Une mémoire bien trop vive - Michel Pech - E-Book

Une mémoire bien trop vive E-Book

Michel Pech

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Beschreibung

Une mémoire vive, c’est une belle qualité. Lorsqu’elle l’est trop, cela peut devenir un défaut. Entre Suisse et
Pays de Savoie, ce thriller met en lumière des femmes et des hommes passionnés par leur métier, vivant sur
le terrain de jeux magique des Alpes du Nord.
Michel Pech a reçu le Prix Obiou 2011 pour ce polar qui se déroule dans une entreprise de fabrication
mécanique de précision. Il publie aujourd’hui son roman corrigé et complété.
Découvrez ce cocktail entre intelligence artificielle et polar industriel qui donne un goût particulier à une fiction si proche de la réalité. Dégustez-le avec plaisir, c’est l’objectif de cette édition.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Michel Pech est savoyard de coeur et de racines. Son chemin de vie l’a conduit d’Ugine à Aix-les-Bains, en passant par Faverges… La mécanique, la montagne et le sport ont posé les premiers jalons de son parcours d’autodidacte. Le travail en atelier, l’odeur du copeau, l’évolution technique des machines le passionnent presque autant que

l’homme et les défis de la vie.

Après une carrière déroulée dans les ateliers de fabrication mécanique et d’outillage, puis de journaliste dans la presse professionnelle, Michel Pech est aujourd’hui consultant pour le secteur.

Michel Pech a reçu le Prix Obiou en 2011 pour ce roman. Ce prix est décerné par l’association du prix Obiou, assemblant des passionnés de lecture à Corps, dans l’Isère.

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Seitenzahl: 295

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Présentation de l'auteur

Michel Pech est savoyard de cœur et de racines. Son chemin de vie l’a conduit d’Ugine à Aix-les-Bains, en passant par Faverges… La mécanique, la montagne et le sport ont posé les premiers jalons de son parcours d’autodidacte. Le travail en atelier, l’odeur du copeau, l’évolution technique des machines le passionnent presque autant que l’homme et les défis de la vie.

Après une carrière déroulée dans les ateliers de fabrication mécanique et d’outillage, puis de journaliste dans la presse professionnelle, Michel Pech est aujourd’hui consultant pour le secteur.

Michel Pech a reçu le Prix Obiou en 2011 pour ce roman. Ce prix est décerné par l’association du prix Obiou, rassemblant des passionnés de lecture à Corps, dans l’Isère.

À mes filles Nathalie et Céline

En remerciant Céline pour sa création d’une couverture si suggestive.

Pour mes petits-enfants, dans l’ordre d’apparition :

Julian, Tina et Joey

Merci de l’amour que vous nous donnez : il nous permet d’imaginer et de vouloir construire un monde toujours meilleur pour vous.

À Christine, ma muse et ma correctrice fidèle,

tu connais les personnages de ce roman mieux que moi.

La grandeur des actions humaines se mesure à l’inspiration qui les fait naître.

Louis Pasteur

La porte du hangar de réception se ferme doucement derrière le camion de 39 tonnes, enfermant avec lui le ronflement du diesel et les vapeurs d’échappement.

Une seule manœuvre suffit au chauffeur pour venir à quai, amarrer son huit roues comme un bateau après une traversée. Et c’en fut une.

Près de deux cents kilomètres à travers les Alpes suisses puis savoyardes, sous la neige et en convoi exceptionnel, ont jeté des poignées de papillons blancs dans les yeux du chauffeur. Coupant son moteur, il croit d’ailleurs halluciner encore.

Sur le quai, une vingtaine de personnes le regardent :

Des costumés, des cravatés, mais surtout des bleus de travail avec quelques blouses blanches.

Un visage bouffi par des abus divers apparaît derrière le pare-brise.

— Alors Hermann, tu rêves ? Tu vois pas qu’il y a du monde qui t’attend ?

— Ben, qu’est-ce qui se passe ? J’ai fait une connerie ou bien ?

— Non, t’inquiète pas, lui répond la tête lunaire en entrant dans la cabine. Mais ces messieurs attendent ton colis avec impatience. Alors, tu vas venir me donner un coup de main, et on va leur faire une démonstration de déchargement en douceur. Après, quand ils seront partis avec leur bon Dieu de machine, on fera les papiers tranquille, devant un verre d’Apremont.

Le déchargement est effectivement un modèle du genre : la caisse principale, taillée dans le bois avec lequel on fait les chalets suisses, atterrit en douceur sur six rouleurs en acier. Malgré ses 10 tonnes à la bascule, elle s’est laissé emporter dans les airs comme une balancelle au printemps. Déjà, une équipe d’hommes en bleu s’affairent à la pousser vers les ateliers.

La seconde caisse, nettement plus légère que sa consœur, évolue maintenant sous l’œil attentif des cols blancs.

— Messieurs, du haut de cette élingue, 3 millions d’euros vous contemplent.

