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La vie de June se dévoile au travers d’anecdotes, de souvenirs et de sensations. Une vie en éclats : comme si l’existence se résumait en des dizaines de polaroïds que l’on aurait jetés à terre et que l’on piochait au hasard l’un après l’autre pour reconstruire le parcours de June. Les éclats de rire de l’enfance sont devenus chuchotements puis silence. Les éclats de voix ont envahi leur espace. Cette femme trouvera-t-elle la force de survivre à l’emprise et aux violences ? Pourra-t-elle renouer avec les joies de la petite fille qu’elle a été ?
À PROPOS DE L'AUTRICE
Née à Genève en 1980, la lecture et la musique ont bercé
Chloé Python dès l’enfance. Après des études littéraires, une profession de soin comblera son avidité de rencontres enrichissantes. Son écriture, nourrie de fragments d’histoires de vie partagés se veut résolument tournée vers l’Humain et les relations interpersonnelles avec la volonté de (re)donner la parole à celles et ceux qui se taisent.
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Seitenzahl: 95
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Une vie et ses éclats
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Chloé Python
Une vie et ses éclats
Roman
Elle se souvient des gambas mangées au bord de la plage en Grèce, ses petits doigts pas plus longs que la tête du crustacé et à chacune la même chanson : « J’enlève la queue, j’enlève la tête, j’enlève les pattes et je mange ! », quand elle a fini son plat… c’est long avec la chansonnette à chaque fois… elle se lèche les doigts : elle a encore le goût de l’ail et des herbes fraîches dans la bouche. Elle se souvient de ces étés en Grèce, la nuit à la belle étoile sur la plage à leur arrivée, elle dort entre sa mère et son beau-père… elle est somnambule, ils lui font donc toujours des espèces de liens de fortune pour ne pas la retrouver en mer durant la nuit. June adore ce bleu et blanc, quand le soleil arrive dessus, il l’aveugle, elle en a mal aux yeux mais elle regarde, c’est tellement beau sur les maisons. Avec son frère et sa sœur ils font des hôtels à insectes dans des LEGO et puis, parfois, elle préfère jouer à la postière dans son jeu made in Helvetia : un bout de carton avec les tampons et les timbres pour faire comme les grands.
Le flipper est trop haut, elle doit monter sur une chaise pour atteindre les manettes, faire tournoyer la balle et scintiller les lumières. Pour appuyer sur la touche A2 du juke-box et regarder la pince articulée venir chercher le vinyle et écouter « Bouba mon petit ourson », elle n’a pas besoin de la chaise… Elle connait l’emplacement exact, il lui suffit de tendre bien haut son bras et peser sur A2 (la maman de Bouba s’appelle Amandine, c’est son deuxième prénom, June Amandine, elle a été tuée lors d’une partie de chasse, ça lui avait fait utiliser beaucoup de mouchoirs). Elle se souvient des concerts, sa mère et son beau-père sortent beaucoup, ils lui transmettent la passion de la musique. Elle, son enfance, ce sont les concerts, le premier, elle a une poignée d’années, Johnny Clegg and Savuka, puis celui de U2, Dire Straits, Supertramp (son frère est venu avec son couteau suisse de pêcheur, on le lui a enlevé à l’entrée, ça l’a rendue si triste qu’elle a passé tout le concert à essayer de le retrouver pour lui dans les objets confisqués, elle ne l’a pas retrouvé…), REM (le batteur a fait un malaise en début de concert… elle le voit encore tomber sous ses yeux de petite fille). Les basses transpercent ses pieds et montent le long de sa colonne vertébrale ; elle ressent le bonheur de se laisser emporter par les rythmes. Les goûts musicaux de sa mère et son beau-père, tant éclectiques qu’engagés sont comme emblématiques de leur esprit post soixante-huitard : ouverture sur le monde, position affirmée contre toute forme de discrimination et éloge de la différence. À travers ce partage de la musique, entre autres, June recevra des valeurs humaines qui vibreront dans chacune de ses cellules.
