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Comment survivre dans la France profonde et traditionaliste de la fin du XIXème siècle, quand on porte en son sein un enfant illégitime ? Marie va devoir l’apprendre à ses dépens. Abandonnée par Guillaume et confrontée à la vindicte villageoise, elle ne trouve de salut que dans la fuite. C’est alors que commence son combat vers la liberté. La sienne et celle de l’enfant qu’elle s'apprête à mettre au monde. Au fils des épreuves souvent douloureuses qui jalonnent sa route, Marie avance pas à pas, tire les leçons de ses erreurs, évolue, se transforme pour devenir une femme forte, courageuse, déterminée. Malgré la volonté farouche dont elle fait preuve, le chemin qui mène à la sérénité est long et difficile... Elle y est presque parvenue quand éclate la Grande Guerre. Dans cette folie meurtrière, une synchronicité troublante fait ressurgir son passé de manière inattendue... Une vie suffit-elle pour accomplir tout ce que nous souhaitons réaliser ? Certains y parviennent. Pour d’autres, le destin en décide autrement… "Des collines mordorées du Lot à l'enfer sanglant de Verdun, cette fresque romanesque est une ode à l'amour de deux êtres pris dans la tourmente de la passion, des doutes et des évènements historiques... Un portrait de femme émouvant...Une fabuleuse leçon de vie."
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Seitenzahl: 669
Veröffentlichungsjahr: 2015
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J’ai connu le bonheur indicible d’écrire, de donner naissance à un roman, mais c’est à vous, chers lectrices et lecteurs, qu’il appartient de lui permettre de grandir et d’exister vraiment.
Je vous confie « Une vie ne suffit pas ». J’espère que vous prendrez autant de plaisir à le lire que j’en ai éprouvé à l’écrire.
Bien amicalement,
Annie
Prologue
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
L’homme descend lentement l’escalier. Les épaules sont voûtées, la démarche est lourde comme sont pesants les pas qu’il lui faut accomplir chaque jour depuis presque un mois.
Dans la pénombre de la cuisine qu’éclaire chichement un ciel maussade et pluvieux, il ranime le feu. Ses gestes sont lents, mécaniques, empreints d’une grande lassitude. Il met la cafetière à chauffer, puis actionne la pompe au-dessus de l’évier. Le contact de l’eau froide lui fait du bien, dissipe les miasmes d’une nuit sans sommeil.
Il n’a pas encore remarqué le petit rectangle de papier posé, bien en évidence, au centre de la table. Ce n’est que lorsqu’il s’assoit devant son bol fumant que son œil le détecte.
Son regard s’attarde sur l’écriture familière, mais il ne bouge pas. Une angoisse sourde le pousse à retarder l’instant où il lira ces lignes qui lui sont destinées. Les yeux rivés sur la trame blanche du billet où son nom se détache en lettres majuscules, il avale, gorgée après gorgée, un café qui lui semble de plus en plus amer.
Il sait que, lorsqu’il aura lu, son pressentiment deviendra réalité. Enfin, il se décide, prend une profonde inspiration et saisit le feuillet.
L’écriture est fébrile, l’encre diluée par endroits par des traces de larmes.
Son visage ne laisse rien paraître de l’émotion qui l’étreint, mais ses grandes mains d’homme tremblent tandis qu’il replie lentement le billet et le glisse dans sa poche.
Maintenant, il sait. Son instinct ne l’avait pas trompé. Le temps s’est figé et il reste là, assis, immobile, pétrifié.
Une main timide se pose sur son épaule. Il sursaute.
– C’est toi, petiote ? dit-il sans se retourner. Je ne t’ai pas entendue descendre.
Adeline se penche et dépose un baiser sur sa joue :
– Bonjour, papa. Comment te sens-tu ce matin ? As-tu réussi à dormir ?
Le timbre de sa voix, étrangement haut perché, sonne faux. Dans cette pièce où le silence des absents remplit l’espace, le désarroi de son père n’en paraît que plus palpable. Les sens en alerte, elle entend la respiration rauque et sifflante qui s’échappe péniblement de la poitrine du vieil homme.
Quelque chose ne va pas. Elle le sent, elle le sait dans son cœur et dans sa tête.
Un frisson la parcourt tout entière. Elle tente de se raisonner. Que pourrait-il advenir de pire que le drame qu’ils ont déjà vécu ?
Elle regarde son père dont les épaules s’affaissent à son corps défendant, et une bouffée de tendresse la submerge.
Alors, pour briser ce silence qui nourrit son angoisse grandissante, elle demande d’une voix dont elle force le naturel :
– Sais-tu où est Marie ? Elle n’était plus dans son lit quand je me suis réveillée.
La réponse tarde à venir, puis elle tombe :
– Elle est partie.
– Comment ça, partie ? Partie où ? Pourquoi ?
L’adolescente le fixe. Une expression d’incrédulité fige ses traits, puis la peur s’insinue, dilate ses pupilles. Martin observe le cheminement d’une souffrance identique à la sienne sur ce visage juvénile que la panique déforme peu à peu.
Il voudrait la prendre dans ses bras, la rassurer, mais il ne le peut pas. Sa gorge nouée devient douloureuse sous l’effort qu’il s’impose. Tout son corps lui fait mal.
Incapable de soutenir plus longtemps ce regard qui s’affole d’angoisse inexprimée, il se lève, enfile sa gabardine et marche vers la porte.
– Je ne sais pas, lâche-t-il enfin, d’une voix sourde. Elle est partie, c’est tout !
Maintenant, il a hâte de sortir, de fuir la pièce confinée où sa douleur est à l’étroit. Il éprouve un besoin irrépressible de marcher dans l’air humide de ce printemps pluvieux pour réfléchir à ce qu’il doit faire et, peut-être aussi, pour pleurer sans que sa fille le voie.
Trois ans plus tôt.
Une lueur blafarde filtrait à travers la fente d’un volet disjoint. Hormis le souffle régulier des enfants endormis, nul bruit ne venait troubler le silence de cette matinée hivernale.
Marietta étouffa un bâillement, ouvrit les yeux et les referma aussitôt. Son corps et son cerveau alourdis de sommeil refusaient de lui obéir. Elle se retourna et décida de s’octroyer encore un instant de paresse, pelotonnée jusqu’au cou dans la chaleur douillette de l’édredon. Elle sentait sur ses joues et son front le picotement familier de la fraîcheur matinale et la vivacité de l’air ne l’incitait guère à émerger de sa torpeur.
Le bêlement douloureux de Bichette qui réclamait sa traite la rappela à la réalité. Aussitôt la longue liste des tâches qui l’attendaient s’imposa à son esprit et elle poussa un soupir résigné.
« C’est l’heure », songea-t-elle en repoussant les couvertures. Puis, elle s’étira longuement, retardant de quelques secondes le moment déplaisant où elle devrait se lever et poser ses pieds nus sur les lattes noueuses et froides du plancher. La pensée réconfortante du retour imminent de son père lui insuffla le courage qui lui faisait défaut. D’un bond souple, elle sortit du lit, enfila ses vêtements en frissonnant et quitta la chambre sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller les petits.
Dans la pièce commune, elle constata avec soulagement que la cheminée abritait encore un épais tapis de braises. Quelques rondins suffirent à raviver le feu et bientôt des flammes hautes et dansantes crépitèrent allègrement. Elle pouvait maintenant aller traire la chèvre dont les appels se faisaient de plus en plus insistants.
Saisissant son seau, la jeune fille ouvrit la porte et se figea un instant sur le seuil.
Durant la nuit, le doigt de Dieu s’était posé sur la campagne environnante, la transformant en paysage céleste, immaculé où la seule évocation terrestre s’échappait en volutes bleutées des cheminées du château. Un instant, elle s’émerveilla devant ce cocon de blancheur scintillante qui éblouissait l’œil et le cœur et remplissait l’âme d’une joie sereine. Puis, elle songea à Martin qui n’était toujours pas rentré et sa joie se mua en inquiétude. Elle leva les yeux vers le ciel et plissa le nez de dépit. De gros nuages bas d’un gris crémeux masquaient un soleil timide et laissaient présager de nouvelles chutes de neige.
