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Madeleine, une jeune étudiante, est accusée de la disparition d'une Vierge romane dans le village de ses parents.
Une vierge romane est volée dans une église de campagne. Les soupçons se portent immédiatement sur Madeleine, une fille du pays venue faire la fête le temps de quelques jours de vacances avec ses amis étudiants. Ses parents sont furieux, une rumeur se répand dans le village. Pour se disculper, la jeune femme n’a plus qu’à retrouver la Vierge, ce qui l’amènera à travers ses rencontres, à porter un nouveau regard sur les valeurs qui la constituent et le monde qui l’entoure. Pendant ce temps, la Vierge voyage en compagnie de Brigitte…
Quel est le lien entre Madeleine et cette affaire ? Qui a réellement volé la Vierge ? Découvrez-le dans ce roman régional auvergnat plein d'humour et de tendresse.
EXTRAIT
Envolée, volée, que m’arrive-t-il ? Que m’est-il arrivé ?
J’ai senti la chaleur de son corps, tout est allé si vite : des mains qui me soutenaient, des voix qui chuchotaient « Attention ! Attention ! Vite ! Doucement ! » Et me voilà couchée dans le coffre d’une voiture, roulée dans une couverture, protégée des coups par des lainages et des mousses, bercée, bien calée dans l’obscurité. Oh, Seigneur, je sens que je m’en vais ! Où m’emmènent-ils ? Que vais-je devenir ? Que vais-je découvrir ? Je ne connais que leur cœur, je ne connais que l’église et les sous-bois. Que veulent-ils de moi ? Qu’attendent-ils ? J’ai peur. Je suis heureuse.
Je me sauve. Je voulais les sauver et c’est moi qui me sauve ! Je suis sauvée ! Quels sont ceux qui sont venus me délivrer ? Qu’est-ce que je représente pour eux ?
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Au-delà de l’intrigue, Odile Robert nous décrit avec beaucoup de pertinence et d’humanité l’ambiance qui régnait dans les villages des Combrailles dans les années 70. -
Francis Campos, luciensouny.fr
À PROPOS DE L'AUTEUR
Après des études de mathématiques,
Odile Robert s’est aperçue qu’aucun être humain ne pouvait s’approcher par une équation. À une croisée de chemins, elle a pris des traverses inconnues et s’est engagée sur les sentiers du théâtre. Elle a participé au développement culturel des années 1970, à l’élan théâtral des années 1980, puis à l’élargissement des publics au sein de structures institutionnelles : Théâtre du Pélican de Clermont-Ferrand, Théâtre National de Marseille « La Criée », Scène Conventionnée de Draguignan, Direction de la Culture de la Ville de Clermont-Ferrand. Dans cette dernière fonction, elle a construit deux programmations – Les Escales Clermontoises et Les Contre-Plongées de l’été – qui font toujours référence aujourd’hui. De nombreux écrits, aboutis ou pas, ont accompagné ses déménagements, et ont jalonné son parcours professionnel. Elle aime les récits et elle essaie de transmettre le plaisir de l’histoire qui interpelle, du drame qui se joue dans son esprit, des mots qui s’agencent comme les pierres d’un château en construction, du livre dans les mains. Après avoir partagé ce bonheur avec ses filles, elle poursuit avec ses petits-enfants mais aussi un groupe de personnes âgées en résidence, qu’elle anime avec passion. Elle signe ici son premier roman. Elle vit entre Clermont-Ferrand et un village dans les Combrailles, avec ses abeilles et deux chevaux de trait, deux belles comtoises à la crinière blanche, affectueuses et enjouées.
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Seitenzahl: 277
Veröffentlichungsjahr: 2018
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C’est à Champagnat, dans la Creuse, le 7 mars 2018 !
Encore une Vierge en goguette ! Dans l’oratoire vide, on a retrouvé une lettre.
… J’ai ressenti le besoin de me retirer un temps pour méditer sur l’état féminin sacré dans le monde […] Moi qui aime tant la liberté ! Mes amies, mes amis, il est grand temps que toutes et tous, nous sortions de la léthargie, que toutes et tous, nous commencions à prendre soin de cette lueur féminine à l’intérieur de nous, pleine de force et de douceur… Je vous aime. Marie
Force est de penser que la Vierge et les représentations qu’elle véhicule ne sont pas désuètes. Voilà qu’elle a quitté le monde sacré pour témoigner dans le monde profane de valeurs humanistes. De quoi se réjouir, alors que la valeur financière des vierges continue à faire flamber les marchés de l’art des objets religieux et que leur valeur mystique est en perte de vitesse.