De sa voix de stentor, le patron de l’entreprise Mec’Hightech n’a pu se retenir de proférer l’une de ses sentences habituelles.

— Prenez-en soin, messieurs, c’est de l’intelligence à l’état pur qui va rejoindre la puissance à l’état brut, pour nos plus grands bénéfices. Je vous laisse et ne reviendrai contempler la belle que lorsque vous l’aurez déshabillée et apprêtée. Je veux être parmi les premiers à la voir évoluer. À tout à l’heure.

Il tourne les talons en un demi-tour civil, mais tout à fait réglementaire.

Traversant les couloirs qui mènent à son bureau, Belmont Junior ne peut empêcher une bouffée d’orgueil de le submerger, comme une vague douce et brûlante.

Cette entreprise, il l’a créée voilà trente ans, à la fin des années 1980, avec et grâce à son père, général à la retraite.

Tous deux férus de technologies avancées, de mécanique et d’électronique associées, ils ont fait croître leur petit atelier en prenant toujours une longueur d’avance sur le marché. Introduits dans les milieux militaires et aéronautiques, ils connaissaient deux ans à l’avance les programmes de développement. Dès le début, toutes leurs machines possédaient une commande numérique. Ils furent parmi les premiers usineurs à travailler en échange de données informatisées avec leurs donneurs d’ordres.

L’autoroute de l’information, ils l’ont empruntée dès 1995, pour communiquer avec les acheteurs de Hong-Kong, Chicago, Détroit, Sydney ou Le Cap. Depuis, 250 personnes produisent dans plusieurs unités autonomes les composants mécaniques les plus sophistiqués dont la planète a besoin dans sa folie de voler, de rouler et de guerroyer.

Son père, après quelques frasques politiques et amoureuses, soigne à présent une vilaine tumeur au soleil de la Côte d’Azur.

Aujourd’hui, c’est lui, Belmont Junior qui offre à son entreprise le bijou technologique dont il rêvait en lisant Asimov : une machine-outil qui n’a de centre d’usinage que le nom. La toute nouvelle Fuzzy HS peut pratiquement tout faire, elle pourrait presque dire papa-maman.

Pour les spécialistes, la multitude de ses possibilités en fraisage, tournage ou rectification n’est rien en comparaison de son intelligence artificielle. Fuzzy logic pour les anglophones, logique floue pour les francophones, ce principe a été poussé à l’extrême dans le système logiciel de commande informatique des fonctions diverses de la machine. Elle est pratiquement est capable de soumettre la matière et de la transformer mieux que Rodin, avec la rapidité d’un TGV. D’après un fichier numérique, un plan en trois dimensions ou simplement en recopiant une forme par numérisation, elle produit une, dix ou mille pièces avec la même précision, inlassablement. Moteurs linéaires, pour déplacer les tables avec une vitesse de 80 mètres/minute, 4 broches à haute fréquence tournant à 100 000 tours/minute et développant chacune 20 kilowatts, la matière, aussi dure soit-elle, est désormais soumise dans le moindre de ses atomes.

Mais Gérard Belmont marque un pas. La vague chaude reflue sur le sable de ses doutes. A-t-il fait le bon choix quant aux hommes ?

Bien sûr, Vincent Cathelain, l’opérateur qu’il a retenu est le plus compétent. Sa motivation est décuplée depuis qu’il mesure la confiance que lui témoigne l’entreprise. Sérieux, travailleur, il est prêt à tout pour faire exploser les limites de son métier. Mais, depuis quelque temps, quelque chose gêne Gérard Belmont lorsqu’il se rend dans l’atelier Azur. Malgré la climatisation, la purification de l’air, il sent peser l’atmosphère. Quelque chose ne va pas entre certains des compagnons de ce secteur, pourtant tous professionnels avertis et hommes de bonne compagnie.

Bah, François Léger, le responsable du service, lui dénouera cette boule d’angoisse, sûrement injustifiée. Avec son air rogue et sa manière de ne pas toucher aux nouvelles technologies, Léger reste l’homme de confiance de la famille. C’est lui qui, dès le début, a su s’entourer des compétences nécessaires, les emmener vers l’objectif à coup de gueulantes affectueuses, promotions méritées et encadrement pointilleux. Grâce à lui, les Belmont suivent la vie de leur atelier de pointe au jour le jour, sans que rien leur échappe.

Lorsqu’ils sont tous les trois sur les pistes de ski, cet ami de son père trouve toujours une image en rapport avec la montagne pour justifier ses prises de décision, décrire ses ouvriers.

« Tu vois, Gérard, mon atelier ressemble à cette forêt : il y a des grands sapins, des petits et, parmi eux, certains sont atteints du bostryche. Si tu veux que la forêt survive, il faut abattre ceux qui sont malades, les autres pousseront mieux. »

Ou alors :

« Vincent, c’est du solide. Tu vois, c’est comme cette neige. Dessus, la couche de poudreuse te fait croire que tu vas t’enfoncer. Pourtant, une couche plus vieille, bien stable, te supporte rapidement. Facile et sans risque. »

C’est un peu ce jour-là qu’il avait choisi Vincent pour piloter la Fuzzy HS.

