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"Il est large, le chemin qui conduit à la perdition ; et ils sont nombreux, ceux qui s'y engagent." Satan a fait un pari avec Dieu : pour lui, l'Homme est devenu tellement aliéné à son Créateur que, même sans recourir à ses armes habituelles (le mensonge, la séduction, la peur), il se fait fort de conquérir n'importe quelle âme, même celle d'un homme bon. Dieu ne lui impose qu'une seule contrainte : de dire la Vérité, rien que la Vérité... et que l'âme en question soit celle de Michel Pépin, un petit médecin généraliste de campagne à la vie compliquée, pétri de doutes et de désillusions. C'est ainsi qu'un soir, au terme d'une harassante journée de travail, Michel voit débarquer devant sa porte le Prince des Ténèbres en personne, bien décidé à s'incruster dans son canapé jusqu'à ce qu'Enfer s'ensuive... Le médecin, habitué des gardes nocturnes, se met donc en devoir d'écouter les récits de son étrange hôte, toute la nuit s'il le faut, avant de faire le choix le plus important de sa vie.
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Seitenzahl: 156
Veröffentlichungsjahr: 2022
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A tous ceux dont l’amour, l’affection et la bienveillance m’ont permis de grandir, de m’épanouir et d’être,
aujourd’hui,
une femme debout.
« Entrez par la porte étroite. Elle est grande, la porte, il est large, le chemin qui conduit à la perdition ; et ils sont nombreux, ceux qui s’y engagent. »
La Bible, Nouveau Testament, « Evangile selon Saint Matthieu », 7, 13, traduction de l’AELF.
Chapitre 1
Je tu
Chapitre 2
Mater dei
Chapitre 3
#DenuntiaMythoTuum
Chapitre 4
Le goût du sang
Chapitre 5
C’est à peine si les scientifiques spécialisés dans la surveillance des galaxies avaient noté un léger remous dans l’univers. Pour les astronomes qui le perçurent toutefois, il était parfaitement inexplicable et les discussions allaient bon train : collision entre deux univers rendue soudainement visible par un dégazage inattendu d’hydrogène à la frontière de notre bulle espace-temps? Evénement cosmique imputable à l’explosion d’un Super-magnétar? Fiente de mouette sur le télescope? Les avis divergeaient, les noms d’oiseaux s’échangeaient par dizaines, les théoriciens désabusés tentaient d’oublier dans le whisky leurs tableaux Velleda couverts de formules rendues tout d’un coup parfaitement obsolètes. Tous ces grands savants se tirant les cheveux avec de grandes questions ignoraient que, tout simplement, avait lieu quelque part une discussion au sommet.
« Mais que viens-tu Me raconter là? entendit-on tonner à travers toute la voûte céleste.
— Je Te dis que Tu n’es plus Personne. Ta puissance décline. Tu n’inspires plus ni crainte, ni ferveur. Regarde ce monde que Tu as créé. Les hommes ne s’occupent plus de Toi. Tu les as voulus libres? Ils se sont emparés de cette liberté et c’est pour eux qu’ils travaillent désormais, pour leur petit confort, leur bien-être, leur plaisir… Et Toi dans tout ça? Tu n’occupes plus leurs pensées, ils ne T’honorent plus comme ils le devraient. Tu es réduit à une vague idée que l’on…
— Suffit! Tu sais très bien que tout cela est faux. Ce sont Mes enfants. Et chaque enfant est amené à se détacher de ses parents pour devenir pleinement adulte, mais il est sûr qu’au fond de son cœur son père est et sera toujours là pour lui. Alors pourquoi viens-tu M’importuner aujourd’hui?
