Une mort assurée - Clair Valroz - E-Book

Une mort assurée E-Book

Clair Valroz

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Beschreibung

Une gestionnaire de sinistres d’une compagnie d’assurance est retrouvée morte dans une tour de la Défense. Ses deux amis, une libraire atypique parisienne et son voisin retraité vont tout tenter pour convaincre le policier responsable de l’affaire qu’il s’agit d’un crime d’origine professionnelle liée aux assurances.

La victime travaillait sur un dossier d’indemnisation de malades ayant subi d’importants effets secondaires liés à l’ingestion d’un médicament. Leur quête de vérité, en marge de l’enquête de police, va les plonger dans les arcanes du monde des laboratoires et des assurances.




À PROPOS DE L'AUTRICE

Clair VALROZ a travaillé pendant plus de 35 ans dans l’assurance et la gestion du risque. Ingénieure civile, elle est entrée sur le marché des assurances et a pratiqué presque tous les métiers dans ce domaine avant de devenir PDG d’une compagnie d’assurance à Paris, puis Risk Manager dans la Pharma jusqu’en 2017. Désormais, elle intervient en tant que Conseil auprès de multiples start-ups et participe à de nombreux conseils d’administration.

En 2020, elle décide de mêler ses deux passions - l’assurance et le polar - pour permettre aux lecteurs d’accéder à de nouveaux horizons dans le monde du crime.

"UNE MORT ASSURÉE" est son premier roman.



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Seitenzahl: 221

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Chapitre 1

 

 

 

La Défense

Vendredi 4 octobre 2019

 

 

 

Il était 23 heures ce vendredi soir quand Naïma sortit de l’ascenseur au 30ème étage de la tour Mint. Étrangement, la lumière était encore allumée sur une partie de l’étage, ce qui n’était pas fréquent une veille de weekend.

Naïma, agente d’entretien qui travaillait dans cette tour depuis 5 ans, s’étonna de n’entendre aucun bruit malgré la présence de l’éclairage, et se dit que, s’il y avait quelqu’un, ce ne pouvait être que Madame Laporte. Cette femme d’une quarantaine d’années était souvent là, tard le soir ou tôt le matin, comme si travailler dans cette tour à des heures normales lui paraissait impossible. Heureusement qu’avec le badge du personnel, on pouvait sortir du bâtiment à tout moment, sinon cette employée aurait dû installer un lit de camp dans son espace de travail !

Naïma avait souvent trouvé sur place Madame Laporte le soir, bien après l’exode quotidien des bureaux de La Défense vers 18h30. Elle semblait toujours très concentrée sur ses documents et son écran. Du palier on pouvait, en forçant l’écoute, entendre le bruit des touches frappées avec ferveur sur le clavier de l’ordinateur portable, ou alors le son typique, un peu sourd, des gros livres que l’on ferme en les claquant d’impatience ou de joie. Quand Madame Laporte voyait déambuler Naïma au loin, avec son aspirateur et ses poubelles, elle ne manquait jamais de lui faire un petit signe de la main et ensuite de venir lui dire bonjour ou bonsoir, comme si cela lui donnait une opportunité de se lever un instant pour éviter de s’ankyloser sur son fauteuil. Ainsi, les deux femmes échangeaient régulièrement quelques mots ces dernières années. Mais, d’aussi loin qu’elle se souvienne, jamais Naïma ne l’avait vue un vendredi soir.

En poussant son chariot de nettoyage dans la zone réservée aux bureaux paysagers, Naïma aperçut de la lumière dans le coin de Madame Laporte, mais aucun signe de vie. La femme élégante et souriante qu’elle pensait trouver au milieu de ses dossiers n’était pas là. Elle était probablement en train de se servir un chocolat à la machine de l’étage et allait arriver d’un instant à l’autre. Après avoir passé le chiffon à poussière sur les plans de travail et donné un coup d’aspirateur autour de la marguerite de bureaux devant la porte d’accès du plateau côté sud, la femme de ménage réalisa qu’il n’y avait toujours pas un bruit dans le coin allumé. Elle décida alors d’approcher plus près et de voir si Madame Laporte était bien là comme elle le pensait ou si, tout simplement, elle avait oublié d’éteindre en partant.

