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Vous l’avez déjà ressentie ? Cette présence autour de nous. Celle qui nous pousse sur un chemin ou nous en détourne. Certains parlent de destin, d’autres de hasard. C’est tout le propos de la pièce
Une ombre au tableau. Diane et Jean, deux restaurateurs d’art, se retrouvent dans la plus belle ville d’Italie dans des circonstances troublantes. En face d’eux, une œuvre énigmatique dont ils n’avaient jamais véritablement compris le sens et Marco, leur jeune stagiaire, qui les confronte à la réalité. Comment interpréter ce qui leur arrive ? Et s’il n’y avait pas forcément besoin d’interpréter ?
À PROPOS DE L'AUTEURE
Après des études de Lettres à l’Université de Lausanne et un mémoire en théâtre contemporain,
Carole Dubuis a écrit une dizaine de pièces de théâtre et a participé à plusieurs recueils collectifs de nouvelles. Elle est présidente de l’association Tulalu!? pour la promotion de la littérature romande.
Une ombre au tableau a été créée suite à un stage d’écriture en théâtre d’ombres contemporain en Italie.
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Seitenzahl: 79
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Par Raphaël Aubert
« Le théâtre raconte des histoires, et dans le même temps, il raconte la forme dans laquelle ces histoires sont racontées. »
Cette réflexion, tirée de L’Aveu de théâtre du metteur en scène André Steiger, s’applique parfaitement, je crois, au travail de Carole Dubuis. L’une des brillantes représentantes, avec Anne-Frédérique Rochat, de cette nouvelle volée de dramaturges qui a émergé ces dernières années en Suisse romande, mais pas seulement.
Une génération profondément attachée à la langue, au verbe. Et qui entend redonner pleinement sa place au texte en le replaçant au centre. Tout l’opposé d’une certaine scène officielle, qui revendique quantité de formes, parfois à cent lieues du théâtre, pourvu que le texte s’efface, disparaisse derrière la performance. À plus forte raison lorsqu’il s’agit d’interpréter les œuvres du répertoire réduites à leur trame, à leur canevas.
Ainsi Les Nocturnes, la première pièce de Carole Dubuis, donnée avec succès au Festival Off d’Avignon en 2012, et c’est à relever s’agissant d’une auteure alors inconnue, mettait en scène un trio de femmes dans un bar. La trentaine toutes trois, elles sont à un moment de leur existence où il faut faire des choix. Or, l’une d’entre-elles écrit. Et ce n’est bien sûr pas un hasard. Elle écrit parce qu’elle est en quête de sens, dira-t-on. La maternité sera l’une des réponses.
Ce thème de la création, au sens très large du terme, on le retrouve dans Écoute, créée en 2007 au Théâtre de la Voirie à Pully. Mais agrandi, élargi. Claire est peintre. Elle aussi se trouve à un moment charnière. Elle a l’impression d’être dans une impasse, tant sur le plan artistique qu’existentiel, se voit comme une ratée. Et, à bout de ressources pour s’en sortir, demande à Arthur, son ex-fiancé, de lui faire un enfant. Mais lui-même traverse une mauvaise passe, victime d’un burnout.
Alors qu’il est toujours disposé à écouter les autres, est toujours prompt à se mettre à leur place et à les aider, pour une fois, il réclame de ses amis un peu d’attention, sollicite leur « écoute », suivant le titre de la pièce. La raison pour laquelle il les a réunis. Au nombre des proches d’Arthur, il y a bien sûr Claire, dont il apprécie les tableaux il est bien le seul ; Henri, son colocataire, Paul, l’un de ses collègues. Mais à chaque fois, c’est comme s’il était empêché de communiquer. Comme s’il y avait toujours une entrave, quelqu’un pour faire écran.
Ce qui est au centre, au cœur de ce texte, mais on l’aura compris, c’est bien sûr la question du langage. Que peut le discours, que peuvent les mots ? Et par voie de conséquence, que peut le théâtre ?
Car pour ce qui est de la situation de la pièce, son intrigue se réduit à quasi rien, tient en peu de mots : « j’ai quelque chose à vous dire », pourrait-on résumer. Un peu à l’instar de Pour un oui ou pour un non, la pièce la plus célèbre, sans cesse jouée, de Nathalie Sarraute.
Après avoir longuement hésité, un homme finit par rendre visite à un ancien ami afin de connaître les raisons de son éloignement, pourquoi il a cessé tout contact. Celui-ci tergiverse, se dérobe, va mettre longtemps à s’expliquer : « C’est… c’est plutôt que ce n’est rien… ce qui s’appelle rien… ». Ce pourrait être le titre de la pièce de Sarraute qui, comme on le sait, fut une figure majeure du « Nouveau Roman ». Mouvement, rappelons-le, qui mit tout le poids sur la narration plutôt que sur l’intrigue ou les personnages – dans Pour un oui ou pour un non, ils n’ont pas même de noms.
Ce qui fait le prix, l’intérêt d’Écoute, plus encore que le sujet, c’est le discours. Mieux : sa forme. C’est la façon dont l’auteure joue avec les mots, avec les répliques qui, dans la bouche des acteurs, deviennent comme autant de fusées. « Arthur : tu rentres tôt ; Henri : il est 20 heures ; Arthur : 20 heures ? J’ai dû m’assoupir. Henri : T’assoupir ? Arthur : M’endormir si tu préfères ! » Je pourrais donner bien d’autres exemples.