— Oh, Tu sais… Je m’ennuie, c’est tout… C’est tellement facile d’obtenir les âmes… Même plus besoin d’être inventif de nos jours… Au placard les effets pyrotechniques! Rouillées les fourches! Aucun combat n’est plus nécessaire… C’est du tout cuit! Tu Te voiles la Face, mon Ennemi : même Ton Eglise n’est plus rien, Tes enfants sont devenus tellement tièdes qu’ils ne méritent plus d’être appelés croyants ou vivants… Ils n’ont pas encore expiré leur dernier souffle qu’ils sont déjà morts. Ils n’invoquent plus Ton nom, ils ne le connaissent plus. Tiens, l’autre jour, Tu Te souviens, cet homme qui allait se noyer dans le lac? Tu lui as glissé bien distinctement : « Donne un coup de talon et remonte! » Il T’a entendu, il l’a fait, il a sauvé sa vie. Enfin, « sauvé », c’est vite dit! A-t-il le lendemain changé de vie? S’est-il tourné vers Toi? T’a-T-il remercié, en pleurs, pour la grâce incroyable que Tu lui as faite? Non, il a repris son train-train, tout juste troublé par cet événement auquel il repense parfois, mais sans comprendre. Parce que ces hommes n’ont plus que « des principes », « des valeurs », ils sont « solidaires »… La belle affaire! Les athées aussi ont « des valeurs »! Tu sais quel est le comble de tout cela? Je n’en effraie plus beaucoup, y compris parmi Tes prêtres, puisqu’ils ne croient plus en moi, ah ah ah! Il serait temps que Tu reconnaisses ma victoire… C’est désormais le temps de l’Homme nouveau, MA créature : l’avènement de l’Homo Satanicus!!!
— As-tu fini? Réponds plutôt à Ma question : en vérité, que veux-tu?
— Ah, je dois avouer que Tu me connais bien. Vois-Tu, j’ai besoin d’occuper mon immortalité par de stimulantes entreprises. Et je Te parie que je suis maintenant en capacité de conquérir n’importe quelle âme, même celle d’un être plutôt bon et – je suis prêt à aller plus loin : sans même recourir à mes armes habituelles.
— Toi, ne pas mentir, ne pas séduire, ne pas tenter, ne pas terrifier, ne pas menacer?! Allons bon!
— Exactement! Je suis sûr qu’en disant l’entière vérité à un homme sur moi-même, je saurais l’amener à me choisir plutôt que Toi.
— Ah, Satan, tu n’apprendras donc jamais… Toujours aussi présomptueux! Eh bien, soit, j’accepte ton pari. A une seule condition : tu ne devras dire que la Vérité, rien que la Vérité à celui vers qui Je t’envoie. Et le voici, ton juge : Michel Pépin, un médecin qui est, Je te préviens bien que tu sois si sûr de toi, l’un de Mes fidèles. Je vais Te le présenter…
— Ne Te fatigue pas, je le rencontre déjà fort régulièrement à travers ses patients depuis quelques années. J’accepte cet homme. Mais prépare-Toi à être déçu : dans quelques heures, il sera à moi. »
*
Grommellements. Comment diable trouver la bonne clé pour rentrer chez soi à 21h30, quand le lampadaire est à cent mètres et qu’il ne diffuse qu’un halo jaunâtre qui peine à percer le brouillard enserrant le quartier? Et ce ne sont pas les doigts engourdis par le froid de novembre qui vont aider!
Rentrer, vite, fermer la porte, balancer les clés sur la petite table de l’entrée, ôter son manteau et se débarrasser de ses chaussures. Flemme de faire un feu dans la cheminée du salon : monter plutôt le thermostat du chauffage électrique. Frissons. Satané radiateur, encore froid! « Radiant économique », tu parles!
L’homme étend ses doigts, les fait craquer, les frottant avant de les étendre sur le radiateur jusqu’à ce qu’enfin il daigne se mettre à fonctionner. Il pousse un soupir d’aise, reste quelques instants contre le métal tiède, puis passe à la suite de son programme : manger.