En s’engageant dans l’allée latérale du plateau, Naïma ressentit une appréhension… Ce silence profond et glacial qui recouvrait cette zone depuis plus d’un quart d’heure n’avait rien de normal, même s’il était près de 23h15.

Sur le bureau de Madame Laporte, l’ordinateur portable était ouvert, mais l’écran était noir, éteint. Toutes les feuilles noircies de textes et de schémas étaient empilées en désordre, comme si un ouragan avait tout fait s’envoler et qu’on avait reposé ensuite tout en vrac sur le bureau. Plusieurs chemises cartonnées numérotées étaient ouvertes par terre et des coups de feutres Stabylo fluos sur les documents donnaient une allure artistique à ce fatras de papiers. Un mug presque vide, avec l’écusson de l’université Dauphine, était posé dans un coin, barbouillé de traces de boisson au chocolat. Des cartes postales avec des palmiers, des flamants roses et des plages de sable blanc étaient aimantées sur l’armoire individuelle de classement attenante. Quelques photos d’équipe avec des hommes et des femmes portant leur toge et leur toque de diplômés trônaient au milieu des plages. Il y avait aussi des coupures de journaux, relatant ce qui s’apparentait à des faits divers sur des produits pharmaceutiques, qui jaunissaient sur le tableau servant de paravent entre les deux postes de travail qui se faisaient face. Si des classeurs étaient encore grands ouverts, Madame Laporte devait être là : la politique du « clean desk » - tout ranger dans les tiroirs et les armoires quand on quitte son bureau pour qu’aucune information ne soit accessible - était strictement appliquée dans cette compagnie d’assurance. Naïma le savait car cela facilitait grandement sa tâche quand elle passait le chiffon à poussière.

Mais il n’y avait nulle trace de Madame Laporte et ce silence devenait aux oreilles de Naïma menaçant. Désorientée, mais soucieuse de mieux comprendre ce qui se tramait, Naïma marcha jusqu’au distributeur de boissons. Elle retourna près des ascenseurs et emprunta le couloir faiblement allumé par les panneaux « issue de secours ». Les machines, dans le petit local à gauche, qui laissaient souvent échapper des sons mats d’auto-nettoyage ou de système de réfrigération, demeuraient silencieuses. Pas de trace de Madame Laporte.

Restait à inspecter les toilettes pour femmes. Elles étaient de l’autre côté, et visiblement ce long couloir en enfilade derrière les cages d’ascenseurs était lui aussi éclairé. Naïma poussa la porte battante des toilettes, avec beaucoup de lenteur, comme si un diablotin allait surgir de l’intérieur. Au lieu de cela elle vit les mocassins noirs puis les jambes d’une femme en pantalon allongée par terre sur le carrelage devant la batterie de lavabos. Il n’y avait pas une once de couleur sur les carreaux blancs crasseux des toilettes, et visiblement Madame Laporte, puisque c’était bien elle, inerte au sol, en tailleur noir et chemisier blanc n’avait, elle aussi, plus aucune couleur. Elle semblait endormie. Quand Naïma lança fébrilement des coups de pieds dans ses jambes aucune réaction ne l’anima, aucune vie ne l’habitait.

Affolée, la femme de ménage recula, laissa se refermer la porte, et saisit en tremblant son téléphone. Après plusieurs tentatives elle réussit enfin à déverrouiller son portable, et appela immédiatement la société pour laquelle elle travaillait afin de demander la marche à suivre dans une telle situation. Son chef, qui répondit après plusieurs sonneries, lui dit en quelques mots qu’il faisait le nécessaire et qu’elle ne bouge pas jusqu’à ce que quelqu’un vienne la retrouver. Entre temps, tous les accès de la tour seraient verrouillés.

