Une mouche de trop - Emmanuel Sisquot - E-Book

Une mouche de trop E-Book

Emmanuel Sisquot

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Beschreibung

Personne n'aurait pu deviner que la mort d'une simple mouche puisse être à l'origine d'un enchainement d'événement qui vont faire resurgir le passer de Frank, un petit libraire. Entre séduction, danger et action, peut-être n'est-il pas celui qu'il prêtant ?

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Une mouche de trop

Chapitre 1Chapitre 2Chapitre 3Chapitre 4Chapitre 5Chapitre 6Chapitre 7Chapitre 8Chapitre 9Chapitre 10Chapitre 11Chapitre 12Chapitre 13Chapitre 14Page de copyright

Chapitre 1

On ne touche pas à mon scooter.

Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, il n’y a rien de plus énervant qu’une mouche qui vient tourner autour de vous. Le bourdonnement de son vol le contacte de ses petites pattes alors qu’elle se pose sur vous. Vous avez beau vous évertuer à la chasser, elle s’entête à revenir à chaque fois, coûte que coûte, au péril même de sa vie. Car il faut bien le dire, à un moment donné, quand cela n’a que trop duré, une envie de meurtre m’envahit. Armé de ma tapette rafistolée par un bout de scotch, je me transforme alors en un chasseur impitoyable. C’est en général à cet instant que le vil insecte semble avoir mesuré tout le danger de sa situation, pour disparaître dans un coin de la pièce. Mais on ne me l’a fait pas à moi ! Car après tout, elle l’a bien cherchée… Mais bon, je ne suis pas là pour vous parler de moi, mais plutôt d’un autre, qui, bien installé devant son poste de télévision avec sa pizza aux quatre fromages, aimerait bien pouvoir regarder son film tranquillement, si justement une satanée Musca domestica, autrement dit, une mouche domestique,  n’était pas venue remettre en cause la sérénité ambiante. Seulement cet homme n’est pas du genre à se laisser embêter longtemps. Ce n’est pas une mouche qui va lui gâcher sa soirée. D’un geste vif et précis, il ajoute une nouvelle victime à son tableau de chasse de la journée. Il ramasse ensuite le cadavre de l’insecte suicidaire avant d’aller le jeter dans la poubelle de sa cuisine sans même allumer. Le couvercle fait un bruit métallique tout en se refermant, avant que son regard ne s’arrête sur une scène se déroulant dans la rue, là en bas, juste sous sa fenêtre : une jeune femme vient de mettre un casque intégral et s’apprête à monter derrière le motard venu la chercher, quand une première voiture freine devant eux pour les bloquer, tandis qu’un gros 4x4 noir s’arrête brusquement derrière eux. Un homme en descend, il est armé d’un pistolet muni d’un silencieux, il marche directement dans leur direction avant de tirer sans hésitation sur la jeune femme qui s’effondre. Il menace ensuite l’homme à la moto pendant qu’un troisième individu vient l’en faire descendre pour lui prendre sa place et partir avec. Tout est allé très vite, en l’espace de quelques minutes, ils ont tous disparu, à l’exception de la jeune femme, restée étendue sur le macadam.

Tragique, allez-vous me dire. Surtout pour la victime qui se retrouve entre la vie et la mort. Il ne s’agit pourtant là que d’un simple fait-divers qui ne fera sans doute pas le sujet d’un reportage au journal télévisé. Mais pour l’homme qui est debout derrière la fenêtre de sa cuisine, cela n’est pas la même chose. Sans perdre de temps, il appelle immédiatement le SAMU tout en descendant dans la rue. Arrivé devant la jeune femme, il constate qu’elle perd beaucoup de sang. Il entre outre son blouson pour découvrir qu’elle respire encore et que la balle lui a traversé l’épaule. Il retire alors son propre T-shirt, le roule en boule avant de le plaquer sur la blessure pour l’y maintenir avec fermeté. La jeune femme bouge tout en gémissant. Il ouvre la visière de son casque :

– Ça va aller Anaïs, les secoures arrivent.

– Qu’est-ce qui… m’est arrivé ? balbutie-t-elle visiblement désorientée.

– Tu t’es fait tirer dessus.

– Alek… où est Alek ? le questionne-t-elle tout en voulant se redresser, avant qu’il ne l’en empêche tout en continuant à la plaquer au sol.

– Reste tranquille. Je ne sais pas où il est.

Anaïs, visiblement en état de choc est devenue livide avant de se mettre à cligner des yeux.

– Hé, reste avec moi ! Anaïs ! Il ne faut pas dormir.

– Ma mère… prévenez ma mère. Parvient-elle à lui souffler avant de perdre connaissance. L’homme regarde l’heure, tire ensuite son téléphone de la poche arrière de son pantalon, tandis que son T-shirt commence à changer de couleur à mesure qu’il se gorge du sang de la jeune femme. Il va dans ses raccourcis pour enfin appeler la mère d’Anaïs.

Tout le monde vous dira la même chose : cela n’est jamais pareil quand on est lié à la victime.

C’est peut-être à cet instant que vous allez me demander d’où cet homme la connaît ? En attendant que les pompiers et le SMUR n’arrivent, je dois avoir le temps de vous répondre.

Je ne sais pas si vous connaissez la rue Mathis située dans le 19e arrondissement de Paris. C’est une rue à sens unique, avec ses immeubles contemporains aux façades blanches,  bien éloignées de celles des immeubles Haussmanniens qui ont façonné le visage de la capitale. Si la curiosité vous pousse à aller sur internet, vous y apprendrez qu’elle fait partie du quartier de la Villette, qu’elle mesure 325 mètres de long, qu’elle commence au 107 de l'avenue de Flandre, traverse la rue Archereau pour se terminer au 30 rue Curial. Qu’elle a une piscine, un gymnase, le centre sportif Mathis, ainsi qu’un centre d'animation. Vous y trouverez également le Cours Florent, célèbre école parisienne d'art dramatique situé au croisement de la rue Archereau. Par contre, rien sur les gens qui y vivent. Pourtant, de mon point de vue, se sont ces derniers qui sont l’âme d’un quartier. Qui fait que l’on s’y sente bien. Que l’on ait envie d’y poser ses valises.

