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Jeune étudiante, Abby Johnson s’engage comme bénévole au Planning familial américain pour aider les femmes en détresse et défendre leurs droits. Quelques années plus tard, elle devient l’une des plus jeunes directrices de clinique. Grâce à son ardeur, son professionnalisme et sa détermination, elle est nommée « employée de l’année » et devient l’une des porteparoles du mouvement. Mais différents événements la conduisent à un revirement brutal jusqu’à rejoindre ses anciens opposants et à devenir l’une des militantes pro-vie les plus connues aux États-Unis.
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Seitenzahl: 459
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Abby Johnsonavec Cindy Lambert
UNPLANNED
Ce qu’elle a vu a tout changé
Traduit de l’anglais américain par Jeanne Bisch, Martine Courvoisier et Marie-Paule Chamayou
Conception couverture : © Christophe Roger
Photo couverture : © 2018 Soli Deo Gloria Releasing
Composition : Soft Office (38)
Édition originale :
Unplanned: The Dramatic True Story of a Former Planned Parenthood Leader’s Eye-Opening Journey across the Life Line
© Tyndale Momentum, 2010, 2014
Illinois, États-Unis
www.tyndalemomentum.com.
Édition française :
Traduction : © Éditions Le Livre Ouvert, 2020
89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris
ISBN : 978-2-37474-021-8
Dépôt légal : 4e trimestre 2020
Unplanned est un livre dont on ne peut sortir que bouleversé. Tiré d’une histoire vraie, il correspond à de nombreuses situations que j’ai déjà pu rencontrer jadis comme médecin puis comme prêtre. Il me semble traiter avec vérité et délicatesse la question de l’avortement. Il décrit comment une femme, en voulant aider sincèrement d’autres femmes confrontées à cette épreuve, a peu à peu éteint sa conscience pour se mettre au service d’une cause qu’elle croyait juste, avant d’ouvrir son regard à la réalité d’un traumatisme que l’aveuglement idéologique nous interdit de questionner.
La rencontre avec des personnes en souffrance, un peu perdues, suscite une réelle empathie. La réalité de l’acte posé, parce qu’il concerne un être invisible à nos yeux, apparaît de prime abord moins évidente. Cependant, la prise de conscience de ce qu’est vraiment l’avortement déclenche un véritable changement du regard, une conversion du cœur et quelquefois une forte culpabilité qu’il faut savoir accompagner avec douceur.
Ce livre courageux, dépourvu de toute agressivité militante, a le mérite de traiter un sujet tabou et de le faire à partir d’un fait réel. Il reflète ce que vivent bien d’autres femmes qui n’ont parfois pas la chance d’être accompagnées par un homme aimant et responsable comme celle dont il est question dans l’ouvrage.
J’espère que ce témoignage suscitera un vrai débat, qu’il est nécessaire d’ouvrir enfin, en particulier pour les femmes qui ont été confrontées à l’angoisse d’avoir à prendre une décision douloureuse ou qui souffrent du syndrome post-avortement dont on parle trop peu mais qui est pourtant fréquent.
Il est urgent de prendre conscience de ce drame humain et social afin de retrouver une culture de vie, pour le droit de tout enfant à naître, pour le bien des femmes, pour la responsabilité de tous. Il nous faudra toujours ouvrir, par-delà la culture de mort contemporaine, un chemin d’espérance et de vie.
Michel AupetitArchevêque de ParisLe 13 octobre 2020
À mes parents,
qui ont toujours été à mes côtés et m’ont soutenue,
peu importe les raisons pour lesquelles je suis tombée.
Il n’y a pas de meilleurs parents au monde.
À mon mari et ma fille.
Je suis tellement heureuse que nous fassions ce voyage ensemble.
Je vous aime tous les deux plus que le soleil.
Mon histoire n’est pas plaisante à lire. Je pense qu’il est juste de vous en avertir dès le début. Pas plaisante, mais honnête et vraie. Comme vous êtes sur le point de le découvrir, j’ai passé des années sur la ligne de front entre militants pro-choix et militants pro-vie. De quel côté ? Des deux. Vous allez découvrir mon parcours, de collégienne naïve à directrice d’une clinique du Planning familial pour défendre les familles en crise, y compris les membres à naître de ces familles.
Ce n’est pas parce que j’en suis fière que je révèle mon histoire. Je ne le suis pas. Mais ma façon de penser et mes choix s’apparentent à ceux de beaucoup de personnes que j’ai rencontrées. Et tant que nous ne mettrons pas de côté nos propres préférences quant à la façon dont nous souhaiterions que les autres pensent et se comportent, ou à la façon dont nous supposons que les autres pensent et se comportent, nous ne pourrons pas comprendre ceux qui pensent différemment de nous afin d’engager un véritable dialogue et de trouver la vérité.
