Une illusion parfaite - Christine François-Kirsch - E-Book

Une illusion parfaite E-Book

Christine François-Kirsch

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Beschreibung

Le pitch: Une femme. Son mari. L'Italie. Une autre femme. Un coup de foudre entre elles. L'une peut tout. L'autre, non. Est-ce l'histoire d'Ilaria, qui aime Davide et Francesca, et la conquête? Ou l'histoire de Davide, qui aime Ilaria plus que tout, et qui aime la voir en aimer d'autres? Ou l'histoire de Francesca, bousculée dans ses certitudes? C'est une histoire à trois, et même plus encore. C'est l'histoire des sentiments qui nous dévorent, des cadres qui nous empêchent. C'est une histoire d'amour. J'ai voulu raconter une histoire audacieuse qui casse les tabous, qui montrent qu'on peut oser dans la liberté, la sienne et celle de l'autre. "Une illusion parfaite" est un roman adulte qui parle aux femmes libres et à celles qui aspirent à le devenir et à s'affranchir des codes culturels, familiaux, pour avancer vers leurs désirs. Elles hésitent. Tentent. Osent enfin, comme les personnages de ce roman qui entend s'éloigner des clichés. Ce livre s'adresse également aux hommes, désireux et curieux de mieux comprendre ces partenaires d'un soir ou d'une vie, qu'ils jugent parfois complexes ou compliquées. L'actualité a mis sous les feux des projecteurs ces derniers mois des affaires de harcèlement et d'abus sexuels. Weinstein, Balancetonporc, Metoo, autant d'actes passés sous silence pendant des années et de réactions vives et courageuses qui interrogent la société sur la place des femmes, le rôle des hommes, le désir, la liberté de dire oui ou non, de choisir sa sexualité, de la faire évoluer, sans y être jamais contraint. J'espère que chaque lecteur, chaque lectrice pourra, une fois mon livre refermé, s'interroger sur sa propre sexualité et en comprendre les ressorts, les peurs, les fantasmes. Et se souvenir que l'amour sous toutes ses formes est une aventure exceptionnelle.

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Seitenzahl: 382

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Du même auteur, sous le nom de Christine François-Kirsch

« Les aventures d’Ecololo et Lala, Marie pourquoi tu tousses? », L’Aube (2009)

« Les aventures d’Ecololo et Lala, Chatouille pourquoi tu fouilles? », L’Aube (2010) - Prix Renaudot benjamin 2011

A Richard

A Marius

Merci à Orianne O. pour la photo de couverture

« Tout existe pour aboutir à un livre »

Stéphane Mallarmé

« Une femme libre est exactement le contraire d'une femme légère. »

Simone de Beauvoir

Un roman a toujours un peu à voir avec le réel. Les personnages de ce livre sortent de ma seule imagination. Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé est vraisemblable, mais ça n'est pas la réalité.

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

Chapitre 41

Chapitre 42

Chapitre 43

Chapitre 44

-1-

Je sonnai. Quelques secondes passèrent. J'entendis le petit bruit reconnaissable de l'ouverture de la porte. Je montai la quinzaine de marches. Je me présentai à l'accueil.

Je patientai un moment, un petit quart d'heure, en feuilletant un vieux magazine de voyage, avant d'être reçue pour ce rendez-vous sans réelle importance. J'y allais seule, alors qu'habituellement, mon mari et ma fille m'accompagnaient. C'était normal que je me rende chez la pédiatre de ma fille avec ma fille. Là, je n'avais que quelques questions à poser, simplement. J'étais plutôt en forme, bronzée, lumineuse. Voilà ce que j'entendrais plus tard d'ailleurs. Lumineuse. Je relevai les yeux au son des talons, un pas rapide, nerveux, sec. Je vis un large sourire, un regard profond, véritablement intense. Une poignée de main ferme, qui cependant m'enroba. Cette chevelure brune, ondulée sur les pointes, dégageait un parfum inconnu, surprenant. Nouveau. Saisissant.

Quelque chose clochait, quelque chose d'inhabituel.

— Venez!

Je suivis donc la pédiatre de ma fille dans ce bureau assez sombre, austère. Je jetai un coup d’œil sur la croix du Christ fixée au-dessus de la cheminée et j'observai la très sérieuse pédiatre s'asseoir face à moi, dans son large fauteuil de patron.

Je ne voyais ni table d'auscultation, ni jeu ni jouet.

Elle me regardait. Je la fixais. Aucune parole ne fut prononcée. Elle se leva, toujours silencieuse. Passa derrière moi. Ferma à clé la porte principale du bureau. Les talons claquaient moins, elle glissait presque sur le sol parqueté.

Je sentais très précisément son parfum, que je ne parvenais pas à identifier. Sucré, presque vanillé. Sûrement un parfum français.

Elle alla également fermer une deuxième porte, celle qui menait aux coulisses du cabinet. Puis, elle revint s'asseoir sur son fauteuil en cuir noir. Posa ses bras sur les accoudoirs. Et bascula lentement sa tête en arrière, comme alanguie.

Cette scène dura un long moment, comme un semblant d'éternité.

Son attitude sensuelle, ses yeux fermés, ses longs cheveux reposant sur le haut du fauteuil, sa respiration calme malgré la poitrine que je voyais se soulever : tout n'était qu'invitation retenue. Tout n'était qu'appel à l'étreinte interdite.

Enfin, j'osai me lever ; je contournai le large bureau, moi aussi avec lenteur. Sans le moindre mot. Je scrutai à nouveau la croix au-dessus de la cheminée. Je fermai un instant les yeux. Calmai ma respiration. J'étais moins grande qu'elle. Ses mains paraissaient presque petites comparées à sa taille. Pourtant, malgré les 10 centimètres qu'elle avait de plus que moi, je la dominais. C'est moi qui menais la danse à présent. Je saisis les deux accoudoirs pour tourner le fauteuil vers moi et je lui dis d'une voix autoritaire :

— Ouvrez les yeux, docteur, regardez-moi.

Nous nous fixâmes, plusieurs secondes. On dit que le silence après Mozart, c'est encore du Mozart. Là, le silence avant l'amour, c'était déjà de l'amour.

