Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
"On racontait beaucoup d’histoires sur le vieux Fernand; on disait tout de lui, tout et son contraire, tout et n’importe quoi." Dans une ville que l’on pourrait situer dans le Nord de la France ou quelque part en Belgique, la disparition étrange d’un vieil homme met tout un quartier en émoi. Meurtre, crime, enlèvement ou fugue ? L’enquête est menée par un agent de police improbable et, tour à tour, par chacun des protagonistes de cette intrigue truculente et pleine d’humour. Difficile de classer un tel roman tant il échappe aux catégories reçues. Son originalité, l’excellence de son style, sa langue audacieuse et riche nous rappellent le Balzac des Contes drolatiques, le Daudet des Lettres de mon moulin ou encore certaines pages d’Alphonse Allais. Avec Une journée sans histoires, Jean d’Espinoy signe un premier roman dont on peut augurer des productions à venir pleines de promesses.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 315
Veröffentlichungsjahr: 2016
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
À S.W.
Cecy est un livre de haulte digestion…
Honoré de Balzac (Les contes drolatiques)
Prologue
Chapitre I: Les mardis de Fernandel
Chapitre II: Une bouteille de cabernet
Chapitre III: Une veuve
Chapitre IV: Mademoiselle Luce
Chapitre V: Avant-midi d’un faune
Chapitre VI: La Maison-Dieu
Chapitre VII: Requiescat in Pace
Chapitre VIII: Le Pont de la Folie
Chapitre IX: Le Chemin de souffrances
Chapitre X: L’apiour
Chapitre XI: Baisse un peu l’abat-jour
En ces temps singuliers où les politiciens nous mettent en demeure de nous interroger sur notre identité, ce que nous sommes, qui nous sommes, croyons être, affectons de paraître, prétendons avoir été, serons peut-être demain, l'auteur des pages que l'on va lire s'est trouvé fort déconcerté par la question, embarrassé au plus haut point, emberlificoté, tiraillé en tous sens, tarabusté, interdit devant cette interrogation nouvelle et, dirons-nous, saugrenue, comme peut l'être un potache séchant sur sa feuille lors d'un contrôle et réalisant qu'en cette vie, il n'est pas de matière plus abstruse, plus ingrate, en un mot plus douloureuse que celle qui nous confronte à l'examen des évidences, lesquelles, comme chacun sait, ont la malicieuse et irritante tendance à se tenir muettes.
Sur les ondes si volontiers clabaudeuses, le débat sur l'identité nationale fit grand bruit, et l'on vit bientôt quantité d'intellectuels se gratter la tête et d'autres parties du corps jusqu'au sang, des philosophes s'agiter beaucoup, se convulsionner, se demander quelle puce on voulait leur mettre en l'oreille, des hommes d'affaires s'en mêler, des industriels, des sociologues, des juristes, des mages, des fakirs...tout le monde y voulut mettre un grain de sel quand ce n'était un grain de poivre.
À en croire certains, la chose était simple comme bonjour, tout était question de méthode; il suffisait d'égrener patiemment le très long chapelet de nos différences, des plus grossières aux plus subtiles, des plus ostensibles aux plus intimes, sans en omettre aucune, et au terme de ce long pensum, après avoir additionné toute une ribambelle de moins, d’y trouver un plus par quoi chacun pourrait dès lors affirmer être quelqu’un, quelque part, au sein d’une communauté accablée du même sort. Mais l’entreprise était fastidieuse. Ainsi, apprit-on que nous n’étions pas comme les Chinois, les Papous, les Indiens, les Arabes, les gens du Nouveau-Monde, les Aztèques, les Iroquois, les Bantous, les Pygmées, les Vikings, les Huns, les Goths, les Ostrogoths, les Bédouins, les Norvégiens, les Australiens, les Allemands, les Suédois, les Hollandais, les Tatares, les Luxembourgeois, les Bretons, les Corses, les Espagnols… La liste s’allongeait de jour en jour, réduisant comme une peau de chagrin, nos chances de trouver quelque chose, quelqu’un, une entité qui nous correspondît plus ou moins, par quoi l’on pût dire : nous voici ou nous voilà…
Les politiciens conscients d’avoir, une fois de plus, bouté le feu à une casserole qui allait leur péter dans les mains, finirent par se demander qui avait eu l’idée de soulever cette très malencontreuse question, par proclamer que, pour sûr, qui qu’il fût, c’était un sot, un mauvais plaisant, un homme bien maladroit, un imbécile. On enterra l’histoire sur la pointe des pieds en oubliant à la hâte, le qui, le quoi, le pourquoi, le comment.
L’auteur qui n’a point l’entendement des personnes susnommées et s’en félicite parfois, a suivi tous ces débats avec la perplexité que l’on devine et, en son humble sagesse, s’est hâté d’ouvrir une bouteille de Bordeaux, puis une deuxième et d’autres encore dont il a oublié le saint nom, chose qu’il fait toujours lorsqu’il effleure des considérations trop abstraites pour sa pauvre cervelle ou lorsqu’il voit poindre sur un trottoir une peau de banane qui s’approche de lui à la vitesse du son.