J’ai fait de mon mieux pour être fidèle à ma façon de penser et de raisonner au sein de chacune de ces étapes de mon parcours – même si mon approche était erronée, embarrassante ou politiquement incorrecte. Je suppose donc que vous me poserez parfois les mêmes questions que celles qui m’ont été posées à maintes reprises : « Étiez-vous vraiment si crédule ? Étiez-vous vraiment si incohérente entre vos valeurs et vos actions ? Étiez-vous vraiment si ambivalente, si naïve, si stupide, si… ? »Vous voyez le tableau. Ma réponse est : « Oui. » On m’a également demandé :« Vos collègues pro-choix et vous-même étiez vraiment motivés par la compassion et la tendresse, par le désir d’aider réellement les femmes et de rendre le monde meilleur ? »Encore une fois : « Oui. »
Je constate souvent que les gens n’aiment pas mes réponses.
C’est compréhensible. Mon histoire n’est pas nette et ordonnée, et elle n’est pas livrée avec des réponses faciles. Oh, comme nous aimons vilipender nos adversaires – et ce, des deux côtés. Comme il est facile de supposer que ceux de « notre » camp sont justes, sages et bons ; tout comme ceux de « leur » camp sont perfides, insensés et menteurs. J’ai trouvé de la justesse, du bien et de la sagesse des deux côtés. J’ai trouvé de la folie, de la perfidie et du mensonge des deux côtés également. J’ai vu comment de bonnes intentions peuvent être déformées en mauvais choix, quel que soit le camp.
À ce jour, j’ai des amis des deux côtés de ce débat clivant. Nous désirons tous ardemment un récit qui montre que « notre » côté est bon et juste, et que « leur » côté est mauvais et a tort, n’est-ce pas ? Mais je témoigne qu’il y a du bon, du juste et du mauvais des deux côtés du mur. Et, plus choquant encore, que nous avons beaucoup plus de points communs avec « l’autre » côté que nous ne pourrions l’imaginer.
Mais ne fermez pas ce livre à cause de ce que je viens de dire. Lisez-le, pour cette même raison. Lisez-le pour comprendre les espoirs et les motivations surprenantes de « l’autre » côté. J’ai été aimée d’un côté comme de l’autre. J’espère que des milliers d’autres personnes seront également aimées dans la vérité. Peut-être serez-vous celui qui aimera quelqu’un de l’autre côté du mur.
Alors, de quel côté du mur êtes-vous ? Selon toute vraisemblance, lorsque vous regardez au travers du mur, vous voyez de l’autre côté des pensées erronées et des comportements nuisibles. Voici la question que je vous pose : êtes-vous prêt à voir de l’autre côté la bonté, la compassion, la générosité et le don de soi ?
Vous venez de sentir quelque chose se tordre en vous ? Si oui, bienvenue dans mon voyage.
Note
Les noms et les signes distinctifs de certaines personnes ont été changés dans ce livre, y compris ceux des bénévoles et du personnel du Planning familial. En racontant les événements dans ce livre, je me suis appuyée non seulement sur mes propres souvenirs, mais aussi sur ma correspondance personnelle et sur des entretiens avec d’autres personnes impliquées.
Cheryl passa sa tête par l’entrebâillement de la porte de mon bureau.
– Abby, ils ont besoin d’une personne supplémentaire dans la salle d’examen. Es-tu libre ?
Je levai les yeux de ma paperasse, surprise.
– Bien sûr.
En huit ans de travail au Planning familial, je n’avais jamais été appelée en salle d’examen pour aider l’équipe médicale lors d’une IVG1, et je n’avais aucune idée de la raison pour laquelle on avait besoin de moi maintenant. C’étaient les infirmières praticiennes qui aidaient aux IVG, et non les autres membres du personnel de la clinique. En tant que directrice de cette clinique à Bryan, au Texas, je pouvais être amenée à remplacer n’importe qui dans la limite de mes possibilités, sauf, bien sûr, les médecins ou les infirmières qui effectuaient des interventions médicales. J’avais à plusieurs reprises accepté, à la demande d’une patiente, de rester avec elle et même de lui tenir la main pendant l’intervention, mais seulement lorsque j’étais la conseillère qui l’avait accueillie et conseillée. Ce n’était pas le cas aujourd’hui. Alors, pourquoi avaient-ils besoin de moi ?