« Pourvu que père soit de retour avant ce soir », pensa-t-elle.
Elle n’aimait pas le savoir éloigné de la maison pendant trop longtemps. Ses absences lui pesaient d’autant plus qu’elle était seule désormais pour les assumer. Martin, de son côté, ne quittait pas ses enfants de gaieté de cœur, mais il fallait bien s’y résoudre lorsque le chantier se trouvait à plus de vingt kilomètres du village. Avec cinq bouches à nourrir il ne pouvait se permettre de faire le difficile.
Marietta foula la neige encore vierge de toute trace et s’engouffra dans l’étable attenante. Traire la chèvre ne lui prit que quelques minutes. Le lait s’échappait de ses pis gonflés en longs jets mousseux et puissants. La jeune fille gratifia Bichette d’une caresse appuyée à laquelle l’animal répondit par un bêlement de reconnaissance.
Ce rituel incontournable accompli, elle se hâta de regagner l’habitation. Les enfants n’allaient pas tarder à se réveiller et elle devait respecter scrupuleusement l’organisation qu’elle avait mise en place au fil des mois si elle ne voulait pas se trouver débordée. Trop de distractions ou de rêveries et sa journée partait à vau-l’eau.
D’abord, s’occuper d’Adrien. Changer ses langes, faire sa toilette, lui donner le biberon sans négliger pour autant les moments de tendres câlins où se tissaient entre son petit frère et elle des liens privilégiés. Ensuite, préparer le petit déjeuner des plus grands, rentrer suffisamment de bois pour alimenter la cheminée durant la journée, faire les lits et laver les langes dont Adrien faisait une consommation excessive. Et pour clôturer la matinée, préparer le repas.
L’après-midi, elle mettait à profit l’accalmie de la sieste du bébé pour se consacrer à la couture ou au repassage. Entre les tâches quotidiennes et celles, récurrentes, qui revenaient immuablement une fois par semaine, comme la lessive et la cuisson du pain, la liste était si longue que Marietta en avait le vertige.
Elle adorait ses frères et sœurs et n’aurait jamais confié à quiconque la charge de s’en occuper. Pourtant, quand le découragement la gagnait, elle songeait avec une tristesse nostalgique aux jours heureux où sa mère était encore de ce monde et régentait la maison avec douceur et détermination. Elle revoyait encore son sourire, la façon dont elle plissait les sourcils pour rappeler à l’ordre le bouillonnant Martial ou l’intrépide Émilie. Et il lui suffisait de fermer les yeux pour ressentir la fraîcheur apaisante de la main maternelle que Mélanie posait sur leur front quand l’un d’eux était malade.
L’évocation de ces souvenirs lui faisait alors monter les larmes aux yeux, et la jeune fille s’empressait de reprendre son travail pour ne pas se laisser aspirer par le vide insondable que la disparition de sa mère avait creusé dans son cœur. Les premiers temps elle en ressentait même une douleur physique qui lui broyait la poitrine et lui coupait le souffle.
Un an, un an déjà, que Mélanie, épuisée par une grossesse difficile et une vie trop rude à laquelle elle n’était pas préparée, s’était éteinte doucement, discrètement, comme elle avait vécu. Terriblement affaiblie par la naissance d’Adrien, elle avait succombé en quelques jours à la fièvre typhoïde.
– Courage, avait murmuré le docteur Garnier en posant une main compatissante sur l’épaule de Martin. Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir… Hélas, c’est Dieu qui décide !
Et Dieu avait décidé de rappeler Mélanie à Lui.
Du courage, il en avait fallu à l’adolescente de quinze ans à peine pour se substituer à cette mère partie trop tôt et qui laissait derrière elle un mari complètement désemparé et cinq enfants. Anéantis par le choc de ce deuil brutal et douloureux, tous se tournèrent vers elle. Première levée et dernière couchée, Marietta assumait sans se plaindre toutes les corvées ménagères et la charge de ses quatre frères et sœurs. Bien que lourde à porter cette responsabilité s’avérait cependant salvatrice car le surcroît de travail qu’elle occasionnait laissait peu de place à l’expression de sa propre souffrance. Et si la douleur était toujours latente, elle s’était, au fil des mois, amoindrie.
De retour dans la salle commune, la jeune fille se hâta de faire bouillir le lait.
Adeline, la cadette, âgée de dix ans, ne tarda pas à la rejoindre. Elle tenait dans ses bras un Adrien grognon et impatient qui jetait un regard avide sur le biberon que Marietta refroidissait sous un jet d’eau fraîche. La fillette entonna une berceuse pour détourner l’attention du bambin et s’installa dans la chaleur bienfaisante du cantou où le feu ronronnait doucement.
– Je peux lui donner son lait si tu veux, proposa-t-elle avec une lueur d’espoir dans les yeux.
Marietta acquiesça avec un sourire. Elle savait combien sa jeune sœur adorait la seconder dans les soins du bébé, et la fillette s’en acquittait avec sérieux et application. Elle vérifia une dernière fois la température du lait sur le dos de sa main puis lui tendit le biberon.
– Fais attention qu’il ne boive pas trop vite. Tu sais comme il est glouton…
Comme pour lui donner raison, Adrien se mit aussitôt à tirer vigoureusement sur la tétine, ses petites mains agrippées autour du flacon de verre dans la crainte qu’on le lui retire.
Les deux sœurs échangèrent un sourire complice.
De l’étage leur parvenaient des bruits sourds, signe que Martial et Émilie étaient réveillés. Bientôt ils dévaleraient l’escalier, se poussant l’un l’autre comme à leur habitude, au risque de se rompre le cou.
Marietta déposa rapidement sur la table les bols, le lait, le pain et la confiture de mirabelles qu’elle était très fière d’avoir confectionnée elle-même durant l’été. Les enfants en raffolaient et les voir se lécher les doigts, quand ils avaient englouti leur tartine, était pour elle un moment de pur bonheur.
Émilie déboula dans ses jupes avec sa vivacité coutumière, talonnée par Martial un peu frustré de s’être laissé distancer par une gamine de quatre ans. Soucieuse de ne pas attiser leur jalousie réciproque, Marietta embrassa avec la même chaleureuse affection les joues roses qu’ils lui tendaient.
Le petit déjeuner se passa sans encombre. Adrien, repu, gazouillait gentiment sur les genoux d’Adeline, tandis que Martial et Émilie, excités par la perspective d’une bataille de boules de neige, retrouvaient une complicité toute fraternelle.
Dehors, le soleil se faisait plus présent, trouant le ciel de larges plages d’un bleu lumineux. Les gros nuages s’effilochaient sous l’effet de ses rayons et la menace de nouvelles chutes de neige s’éloignait avec eux. Marietta en conçut un regain d’énergie et, après avoir baigné et changé Adrien, elle le confia à la garde d’Adeline et s’attela au ménage. Elle voulait que la maison soit propre pour le retour de leur père.
L’après-midi les trouva à nouveau réunis dans la cuisine. Adrien dormait à l’étage. Martial et Émilie, les joues bleuies de froid, réchauffaient leurs doigts gourds devant la cheminée. Ils s’en étaient donné à cœur joie et un bonhomme de neige trônait fièrement en plein milieu de la cour. Leurs prunelles pétillaient encore d’excitation tandis qu’ils commentaient leurs exploits respectifs.
– Demain, j’irai faire de la luge, affirma Martial en se frottant les mains.
– Moi aussi, renchérit Émilie qui ne voulait pas être en reste.
Son frère lui jeta un regard méprisant.
– Pas question, tu es trop petite et c’est dangereux !
– C’est pas vrai, ze suis pas petite, s’indigna la fillette en tapant du pied.
Marietta s’apprêtait à calmer les esprits quand la porte s’ouvrit violemment sous la poigne vigoureuse de Martin Fontanier et une bouffée d’air glacial s’engouffra avec lui dans la pièce. L’homme s’ébroua, racla ses grosses chaussures pour en éliminer les traces de neige et de boue et retira son chapeau.