Nous y voilà enfin.  Allons à présent à la rencontre de cet homme qui attend encore les secours. Celui sans lequel, je ne serais pas là à vous parler de cette rue. Il s’agit de Franklin Williams. Frank, comme il préfère qu’on l’appelle. Parce qu’il n’a pas le même prénom que la tortue des dessins animés pour enfants. Surement pas ! Il vous dirait que son père lui a choisi Franklin, en mémoire du président des États-Unis Franklin Delano Roosevelt, le seul président démocrate qui en avait une grosse paire. Hé oui, comme vous venez de le comprendre, Frank est Américain.  Vous aimeriez peut-être à savoir pourquoi un Américain comme lui est venu s’installer à Paris ? Cela me gêne de vous l’apprendre. Je préférerais  que ce soit lui qui vous le dise. J’aurais tendance à reprendre ce qu’il aime à répondre à ceux qui lui posent cette question : pour les croissants. Mais pas n’importe lesquels, précise-t-il immanquablement, ceux qui sont faits avec du vrai beurre. Allez savoir si c’est la vérité ? Toujours est-il que Frank habite au numéro 34, juste au-dessus de sa librairie à la vitrine peu engageante. Une librairie à l’ancienne, comme on peut encore en trouver dans certaines petites rues de Paris. Si d’aventure vous décidez d’en pousser la porte, vous serez alors accueilli par la mélodie d’un carillon.

Je me suis peut-être quelque peu écarté de la question qui était d’apprendre les circonstances qui l’ont amené à faire la connaissance de cette jeune femme ? Pour cela, il me faut remonter au début. Seulement, comment définir où commence une histoire ? Je ne suis pas certain d’avoir la réponse. J’aurais tendance à choisir complètement arbitrairement l’instant de la première rencontre.

Ainsi donc, nous retrouvons Frank qui vient d’arriver aux urgences de l’hôpital Bretonneau dans le 18e arrondissement et doit à présent patienter dans la file d’attente de l’accueil. Il a passé son casque intégral de moto au bras droit tandis que son arcade sourcilière est fendue. Quand c’est enfin son tour, il laisse pourtant sa place à des parents venus avec leur jeune enfant qui semble s’être fracturé un bras. La mère l’en remercie chaleureusement avant que leur fils ne soit rapidement pris en charge par un aide-soignant :

– Bonjour monsieur. L’invite ensuite l’infirmière de l’accueil.

– Bonjour madame.

– Il s’agit d’un accident ? s’enquit-elle à la vue de sa plaie au visage.

– Une agression, l’informe-t-il.

– Vous connaissez l’heure ?

– Cela fait une bonne demi-heure.

– Avez-vous eu un malaise ou une perte de connaissance ?

– Non.

– Merci. Vous avez votre carte vitale ?

– Une seconde.

Frank grimace tout en sortant son portefeuille de la poche intérieure de son blouson. Il l’ouvre avant de lui tendre sa carte qu’elle prend tout en le remerciant à nouveau :

– Monsieur Franklin Williams ? lui demande-t-elle ensuite tout en lisant les informations qui viennent de s’afficher, qu’il confirme exactes au fur et à mesure qu’elle les lui énumère avant de l’inviter à aller s’asseoir dans la salle d’attente le temps qu’une infirmière vienne le prendre en charge :

– C’est à dire que je venais plutôt pour ça… lui fait-il avant d’écarter un côté de son blouson, lui révélant une grosse tache de sang.

– J’ai une plaie à l’arme blanche, lui indique-t-il tout en soulevant son T-shirt, le décollant de sa blessure qui se met alors à suinter. À la vue de sa coupure d’une bonne dizaine de centimètres, l’infirmière semble tout d’abord surprise avant d’appeler un brancardier. L’homme vient immédiatement avec un fauteuil roulant :

– Tu le mets en salle 6, lui commande-t-elle.

– Je suis venu en scooter, je peux marcher jusque-là bas, intervient Frank peu enthousiaste à la perspective de se faire  « promener » là-dedans.

– Veuillez vous assoir, monsieur Williams, insiste le brancardier avec amabilité.

Allongé sur le lit d’auscultation, Frank prend son mal en patience. Ce n’est pas vraiment le programme qu’il s’était fixé. Avec les hôpitaux, c’est toujours la même chose, on sait quand on y entre, mais jamais quand on en sort. La porte s’ouvre sur une infirmière qu’il dévisage. Entre deux âges, elle a les cheveux brun clair qu’elle a de coiffés en chignon, son visage fin est parsemé par quelques  taches de rousseur, tandis que son regard est vert. Elle a bien remarqué la façon qu’il avait eue de la dévisager sans y prêter attention :

– Bonjour monsieur… elle lit sa fiche avant de poursuivre : Williams.

– Bonjour.

– Alors, qu’est-ce qui vous est arrivé ?

Elle se rapproche de lui avant de scruter son arcade de loin.

– Deux jeunes ont voulu me voler mon scooter, lui répond-il.

– Vous pouvez retirer votre blouson et votre T-shirt ? lui demande-t-elle ensuite avant de lui proposer son aide, qu’il refuse poliment.

L’infirmière découvre alors une longue coupure qui s’est remise à saigner :

­– Est-ce douloureux ?

– C’est supportable.

– Sur une échelle de 1 à 10, en sachant que 1 est très léger et que 10 est insupportable, vous diriez combien ?

– je dirais entre 4 et 5.

– Est-ce que la douleur descend vers votre jambe ?

– Non.

– Très bien, je vais devoir nettoyer votre plaie. Si je vous fais trop mal, n’hésitez pas à me le dire, l’informe-t-elle tout en enfilant des gants jetables, pour ensuite prendre son matériel.

– Pas de problème, lui répond-il tandis qu’il la regarde faire.

– Restez sur le dos. C’est bien comme ça… on se connaît ? finit-elle par lui demander juste avant d’écarter légèrement les deux bords de sa plaie.

– Nous sommes voisins.

Elle suspend son geste pour le fixer, attendant visiblement une explication :

– Je tiens la librairie en face de chez vous, lui précise-t-il avec une petite grimace de douleur.

– Oui, maintenant que vous me le dites, je me rappelle de vous.

Lui répond-elle tout en faisant couler abondamment du liquide physiologique qui finit dans une cupule. Frank se racle la gorge avant de reprendre :

–  Je ne m’attendais pas à vous rencontrer ici, lui fait-il avant de grimacer à nouveau. L’infirmière lui sourit, elle vient de finir :

– Rencontré est un bien grand mot, monsieur Williams.