Le médecin en service aujourd’hui n’était venu à la clinique de Bryan que deux ou trois fois auparavant. Il gérait un cabinet privé pratiquant des IVG à environ 160 km de là. Lorsque je lui avais parlé de ce travail plusieurs semaines auparavant, il m’avait expliqué que, dans son propre établissement, il ne pratiquait que des avortements échoguidés – cette procédure présentant moins de risques de complications pour la femme. Comme cette méthode permet au médecin de voir exactement ce qui se passe à l’intérieur de l’utérus, il y a moins de danger que la paroi utérine soit perforée, ce qui est l’un des risques de l’IVG. Je respectais son choix. Il me paraissait évident que nous fassions tout notre possible pour que les femmes soient en sécurité et en bonne santé. Cependant, je lui avais expliqué que cette pratique ne faisait pas partie du protocole de notre clinique. Il avait compris et m’avait dit qu’il suivrait nos procédures habituelles, même si nous étions convenus qu’il serait libre d’utiliser l’échoguidage s’il estimait qu’une situation particulière le justifiait.
À ma connaissance, nous n’avions jamais pratiqué d’IVG sous échoguidage dans notre établissement. Nous ne faisions des IVG qu’un samedi sur deux, et l’objectif fixé par notre filiale du Planning familial était d’effectuer vingt-cinq à trente-cinq opérations ces jours-là. Nous aimions avoir tout terminé vers quatorze heures. Notre procédure classique prenait environ dix minutes, mais l’échographie augmentait ce temps d’environ cinq minutes, et lorsque vous essayez de programmer jusqu’à trente-cinq IVG dans une journée, ces minutes supplémentaires s’additionnent vite.
J’eus un moment de réticence devant la salle d’examen. Je n’ai jamais aimé entrer dans cette salle pendant qu’un avortement y était pratiqué – je n’ai jamais apprécié ce qui se passait derrière cette porte. Mais comme tout le monde devait être prêt à donner un coup de main et à faire le boulot à tout moment, je poussai la porte et entrai.
La patiente était déjà sous sédatif, encore consciente mais dans les vapes, éclairée par la lampe brillante du médecin. Elle était en position, les instruments étaient bien disposés sur le plateau à côté du médecin, et l’infirmière praticienne positionnait les dispositifs d’échographie à côté de la table d’opération.
– Je vais pratiquer une IVG échoguidée sur cette patiente. J’ai besoin que vous teniez la sonde à ultrasons, expliqua le médecin.
Je me battais avec moi-même tout en prenant la sonde à ultrasons en main et en réglant les paramètres de l’appareil. Je ne veux pas être ici. Je ne veux pas participer à un avortement. Non, mauvaise approche – j’avais besoin de me préparer psychologiquement à cette tâche. Je pris une grande respiration et j’essayai de me mettre au diapason de la musique de la radio qui jouait doucement en arrière-fond. C’est une bonne expérience d’apprentissage ; je n’ai jamais vu d’IVG sous échoguidage auparavant, me dis-je. Cela m’aidera peut-être lorsque je conseillerai des femmes. Je vais découvrir de manière concrète cette procédure plus sûre. De toute façon, ce sera terminé dans quelques minutes.
Je n’aurais jamais pu imaginer comment les dix minutes suivantes allaient ébranler les fondements de mes valeurs et changer le cours de ma vie.
J’avais déjà ponctuellement effectué des échographies de diagnostic pour des clientes. C’était l’un des services que nous offrions pour confirmer les grossesses et estimer leur état d’avancement. Les gestes pour préparer une échographie m’étaient familiers, ce qui apaisa mon malaise. J’appliquai le lubrifiant sur le ventre de la patiente, puis manœuvrai la sonde à ultrasons jusqu’à ce que l’utérus soit affiché à l’écran et j’ajustai la position de la sonde pour capturer l’image du fœtus.
Je m’attendais à voir la même chose que lors des échographies précédentes. Habituellement, selon l’avancement de la grossesse et la façon dont le fœtus était tourné, je voyais d’abord une jambe, ou la tête, ou une image partielle du torse, et je devais manœuvrer un peu pour obtenir la meilleure image possible. Mais cette fois, l’image était complète. Je pouvais voir le profil complet et parfait d’un bébé.
Tout comme Grace à douze semaines, me dis-je, surprise, en me souvenant de mon tout premier regard sur ma fille bien blottie dans mon ventre, trois ans auparavant. L’image que j’avais devant moi était la même, mais plus claire, plus nette. Je fus surprise par la qualité des détails. Je pouvais voir clairement, de profil, la tête, les deux bras, les jambes et même les tout petits doigts et les orteils. Tout était parfait.