En France, le nombre d’objets d’art religieux annuellement dérobés dans les églises varie de 200 à 400. En Auvergne, le christ d’Herment, les Vierges d’Usson, de Chastreix, de Gervazy, de Beaumont, de Mailhat, et la Vierge de Vergheas… ont été volés ou déplacés discrètement. Ils sont parfois retrouvés très loin de leur église d’origine.
Écrit à partir d’un fait divers, Une Vierge en goguette est une pure fiction.
À ma mère,
À mes filles,
À toutes les femmes qui cherchent leur devenir sous le poids de leur culture,
À tous les hommes qui les accompagnent dans leur métamorphose.
Madeleine avait bourlingué toute sa vie. Née avec le mouvement laïque qui avait déferlé au début de cette deuxième moitié du XXe siècle, elle avait grandi, portée par les grandes idées qui se répandaient en vagues incompressibles sur la France de l’après-guerre. La liberté des esprits, l’éducation comme barrière à l’obscurantisme, les jeunes filles systématiquement orientées vers les collèges d’enseignement général, les débats entre hommes qui s’échappaient des arrière salles de café pour se déverser sur l’espace public, vraiment, l’ambiance était propice à l’aventure, à la création, à l’entreprise… Effet d’une cocotte-minute chuchotant, crachotant, s’emballant pour retrouver enfin un souffle continu parfumé d’arômes délicieux.
Elle avait gardé le goût de l’engagement, l’œil vigilant de ceux et de celles qui avaient accompagné depuis les années cinquante les métamorphoses de la société française.
Ce soir-là, elle allait au-devant de son destin, elle ne le savait pas.
Une histoire banale entre un homme et une femme, quelques coups régulièrement assénés, quelques cris, de l’insupportable pour Madeleine, de l’inconcevable, de quoi réveiller le sens de la solidarité et cet esprit de liberté toujours prêt à se manifester.
Elle habitait la ville d’Arles, celle où Van Gogh s’était tranché l’oreille. Elle en aimait la lumière, les pierres, l’histoire, les galops des chevaux et l’odeur des vachettes, mais surtout c’est là qu’elle avait rencontré son compagnon, celui avec lequel, depuis quelques années, elle coulait des jours heureux partageant photos, peintures et balades à vélo.
Il ne voulait pas qu’elle intervienne. Le voisinage était effectivement malsain et il avait programmé un déménagement pour la fin du mois qui suivit les événements. Trop tard !
Madeleine s’était laissé embarquer dans le drame d’un homme et d’une femme, victimes de croyances, de cultures archaïques, d’alcool, de trafics en tous genres.
Tu seras attirée par ton homme et il te dominera, la malédiction agissait encore !
Madeleine était intervenue un jour où le silence avait fait suite à de nombreux appels à l’aide. Elle avait poussé la porte des voisins. Il lui tournait le dos, il regardait sa femme, un couteau à la main ; elle tenait une chaise entre eux, la peur dans les yeux. Il s’était retourné vivement. Madeleine avait pris le couteau dans l’abdomen. Plusieurs fois.
À l’hôpital où elle avait été transportée inconsciente, elle délirait…
J’avais partagé de nombreuses soirées avec elle et son ami. Elle était tellement drôle lorsqu’elle racontait sa terre si loin, ses Combrailles, ses églises romanes pillées par des voleurs à l’honorabilité jamais mise en doute, son engagement indéfectible envers la laïcité et la cause des femmes, ses croyances dans de nouveaux équilibres, dans la nécessité de croire en ce que l’on fait, en ce que l’on dit, jusqu’au bout, jusqu’à la mort.
Madeleine était mon amie. Sur son lit d’hôpital, elle parlait par bribes, elle gardait le sourire, elle riait encore, par éclats. Je l’entendais, je partageais son univers. Après ces quelques jours passés à son chevet, il fallait qu’à mon tour je prenne le cévenol, que je remonte sur ces hauts plateaux et dans ces vallées aux lumières parfois irisées sur fond de brume ou si claires sur une gamme unique de verts, il fallait que je voie et que j’entende celles et ceux qu’elle avait aimés, que je me fonde dans leurs voix, que je leur prête vie, que je découvre cette Vierge voyageuse, et que je partage encore le rire de Madeleine, une migrante à sa façon, une femme libre, toujours prête à se battre dans la bonne humeur, pour la dignité d’une sœur subissant le harcèlement d’un chef, d’un mari, d’un voisin, d’un homme de la rue, ou d’une femme vivant dans l’angoisse de perdre une parcelle de son pouvoir… Qui était vraiment Madeleine ? Quel avait été son parcours ? Le saurais-je un jour ?