Elle s’installa par terre dans le couloir, terrifiée et pétrifiée par ce qu’elle venait de découvrir, et attendit les secours. Incapable de bouger ou de retourner vers les bureaux vides, Naïma se sentait mal et peinait à respirer. Elle en aurait surement pour un long moment à attendre, et la journée qui avait commencé tôt, risquait bien de se prolonger très tard dans la nuit. Elle était convaincue qu’il s’agissait d’un malheureux accident car dans le cas contraire elle était prise au piège avec l’assassin dans la tour, maintenant qu’elle avait donné l’alerte.

Elle avait tout son temps pour penser aux nombreuses questions qui trottaient dans sa tête et faisaient battre son cœur à vive allure : que s’était-il passé ? Comment Madame Laporte avait-elle pu glisser et se cogner sur le lavabo ? Y avait-il une fuite d’eau dans les toilettes pour expliquer un tel accident ?

Elle, Naïma, qui croyait exercer son boulot de manière professionnelle, n’aurait donc pas détecté qu’il y avait une fuite dans les WC des femmes du 30ème étage ? Qui était vraiment cette femme qui la saluait avec tant d’empathie depuis tellement d’années ? Mais si on avait voulu tuer Madame Laporte, qui pouvait lui en vouloir alors qu’elle semblait si gentille ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 2

 

 

Paris Porte Maillot

Mercredi 18 septembre 2019

 

 

Septembre était la saison préférée des deux amies depuis leur jeunesse.

Pour Céline Laporte, c’est parce qu’elle revenait habituellement de vacances, le plus souvent dans des contrées lointaines, la tête remplie de paysages et de rêves. Elle affectionnait particulièrement les îles aux plages infinies de sable blanc et les palmiers qui la protégeaient du soleil.

Nelly Dumas, elle, aimait septembre à la manière d’une écolière en liesse à l’idée d’entrer dans une nouvelle classe, parce que la rentrée littéraire battait son plein et qu’elle avait ainsi de nouveaux auteurs et des livres inédits à dévorer avec passion.

Par tradition, les deux amies déjeunaient ou dînaient ensemble une fois par semaine afin de partager petits secrets et grandes envies, bousculant leur traintrain quotidien et comblant ainsi leur solitude. C’était au tour de Nelly de choisir la date et le lieu, c’est pourquoi elles se retrouvaient en ce 18 septembre au restaurant Le Congrès, Porte Maillot, dans leur QG préféré en semaine, pour manger un plateau de fruits de mer en ce midi ensoleillé.

Nelly, la cinquantaine, bien de sa personne et toujours élégante, était installée depuis une dizaine de minutes, quand elle vit arriver son amie. Comme à son habitude, Céline, jeune femme brune, la quarantaine, les cheveux bruns, courts, frisés, était vêtue d’un tailleur pantalon sombre, avec un chemisier et un des nombreux foulards Hermès de sa collection. Il était parfaitement accordé avec ses yeux noisette, qu’on voyait peu de loin tellement ses lunettes en écaille à grands verres masquaient son regard. Ce foulard venait de sa prestigieuse collection, et de loin Nelly remarqua qu’il s’agissait de celui en hommage à l’anniversaire de la naissance de Mozart. On voyait dans les plis des impressions qui ressemblaient à des morceaux de violons. Céline avait l’air pressé et dynamique, le regard tourné dans la direction de son amie qu’elle avait aperçue en approchant côté rue.

Nelly, souriante, voire un peu aguichante, tenait déjà en main le menu, et l’on pouvait deviner à son air guilleret qu’elle anticipait et savourait par avance le bon moment qu’elles allaient partager ensemble.

Chacune de leur rencontre était un moment privilégié qu’elles attendaient toutes les deux avec impatience. Elles commençaient toujours par échanger des nouvelles de leurs proches et de leurs amis, puis, l’une et l’autre parlaient de leur job, et enfin elles évoquaient leurs projets de voyage de fin d’année ou leurs prochaines sorties.