Le visage apparut, rougi par le froid avec de grands yeux sombres sous des sourcils épais qui durcissaient un peu les traits sans pour cela en atténuer la beauté. Il se dégageait de sa haute silhouette, dont la taille atteignait six pieds deux pouces, une impression de force et de puissance qui aurait pu en intimider plus d’un. Pourtant, dans le regard qu’il jeta sur ses enfants, on pouvait lire une infinie tendresse et de sa stature imposante émanait une profonde bonté.
– Papa ! s’écria Émilie en se jetant à son cou.
La fillette, charmeuse, s’agrippait aux épaules de son père comme un petit chat sauvage, embrassait ses joues fraîches et râpeuses. Subrepticement, elle glissa à son oreille :
– Tu m’as manqué, tu sais.
Moitié riant, moitié grondant, Martin se libéra des petites mains qui enserraient sa nuque.
– Laisse-moi respirer, petiote. Tu m’étouffes !
Prenant sa fille dans ses bras, il déposa un baiser sonore sur sa joue rose et rebondie et se laissa lourdement tomber sur une chaise. Il paraissait fatigué.
– Ouf ! Ça fait du bien de se retrouver chez soi, lança-t-il avec un soupir de soulagement.
Puis, sa bouche se fendit d’un large sourire.
Comme s’ils n’attendaient que ce signal, les enfants vinrent, l’un après l’autre, se serrer contre lui. Émilie se jucha d’emblée sur ses genoux et lança un regard de défi à son frère. Le garçonnet haussa les épaules pour montrer que l’attitude possessive de sa cadette ne l’impressionnait pas. À sept ans, il avait passé l’âge de ces démonstrations d’affection puériles. Néanmoins, il se plia de bonne grâce à la caresse de la main paternelle dans ses cheveux ébouriffés.
Martin, à qui la tentative d’intimidation de la fillette n’avait pas échappé, adressa un clin d’œil complice à son fils.
– Alors, mon grand, as-tu bien veillé sur tes sœurs pendant mon absence ?
Martial se rengorgea et hocha la tête avec gravité.
– Bien sûr, papa, comme tu me l’avais demandé.
– Il n’a pas eu grand-chose à faire, intervint Adeline en venant à son tour embrasser son père. Marie et moi, on s’occupe de tout.
Le garçon haussa à nouveau les épaules face à la mauvaise foi typiquement féminine dont ses sœurs l’accablaient. Martin dissimula un sourire derrière sa moustache et lança un regard interrogateur à sa fille aînée.
– La semaine s’est bien passée ?
Marietta acquiesça.
L’éducation des enfants ne lui posait pas trop de problèmes. Les petits l’adoraient et, dans la mesure du possible, cherchaient à lui faciliter la tâche. Adeline se montrait même d’une aide précieuse.
Pour l’heure, la santé de son père l’inquiétait davantage. Elle nota d’un regard les larges cernes, les yeux striés de fines veinules, les joues grises sous une barbe de trois jours. Il travaillait trop. Sans transition, il était passé d’une prostration alarmante à une activité effrénée, presque excessive.
La jeune fille gardait encore en mémoire les jours douloureux qui avaient suivi la disparition de Mélanie. Martin s’était alors écroulé, comme frappé par la foudre. Le regard éteint, réfugié dans un mutisme décourageant toute tentative d’approche, il s’isolait de longues heures dans son atelier sans qu’aucun son ne trahisse une quelconque activité. Il resta ainsi plusieurs jours, abattu, anéanti, absorbant comme un automate la nourriture qu’on lui présentait. C’est à peine s’il s’apercevait de la présence de ses enfants qui, pourtant, en ces heures tragiques avaient plus que jamais besoin de lui.
Marietta ne le reconnaissait plus. Il s’absentait de plus en plus souvent, négligeait ses chantiers et la jeune fille le soupçonnait de passer de longues heures à l’auberge du village. Elle s’en apercevait à la façon dont il fuyait son regard lorsqu’il s’asseyait, honteux, à la table familiale.
Un soir, alors qu’elle venait de coucher les enfants à l’étage, elle entendit un bruit de chaise renversée. Quand elle sortit de la chambre, elle le trouva gisant au pied de l’escalier. Malgré ses efforts, elle ne parvint pas à le relever et se résolut à glisser simplement un coussin sous sa tête. Son haleine, fortement avinée, ne laissait aucun doute sur son état.
Cette nuit-là, l’adolescente eut du mal à trouver le sommeil.
Des flashs d’un bonheur révolu éclataient dans sa tête, réveillant la douleur sourde de l’absence. Elle pleura longtemps sur la perte de cette mère qu’elle adorait, sur la démission de son père dont ce deuil révélait les failles, et sur la fin de cette enfance choyée que Mélanie avait irrémédiablement emportée avec elle.
Au matin, lorsqu’elle descendit, Martin était déjà levé. De l’atelier, lui parvenait le crissement caractéristique de la scie. Dieu merci, il était enfin sorti de cette apathie dans laquelle il s’enlisait depuis plus d’un mois. Marietta s’en réjouit tout en appréhendant l’instant où ils se retrouveraient face à face.
Le long regard de souffrance qu’il lui lança à son retour la bouleversa jusqu’au tréfonds de l’âme. Toujours muré dans son silence, ses yeux imploraient son pardon.
Ils n’évoquèrent, ni l’un ni l’autre, l’incident de la veille mais, à partir de ce jour, Martin évita l’auberge Brémont et se jeta à corps perdu dans le travail. Visiblement, il ne ménageait pas ses efforts pour effacer de la mémoire de sa fille sa conduite peu glorieuse. Poussé par un sentiment de culpabilité bien compréhensible, il en faisait trop et Marietta craignait, à présent, pour sa santé.
Elle posa sur lui un regard maternel. Il avait encore maigri. La fatigue creusait ses traits et marquait sa bouche de deux rides profondes. Pourtant, une lueur fugitive, une petite flamme encore indécelable quelques jours auparavant, brillait imperceptiblement au fond de ses prunelles, comme si la vie revenait doucement dans son âme meurtrie.
Loin de se douter de l’examen détaillé auquel sa fille le soumettait, Martin extirpait de sa musette au ventre rond un jeune lièvre récemment pris au collet.
– Tiens, dit-il en le lui tendant. Voilà de quoi nous préparer un bon civet et te redonner quelques couleurs. Je te trouve bien pâlotte, ma fille !
Puis, il plongea la main dans sa poche et en ressortit cinq pièces de bronze et trois pièces d’argent qui tintèrent joyeusement quand il les déposa sur la table.
– Le père Leroux m’a enfin payé l’arriéré et m’a parlé d’un nouveau chantier, expliqua-t-il. Si tout marche comme prévu, j’ai du travail assuré jusqu’à l’été. J’ai aussi rencontré madame Bellot. Tu te souviens d’elle, Marie ?
Sans attendre la réponse, il enchaîna :
– Une bien brave femme, cette mercière ! Elle m’a dit qu’elle avait besoin de quelqu’un de confiance pour l’aider à terminer à temps une grosse commande et elle a pensé à toi. Si tu es d’accord, naturellement ! Elle te paierait dix à quinze sous par pièce.
Comme Marietta restait silencieuse, Martin s’étonna :
– Je pensais que cette nouvelle te ferait plaisir. Qu’est-ce qui te tracasse, petite ? Tu as peur de n’avoir pas assez de temps ? Adeline est grande maintenant. Elle peut t’aider à la maison et s’occuper des petits, n’est-ce pas Ady ?
– Oh, sûr, papa ! confirma la fillette dont les joues se coloraient de fierté.
Marietta secoua la tête.