***
Les Combrailles s’étendent du nord-est de la Corrèze au sud de l’Allier et de l’est de la Creuse à l’ouest de Clermont-Ferrand ; ces frontières restent toutefois bien subjectives et certains ne s’en tiennent qu’au Cher et à la Sioule, deux rivières qui longent ces hauts plateaux vallonnés ; d’autres affirment qu’elles s’étendent de la Creuse aux bords de la Limagne ; autrement dit, ces terres correspondent à une zone bâtarde où auraient pu être rejetés ceux qui dérangeaient l’ordre du Limousin, l’économie du Bourbonnais, le commerce de la plaine de la Limagne, ou encore les rituels des montagnards installés dans la chaîne du Sancy. Aucune zone administrative ne semble avoir réellement existé. Les Combrailles désigneraient tout simplement les combes, les nombreux vallons creusés par des ruisseaux indisciplinés qui parcourent de façon anarchique ces terres a priori sans grande richesse et dans lesquelles l’inattention peut conduire à une belle dégringolade. Peut-être que ce terme dérive de Combiovicenses, autre vilain mot pour dénommer des peuplades qui auraient résidé dans ces régions.
Qu’est-ce qui peut bien relier les habitants de ce territoire, si ce ne sont les canards sauvages accrochés aux marais asséchés par l’aménagement d’étangs, les foires où les paysans venaient vendre leurs bêtes élevées sur des pâtures mouillées, voire des marécages bordés de larges haies de lilas, de petits taillis de houx, desquels s’élèvent de grands chênes majestueux ou des fayards garnis des faines dont se régalent les sangliers ? Qu’est-ce qui peut faire l’unité de cette contrée si ce n’est le rejet des zones environnantes ? Les Gaulois ont laissé de belles traces et plusieurs chantiers de fouilles témoignent d’un passé encore obscur en ce début de XXIe siècle. Pourtant, les questions se formulent, les esprits s’ouvrent sur un imaginaire qui pourrait composer un fond commun, une culture partagée, une identité à construire. Les randonneurs foulent les pavés des voies romaines couvertes de feuilles mortes, voies souvent construites dans les traces de routes plus anciennes encore. La transversale qui reliait Lyon à Bordeaux fait l’objet de récits, mais pour une région, être traversée, constitue-t-il une identité, un objectif, un but ? Les traversantes modifient l’importance des bourgs, mais en aucun cas elles ne favorisent le développement de leur image si ceux-ci n’ont pas d’existence propre en dehors des échanges avec ceux qui ne font que passer et qui, eux, sont chargés de l’histoire des voyageurs.
Dans cette lande chaotique, l’ordre semble obéir à des lois qui dépassent l’entendement : est-ce pour cela que l’on trouve autant de croix rappelant que chacun porte la sienne comme il porte son histoire, et qu’à chaque croisement, l’homme a la possibilité de choisir le chemin le plus court ou le plus long, le chemin qui croise la bonne route, ou encore le chemin qui mène vers l’inconnu, sûrement vers un autre possible. Aux quatre chemins, la croix est là pour le protéger du malin et des bandits de grands chemins, mais aussi lui garantir le bon choix et peut-être lui rappeler que tous les chemins mènent à Rome. Pourquoi Rome ? La souffrance de Job lui fut envoyée pour éprouver son amour envers Dieu, non pas pour l’égarer, ce que l’on pourrait croire aisément, mais pour mesurer l’amour à la souffrance qu’il engendre, comme si l’accès au bonheur devait être suivi d’une quête encore plus mystérieuse. Ce conte est également une belle leçon d’espérance. C’est probablement pour cela qu’à la croisée des chemins, en Combrailles comme ailleurs, on peut aussi trouver l’espoir de se consoler des douleurs inexpliquées, incompréhensibles, inadmissibles. Lors des rogations, jours de demandes, les prêtres emmenaient leurs ouailles cheminer en procession. Ils confiaient à Dieu les futures récoltes, bénissaient les croix, les prés et les pâturaux. Joies et pleurs alternaient dans des litanies sans fin.
Dans cette contrée, la Vierge est vénérée : Vierge, mère de Dieu, enfantant un projet salutaire, pardonnant les erreurs, posant sur chacun et chacune un regard miséricordieux chargé de la confiance et de l’espoir si nécessaires à toutes les entreprises, elle est là, assise sur son trône comme la Déesse mère venue des temps lointains, ou debout ouvrant largement les bras en découvrant son cœur, ou encore drapée dans une toile bleue tenant son enfant dans les bras. Quelle que soit sa représentation, c’est la stabilité de la terre tout entière qui l’habite, c’est l’équilibre dans la tourmente, c’est la moisson après la gestation. On comprend aisément qu’elle soit un repère pour les habitants de ces bocages, où les genêts dorés colorent les talus parsemés de marguerites, où les paysans se sont courbés durant des siècles sur la terre, échangeant leur sueur contre leur nourriture, où les sources sont là pour rafraîchir le bétail et guérir les plaies de ceux qui souffrent.