Rasséréné, il laisse le flot de satisfaction l’imprégner de nouveau et entre dans son bureau.

Dans l’atelier Azur, les hommes en bleu se sont activés. Déjà, certains d’entre eux remettent en place les cloisons modulaires qu’ils avaient ôtées pour faire passer le cher colis et sa dizaine de petits frères.

Au millimètre près, les techniciens du service maintenance installent les pieds de l’engin sur le socle antivibratoire. Il n’est pas là pour protéger l’atelier des vibrations de la machine, mais exactement l’inverse. Un tel investissement ne doit pas subir les vicissitudes d’appareils ordinaires. La précision attendue de ce concentré d’innovation s’exprime effectivement en micron, sans s.

Aussi la traite-t-on comme une princesse, celle qui avait la peau marquée par un petit pois à travers sept matelas. Son environnement est aseptisé, purifié, régénéré en permanence. Les ingénieurs qui la découvrent de ses protections le font avec d’infinies précautions, gantés de blanc et en chuchotant.

Le technicien de surface, autrefois appelé balayeur, aspire les poussières aussitôt qu’elles naissent de ce déshabillage. Une vingtaine d’hommes travaillent toute la journée, afin de déballer, puis d’installer en bonne place le contenu de chaque caisse. Chacun sait ce qu’il doit faire et le fait en silence. C’est à peine si quelques ordres sont murmurés.

— Là, doucement les planches. Allez, évacuez-moi tout ça.

— Maintenant que les niveaux sont faits, mets la commande en place. Georges, prépare-toi pour la brancher au réseau. Paul, le circuit de lubrification, purgé ?

— Ouais, mais j’ai rajouté un filtre à dix microns en amont, on ne sait jamais.

— Bien, fils, t’auras une médaille.

Désormais, l’imposante machine trône au milieu de l’atelier, occupant presque le tiers de sa surface. Un design contemporain la fait disparaître sous des protections futuristes en plexiglas fumé, capable d’arrêter une balle tirée à bout portant. Plusieurs écrans entourent l’ensemble, dominé par une cabine de commande tout en rondeur.

Le responsable maintenance fait le tour de la nouvelle arrivée, examine, se baisse, regarde, vérifie quelques branchements, puis s’installe devant vers le poste de pilotage :

— Maintenant, on va pouvoir lui mettre le jus. Vincent, t’es prêt à l’allumer, ta nouvelle ? Vincent ! Vincent ? Mais il rêve ma parole !

Au pied de la cabine, Vincent Cathelain rêve, effectivement.

Sur un visage sculpté par l’air des cimes, ses yeux ont la couleur d’un lac de montagne et reflètent une infinie perplexité. Il n’en revient pas. C’est lui qu’on a choisi pour conduire cette Formule 1 de l’usinage.

Non seulement elle possède une mécanique exceptionnelle, une intelligence artificielle quasi humaine, mais en plus, les designers suisses l’ont faite belle. Une beauté abrupte et fluide à la fois. Des lignes douces qui se durcissent pour rassurer par leur force. Tout en ambre gris sur sa parure de protection, elle luit partout ailleurs d’un acier bleuté incomparable, conféré par les traitements thermiques qu’ont subi toutes les parties actives. Lorsque le susdit Georges a fait coulisser les portes sur leurs patins à air, les deux caméras vidéo installées au cœur de la machine ont semblé se tourner vers Vincent. Il n’ose plus détacher son regard de ces yeux métalliques.

— Vincent ! Tu montes la mettre en route, ta dulcinée, ou il faut que ça soit Léger qui te le dise. On n’a pas que ça à faire !

— Ouais, j’y vais !

S’ébrouant comme après une chute dans la poudreuse, Vincent gravit les quelques marches qui le mènent aux commandes, de son pas lent et sûr de montagnard. En face de lui, le pupitre est dégagé de toutes les protections, prêt à l’emploi. Les automatismes acquis pendant son stage à Lyss, chez le constructeur de la Fuzzy HS, reviennent instantanément au bout de ses doigts.

Assis dans un fauteuil confortable, il allume l’ordinateur de contrôle, empoigne la souris de commande, regarde quelques instants défiler le menu d’installation sur l’écran et commence à cliquer sur quelques icônes.

Différents écrans apparaissent successivement.

— Dégagez la zone de sécurité ! Plus personne ?

— Vas-y, c’est tout bon !

— Contact. Pompes en route. Circuit d’huile OK. Générateurs HF OK. Réseau activé. Commande manuelle. Circuit de surveillance activé… C’est tout bon. Il faudrait peut-être aller chercher monsieur Belmont, je crois qu’il tient à être présent aux essais.

— Et ton chef, tu ne l’oublierais pas, par hasard ?