Nelly, un peu plus âgée que Céline, bossait dur à sa librairie car elle voulait que son concept très innovant devienne un jour une franchise mondiale. Pour cela, non seulement il lui fallait organiser des événements marketing pour se faire connaître, mais aussi lire beaucoup de romans policiers et travailler à leur codification. Cela faisait déjà près de 5 ans qu’elle s’était lancée et il lui faudrait encore plusieurs années, elle le savait, mais ni rien ni personne ne l’arrêterait dans cette quête du Graal. La « Librairie du crime » était le projet de toute une vie. Bientôt, les lecteurs avides de nouveautés dans le Polar viendraient dans sa « Librairie du crime » et sur la seule base des livres qu’ils avaient aimés voire adorés dans le passé, ils ressortiraient avec des œuvres d’illustres inconnus qui les passionneraient de la même façon ! C’était clairement un objectif fou, car l’affectif du lecteur était difficile à modéliser, mais Nelly trimait d’arrache-pied pour que ses algorithmes donnent des choix aussi complets et diversifiés que possible.

Ce n’était pas un calcul de simple analogie à l’instar d’Amazon qui se base, pour établir des recommandations, sur les achats effectués par des lecteurs qui ont choisi le livre que vous êtes en train de commander. Non, c’était un vrai travail de codification des ouvrages avec des mots-clés bien précis, listés dans un thésaurus1, et ensuite, via l’algorithme mis au point par Nelly, on pouvait lancer des recherches pour chaque lecteur sur la base des mots qui correspondaient à son propre choix ou son humeur du jour. On pouvait ainsi préférer que l’action se déroule dans la campagne anglaise plutôt qu’en ville, en indiquant dans les mots-clés « campagne anglaise ». L’adepte de belles pièces d’antiquités pouvait être charmé par une intrigue si le mot antiquaire était renseigné dans les mots-clés etc. Pour parfaire l’algorithme et l’enrichir, les lecteurs membres de son « Club » pouvaient codifier eux aussi certaines de leurs lectures, et Nelly intégrait leurs mots-clés dans les références de l’œuvre, ce qui permettait de diminuer les biais que sa subjectivité introduisait dans son analyse. En effet, les lecteurs assidus membres de son « Club » n’avaient vraisemblablement pas ressenti les mêmes émotions que la libraire et ne les traduisaient donc pas par des mots-clés identiques. La multiplication des mots-clés permettait d’affaiblir le poids de certains d’entre eux dans l’algorithme. Un travail d’orfèvre, minutieux et long, mais qui, un jour, serait reconnu et vanté par les auteurs et leurs lecteurs.

 

Céline pour sa part œuvrait dans la succursale française d’une petite compagnie d’assurance suisse, la Genevoise, dont les bureaux parisiens étaient logés dans une des nombreuses vieilles tours de La Défense. Elle s’occupait des sinistres de responsabilité civile corporelle, un jargon que les non-initiés tentaient régulièrement de comprendre. Pour expliquer son travail, Céline choisissait toujours un exemple évocateur : «  Si, en tant que pianiste, vous perdiez l’usage d’un doigt lors d’un dîner japonais teppanyaki mouvementé - où le chef cuisinier officie devant les convives et se livre à des exercices acrobatiques en jonglant avec ses couteaux -, je me chargerais de vous indemniser. Car, vous le comprenez bien, vous ne pourriez plus jouer du piano de la même façon ! ».

Présenter ainsi son activité, sur un ton enjoué et dynamique, en utilisant une métaphore culinaire, était sa façon bien à elle d’allier son métier à la bonne chère qu’elle aimait tant. Son job, très exigeant, l’amenait souvent à voyager dans des contrées lointaines telles que le Japon ou l’Inde, mais sans jamais visiter autre chose que les bureaux de ses clients. Dans son monde professionnel, elle côtoyait fréquemment des gens de peu de moralité et de peu d’éthique ce qui faisait d’elle, ces dernières années, une adepte fanatique de l’intégrité professionnelle de peur d’être assimilée par erreur à eux !

Les deux amies s’étaient rencontrées lors d’un voyage à Hawaï et se connaissaient depuis près de 15 ans. Elles partageaient chaque année leurs vacances d’hiver au soleil. Leur amitié était sans faille et rien ne semblait pouvoir les séparer.

Une fois la commande du plateau de fruits de mer passée au serveur vêtu de son traditionnel tablier de brasserie, la discussion démarra sur les chapeaux de roue car leur temps de pause déjeuner était limité.