Il en est une, aux limites de la Creuse, à Vergheas, qui arriva là après un long voyage puisque ce fut, selon la légende qui s’est créée au fil du temps, quatre chevaliers, dont celui de Roche-d’Agoux et celui de Montignac, qui la ramenèrent de Palestine où un berger la sculpta dans du buis vers 1250. Placée dans un monastère, à Ébreuil, elle choisit elle-même sa résidence et s’enfuit à deux reprises pour Vergheas où le curé en exercice était nommé par le prieur d’Ébreuil. Ces excentricités apparurent comme des ordres et on finit par obéir. Adoptée pour les nombreuses grâces rendues aux habitants, elle fut installée dans l’église romane qui devint sa demeure jusqu’à ce qu’elle intéresse un pilleur d’église qui lui trouva une valeur autre que mystique. Les églises, les christs, les croix, les vierges sont en effet devenus des biens que certains cherchent à s’approprier comme si l’on pouvait se parer de la souffrance des exclus, des bannis, de ceux qui s’aimaient et qui ont été séparés, de ceux qui sont écartelés par des choix impossibles à faire, de ceux qui constituent de la main-d’œuvre bon marché ou de la chair à canon pour que d’autres exultent dans leur toute-puissance sans aucune honte à fouler de leurs pieds des corps ou des âmes fracassés par la douleur, celle qui métamorphose l’être vivant le plus doux en un cri désespéré qui parcourt les landes silencieuses ou les cités désertées d’êtres en capacité d’écoute. Si la douleur ne se chuchote pas, elle devient hurlement sinistre ou silence sidérant, créatrice d’individus bons à rien, non négociables, sans aucune valeur sur un marché toujours plus en expansion dans l’imagination de ce qui peut se monnayer.
Les Combrailles n’ont pas échappé aux commerces des objets chargés de la tristesse et de l’espoir d’une communauté. L’avidité de celui qui prend ne connaît pas de frontières ; il se nourrit des autres, de leurs richesses, de leurs joies, de leurs misères, non pas toujours pour agrémenter son apparat, mais seulement pour voler la vie qui, sans relâche et souvent avec surprise, se renouvelle et rejaillit dans le corps de celui qui n’est pas tout à fait mort. Il s’agit de jouir de l’autre quand l’on a peur de jouir de soi. Ensuite, on échange, on troque, on vend, on stocke un temps, on valorise, on spécule. Ainsi, s’enchaînent la vie et la mort, dans les Combrailles comme ailleurs.
Vergheas est une jolie bourgade de moins de cent habitants, située non loin du partage des eaux entre le Cher et la Sioule. En effet, la Pampeluze, dont les eaux servaient à faire tourner les roues d’au moins dix moulins, se jette dans le Cher alors que les sources qui maintiennent en eau l’étang de Chancelade, une étendue non loin de là d’environ cent vingt hectares et dont les bras se perdent dans les bois environnants, rejoignent les gorges de la Sioule, via le Chancelade.
Lorsque l’on arrive à Vergheas en passant par la Croix-Rouge, c’est-à-dire en arrivant de Biollet, on descend lentement sur la route, au début bordée de grands chênes et de grands fayards dont les branches se rejoignent au-dessus de votre tête pour s’effleurer discrètement de leurs feuilles portées par la brise coquine, puis viennent des collines à main gauche alors qu’en contrebas, à droite, entourés de haies dans lesquelles ont grandi des charmes, des frênes, et des bouleaux, des prés de petite superficie servent de pâtures à des vaches paisiblement couchées. Ici, les fermes sont nombreuses et de tailles raisonnables. L’homme accompagne son troupeau et il est accompagné de ses bêtes, le tout dans une économie et une harmonie d’où la femme qui n’a pas pris garde de s’aménager une place satisfaisante est totalement exclue. Et comme les eaux se séparent entre le Cher et la Sioule, la femme se sépare de l’homme, l’un restant attaché à sa production, l’autre se définissant avant tout comme un être social.