– Non, père, ce n’est pas cela. Même s’il est vrai que je n’ai pas beaucoup de temps malgré l’aide d’Adeline… Je me demandais seulement pourquoi cette dame que je ne connais pas a pensé à moi. Je ne l’ai vue que deux fois avec maman. Je devais avoir onze ou douze ans à l’époque. Alors, je suis un peu surprise qu’elle se souvienne de moi…
Martin toussota pour s’éclaircir la gorge, prit sa fille par la main et, lui désignant la chaise libre à côté de lui, reprit :
– Vois-tu, petite, il n’y a aucun mystère là-dessous. J’ai rencontré madame Bellot il y a trois mois environ. Elle voulait refaire la porte de sa cuisine et aménager une cabine d’essayage pour ses clientes. Alors, on s’est mis d’accord pour les travaux. Quand tout a été fini, elle était tellement contente du résultat qu’elle m’a offert un café, et nous avons bavardé un peu. Elle est veuve, elle aussi, tu sais ! Nous avons parlé de ta pauvre maman, et là, elle m’a dit qu’elle regrettait bien que Mélanie ne soit plus là, car elle avait du mal parfois à finir à temps certaines commandes délicates. Tu comprends, son employée se fait vieille et elle n’y voit plus assez pour les broderies fines.
Martin reprit sa respiration, comme si ce long récit l’avait épuisé, tapota la main de sa fille, et avec un sourire conclut :
– Alors, je lui ai parlé de toi. Je lui ai dit que ta mère t’avait appris à coudre et à broder et que tu tenais d’elle tes doigts de fée… Bref, aujourd’hui, quand je suis passé devant sa porte, elle est sortie me dire qu’elle aurait sûrement besoin de toi très bientôt. Et voilà, c’est comme je te le dis !
Il y avait longtemps que son père ne s’était montré aussi volubile. Depuis un an, il était plutôt avare de mots, ne communiquant avec ses enfants que par monosyllabes. Seule Émilie, avec ses cajoleries, arrivait à lui faire abandonner pendant quelque temps son air taciturne. Mais, cela ne durait guère. Aujourd’hui, sa longue tirade et le message qu’elle contenait avaient rendu sa fille muette d’étonnement.
– Alors, te voilà changée en statue, petite ! En tout cas, réfléchis, car madame Bellot va sûrement venir te faire sa proposition dans la semaine.
– C’est tout réfléchi, s’écria Marietta retrouvant brusquement sa voix. C’est oui, naturellement ! Je suis si…
Un long cri strident empêcha l’adolescente d’exprimer son enthousiasme. Adrien, que tous semblaient avoir oublié dans l’euphorie du retour de leur père, se rappelait à eux en hurlant très fort, comme à son habitude.
– Il a le réveil difficile, constata Martin avec philosophie. Va donc le chercher, Marie, que je lui apprenne les bonnes manières.
Marietta revint avec le bébé dans ses bras.
Celui-ci, parfaitement calme à présent, contemplait de ses grands yeux azur la famille rassemblée. Son regard allait de l’un à l’autre avec un sourire satisfait. Comme un jeune roi despotique, il prenait possession de son petit monde. Il est vrai que tous étaient sous le charme du bambin. Même Martial, qui à sa naissance l’avait rejeté, le rendant responsable de la mort de sa mère, avait fini par succomber et jouait avec lui quand ses sœurs ne pouvaient s’en occuper. Habitué à retenir l’attention, l’enfant ne supportait pas la solitude et poussait des hurlements dès qu’il se retrouvait seul. Mais la facilité déconcertante avec laquelle il passait des cris aux rires dénotait d’un heureux caractère, et tous lui pardonnaient volontiers ce petit travers.
Martin prit son fils dans ses bras et le fit sauter très haut au-dessus de sa tête. L’enfant se mit à rire aux éclats, ravi de cette démonstration paternelle que la rareté rendait plus précieuse encore.
Marietta observait la scène, attendrie par le tableau étrange que formaient l’homme et le bébé. L’un, grand, puissant, avec de larges épaules, le teint hâlé et buriné par le travail au grand air, la moustache brune et fournie surmontant une bouche volontaire qui retrouvait aujourd’hui le sourire d’autrefois. L’autre, fragile et rond, la peau rose et laiteuse, avec de grands yeux clairs rieurs ouverts avec avidité sur le monde extérieur. Si différents l’un de l’autre et pourtant si proches à cet instant.
La jeune fille ne savait pas encore à quoi, ou à qui, attribuer cette renaissance qu’elle sentait poindre dans l’attitude de son père, mais son premier réflexe fut d’en remercier le ciel à qui elle adressa une prière muette.
À cet instant, son regard croisa celui de Martin.
« Ne t’inquiète pas, petite, ça va aller. J’ai repris les choses en main », semblaient lui dire ses yeux en s’attardant dans les siens.
La jeune fille avait perçu le message. Le cœur soudain allégé, elle lui adressa un sourire confiant. Il rompit le contact le premier, eut un frisson des épaules comme s’il voulait se défaire d’une émotion trop forte.
– C’est bien beau tout ça, mais j’ai du travail, moi ! s’écria-t-il en déposant l’enfant sur les genoux d’Adeline. Faut que je décharge la charrette avant la nuit. Le père Leroux m’a donné des chutes de bois. Préviens-moi, petite, quand la soupe sera prête. Je me sens un appétit d’ogre aujourd’hui.
En deux enjambées il atteignit la porte et la referma bruyamment derrière lui.
Ignorant les récriminations de Martial et Émilie qui se disputaient les faveurs d’Adrien, Marietta se mit aussitôt à préparer le repas. Et, tandis que le civet mijotait dans la cheminée, exhalant un agréable parfum d’épices, elle songeait avec un enthousiasme teinté d’appréhension à la nouvelle vie qui s’ouvrait devant elle. Cumuler la charge de la maison et un travail à l’extérieur n’allait pas être de tout repos, mais elle y arriverait.
La perspective d’évasion était trop tentante pour qu’elle y renonce.
Madeleine Bellot était une petite femme ronde, aux cheveux mordorés et au sourire espiègle. Son visage poupin, au teint délicatement rosé, abritait des yeux noisette où se lisaient vivacité d’esprit et soif de vivre. Ce que confirmait sa bouche gourmande dont les lèvres s’activaient sans répit, toujours prêtes à relater quelques potins croustillants. Elle respirait la bonne humeur, et malgré sa petite taille, passait pour une jolie femme. C’est ainsi que Marietta la découvrit lors de sa première visite.
Elle arriva un matin, vêtue d’une robe mauve de demi-deuil, d’une toque de velours noir juchée sur ses cheveux blonds relevés en chignon, et d’une cape de satin brodée de fils d’argent. D’emblée, elle embrassa la jeune fille sur les deux joues, fit un câlin au petit Adrien et expliqua en trois phrases rapides ce qu’elle attendait d’elle. Après quoi, elle lui donna rendez-vous pour le jour même et s’éclipsa aussi rapidement qu’elle était apparue, laissant derrière elle un léger parfum de jasmin.
Depuis, Marietta se rendait quatre après-midi par semaine à l’atelier de la mercière.
Sitôt le repas terminé, elle confiait les enfants à la garde d’Adeline et parcourait d’un pas pressé les trois kilomètres qui la séparaient du village. Pour cela, elle devait traverser le bois de la Roche aux fées et passer le petit pont qui enjambait la Cèze, minuscule ruisseau qui, lors de violents orages, pouvait se transformer en torrent furieux. Puis, elle longeait pendant quelques minutes les murs d’enceinte du château de Sordes et coupait ensuite à travers champs jusqu’aux premières habitations.
De jour, elle trouvait plutôt agréable et tonifiante cette promenade à travers la campagne. Mais, le soir, lorsqu’elle revenait à la nuit tombée, elle ne pouvait s’empêcher de penser aux histoires de lutins et autres farfadets que les vieilles se plaisent à raconter les soirs de veillée et, malgré elle, accélérait le pas. Le moindre craquement la faisait sursauter. Le hululement de la chouette la terrifiait. Alors, elle terminait le trajet en courant et se jetait à bout de souffle sur le lourd battant de chêne qu’elle poussait avec soulagement. Là, elle retrouvait la lumière et la chaleur du foyer et riait, elle-même, de sa couardise.