Il se dirige vers la cuisine. Dans le congélateur, il reste une pizza surgelée. Ça fera l’affaire. Il allume le four. Pendant ce temps, il vérifie son répondeur. Pas de message, tant mieux, pas envie de parler ce soir (surtout pas à sa mère!), après ce qu’il vient de vivre. Il retourne au salon, allume la télévision, s’assoit quelques minutes dans son large fauteuil, zappe d’une chaine à l’autre, peu convaincu par les programmes. Il se relève, le four est à température, la pizza peut être enfournée. Il bâille, s’étire. Tiens, s’il prenait une bière en attendant? Dans le frigo, il saisit la petite bouteille. Un mini paquet de chips semble l’attendre sur l’étagère à côté. Tant pis pour la campagne gouvernementale sur l’alimentation saine qui encombre le tableau d’affichage de la salle d’attente de son cabinet! La semaine a été comme toujours plus que chargée. Il reste encore demain matin samedi avant une brève pause. En ce moment, c’est la saison des grippes, gastros et rhinos. Les enfants se contaminent allègrement à l’école et les familles en fin de semaine reçoivent le joli cadeau! Mais le coup de grâce, ç’avait été l’appel de la gendarmerie à 19h15, alors qu’il était en pleine consultation avec le petit Maxime, 6 ans, qui avait entrepris de repeindre sa moquette couleur vomi.
« Allô, docteur Pépin? Nous avons une urgence, venez au plus vite. »
Terminer rapidement d’ausculter l’enfant, rédiger rapidement l’ordonnance, et annoncer au dernier patient dans la salle d’attente pour son rendez-vous de 19h30 qu’il ne pourra pas le prendre. Demain matin plutôt? Sitôt la situation arrangée (par chance, la dame s’est montrée très compréhensive, ce qui est assez rare), il a fermé le cabinet et sauté dans son véhicule avec le matériel. C’était à vingt minutes de là, en plein milieu de nulle part, un grand corps de ferme, entouré de plusieurs bâtiments agricoles pour les machines et les bêtes. Il n’a pas tout bien vu, un épais brouillard avait envahi la plaine, mais ça avait l’air important. Les gyrophares des véhicules de gendarmerie et de pompiers transperçaient la nuit de leurs flashs réguliers. Dès son arrivée, le médecin avait compris : encore un suicide.
Depuis son arrivée dans cette campagne considérée comme un désert médical, il y avait huit ans de cela, il ne comptait plus le nombre de pendus qu’il avait décrochés. Il avait accepté de s’installer ici après sa rupture avec Séverine. Ils filaient le parfait amour et devaient se marier six mois plus tard. Mais par un beau soir de juin, elle lui fit la double surprise d’une invitation à diner et d’une rupture au dessert. Ç’avait été le choc! Quand il y repensait, il ne subsistait dans sa mémoire que l’image de la bague de fiançailles qu’elle retirait de son doigt et déposait sur la table, puis de cette jeune femme – cette étrangère qu’il pensait si bien connaître – qui se levait, enfilait son manteau et s’en allait, sur fond de piano jazz… Et ce n’était pas le rythme effréné de l’hôpital qui avait permis au jeune interne parisien de s’en remettre. Alors quand il avait vu cette proposition d’une mairie, du côté d’Auxerre, qui cherchait pour la commune et ses environs un médecin généraliste en lui facilitant son installation, sitôt sa formation finie, il était parti sans regret le lendemain de ses trente ans, pour un nouveau départ.
Le contact avec la patientèle était bien différent de l’hôpital. Le jeune médecin dut apprendre à faire face à la misère sociale des zones rurales sinistrées, bien plus visible qu’à Paris : jamais jusque-là il n’aurait imaginé voir autant de suicidés, souvent des agriculteurs pris dans l’infernale spirale du surendettement, de la solitude et de la dépression dont ils n’arrivaient pas à s’extraire.
Ce soir-là, l’homme qui avait mis fin à ses jours avait dans les cinquante ans. Il portait son bleu de travail et ses bottes. Il avait fixé une corde à l’énorme poutre maîtresse de sa grange, à plus de trois mètres du sol. Malgré la hauteur, le médecin nota d’un simple coup d’œil l’œdème et la cyanose bien visibles au niveau de la face et de la langue. Il vit par terre l’échelle qui avait servi au malheureux à monter et qu’il avait repoussée pour se donner la mort. L’homme ne s’était laissé aucune chance. Professionnel, le médecin prit des notes pour son rapport, puis aida les pompiers à descendre le corps. De près, le cadavre était encore plus impressionnant, les yeux vitreux entrouverts, la bouche déformée dans un rictus grimaçant : c’était la mort elle-même qui venait narguer et effrayer les vivants, pensa-t-il en frissonnant de froid – ou de malaise ; il ne savait plus trop. Les pompiers emportèrent le corps pour l’autopsie qui serait pratiquée à la morgue par un médecin légiste. Mais le plus dur restait toujours, au-delà de l’horreur du spectacle de la pire des violences, le face-à-face inévitable avec ceux qui survivaient à ce drame, conjoint et enfants bouleversés par cette intrusion incompréhensible de la mort dans leur quotidien. Que dire quand on ignore tout de la vie des gens avant cette tragédie? Quels mots avoir, quels gestes poser, pour ces inconnus que vous percevez pourtant immédiatement comme vos frères en humanité?