Après avoir dépassé une bâtisse à gauche, la route est parsemée de bouses de vache ou de crottes de mouton agglutinées en petits paquets farfelus ; au détour d’un chemin, vous relevez le nez, vous montez légèrement, les formes sont alors douces, agréables, sans accrocs, et vous voyez la première maison. De cette colline qui n’en est pas une, se découvre Vergheas, une bourgade qui n’en est pas une : son église et ses quelques maisons sont plantées là, à un carrefour inattendu de la route à droite qui descend vers Saint-Maurice, de celle d’Auzances qui contourne l’église, de celle qui monte à gauche vers Chez Fréret, en passant par Vergheas-le-Vieux, lieu-dit où deux maisons se tournent le dos alors qu’autrefois, les bénédictins y avaient fondé une communauté de religieux hébergée dans un prieuré. Vous êtes perché sur un petit monticule et en face de vous, sur un rocher de quelques mètres, est assise l’église avec, en arrière, la maison des notaires agrémentée d’une tourelle qui s’avance sur la petite place : un décor de pierre à un carrefour où se traitaient des marchés, où il fallait s’acquitter d’un impôt, d’une taxe, d’un droit de passage, car il faut le savoir, Vergheas dépendait d’un pays de grande gabelle… Le bâtiment de droite, imposant dans cet environnement, semble témoigner qu’aussi petit que soit le bourg, le croisement des chemins n’en manquait pas d’importance. C’était là en effet que séjournait le sergent au poste de guet, chargé d’arrêter les contrebandiers qui cherchaient à réaliser quelques profits en vendant du sel aux habitants d’Auzances sans payer les taxes mises en place par les Bourbons.
L’homme ne s’est pas attardé à construire ici et si la Vierge attirait des milliers de personnes pour le pèlerinage du dimanche qui suit le 15 août, Vergheas devait retrouver rapidement sa vie paisible après le départ des prêtres et des camelots venus vendre bougies, images pieuses, porte-clefs, mais également fruits, légumes, cochonnailles et boissons. Distraction pour les uns, rituels pour les autres, c’était l’occasion de se retrouver, de prier, de danser, de mettre de la couleur dans la grisaille de la vie, de se constituer une réserve d’espoir avec une grappe de raisins bénite, une bourrée endiablée, un verre bu à l’amitié, aux retrouvailles, au marché conclu, à la paix et à la joie.
C’est sous ce ciel-là que Madeleine et Gilles ont ouvert leurs yeux, au début des années cinquante, dans une France en liesse qui allait, avec le temps, faire disparaître de nombreuses frontières, oubliant que les limites ne sont pas toujours des prisons, mais des garde-fous comme la peau qui protège le corps et maintient une cohésion à un ensemble bien fragile dans sa complexité.
***
Gilles était seul, un peu trop seul, trop seul, c’est tout ! Il était sur le parvis de l’église, planté, enraciné sur la pierre de granit. Il redressa son large buste aux épaules arrondies par le travail commencé à la ferme alors qu’il était à peine adolescent. Sa veste de toile bleue ne cachait pas un corps sculpté par l’exercice physique, mais elle laissait deviner le travailleur calme, tranquille, dont la colère était certainement à craindre. La puissance du jeune homme était contenue dans son corps maladroit lorsqu’il se sentait observé et jugé, mais on sentait qu’en d’autres circonstances, dans l’action et dans l’échange, il devait être à l’aise, agréable et sans nul doute plein de ressources, un véritable enfant de la République !
Cinq heures avaient sonné. C’était une belle journée de l’été finissant, un samedi ; la place du village était déserte ; les femmes devaient s’affairer dans les cuisines, préparant le repas du soir ; il faisait bon ; Gilles s’approcha de la porte, appuya sur le loquet, la poussa avec toute la légèreté qu’il put mettre dans son bras et, rapidement, il se retourna : il vérifia d’un coup d’œil vif qu’il échappait à tous les regards curieux et malsains, qu’une cancanière n’allait pas lui emboîter le pas pour mesurer et colporter sa détresse, qu’un conseiller municipal n’allait pas le surprendre pénétrant dans l’église en dehors des horaires réservés à la messe.
Vergheas est une bourgade où chacun s’autorise à affirmer, parfois avec exubérance, des traits de caractère forts, mais il est convenu que tous se retrouvent et se reconnaissent dans des comportements communs, dans les rituels auxquels il est interdit de déroger.
Non, il n’était pas malheureux. Non, il n’était pas fafiot. Ses affaires allaient bien. Il avait, lui, le sans père tout-puissant dans les fermes, été élu sur la liste sortante. Il était seul, un peu trop seul, trop seul, c’est tout !
Oui, il avait besoin d’entrer dans son église et il ne voulait pas donner prise aux anticléricaux qui ne manqueraient pas de le railler lors du prochain conseil municipal s’ils venaient à apprendre ses pratiques peu habituelles. La politique ne lui avait pas été donnée comme un idéal, elle était arrivée à lui comme un devoir, comme une responsabilité, comme une nécessité, comme un moyen de partager des points de vue sur la gestion collective de la commune, non comme une utopie ou le rêve d’une égalité à laquelle il n’avait jamais cru. On ne parlait que de choses palpables, de choses concrètes, et l’on s’attachait aux côtés rationnels de la vie, cela convenait parfaitement à Gilles.