Au fil de franches lippées, délibérant pour soi-même au fond de sa tanière et de son tanin, démêlant mille idées creuses rondement pourpensées, il envisagea d’explorer ses tréfonds, ses soutes, ses valises afin d’y trouver une chose qui l’enracinât comme du chiendent à une quelconque friche, un lopin, une terre, un pays. En ses plus intimes fibres, il se mit en quête du petit détail, du critère, du paradigme par lesquels il pourrait identifier ses semblables puis, s’identifier à eux et être, ainsi que le chantait autrefois Brassens, un imbécile heureux qui est né quelque part.
Plus facile à dire qu’à faire, pensa-t-il avec un bel à-propos. Il commença par les us et coutumes de son terroir. Des images futiles, loufoques, incongrues défilaient dans sa tête ; ainsi, par exemple, le quignon de pain beurré que l’on trempe dans un café-crème, le fricot de sa grand-mère, le bœuf bourguignon qui a mitonné toute la journée près de l’âtre, une salade aux foies de volailles qu’il convient d’accompagner d’un cabernet, toutes choses de déglutition, de palais, d’instincts et d’intestins, d’estomac, de bouffe dont il eut honte en lorgnant son ventre du coin de l’œil.
Se voulant hisser aux choses de l’esprit, il douta d’abord de la direction à suivre, en bas, en haut, l’entreprise méritait la question. Enfin décidé, il constata que les ficelles dont il disposait pour cette périlleuse escalade, étaient bien ténues. Ses maîtres, en son jeune temps, avaient voulu faire entrer le latin dans sa caboche rétive et durent vite renoncer à déverser cette langue immense dans ce dé à coudre.
Il s’empressa de perdre le peu qui y entrât et, de ce long chemin de croix, il ne lui reste plus aujourd’hui que le souvenir confus d’odes à Bacchus ou à Dionysos.
Au prix d’efforts qu’il convient de saluer, il passa au crible tout ce qui, en son chef, pouvait porter le nom de savoir, conviction, appartenance, intuition, certitude, prétention, connaissance, bref, tout ce qui, un jour généralement funeste, permet à un chacun de distinguer la gauche de la droite. Il fut enfermé dans une nuit noire, ne trouvant rien, en cette belle ascèse, que ne sût le commun des mortels en toutes latitudes que ce monde comporte.
Au fond du tantième godet, force lui fut d’admettre qu’il était aux prises avec un problème qui le dépassait, dont même la sagesse légendaire de Salomon ne pourrait venir à bout, qu’il n’y avait, en son coin de terre, rien d’explicitement péremptoire qui pût l’intégrer à un troupeau, une meute, à d’hypothétiques semblables ; ce en quoi, ces mêmes hypothétiques semblables lui rendent probablement grâce.
Aussi, se sentant prit du mal de mer que procurent souvent les cimes et les creux des grands principes, résolut-il de quitter sa tanière et ses bouteilles, lesquelles étaient naturellement vides, et entreprit-il d’arpenter son quartier, son bourg, de long en large, du nord au sud et d’est en ouest, afin de comprendre et de révéler ensuite ce pour quoi, il avait chu là, y demeurait, aimait à y demeurer et le faisait dissembler de tous les autres.
Que le lecteur ici ne s’illusionne, les lignes que son temps, assurément bien désœuvré, consent à lire, ne sont pas le fait d’une imagination débridée galopant sur une page blanche comme un étalon au cul d’une jument. Tel un nouveau Candide, l’auteur s’est tout simplement promené de trottoirs en trottoirs de son lieu, de bonnes maisons en basses-cours, de perrons en caves (plus souvent les caves que les perrons), et en a rapporté ce qu’il a vu ou cru voir, compris ou cru comprendre, entendu ou cru entendre. Après quoi, il se mit à écrire ce manuscrit dont, par honorable franchise, il doit reconnaître que chaque ligne est davantage mouillée de bon vin que de belle encre.
Mais baste ! En guise d’ultime avertissement et pour prévenir les oreilles sensibles de tout ce qui pourrait leur dissoner, le style de cet écrit fera davantage penser à celui de Rabelais, de Villon, de Rutebeuf ou de Marot, « Beuveurs très illustres, Goutteux très précieux », plutôt qu’aux bégueuleries de Madame de Sévigné.
L’auteur se repent très sournoisement d’avoir pris parfois quelque licence avec Dame Française, laquelle aime l’audace, comme une maîtresse avertie celle d’un bon amant.
Lectrice, lecteur, prenez place. Comme l’écrit le sieur Balzac en ses beaux Contes drolatiques, cecy est ung livre de haulte digestion.
On racontait beaucoup d’histoires sur le vieux Fernand; on disait tout de lui, tout et son contraire, tout et n’importe quoi.
Son passé peu commun, sa vie de bâton de chaise, son métier, ses origines, tout ce qu’on pouvait lui supposer tantôt de grandiose tantôt d’obscur alimentait les conversations du quartier. Chacun, à son propos, avait une thèse, parfois plusieurs, chacun la défendait, l’argumentait, la peaufinait comme la trame d’un roman dont lui seul connaissait les rouages et le cours aventureux.