Le four émet un petit « ding! » : la pizza est enfin prête. Il était temps! Il commençait à faire vraiment faim et les chips lui ont ouvert l’appétit – si besoin en était! Il retourne au salon avec son assiette et le reste de sa bière. Quelques coups avec la roulette pour découper des parts et le tour est joué, il n’y aura même pas besoin de couverts. Tiens, c’est vrai, vendredi soir, il y a l’émission de survie Toh Rantah. Pff, tout est scénarisé ; mais au moins on sait que tout finit toujours bien, pas comme dans la vie, pense-t-il un peu amer. Ça fait combien de temps que je n’ai pas pris de vraies vacances? Allez, s’asseoir, prendre le temps de manger, de décompresser et puis au lit, ce sera encore une fois bien mérité!
Alors, enfin, le médecin s’autorise à se détendre un peu. Il se dit qu’il faudra que demain soir, au calme, il regarde son agenda et qu’il bloque une semaine à Pâques pour partir se reposer et se changer les idées. Ah, c’est pas vrai, déjà la pause publicitaire! Mais la première épreuve entre les deux équipes n’est même pas terminée! Qu’importe, il en profite pour aller aux toilettes. Quand il revient, la publicité n’est pas encore finie. Il se rassoit, agacé, et reprend son assiette. Ah ça y est, ça redémarre. Les deux équipes étaient au coude-à-coude ; laquelle va gagner les cinq kilos de riz pour améliorer son confort sur le camp? Question inepte qui témoigne bien de l’absurdité d’un monde où des gens qui n’ont jamais manqué de rien partent au bout du monde pour découvrir ce que ça fait de crever la dalle au soleil. Bah. Ça le berce. Bientôt, repu et alcoolisé, il pourra sombrer dans l’oubli salvateur en rêvant de cocotiers.
DING DONG.
Le sursaut a manqué faire chuter son assiette sur le tapis. Un coup d’œil à l’horloge de son vieux lecteur de DVD lui indique 21h58. QUI peut bien sonner chez quelqu’un à 21h58?!! s’interroge-t-il, bouillant d’exaspération. Pourvu que ce ne soit pas une urgence encore, chez les voisins ou ailleurs. Il pose son assiette, regarde tristement le bout de pizza qu’il se résigne à devoir finir froid et s’en va ouvrir à l’importun… Une bouffée d’air glacé s’engouffre aussitôt dans le couloir.
Dans l’encadrement de la porte, se tient un homme d’imposante stature et de belle prestance, mais d’un âge indéfinissable. Sur son visage presque invisible, à contrejour de la lumière mourante du réverbère, il devine plus qu’il ne perçoit un sourire se voulant amical mais curieusement figé.
« Oui? demande le médecin de son ton le plus cassant, en réalité très impressionné et pressé de briser le silence de plomb entre lui et ce visiteur qui semble le dévisager avec… quoi? De l’avidité?
— Bonsoir Michel. Je suis tellement heureux de venir chez toi ce soir.
— Pardon?
— Tu as bien entendu. Allons, on ne va pas rester à discuter toute la nuit sur ce paillasson. Je te remercie beaucoup de ton hospitalité. »
Michel réagit d’instinct : il claque la porte. Il a l’habitude des cinglés qui n’ont pas pris leurs médicaments – l’hôpital psychiatrique du secteur en relâche quotidiennement au rythme des fermetures de lits – mais rares sont ceux qui viennent le harceler jusque chez lui. Si jamais celui-ci s’avère être un forcené, autant se rapprocher du téléphone et pré-composer le numéro des flics. Il se dirige à pas résolus vers le salon… et reste muet de stupeur.