Mais immédiatement, l’émotion du souvenir chaleureux de Grace fut remplacée par une vague d’anxiété. Qu’est-ce que je vais voir ? Mon estomac se serra. Je ne veux pas voir ce qui va se passer.
Je suppose que tout cela semble étrange venant d’une professionnelle qui a dirigé une clinique du Planning familial pendant deux ans, conseillant les femmes en situation de crise, programmant des IVG, examinant les rapports budgétaires mensuels de la clinique, embauchant et formant le personnel. Mais bizarre ou pas, le fait est que je n’avais jamais été intéressée par la promotion de l’avortement en tant que tel. J’étais arrivée au Planning familial huit ans plus tôt, en croyant que son but premier était de prévenir les grossesses non désirées, et donc de réduire le nombre d’avortements. C’était clairement mon objectif. Et je croyais que le Planning familial sauvait des vies – la vie de femmes qui, sans les services fournis par cette organisation, auraient recours à des avortements clandestins. Tout cela m’a traversé l’esprit alors que je tenais soigneusement la sonde en place.
– Treize semaines, entendis-je l’infirmière dire après avoir pris des mesures pour déterminer l’âge du fœtus.
– D’accord, dit le médecin en me regardant. Tenez juste la sonde en place pendant la procédure pour que je puisse voir ce que je fais.
L’air frais de la salle d’examen me refroidit. Mes yeux toujours rivés sur l’image de ce bébé parfaitement formé, je regardais un nouvel élément apparaître sur l’écran. La canule – un instrument en forme de paille fixé à l’extrémité du tube d’aspiration – avait été insérée dans l’utérus et se rapprochait du côté du bébé. Elle ressemblait à un intrus sur l’écran, pas à sa place. Anormal. Cela paraissait tout simplement anormal.
Mon cœur accéléra. Le temps ralentit. Je ne voulais pas regarder, mais je ne voulais pas non plus arrêter de regarder. Je ne pouvais pas ne pas regarder. J’étais horrifiée, mais en même temps fascinée, comme un homme qui ralentit quand il passe devant une terrible épave automobile – il ne veut pas voir de corps mutilé, mais il regarde quand même.
Mon regard se porta sur le visage de la patiente ; des larmes coulaient du coin de ses yeux. Je pouvais voir qu’elle souffrait. L’infirmière tamponna le visage de la femme avec un mouchoir.
– Respirez, l’encouragea doucement l’infirmière. Respirez.
– C’est presque fini, lui chuchotai-je.
Je voulais rester concentrée sur elle, mais mes yeux se fixèrent malgré moi sur l’image à l’écran.
Au début, le bébé ne semblait pas conscient de la canule. Elle sonda doucement le côté du bébé, et pendant une brève seconde, je me sentis soulagée. Bien sûr, me dis-je. Le fœtus ne ressent pas la douleur. J’avais rassuré d’innombrables femmes sur ce point, comme me l’avait enseigné le Planning familial. Le tissu fœtal ne ressent rien lorsqu’on le retire. Reprends-toi, Abby. C’est une procédure médicale simple et rapide. Ma tête travaillait dur pour contrôler mes réactions, mais je ne pouvais pas me débarrasser de cette inquiétude intérieure qui se transformait en épouvante dès que je regardais l’écran.
Le mouvement suivant fut le soubresaut soudain d’un petit pied lorsque le bébé commença à donner des coups de pied, comme s’il essayait de s’éloigner de l’envahisseur qui le sondait. Alors que la canule s’enfonçait, le bébé commença à se débattre pour se retourner et s’en écarter. Il me semblait évident que le fœtus pouvait sentir la canule et n’aimait pas cette sensation. Et puis la voix du docteur brisa le silence, me faisant sursauter.
– Téléporte-moi, Scotty2, dit-il de bon cœur à l’infirmière.
Il lui disait de mettre en marche l’aspiration – lors d’un avortement, l’aspiration n’est pas mise en marche tant que le médecin ne pense pas que la canule est exactement au bon endroit.