Elle a dormi sur une fameuse plaine de l’Asse au temps où seuls quelques festivaliers la foulaient. Endormie sur une couverture, la bande d’amis de ses parents faisait la fête alentour, musique, pétards, alcool et amitié. Elle garde encore la sensation du banc en bois du bistrot carougeois sur lequel elle s’endormait les soirs de week-end. June est en chien de fusil, la couche est dure mais non désagréable, l’odeur de nicotine froide imprégnée dans chaque veinure. Elle est bercée par la mélodie réconfortante de la voix de ses parents et leurs amis elle sait que plus tard quand ils la sortiront de la voiture pour la porter dans son lit, elle fera semblant de rester endormie, car c’est bon qu’on s’occupe d’elle : un instant de cajolerie volé au milieu de la nuit. Petite fille sage, appliquée à l’école elle a le souci de bien faire et rendre ses parents fiers d’elle. On lui dit qu’elle rit « comme une baignoire qui se vide », elle n’a toujours pas compris quel bruit ça fait exactement, elle a essayé souvent pourtant, en vidant son bain de s’y reconnaître… mais bon s’ils le disent. Elle se souvient des douleurs aux mâchoires car les fous rires, oh oui ça elle connait ! June doit souvent sortir de la classe car elle ne peut pas se reprendre. Son amoureux lui offre des tapis de colle qu’elle mange, ils s’aiment tendrement comme des enfants.
L’enfance de June se tisse en un patchwork d’amitiés.
Les parents de Carmen sont employés par l’église catholique du quartier. Ils logent dans une demeure splendide nichée aux abords du parc Bertrand ; on peut, par un petit portail dérobé dans la haie, passer de la propriété à l’immense parc public. Dans ce parc verdoyant se tissent les aventures de la jeunesse intrépide : on y trouve même « l’arbre à caca-boudin » connu de quelques initiés : un tronc creusé dans lequel on touille avec un bâton des mixtures aux vertus ensorcelantes composées au gré des saisons de boue, d’herbes et de fleurs. Les sorciers s’y retrouvent régulièrement ou alors y déposent de nouveaux ingrédients qui feront la joie des suivants : une institution des enfants du quartier que ce vénérable « arbre à caca-boudin ». Chez Carmen, June découvre la religion : le midi la mère de Carmen (l’intendante et la cuisinière des abbés) fait manger les filles avec les hommes d’Église. Cette Mamma espagnole porte toujours un petit tablier aux airs désuets, bleu avec des broderies, son accent chantant et son accueil chaleureux apaisent la petite June qui se sent dans cette maison comme dans un décor ouaté. June ne connaît pas ce monde mais elle garde en mémoire la prière avant le repas, la voix gutturale et rauque de l’abbé qui avait une mélodie et tonalité rassurante, enveloppante. Dans les combles de la maison de maître, il y avait l’appartement de la famille espagnole : sous les toits quelques pièces parfaitement entretenues dont la chambre de Carmen. Les filles dorment parfois ensemble, June regarde avec étonnement son amie agenouillée sur son prie-Dieu et écoute attentivement ce qu’elle marmonne. Elle conservera de la foi les jolies paroles avant de dormir, elle prie un Dieu qu’elle ne connait pas « Que Dieu bénisse toute ma famille, les animaux également, que tout le monde soit en bonne santé et heureux au nom du père du fils et du Saint-Esprit Amen. » Rien de très catholique en somme, mais un accès à une spiritualité et un rituel apaisant avant la nuit. Le père de Carmen a un élevage de lapins destiné à les transformer en fricassée mais les deux fillettes passent des heures à s’occuper de ces boules de poils. Elles ont le droit d’adopter un lapereau chacune, qui ne leur sera pas servi un de ces prochains midis lorsqu’elles seront attablées avec les prêtres. C’est étrange, les lagomorphes changent, le pelage blanc se pare de taches noires ou de beige caramel il vire au chocolat noir… le père de Carmen dit qu’ils ont un poil différent lorsqu’ils grandissent. Le doute est palpable chez les petites filles mais elles s’accommodent de ces explications… c’est tellement moins pire que se dire que pompom a fini bardé de lard baignant dans une succulente sauce à la moutarde et à la crème.