La plupart du temps, en effet, sous les apparences du dialogue, de l’écoute justement, on est dans l’absence de communication. Dans un discours qui tourne à vide. Et cela jusqu’au dénouement.
Tant dans son écriture que par ce qui nous est dit, le texte d’Une ombre au tableau est assez différent. Plus grave, plus sombre, se rapprochant dans sa forme de la tragédie. Créé au Théâtre de l’Oxymore, à Cully, en 2015, son thème est celui de la rencontre et du hasard. Si la pièce est clairement située géographiquement, en l’occurrence à Florence, dans le quartier de l’église Santa Maria Novella, du point de vue temporel, on se tient dans une sorte d’entre-deux. Entre la vie et la mort.
Restaurateurs d’art, Diane et Jean (il est aussi peintre), qui ont travaillé ensemble et se sont aimés, se revoient par hasard. Jean, qui n’a rien oublié, veut croire au destin alors que Diane est plus circonspecte. Leurs pas les conduisent dans un atelier, dont Jean à la clé. Au milieu de la pièce, protégé par un drap, un tableau est en restauration. Or, par un fait étrange, il se trouve que c’est celui-là même auxquels ils avaient travaillé naguère. Pourquoi se trouve-t-il là ?
« Jean : Qu’est-ce qui t’arrive ? Diane : Je… je ne sais pas… C’est comme si je voyais… Je n’avais jamais vu… Jean : Vu quoi ? Diane : Le tableau. Le tableau dit maintenant autre chose. Il raconte notre histoire. » Une histoire tragique.
Car, comme de juste, un tiers s’était immiscé dans leur relation – mais n’en va-t-il pas toujours ainsi dans le théâtre classique ? Un jeune homme qu’ils avaient engagé en tant que stagiaire. Marco, tombé amoureux fou de Diane, et qui à son tour fait son apparition dans l’atelier, comme un diable jailli de sa boîte. C’est alors qu’il raconte l’accident.
Comment Diane et Jean sont tombés de l’échafaudage dans l’église Santa Maria Novella où ils travaillaient. « Jean te tripotait. Et il me regardait du coin de l’œil pour me faire chier. Regardant le tableau. J’ai pas pu me retenir. Je suis monté, très vite… Vous ne m’avez pas vu arriver… Et j’étais avec vous là-haut. Derrière nous, il y avait les trois personnages qui nous ressemblaient beaucoup… »
On comprend alors que le trio qu’ils formaient avec Marco a fini par se confondre avec celui du tableau. Et que la mystérieuse quatrième ombre, qui n’a cessé de les intriguer, parce que reflétant une figure hors cadre en quelque sorte, n’est rien d’autre que l’« ombre de Dieu ». Cet autre nom du hasard, selon un proverbe arabe que le père de Marco aimait à répéter.
J’ai parlé plus haut de tragédie à propos d’Une ombre au tableau. Car c’est bien d’une « nuit du destin » qu’il s’agit, d’une nuit hors du temps. Par son intemporalité même, mais surtout par sa forme théâtrale très classique.
Là encore, comme dans la pièce Écoute, on a affaire à une manière de huis-clos qui « tient » par le langage. Est tout entier dans le texte, qui seul lui donne sens.
Une ombre au tableau a été créée en 2014 dans le cadre d’un stage en écriture de théâtre d’ombres contemporain, en Italie.
La pièce a été mise en scène en 2015 au Théâtre de l’Oxymore, à Cully, en Suisse.
VITTORIA
concierge, mère de Marco
DIANE
restauratrice d’art, peintre, ancienne collègue de Jean
JEAN
restaurateur d’art, peintre, ancien collègue de Diane
MARCO
stagiaire de Diane et Jean, fils de Vittoria
Noir.
On entend une chaîne de radio italienne (un mélange de musique soap, de résultats sportifs et de publicité).
Lumière.
On découvre Vittoria assise en bord de scène, prostrée, son téléphone portable à la main. Elle écoute sa boîte vocale.
VOIX OFF RÉPONDEUR
Vous avez six messages écoutés.
Vittoria éteint brusquement son téléphone et monte le volume de la radio.
JOURNALISTE RADIO
Bonsoir, un accident tragique ce soir sur la nationale A5. Un jeune conducteur s’est tué. Les circonstances de ce drame n’ont pas encore été élucidées. Une enquête a été ouverte par la gendarmerie.
Vittoria éteint la radio d’un geste rapide, puis embrasse son crucifix.
Elle est toujours prise dans ses pensées quand elle réalise que Madame Freti, une voisine, est là, à la regarder depuis un petit moment. Le spectateur ne voit pas ce personnage, ni ne l’entend.
VITTORIA,un peu gênée, avec un sourire forcé.
Bonsoir Madame Freti !
Silence. Oui, ça va.
Silence. Non, ça va, ça va… Je viens juste d’entendre une terrible nouvelle à la radio, c’est pour ça.
Un jeune homme a perdu la vie sur la route.
Silence. On se dit toujours que ça pourrait être son fils.
Silence. C’est gentil, je sais que vous priez pour lui.
Silence. Oui, il faut garder confiance… Et comment va votre mari ?
Silence. Oh mon Dieu ! Courage ! Je retourne à Santa Maria Novella tout à l’heure, je mettrai un cierge pour lui. Bonne nuit.
Une fois Madame Freti partie, Vittoria reprend son téléphone et réécoute ses messages.
VOIX OFF RÉPONDEUR
Vous avez six messages écoutés.
Premier message écouté.
VOIX DE MARCO
Maman, c’est moi.
On entend un long silence, suivi d’une respiration saccadée.
