube pour tester avant les heures d’affluence les bienfaits des eaux chaudes thermales. Il y a déjà une foule d’Indiens en train de se tremper dans les piscines où l’eau à 50°C provient directement des sous-sols volcaniques. Régulièrement, il faut sortir et passer sous une cascade d’eau glacée afin de réguler la température du corps et éviter l’évanouissement. Si cette règle est respectée, les habitants nous assurent que presque tous les maux peuvent être soignés par la fréquentation quotidienne du lieu. L’idéal étant de boire un peu de cette eau chaude tous les jours. Conseil que nous ne suivons pas, l’eau que nous avons pris le risque de boire depuis notre arrivée en Equateur n’ayant pas reçu l’approbation de nos intestins.

Río Verde

Federico a l’habitude de venir passer quelques heures derrière son étal qu’il installe judicieusement sur le parking de la tarabita. Ce moyen de transport, inventé par les Incas pour passer d’une montagne à l’autre, est composé d’un câble tendu au-dessus d’une vallée encaissée auquel est suspendue une plateforme grillagée, elle-même reliée à un deuxième câble qui sert à la faire avancer depuis un des côtés de la vallée. Aujourd’hui, la construction des routes et la modernisation du pays ont transformé la tarabita en attraction touristique où viennent se faire peur les habitants de la région et les vacanciers de passage. Une clientèle dont Federico espère bien qu’elle lui achètera quelques-uns des bijoux, t-shirts peints, chaussures et dream catchers que lui et sa femme fabriquent dans leur atelier.

Caché derrière sa barbe grisonnante et sa casquette de yankee, Federico garde un oeil sur son bien le plus cher : une moto 125 cm3 qui lui simplifie les déplacements et le transport de sa marchandise. Il ne peut s’empêcher de remarquer cette curieuse remorque attachée derrière le vélo d’un gringo qui emmène avec lui toute sa famille. Avec ce sourire dont ne semblent pouvoir se départir les Equatoriens, il va d’un pas tranquille discuter avec ces drôles de cyclistes. Curieux des étrangers, fier de montrer ses créations et avide de parler de son pays et de ses merveilles, il invite tout naturellement les quatre Français à venir passer la soirée à la maison. Ceux-ci lui expliquent dans un espagnol chancelant qu’ils viennent tout juste de quitter Baños après un bon bain chaud et qu’ils ont prévu d’aller jusqu’à Puyo, porte de l’Amazonie, dans la journée. Federico a du mal à comprendre leur précipitation. Il insiste en indiquant qu’à Río Verde, on peut visiter la 8ème merveille du monde : el pailón del diablo, la marmite du diable. Aucun touriste ne voudrait manquer ça. Le gringo regarde les cascades qui surgissent de partout et les plantes géantes qui prennent peu à peu le relais des arbres dans le bas de la vallée. « C’est encore plus beau que ça, à Río Verde » précise Federico. L’argument semble porter ses fruits. La famille tout entière sourit et lui demande comment se rendre chez lui.