Nelly démarra la conversation :- Alors tes vacances ? C’était comment New York ?- J’ai profité des derniers jours de mon voyage pour rencontrer des avocats avec lesquels je travaille souvent.- Allier vacances et boulot c’est un luxe ! Tu as un sinistre qui concerne des assurés américains ? Je croyais que tu traitais seulement des cas français ? 

Au son du mot français, le serveur, à croire qu’il les espionnait, déboula avec le pain, le beurre, la bouteille d’eau minérale et les deux verres de vin blanc. On eût dit une scène de feuilleton américain tellement le minutage était parfait.

Céline reprit son amie :- Non. Il s’agit de plaintes relatives aux effets secondaires subis par des clients qui ont pris un médicament. La molécule impliquée est beaucoup vendue aux États-Unis, sous licence de mon client. Je suis très préoccupée par ces cas et j’y consacre la quasi-totalité de mes jours, je pourrais presque dire qu’ils ont gâché mes vacances… D’ailleurs, je vois les plaignants en fin d’après-midi… C’est pourquoi j’étais si contente de déjeuner avec toi : ça va me détendre avant une prise d’armes qui sera particulièrement féroce, j’en suis sûre. 

Nelly réalisa à ce moment-là que Céline était beaucoup plus nerveuse que d’habitude. Elle jouait tantôt avec ses lunettes tantôt avec son foulard, tant l’immobilité du déjeuner lui pesait. Les violons de l’œuvre de Mozart se tordaient dans tous les sens, et la soie froissée fébrilement semblait crier de douleur.

- Bienheureux les clients dont tu t’occupes ! Crois-tu vraiment que dans toutes les compagnies d’assurance les personnes en charge des sinistres agissent avec la même intégrité ?

- Je n’en sais rien ! À vrai dire j’en doute un peu… Mais moi, je peux me regarder tous les matins dans le miroir de ma salle de bain car je n’ai pas vendu mon âme au diable ! 

Le serveur apporta enfin le plateau de fruits de mer, et les deux femmes entamèrent leur déjeuner. Il ne leur fallut pas plus d’une demi-heure pour tout avaler. Nelly profita de l’attente des deux cafés pour lui détailler les dernières nouveautés qu’elle avait reçues à la boutique.

- J’ai reçu plus d’une quinzaine d’œuvres qui méritent d’être travaillées à fond. Ce sont pour la plupart des auteurs célèbres et aguerris, et une fois de plus je vais les dépecer et en tirer le jus ! Ils seront bientôt dans ma base de données et actifs dans mes recommandations. Tu verras : dans moins de 5 ans, je serai connue dans le monde entier pour mon concept… Et les auteurs de romans policiers se battront pour venir se présenter le mardi soir face à mes lecteurs, membres du « Club », et triés sur le volet. Peut-être qu’un jour je pourrai écrire une histoire à partir de tes dossiers : un polar dans le monde de l’assurance ferait certainement des lecteurs heureux et surpris avec mes algorithmes… Qui sait ? Ce serait une belle collaboration pour nous deux. Il faut vraiment qu’on y pense avant d’être trop vieilles !

- En tous les cas, tu as raison : certaines histoires mériteraient d’être dans les polars de ta librairie tellement les affaires complexes et incroyables deviennent monnaie courante dans mon métier… Et tout cela, le plus souvent, au détriment de la santé ou de la vie des assurés. C’est bien triste ! 

Au moment de l’addition, Nelly se lança :- Bien que ce ne soit pas mon tour, j’aimerais organiser un dîner la semaine prochaine, vendredi ou samedi soir. J’envisage d’inviter mon ami policier, Vincent. Tu le connais déjà. Tu l’as vu une ou deux fois dans ma boutique. Je voudrais bien te le présenter de façon un peu plus personnelle. Qu’en dis-tu ? 