Nos respirations se faisaient écho. J'hésitai l'espace d'un instant, intimidée par l'incongruité du moment. Je ne sais pas vraiment. Mon sexe battait, mon cœur me faisait presque mal, je recevais dans la poitrine et dans le ventre comme des coups de poing.

Elle, ne bougeait pas. Ne parlait pas. Mais continuait de tenir mon regard, comme une provocation. « Vas-y, décide-toi, tu attends quoi ? » Voilà ce qu’elle semblait vouloir me gueuler.

Un dernier instant d'hésitation et enfin j'approchai mes lèvres des siennes, et l'embrassai au coin de cette bouche ronde et nerveuse.

Elle ferma les yeux, pour profiter de cet instant imprévu. Puis les rouvrit. J’effleurai sa joue du bout de mes lèvres, allai jusqu'à l'oreille, que je lui mordillai légèrement. Suçai son lobe, l'avalai presque. Descendis jusqu'au cou. Lentement, si lentement. Elle se cambrait, commençait à gémir, réclamant bien plus, bien plus vite.

Je la savourais. La goûtais. La découvrais. L'apprivoisais en silence. Autour, dans le cabinet médical, les autres médecins, la secrétaire s'activaient. On entendait des téléphones sonner, des portes claquer, quelques voix. La sonnette régulièrement. Des cris de bébé. Des mamans grondaient.

Sans doute l'interdit de cette situation impromptue ajoutait-il à notre excitation à toutes les deux. Je laissai de côté ces petits bruits et revins vers elle. Et vers sa bouche, entrouverte, qui réclamait ma langue.

Je me rapprochai à nouveau de ses lèvres, les léchai d'abord délicatement, puis enfonçai ma langue, à la recherche de l'autre langue. Qui répondait à l'appel.

Nous nous embrassions maintenant avec gourmandise, avidité même. Avec passion. Nous nous laissions emporter, soupirions de concert, ses gémissements couvrant les miens. J'aurais presque pu jouir de la situation tant mon excitation était à son comble. J'étais prête à exploser.

Je poursuivis mon exploration dans son cou, et elle chavira encore un peu plus son visage en arrière, le dossier du fauteuil accompagnant son mouvement. Ce dernier émit un petit couinement, qui nous fit toutes les deux au même moment relever la tête. Nous nous regardâmes à nouveau, nous défiant presque. Puis elle me sourit. D'un sourire carnassier, signe qu'elle était parfaitement en accord avec son désir. Et avec le mien.

— Continuez, ordonna-t-elle. Continuez. C'est ce que je veux.

Je poursuivais donc mon exploration, découvrant progressivement son corps. Je lui déboutonnai lentement son cardigan sans manche, pour ensuite dézipper sa robe dont la fermeture éclair, comme par miracle, était positionnée sur le devant.

Le son nous excita toutes les deux davantage, et son soutien-gorge noir se laissa découvrir.

Je ne savais plus où je me trouvais, j'étais comme prise de vertige ; sa peau et son odeur et son goût me transportèrent hors de la réalité. Pendant que je lui donnais du plaisir avec ma bouche, j'entendais ses petits cris. Il n'y avait plus qu'elle et moi, ses cuisses et ma tête entre.

— Voulez-vous que je continue ? Vous en voulez encore? Vous voulez ma langue?

Je n'attendis même pas la réponse. Mais en lui ôtant sa culotte, je vis ses escarpins. Des chaussures rouges, avec des talons de 10 cm, des lanières qui prenaient le pied. Des chaussures de pute.

— Je savais que vous veniez, j'ai choisi ces chaussures pour vous. Est- ce que vous les aimez ? Moi, je les adore. Je suis heureuse qu'elles vous plaisent.

Son visage, d'un coup, était plus doux après cette confidence. Et pourtant, le moment n'était pas à la tendresse. Je la contemplai, pensai subrepticement aux mauvais romans qui parlaient de femmes offertes. Et je me dis que celle-ci était un sacré cadeau que le sort m’envoyait. Je saisis alors ses jambes, d'abord la droite. Je la lui léchais depuis le mollet, remontant doucement vers l'intérieur du genou, puis la cuisse, jusqu'à l'aine, que je parcourus de ma langue. Prodiguant des petits coups sur le côté du sexe, avant de lécher avec avidité ce même endroit. Puis je recommençai l'exercice sur la jambe gauche, constatant que ma partenaire dégageait une forte odeur de sexe. Son excitation était puissante. Je lui pris alors les deux mains, les serrant si fort qu'elle poussa un cri. Puis je lui écartai le sexe rasé, et osai enfin la lécher. Exactement là où elle me réclamait. Elle était prête. J'avais su la préparer. Sa réaction ne se fit pas attendre. Elle se courbait, ondulait, secouait son bas ventre, l'avançait, se saisissait de mes cheveux et les tirait de bas en haut, de gauche à droite. Elle me guidait. Ses ongles dans mon cuir chevelu provoquaient en moi des spasmes de plaisir douloureux. J'adorais qu'on me malaxe le crâne et elle ne le savait pas. Elle jouit rapidement de ma bouche, et laissa reposer son cul sur son fauteuil trempé.

Je lui pris à nouveau les deux mains. Puis elle me dit:

— A mon tour, maintenant. Enfin, à votre tour plutôt.

Elle avança son fauteuil vers moi, sa robe entrouverte. Elle se leva, perchée sur ses hauts talons, me prit par les hanches et me tourna face au bureau.

— Écartez les jambes, m'ordonna mon amante. Penchez-vous en avant ! Et laissez-moi vous faire du bien.

Elle commença par caresser mes fesses par-dessus ma culotte couleur chair, avant de passer ses mains dessous. Je n'en pouvais déjà plus, et j'espérais qu'elle allait vite me lécher. Me caresser. Ou faire ce qu'elle voulait de moi. Il fallait que j'explose. Vite. Il fallait en finir. Après m'avoir baissé la culotte sur mes chevilles, elle s'accroupit sous moi. J'écartai si grand les jambes que la culotte céda sous la pression. Elle me griffait le bas du dos de ses mains, puis la fesse droite, puis la fesse gauche, de ses ongles. Enfin, je sentis sa langue sur mon sexe et elle me soulagea. La brûlure que je ressentais sur mon sexe depuis plusieurs minutes se calmait, et je sentais le plaisir envahir mon ventre et mes cuisses. Elle alla directement avec sa langue là où elle savait le besoin. Elle me léchait jusqu'au clitoris qu'elle suçait avant de tourner autour. Elle trouva le point qui me faisait décoller, juste en- dessous, à droite, à quelques millimètres très précisément du petit bouton gonflé. L’orgasme ne se fit pas attendre. Les mains sur le bureau, je me cabrai, libérant la jouissance. M’interdisant de crier.