Ainsi, la biographie du vieillard prit-elle l’aspect d’un grand kaléidoscope dont la rosace ne cessait de se métamorphoser au caprice d’inspirations loufoques souvent, prudemment pondérées, parfois. Mais quand un jour, il disparut mystérieusement et que ses biographes affolés se mirent à le chercher partout, ce magma d’élucubrations, de conjectures et d’hypothèses se mit à bouillonner comme jamais, prit une température jusque-là inégalée et donna lieu à une explosion volcanique en comparaison de laquelle, les éruptions du Krakatoa, de la montagne Pelée ou du mont Fuji font figure de petits boutons de fièvre bien anodins.
Cette disparition, il est vrai, était assez étrange du fait des circonstances et des éléments qu’elle laissa autour d’elle. Mais, chose plus contrariante encore, elle avait pris tous les habitants du quartier au dépourvu, les laissant dans une ignorance intolérable, inacceptable pour des gens habitués à tout deviner, à tout voir, à tout entendre, à tout savoir et à savoir tout mieux que tout le monde.
C’était là un camouflet sans précédent, un affront qui obligea tous les esprits de l’Escalette à rivaliser entre eux d’imagination, de sagacité, de finesse afin d’accréditer, auprès de leurs semblables, l’une ou l’autre explication des faits et de leurs causes. Dans ce branle-bas inopiné, la mêlée promettait d’être féroce.
– On ne disparaît pas comme ça, bon Dieu ! s’indignaient les uns. Alors ça, c’est encore plus fort que du Roquefort ! s’offusquaient les autres.
Après tout, ce pauvre Fernand, en sa soixante-douzième année vulnérable et fragile, ne s’était-il évaporé que bien malgré lui. Peut-être avait-il été sorti de son trou manu militari, kidnappé pour on ne sait quelle raison : l’argent, quelque affaire du passé ou des fredaines inavouables. Peut-être l’avait-on assassiné, tout bonnement, et que son corps gisait quelque part près d’une berge ou au fond d’un bois. Avec tout ce qu’on entend aujourd’hui, cela était bien possible, présumait-on ici, ne faisait pas un pli, affirmait-on là-bas. Certains, trouvant l’hypothèse trop convenue, insipide à leur goût, prétendaient que le scénario était tout autre sans toutefois en révéler le contenu. Mystère et boule de gomme.
Il était environ dix heures lorsque Fernandel, l’agent de police, fut mis au parfum de cette absence sinon suspecte, en tous les cas insolite. Le hasard voulut qu’il en soit l’un des premiers avertis, si l’on peut raisonnablement parler de hasard dans un quartier qui, à tout casser, n’excède pas son kilomètre carré, dont les habitants se croisent dix à vingt fois par jour, se retournent ensuite pour tâcher de deviner où va l’autre et où la moindre rumeur atteint toutes les oreilles à une vitesse voisine de celle de la lumière.
L’Escalette compte environ quatre cents âmes. Agrippé comme un lierre aux anciennes murailles de la ville, ce faubourg s’étend jusqu’à la campagne par un réseau de rues et d’avenues d’une rectitude monotone et navrante. Il fait partie de ces excroissances urbaines qui sortirent de terre dans les années soixante, produit d’un joyeux optimisme d’après-guerre, et que le temps, aujourd’hui, cinquante ans plus tard, caresse déjà d’une patine vieillotte et tendrement désuète. C’est aussi un heureux mélange d’habitations modestes et de villas moyennement cossues qui contraignit deux classes sociales à faire la file chez le même boulanger, le même boucher, le même bureau de poste, à s’accouder au même bar devant un verre de bière. Il s’ensuivit comme un petit miracle propre aux sociétés qui se côtoient, s’acceptent, finissent par s’apprécier et, plus encore, grandissent l’une par l’autre. L’exact contraire d’un ghetto.
Ce miracle fut avant tout verbal. Si le pauvre exprime sa langue par la racine, le bourgeois, en revanche, l’exprime par son feuillage qui est le produit souvent oublié de la première. Lorsque ces deux niveaux de langage parviennent à se rencontrer, il en résulte une ferveur d’expression qui ne tarit pas. Si bien que dans ce quartier éminemment bavard, on peut se permettre de sortir sans son portefeuille, sans ses chaussures, sans sa chemise, mais jamais sans sa langue.
Fernandel, le policier, avait deux obsessions : Michel le chemineau et les mardis. Michel le chemineau était une espèce de manant, volontiers braconnier, assurément maraudeur, qui vivait de l’air du temps dans une roulotte à la lisière de la campagne. Les deux hommes s’étaient connus sur les bancs d’école, l’un était devenu argousin, l’autre clochard, et, dès lors, l’un ne cessa plus de courir derrière l’autre. Souvent, lorsque quelques verres de bière enflammaient son imagination, il se transportait comme par magie, sur les lieux où Michel était en train de perpétrer d’hypothétiques brigandages. Dans les brumes de son subconscient, il le voyait poser des collets dans les jardins publics, chaparder une poule dans une ferme, grappiller les beaux fruits d’un verger, filouter à gauche et à droite tandis que lui, garant de l’ordre public, assistait impuissant à toutes ces exactions. Lorsqu’il émergeait de ces fâcheuses méditations, il se redressait droit comme un i, se mettait à arpenter tous les environs de l’Escalette à la recherche du malandrin, zieutant, flairant partout ainsi qu’un prédateur à la recherche de sa proie. À la vérité, le chemineau était le sel de sa vie de policier.