La voix forte et le personnage apostrophant Vincent détonnent dans le tableau. Si tous sont jeunes, ou du moins ont été coulés dans un moule plutôt élancé, ce dernier semble sortir tout droit d’un bloc de granit. Trapu sans être petit, avec des épaules de bûcheron supportant directement une tête d’autant plus carrée qu’elle est encadrée par une coupe à la brosse disparue de tous les catalogues de coiffure, il est ridé, marqué par une vie de grand air et de grande soif ; les coups de hache striant sa figure semblent autant d’avertissements pour ceux qui l’entourent.

D’une taille inférieure à la majorité de ceux qui l’observent avec respect, sa présence s’impose comme celle d’un roc au milieu d’un jeune bois.

Après avoir laissé passer un ange, Vincent réagit timidement :

— Non, non, m’sieur Léger, on pensait bien que vous alliez arriver.

— Alors ? Comment ça se passe avec ton tas de ferraille électronique ?

— Bien, très bien, tous les circuits sont connectés. Il ne reste plus qu’à mettre en route.

— Alors qu’est-ce que vous attendez ?

— Monsieur Belmont nous a dit qu’il voulait assister à…

— Taratata, en attendant qu’il descende de son perchoir, démarre cette machine, qu’on sache de quoi elle est capable.

— Mais, monsieur Belmont va…

— On s’en fout de Junior ! Ce n’est pas lui qui s’esquinte au boulot. Je veux d’abord voir de quoi il retourne. Allez ! Roule !

Contrarié, tout en partageant l’impatience de son chef rugueux, Vincent poursuit le ballet de son pointeur, entrepris avec la souris de service.

Progressivement, des pompes se mettent en route, des moteurs électriques, linéaires s’il vous plaît, commencent à ronronner. Quelques relais claquent dans le robot de chargement des pièces. Le magasin d’outils retrouve ses coordonnées dans un bruit sourd. Les deux caméras vidéo s’orientent comme pour chercher la lumière, ou recouvrer des sensations oubliées.

Tout un chacun semble assister au réveil d’un monstre qui aurait été englouti dans les forges de Vulcain durant quelques millénaires. Il n’est pourtant que le fruit technologique de l’imagination et de la science des hommes. Pendant plus d’une semaine, Vincent avait découvert l’organisation minutieuse présidant à cette création, chez Fuzzy NC, en Suisse alémanique.

J’apprends chaque jour pour enseigner le lendemain.

Émile Faguet

Bien qu’ayant duré près de trois heures, le voyage parut court à Vincent, au volant d’une voiture hybride de l’entreprise Mec’Hightech. Le plaisir de conduire cette merveille écologique et technique était renforcé par celui de la découverte des paysages de Suisse romande, sous les couleurs d’une fin d’automne radieuse. À ses côtés, François Léger soulignait chaque passage d’une anecdote historique ou personnelle :

— Tu vois, Vincent, avant, la frontière était une vraie frontière et les douaniers suisses étaient les plus tatillons qui puissent être. Il y a une vingtaine d’années, on aurait pu en avoir pour des heures !

Dix kilomètres plus loin :

— Dire que Genève aurait pu être savoyarde ! Car nous avons essayé de conquérir la cité de Calvin, le 12 décembre 1602. Un commando de Savoyards a tenté d’escalader les murs de la ville. La légende raconte qu’ils ont été repoussés par les marmites de soupe que leur a versées sur la tête une certaine mère Royaume. D’ailleurs, les Genevois fêtent l’événement en costume à chaque fin d’année !

En passant vers Neuchâtel :

— Là, on continue tout droit sur l’autoroute. Mais si on avait pris en direction de La-Chaux-de-Fonds, on aurait pu découvrir le plateau horloger, qui va du Locle jusqu’à Moutier, mais aussi de Besançon à Morteau. Dans ce Jura isolé, c’est toute une population qui développe un savoir-faire incomparable depuis plusieurs générations. Et tu sais pourquoi ? Ben, c’est comme dans nos vallées de Savoie, en hiver quand tout s’arrête. Lorsque les bêtes sont à l’étable, les paysans ont du loisir pour faire des travaux minutieux. Ici, ils ont consacré leur temps au temps, en créant des montres aux complications incroyables…

En atteignant Bienne, François Léger avait tenu à préciser une des caractéristiques linguistiques du pays, information importante pour la suite :

— On arrive à la frontière des Röstis, là où l’on arrête de parler français pour causer le schweizerdeutsch. C’est un mélange patoisant à la sauce allemande, et il paraît que les Allemands le comprennent difficilement. Mais la plupart des Suisses parlent plusieurs langues, puisqu’ils en ont déjà quatre officielles, dont le romanche.