Nous nous rhabillâmes rapidement, sans un mot. Lentement. Je finis par rompre le silence.

— Je vais sortir avant vous. Retrouvons-nous au bar le KGB, sur la place. Je vous y attends. Venez !

Et je partis.

Mon amante arriva un quart d'heure après. Je la vis de loin, reconnaissable à sa belle allure, longiligne, haute toujours sur ses talons rouges. J'aimais porter moi aussi des talons hauts, mais aussi hauts, c'était un risque que je refusais de courir par crainte de glissade sur les pavés des places florentines. Elle, avançait, les genoux très légèrement pliés pour mieux trouver son équilibre. C'était assez incroyable à observer, la voir marcher ainsi.

Des hommes, bien sûr, mais aussi des femmes se retournaient sur elle, admirant cette chevelure sombre, cette démarche, avec la conviction que cette femme-là cachait des secrets sans doute inavouables.

Elle s'assit, essoufflée autant par sa marche rapide que par l'émotion qui ne la lâchait plus depuis que nous avions fait l'amour. Je la fixai, lui pris le genou sous la table tendrement, pour la calmer et la rassurer. Rien n'y faisait. Sa nervosité était palpable.

— Que va-t-on faire, maintenant ? Qu'allons-nous dire chez nous ? Je n'ai jamais fait ça avant, je vous le jure. Je ne suis pas attirée par les femmes. Pas du tout.

Puis elle baissa les yeux comme une petite fille prise en faute après une bêtise.

Je la rassurai immédiatement, sûre de moi, de mon effet sur elle, et de notre avenir.

— Ça va être simple, très simple. Nous allons continuer de nous voir quand nous aurons envie, comme ça ou pas. Moi, je vais en parler à mon mari. Vous, je ne sais pas. Et le jour où l'une de nous deux se lassera, ou peut-être les deux en même temps, eh bien nous deviendrons de simples amies. Ce que nous sommes finalement déjà un peu. Et si nous ne nous lassons pas, nous serons à la fois amies et amantes.

Elle me fixa, sembla interloquée par cette certitude. Non, en fait, elle l'était vraiment. Littéralement estomaquée.

Je me réveillai sur l'image de son visage interrogatif.

C'était la première fois que je rêvais que je faisais l'amour avec une femme. Pour être exacte, j'avais déjà rêvé que j'étais un homme et que je baisais avec une femme. Mais jamais auparavant mon inconscient ne m'avait entraîné dans un rêve saphique.

Cela me troubla toute la journée. Mais ne me gêna pas véritablement. Au contraire.

Je demeurai excitée jusqu'au soir, y pensai continuellement, me troublai à l'évocation de cette femme que je connaissais à peine dans la vie et qui était vraiment la pédiatre de ma fille. Il me fallait en parler à Davide.

-2-

Nous n'étions que tous les deux à la maison. Il faisait particulièrement doux, la pluie d'été avait enfin cessé. L'humidité s'était invitée et les averses rendaient presque les nuits supportables après un été particulièrement chaud. Enfin, ce soir-là, l'air semblait plus léger. Moins asphyxiant.

Nous nous installâmes sur notre terrasse, assis autour de cette jolie table ronde que j'avais dénichée dans un café qui avait vendu tous ses meubles avant de fermer définitivement. Un bazar prendrait la suite. Un nouveau bazar qui abîmait peu à peu le charme de Florence.

Davide avait servi du jambon ibérique, celui que j'aimais, un pata negra un peu gras, très fort en bouche. Il avait également découpé des copeaux un peu épais de parmesan et servit un vin rouge français, un bordeaux, un haut-médoc plus exactement. Nous avions passé une quinzaine de jours en Gironde, une région française que nous aimions, l'été précédent, dénichant quelques producteurs locaux, moins connus que les grands crus mais plus abordables pour nous et tout aussi délicieux.

Il avait allumé les guirlandes, également achetées en France ; elles rappelaient sa fête nationale, ses bals populaires. Ces petites ampoules de toutes les couleurs donnaient un air de joie à chaque endroit qu'elles décoraient. Et même si quelques-unes avaient claqué, la lumière reflétait notre état d'esprit.

Nous étions détendus, Davide impatient, moi le faisant languir. Enfin, je me décidai à faire cesser sa frustration pour lui raconter. Davide était un homme ouvert à ce genre d'évocations et de fantasmes. Il se délectait même de mes récits.

— Attends. J'ai une meilleure idée. Ce rouge, on le boira plus tard. Viens, je t'emmène dans un endroit sympa que j'ai découvert. C'est dans Florence. Tu verras, c'est très original !

Nous roulâmes donc tous les deux vers le bar, posé à 5 mètres du sol, sur une terrasse en bois dans un arbre. Un jardin public occupé par des originaux.

Davide me caressait tendrement le genou, essayant de remonter sa main sous la robe. Je le repoussai gentiment mais fermement.

— Plus tard. Après. Quand je t'aurai raconté. Pour l'instant, je n'ai que ça en tête. Je n'ai qu'elle en tête.

Il sourit.

— Elle ? Mais qui, elle ?

Je ne répondis pas pour le moment, faisant durer l'attente. Habile, il changea de sujet.

— A quelle heure vas-tu chercher Deva demain à l'aéroport ? Je suis content qu'elle rentre. Ça a été un peu long, ces dix jours sans elle, non ?

Je murmurai un :

— Quinze heures je crois. A moi aussi, elle a manqué.

Je ne vis même pas que nous étions arrivés dans le parc où se situait le bar. Nous marchâmes main dans la main, montâmes les marches dans l'arbre. Quelle drôle de sensation que cette ascension au flanc d'un énorme tronc. Il fallait y reconnaître l'esprit inventif d'un jeune chef d'entreprise florentin, qui développait son business à l'égard des bobos et des hipsters, montant ici ou là des concepts qui faisaient la une des magazines branchés de la ville et même nationaux. Ce qui marchait à Florence attirait toute l'Italie, voire l'Europe.