J’eus une soudaine envie de crier : « Stop ! » De secouer la femme et de lui dire : « Regardez ce qui arrive à votre bébé ! Réveillez-vous ! Dépêchez-vous ! Arrêtez-les ! »
Mais alors même que je pensais ces mots, je regardais ma propre main qui tenait la sonde. J’étais l’une de « ceux » qui accomplissaient cet acte. Mes yeux se rivèrent à nouveau sur l’écran. Le médecin était déjà en train de tourner la canule, et maintenant je pouvais voir le petit corps se tordre violemment avec elle. Pendant un bref instant, on aurait dit que le bébé était essoré comme un torchon, qu’il était tordu et serré. Et puis le petit corps se froissa et commença à disparaître dans la canule sous mes yeux. La dernière chose que je vis, c’est la minuscule colonne vertébrale parfaitement formée aspirée dans le tube, et puis tout disparut. L’utérus était vide. Totalement vide.
J’étais figée d’incrédulité. Sans m’en rendre compte, je lâchai la sonde. Elle glissa du ventre de la patiente sur sa jambe. Je sentais mon cœur battre si fort que mon cou frémissait. J’essayai de prendre une grande respiration mais je n’arrivais pas à inspirer ou à expirer. Je regardais toujours l’écran, même s’il était noir maintenant parce que j’avais perdu l’image. Mais rien ne parvenait jusqu’à moi. J’étais trop choquée et secouée pour bouger. Je savais que le médecin et l’infirmière bavardaient tout en travaillant, mais cela me semblait lointain, comme un vague bruit de fond, difficile à entendre à cause du martèlement de mon propre sang dans mes oreilles.
L’image du corps minuscule, mutilé et aspiré, repassait dans mon esprit, et avec elle celle de la première échographie de Grace – quand elle faisait à peu près la même taille. Je revivais l’une des nombreuses disputes que j’avais eues avec mon mari, Doug, au sujet de l’avortement.
– Quand tu étais enceinte de Grace, ce n’était pas un fœtus, c’était un bébé, avait dit Doug.
Maintenant, ça me frappait comme un éclair : Il avait raison ! Ce qui était dans le ventre de cette femme il y a un instant était vivant. Ce n’était pas seulement du tissu et des cellules. C’était un bébé humain qui luttait pour la vie ! Une bataille perdue en un clin d’œil. Ce que j’ai dit aux gens pendant des années, ce que j’ai cru, enseigné et défendu, est un mensonge.
Soudain, je sentis les regards du médecin et de l’infirmière sur moi. Ça me fit sortir de mes pensées. Je remarquai la sonde posée sur la jambe de la femme et tâtonnai pour la remettre en place. Mais maintenant mes mains tremblaient.
– Abby, tu vas bien ? me demanda le médecin.
Les yeux de l’infirmière scrutaient mon visage avec inquiétude.
– Oui, je vais bien.
La sonde n’était toujours pas correctement positionnée et j’étais inquiète car le docteur ne voyait pas l’intérieur de l’utérus. Ma main droite tenait la sonde et ma main gauche reposait doucement sur le ventre chaud de la femme. Je jetai un coup d’œil sur son visage – encore des larmes et une grimace de douleur. Je déplaçai la sonde jusqu’à ce que je retrouve l’image de son utérus désormais vide. Mes yeux se tournèrent vers mes mains. Je les regardai comme si elles ne m’appartenaient pas.
Combien de dommages ces mains ont-elles causés au cours des huit dernières années ? Combien de vies ont été prises à cause d’elles ? Pas seulement à cause de mes mains, mais aussi à cause de mes paroles. Et si j’avais su la vérité, et si je l’avais dite à toutes ces femmes ?
Et si ?
J’avais cru à un mensonge ! J’avais aveuglément promu la « politique de l’entreprise » pendant si longtemps. Pourquoi ? Pourquoi n’avais-je pas cherché la vérité par moi-même ? Pourquoi avais-je fermé mes oreilles aux arguments que j’avais entendus ? Oh, mon Dieu, qu’avais-je fait ?
Ma main était toujours sur le ventre de la patiente, et j’avais l’impression de lui avoir pris quelque chose avec cette main. Je l’avais volée. Et ma main commença à me faire mal – je ressentis une véritable douleur physique. Et là, debout à côté de la table, ma main sur le ventre de la femme en pleurs, cette pensée me vint du plus profond de moi :
Plus jamais ça ! Plus jamais.
Je passai en mode automatique. Pendant que l’infirmière nettoyait la femme, je rangeai l’appareil à ultrasons, puis réveillai doucement la patiente titubante et dans les vapes. Je l’aidai à s’asseoir, l’emmenai délicatement dans un fauteuil roulant jusqu’à la salle de réveil. Je l’enveloppai dans une couverture légère. Comme tant de patientes que j’avais déjà vues, elle continua à pleurer, dans une douleur émotionnelle et physique évidente. Je fis de mon mieux pour qu’elle soit le plus à l’aise possible.