Céline perçut alors dans le regard de son amie une flamme inhabituelle. On aurait dit que Nelly voyait dans cette invitation une façon d’obtenir de Céline l’adoubement de celui qui devenait pour elle plus qu’un ami. Elle répondit aussitôt :

- Bien sûr ! Alors pourquoi ne pas faire d’une pierre deux coups ; faisons cela chez moi et je peux proposer à mon voisin Marco de venir. Je l’ai à peine vu depuis mon retour. Cela lui fera une sortie, et nous une bonne soirée.

La date venait d’être fixée au 28 septembre quand le garçon du Congrès arriva avec l’addition. Une fois la note payée, les deux femmes repartirent chacune dans leur direction, le sourire aux lèvres.

Nelly avait rendez-vous avec le nouveau roman policier de Donna Leon, en attendant les clients dans sa librairie.

Dans la soirée, elle enverrait une invitation à Vincent pour le dîner du 28. Il pourrait discuter avec Céline du dossier qui la gênait tant. Et même si cette soirée ne servait qu’à cela, c’était déjà super. Nelly espérait profondément que Céline ferait aussi l’effort de cerner la personnalité de Vincent, immanquablement l’un de leurs prochains sujets de discussion.

De son coté, Céline partit rencontrer les plaignants du sinistre sur lequel elle avait travaillé à New York. Son pas pressé et saccadé, après un si bon déjeuner, traduisait le stress qui l’envahissait déjà à l’idée de sa prise d’armes. Mais pourquoi était-elle si anxieuse ? Elle se sentait hantée par ces sinistres sans savoir vraiment pourquoi. Et pourtant elle ne manquait pas d’expérience sur ces sujets. Peut-être qu’elle était fatiguée d’exercer ce métier ou alors elle passait à coté de quelque chose… En tout cas elle en était sûre : elle en saurait plus avant la fin de la journée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 3

 

 

Paris

Samedi 28 septembre 2019

 

 

Nelly avait pris son après-midi. Alors qu’elle faisait les courses pour le dîner du soir, elle repensa aux convives qui feraient de cette soirée chez Céline un moment fort agréable. Elle avait un plan en tête et devait tout faire pour arriver à ses fins.

D’abord, elle avait invité Vincent Palor, un ami depuis quelques mois, mais qui semblait prendre de plus en plus de place dans sa vie.

Vincent était né au Sénégal, d’une mère africaine et d’un père français, mais il était venu fort jeune avec sa mère en France, et avait fini, on ne sait comment, par entrer dans la police. C’était le rêve qu’il avait dès son enfance et dont il était fier. Il avait une petite quarantaine d’années et semblait tout droit sorti d’un terrain de rugby. Sa carrure de sportif impressionnait les voyous et les criminels de quartier. On devinait à son allure qu’il devait courir vite et frapper fort ! Pendant longtemps il avait été en poste dans le commissariat du 14ème, et c’est ainsi qu’ils s’étaient rencontrés.

Vincent adorait lire des polars et des romans d’action, et un matin, alors que Nelly venait de téléphoner à la police car la porte de sa libraire avait été forcée pendant la nuit, il déboula dans sa boutique pour prendre sa déposition.

Dès qu’il entra, sans même voir la propriétaire, il se perdit dans les rayons encombrés de livres de toute taille et de toute couleur ne sachant plus pourquoi il était là, comme charmé par le chant d’une sirène. L’espace disponible dans la boutique était totalement utilisé, et à chaque pas dans ce labyrinthe, il voyait un livre d’un auteur qu’il ne connaissait pas et rien qu’en décryptant rapidement la petite carte du libraire placée dessus, il se voyait déjà en train de dévorer le récit dans le métro en rentrant chez lui. Il avait atterri chez Nelly dans la « Librairie du crime ».

Pour un policier, ce n’était pas banal… S’enthousiasmer pour des romans qui ne faisaient que traduire ce qu’il vivait toute la journée ! Ce paradoxe donnait à Vincent du charme aux yeux de Nelly.