Le type est là. Dans son fauteuil. Il le voit à la lumière vive du feu crépitant dans la cheminée. Cheminée qu’il avait négligée d’allumer en rentrant. Des tas de pensées se carambolent dans sa tête. Il essaye de faire le tri et ne parvient à en garder qu’une seule : « C’est QUOI cette connerie à la Dickens? ». Rassemblant son courage, les genoux flageolants, il pose un pied dans la pièce en priant secrètement de réussir à garder sa dignité et le contrôle de la situation. Il voit bien que l’autre a perçu l’emballement de ses émotions. Le petit sourire amusé qu’il arbore est exaspérant. Tout autant que le tapotement faussement bienveillant et réellement injonctif sur l’assise du canapé :
« Viens donc t’asseoir ici, mon ami. Après la journée que tu as eue, finis au moins ton diner. Regarde! Ta pizza est déjà froide. Ne t’inquiète pas, je m’occupe de tout. Prends place », insiste-t-il.
Théâtralement, il agite la main dans un geste d’invitation : aussitôt le fumet du fromage chaud se répand dans la pièce, réveillant l’appétit de Michel. Mal placée par rapport au canapé, la petite table glisse jusqu’à une position plus adéquate pour lui permettre de s’y asseoir pour manger, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. La télévision est éteinte (la télécommande posée sagement à côté d’elle, à plus de deux mètres du mystérieux intrus!) et, bien que tous ses neurones lui hurlassent de fuir, le jeune médecin sent qu’il n’y a aucune échappatoire possible. Prenant une profonde inspiration, il serre les poings et se dirige vers le canapé pour y prendre place.
« Vas-y, finis ton diner, je t’ai interrompu », insiste-t-il. Pause. Voyant que Michel ne desserre ni les dents ni les poings, il ajoute, cauteleux : « Je peux te faire la conversation pendant que tu manges pour t’aider à te détendre. Veux-tu savoir qui je suis? D’où je viens? Je ne me suis pas vraiment présenté, et j’imagine que tu aimerais savoir ce que je viens faire chez toi… »
Michel fait mine d’acquiescer. Il porte enfin à sa bouche l’ultime part de pizza, après avoir soufflé dessus pour ne pas se brûler. L’autre ne le quitte pas du regard, visiblement satisfait du lent mouvement d’automate de sa mastication. Il enchaîne :
« Alors voilà. Cessons de tergiverser. Je crois que tu as en réalité une petite idée au sujet de mon identité. Non, je ne suis pas l’un de ces schizophrènes ou de ces sociopathes que tu côtoies parfois et que tu tentes d’aider et de soigner. Menu fretin que ces gens-là! Moi, je suis le Prince de ce monde, Satan, dit aussi Lucifer. Et même si tu aurais raison de me craindre, car en vérité mon pouvoir est immense et ma haine insondable, tu peux être en paix : ce soir, je ne suis pas en mesure de te nuire. »
Michel cesse de mâcher. La tirade de son interlocuteur avait commencé comme une bravade et s’était achevée presque dans une plainte, comme si elle lui avait été arrachée dans la douleur. Cet étonnant aveu de faiblesse rompt sa fascination, comme une proie qui, libérée du regard du prédateur, retrouve ses esprits et sa liberté d’action.
« Au nom de Jésus, disparais! Je te l’ordonne, sors de là, au nom de Jésus! »
Dressé d’un bond, le ton autoritaire, la posture rigide et le geste conjuratoire trop forcé, Michel a tout du Père Caras dans le film L’Exorciste. En fait, c’est sa seule référence dans le genre. En tant que chrétien « ordinaire », il n’est pas particulièrement formé à faire face à ce type de situation ; le clergé estime sans doute les chances de se retrouver face à face avec le Diable dans son salon trop faibles pour justifier la formation des paroissiens au petit exorcisme de Léon XIII. Pas assez rentable, mon fils. De toute façon, l’autre n’a pas cillé. Il lance d’un ton agacé :