Nous choisîmes deux fauteuils bas, dans un coin un peu isolé de la terrasse. Nous commandâmes nos cocktails, Davide une nouveauté de la carte à base d'absinthe, moi un whisky écossais, 18 ans d'âge. J'aimais le whisky et l'ivresse qu'il me procurait. Je savais aussi qu'au-delà de deux whiskys la journée suivante était longue et lourde et douloureuse pour mon cuir chevelu.

Davide, me ramenant à la réalité de la soirée, me lança sans préambule.

— Raconte-moi. J'ai hâte de savoir. De qui s'agit-il ? Qui est cette elle ?

— J'ai en fait rêvé d'une femme, mais pas n'importe quelle femme. Elle. Francesca Libertini. La pédiatre de Deva. Voilà ce qui se passait entre nous.

Et je lui décrivis avec moult détails cette rencontre onirique qu'aujourd'hui j'aurais voulue réelle. A force d'y penser, j'avoue que je ne savais plus très bien si cette scène n'était pas vraiment arrivée entre nous. Je n'omis rien, et m'attardai sur la fin du rêve.

Davide soupira, non d'ennui, mais d'un plaisir rentré. Il avait aimé ce fantasme que je m'étais, enfin, autorisé. Il me provoqua.

— Tu sais ce qu'il te reste à faire, maintenant !

Il m'interrogea :

As-tu envie de la voir ? As-tu envie d'elle ?

D'abord je ne répondis pas. Il poursuivit ses questions, interrompu par la serveuse qui apportait les cocktails. Moi, je restai un peu distante avec lui, mais l'alcool, comme à l'habitude, m'aida à me détendre. Non que je me sentais coupable de quoi que soit. Sans doute avais-je envie de conserver encore un peu les bienfaits de ce rêve imprévu.

Mais pas seulement. Il s'agissait de tout autre chose. M'autoriserais-je à plus ? A l'inviter ? A la séduire et à me laisser séduire ? Peut-être même à l'aimer. Car après tout, elle ne m'avait jamais laissé entendre quoi que soit. Certes, elle était chaleureuse avec moi, et riait volontiers à mes blagues. Me rappelait quand je laissais un message, discutait et me posait des questions. Balançait même, parfois et de manière inattendue, une confidence sur sa vie de femme. Mais qui était-elle vraiment, qu'aimait-elle, que voulait-elle ? Je n'en savais strictement rien. Pour l'heure, le seul souvenir de ce rêve saphique dont elle était une actrice involontaire, me suffisait et comblait même mon plaisir. Comme une première délivrance.

Je cessai ma réflexion pour répondre enfin à Davide, qui me fixait :

— Je ne sais pas trop quoi en penser. Ce rêve me trouble terriblement. Il me fait du bien. Laisse-moi un peu de temps avant de te répondre vraiment.

— Tu sais, dans ton rêve, tu es les deux femmes à la fois. Tu es toi, et elle. Tu es celle qui ferme les portes, qui exige, et celle qui mène la danse. Tu es aussi celle sûre d'elle, et celle qui s'interroge. Mais c'est vraiment intéressant que ce soit elle qui ait pris le visage de ce désir- là.

— Pourquoi ?

— Tu crois que je te dis ça parce qu'elle est belle ? Elle te ressemble, elle a ce double côté, sévère et lubrique à la fois. Cet aspect « Je ne mange pas de ce pain-là » et « prenez-moi ! ». Ou plutôt « Je prends! »D’ailleurs, c'est ton rêve !

— Tu veux dire que c'est un peu un double de moi ?

— Je l'ignore. Va voir de plus près. Elle, pour l'instant, ne t'a fait aucun signe, ne t'a lancé aucun appel, si ce n'est être sympa et amicale avec toi ces dernières semaines au téléphone. Rapproche-toi, je te dis. Tu pourrais être surprise. Et elle aussi d'ailleurs.

— Et toi ravi !

Il rit. J'avais raison. Il mourait d'envie que cette histoire entre nous, entre deux femmes, naisse.

La soirée se poursuivit agréablement, la fraîcheur de la nuit commençait à tomber. Nous étions tous deux légèrement excités. Les mots échangés, les confidences avaient éveillé notre désir.

Nous n'avions pas trop bu, peu mangé. L'alcool m'était cependant un peu monté à la tête, juste ce qu'il faut, cette limite qui rendait toute situation possible, qui ouvrait des perspectives, toutes les possibilités. Nous reprîmes la voiture. A peine Davide avait-il démarré et quitté le quartier que je commençai à le caresser par-dessus le pantalon.

J’avais envie de faire l’amour, mais je ne savais pas si c'était parce que le moment l’était, excitant, parce que je pensais à elle, excitante, parce qu'un peu des deux. Sans doute parce qu'un peu des deux.

Je sentais battre tout mon cœur entre mes cuisses. Je l'avais déjà remarqué, j'avais tout le temps envie de Davide, même quand j'étais avec un autre, même quand je pensais à un autre, même quand j'étais avec une autre, même quand je pensais à une autre.

Davide se gara sur le bord de la route, un peu à l'écart des rares véhicules qui passaient par cette zone pavillonnaire. A peine le moteur stoppé, je déboutonnai son pantalon.

— Ne retiens rien, laisse-toi faire.

Mes allers retours s'accéléraient et il jouit très vite. Puis, je lui intimai cet ordre.

— Je veux que tu reprennes la route et que tu me caresses en même temps, à travers mon pantalon à moi. Fais-moi crier avant que nous arrivions chez nous !

Il adorait quand je lui donnais des ordres sexuels. Il adorait cela. Il s'exécuta, obligé de passer les vitesses de la voiture de la main gauche. Ce fut suite à ce soir-là que nous décidâmes de changer de voiture et d'en acheter une automatique.

Je me cambrais, repensais à mon rêve de la nuit précédente, et les images se mélangeaient dans ma tête. Je voyais cette femme dans son fauteuil, je la voyais excitée, cuisses écartées. Puis Davide apparaissait et je m’imaginais jouer avec lui.