Dix minutes, peut-être quinze tout au plus, s’étaient écoulées depuis que Cheryl m’avait demandé d’aller aider dans la salle d’examen. Et pendant ces quelques minutes, tout avait changé. De façon spectaculaire. L’image de ce petit bébé qui se tordait et se débattait n’arrêtait pas de revenir dans mon esprit. Et celle de la patiente. Je me sentais tellement coupable. Je lui avais pris quelque chose de précieux, et elle ne le savait même pas.
Comment les choses en étaient-elles arrivées là ? Comment avais-je laissé cela se produire ? J’avais investi mon cœur, ma carrière, toute ma personne dans le Planning familial parce que je me souciais des femmes en crise. Et maintenant, j’étais moi-même confrontée à une crise.
En cette fin de septembre 2009, je me rends compte à quel point Dieu est sage de ne pas nous révéler notre avenir. Si j’avais su à l’époque la tempête de feu que j’allais endurer, je n’aurais peut-être pas eu le courage d’aller de l’avant. En fait, comme j’en ignorais tout, je ne cherchais pas encore du courage. Je cherchais cependant à comprendre comment je m’étais retrouvée là : en train de vivre un mensonge, de répandre un mensonge et de blesser les femmes que je voulais tant aider.
Et j’avais désespérément besoin de savoir quoi faire ensuite.
Voici mon histoire.
1. Interruption volontaire de grossesse.
2. Expression tirée de la série Star Trek.
Je suis entrée en première année à l’université A&M3 du Texas comme, je suppose, la plupart des étudiants. Sachant que j’avais parcouru la moitié du chemin qui me séparait de mon diplôme, je me suis concentrée sur la manière dont je voulais laisser mon empreinte dans le monde. En première année, nous entrons à l’université avec de grands espoirs, de grands rêves et une bonne dose de naïveté. Du moins, pour ma part. Nous choisissons nos matières principales, nous prenons des cours, nous développons nos compétences et nous nous préoccupons des devoirs, des examens et de la façon de nous intégrer parmi les milliers d’étudiants qui semblent déjà appartenir à ce milieu universitaire. Nous abordons le monde avec des yeux émerveillés, ouverts à de nouvelles opportunités et désireux de faire la différence.
Au moment où notre première année d’études se termine, nous nous sentons comme des experts de la vie universitaire, mais la grande question qui se pose à nous devient de plus en plus pressante : « Comment vais-je faire le saut des bancs de l’école à la vie professionnelle ? »
Il n’est donc pas surprenant que les campus universitaires soient le terrain de recrutement idéal pour toutes sortes d’organisations, en particulier les organisations à but non lucratif à la recherche de bénévoles. L’université A&M ne faisait pas exception. Chaque semestre, un Salon du bénévolat se tenait au centre étudiant.
C’est drôle. On pourrait croire qu’avec la grande question de l’avenir qui planait au-dessus de ma tête, j’aurais remarqué les posters annonçant le prochain Salon du bénévolat d’automne. Mais je n’y avais pas prêté attention. La seule chose à laquelle je pensais en ce chaud après-midi de septembre 2001 était que j’avais faim et que je voulais prendre mon déjeuner et me détendre avant mon prochain cours, alors je me dirigeai vers la cafétéria en passant par la salle des Étendards du centre étudiant. Je ne pouvais pas imaginer que j’allais y découvrir une cause qui allumerait ma passion et ouvrirait la voie à une carrière que j’allais aimer pendant près de dix ans.
Quand je repense à ce jour, j’avoue que je souhaiterais pouvoir insuffler un peu de sagesse à la fille crédule et influençable que j’étais. Mais on ne peut pas réécrire le passé, et aussi mystérieux qu’il soit pour moi maintenant, je vois clairement les bonnes intentions qui m’ont attirée dans l’organisation que je fuirais un jour, et je peux encore voir la vérité tissée dans la supercherie. Je ne parle pas seulement de la déception au-devant de laquelle je m’apprêtais à aller dans la salle des Étendards, mais aussi de la déception que j’aurais à vivre, du secret que je cachais.
Comment se fait-il que j’aie fait les mauvais choix, motivée par ce qui semblait n’être que de bonnes raisons ?