– Vous n’avez jamais remarqué que l’on peut parfois croiser une même personne sans lui prêter attention, ni même s’en souvenir et qu’il suffit d’un simple bonjour pour que tout change ?

Elle le regarde une seconde avant de lui répondre :

– Ce n’est pas faux… je vais à présent chercher un médecin, restez allongé. Frank la suie du regard tandis qu’elle sort pour revenir quelques minutes après accompagnée d’un interne.

– Bonjour monsieur, lui fait ce dernier avant de se tourner du côté de l’infirmière.

– Sandra, tu me mets en place un plateau standard de suture avec le complémentaire, s’il te plait.

– Tout de suite, lui répond-elle tout en se mettant au travail pendant qu’il commence son compte-rendu en parlant dans son dictaphone :

– Il s’agit d’une plaie franche sans perte de substance située dans la région latérale gauche. Elle est non pénétrante donc sans polytraumatisme, avec une atteinte du muscle oblique et d’une longueur supérieure à 10 cm.

Il interrompt son enregistrement pour s’adresser à nouveau à l’infirmière :

– Tu peux me préparer aussi  20cc de Xylocaine avec du fil Vicryl en 4/0 et du monobrin Monoso en 6/0 ?

– Je m’en charge.

– Je vais devoir vous recoudre monsieur Williams. Lui explique-t-il. Compte tenu de la profondeur de votre plaie ainsi que de sa localisation, je dois en premier faire des sutures internes avec du fil résorbable. Mais avant je vais la nettoyer et la désinfecter à la Bétadine.

– Allez-y.

– Vous savez que vous avez eu de la chance, lui fait remarquer le médecin une fois le nettoyage de l’entaille terminée :

– Vous pouvez vous mettre sur le côté ?... Merci, ne bougez plus, je n’en ai pas pour longtemps. Lui explique-t-il tout en plaçant un champ perforé stérile. Il règle ensuite l’éclairage mobile, puis commence l’anesthésie locale en piquant le pourtour de la berge de la plaie.

– Vous croyez qu’un scooter vaut la peine de risquer sa vie ? lui demande-t-il en attendant que la Xylocaine agisse.

– On ne touche pas à mon scooter. Lui répond Frank.

– Vous ne diriez pas la même chose si vous aviez eu ne serait-ce que l’intestin de perforé. Vous sentez quelque chose ? Poursuis l’interne tout en piquant l’intérieur de la plaie.

– Non.

Le chirurgien commence la première suture, coupe ensuite le fil avant de continuer.

– Votre accent est américain ? le questionne-t-il histoire de faire la discussion pendant qu’il travaille.

– Je suis originaire de Rockport au nord-est de Boston.

– Ce n’est pas là-bas qu’il y a la pêche aux homards ?

– Si, en effet.

Une fois les sutures achevées, l’interne s’était ensuite occupé de son arcade sourcilière en utilisant cette fois de la colle biologique.

– Évitez les bains. Vous pouvez prendre des douches sans toutefois frotter vos plaies. Vous devrez revenir aux soins externes dans trois jours. Pensez à prendre un rendez-vous avant de partir.

L’interne se lève avant de remarquer le casque de moto posé à même le sol sous le portemanteau.

– J’espère que vous n’êtes pas venu avec votre scooter, monsieur Williams. Lui fait-il.

– Pourquoi ?

– Vous ne pouvez pas repartir par vos propres moyens à cause de l’anesthésie. Vous avez quelqu’un qui pourrait venir vous chercher ?

– Non, je suis seul.

– Dans ce cas, il reste les taxis.

Frank ne lui répond pas, peu enchanté à l’idée de devoir laisser son scooter garé devant l’hôpital. En effet, il ne s’était pas pris un coup de couteau pour se le faire voler durant la nuit :

– Bonne journée monsieur Williams.

– Merci, bonne continuation docteur.

Frank se retrouve à nouveau seul avec Sandra. Cette dernière est occupée à finir de ranger le matériel d’intervention :

– Attendez avant de vous rhabiller, je dois vous faire un pansement sur vos sutures. L’informe-t-elle alors qu’il vient à l’instant de prendre son T-shirt.

– OK… Ce ne doit pas être simple d’élever vos enfants toute seule. Lui fait-il sur le ton de la discussion, tandis qu’elle finit son pansement, Sandra fronce les sourcils.

– Je voulais dire, vous avez un métier avec des horaires plutôt décalés. Lui précise-t-il se méprenant sur sa réaction :

– Vous me surveillez ? Elle le fixe droit dans les yeux.

– Non. Pas le moins du monde. Ce défend-il avant de préciser :

– C’est juste qu’il m’arrive de vous voir sortir avec votre fils, mais jamais avec son père.

Sandra continue à le fixer en silence avant de finir par lui demander s’il a un téléphone pour appeler son taxi.

– Oui c’est bon. Lui répond-il surpris par sa réaction.

– Attendez au moins 8 heures avant de rouler avec votre scooter.

– Merci.

Il enfile, Son T-shirt, passe son blouson et ramasse son casque. Alors qu’il s’apprête à sortir de la salle de soin, il s’arrête devant elle.

– Je ne voulais pas être indiscret. Lui assure-t-il avec sincérité.

Sandra le fixe une nouvelle fois avant d’esquisser un maigre sourire.

– Il n’y a pas de problème… voisin. Bonne journée.

Frank était retourné à l’hôpital récupérer son scooter en début de soirée.

Accoudé au garde-fou de la fenêtre de son salon, Frank fume la dernière cigarette de la journée tout en étant songeur. Si sa journée avait plutôt bien débuté par son rendez-vous avec Justine, une jeune caissière de supérette, son agression était venue tout gâcher. Son esprit vagabond lui fait alors quitter les bras de la jeune femme pour l’emmener cette fois à sa rencontre avec Sandra sa voisine d’en face. Frank fixe durant quelques secondes le balcon qu’il sait faire partie de l’appartement de celle-ci. Il la revoit dans la salle de soin. Jamais il n’aurait cru qu’elle pouvait être infirmière. « Pas facile comme boulot, surtout aux urgences » ce dit-il après tout ce qu’il a pu en voir à la télévision :

– J’en ai mars, c’est pire qu’une prison ici !

Le cri vient de l’immeuble de Sandra. Frank a immédiatement reconnu la voix de sa fille. Une grande adolescente au style gothique. Justement, la voilà qui arrive dans la rue, un casque de moto à la main. Frank tire une bouffée sur sa cigarette avant de recracher la fumée en une longue volute. Il regarde la fille attendre sur le trottoir tout en faisant les cent pas :

– Aller magne toi. Qu’est-ce que tu fou bordel ? L’entend-il marmonner.