Malgré ces petites frayeurs nocturnes, la jeune fille était ravie de son emploi chez madame Bellot. Elle appréciait la pétulance et la verve de la couturière qui n’était jamais à court d’anecdotes sur les gens du village et des alentours. Elle découvrait un monde nouveau, fait de commérages et de sous-entendus. La frivolité des propos tenus dans le salon d’essayage était pour elle une bouffée d’air frais. Elle échappait pour quelques heures aux trop lourdes responsabilités qui l’accablaient depuis le départ de Mélanie et retrouvait, dans ce milieu strictement féminin, une insouciance propre aux adolescents de son âge.
Même Ginette, la vieille ouvrière, au caractère plutôt bougon, l’avait prise sous son aile et lui prodiguait conseils et recommandations. Elle avait pour la jeune fille des attentions de mère et Marietta s’épanouissait auprès de ces deux femmes, parmi les tissus soyeux et les colifichets.
C’est donc avec un plaisir croissant qu’elle se rendait à la boutique, servant à la fois de mercerie et d’atelier de couture. Sur le chemin, elle rencontrait des métayers sarclant ou labourant leur champ et aussi des villageois sortis sur le pas de leur porte. Elle apprit à les connaître et les saluait tous, sans distinction, d’un sourire ou d’un signe de la main.
Tout cela était nouveau pour elle. Jusqu’à présent, sa vie s’était déroulée à l’écart du village. Sa mère, issue d’une famille bourgeoise, avait gardé de ses origines une certaine distinction et une façon de s’exprimer en excellent français qui contrastait avec le patois employé par la plupart des villageois. Ce n’était pas par mépris qu’elle ne s’était pas mêlée aux habitants du bourg, mais la présence de Martin et des enfants suffisait à son bonheur.
De plus, l’emplacement de leur maison, à l’écart de toute habitation, ne facilitait pas les relations de voisinage. Les rares sorties des enfants se limitaient donc à l’office du dimanche et aux commissions chez la mère Charron, épicière de son état. Marietta n’en avait pas souffert, mais à présent qu’une porte s’était ouverte sur le monde extérieur, elle prenait plaisir à rencontrer de nouveaux visages dont Madeleine, ensuite, lui brossait un portrait plein d’esprit.
Un jour, elle croisa à l’entrée du village un cavalier élégamment vêtu d’une redingote bleue et montant un magnifique alezan. Arrivé à sa hauteur, le cheval fit un écart et Marietta, surprise, poussa un petit cri. Elle ignorait pourquoi mais les chevaux la remplissaient d’appréhension. L’homme porta la main à son chapeau.
– Toutes mes excuses, demoiselle, je ne voulais pas vous effrayer…
Il accompagna ses paroles d’un large sourire mais ses yeux, comme deux fentes noires, jaugeaient la jeune fille avec arrogance. Marietta eut la désagréable impression d’être une jument examinée par un maquignon sur un champ de foire. Le regard de l’inconnu allait de son visage à ses hanches, s’attardait sur ses seins, supputait la finesse de sa taille avec une impudeur provocante. Elle sentit ses joues s’empourprer tandis qu’un frisson de répulsion lui glaçait la nuque. Mal à l’aise, elle balbutia quelques mots inaudibles et remonta la rue principale en pressant le pas. Alors qu’elle franchissait le seuil de la mercerie, elle sentait encore dans son dos la pesanteur de ce regard équivoque.
Madeleine lui apprit qu’elle venait de rencontrer le futur comte de Saint-Leu.
– C’est un sacré coureur de jupons, ajouta la mercière en riant. Pas étonnant qu’il t’ait regardée avec ton joli minois… Allons, bécasse, ne fais pas cette tête ! Tu es en âge de faire tourner la tête aux garçons et, tu verras, ce n’est pas désagréable. Ce serait même le contraire, pas vrai Ginette ?
– Pour sûr, opina l’ouvrière en coupant le fil avec ses dents.
Ce qui eut pour effet de déclencher l’hilarité générale car la chasteté de la vieille demoiselle était de notoriété publique.
– Riez, riez ! N’empêche que, le Gaston, il m’aurait bien mariée si j’avais voulu.
Madeleine ne releva pas l’allusion faite au seul prétendant qui avait osé lever les yeux sur la prude Ginette. Cela remontait à une bonne trentaine d’années et faisait figure de légende.
– Revenons aux choses sérieuses, déclara-t-elle en reprenant son sérieux. Marietta, as-tu terminé le plastron de madame Courson ?
– Pas tout à fait, il me reste le surfilage et la bordure de la pochette. J’aurai terminé dans une heure.
– Très bien, Ginette pourra le faire à ta place. Viens par ici, j’ai quelque chose à te montrer.
– Ben, voyons, protesta l’ouvrière. Faut pas vous gêner. Me voilà redevenue petite main, maintenant ?
Madeleine tapota affectueusement l’épaule de son employée qui, au fil des années, était devenue son amie la plus dévouée.
– Allons, Ginou, ne fais pas ta mauvaise tête ! Tu sais bien que tes yeux ne supportent plus un travail trop minutieux et celui que je vais confier à la petite demande une attention très soutenue et des prunelles toutes neuves…
– Ouais, et des doigts jeunes et souples… Pourquoi tu ne le dis pas ? Je sais bien que je vaux plus grand-chose, va !
– Ne dites pas ça, madame Ginette, s’écria Marietta en prenant la main de la vieille couturière dans les siennes. Vous m’avez appris beaucoup de choses depuis que je suis là, et je ne suis pas près de vous égaler. D’ailleurs, personne ne réussit les boutonnières comme vous, pas même Madeleine, ajouta-t-elle, en coulant un œil dans sa direction.
– Ça, c’est bien vrai, ricana l’ouvrière. Allez, donne-moi ton plastron, petite, que je te le termine.
Elle tendit une main noueuse, déformée par les rhumatismes, et se mit dignement à surfiler le vêtement avec une dextérité qui dénotait la force de l’habitude. Tandis qu’elle tirait l’aiguille, son visage penché sur l’ouvrage ne portait plus trace de contrariété, mais plutôt d’une certaine satisfaction. Comme tous les gens dont les capacités déclinent elle avait besoin, de temps en temps, de la reconnaissance des plus jeunes pour pouvoir continuer.
Depuis trois mois que Marietta était là et que Madeleine, encouragée par ses excellents résultats, lui confiait de plus en plus de tâches délicates, c’était presque devenu un jeu entre toutes les trois. L’aînée rechignait, bougonnait, puis s’inclinait de bonne grâce devant la cadette qui prenait sa place.
– C’est la vie, marmonna-t-elle. Place aux jeunes ! Moi, j’ai fait mon temps.
– Alors, tu as bien compris ? répéta Madeleine en désignant les motifs complexes où se mariaient broderies et jours. Celui-ci, le plus grand, c’est pour le centre, celui-là, pour les quatre coins. Le dernier, tu le reproduis tous les dix centimètres, uniquement sur la grande largeur. Surtout, applique-toi ! J’ai l’impression que madame la comtesse envisage de nous confier un ouvrage plus important. À condition, bien sûr, que celui-ci soit réussi. Ah, j’oubliais ! Il faut que tout soit terminé pour le 16.
– Le 16, protesta Marietta, mais cela me laisse à peine trois semaines. Comment voulez-vous que je fasse un travail soigné en si peu de temps ?
– Tu y arriveras, j’en suis sûre. J’ai confiance en toi.
Puis, baissant la voix, elle prit un air de conspirateur et ajouta :
– Es-tu capable de garder un secret ? Approche ! Je ne voudrais pas que Ginette entende. Elle est gentille, mais elle jacasse comme une pie, et ce soir tout le village serait au courant. Voilà, mademoiselle Charlotte a fait la connaissance à Paris d’un séduisant baron italien. Di Corso, je crois qu’il s’appelle… Enfin, peu importe. L’important, c’est que ce monsieur est tombé amoureux fou de notre jeune demoiselle et qu’il vient officiellement demander sa main au comte, le 18 de ce mois. Naturellement, madame la comtesse tient à impressionner le prétendant de sa fille en lui servant le thé sur une nappe brodée aux armoiries des Saint-Leu. Le jeune homme est fort riche, et cette union vient à point nommé pour renflouer les caisses du château qui, dit-on, ne sont pas florissantes. Inutile de te dire que, si cela se concrétise, nous en serons les premières informées car la comtesse nous confiera sûrement tout le linge du jeune couple à broder. Voilà pourquoi ton ouvrage doit être parfait, si nous voulons bénéficier, nous aussi, de cet heureux évènement.