C’est la question que je suis obligée d’étudier maintenant que je suis de « ce » bord, à la suite de ma participation à cet avortement sous échoguidage qui fut fatidique. Pourquoi m’a-t-il fallu huit années complètes avant de voir que, bonnes raisons ou non, j’avais fait les mauvais choix ? Tant que je n’aurai pas la réponse, je n’aurai pas appris de mes erreurs. Comment pourrais-je éclairer les autres, qu’ils soient dans le camp pro-vie, pro-choix, ou qu’ils soient en situation de crise et cherchent de l’aide ? Nombre des amis et collègues qui ont travaillé à mes côtés à la clinique au cours de ces années étaient là pour les mêmes raisons que moi. De bonnes raisons certes, mais de mauvais choix.
Comme le Salon du bénévolat avait lieu deux fois par an, la vue des tables d’exposition, des volontaires, du fléchage et de la foule ne fut pas une grande surprise. La salle des Étendards du centre étudiant, surnommée par certains le « salon » d’A&M, est en quelque sorte le cœur du campus d’Aggieland, toujours tachetée de marron grâce aux masses d’étudiants habillés aux couleurs de l’université, qui se rassemblent, s’attardent, mangent, rient, étudient ou somnolent entre les chaises, les canapés et les tables. J’ai toujours aimé l’énergie qui se dégage du lieu, ce sentiment de faire partie de l’histoire et de la tradition du premier établissement public d’enseignement supérieur du Texas, fondé en 1876. Ce jour-là, grâce au Salon, le bourdonnement habituel de centaines de conversations, accompagné par le jeu omniprésent du piano à queue dans le coin, était amplifié au point de devenir un vrai brouhaha. Il y avait de l’électricité dans l’air. J’aimais ça.
Je n’étais pas pressée, je réajustai donc mon sac en bandoulière rempli de livres et je pris mon temps pour me frayer un chemin dans le labyrinthe des étalages. Les organisations à but non lucratif avaient des stands disséminés dans la salle, la plupart avec des recruteurs. Je me promenais de stand en stand, ramassant des brochures et lisant quelques panneaux, lorsqu’une table décorée en rose vif attira mon attention. Elle était couverte de nombreux gadgets : stylos, crayons, surligneurs, règles, limes à ongles et bouillottes roses. La femme derrière le stand avait l’air amicale et accessible, tout en restant professionnelle et plutôt classe. Elle avait la cinquantaine, était mince et avait des cheveux blonds très élégants. Je m’approchai et regardai son assortiment de brochures sur les services offerts par le Planning familial.
– Howdy. Connais-tu le Planning familial ? me demanda-t-elle.
Je souris à son utilisation de howdy. Ici, à l’université A&M, c’était notre manière de nous souhaiter la bienvenue. Cela semblait naturel venant d’elle, alors je me dis qu’elle était une Texane de petite ville comme moi.
– Pas vraiment. Je veux dire, j’en ai entendu parler, mais c’est tout. Du coup, qu’est-ce que c’est ? Que faites-vous ?
– Nous pensons que chaque communauté a vraiment besoin d’une clinique vers laquelle les femmes peuvent se tourner quand elles se trouvent en difficulté ou ont besoin d’aide. Nous aidons les femmes qui traversent une crise.
Ça me plut. J’étais comme un aimant pour les personnes en situation de crise. Doug, un de mes amis, me taquinait toujours à ce sujet. « Abby, disait-il, tu collectionnes les égarés comme certains collectionnent les timbres. » Des égarés. Sa façon d’appeler les personnes qui ont besoin d’une épaule pour pleurer, d’un mot d’encouragement, d’un coup de pouce pour se remettre en selle. Mais il souriait toujours quand il le disait. Il était bien placé pour le dire ! Alors que j’étais étudiante en licence pour devenir conseillère, il préparait son diplôme d’éducation spécialisée. C’est entre autres pour ça que nous nous étions liés d’amitié. Nous avions en commun le désir d’aider les gens.
– Du coup, quels types de bénévoles recherchez-vous ? Quel serait leur rôle ? lui demandai-je.
Elle m’expliqua que le Planning familial offrait beaucoup de possibilités. Certains bénévoles escortaient les femmes de leur voiture jusqu’à la clinique, d’autres aidaient à remplir les documents et à les classer dans leurs bureaux. Le Planning familial voulait des bénévoles qui sachent faire en sorte que les femmes se sentent prises en charge, qui étaient compatissants et bons avec les gens.
– Nos cliniques sont si importantes pour la sécurité des femmes, a-t-elle ajouté. Elles y ont un accès gratuit à la contraception et à l’IVG, si besoin.
Mon estomac se noua un peu.