Le plaisir était immense, presque violent.

C'est précisément à ce moment-là que je sus.

Je sus que quelque chose avait profondément changé. Je compris à cet instant précis, là, dans cette artère dans la journée très fréquentée de Florence, la nuit quasi-déserte, je sus que ma vie avait basculé dans une autre possibilité. Je savais depuis toujours que je n'étais pas faite pour la norme, celle qui rassure les vieilles tantes et même les mamans, celle que les copines racontent, un homme un seul, un mari, quelques amants cachés, presque honteux mais hygiéniques, des enfants, un travail régulier mais souvent emmerdant, rasant, barbant, des week-ends et des vacances entre copains pour ne pas rester seule avec sa famille et pire encore avec soi-même, un chien, un chat, un aquarium, un jardin ou une terrasse à fleurir pour s'occuper en début de printemps, l'esthéticienne toutes les six semaines, les déjeuners répétitifs entre copines à fantasmer sur un acteur, à disserter sur sa vie qui fout le camp, son ennui anesthésié par un ou deux verres d'alcool, des rires de gamines qui se mentent à 40 ans.

A ce moment précis de mon existence, une nuit d'août, dans ma ville envahie par les touristes qui défilaient, et comme on les comprenait, de défiler dans cette cité extraordinaire, je sus que je devais n'écouter que moi, un peu Davide, mais surtout moi, ma petite voix, mes rêves, mon cœur qui parfois me faisait mal sous l'émotion trop forte, mon sexe.

J'allais avoir 40 ans.

-3-

Quelques années plus tôt, la crise entre Davide et moi avait éclatée. Notre fille Deva était petite. Adorable, drôle, gentille.

Sa naissance avait cependant été compliquée, ou plus exactement ma grossesse. J'avais failli la perdre alors que j’étais enceinte de 6 mois. Des saignements m'avaient alertée. Je travaillais beaucoup, beaucoup trop. J'aimais cela, travailler. J'avais toujours été indépendante. J'avais créé avec une copine, que j'avais rencontrée à l’École de commerce et de management de Milan, une boîte de conseil. Nous nous étions spécialisées très rapidement dans la gestion des crises. Et comptions parmi nos clients des élus, des chefs d'entreprises, mais aussi quelques sportifs qui devaient surveiller leur image. Nous étions en 2000, Internet se développait à la vitesse de l'éclair partout dans le monde. Enfin, dans le monde libre. Nous avions toutes les deux du flair, et avions compris que cette libéralisation de l'information, et plus encore de la désinformation susciteraient des situations dramatiques pour ceux qui en seraient les premières victimes. Déjà, en Italie, en Espagne aussi et dans quelques autres pays, et même en France malgré une grande tolérance sur les histoires privées des puissants, l'intox et la rumeur se répandaient sans que les victimes ne sachent vraiment comment l'arrêter. Ou du moins réparer. Cicatriser. Faire oublier. Faire passer la masse à autre chose.

Cet hiver-là, nous étions sur la brèche avec mon associée Patricia. Un élu de la Chambre des députés était soupçonné, à raison d'ailleurs, mais cela nous le l'apprendrions qu'après et puis la morale n'avait que faire dans notre business, cet élu était donc soupçonné d'avoir organisé un système de fraude électorale. Des fausses cartes.

Cela nous occupait jours et soirées, et même les week-ends. Ma copine Patricia avait beau me mettre en garde, je travaillais, rencontrais des journalistes, tentais de les convaincre, rédigeais des communiqués de presse, organisais dans un café du centre une conférence de presse. Mais quelques rares journalistes d'investigation fouillaient et ils étaient ma foi fort efficaces. Puisqu'ils avaient fini par sortir l'affaire Leandri, du nom de cet élu qui, effectivement, avait un peu gonflé les listes de son parti. Il risquait de tout perdre si nous ne trouvions pas une porte de sortie honorable, et ce rapidement.

Nous finîmes avec Patricia par le convaincre de mettre son erreur de parcours sur le compte d'un système qui l'avait entraîné presque malgré lui dans ce délire. Jamais de sa vie il n'avait été malhonnête. Au cours de l'affaire, sa femme l'avait même quitté. Nous l'avions persuadé, et nous savions que ce n'était pas très moral, mais après tout, ils n'avaient pas d'enfant ensemble et aucune victime collatérale sensible ne serait à compter à la fin de la bataille, nous l'avions persuadé de se justifier par un écueil amoureux.

— Dites que votre femme demandait la grande vie, que vous l'aimiez, que vous l'aimez toujours d'ailleurs car vous êtes un homme fidèle, et ça attendrira toutes les mammas d'Italie qui verront en vous un fils à protéger et à nourrir... Dites que votre femme réclamait les soirées mondaines, l'opéra, les voyages en first class, les grands hôtels, les robes. Tout. Vous passerez quelque temps pour un pleutre, un lâche, mais vous verrez, l'opinion publique finira par vous trouver sympathique et attachant.

Ce qu'il fit, nous faisant une confiance aveugle.

Après tout, nous étions deux femmes et qui connaissait mieux et comprenait les femmes que d'autres femmes ?

Notre stratégie fonctionna. Son ex-femme fut furieuse, puis tenta de retourner avec lui. Sans succès. Lui continua un temps la vie politique, avant de tout quitter pour monter sa boîte, une start-up dans les Nouvelles Technologies. Sa popularité et sa cote de sympathie lui ouvrirent des portes. Et nous le conservâmes même comme client.

Cette affaire-là m'avait tellement occupé l'esprit, tant fait bouger que mon corps m'avait envoyé l'alerte suprême. Ou tu t'arrêtes, ou c'est moi qui stoppe tout...

Mon gynécologue n'y était pas allé par quatre chemins et m'avait intimé l'ordre de rester allongée jusqu'à la fin de ma grossesse.

J'avais cependant accouché une nuit, très en avance sur le terme puisque Deva était née à un peu moins de 7 mois de grossesse. Prématurée, elle était restée un temps en couveuse et j'avais très mal vécu son début d'existence. J'aurais voulu l'avoir avec moi, la tenir contre moi. Mais les premières semaines de séparation avaient installé en moi un goût de frustration et surtout d'injustice. Inconsciemment, je m'en voulais d'avoir forcé mon corps pour mon boulot. Davide ne m'avait fait aucun reproche, mais je sentais qu'il avait eu lui aussi très peur de perdre notre enfant.