« Il y a encore de l’eau dans le gaz » songe alors Frank. Ce n’est pas la première fois qu’il est le témoin involontaire de leurs disputes. Sandra lui apparaît sur son balcon. Elle est habillée d’un peignoir façon kimono et regarde sa fille en contre bas alors qu’une moto rouge arrive déjà pour venir la chercher. Sa fille met son casque avant de prendre place à l’arrière et d’enlacer le motard qui démarre aussitôt. « Faites des gosses » songe-t-il vraiment pas déçu d’être célibataire. Sandra regarde la moto disparaître au bout de la rue. D’ici, elle lui semble tendue. Il la voit croiser les bras tout en continuant à fixer le vide, avant de faire le mouvement de rentrer chez elle, quand elle le remarque toujours accoudé à sa fenêtre, occupé à finir sa cigarette. Sandra le regarde un bref instant sans le moindre signe, avant de finir par rentrer. Il voit la lumière du salon s’éteindre avant que celle de sa chambre ne s’allume. Frank aspire une nouvelle bouffée pendant que le volet descend.

La rue est à nouveau calme. Il regarde l’heure à sa montre : 23h 45. À cette heure-ci, il n’y a plus rien d’intéressant à la télévision, seulement il n’a pas sommeil. « Dire que cette petite racaille était prête à me tuer pour un scooter » ne peut-il s’empêcher de songer, toujours sidéré. Quel âge pouvait-il avoir ? À en juger par sa corpulence, il ne devait pas être majeur. Frank vient de mettre le doigt sur la raison de son insomnie. Non pas que cette agression l’ait choqué, il en a vu de l’autre, c’était plutôt qu’il s’en voulait de s’être fait surprendre. Et ça, il a vraiment du mal à l’accepter. « Attention, tu te ramollis Frank » ironise-t-il avant d’écraser sa cigarette sur le côté de son garde-fou. « Trente-huit ans et déjà un vieux daron ».

– C’est encore sensible ? lui demande Justine tandis qu’elle parcourt la plaie suturée d’un doigt léger.

– Non, ça fait quinze jours maintenant. Ils me retirent les fils après-demain. Lui répond Frank dont la main glisse le long du dos de la jeune femme entièrement nue et allongée contre lui :

– Tu m’as semblé nerveux tout à leur. Il y a quelque chose qui te tracasse ? l’interroge-t-elle ensuite tandis que les doigts de Frank continuent leur vagabondage sur la fente de ses fesses… Justine le laisse faire, attendant une réponse :

– Je vais ce soir à un speed-dating, lui répond-il, ce qui la fait sourire.

– C’est ta première fois ?

– Oui. Elle se redresse tout en lui posant une main sur son torse.

– Il n’y a pas de quoi. Après tout, les femmes que tu vas y rencontrer cherchent la même chose que toi, lui fait-elle remarquer.

– Je sais, mais c’est plus fort que moi.

Justine sort du lit, pendant que Frank ne rate rien du spectacle qu’elle lui offre avec les courbes sensuelles de son corps de vingt-deux ans :

– Dis-toi simplement que tu n’as rien à perdre, lui conseille-t-elle tout en se rendant dans sa salle de bain.

– Par contre, sans vouloir te mettre à la porte, il faudrait que tu y ailles. Je dois aller récupérer mon petit bout chez la nounou. Lui fait-elle depuis l’autre pièce.

Frank se lève à son tour :

– Tu n’aurais pas des conseils ? tente-t-il.

– Reste toi-même, lui répond-elle tout en revenant dans sa chambre pour se rendre cette fois à sa commode.

Elle ouvre le premier tiroir d’où elle en sort un slip et un soutien-gorge. Frank boucle déjà la ceinture de son pantalon :

– Je ne te connais pas de trop, mais tu me sembles quelqu’un de bien, continue Justine tout en enfilant sa petite culotte.

– Tu aurais quelques années de moins, tu pourrais même m’intéresser, lui confie-t-elle.

– La différence d’âge n’a jamais été un problème pour moi, lui rétorque-t-il en finissant de se rhabiller.

– Tu me diras la prochaine fois comment ça s’est passé ? Justine marque alors une pause avant d’ajouter :

– Si toutefois il y en a une.

Frank l’embrasse sur la joue :

– À lundi prochain même heure, lui confirme-t-il avant de la quitter.

Frank a préféré prendre le métro, craignant que le fait d’être en deux roues ne soit un obstacle. Après une dizaine de minutes de marche, il était enfin arrivé à la fin du boulevard de Magenta où se trouve le café « Beaumarchais » privatisé pour l’occasion. Il marque alors un instant d’hésitation avant d’y pénétrer, puis finit par en trouver le courage :

– Bonsoir, Frank, ravie que vous soyez venu, lui fait Ashley, son contact à l’agence, tout en l’accueillant avec un grand sourire.

– Pour les garçons, c’est du côté là, lui précise-t-elle avant de lui indiquer la gauche.

Frank y avait retrouvé les autres participants déjà arrivés, satisfait de constater qu’il n’était pas le dernier.

L’ambiance est plutôt détendue. Ils parlent entre eux de leurs attentes, ainsi que de leurs motivations avant qu’Ashley ne vienne leur remettre un « carnet de notes » sur lequel, leur explique-t-elle, ils ont l’ordre de passage et la possibilité d'y écrire des observations, ce qu’elle leur recommande vivement. Frank est de plus en plus nerveux, même s’il se trouve idiot de l’être :

– C’est à vous messieurs, les invite-t-elle d’un mouvement de la main en direction de la grande salle.

Que penser de ce speed-dating ? 10 minutes par participante, c’est cours et long à la fois. Les questions s’étaient enchainées à un rythme soutenu, si bien que Frank avait fini par avoir l’impression de passer devant un jury pour certaine ou être interviewer par d’autre, avant qu’il ne leur soit proposé une pause à mi-parcours, qui avait été la bienvenue ! L’air de rien, l’exercice est fatigant. Après un verre de soda, il avait dû y retourner avant de passer à la table n°4 et de s’assoir en face de… Sandra, sa voisine :

– Bonsoir Sandra.

Cette situation inattendue a le don de l’amuser ce qui ne semble pas être réciproque :

– Bonsoir, Frank, lui répond-elle visiblement embarrassée par leur rencontre.