Il y avait aussi les mardis. Depuis son plus jeune âge, les ennuis, les rossées, les punitions, les accidents, les mauvaises nouvelles, en un mot, les emmerdements étaient toujours au rendez-vous ce jour-là.
Entre autres exemples, sa femme l’avait quitté un mardi, il était entré dans la police un mardi, lui qui rêvait de devenir chanteur. C’est un mardi qu’il oublia fâcheusement de valider son billet de Loto et que les chiffres qu’il jouait depuis vingt ans sortirent gagnants. C’est encore un mardi qu’il constata que ses cheveux commençaient à grisonner, qu’une clairière ajourait le sommet de son crâne alors que la veille, un lundi, il n’en paraissait rien. Dans la rue de Lannoy, un de ces funestes jours, le fils de Cécile, une habitante du coin, dont le permis de conduire était tout neuf et n’avait pas encore eu le temps de sécher, l’avait renversé d’un coup de pare-chocs ; il fit une brève apparition sur le capot de la voiture, puis, alla rouler contre une bordure : trois côtes cassées, arcade sourcilière ouverte et contusions multiples. Ce n’est pas votre jour, avait déclaré le médecin. C’était enfin un mardi qu’il était venu au monde et, comme la vie peut parfois faire montre d’acharnements mesquins envers les hommes, il ne naquit point le soir ni l’après-midi ni même le matin, mais un mardi à zéro heure une.
Lorsque, chaque semaine, ce maudit jour venait à poindre, il se levait une heure plus tôt afin de se préparer mentalement au pire, rassemblait ses forces, tâchait d’élaborer des plans et des manœuvres pour traverser ce champ de mines, cette rivière grouillant de piranhas, ces escarpements hostiles et atteindre le mercredi sans coup férir et sans dommage : une véritable paranoïa motivée par un peu de statistique et beaucoup de superstition.
Aussi ne s’étonnera-t-on pas de le voir tenir en cette histoire, un rôle quelque peu difficile, vu que celle-ci se passe un mardi.
Il s’était réveillé avec une migraine affreuse, probablement ce cabernet dont il avait soupé la veille. De mauvais rêves l’avaient tourmenté ; lorsqu’il ouvrit les yeux, il sentit ses draps mouillés d’une mauvaise fièvre.
En homme dûment averti, sachant déchiffrer les signes et pénétrer les augures, il comprit tout de suite, ce matin-là, que le mauvais œil était bien ouvert, frais et dispos, plus éveillé que jamais, et fixait sur lui sa prunelle sombre et menaçante.
Le mois d’août de cette année avait été épouvantablement chaud. D’ordinaire, dès après l’Assomption, l’été se met à fléchir, l’humidité commence à monter du sol, les soirées fraîchissent et les matins se laissent gagner par une légère mais inexorable timidité. Mais en 2001, alors que nous approchions de la mi-septembre, la fournaise ne donnait encore aucun signe d’apaisement. Un de ces étés où l’orage menace sans jamais éclater, un véritable bain turc qui met tout en nage, perle les fronts, les joues, le nez et y allume une couperose de vigneron. Une chaleur d’enfer avait donc plongé le quartier dans une torpeur morbide, certains se réfugiaient dans leur cave, d’autres au bistrot pour prendre un peu de fraîcheur et se désaltérer. Cet étouffoir finit par indisposer les gens, les rendre irritables, vétilleurs, irascibles ou ténébreusement taciturnes.
Fernand a disparu. Il était dix heures, peut-être un peu moins. Des brumes de chaleur flottaient au-dessus des trottoirs, des rues, elles sourdaient aussi des jardins, des parterres et des murs. C’est Nanard, le petit postier qui, en grand émoi et visiblement affecté, lui avait appris la nouvelle alors qu’il passait dans la rue du Casino.
Les deux hommes avaient le visage constellé, les mains moites, des mèches de cheveux plaquées sur le front et les tempes, la sueur auréolait leur chemise, aux aisselles et dans le dos. Le petit postier regardait Fernandel d’un air implorant comme si par une formule magique, en claquant des doigts, ce dernier eût pu retrouver Fernand, faire pleuvoir et mettre fin à la grève.