Il entra et fouilla des yeux l’obscurité, ses narines frémirent à la fragrance de l’église. Il n’y avait personne à l’intérieur, et elle était pleine comme à l’accoutumée, comme si tous ceux et toutes celles qui venaient prier le dimanche, comme si tous les morts que l’on transportait là pour un office, comme si tous les mariés venus se jurer un amour éternel, comme si tous les nouveau-nés baptisés et reconnus par la communauté ce jour-là, comme si tous avaient laissé une trace sur ces pierres. Mais surtout, celle qui l’habitait tout entière, celle qui était là bien qu’au premier coup d’œil, on ne la vît pas, celle à qui Gilles venait rendre visite de temps en temps, c’était la Vierge. Elle se situait dans la chapelle, à gauche du chœur. Elle était éclairée depuis son couronnement par le cardinal Lefèvre, mais cela ne lui apportait rien. La lumière qui arrivait de la fenêtre juste en face de l’autel était bien plus douce et bien suffisante ! À quoi servait-il de mettre en valeur son pied brûlé ou son bras gauche endommagé par le temps ou par quelque funeste aventure ? Elle ne portait plus sa cape d’or disparue lors des travaux entrepris dans la chapelle ni sa couronne réalisée avec l’or des bijoux fondus et l’argent des dons recueillis lors du couronnement organisé par le curé Baptiste Midroit, mais les plis de son habit sculpté étaient la grâce même. Elle n’était pas dénuée de toute sensualité comme l’art roman le voulait pour l’ensemble des vierges en majesté. Elle était la reine des lieux, en résidence à Vergheas, protectrice de ceux qui venaient se délester de leurs angoisses, ou simplement formuler des désirs, aussi farfelus soient-ils, sous son regard bienveillant. Le curé Midroit appréciait cette beauté et l’on dit qu’il avait participé activement à la déshabiller, en complicité avec le maire pour avoir l’accord de la population, afin de révéler ses habits de bois encore plus sublimes. En 1968, il fut du reste enterré dans l’église, au pied de la Vierge, avec une dérogation du ministre de l’Intérieur obtenue par le maire.
Gilles referma silencieusement la porte et s’appuya un instant contre celle-ci ; il respira profondément l’air frais et humide de la maison de Dieu, si peu aérée ! À cet instant, il ressemblait à un voleur, ou un amant approchant furtivement une belle qui appartiendrait à un autre ; on eût cru voir un homme venu perdre sa virilité dans une église en cherchant la paix en dehors des rituels admis par tous et imposés à tous. Gilles ne pensait pas à tout cela : il avait un besoin impérieux d’entrer dans ces lieux, il savait qu’il en ressortirait ragaillardi et plein d’allant. Il posa sa casquette, passa une main dans les cheveux, essayant de les plaquer vers l’arrière. Sous ses doigts, il sentit sa mèche brune et bien longue : rebelle, elle retomba aussitôt et il programma une visite chez le coiffeur pour la semaine suivante. Il s’inclina avec un profond respect et remonta furtivement jusqu’à l’autel ; il esquissa une génuflexion, fit rapidement un signe de croix et se dirigea vers la Vierge. Il sortit la pièce de monnaie qu’il avait préparée dans la poche de son pantalon et la mit dans le tronc vide suspendu au pilier : celui-ci se transforma en chambre de résonance et le son qui s’ensuivit provoqua un large sourire sur les lèvres de Gilles ; pour un peu, il aurait éclaté de rire. Il prit un cierge, le plaça sur le chandelier, devant la Vierge, et extirpa de la poche de son colletin une boîte d’allumettes toute cabossée ; il en gratta une de ses doigts rompus au travail, elle était maintenant éclairée du feu de la bougie, de la lumière chaude de la flamme ! Il sourit à nouveau. Qu’elle était belle ! De sa poche intérieure, il sortit une branche de rosier, avec trois boutons un peu froissés – il avait coupé celle-ci au rosier qui poussait pêle-mêle sur le puits de la maison de la Berthe. Il plaça délicatement son offrande aux pieds de la Vierge en lui effleurant le gros orteil. Étonné de la douceur du bois, il se recula, prit une chaise, la posa bien en face de la madone, s’assit et la regarda.
— Que tu es belle !
Il baissa la tête, la balança de droite et de gauche ; il soupira, et comme un enfant qui avouerait un désir malsain, il se lança :
— Je ne sais pas parler, mais à toi, je peux le dire, avec les mots qui me viennent. Je sais que tu me comprends, comme je me comprends ! Je suis seul, un peu seul, trop seul. Il y a bien ma mère, mais ce n’est pas pareil ! Ce qu’il me faudrait, c’est une femme, une femme et un enfant… comme le tien… un peu turbulent, quoi ! Un qui aurait de la vie, du sang ! Je regarde le tien ! Il est beau, debout sur ses pieds : on dirait qu’il veut t’échapper ! Il est pressé de marcher ! À Vergheas, ils sont tous comme ça !