Et je dois bien avouer qu'une fois revenue à la maison, mon désir n'avait été porté que vers Deva. C'était un bébé joyeux, calme. Curieuse, fixant tout de ses grands yeux noisette. Elle me comblait. Je sortais avec elle marcher dans Florence, elle en poussette, les pieds sur la barre, extatique, moi en baskets. Je faisais mon sport ainsi, me baladant des heures et des heures chaque jour, découvrant ici de nouvelles boutiques, là des bars ou des restaurants, ailleurs des plafonds sublimes de la Renaissance qui se laissaient apercevoir grâce aux hautes fenêtres des immeubles florentins.

Le soir, du moins les premiers mois, j'étais exténuée. J'avais repris mon activité, et le travail, et Deva, et la vie de famille prenaient toute mon énergie. Une fuite aussi, sans doute.

J'avais bien conscience que quelque chose clochait entre Davide et moi.

C'était arrivé alors que Deva venait de fêter ses 5 ans. Elle était devenue une petite fille très agréable, facile, drôle. Elle prenait de la place, mais de façon harmonieuse. C'était peut-être ça, le piège dans lequel j'étais tombée. Pas de problème, une vie de maman comblée, tout mon être semblait rempli. Occupé.

Mon désir pour Davide et les choses de l'amour et du sexe étaient présents, mais comme étouffés sous un voile d'amour maternel. Je ne cessais de me faire payer ma faute originelle, celle qui m'avait fait travailler autant et risquer de perdre Deva. Or, elle ne me demandait rien, me réclamait certes un peu quand je rentrais tard le soir, mais ne me faisait pas trop de scènes, dormait bien, aimait jouer. Cette enfant facile n'était pas responsable de l'éloignement de mon désir.

J'en étais la seule responsable.

Cela faisait des mois que nous faisions mal l'amour, Davide et moi. Moi, je ne pensais pas au sexe. Lui, tout le temps, ce qui augmentait son désir inassouvi, préparant l'explosion de sa frustration. Il l'ignorait, évidemment. Il était cependant de plus en plus nerveux, parfois même agressif, lui habituellement calme.

Ce soir-là, rien ne préparait ce qui allait se jouer quelques heures plus tard. Nous avions invité quelques copains à dîner. Les fenêtres étaient entrouvertes. La table mise, Davide aux fourneaux comme souvent. Il était bon en cuisine. Il aimait ça. Moi, aussi, mais j'étais douée pour créer une ambiance, amuser nos copains, les régaler de mes histoires de politiques, de chefs d'entreprise. Ils sentaient aussi mon ouverture d'esprit côté sexe. Ça les titillait de savoir. Mais depuis quelque temps, je n'avais pas grand-chose à leur raconter. Ou plutôt à leur cacher.

Malgré des parents engoncés dans leurs certitudes et leur train train sans doute rassurant, j'avais pour ma part toujours aspiré à une existence plus folle, plus trouble, certes fatigante mais pleine d'adrénaline. Ma sœur aînée, Valeria, était l'incarnation pour ma mère de la fille parfaite. Elle n'aimait pas sortir, ne courait pas après les garçons, travaillait et obtenait des résultats moyens mais toujours avec les encouragements, aimait tenir sa maison, d'ailleurs elle était douée pour ça. Elle n'avait pas trop d'humour mais rien ne dépassait. Idéal pour ma mère, que mes humeurs et mes envies angoissaient. Non pas qu'elle souhaitât m'empêcher de vivre ma vie d'ado et de jeune adulte, mais elle était tétanisée à l'idée qu'il puisse m'arriver quelque chose.

Je lui mentais, parfois avec la complicité de mon père qui s'écrasait un peu pour avoir la paix. Il ne l'avait pas forcément, la paix.

Très jeune, je compris que tout m'attirait dans la vie. Tout et son contraire. Lire et danser. Faire l'amour et dormir. Embrasser les garçons et les filles. Travailler et buller. Être chez moi et avoir envie de bout du monde et de partance. Mon jardin, ma terrasse, et les aéroports et les bars de grands hôtels. La politique et l'esprit anarchiste. La règle et la transgression. Aimer et être aimée. Le sport et les chips. La viande rouge et les légumes. Les apéros et le fromage blanc. Les pastas et le riz complet.

J'étais absolument incapable de choisir entre deux plaisirs. Ou plus exactement de hiérarchiser ce que j'aimais. Ce qui me tentait. M'attirait. M'excitait. En boîte, j'aimais autant le funk que la salsa. La vodka que la tequila. Flirter avec un garçon autant qu’avec une fille. Et inversement. Partir avec un garçon autant que partir avec une fille.

Et je ne voyais pas où était le problème. Enfin si, je le voyais. Ma mère n'était pas un problème pour moi mais j'en étais un pour elle. Fort heureusement, j'avais été une très bonne élève et mes études supérieures avaient coulé presque toutes seules. Je ne recevais quasiment jamais les félicitations puisque les profs considéraient que je ne faisais pas vraiment d'efforts. Je trouvai cela parfaitement injuste. C'était une de mes coquetteries que de faire croire que c'était facile pour moi. Contrairement à Valeria, qui était une laborieuse. Moins intelligente, moins rapide, moins vive que moi. Mais plus tranquille. Elle semblait heureuse, à la bonne place dans sa vie. On ne se voyait guère, simplement quelques fêtes de famille. Mais on s'aimait bien et il y avait une certaine tendresse entre nous. Ni elle ni moi n'étions responsables de nos différences. Nous avions évoqué une fois, une seule fois, nos vies si dissemblables. Elle ne m'avait pas jugée, elle avait eu ce bon sens de me dire à peu près ceci :

— Écoute, tu fais ce que tu veux, tu vis comme tu veux. Je ne veux pas que tu m'en parles. Ce n'est pas mon truc, tes histoires !