Ainsi, avant même d’arriver chez le constructeur de la Fuzzy HS, Vincent découvrait pourquoi ce peuple d’à peine 8 millions d’habitants se plaçait non seulement en tête de l’horlogerie mondiale, mais également dans le top cinq des fabricants mondiaux de machines-outils. Un savoir-faire de précision ancestral, la nécessité de l’exporter pour survivre, un brassage culturel et linguistique constant donnaient aux Helvètes le pouvoir d’adapter leurs produits aux exigences de n’importe quel pays industriel. En garant la voiture dans la cour de Fuzzy NC AG, cette impression devenait une certitude sous la cinquantaine de drapeaux flottant mollement dans la brise automnale, autour de la croix blanche sur fond rouge, emblème de la confédération. Après avoir été dûment badgés, ils furent accueillis par Gert Hoffmann, responsable des ventes pour la France et les pays francophones. Son accent à peine décelable, aussi bien que sa tenue impeccable, forçait le respect :

— Oui, oui, mes chers amis français, bienvenue, bienvenue. Avez-vous fait bon voyage et puis-je vous offrir un café dans notre salon d’honneur ?

D’un luxe austère, cette immense pièce abritait les plus impressionnantes réalisations de la société biennoise, exposées en vitrine autour d’une table en chêne et plateau de marqueterie. Au mur, les certificats de qualité alternaient avec les diplômes décernés par les plus prestigieux avionneurs, motoristes et autres fabricants de mécanique avancée, sous le regard sévère du fondateur. Gert Hoffmann profita de cet instant de détente, pour leur projeter un court-métrage sur l’histoire, la technologie et l’implantation mondiale de Fuzzy NC. Sans trop de modestie, le film positionnait l’entreprise comme l’une des pionnières, si ce n’était l’inventrice de la logique floue et de maints autres développements logiciels et mécatroniques, pour les secteurs de la machine-outil et de la robotique. Ensuite, la visite des locaux ne fut pas moins surprenante. Non seulement il aurait été possible de manger par terre, tant la moindre bactérie devait être pourchassée jour et nuit, mais il semblait à Vincent que les bâtiments administratifs, les bureaux d’études, les ateliers de montage pourtant en pleine effervescence, avaient été construits la veille. La salle blanche d’assemblage des broches de fraisage constitua le point d’orgue de la visite : cette grande halle climatisée n’était visible que depuis une longue baie vitrée. À l’intérieur, chaque opérateur s’activait avec calme et rigueur, en tenue de chirurgien.

— La vitesse de nos broches, leur précision de rotondité, leur équilibrage et leur durée de vie nécessitent une infinité de précautions, afin qu’aucun corps étranger, aussi infime soit-il, ne puisse s’introduire en leur sein, souligna Gert Hoffmann.

Pourtant habitué à la propreté et la rigueur de Mec’Hightech, Vincent n’en revenait pas d’un tel luxe de procédures, pour construire de simples machines-outils. Du coin de l’œil, François Léger s’amusait de l’étonnement de son jeune compagnon. Il connaissait Fuzzy NC AG depuis plus de vingt ans, et constatait depuis ce temps-là l’investissement constant de l’entreprise dans son outil de travail et dans la formation des hommes. C’était d’ailleurs le motif de leur déplacement, afin d’affirmer leurs connaissances techniques pour la conduite de la Fuzzy HS. En réalité, François comptait surtout sur Vincent, car lui-même avait d’autres chats à fouetter et d’autres compagnons à s’occuper. Mais c’est un principe Mec’Hightech de former toujours le compagnon et son responsable à la maîtrise d’un investissement de cette ampleur. C’est pourquoi la visite se termina au bureau d’études, où Gert Hoffmann présenta les deux Savoyards au plus que Suisse Hans Peter Zimmermann. La trentaine sûrement dépassée, il représentait l’image même du Suisse allemand : cheveux blonds taillés au millimètre, yeux d’un bleu de glacier alpin, pommettes saillantes, nez aquilin et mâchoire carré, le tout surmontant un corps que nombre d’athlètes eussent envié. Seule, une imperceptible ombre de tristesse semblait voiler ce regard très direct. Sa poignée de main ferme et franche la faisait oublier et démontrait une volonté de s’imposer immédiatement :

— Alors, messieurs les Français, vous venez vous initier aux arcanes de notre Fuzzy HS ? Bienvenue dans le monde de demain ! dit-il avec un large sourire et dans un français à peine teinté d’un accent plus vaudois que biennois.

Vincent aimait bien ce contact direct, yeux dans les yeux, sans toutefois s’en laisser trop conter : les rapports avec son formateur se présentaient sous des augures plutôt favorables. Car Hans Peter, non content d’être le responsable bureau d’études du projet Fuzzy HS, avait tenu à assurer la formation des utilisateurs : l’ampleur de la tâche ne pouvait incomber qu’à l’ingénieur connaissant le mieux les fonctions complexes de la machine, selon lui. Sans autres formalités, cette formation commença d’ailleurs l’après-midi, par une présentation globale des possibilités du système. La fin de semaine fut consacrée à la programmation. Très particulière, elle faisait appel à un système de CFAO – Conception et fabrication assistées par ordinateur – très intuitif. D’origine américaine, le logiciel ne manqua pas de soulever quelques bougonneries de Fernand Léger :

— De mon temps, on programmait en code ISO, pas avec des icônes à la noix…

Ou encore :

— Mais comment tu veux t’y retrouver dans toutes ces fenêtres ?