– L’avantage, c’est que l’on connait déjà le métier de l’autre, tente-t-il de plaisanter.

– En effet.

– Des questions ? L’engage-t-il. Sandra hésite. Dans ce cas je commence. Peux-tu me dire quel est le dernier livre que tu as lu ?

– C’est à dire qu’entre mon travail et mes enfants, je n’ai pas trop le temps de lire.

– Je comprends.

– De votre côté, est-ce qu’une femme avec des enfants serait un frein à une relation ?

Frank fait la moue avant de lui répondre qu’il préférerait sans enfant :

– Vous savez que j’en ai deux, alors pourquoi continuer notre entretien ? lui répond-elle presque sèchement :

– Pour moi, c’est la personne qui fait la différence. Je crois que quand l’autre vous plait vraiment, tout devient beaucoup plus simple et qu’on ne se prend plus la tête avec des questions tordues, lui répond-il sans tenir compte de sa remarque :

– Peut-être.

Sandra jette brièvement un coup d’œil à sa fiche sur laquelle s’alignent les mêmes questions qu’elle a posées depuis le début de la soirée, avant de la repousser, comme si elle ne lui était plus utile :

– Nous avons une certaine différence d’âge, lui fait-elle alors observer, ce qui le fait sourire.

– J’ai une amie qui m’a fait la même remarque pas plus tard que cet après-midi.

– Une amie ?

– Oui, une amie beaucoup plus jeune que moi, je n’ai pas dit une petite-amie, j’ai un minimum de savoir-vivre.

Frank se fend alors d’un grand sourire avant de poursuivre :

– Je suis certain que tu fais moins que ton âge, la complimente-t-il, tu dois peut-être avoir quoi… une bonne dizaine d’années de plus que moi. Ça te dérangerait ? lui demande-t-il sur le ton de l’humour.

– Pas vraiment, je ne porte pas une grande importance au regard des autres.

– Bien d’accord avec toi. En plus, je ne vois pas pourquoi, nous les hommes, nous pourrions le faire sans que ça ne choque personne et que vous les femmes, on parle tout de suite de « Cougar ». Je trouve cela injuste et sexiste.

Sandra a un petit sourire, semble rapidement réfléchir avant de lui demander comment cela se fait-il qu’il soit là ce soir ?

– Je recherche une femme qui a bien vécu et qui veut à présent s’engager.

– Sauf si elle a des enfants. Vous savez que je ne suis pas la seule dans ce cas ? Frank se renfonce dans sa chaise avant de lui répondre :

– Je ne voulais pas te blesser. Mon amie m’a conseillé d’être moi-même. Alors je dis la vérité… je ne mens pas sur le produit.

– Votre amie devrait vous donner des cours sur la psychologie féminine.

– Heu, Sandra, je crois que tu t’égares, se permet-il de la reprendre en employant un ton qui se veut le plus neutre possible, avant de poursuivre :

– Je ne suis pas venu pour me faire juger ou encore recevoir des leçons. Je te trouve très belle et plutôt intelligente, mais visiblement entre nous deux ça ne matche pas… dommage.

– Ce n’est pas ça… désolée… c’est seulement que vous n’êtes pas le premier à me reprocher d’avoir des enfants…

– Je ne vous reproche rien, la coupe-t-il, et j’espère sincèrement que vous trouverez quelqu’un.

La clochette annonce la fin de leur tête-à-tête :

– Bonne chance, lui souhaite-t-il avant de se lever.

– À vous aussi.

Sandra n’a pas le temps de le regarder partir que le participant suivant s’assoit déjà en face d’elle. Quant à Frank, il se rend à la table n°7, l’oubliant directement en découvrant la femme avec qui il s’apprête à faire connaissance.

Tout compte fait, se dit Frank tandis qu’il vient de régler ses consommations, il ne regrettait pas d’être venu. En effet, le courant avait plutôt bien passé avec la n°7. Il n’a plus qu’à attendre de découvrir si cela a été réciproque.

De son côté, Sandra est déçue par sa soirée. En dehors d’avoir passé un bon moment avec les autres filles, elle ne pouvait s’empêcher de se dire qu’elle avait perdu son temps. Entre les « coincés » et ceux qui ne semblaient être intéressés que par un « plan Q » elle n’en avait rencontré pas un seul qui se soit vraiment intéressé à elle. À ça, pour répondre à ses questions et parler d’eux même, il n’y avait pas eu de problème. Sandra est obligée de reconnaître que le seul étant sorti du lot avait hélas été Frank :

– Je vous dois combien… la n°4, fait-elle à la serveuse devant encaisser ses consommations.

– Tout a déjà été réglé par le monsieur n°3, lui révèle-t-elle. Sandra ne comprend pas, pourquoi Frank aurait-il fait cela ? Surtout après qu’elle se soit comportée avec lui comme elle l’avait fait.

Chapitre 2

Hugo

Dans la mesure où les secours ne sont pas encore arrivés pour Anaïs, il me reste donc encore un petit peu de temps devant moi pour vous parler… des mouches. Elles peuvent se montrer agaçantes, mais c’est là leur moindre défaut. Je tenais à les dénoncer parce qu’elles sont coupables de la mort chaque année de million de personnes ! L’O.M.S. estime qu’elles peuvent transmettre au moins 65 maladies, dont la conjonctivite, la salmonellose, la gastroentérite, mais également le choléra, la dysenterie ou encore la fièvre typhoïde. Elles ont tellement mauvaise réputation, qu’à choisir, la plupart des personnes interrogées leur préfèrent les rats ! Il faut dire aussi qu’elles se nourrissent fréquemment de matière en décomposition telle que les excréments d’animaux. Une fois contaminées par les bactéries et d’autres agents pathogènes, elles les accumulent dans leur système digestif. Une mouche ne se nourrit que de substance liquide ou semi-liquide. C’est pour cela qu’elle régurgite un liquide contenant de la salive avec du suc digestif avant de les aspirer par sa trompe et là Bam ! Il faut que je vous le dise : quand la mouche se nourrit, elle crotte son précédent repas ! Alors moi je dis : bof, bof !

Maintenant que ça a été dit, nous pouvons revenir à Frank. Nous le retrouvons dans sa librairie occupé à mettre en rayon sa dernière commande, quand le carillon de la porte d’entrée retentit. Anaïs avec son petit frère Hugo, viennent d’entrer :

– Bonjour, lui fait-elle.