Jamais, malgré quelques rencontres et tentations, je n'étais vraiment tombée amoureuse d'une fille au point de vouloir la présenter à mes parents. Les garçons emportaient mon cœur. Toujours. L'un de mes premiers émois sexuels, peut-être même le premier conscient était d'avoir entre-aperçu, alors que je passais le week-end chez une amie, son frère âgé de trois ans de plus que nous et sortant de la douche quasi-nu, l’essentiel juste caché par sa serviette. Son aine m'avait absolument bouleversée. Ce creux qui partait de son ventre, jamais je ne m'en étais remise. Les hommes me plaisaient, j'aimais leurs corps, leur sexe. C'est sans doute un cliché, mais j'aimais leur brutalité. J'aime toujours d'ailleurs.

Je m'étais beaucoup amusée, et j'avais continué avec Davide. Lui s'était épris de moi, de cette liberté qu'il avait sentie dès le premier instant. Plus timide, il m'avait laissé l'entraîner dans quelques soirées dissolues. Il avait aimé cela. Lui, ça l'excitait, et moi, j'aimais séduire, faire des rencontres sans trop m'attacher. Je ne m'étais d'ailleurs jamais attachée vraiment à quelqu'un d'autre. Sans doute me l'étais- je interdit ?

Une seule fois, j'avais un peu craqué pour un homme. Ça avait été purement physique les premiers temps. Du moins c'est ainsi que je l'avais analysé. Mais j'avais cru tomber amoureuse de lui. J'en avais parlé à Davide. Qui m'avait demandé de mettre un terme à cette histoire.

Ce que j'avais d'ailleurs fait, non sous la contrainte de mon compagnon, mais délibérément. Je savais intimement que ce n'était qu'une passade, que ce type n'était pas fait pour moi et qu'il me fallait m'en désintoxiquer. Je cessai de le voir, décidai de m'en débarrasser. Il me fallut un peu de temps pour ne plus être attirée par lui. Mais il suffit d'une rencontre dans un café un matin. Qui déclencha en moi une espèce de dégoût à son encontre. L'observer, alors qu'il était accompagné de sa femme. De l'entendre lui parler. Mal. Il lui parlait comme à un chien. Et elle s'écrasait. Le couple me fit pitié. Je n'allai même pas le saluer. Cette histoire s'arrêta à cause d'un ton employé qui ne me concernait même pas. Mais je compris ce jour-là que certains hommes ne jouaient pas. Contrairement à Davide.

Les premières années de notre vie commune avaient donc été pour Davide un grand espace de jeux et de liberté. Il supportait d'autant moins mon hibernation érotique qu'il avait connu à mes côtés quelques excès, beaucoup d'audace.

Ce soir-là, auprès de ces copains copines, rien ne laissait présager ce moment obscur de notre histoire amoureuse.

J'avais fait une heure de sport avec les filles. Nous donnions l'apparence d'une sacrée bande. Le sport. Le sport pour remplacer le sexe. Ça pouvait marcher. Un temps.

Le dîner était sur le point de s'achever, quand j'entendis Natania m'appeler.

— Viens vite, ton mari est en train de s'étouffer !

Je me levai d'un bond, et vit Davide rouge, toussant et crachant. Il venait de faire une fausse route avec un morceau de viande. Il se calma, la soirée reprit son cours, tout le monde allant de son anecdote sur des cas d'étouffement !

Moi, je pensais subrepticement :

— Une fausse route, c'est drôle ça.

Après avoir débarrassé, rangé, nettoyé, enfin nous montâmes nous coucher. Deva dormait depuis longtemps. C'était une enfant qui aimait dormir autant qu'elle aimait s'activer. Elle était on et off. Douze heures on, douze heures off. Jamais de sieste !

Nous nous déshabillâmes, nous couchâmes côte à côte sans échanger un seul mot.

Je pris un livre, Davide attendit un peu avant de me toucher la cuisse, à la jointure du genou. D'abord, je décidai de ne pas réagir mais j'étais profondément excédée.

J'essayais de cacher cet agacement. J'étais fatiguée. La journée de travail. Le sport. La soirée. L'alcool.

Lui insista. Il savait pourtant, il sentait que je ne jouais pas. Que je n'avais pas envie de faire l'amour. Une fois de plus.

Il était comme amputé de langage corporel et sensuel. Mais dévoré par son désir. Et terrorisé à l'idée que je parte. Cette ambivalence lui faisait violence, nourrissait ses nuits blanches et animait son esprit.

C'était drôle, pour un psychanalyste, de ne pas utiliser les mots. C'était ce qui m'avait induite en erreur. J'avais cru très naïvement qu'un homme qui passait ses journées à libérer la parole chez les autres ne pouvait pas s'enfermer dans le silence avec sa femme.

Je m'étais complètement trompée, sans doute aveuglée par ma fatigue, mon égoïsme, mon anxiété passagère.

Il avait toujours sa main sur ma cuisse et ça m'énerva. Je savais parfaitement comment l'exaspérer. Dix années de vie commune étaient passées par là.

— Prends-moi, qu'on en finisse.

Je rejetai la couette, j'écartai les cuisses. J'avais vu il y a longtemps déjà Romy Schneider faire ainsi dans un film.

Impossible de me souvenir du titre. Mais c'était une scène d'une grande violence. Le titre n'avait strictement aucune espèce d'importance. Cependant, ma réplique, « vas-y prends-moi, qu'on en finisse », donnait à la nôtre de scène, qui virait à l'absurde et au pathétique un aspect théâtral qui ne me déplut pas sur le moment mais que je jugerai par la suite d'une brutalité inexcusable de ma part. Davide n'avait pas mérité cela. Et pourtant, cela m'excitait presque, de le maltraiter. Je me gardai bien de le lui dire. Une nouvelle erreur de ma part.

Davide se braqua, se sentit rejeté au seul état de membre sexuel. Il grogna hein « C'est bon, j'ai compris». Et partit dormir dans la chambre d'ami. Me laissant seule, avec ma colère grandissante. Et mon désir. J'attendis quelques minutes. Cela ne se calma pas. Je me levai, traversai le couloir et poussai la porte de la chambre d'ami. Énervée, je me jetai sur lui et lui recommençai à lui ordonner :

— Allez, puisque toi tu as envie, vas-y, prends-moi. Vas-y, vas-y, qu'on en finisse.

Je ne pouvais bêtement faire autrement que de répéter ce laïus qui devint vite insupportable pour lui. Je le provoquais, je le savais. Mais j'étais parvenue à le toucher. Il explosa.