– Je ferai de mon mieux, Madeleine. Mais, si vous le permettez, j’emporterai le travail à la maison. Je pourrai l’avancer le soir, quand les enfants seront couchés. Cela me laissera plus de temps.
– Fais comme bon te semble. L’essentiel est que ce soit terminé pour le 16. Je me suis engagée à le livrer le 17 au soir, lavé, amidonné et repassé.
La clochette de la porte d’entrée tinta joyeusement, évitant à Madeleine de justifier ces messes basses auprès d’une Ginette perplexe et courroucée d’être ainsi tenue à l’écart et qui jetait des regards furibonds dans leur direction.
– Y a quelqu’un ? demanda la voix rocailleuse d’Alice Trillou, la servante et dame de compagnie de l’abbé Pourcel.
– Voilà, je viens, cria Madeleine en se redressant. Allez, petite, au travail ! Montre à la comtesse que les brodeuses de Sordes valent bien celles de Paris… Bonjour Alice, ajouta-t-elle en poussant la porte de communication. Qu’y a-t-il pour votre service ?
– Figurez-vous que ce benêt de Francis a fait un accroc à la plus belle chasuble de monsieur le curé et je me demandais si vous aviez du fil de la même couleur pour la reprise. Je lui avais bien dit de faire attention, mais que voulez-vous… Quel petit garnement !
Les voix des deux femmes parvenaient étouffées et il était difficile à Marietta de suivre leur conversation. Elle n’y songeait d’ailleurs pas, trop préoccupée par sa nouvelle tâche. C’était la première fois que la couturière lui confiait un ouvrage de cette importance, et qui plus est, pour les gens du château. Fierté et appréhension de ne pas être à la hauteur de cette responsabilité l’assaillaient.
Elle prit une profonde inspiration et déplia avec une extrême délicatesse la fine pièce de batiste dont elle devait faire une nappe digne de recevoir les plus beaux services de porcelaine. Elle étudia avec soin l’emplacement des motifs, mesura, prit des notes, fit un premier patron, puis un deuxième, ne laissant aucune place à l’erreur. Prise par les détails techniques, sa peur de l’échec s’estompa et elle se lança avec exaltation dans la réalisation de l’ouvrage.
Tous les après-midi elle courait à l’atelier où elle tirait l’aiguille durant cinq heures sans prendre le temps de s’accorder une pause. Concentrée sur son travail, elle n’adressait la parole à Ginette que pour des raisons strictement professionnelles. Celle-ci s’inquiétait, regrettant le temps, pas si lointain pourtant, où les conversations allaient bon train au rythme du cliquetis des ciseaux.
– La petite en fait trop, confiait-elle à Madeleine, quand elles se retrouvaient seules. Elle va nous tomber malade et on sera bien avancées. D’ailleurs, je suis sûre qu’elle a la fièvre. Ses yeux brillent comme deux feux follets. Tu n’as pas remarqué ?
Effectivement, Marietta avait la fièvre. Mais ce n’était pas celle dont parlait la vieille ouvrière. Elle découvrait la griserie de donner naissance à une véritable œuvre d’art. Chaque point ajouté à l’ouvrage était une pierre de plus à son édification. Comme l’artiste devant sa toile, elle brûlait du feu sacré et ne trouverait le repos qu’en mettant la touche finale à sa création.
Sitôt rentrée, elle préparait rapidement le souper, mangeait sur le pouce et pressait les enfants de se mettre au lit. Souvent, elle écourtait la lecture de l’histoire pour se retrouver plus vite près du cantou où son père fumait une pipe en lisant l’almanach. Là, elle sortait délicatement de son panier d’osier son tambour, ses fils, ses aiguilles et s’absorbait de nouveau dans son ouvrage.
De temps en temps, Martin relevait la tête, tirait sur sa pipe et observait sa fille à travers les volutes de fumée. Elle brodait avec application, la tête légèrement penchée sur le côté pour mieux capter la lumière. Parfois, elle tenait le tissu au bout de ses bras tendus et plissait des yeux pour mieux juger de l’effet produit. Alors, la satisfaction ou l’inquiétude se lisait sur son visage et elle reprenait sa tâche avec la même application. La lueur dispensée par la bougie était à peine suffisante et ses yeux fatigués devenaient douloureux, mais Marietta s’en moquait. Chaque soir, le même rituel recommençait.
Un jour, Martin rentra avec un paquet soigneusement enveloppé de papier journal et le posa délicatement sur la table. Il arborait une mine de conspirateur et un sourire mystérieux comme chaque fois qu’il réservait une surprise aux enfants. Comme un seul homme, ceux-ci s’étaient regroupés autour de lui et attendaient avec impatience qu’il veuille bien livrer son secret.
– Qu’est-ce que c’est, papa ? demanda Martial.
– Est-ce que ça se mange ? renchérit Émilie dont la gourmandise était devenue un sujet de plaisanterie.
– Pas du tout, répondit Martin en faisant les gros yeux à Adrien.
Celui-ci, juché sur la pointe des pieds, essayait vainement d’atteindre ce drôle de paquet qui excitait sa convoitise. Il marchait depuis deux mois à peine, et son équilibre était encore précaire, mais sa curiosité insatiable le poussait à commettre les pires imprudences. Adeline l’avait surpris, le matin même, tentant d’escalader le buffet, les bras tendus vers le panier d’osier où Marietta rangeait son ouvrage, hors de portée de l’enfant. Du moins, le croyait-elle. C’était mal connaître le petit dernier qu’aucun obstacle ne semblait arrêter dans sa course à la découverte. Pour l’instant, il trépignait, et sa mine renfrognée traduisait mieux que des mots sa frustration devant ses essais infructueux.
Marietta s’essuya les mains à son tablier et s’approcha à son tour, jetant un regard interrogateur à son père.
– Bonsoir papa, lança-t-elle en déposant un baiser léger sur sa joue. Ta journée s’est bien passée ?
– On ne peut mieux. Regardez ce que je nous rapporte.
Il déballa prestement le paquet et en sortit une magnifique lampe à pétrole.
– À quoi ça sert ? questionna Émilie, déçue.
– Tu vas voir. Juste une minute. Ne touchez à rien surtout, c’est très fragile.
Il sortit une bouteille de sa besace, dévissa le haut de la lampe d’où s’échappait une longue mèche et entreprit de remplir la panse verte et rebondie de l’appareil. Quand il eut terminé, il refixa le tout, craqua une allumette et l’approcha de l’embout. Une flamme bleue et jaune en jaillit, éclairant toute la pièce. Il la régla à l’aide d’une petite molette et déposa minutieusement par-dessus un long tube en verre.
– Voilà, déclara-t-il avec un sourire satisfait. Qu’en pensez-vous ? C’est mieux que les chandelles, non ? Mais, attention, c’est dangereux. Alors, interdiction aux petits d’y toucher. C’est bien compris ?
Les sourcils froncés, le doigt levé pour bien marquer l’importance de sa recommandation, il attendait la réponse. Elle arriva avec un bel ensemble.
– Compris, papa, déclarèrent en chœur Martial et Émilie à qui cette promesse ne coûtait pas grand-chose, la lampe ne présentant pour eux que peu d’intérêt.
Marietta, elle, avait tout de suite évalué les bienfaits que lui apporterait cet achat. Elle allait pouvoir coudre plus longtemps le soir sans ressentir ces élancements douloureux dans les yeux, et son travail s’en trouverait grandement facilité. Elle embrassa spontanément Martin, consciente que ce cadeau lui était particulièrement destiné.
– Merci, père. C’est une idée merveilleuse que vous avez eue. Je vous en suis très reconnaissante.
– Je suis content que ça te plaise, petite. Ça me portait peine de te voir t’abîmer les yeux à la bougie. Et, t’inquiète pas pour le prix, va ! Le colporteur m’a fait un rabais à cause du pied qui est un peu abîmé.