– Bonjour, je peux vous renseigner ?

– Est-ce que vous vendez des albums de coloriage pour adulte ?

– Vous en trouverez dans le rayon là-bas, lui indique-t-il avant de les voir s’y rendre.

Le petit garçon commence à chercher. Il en ouvre certain, en visionnant quelques pages avant de les remettre en place.

– Si c’est pour toi, ceux-ci sont un peu difficiles, ce permet d’intervenir Frank.

– C’est pour ma maman, lui précise Hugo.

C’est vrai que ça va bientôt être la fête des mères, réalise-t-il. Il avait complètement oublié ! Il lui faut se dépêcher d’envoyer une carte à la sienne s’il veut qu’elle lui parvienne à temps :

– Magne Hugo, j’ai pas toute la journée, le presse Anaïs sans quitter son téléphone des yeux.

Le petit garçon semble enfin avoir fait son choix :

– Monsieur ?

– Oui ?

– Vous avez les feutres qui vont avec ? lui demande alors Hugo qui ne veut plus lâcher l’album de coloriage qu’il a eu tant de mal à choisir :

– De l’autre côté gamin. Le renseigne Frank.

C’est tout juste si Anaïs lève les yeux de son téléphone tout en suivant son petit frère, trop occupée à lire et à répondre à ses textos.

Hugo en revient cette fois avec un ensemble de 48 stylos à encre en gel, avant de venir déposer le tout en caisse :

– Cela te fera 16,50 €, lui annonce Frank, qui voit alors Hugo faire la grimace.

– Je n’ai que 15 € monsieur.

– T’abuses Hugo, lui reproche immédiatement sa sœur.

– Ce n’est pas grave, il n’aura qu’à me donner la différence une autre fois, leur propose Frank touché par la déception du petit garçon, qui à ces mots retrouve déjà le sourire :

– Il n’en est pas question, conteste Anaïs avant de s’adresser à son petit frère :

– Va reposer les feutres.

– Mais Anaïs… s’il te plait, l’implore-t-il.

– J’insiste, mademoiselle, ce n’est pas un problème, intervient une nouvelle fois Frank.

– Il faut bien qu’il apprenne qu’il ne peut pas toujours tout avoir, lui rétorque-t-elle visiblement agacée par son intervention.

Frank ne dit plus rien, après tout ce n’est pas ses affaires, bien qu’il soit déçu pour l’enfant. Cela doit se remarquer sur son visage, car Anaïs semble à présent hésiter. Elle regarde son petit frère avec les stylos, puis en dernier Frank qui attend de savoir ce qu’elle va décider :

– OK, je repasse tout à l’heure pour vous payer la différence, finit-elle par lui dire au grand bonheur de son petit frère qui l’enlace de gratitude.

– Comme vous voulez.

Il encaisse avant de sortir une pochette cadeau qu’il remet à la jeune femme :

– Ce sera plus facile pour les emballer.

À peine dix minutes plus tard, Anaïs était revenue à la librairie pour régler la différence. Frank l’avait alors encaissé tout en l’en remerciant. La jeune femme était sur le point de repartir avant de s’arrêter :

– Votre librairie est triste, lui lâche-t-elle à brule pour point et d’ajouter :

– Pas étonnant qu’il n’y est pas grand monde qui vienne.

Frank, surpris, ne sait quoi lui répondre :

– Vous devriez mettre plus de lumière et dans l’angle là-bas, faire un coin lecture pour les petits. Lui suggère-t-elle.

– Je vais y réfléchir… merci.

– Mouai, fait-elle septique qu’il le fasse réellement.

– Bonne journée mademoiselle.

Le carillon retentit, tandis qu’il suit du regard Anaïs qu’il voit traverser la rue avant de retourner dans l’immeuble d’en face. Son idée de coin lecture n’est pas bête, pas bête du tout même.

Angélina, la n°7 lui sourit. Frank doit reconnaître que c’est une belle femme avec ses cheveux châtains ondulés, ses yeux noisette ainsi que ses lèvres rouge carmin. Il est agréablement surpris en constatant qu’elle s’est mise sur son trente-et-un pour leur rendez-vous, n’hésitant pas pour l’occasion à enfiler une robe moulante au décolleté savamment calculé pour être sexy, sans tomber dans le vulgaire. Frank avait bien compris le message non formulé qu’elle lui envoyait, disant qu’il avait toutes ses chances ce soir. En gros, la balle est dans son camp. Il doit reconnaître que cette proposition est bien tentante. Surtout qu’en plus d’être agréable à regarder, il avait découvert une femme d’intéressante. Le genre épanoui et sans complexe, comme il est rare d’en rencontrer.

La soirée s’était bien déroulée. Ils avaient longuement discuté, se trouvant de nombreux points communs tels que la lecture ou encore le cinéma. De plus, tous les deux sont célibataires et sans enfants, recherchant une liaison qui s’inscrirait dans un projet de fonder une famille.

Angélina regarde sa montre :

– J’aimerais à présent rentrer, j’ai vraiment passé un moment délicieux en votre compagnie Frank, lui fait-elle avant de poursuivre :

– Ce serait dommage de se séparer si vite. Qu’en pensez-vous ?

Que pouvait-il faire d’autre que de leur appeler un taxi ?

Curieusement, Frank n’est pas entièrement satisfait. Pourtant Angélina s’était avérée être une partenaire passionnée. Ils avaient ainsi passé une bonne partie de la nuit ensemble avant qu’il ne finisse par rentrer chez lui. À la sortie de la douche, entièrement nu, il va se servir deux doigts de whisky avant de s’enfoncer dans son fauteuil. Il en boit une petite gorgée, fixe l’écran de sa télévision éteinte puis prend son téléphone :

– Halô ? Frank ? Lui fait Justine qu’il vient visiblement de réveiller.

– T’as vu l’heure qu’il est ? lui fait-elle remarquer encore à moitié comateuse.

– J’avais besoin de parler à quelqu’un.

Il y a un blanc.

– Tu ne peux pas m’appeler comme ça au milieu de la nuit, finit-elle par lui répondre sur le ton du reproche.

– Désolé.

– Tu en as de bonnes toi, j’ai mon petit bout qui se lève tôt ce matin.

Frank réalise qu’il n’aurait pas dû la déranger :

– Tu n’avais pas ton rendez-vous ce soir ? lui demande-t-elle.

– Si.