Parce qu’il y avait aussi cette foutue grève dont il avait eu quelque prémonition, la veille au soir, et qui se confirmait tapageusement, ce matin, à la une de toute la presse régionale. Sûr que ça ferait un sacré chambard, les gens se mettraient sans doute à paniquer ; qui sait, il y aurait peut-être des émeutes. Saisissant la gravité de ce lock-out, peut-être même que tout le quartier se mettrait à briser les vitrines, à piller les magasins, à dévaliser les stocks. Et lui, lui Fernandel qui rêvait d’être chanteur, de monter à Paris, de parcourir le monde sur un tapis de gloire et de fleurs, lui Fernandel, petit agent du quartier de l’Escalette - agent de proximité comme on dit, non sans quelque malice - que pourrait-il faire à ce moment-là pour endiguer ces vagues humaines marchant vers lui au pas de charge ?
Comment s’y prendrait-il pour retrouver un vieillard septuagénaire perdu dans la nature, peut-être pris d’une crise de démence ? Allez savoir. Et Michel pendant ce temps-là, Dieu sait quel mauvais plan préparait-il dans l’ombre. Et cette pluie qui ne se décidait pas à tomber…
– Crénom de nom, soupira-t-il en ôtant son képi et en essuyant de la paume son visage qui dégoulinait, ça ne va pas être de la tarte, ce mardi. Vivement demain.
Je ne suis pas près de l’oublier, ce 11 septembre, un vrai mardi de chien ! Dès le début, tout est allé de travers.
Quelle histoire que cette journée ! Mais quelle affaire ! Vingt ans de turbin, jamais vu ça. Et pourtant, on en voit de toutes sortes dans ce métier, mais un tel sac de nœuds, c’est à vous faire bien gamberger sur l’utilité de se lever, oui ou non, le matin, et d’aller par deux roues, par tous les temps, tous les aléas, délivrer le courrier qui réjouit les uns et consterne les autres.
Vous savez, être postier, c’est un métier bien moins banal qu’il n’y paraît ; en tous cas, c’est bien plus que de jeter des plis ou des journaux dans une boîte, que de tirer de pauvres sonnettes qui tintinnabulent joyeusement si elles annoncent l’arrivée du mandat tant attendu ou sonnent le glas du sinistre recommandé généralement frappé du sceau glacial d’une administration publique. Ah, il est souvent terrible le « il faut signer ici » qui précède le gribouillis fébrile craché comme à regret dans un rectangle noir ! Et si, de surcroît, ce dernier s’accompagne d’un accusé de réception qui sent le prétoire, je ne vous dis pas… C’est que j’en ai vu des cheveux se dresser sur les têtes !
Eh bien, nous autres, voyons tout cela et n’en soufflons mot à personne. Comme le curé dans la pénombre du confessionnal, le notaire en l’étude, le médecin au cabinet, un facteur véritable nage dans son eau telle une carpe dans l’étang bien qu’il sache à peu près tout ce qui partout se passe : misères, espérances, joies, peines et ce qui évente ordinairement les femmes et les hommes en ce monde.
Un vrai postier, un tant soit peu averti de son art, apprend à renifler une lettre comme le groin du cochon la truffe ou l’étalon les chaleurs d’une jument. Il sait, par exemple, lorsque l’expérience l’a suffisamment aguerri aux marées des missives, quel courrier concerne une invitation à payer, quel autre une mise en demeure, quel ultime enfin une dernière sommation avant commandement. Après, c’est Robert Bertusse qui prend la relève ; Bertusse, c’est un vilain bonhomme accablé d’un vilain nom, Bertusse c’est l’huissier du quartier.
À peu près tout ce qui arrive dans une existence passe par les mains du facteur et c’est lui – je le dis sans forfanterie– qui en est le premier averti et connaît les mots et les intonations qu’il convient d’adopter en toutes circonstances : « votre fille vous a écrit une carte postale de Grèce, elle dit qu’elle a du beau temps et que les enfants sont sages… » ou bien « il y a une lettre de l’hôpital, j’espère que vos analyses sont bonnes » ou bien encore « il y a une facture du chauffagiste, c’est donc réglé vos problèmes de chaudière ? »
Oh, j’essuie bien de temps à autre un « de quoi tu t’mêles ? » mais ce n’est là que mauvaise bile de balourds qui ne savent pas prendre la mesure de ce que doit être un bon facteur.
Tenez par exemple, l’autre jour, j’avais un colis pour la Josette, une fraîche veuve qui habite la rue du Casino. Moi, bien sûr, avec mon flair, j’ai tout de suite humé qu’il provenait de chez Kado, vous savez, Kado, cette société qui vend des articles coquins par correspondance, de ces choses en lingerie qui harnachent les dames, en beaux tissus ajourés de partout, enfin, de ces trucs qui mettent le feu au feu. J’ai sonné à la porte de la veuve en faisant un large sourire qui lui découvrait mes trois chicots et je lui ai dit : « vot’colis est arrivé, Madame Josette, il ne pèse pas bien lourd… » Là-dessus, elle a rougi jusqu’à la racine des cheveux puis, elle m’a arraché sa lingette des mains avec une mine de tison. « Où c’est qu’on signe ? » qu’elle m’a dit, méchante comme la gale. J’ai failli ramasser la porte au nez. Bah, je ne lui en veux pas à la Josette, elle est si malheureuse depuis qu’elle a perdu son brave mari.