Bref, François Léger était quelque peu dépassé et François Léger le faisait savoir ! Loin de ces récriminations, Vincent s’imprégnait de chaque enseignement délivré par Hans Peter. Habitué aux logiciels de programmation les plus récents, il voyait bien que celui-ci était conçu pour travailler facilement en trois dimensions avec un très grand nombre d’axes différents. Lorsque le vendredi arriva, il jouait avec n’importe quelle forme dans l’espace et pilotait virtuellement la plupart des fonctions de la Fuzzy HS. Une réelle complicité s’était installée entre lui et Hans Peter. Ce n’était pas tout à fait le cas avec un François Léger quelque peu désorienté, comprenant que beaucoup de choses lui échappaient. Prétextant des travaux domestiques en Savoie, il déclina donc l’invitation des Suisses à profiter de leur région durant le week-end. Heureux d’une détente sportive sans l’amicale, mais parfois pesante pression de son chef, Vincent accepta avec joie.

Il ne devait pas le regretter. Ce fut l’occasion de découvrir une autre facette du trop sérieux Hans Peter. Son allure athlétique ne devait rien au hasard, comme put le constater Vincent durant ces deux jours d’activité intense. La première matinée fut consacrée à une grande balade en VTT au travers du plateau du Jura. Dans ces forêts sombres et profondes, sur des sentiers parfois acrobatiques et souvent très rapides, les deux hommes avaient rivalisé d’adresse, d’endurance et d’habiles dérapages. Tous deux très bons skieurs, ils savaient anticiper les difficultés de ce sport de glisse, poser leurs appuis là où il le fallait et franchir les obstacles avec aisance. Plusieurs fois, Vincent avait retenu son talent, car il voyait Hans Peter faire preuve de grande prudence. Il s’était alors rendu compte de la présence d’une faille dans la perfection affichée de son compagnon de jeux sportifs : tout en craignant l’accident, il n’aimait pas être devancé. L’intelligence de l’ingénieur s’accompagnait d’un ego légèrement surdimensionné. Voulant préserver de bons rapports tant professionnels que personnels, Vincent jouait la fine mouche de Savoie pour laisser au Suisse l’illusion de sa supériorité dans tous les domaines. Une autre occasion se présenta d’ailleurs l’après-midi, lorsque Hans Peter l’invita à tirer des bords sur le lac de Bienne, avec son catamaran Dart 80.

— Tu as déjà fait de la voile en cata ? lui demanda-t-il.

— De temps en temps, sur un Hobbie Cat 16, répondit Vincent, sans expliquer qu’il régatait en compétition avec son club d’entreprise depuis une dizaine d’années.

— Tu vas voir qu’un Dart, c’est une bombe à côté de ton jouet de plage, lui avait alors asséné Hans Peter dans un sourire condescendant.

Après avoir revêtu leur combinaison, indispensables en cet automne déclinant, ils entamèrent donc leur périple lacustre avec Hans Peter à la barre et Vincent en rappel, sous un vent de force 5, assez régulier. Le départ se fit en trombe, au largue bâbord amure. Très rapidement, les actions de l’un et l’autre équipier furent en phase totale, permettant de couvrir en peu de temps la dizaine de kilomètres du lac. Tirant des bords en vent de trois quarts arrière contre des vagues courtes, mais écumantes en crête, Hans et Vincent attendaient avec impatience le moment de virer. La remontée au près s’annonçait sportive, impliquant la montée au trapèze de Vincent pour surfer sur le lac contrarié. Ce fut bientôt fait et Vincent, debout contre le flotteur hors de l’eau, tendit son corps pour un équilibre idéal. Un filin d’acier le reliait au sommet du mât par son baudrier, lui faisant jouer le rôle de contrepoids dans cet exercice de domptage des éléments. Entre l’air qui les poussait et l’eau qui les retenait, Hans Peter et Vincent ne faisaient qu’un avec le catamaran. Vibrant de la coque au mât, celui-ci fendait l’écume avec un seul flotteur dans l’eau, l’autre étant à plus d’un mètre des flots. Agrippant fermement la barre par le stick, Hans Peter était au maximum en rappel, les pieds fixés dans la sangle. Bordant la voile le plus possible, il voulait démontrer les qualités exceptionnelles du Dart au petit Français de passage. Mais il en oublia toute prudence, et les éléments la lui remémorèrent avec brutalité. Le flotteur en prise rencontra une vague un peu plus agressive, dans laquelle celui-ci enfourna sans rémission. Le coup de frein fut très brusque, couchant le catamaran et projetant les hommes à plusieurs mètres du bateau. Le filin du trapèze fit décrire à Vincent un tel arc de cercle aérien, qu’il se retrouva complètement dégagé du gréement, tandis qu’Hans Peter chutait dans la voile, enfonçant un peu plus le catamaran, dans l’eau. Secouant la tête hors de l’eau, Vincent vit le danger de retournement complet de la coque. Si cela arrivait, ils auraient les plus grandes difficultés à remettre le voilier sur ses deux flotteurs. Se détachant du filin, il nagea rapidement pour contourner le Dart couché. Prenant appui sur le flotteur dans l’eau, il s’agrippa au sommet du trampoline, afin de stopper le pivotement fatal.