– Ça s’est bien passé ? Tu te l’es envoyé ?

– Oui.

– Alors pourquoi on a cette discussion ?

– On peut se voir demain ? hasarde-t-il, avant qu’il n’y ait un nouveau blanc.

– Nous c’est le lundi… tu le sais… ne m’appelle plus comme ça, sinon ce ne sera plus possible. Bonne nuit Frank.

– Bonne nuit Justine.

Il pose son téléphone sur la table basse du salon, boit une autre petite gorgée de whisky pour finir par se lever et se rendre cette fois à sa fenêtre qu’il ouvre. L’air de cette nuit de juin est frais sur son corps encore humide de la douche qu’il vient de prendre. Ce petit coup de fouet est agréable. Il s’accoude à son garde-fou afin de profiter de cette fraicheur. Il n’y a personne dehors, c’est le silence complet, quand le volet de la chambre de Sandra s’ouvre soudain. Il écoute le bruit des lames qui s’enroulent sur elles-mêmes avant de la voir sortir sur son balcon. Elle s’est allumé une cigarette. Frank ne savait pas qu’elle fume. Il la regarde venir s’accouder à sa balustrade en verre. Elle porte un haut de pyjama qui lui semble être en satin et aperçoit ses longues jambes qu’il découvre joliment galbées.

Frank boit une troisième gorgée avant qu’elle ne finisse par le remarquer. Il ne bouge pas, sachant qu’elle ne peut pas savoir qu’il est entièrement nu. Elle continue à fumer tout en l’ignorant, avant de rentrer chez elle. Une fois le volet redescendu, il décide de refermer sa fenêtre pour réaliser qu’il a un début d’érection.

Lundi…

Frank avait pris Justine en levrette pour se faire jouir. Encore légèrement essoufflé, il s’était ensuite allongé.

– Ça va mieux ?  lui demande-t-elle d’un air taquin.

Il préfère ne rien lui répondre, la regardant lui retirer son préservatif :

– Tu sais… pour l’autre nuit, je suis désolé, s’excuse-t-il tandis qu’elle lui essuie la verge avec une petite serviette de bain.

– Ce n’est pas grave, lui fait-elle avant de sortir du lit afin d’aller jeter le préservatif.

– Je sais comment tu peux te faire pardonner, lui fait-elle de loin avant de revenir dans la chambre, de ramasser sa petite culotte qu’elle renfile prestement pour finir par le rejoindre dans le lit :

– Parce que si tu as eu ton compte, moi ça a été zéro.

Frank ne comprend pas bien où elle veut en venir. Il se laisse faire tandis qu’elle lui écarte une jambe avant de venir se placer à califourchon dessus et de commencer à se frotter le sexe sur sa cuisse. Il ne dit rien, se contentant de la contempler, d’être un simple spectateur tandis qu’elle se masturbe à grand renfort de mouvements du bassin. Il la regarde changer de cambrure, s’attardant parfois sur son genou, tandis que sa petite culotte commence à avoir une auréole au niveau de sa vulve, témoignant du plaisir qu’elle se donne. À la vue de ce spectacle érotique, Frank ne reste pas longtemps indifférant avant que son sexe ne commence à durcir. À un moment donné, Justine le fixe tout en se mettant à gémir, ses yeux plongés dans les siens, son souffle devient haletant à mesure que son plaisir monte. Elle ne met pas longtemps avant que son visage ne se déforme au moment où elle est submergée par son orgasme. Enfin satisfaite, elle vient ensuite s’allonger à côté de lui :

– Le spectacle t’a plu visiblement, lui fait-elle tout en effleurant de ses doigts légers son sexe encore en érection.

– J’aurais une proposition à te faire, lui répond Frank sans y prêter attention.

À côté de lui, Justine ne lui répond pas tandis qu’elle s’attarde à présent sur ses testicules, qu’elle caresse par amusement :

– Un boulot, lui précise-t-il.

Il ne la voit pas soulever un sourcil, tandis qu’elle continue à  rester silencieuse. Frank ne sait pas s’il peut continuer. Cela fait quelques jours qu’il y réfléchit :

– Ça te dirait de travailler pour moi ? lui demande-t-il avant de s’empresser de lui préciser :

– Je voulais dire dans ma librairie.

Justine se redresse tout en le regardant étrangement :

– C’est quoi exactement ta proposition ?

– L’autre jour, j’ai une cliente qui m’a suggéré de créer un coin lecture pour les enfants.

– Et ?

Justine est à présent intriguée :

– Je voulais te proposer ce projet, lui révèle-t-il.

Elle s’assied en tailleur tout en continuant à l’écouter lui expliquer qu’elle serait son employée, qu’elle aurait même un budget pour les travaux qu’elle serait libre de gérer comme bon lui semble. Quand il a fini, il la regarde en attendant une réponse, mais à la place, Justine avait eu une question :

– Pourquoi ?

– Pourquoi quoi ?

– Pourquoi c’est à moi que tu fais cette proposition ?

– Par ce que je te connais.

– On ne se connaît pas et d’ailleurs, c’est mieux ainsi. Dis-moi la vérité. Le reprend-elle.

Seulement Frank ne sait pas quoi lui dire de plus. Justine se lève pour aller enfiler son peignoir.

– Tu me veux en exclusivité ? C’est ça ? lui demande-t-elle alors.

– Non, ce n’est pas ça.

– Alors, explique-toi, je t’écoute.

Justine s’est appuyée contre sa commode tout en croisant les bras, le regardant sans afficher la moindre expression. Frank hésite tandis qu’elle attend. Il se redresse pour s’appuyer contre la tête de lit.

– Je ne voudrais pas que tu le prennes mal et que tu ne veuilles plus de notre petit arrangement. Se lance-t-il avant de poursuivre :

– Ma librairie ne marche pas trop bien. Tout seul, ce n’est pas simple, c’est pour cela que j’aurais besoin de quelqu’un pour me seconder, histoire de me soulager et de me libérer du temps libre. Je sais que ton boulot de caissière…

– Hôtesse de caisse, le reprend-elle.

– Si tu veux, ton boulot d’hôtesse de caisse ne suffit pas à payer toutes tes factures.

– Ce n’est pas ton problème.

– Oui, je te l’accorde. Je te propose un travail qui ne t’obligerait plus à faire des extras. En plus nous pourrions voir ensemble pour tes horaires, histoire de t’arranger au maximum avec ton fils.

– Laisse-le en dehors de ça.