Comme dit mon chef, notre rôle est avant tout social : le facteur ne livre pas, il accompagne, qu’il dit. Un « récipient » – c’est comme ça qu’on appelle un destinataire dans notre jargon – un récipient qui a un bon facteur, ne peut plus s’en passer.
Si vous saviez le nombre de mes anciens clients qui, par suite d’un déménagement malheureux, se sont fourvoyés dans des quartiers de basse poste et ont sombré dans la dépression, l’alcoolisme, la solitude, la déchéance : on les compte par brassées entières.
Ah, on croit toujours que l’herbe est plus verte ailleurs et puis on passe sa vie à regretter son Nanard en versant des larmes bien amères.
Nanard, c’est ainsi que l’on m’appelle dans le quartier. On dit aussi « Nanard, celui qui quand il arrive, on dirait qu’il part » pour ce qu’à la fin de ma journée, la tête me tourne, je tangue, je titube pris de vertiges.
Ça fait dix ans que je suis à l’Escalette, un beau quartier que celui-là, avec de belles rues bien larges, de beaux trottoirs, de la lumière partout, des arbres de toutes sortes et rien que des braves gens. Mes journées sont réglées comme du papier à musique, jamais d’anicroche, enfin, à part aujourd’hui.
Je commence le turbin à huit heures, toujours par l’étude de l’huissier Bertusse vu qu’à cause de son métier, il reçoit chaque jour des tonnes de lettres malodorantes et que ça me soulage un peu de m’en délester. Un gros récipient que ce Bertusse et pas commode avec ça. Jamais un bonjour, jamais un merci, jamais un sourire, jamais une bistouille : une vraie tête de faire-part. Notre curé, Père Edgard, il dit de lui qu’il est glacial et croupi comme l’eau de la flache.
Bref, après Bertusse, je file vers la zone industrielle, du côté du Pont de la Folie avant de rejoindre Les Mottes que l’on nomme aussi le cimetière des éléphants, un hameau de vieux riches plus ratatinés les uns que les autres, qui n’ont plus à la surface de cette terre qu’un doigt de pied qui dépasse, encore est-il déjà tout bleu, un pâté de maisons où jamais rien ne bouge, pas même les feuilles des arbres et où ne circulent que l’ambulance et le corbillard.
Ma tournée démarre vraiment à l’Escalette dont un chacun s’accorde à reconnaître que c’est le plus beau quartier de la ville en ce que naturellement bien fait et heureusement agencé, il offre aussi tout le confort d’un vrai quartier : un bon facteur et deux bistrots.
C’est à huit heures trente que j’arrive à la rue du Casino et que je sonne chez Fernand. Un personnage, ce Fernand ! Vieux comme cent hivers et toujours vif comme un lièvre. Quand il travaillait, il faisait dans l’Histoire et dans les objets d’art. L’Histoire, dit-il souvent pour m’expliquer, elle est comme toi, Nanard, quand elle arrive, on dirait qu’elle part.
Au printemps, quand les beaux jours arrivent, on décapsule quelques Jupiter, la bière que l’on brasse près du canal, par-delà le Pont de la Folie. On en boit deux, parfois trois, vu qu’elle étanche comme il faut et rafraîchit de partout.
Tous les jours, je passe une heure chez Fernand. Il allume sa vieille pipe et me raconte ses souvenirs et ses voyages en Chine, en Amérique, en Égypte, en Grèce. Même à Deauville qu’il est allé, quand il était jeune et beau, quand il avait encore assez de souffle pour courir le jupon et le guilledou.
Lorsqu’il a des états d’âme, il nous met un peu de musique, toujours le même disque, une chanson de l’ancien temps qu’on n’entend nulle part ailleurs. J’ignore où il a été la pêcher; il me dit que je n’étais même pas encore dans les choux qu’on l’avait déjà oubliée. Quand il l’écoute, il se met à pétuner comme une locomotive et devient tout bizarre. Son regard s’évade dans les panaches de fumée, il regarde dans le vague et semble voir des choses que moi, je ne vois pas.
« La Voix de son Maître » qu’il fait marqué sur le tourne-disque. Un vieil appareil en forme de valisette qui crépite à tous les diables et passe toujours la même chanson, « Baisse un peu l’abat-jour » que ça s’appelle; j’en connais les paroles par cœur, tant il m’en a déjà seriné.
Quel phénomène que ce Fernand ! Parfois, quand les jours raccourcissent et que les arbres sont tout nus, il me dit qu’il est foutu, au bout du rouleau, au fond de son hiver. Mais passé les Saints de Glace, le voilà qui bourgeonne de partout et redevient plus vert que l’année précédente. Fernand, c’est mon meilleur récipient.
Ensuite, je fais halte chez Michel, le boucher, et sa femme Jacqueline, à la rue de Lannoy. Il est fait comme une armoire berrichonne le Michel, cent cinquante kilos de viande sur pieds, il a les bras comme j’ai même pas les cuisses. « Le vermillon » qu’il l’appelle Père Edgard vu que, par la forme et la couleur, il a la tête d’un verre de Beaujolais. A-t-on déjà vu un boucher pâlot ?