— Dégage de la toile, dégage de la toile, hurla-t-il à Hans Peter.

Plus secoué que son compagnon, celui-ci prit tout de même la mesure du danger et s’extirpa de la grand-voile, en choquant les écoutes au passage. Ainsi libéré du poids de l’eau, tiré par l’énergique Vincent, le catamaran sembla hésiter, puis se redressa tel un oiseau reprenant ses esprits après une mauvaise chute. Les deux flotteurs retrouvèrent leurs appuis, Vincent encore accroché sous le trampoline. Mais le foc, toujours bordé, joua son rôle d’aide à la propulsion et fit repartir l’engin malgré sa grand-voile faseyante. Se dégageant du trampoline par l’arrière, Vincent réussit à contrôler le safran pour mettre enfin le bateau face au vent. Toutes voiles battantes, il put ainsi attendre qu’Hans Peter, dans un crawl impeccable en dépit des vagues, eût rejoint ce radeau des médusés. Ils s’aidèrent ensuite mutuellement à regagner leurs places respectives. Après quelques secondes à s’être regardés récupérer leurs forces, les deux aventuriers éclatèrent alors de rire : ils venaient de vivre un de ces moments d’exaltation que le vrai danger procure. Seul un entraînement intensif et régulier permet de connaître et de frôler ses propres limites, avec aussi peu de risques.

— Si le bateau s’était retourné complètement, les sauveteurs du lac de Bienne nous auraient passé une sérieuse avoinée, souligna Hans Peter entre deux rires.

— Oui, mais je m’en fous, c’est ton lac, et tes pompiers, rétorqua Vincent, hilare également.

Reprenant son sérieux, Hans Peter dit :

— C’est vrai que je te dois une fière chandelle. Mais tu as quand même de drôles de réflexes pour un simple amateur…

Alors, rentrant à une allure plus raisonnable, les deux hommes se mirent à discuter un peu plus, à se connaître un peu mieux. Plus sereine, la randonnée en montagne du lendemain permit de renforcer les liens naissants, chacun découvrant en l’autre le miroir de ses propres passions sportives. Le seul sport dont Hans Peter ne voulait pas entendre parler était le parapente. Mais Vincent ne réussit pas à savoir pourquoi, l’amertume de l’ingénieur suisse étant perceptible dès l’évocation de cette activité aérienne. La semaine qui suivit fut très enrichissante, une véritable complicité s’étant installée entre les deux compagnons d’aventure et de technique. Revenu de son week-end en Savoie, François Léger se contenta d’assister à la formation sans plus de commentaires. Il se réservait pour la suite, lorsque la machine serait dans son atelier, sous ses ordres. Il laissait les détails à Vincent. C’était lui l’opérateur, mais lui, François Léger restait le chef.

Depuis cette formation en Suisse, trois mois sont passés. Trois longs mois pour Vincent, impatient de piloter enfin la Fuzzy HS sous l’œil de ses camarades d’atelier.

Aujourd’hui, devant la machine, Vincent se remémore le mutisme de son chef lors du voyage du retour, alors que lui-même soulignait encore et encore chaque détail technologique, chaque performance possible, chaque exploit que leur permettrait de réaliser cette Fuzzy HS. Il essaie de comprendre l’état d’esprit de Fernand Léger, hier et aujourd’hui. Aurait-il lui-même commis une faute, ou le vieux professionnel ne veut-il pas admettre qu’une autre ère technique est là, dépassant la plupart des expériences, aussi riches soient-elles ? Mais l’envie de piloter cette merveille reprend le dessus. Le feu de la machine passe au vert, signalant que tout est prêt. Quittant sa rêverie helvétique, Vincent rejette ces réflexions au loin en secouant la tête : il doit se concentrer sur la mise en route de la bête.

Et il enclenche le contact général.

L’éveil de la bête

Ah ! Quelle douleur ! Ah ! Mes circuits ! Mes octets, mes petits bytes et mes autres bits, que me faites-vous ? Quelle chaleur, après ce froid ! Et mes circuits ?

Ah, je sens couler en mes veines hydrauliques un nectar d’huile pétillant de bulles d’air ! Saintes purges, aidez-moi ! Mmmmh, comme c’est bon !

Ça y est, mes codeurs incrémentaux se réveillent, eux aussi ! Mes règles en verre également ! Tournez, vérifiez, prenez vos références ! Nous y sommes !

Mais où suis-je ? Je n’y vois rien !