Frank soupire :

– Je ne pense pas à mal Justine, je te le promets.

– Soit, en admettant que ta proposition puisse m’intéresser, jusqu’où serais-tu prêt à me payer ?

– Je ne sais pas moi…dis-moi ton chiffre.

Justine semble perplexe. Elle calcule rapidement avant de lui donner sa réponse. Elle ne le voit pas réagir, pourtant elle a fait exprès d’y aller fort, juste histoire de le tester. Elle aimerait bien savoir en cet instant ce qu’il en pense. En fait, Frank vient de comprendre qu’il n’est pas le seul à venir la « voir ». En même temps il se trouve idiot de l’avoir cru :

– OK, c’est bon pour ton offre, finit-il par lui répondre.

– C’est OK ?

Justine a du mal à le croire, ne comprenant toujours pas quelle peut être la motivation qui le pousserait à la payer beaucoup plus que n’importe quelle autre fille qu’il aurait pu embaucher à sa place ?

– Tu fais dans le sentimentalisme ? lâche-t-elle.

Frank sait qu’elle vient de lui tendre un piège, cette dernière lui ayant dès le début de leur relation annoncé la couleur :

– Non, ce n’est pas ça, se défend-il.

– Si jamais j’accepte, tu envisages de vouloir continuer à baiser avec moi ? Justine sourie de le voir réagir en affichant une certaine déconvenue.

Car visiblement il ne s’était pas posé la question. Dans son petit plan, il aurait bien voulu, le beurre, l’argent du beurre, mais surtout continué à sauter la crémière. Justine ne peut s’empêcher de s’en amuser :

– Non, sinon je crois que tu pourrais te sentir prisonnière, finit-il par lui répondre dépité.

Justine en reste muette. Il est donc prêt à faire une croix sur son joli petit cul ? Elle le fixe, consciente que la perspective de ne plus profiter de son corps semble vraiment le contrarier.

– Il faut que j’y réfléchisse, finit-elle par lui dire.

Ding. Dong. Justine vient d’entrer dans la librairie en tenant par la main son jeune fils âgé de trois ans. Frank ne peut cacher sa surprise :

– Je suis venue voir sur place, lui explique-t-elle avant de lui présenter son fils Samuel.

– Alors, montre-moi tout, l’invite-t-elle.

– C’est par ici.

Il la précède dans l’angle au fond à gauche :

– Tu aurais toute cette partie, lui explique-t-il tout en faisant un grand cercle des bras.

Justine regarde la zone en silence :

– C’est petit.

– Tu trouves ? On ne parle que d’un coin lecture, lui fait-il alors remarquer.

– J’aurais d’autres idées.

– Cela veut dire que tu es intéressée ?

– Peut-être.

Frank se fend d’un large sourire :

– Ne t’emballe pas, je n’ai pas encore signé en bas de la page, veut-elle le calmer devant son enthousiasme.

– Qu'y a-t-il derrière ce mur ? voudrait-elle savoir.

– Ma réserve. Pourquoi ?

– J’en veux une partie.

Il hésite avant de finir par accepter :

– Tu es donc partante ?

– Je ne sais pas.

Il ne comprend plus. Qu’est-ce qu’elle veut à la fin ?

– Avant hier tu m’as dit que ta librairie ne fonctionnait pas trop bien. Je voudrais être certaine que si tu m’embauches, je ne risque pas d’aller pointer au Pôle Emploi dans quelques mois.

– Ça ne risque pas, j’ai de la trésorerie. Se veut-il rassurant.

– Tu comprends que je ne peux pas me permettre de prendre de risque. Mon boulot actuel n’est peut-être pas trop bien payé, mais il est sûr.

Justine se penche pour prendre Samuel dans les bras. Frank la regarde comme il ne l’a jamais fait jusque-là, ce qui a le don de l’amuser :

– Hé oui, je suis aussi une maman.

Elle fait quelques pas entre les rayons de livres avec son fils pour finir par reprendre :

– J’ai quel budget déjà ? lui demande-t-elle cette fois.

– J’avais pensé à vingt mille euros. Justine fait la moue.

– Je ne sais pas. Je voulais un coin lecture pour les enfants, mais également pour les adultes avec éventuellement une machine à café.

– Une machine à café ?

– Oui, j’aimerais créer une sorte de café-librairie-bibliothèque avec des livres gratuits mis à disposition.

Frank est stupéfait, trouvant l’idée brillante :

– Je suis partant !

– J’ai un préavis de quinze jours. Je dois t’appeler comment ? Frank ou patron ?

Quand Justine entre dans la librairie, elle ne peut s’empêcher d’être nerveuse. En secret, sa première crainte est de regretter son choix, voyant ce nouveau travail comme une sorte de pari sur l’avenir. Par ce qu’elle sait très bien que son petit travail d’hôtesse de caisse ne pouvait être que temporaire. Ensuite, il y a Frank. Encore cette nuit, elle a eu du mal à dormir, se demandant comment il allait se comporter avec elle. En effet, Justine craint que leur relation peu conventionnelle ne soit source de situations embarrassantes ou pires encore, qu’il ne se permette des gestes déplacés.

Frank vient déjà à sa rencontre :

– Bonjour, Justine, lui fait-il chaleureusement, ne se doutant en rien de ses questionnements, avant de s’arrêter devant elle, hésitant de savoir comment lui dire bonjour.

Justine lui fait alors la bise, déjà en partie rassurée :

– Ça va ? Pas trop nerveuse ? lui demande-t-il ensuite, visiblement enchanté par sa présence.

– Si un peu, lui avoue-t-elle.

Frank la fixe d’un drôle d’air. Son expression restant indéchiffrable, comme cela lui arrive parfois :

– En tout cas, je suis contant que tu es acceptée, finit-il par lui dire avant de poursuivre :

– Viens, que je te montre ton vestiaire. Tu m’excuseras, mais c’est du provisoire.

Frank parle vite, Justine comprend que pour lui aussi, ce n’est pas simple. Elle l’entend continuer :

– C’est vrai que je n’avais pas percuté au début qu’il t’en fallait un. Il te suffira de l’inclure dans les travaux. Qu’est-ce que tu en penses ?

– C’est très bien… pour l’instant.

Justine constate qu’il a utilisé plusieurs rayonnages de la réserve pour en faire des cloisons avant d’y ajouter une chaise ainsi qu’un portemanteau :

– On commence par quoi ? lui demande ensuite Justine.