Maintenant, il avait la tête droite. Il la regardait et souriait, libéré d’un poids. Il avait parlé et il en était mieux. Il avança sa main droite et la remonta lentement sur le drapé de la robe. Il trembla :
— Il faut que tu m’aides… Ce soir, je vais au bal ! Je n’y arriverai pas tout seul. Je sais pas danser…
Il ramena sa main sur le bord de sa casquette posée sur ses genoux, il fit tourner celle-ci plusieurs fois, les yeux rivés au sol :
— Impuissant, je me sens impuissant : toutes les filles vont à l’école, maintenant ! Que pourraient-elles faire d’un balourd comme moi ? Je sais pas parler, je sais pas danser. Il ne peut y avoir qu’un miracle ! Si moi, je ne peux pas, je veux croire que toi, tu peux ! Sinon je n’ai plus qu’à me pendre à la branche d’un arbre… je disais ça pour rire !
Il la regarda en silence durant un long moment, les yeux vides de toute expression puis il sourit :
— Je sais que tu m’aideras, quoi qu’il se passe ! Au fait, je te remercie pour la Blonde : elle m’a fait courir, la garce ! Heureusement, j’avais le vélo ; j’ai invoqué saint Michel, comme Piarre m’a dit de faire pour les vaches. Je ne sais pas si c’est ça, mais elle est revenue. J’étais couvert de burbe. Avec la pluie d’hier, c’est encore mouillé sous les arbres ! Bon, il faut que j’aille aider ma mère à l’étable et que je me prépare… je crois que je préfère encore courir derrière les vaches…
Il la regarda, implorant son aide. Heureusement qu’elle était là pour l’entendre – lui, comme les autres. Si elle n’avait pas été de bois, elle aurait certainement souri, la Madone. Elle lui aurait promis de l’accompagner en pensées, elle ne le fit pas, mais c’est pleinement décidé et rassuré qu’il remit la rose dans la poche intérieure de sa veste ; il s’éloigna de la Vierge à l’enfant, debout sur la pointe des pieds, la tête renversée sur l’épaule de sa mère… Elle le regarda partir, comme une mère regarderait son fils, comme une femme regarderait son époux !
— Bonne chance.
Il se retourna, lui sourit, revissa sa casquette sur la tête, emprisonnant sa mèche rebelle ; maintenant, il se sentait bien et son cœur souriait aux anges.
***
Thérèse savourait les moments où elle était avec son fils ! Ah, s’il n’y avait pas le vieux pour la commander et la traiter de bonne à rien, elle serait heureuse, même seule ! Mais que n’avait-elle pas enduré ? Lorsque son beau-père arrivait de chez le voisin, arrogant, aviné, les yeux lançant des flèches en tous sens, il lui fallait partir dans les champs, en attendant qu’il cuve, l’Eurgne !
— Ah, la charogne, l’ordure, le fumier ! Bonne Mère, protège-moi ! Aide-moi !
Gilles, enfant, répétait ces mots comme une comptine et sa mère riait aux éclats. C’était une grande femme aux épaules carrées, à la poitrine effacée. Ses bras étaient longs, comme détachés de son corps et lorsque les tensions s’installaient en elle, ils s’agitaient de façon désordonnée, mis en mouvement par une énergie incontrôlée qui les faisaient danser comme si par enchantement elle se trouvait sur la piste d’un cirque. Dans un souci de beauté inaboutie, deux peignes retenaient ses cheveux bruns vers l’arrière, créant un arc irrégulier sur sa tête. Le regard était franc, direct et les lèvres figées dans un large sourire ironique découvraient des dents prêtes à mordre celui ou celle qui aurait voulu ajouter de la douleur à sa peine, un masque qu’elle s’était composé pour faire face à son sort.
La mère de Gilles n’était pas une grenouille de bénitier, loin de là ! Mais elle avait élevé son fils comme tous les enfants du village, dans la tradition ; elle ne se posait pas de questions pour les veaux, les poussins ou les agneaux ; il n’y avait aucune raison qu’elle s’en pose au sujet de l’éducation de son fils ; ce mot, du reste, était un gros mot ou un grand mot réservé à l’institutrice et au curé ; ces deux derniers avaient en charge l’éducation, la mère se réservait l’élevage, le père, le dressage : il suffisait d’aimer l’enfant sans trop s’y attacher ou le protéger, de reproduire son vécu et de lui transmettre son courage et ses propres valeurs ; dans le monde souvent hostile, la plus utile des défenses était l’espoir, ne jamais se laisser aller à tomber le nez dans la rase ! Quoi qu’il arrive, quel que soit l’ennemi en face de soi, se croire protégé et aimé du Ciel, de la bonne Mère, du Père, de la Vie !