Galvanisée par la nouvelle acquisition de son père, Marietta travailla d’arrache-pied et, le 14 au soir, mit la touche finale à son ouvrage.
– Voilà, murmura-t-elle pour elle-même en coupant le dernier fil. J’ai terminé.
Martin interrompit sa lecture et leva les yeux sur sa fille.
– Montre-moi !
Sans un mot, Marietta déplia le tissu et le maintint tendu entre ses deux bras levés.
– C’est très beau, petite ! Je n’y connais rien en broderie, mais je peux te dire que c’est du joli travail.
La jeune fille rougit sous le compliment. Elle était satisfaite du résultat, mais en avoir confirmation de la bouche même de son père la remplissait d’aise.
– C’est bien vrai, papa ? Vous ne dites pas ça pour me faire plaisir ?
– Bien sûr que non, nigaude ! Si ta mère était là, elle te dirait la même chose. Et, maintenant, ouste ! Au lit ! Tu as bien mérité un peu de repos, et moi aussi d’ailleurs, ajouta-t-il dans un bâillement.
Cette nuit-là, Marietta dormit comme un loir. Délivrée de la pression qu’elle s’était elle-même imposée, elle récupéra longuement, dans la conscience du devoir accompli. Contrairement à son habitude, elle n’entendit pas son père se lever et partir à l’aube. Ce fut Adrien qui la réveilla quelques heures plus tard en sautant sur son lit. La jeune fille le saisit et ils roulèrent ensemble sur les couvertures dans un grand éclat de rire.
Droite et raide, les mains derrière le dos, dans l’attitude figée d’une écolière devant le maître d’école, Marietta attendait le verdict.
Madeleine et Ginette avaient déployé la nappe sur la grande table et l’examinaient avec la plus grande attention. Leurs regards mobiles et inquisiteurs scrutaient le moindre détail du blason des comtes de Saint-Leu dont les couleurs chatoyantes tranchaient harmonieusement sur la blancheur immaculée du tissu. Les tons chauds de rouge, vert, et or dont Marietta s’était servie semblaient donner vie à la tête d’aigle couronnée d’un fer à cheval qui symbolisait les armoiries du comté. Tout autour, l’alternance de jours finement ciselés évoquait la préciosité d’une dentelle anglaise et rehaussait la délicatesse des broderies. L’ensemble était fin, délicat, et du plus bel effet.
– Je te félicite, s’exclama Madeleine en l’embrassant familièrement sur les deux joues. C’est magnifique ! Tu as réussi au-delà de mes espérances. Si, après ça, madame la comtesse ne nous confie pas le trousseau complet, je me fais nonne.
– On ne t’en demande pas tant, rétorqua Ginette. Ceci dit, Mado a raison, petite ! Tu as fait du beau travail… Vrai, je n’aurais pas fait mieux !
Marietta se détendit. L’anxiété qui l’avait étreinte un moment, lors de l’examen des deux femmes, faisait place à une immense fierté.
« J’ai réussi », pensait-elle. Et la satisfaction qu’elle en éprouvait n’avait d’égal que le travail qu’elle avait fourni. « Merci » fut le seul mot que sa gorge serrée par l’émotion lui permit de prononcer.
Madeleine posa une main amicale sur son épaule et la poussa gentiment vers la porte.
– Maintenant, rentre chez toi, ma belle. Prends un peu de repos, tu l’as bien mérité. Tu as une mine de papier mâché. Moi, je vais amidonner et repasser ton chef-d’œuvre et tu pourras venir le prendre demain pour le remettre en main propre à la comtesse.
– Mais, protesta Marietta qui sentait l’appréhension l’envahir de nouveau, c’est vous qui deviez le lui apporter, non ?
Madeleine eut un large sourire.
– Si fait, ma petite. Mais j’ai changé d’avis. Après tout, c’est toi qui as fait tout le travail et il est normal que ce soit toi qui en recueilles les lauriers. Tu porteras donc la nappe au château, demain après-midi. Ne sois pas en retard, surtout ! Et maintenant, file. Profite un peu du soleil, ça ne te fera pas de mal !
Marietta ne se le fit pas dire deux fois. Mado avait raison, elle avait bien besoin de prendre l’air et de se libérer de la tension dans laquelle elle avait vécu ces dernières semaines.
Elle se sentait brusquement pousser des ailes. Elle franchit la porte, légère, libre et heureuse. Même la perspective de sa rencontre avec la comtesse ne lui semblait plus aussi effrayante et lui procurait un petit frisson d’excitation qui, tout compte fait, n’était pas désagréable.
Le château, comme l’appelaient les gens du pays, était en fait une ancienne commanderie de Templiers, rénovée après la Révolution par le cinquième comte de Saint-Leu. Celui-ci, ayant échappé par miracle à l’acier tranchant de la guillotine, préféra mettre sa famille et ses biens à l’abri des vicissitudes de la capitale.
À la grande bâtisse d’origine, il avait fait adjoindre deux tours imposantes en pierres de taille qui en alourdissaient un peu l’architecture. Malgré cela, la demeure avait fière allure.
Construite à flanc de colline, surplombant le bourg, elle était entourée d’un parc de deux hectares, magnifiquement ombragé d’arbres centenaires. À la lisière ouest du parc, celle qui longeait le sentier que Marietta empruntait tous les jours pour se rendre au village, s’élevait un ravissant petit pavillon de chasse aux fenêtres closes, envahies par la vigne vierge. Une haie de cyprès le dissimulait aux regards des habitants du château. Si bien que, depuis quelques années, nul ne s’aventurait plus dans cet endroit livré aux mauvaises herbes.
Côté est, une splendide allée de magnolias traversait le parc et conduisait le visiteur jusqu’à la cour intérieure pavée qui desservait le bâtiment principal. À gauche, se trouvaient les communs et l’office. À droite, en contournant l’édifice, on découvrait les écuries, fierté du comte qui se targuait de posséder les plus beaux étalons de la région, et même du pays.
Il tirait, d’ailleurs, des revenus substantiels de la vente de quelques poulains au pedigree prometteur. À sa femme, qui lui reprochait de s’abaisser en pratiquant le maquignonnage, il répondait qu’il n’y avait aucun mal à joindre l’utile à l’agréable.
Sur l’arrière, merveilleusement exposé au sud, s’étendait un jardin à la française avec ses massifs de fleurs, son jet d’eau central, et ses allées soigneusement entretenues par deux jardiniers. Un peu plus loin, nichée entre deux érables, une volière abritait une douzaine d’oiseaux d’espèce tropicale, dont les chants ravissaient les oreilles de la comtesse. C’est sur cette harmonie de couleurs et de sons que s’ouvraient, en effet, ses appartements, situés au premier étage.
Le château comptait une trentaine de pièces, dont quinze chambres avec cabinet de toilette et boudoir. Cinq étaient occupées par les membres de la famille, les dix autres destinées aux invités de passage. Au rez-de-chaussée, se trouvaient la salle à manger pouvant accueillir trente convives, la bibliothèque, le bureau du comte, le petit salon bleu et le grand salon rouge aux dimensions si vastes qu’il pouvait, à l’occasion, se transformer en salle de bal. Le second étage était réservé au personnel domestique et à la lingerie.
C’est dans ce décor que s’épanouissait, depuis près de vingt-huit ans maintenant, Marcelline, Geneviève, Thérèse de Saint-Leu, dernière comtesse du nom.
– Vous pouvez disposer, Louise. Je servirai moi-même.
La jeune soubrette déposa le lourd plateau d’argent sur le guéridon du salon, esquissa une révérence et se retira aussi discrètement qu’elle était apparue.
– Un peu de lait, mon père ?
– Juste un soupçon, chère amie. Merci.
L’abbé Pourcel se carra confortablement dans le fauteuil Louis XV et touilla délicatement son thé. La fine cuillère d’argent disparaissait entre ses doigts courts et boudinés. Son ventre proéminent, ses joues pleines, marbrées de fines veinules, son crâne dégarni évoquaient la bonhomie du bon vivant. Pourtant, il ne fallait pas s’y tromper. Débonnaire, il ne l’était qu’en apparence, et beaucoup avaient appris, à leurs dépens, à ne pas s’y fier.