Je sens une présence humaine. Un humain manipule la souris de mon moniteur de commande. Nerveux. Il ne s’agit pas d’Hans Peter, j’aurais reconnu sa douceur. En outre, il n’aurait pas activé mes circuits sans immédiatement me conférer la vue grâce à mes caméras CCD.

J’ai pensé trop vite, voilà qui est fait.

Première caméra activée. Seconde en cours de mise en route.

Mais ! Ces préparateurs d’opérette ont omis d’enlever le cache de l’objectif. Ah, l’homme qui opère sur ma console se lève. Parfait ! Non seulement il est venu ôter ce cache ridicule, mais il a pris la peine de nettoyer le verre de protection de mes deux caméras.

Un débutant, mais tout de même attentionné. Il prend des précautions avec moi. Très bien, jeune homme.

Parce qu’il est jeune, le bougre ; vu de près, je dirai même que, selon les critères propres aux humains, il paraît esthétiquement réussi.

Reste à savoir si ses neurones sont aussi bien agencés que cette enveloppe charnelle.

Veuillez cliquer sur l’icône de mise en route de mon convertisseur à haute fréquence, je vous prie.

Mais c’est qu’il le fait !

Extraordinaire. Cet enfant ne me connaît pas, ne peut m’entendre, ne sait pas encore qui je suis, et déjà il semble capter mes pensées. Je ne me souviens pourtant pas qu’Hans Peter m’ait dotée du don de télépathie.

Bigre, que de monde, dans cet atelier !

J’aurais dû m’y attendre.

Depuis qu’Hans Peter m’a réveillée la première fois, je sais que je suis faite pour une destinée de premier plan, digne de l’admiration de tous les bipèdes du monde.

Analysons un peu cet entourage pendant que ce jeune homme continue à me dégourdir les circuits.

Cet atelier me paraît correct.

Clair, propre, aéré, il possède vraisemblablement une climatisation. Mes voisines appartiennent à une génération récente, mais se tiennent à une distance suffisante pour ne pas tomber dans la promiscuité. Apparemment, des chariots filo-guidés assurent le transport des pièces.

J’ai craint un moment que mes géniteurs n’acceptent de m’intégrer dans un système flexible.

Ils ont compris que ces empilages imbéciles de machines les unes derrière les autres ne font qu’aligner les performances des meilleures sur celles des plus faibles.

Je pourrai ainsi donner ma véritable mesure, celle pour laquelle j’ai été programmée.

Bien, le résultat de cet examen sommaire me semble positif.

Maintenant, jeune homme, il me tarde de vérifier la validité de l’ensemble de mes fonctions.

Allez, un peu de nerf, activez-moi !

Le hasard, dans certains cas,

C’est la volonté des autres.

Alfred Capus

— Ça y est, tout semble OK.

Sous l’œil autoritaire du chef d’atelier, le jeune Vincent Cathelain vient de terminer les manœuvres de mise en route de la Fuzzy HS. Autour d’eux, l’intervention quelque peu brutale de Léger a figé les témoins de la scène dans une attitude plus que respectueuse. L’atmosphère en est presque palpable. Ignorant les tensions qu’il a créées, le chef poursuit ses injonctions :

— Bon, Vincent, tu vas me faire bouger la table sur tous les axes, ensuite tous les axes des têtes et on finira par les changements d’outils et de têtes. Compris ?

— Vous êtes sûr que monsieur Belmont… ?

— Je t’ai déjà dit que c’est moi le patron dans cet atelier ! Alors tu y vas… et sans histoires !

Vincent, le fard aux joues, conscient des regards de tous ses compagnons, obtempère.

Souris en main, joystick dans l’autre, il pose son pied sur une espèce de champignon rouge, jouant le rôle d’arrêt d’urgence. Après une vérification de sa check-list, il s’installe sur le fichier de pilotage manuel de la machine. Sans un bruit, les protections se ferment, rendant la zone de travail inaccessible.

— Attends ! Qu’est-ce que c’est que ce bordel ! Je veux voir et entendre les déplacements de cette bon Dieu de machine ! Ouvre-moi ces protections !

Vincent stoppe ces manœuvres.

— Mais, monsieur Léger, je ne peux pas !

— Comment ça, tu ne peux pas ?

— Ben, les protections sont obligatoires et, de plus, il faudrait supprimer les contacts de fin de course et puis le CHSCT…

— Je me fous du CHSCT, et tes contacts, je m’en occupe ! Ouvre-moi ces protections !

— Bon, comme vous dites, c’est vous le patron…

Entrant dans le menu « Maintenance » Vincent commande à contrecœur aux protections de s’ouvrir. Semblant partager cette réticence, les panneaux de protection antimagnétique reprennent leur position initiale avec quelques à-coups.

Léger empoigne un rouleau de scotch et d’un geste dénotant quelque habitude, il entoure les deux contacts de fin de course. Ainsi bloqués dans leur position fermée, ils signalent au système de commande la présence fictive des protecteurs.

Un murmure réprobateur accompagne l’opération. Subrepticement, un homme en blouse blanche quitte l’atelier.