Et sa femme, Jacqueline, une sainte femme ! Elle appelle son mari « nounou », sûr que ça fait drôle à entendre quand on voit la bête. Nounou ! qu’elle hurle comme une truie à qui on tire la queue, le facteur est là ! Viens deux minutes, petit, on va se mettre un peu de cœur à l’ouvrage… Alors, on s’assied dans la cuisine et l’on boit un Cognac en mangeant des tranches de Rosette.
À dix heures précises, c’est la pause et sans doute le meilleur moment de la journée. À l’angle de la Chaussée de Maire et de la rue de Lannoy, où c’est qu’il y a l’ornière, un grand trou dans la route que la Ville promet toujours de reboucher, mais qu’elle ne répare jamais au motif qu’elle n’a pas de sous et que l’argent ne pousse pas sur les arbres, là, devant l’ornière, se trouve la supérette qu’on appelle Les Quat’ Saisons et juste en face, il y a le Derby, le bistrot de madame Réjane. Quand à dix heures, s’ouvrent ces deux établissements, on peut dire alors que le quartier s’éveille. Car c’est chose commune ici que d’aller boire un verre chez Réjane après avoir fait ses courses aux Quat’ Saisons. Une « osmose » qu’il dit que c’est le Père Edgard. Il en connaît des mots, ce curé.
Je ne loupe jamais l’ouverture de la supérette pour aller voir Lili, Béa et Zoé, trois belles grenouilles qui sentent bon l’herbe verte et la rosée. L’une plus fraîche que l’autre, et coquettes avec ça, vous ne pouvez imaginer. Toutes les femmes du quartier en sont jalouses vu que leur homme, dix fois par jour, invente un brimborion à y aller quérir. – J’étais venu chercher quequ’chose, mais je ne sais plus quoi, qu’ils disent ces hurluberlus en matant leurs gambettes. – Eh bien, faites le tour, peut-être que la mémoire vous reviendra, qu’elle leur répond la Lili en faisant tournoyer ses froufrous.
Moi, c’est pas pareil, j’ai le courrier à distribuer et vers les dix heures, il n’y a encore personne ; à cette heure-là, elles sont perchées sur leur escabelle, occupées à ranger les boîtes de flageolets, de champignons, d’ananas ou à se baisser avantageusement pour passer la serpillière. Quel spectacle que ce ballet de robes légères, quel voyage que ce bouquet de senteurs rares ! Souvent, quand je lanterne un peu trop, elle fronce les sourcils, la Lili, en plantant ses petits poings sur ses hanches : - Nanard ! Si tu continues, il va t’pousser des racines, qu’elle dit. Faut bien vous dire que des femmes, je n’en ai jamais eu beaucoup dans ma vie, même que les cinq doigts de la main sont tous de trop pour les compter. Alors, les Quat’Saisons, c’est mon petit coin de paradis, mon oasis. Au milieu de tous ces beaux atours qui virevoltent, de ces parfums sucrés qui m’enivrent, souvent je me prends à rêver… - Aide-toi toi-même ! me dit le curé quand je lui parle de mes chimères. Ah, celui-là, toujours une parole d’Évangile à vous souffler dans les nasaux.
Ensuite, je m’en vais à regret chez Réjane, lui porter L’Éclair du Nord, le journal de la région.
Quand je quitte Les Quat’Saisons, passé le Derby, j’arrive au Bleu Sarrau, qui habille l’homme de la tête au talon, comme c’est écrit sur la publicité. Celui qui le tient, il s’appelle Reynold le mal foutu. On l’appelle ainsi car sa mère l’a mal cousu et lui a fait deux longues pattes de sauterelle chevillées dans un tout petit torse. Si grand qu’il est avec son mètre quatre-vingts, quand il s’assied, eh ben, on n’en voit plus que le quart et la table lui arrive au menton.
Le roi des fainéants ce Reynold, jamais il ne l’ouvre sa boutique ; par contre, sa boîte à boniments, celle-là, elle ne ferme que quand il dort. Il a mis un écriteau à son huis :
« L’aimable clientèle est priée de s’adresser au Sportif (100 mètres à gauche). »
Le Sportif c’est le deuxième bistrot du quartier. Le Derby, le Sportif, ils ont tous des noms comme ça nos bistrots, car, il y a quelques années, sur la chaussée de Maire, était un grand stade de football qui attirait les foules et mettait une ambiance folle dingue dans le quartier. Mais les politiques, ils l’ont démoli pour le reconstruire ailleurs, sous prétexte que c’est une mode du temps présent que de démolir ce qui va bien pour le remplacer par quelque chose qui boite.
Le Sportif est un beau bistrot avec quatre pompes et deux machines à sous. C’est là que tous les jours, il reste « incrinqué », le Reynold. Il y passe toutes ses journées et même le dimanche, à boire son frusquin et à se remettre de la colle palatale toutes les heures pour fixer son dentier. Quand il oublie sa colle, ça lui fait la bouche comme une auge à cochons, il se met à vous postillonner au visage : un véritable mascaret !