Un millénaire plus tard, June aura la joie d’accompagner Carmen lors de la naissance de ses enfants, elles qui ont construit leur monde ensemble puis se sont perdues de vue, elles se reconnaissent en une fraction de seconde et ravivent ces souvenirs en un instant : la maison de maître, les lapins, le beau jardin, les repas mijotés et partagés. Elles sont adultes, mères toutes les deux et se remémorent leur enfance avec délice, « Tu te rends compte, si nos enfants pouvaient avoir une enfance comme la nôtre, ils seraient sacrément gâtés. »
De chez Sarah, June revient souvent avec des échardes sous les pieds, le quartier de sa jeunesse est plutôt huppé : les appartements avec des moulures au plafond et les parquets en bois brut sont beaux aux yeux des adultes mais blessent les plantes des pieds des enfants qui courent dessus. Le beau-père de June est passé maître pour ôter les échardes indésirables, il est le seul qui aura le droit d’y toucher, saura lui parler calmement tout en menant sa petite opération. Il chauffera l’aiguille avec un briquet, lui soufflera sur le pied et après quelques secondes June admirera avec fierté le pieu en bois sur le coton, telle une héroïne brandissant fièrement un trophée de guerre, elle ira le montrer à sa mère.
Un des jeux favoris de Sarah et June c’est d’appeler les parents, en l’occurrence la mère de June au téléphone. Le téléphone fixe bien sûr, les répertoires préenregistrés n’existaient pas, la liste des interlocuteurs lors des jeux radiophoniques montés par les deux comparses est par conséquent limitée ! Elles mettent une musique de fond, transforment leur voix en gloussant dans le col de leurs pulls et posent des questions auxquelles l’heureuse élue doit répondre, avant de gagner un prix : un CD de Roch Voisine par exemple. Cela faisait partie du must, sans doute un lot que les copines auraient apprécié bien plus que la génération au-dessus d’elles. La mère de June feint très bien la surprise, elle donne la réplique aux malicieuses qui se gargarisent d’être de si bonnes animatrices radio.
Les téléphones fixes, chez June, il y en a un au bout du long couloir interminable : ils y ont tous appris à faire du vélo, du roller, du skate, du ski. Les corniches, les rosettes et les rosaces au plafond à trois mètres de hauteur et sur les boiseries jurent avec le papier peint décoré d’immenses palmiers : la jungle dans l’appartement cossu du plateau de Champel. Bref au bout de ce couloir, juste après la chambre des jeunes filles au pair qui deviendra ensuite celle de sa sœur aînée, il y a une chaise en bois avec un cannage en osier et un téléphone posé sur un meuble années 70, cylindrique en plastique blanc. Tout le monde joue avec ce fil du téléphone qui s’entortille autour des doigts, les boucles régulières sont déformées et partent dans tous sens, tantôt elles enserrent une phalange tel un python autour de sa proie, tantôt elles sont étirées au maximum faisant disparaître les vaguelettes du cordon électrique. Le deuxième téléphone se trouve dans la chambre parentale, au bord du lit. Tout l’enjeu se porte, quand le téléphone retentit et qu’un frère ou une sœur converse avec un ami… d’aller discrètement décrocher l’autre combiné, de retenir sa respiration et de jouer aux espions, couvrir le téléphone détourner la tête pour inspirer et expirer. Parfois le clic lorsqu’ils soulevaient le combiné permettait de démasquer l’imposteur immédiatement : « Raccroche le téléphone ! » hurlait alors le piégé depuis sa chaise en osier.
La gourmandise de June est comblée quand elle va dîner chez Julie : la mère de famille d’origine hollandaise prépare des petits pains au lait avec des vermicelles de chocolats, des boules de sucre vert anis, jaune pâle, blanches et roses. Il suffisait de mettre la garniture sucrée désirée sur le petit pain au lait beurré : les vermicelles de chocolat fondent instantanément. Les boules de sucre, elles, restent en bouche : on peut jouer avec : les faire passer d’un côté