— Arrête, arrête de me parler comme ça ! Arrête de me dire ça ! Il se leva, me prit les deux bras, me serra de ses mains, et me balança contre l'angle du mur. Je n'eus pas mal, pas vraiment.

Mais je tombai, interloquée. Choquée. Un peu assommée même. Lui continuait de me serrer fort, à m'en faire mal et semblait se retenir de hurler. Il murmurait toujours la même phrase. Nous n'avions décidément pas beaucoup de vocabulaire ce soir-là, lui et moi.

— Arrête, je n'en peux plus, je n'en peux plus.

Les mots sortaient difficilement, il soufflait plus qu'il ne parlait, alors qu'il aurait voulu cracher sa colère. Ça sortait de tout son corps. Il avait envie de me faire mal. Il ne se reconnaissait pas. Il me le confia plus tard.

Je parvins à le calmer immédiatement, sûre du pouvoir que j'avais sur lui. C'est comme si j'avais retrouvé mes esprits. Pourtant, jamais je n'avais vraiment connu de situation violente. Enfin si, une fois.

— Tu vas te calmer maintenant, lâche tranquillement mes bras, ne me sers pas comme ça, tu me fais très mal. Calme-toi mon amour, ça va aller.

Il stoppa son étreinte douloureuse, et s'assit sur le lit, prostré. Je me relevai et retournai dans notre chambre, comme sonnée, figée par ce qui venait de se passer. Un grand vide se fit dans ma tête. Je ne savais plus ce qu'il fallait faire. J'essayais de me calmer, de me concentrer sur ma respiration.

J'entendis une porte s'ouvrir, la lumière du couloir s'alluma. C'était lui. Je choisis de patienter quelques minutes, tout en poursuivant cette respiration qui finalement parvenait à faire retomber ma tension. Puis je me levai.

Il était assis sur le canapé du salon. Dans le noir. Je m'approchai de lui, sans dire un mot. Seule la lumière de la lune apportait un peu de clarté au moment.

Je tentais de lui faire passer toute la tendresse amoureuse dont je me sentais capable à l'instant présent. Il fut d'abord réticent. Puis il se laissa glisser progressivement vers moi, en s'abandonnant totalement. Presque en moi, tant il semblait disparaître dans mes bras.

— J'ai honte. J'ai si honte de ce que je viens de faire. Laisse-moi.

— Chut. Viens, détends-toi contre moi. Ecoute-moi bien.

Il se laissa faire, complètement.

— D'abord, tu vas te calmer. Demain, je te parlerai de ce que tu viens de faire. Et tu m'écouteras. Maintenant aussi, tu vas m'écouter. C'est terminé, de se laisser envahir par tout le monde tout le temps. Il n'y a plus aucun espace pour nous. Jamais. Ton téléphone sonne sans arrêt pour régler les problèmes de tout le monde. Ta mère, ton frère, ton père. Ça suffit. Qu'ils se débrouillent. Je n'en peux plus. Tu n'en peux plus. Nous sommes en permanence parasités. Tu choisis. Et puis, écoute-moi encore. On va réinventer notre histoire. Je te le promets.

— Tu as raison. Tu as raison sur tout. Mais il faut que je te parle. Je te parlerai. Tu voudras écouter ce que j'ai à te dire ?

— Oui. Maintenant, tu vas aller dormir, et moi aussi.

Nous dormîmes quelques heures, et le café matinal ensemble fut agréable. J’avais accompagné Deva à l’école ; nous avions décidé de prendre un peu de temps ensemble. Lui ne commençait qu'à 11 heures ses consultations, moi j'avais ma matinée de libre. Enfin, une partie seulement. Je m'étais promise dans la nuit de lui dire ce que je croyais être la règle. Depuis mon adolescence, je m'étais convaincue que je devais faire de ma vie un roman. Alors que la cafetière italienne bruissait de ce petit bruit roucoulant reconnaissable, je lui lançai, comme dans un film français, bavard, donc français, mélodramatique, donc français, très français :

— Regarde mon bras. Regarde le bleu sur mon bras. Plus jamais tu ne me fais ça. Tu entends bien ? Sinon, tu ne me revois plus, ni moi ni ta fille.

Je m'étais sentie obligée de lui lancer cette réplique de cinéma, et je me sentais finalement soulagée quand je vis qu'il me croyait vraiment sérieuse.

— Cela n'arrivera plus jamais. Je ne suis pas un violent. Mais il faudra que je te parle. J'ai tellement réfléchi. Il faudra que je te parle, ne cessait-il de répéter.

— Plus tard. Plus tard. Je te dirai quand.

Le soir venu, nous fîmes l'amour. Presque simplement. Presque normalement. Je me laissais enfin aller. Ce qui ne m'était plus arrivé depuis des mois. Même seule.

-4-

Quelques jours de vacances au calme, en famille, nous rendirent un peu de bien-être. Et le désir était là, revenu des enfers, revenu de l'indifférence qui avait envahi peu à peu notre existence.

Davide avait eu la délicatesse de couper son téléphone. Disons que je l’autorisai cependant à vérifier matin et soir s'il avait des messages. Et à ne rappeler qu'en cas d'extrême urgence. Ce qu'il fit, comme soulagé que cet ordre venant de moi ne lui lassât pas d'autre choix. Nous ne parlions guère de nous, axant cette semaine de vacances dans la campagne toscane à visiter, marcher, faire du vélo, prendre de bons repas, et boire du vin rouge. Nous connaissions par cœur les paysages et pourtant nous avions la sensation de les découvrir pour la première fois. Il y avait dans certains coins de cette région à la fois connue, là, bien présente, et en même temps sauvage, un quelque chose d'abrupt, de dur, de rugueux, à l'image de cette nuit qui aurait pu nous emporter loin l'un de l'autre. Une forme de beauté harmonieuse mais chaotique, jamais loin de la tempête cependant.

Au contraire, la pierre, les vignes, les collines, les petits villages désertés en cette période de l'année, nous donnaient envie d’exulter. L'amour, nous le faisions plusieurs fois par jour, parfois vite. D'autres fois, Davide prenait son temps.

Une dizaine de jours passa; le travail, l'école, les rituels agréables d'une vie de famille reprirent.