Depuis trente ans qu’il exerçait son sacerdoce à Sordes, il était devenu un familier du château. On l’y recevait trois à quatre fois par mois, soit pour le thé, comme aujourd’hui, soit pour le repas dominical. Le père Pourcel était homme d’Église, non par vocation propre, mais plutôt par tradition familiale. Ce qui pouvait expliquer son manque de magnanimité envers ses semblables.
Depuis plus de quatre siècles, sa famille comptait un vicaire ou un évêque par génération. Malgré ses efforts et son ambition, Grégoire Pourcel n’avait pu accéder au rang de monseigneur, aussi se consolait-il en fréquentant assidûment les Saint-Leu.
Le prestige de la particule rejaillissait sur lui et rehaussait sa position sociale au sein du village. Nul ne songeait, d’ailleurs, à la lui contester. L’abbé était craint et respecté par la majorité de ses ouailles qu’il avait, pour la plupart, mariées ou baptisées. S’il lui arrivait de jeter l’anathème sur l’un d’entre eux, celui-ci devait faire amende honorable, s’il ne voulait pas être mis au ban de la société. Il promettait la damnation à qui s’écartait du droit chemin et ses fidèles, composés de métayers analphabètes et de petits commerçants, tenaient pour sacrées les paroles du représentant de Dieu.
Depuis trois décennies, personne encore n’avait osé s’insurger contre la volonté du prêtre. Hormis le docteur Garnier et le nouvel instituteur, dont les idées politiques frisaient l’anarchie, l’abbé tenait sa paroisse d’une main ferme. Il en tirait une jouissance malsaine et ne ménageait pas ses sermons où les feux de l’enfer planaient sur les âmes simples de Sordes.
Pour l’heure, il savourait à petites gorgées le thé importé de Chine que Marcelline venait de lui servir, tout en prêtant une oreille attentive aux propos un peu décousus qu’elle lui tenait.
– Vous comprenez notre position, monsieur le curé. Nous ne pouvons tolérer qu’un métayer refuse de régler son fermage sous prétexte que la récolte a été mauvaise. S’il avait demandé des délais, nous aurions pu nous montrer conciliants. Mais ce refus catégorique… Non, c’est de la provocation ! Et puis, imaginez ! Si nous cédions, les autres ne manqueraient pas de suivre son exemple. Dix métairies ! Où irions-nous, je vous le demande ?
L’abbé hocha la tête pour montrer qu’il partageait sans conteste l’opinion de son hôtesse. Celle-ci arpentait la pièce, en proie à la plus vive agitation. Sa robe de taffetas bleu nuit, couleur qui seyait à merveille à son teint de lait, virevoltait autour d’elle, dégageant les effluves subtils d’un parfum de prix.
Marcelline de Saint-Leu portait avec élégance ses quarante-six ans. Sa silhouette, bien que légèrement épaissie par trois maternités, était encore svelte et son visage, au teint de lys, gardait un aspect juvénile, soigneusement entretenu par de coûteuses crèmes de beauté qu’elle faisait venir de Paris.
Petite-fille d’un général de la Grande Armée, elle avait épousé, à l’aube de ses dix-huit ans, Anselme de Saint-Leu, de vingt ans son aîné. L’amour n’avait tenu que peu de place dans cette union, du moins en ce qui la concernait. Elle avait l’argent. Il avait le titre. Anselme était sous le charme de cette femme-enfant à qui il passait tous les caprices. Marcelline se délectait de son nouveau statut. On pouvait donc dire que leur mariage était heureux. Chacun apportant à l’autre ce qui lui manquait.
– Voilà donc en deux mots ce que j’attends de vous, mon père, reprit-elle en s’immobilisant. Expliquez à ce monsieur Surat que, s’il ne s’acquitte pas de sa dette, nous serons dans l’obligation de faire intervenir l’huissier. Vous, il vous écoutera peut-être…
Elle s’assit, lissa soigneusement les plis de sa robe, et se penchant vers le prélat, conclut d’une voix douce :
– Vous me connaissez, n’est-ce pas ? Je suis une bonne chrétienne, mais s’il faut en venir à l’expulsion, je n’hésiterai pas. Dites-le-lui. Nous ne pouvons nous permettre un précédent.
– Comptez sur moi, ma chère enfant. Je transmettrai votre message et j’essayerai de lui faire entendre raison.
– Je vous en suis reconnaissante, mon père. Ah, ces métayers me rendront folle ! Anselme est trop bon avec eux, toujours prêt à écouter leurs doléances… Voilà où ça nous mène. Enfin, je vous fais confiance. Réglez cette affaire au mieux. Elle n’a que trop duré et, en ce moment, j’ai d’autres préoccupations…
Elle laissa sa phrase en suspens, piquant la curiosité de l’abbé, toujours en éveil.
– Puis-je, sans être indiscret, vous demander lesquelles ? Si je puis vous être d’un quelconque secours, ce sera avec grand plaisir.
Le ton était affable, presque obséquieux.
– Je n’en doute pas, mon père. Cela concerne Charlotte, mais il est encore trop tôt pour en parler… même à vous, qui êtes mon ami et mon confesseur, ajouta-t-elle avec un charmant sourire, en voyant la déception se peindre sur le visage du prêtre. Mais, rassurez-vous, si les choses se concrétisent comme nous l’espérons, vous en serez le premier informé. Je vous le promets.
– Dans ce cas, ma chère enfant, permettez-moi de me retirer. Je n’ai que trop abusé de votre temps et le devoir m’appelle. Merci pour le thé. Il était délicieux.
L’abbé se leva et s’inclina pour prendre congé.
Marcelline l’arrêta d’un geste, se précipita vers son secrétaire et en retira une enveloppe soigneusement cachetée qu’elle tendit au serviteur de l’Église.
– J’allais oublier… pour vos œuvres, monsieur le curé. Je suis certaine que vous en ferez bon usage.
– Merci infiniment, chère amie. Vraiment, je ne sais que dire… Votre générosité est un exemple pour nous tous. Que Dieu vous bénisse !
Tandis que l’abbé Pourcel se confondait en remerciements, Marietta sonnait à la porte de l’office, sa précieuse livraison sous le bras. Un majordome, en livrée noire à queue de pie, la conduisit dans le hall et la pria de patienter quelques instants.
– Asseyez-vous ici, lui dit-il en désignant un sofa de damas rouge. Je vais prévenir madame la comtesse de votre arrivée.
Intimidée par la dimension imposante de la pièce et le luxe qui l’entourait, la jeune fille osait à peine lever les yeux. Puis, ne se sentant pas observée, elle s’enhardit à regarder autour d’elle. Ce qu’elle découvrit la laissa complètement désorientée.
Sur le mur, une tête de cerf à la ramure impressionnante lui faisait face et la fixait d’un œil dénué d’expression. Un peu plus loin, un sanglier aux crocs menaçants côtoyait un joli chevreuil au pelage mordoré. Sous chaque animal, se trouvait une plaque de bronze mentionnant un nom et une date. « Sans doute les trophées de chasse de monsieur le comte », songea-t-elle avec un frisson de répulsion. Ces têtes privées de vie augmentaient son malaise et elle s’empressa de détourner son regard.
Lorsqu’elle remarqua le grand escalier recouvert d’un tapis rouge et or, qui occupait le fond du hall, elle se félicita d’avoir mis les bottines de sa mère. Bien qu’elle ne portât pas de sabots comme la plupart des villageois, ses grosses chaussures à semelle épaisse eussent été malvenues sur ces tapis mœlleux qui amortissaient le bruit des pas.
Tout, ici, respirait le luxe et l’abondance. Des meubles d’ébène, fraîchement cirés, aux riches tentures de soie, jusqu’à l’imposante armure d’époque médiévale qui trônait au bas de l’escalier, tout rappelait au visiteur qu’il pénétrait dans une demeure aristocratique.