Il en avait fallu de l’espoir à la mère de Gilles ! Veuve trop tôt, elle avait dû se charger des champs, des bêtes, du vieux, et bien sûr du lardon que son mari lui avait laissé pour assurer sa descendance ! Oh, ce n’était pas lui qui avait donné beaucoup de travail : un rien l’occupait !
Tout petit, il courait derrière le chat, une poule ou les canards. Il gloussait en poussant de petits cris aigus, parfois stridents ; alors toute la volaille affolée se précipitait dans la mare, dans la haie, vers le hangar : il riait aux éclats en faisant ses premières expériences du pouvoir. Quelquefois, il arrachait une ou deux plumes au croupion de l’un des volatiles : il en était très fier et n’avait jamais rencontré ailleurs un tel plaisir, même pas en attrapant la queue du pantin, sur le manège de chevaux de bois qui venait s’installer sur la place du bourg, deux fois par an.
— Tu vas rendre ces bêtes folles ! criait sa mère.
— Mais non, les poules croient que je suis le coq !
— Et le coq, qu’est-ce qu’il croit ?
— Euh…
— S’il pense que tu es un coq, méfie-toi, il pourrait être jaloux ! Tu as vu ses ergots ! Il pourrait bien te les planter dans les jambes et te donner une belle fessée avec ses ailes !
— Je suis fort, je lui tordrai le cou et tu le feras cuire !
— Mon petit homme, viens me faire une bise, et va donc chercher un jadeau de grain : tu le leur donneras pour te faire pardonner !
Gilles participait à tous ses travaux. Ainsi, Thérèse l’avait à l’œil. Elle lui donnait le plaisir du travail, la fierté de se dépasser, le sentiment de puissance avec la maîtrise des animaux et surtout, ils échappaient tous deux à l’emprise du vieux.
— Va prendre le panier dans le fournia et rejoins-moi le long de la haie du champ derrière : on ramassera les noisettes avant que les écureuils ne les finissent. Après, ce sera l’heure de rentrer les moutons. Allez, va vite ! Débrouille-toi !
« Débrouille-toi ! » Combien de fois n’avait-il entendu cette expression ? De quelle embrouille parlait sa mère ? Qu’est-ce qui était brouillé, il ne savait pas ; elle non plus, probablement ; il était bien question d’une brouille entre la grand-mère maternelle et sa sœur, mais que venaient-elles faire là quand Thérèse disait : « Allez, vite, débrouille-toi ! » C’est comme si elle appelait deux fantômes pour le presser de faire vite et bien ce qui était demandé, comme si, en cas d’insuccès, quelque malheur allait s’abattre sur Gilles. Pas d’embrouille, il ne voulait pas d’embrouille, alors il courait, et même s’il avait peur, même s’il avait un point de côté, même s’il avait du mal à reprendre sa respiration, il se dépêchait de réussir ! C’était un garçon dégourdi, qui se débrouillait très bien ! Thérèse en était fière !
Le soir, elle l’emmenait à l’étable avec elle, alors que le vieux, assoupi au bout de la table, bougonnait qu’il était l’heure de manger la soupe. Gilles caressait les veaux, entre leurs cornes en germe, là où le poil est doux sous les doigts, là où ils sont frisés, comme s’ils sortaient de chez le coiffeur ! Il faisait glisser sa main en éventail et disposait les lourdes boucles de chaque côté, marquant une raie bien au centre, comme une petite fille le ferait avec sa poupée ; il mettait le creux de sa main sous le museau de l’animal attaché au mur avec une chaîne ; il aimait en sentir le souffle chaud et la bave tiède ; souvent, le petit animal léchait la main de l’enfant et la prenait tout entière en la suçant comme une tétine :
— Maman, maman, il me tète !
— Tu vas te faire frapper, répondait-elle régulièrement.
— Regarde ta minette qui demande du lait ! Apporte-moi la boîte !
Alors il courait chercher une vieille boîte à sardines et la portait à sa mère. Elle était assise sur un petit banc à trois pieds, la tête appuyée contre le flanc de la vache, un jadeau entre les genoux. La chatte aux longs poils gris et blancs la regardait en faisant mille manières : sous la pression de la main de Thérèse, le lait sortait du pis de la vache, avec un tintement régulier contre les parois du vase en métal ; les yeux pétillants, les lèvres serrées, Gilles prenait religieusement la boîte écumante de mousse, l’approchait au plus près de son visage pour en sentir la tiédeur, titiller le désir de la minette et en regarder intensément le blanc crémeux dans la demi-obscurité ambiante.
— Ne la renverse pas ! Il n’y en aura plus pour la minette ! Après, tu iras chercher un bol, je te le remplirai.
Comme un enfant de chœur, comme le cœur qu’il était pour sa mère, il entamait une procession jusqu’au garnidou