Quant à la « Librairie du crime », considérer qu’elle ne faisait que vendre des livres était une analyse bien pauvre de la situation. Vincent comprit aussitôt que ces livres venaient de partout dans le monde et il découvrit, outre les auteurs américains traduits et populaires en France, qu’il y en avait en provenance d’Allemagne, de Russie, d’Italie et de partout ailleurs. Jamais il n’avait pensé qu’il pourrait trouver autant de polars venant du Sénégal ! Un livre de Laurence Gavron ! Incroyable. Il venait de tomber sur une boutique qui allait changer sa vie.

Devenu accro aux propositions de cette librairie, il s’y montrait régulièrement depuis ce jour-là, et faisait partie des habitués de la boutique et de son « Club ». Il avait tout de suite été conquis par le concept, et prenait un plaisir fou à venir choisir régulièrement un livre dans les rayons en passant par les algorithmes de Nelly. C’est ainsi que tous les deux partageaient maintenant avec plaisir des discussions sans fin sur certains livres ou certains auteurs. L’un défendant les thèmes du livre, les actions palpitantes, les revers de situation, la véracité des faits, et l’autre les aspects plus littéraires avec le style des auteurs ou l’influence de leurs origines. Les regarder échanger pendant des heures lors des soirées du « Club » organisées par la « Librairie du crime » mettait de nombreux habitués en appétit, leur donnant envie de lire l’œuvre qui suscitait autant de passion chez Vincent et Nelly.

Son affectation récente au commissariat de La Défense modifiait un peu sa routine, mais il avait profité d’une promotion et pouvait à présent instruire des dossiers plus importants à la hauteur de son ambition.

Il serait là ce soir, bon vivant, et raconterait quelques histoires vécues et romancées, de son pays ou de son métier, sans jamais manquer de respect à ses ancêtres ou à ses maîtres à penser. Il avait bon appétit et il ne fallait pas le décevoir. Et puis, surtout, cela permettrait à Céline de le connaître un peu mieux, car Nelly se rendait compte que Vincent comptait de plus en plus pour elle. Si l’occasion se présentait, elle espérait pouvoir mettre le problème de Céline sur la table, et que Vincent puisse donner à son amie un ou deux conseils avisés. C’était un vrai pari gagnant-gagnant : ses deux amis apprendraient à s’apprécier, et Céline pourrait peut-être prendre du recul par rapport à ses préoccupations actuelles.

Ensuite, il y aurait au dîner Marco, le voisin de Céline. Cet homme d’une grande gentillesse était attachant. Il devait avoir dans les 70 ou 75 ans mais avec ses cheveux courts teints et ses T-shirts américains, il ne les paraissait pas. Il était retraité depuis une quinzaine d’années et savait dénicher sur internet des informations que nul autre ne trouvait. Il était toujours prêt pour donner un coup de main, toujours attentif aux besoins des autres. Quand il parlait de sa vie, on comprenait qu’il avait exercé des métiers différents, de l’administratif à la tenue d’un hôtel, toujours avec passion. Sa vie, il la croquait à pleines dents, et exhortait ceux qu’il rencontrait à en faire autant. Il avait fait les 400 coups, comme il le disait lui-même, et personne en l’écoutant ne pouvait en douter.

Il s’était pris d’amitié pour Céline, une de ses jeunes voisines, alors qu’elle lui avait demandé s’il pouvait jeter un œil sur son appartement quand elle partait en déplacement au bout du monde. De voyage en voyage et d’année en année, ils avaient fini par se rendre de multiples services et appréciaient de partager des moments conviviaux ensemble.

Marco parlerait, à coup sûr, des dernières trouvailles de Madame la maire de Paris pour rendre la vie plus compliquée aux Parisiens, et, avec son accent du Sud et sa bonne humeur, il permettrait à tous les convives de rire sans retenue. Malgré son exubérance, c’était un homme avisé, plein de bon sens et les pieds sur terre. C’était un chic type, qui buvait bien, et dont la présence réchauffait immédiatement une pièce, tant par ses mouvements ininterrompus que par sa gouaille.

Avec ces deux-là et Céline, la soirée s’annonçait fort agréable. Deux ou trois sujets de discussions un peu croustillants et ce serait parfait. C’était sans compter sur les révélations que son amie allait faire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 4

 

 

Chez Céline

Samedi 28 septembre 2019

 

 

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