L’autre jour, j’avais besoin de chaussures de travail ; alors, je suis allé le voir. – Reviens demain qu’il m’a dit, un Ricard dans chaque main – un riri comme il dit – tu vois bien que j’suis occupé. Ah, on ne peut pas dire qu’il traque le client, celui-là.
Ensuite, je vais au Grand Tiercé Vincennes, chez Krim, un Marocain. Lui, c’est tout le contraire de Reynold : il vendrait un œuf dans le cul d’une poule. Cigare au coin de la bouche, souliers vernis, blouson de cuir et casquette sur l’oreille, à la parisienne. Tous les jours, il parvient à me grappiller dix parfois vingt francs à parier sur un canasson. – Nanard ! J’ai un tuyau, ne le dis à personne, tel cheval dans la deuxième ! C’est du tout cuit, je te jure ! Mais les tuyaux de Krim sont bien souvent percés. Ce matin encore, il est parvenu à me tirer quinze francs à miser sur Vernouillet, un cheval de trois ans, une « bombe », qui devrait créer la surprise cet après-midi, à Auteuil.
Après Krim, vient le tour d’Anita, la cuisinière. Au milieu de la rue de Lannoy, il y a une espèce de cantine que l’on appelle « L’Assiette pour Tous », où c’est que vont les malheureux qui sont sans un liard. C’est le curé qui est parvenu à embobiner l’évêque pour lui faire dénouer les cordons de la bourse et ouvrir cette cambuse qui donne à manger à tous les chiens perdus des environs. Il s’y restaure tous les jours pour s’assurer que les va-nu-pieds ont bonne chère et surtout au motif que charité bien ordonnée commence par soi-même.
Puis viennent Babette la boulangère et les « Mille Chaussettes» où l’on vend des bas, des soutiens, des petites culottes et tout un bataclan de babioles qui siéent aux dames.
Vers midi, je termine au Sportif où c’est que je rejoins Buridan, le cantonnier, qui prend son heure de table. Ensemble, on secoue les machines à sous et on se refait de l’humide en buvant quelques bières. C’est à cause du curé que nous autres, on l’appelle Buridan. Buridan, il crie toujours haut et fort « qu’il travaille, LUI » et qu’il a tellement d’ouvrage qu’il ne sait jamais par où commencer. Sur ce que le curé nous a raconté qu’il y avait autrefois un type du même nom qui avait un âne, lequel ne savait choisir entre l’avoine et l’eau, et que par l’ineptie qui habite naturellement la caboche de cet animal, il était mort de faim et de soif. Un « paradoxe » qu’il dit que c’est, le curé, il en connaît des mots ce Père Edgard. Eh bien, Buridan, il est atteint d’un paradoxe pour ce que devant le travail, il ne sait jamais si c’est à gauche, si c’est à droite, si c’est tout droit, si c’est derrière, si bien que tout au long de sa journée, appuyé sur sa binette, il n’en touche pas une.
Mais aujourd’hui, tout est allé de guingois. Tout ça, c’est la faute à Serge, le patron du Sportif, la faute de l’enterrement, la faute à Fernand, la faute à la grève, la faute à tout le monde.
Avant-hier, c’était l’anniversaire de Serge ; alors, pour montrer l’affection sincère qu’il porte à ses clients, il a offert une bouteille de vin à chacun. Il est écrit sur l’étiquette « vin du pays d’Oc, cabernet sauvignon, clos de la Chanterelle ». Sûr qu’avec un nom pareil, il a dû se saigner aux quat’ veines, le bon Serge, et ça nous a émus.
Ce matin, avant de démarrer et pour me mettre du cœur à l’ouvrage, j’ai décoiffé le cabernet. C’est qu’il passait bien, tellement bien que je ne l’ai pas vu passer. Après ça, malgré la chaleur, j’ai enfourché mon biclou avec une énergie à m’envoyer la Grande Boucle d’un seul trait. Faut vous dire que ça fait au moins quatre semaines qu’on n’a pas vu une goutte de pluie et nous autres, gens du Nord, on n’a pas l’habitude et ça nous met les nerfs en boule. Quatre semaines qu’on n’a pas senti, venant de la zone industrielle, la moindre odeur de vanille. Car à l’Escalette, voyez-vous, personne ne lit jamais la météo du journal ni n’écoute celle de la radio. À côté du Pont de la Folie, il y a la Grande Biscuiterie de Servy, et lorsque le vent nous apporte les effluves de la biscuiterie, cela signifie que le temps va changer. Bref, lorsque l’air est saturé de vanille, il pleut des cordes.
Je suis arrivé chez l’huissier Bertusse qui, à son habitude et dans son habit de croque-mort, s’apprêtait à aller cueillir un lièvre au gîte. Je ne sais pas pourquoi, il m’a regardé d’un drôle d’air, il n’arrêtait pas de me renifler comme si j’avais un rat mort dans la bouche. – Eh, l’arsouille, qu’il m’a dit en gaussant, t’as déjà pris l’coup d’bouteille à cette heure-ci ? Non mais franchement, de quoi se mêle-t-il, cet oiseau de malheur ?