– Je ne suis pas vraiment sûre de ce que je pense de l’avortement. Ma famille est pro-vie et tout, je suppose donc que j’ai aussi toujours été pro-vie.
J’espérais qu’elle ne voyait pas le malaise intérieur qu’elle venait de déclencher en moi.
– Oh, je comprends.
Elle hocha la tête en signe d’approbation. Je me détendis un peu. Ouf – elle n’allait donc pas se lancer dans un débat pro-vie contre pro-choix.
Si elle l’avait fait, je n’aurais pas pu lui tenir tête. En vérité, je n’avais jamais réfléchi aux problématiques et aux arguments des deux côtés. En fait, j’avais mis un point d’honneur à éviter les discussions sur l’avortement. Néanmoins, je savais cela : quoi qu’il arrive, je ne voulais pas apparaître comme étant pro-avortement. J’aimais les bébés et la famille, et je voulais qu’on me considère comme quelqu’un de pro-famille. Je sentis pointer une lueur de conflit intérieur qui menaçait de se réveiller, mais je réussis à la repousser et à l’étouffer.
– Notre objectif, au Planning familial, est de rendre l’IVG rare. Les femmes doivent connaître les options qui s’offrent à elles afin d’éviter une grossesse non désirée, n’est-ce pas ?
Elle hochait la tête comme si elle savait que nous étions d’accord sur ce point4.
Mes yeux s’écarquillèrent d’étonnement. Je répétai ses paroles :
– Votre objectif est de rendre les IVG rares ? Comment ça ?
Elle m’expliqua que le Planning familial était à la pointe en matière d’éducation sur la contraception.
– Imagine seulement, dit-elle, combien d’avortements pourraient être évités grâce à une simple information. Parce que le Planning familial a offert aux femmes la possibilité de la contraception, des milliers et des milliers d’IVG n’ont pas été nécessaires. Mais lorsque les femmes ont vraiment besoin d’une IVG, les cliniques de l’organisation sont vitales pour leur sécurité. S’occuper des femmes en situation de crise est notre raison d’être. En tant que bénévole, tu le constateras par toi-même.
Je sentais qu’elle était sincère. Je l’aimais bien ! Je pouvais voir à quel point elle se souciait des femmes. Une si bonne cause me parlait. Et elle le voyait.
Elle ajouta que le Planning familial procurait non seulement des moyens de contraception, mais proposait également des examens annuels, des tests et des traitements pour les maladies sexuellement transmissibles, des examens des seins et du col de l’utérus, ainsi que des cours d’éducation sexuelle.
– Nous sommes en fait le prestataire de soins de santé reproductive le plus fiable pour les femmes dans le sud-est du Texas, conclut-elle.
J’écoutais attentivement. Elle savait qu’elle me tenait.
– Les femmes ont parcouru un bon bout de chemin au fil des années, n’est-ce pas ? Peux-tu croire qu’il y a seulement quatre-vingts ans, nous n’avions même pas le droit de vote ? Et nous avons dû nous battre pour obtenir un salaire égal pour un travail égal, et pour tous les droits des femmes. Mais cela reste assez incroyable que, même à notre époque, certaines personnes veuillent dicter à une femme ce qu’elle peut et ne peut pas faire pour prendre soin de son propre corps.
J’acquiesçai. J’étais d’accord avec l’égalité des droits pour les femmes. Pour moi, ses paroles étaient sensées.
– Vous avez dit que vos bénévoles escortaient les femmes dans les cliniques, dis-je. Que voulez-vous dire ? Pourquoi ont-elles besoin d’une escorte ?
Elle expliqua que des manifestants anti-choix assez agressifs étaient déjà venus dans les cliniques pour faire peur aux femmes afin de les empêcher d’obtenir l’aide dont elles avaient besoin. Parfois, ils entouraient les cliniques et insultaient les clientes, essayant de les effrayer et de leur faire honte. Des escortes bénévoles allaient donc chercher les femmes à leur voiture, les accueillaient avec une gentillesse calme et rassurante, et les accompagnaient jusqu’à la porte de la clinique.
– Nos volontaires font une énorme différence pour ces femmes, d’autant plus que beaucoup d’entre elles arrivent déjà effrayées et confuses.
Je me souvins d’un jour où j’avais moi-même ressenti une telle peur et une telle confusion, mais je ne m’attardai pas sur cette pensée. J’imaginai plutôt à quel point il serait effrayant de passer seule devant une foule en colère. Je n’avais jamais participé à une manifestation, je ne connaissais même pas quelqu’un qui y avait participé. Cela semblait étranger et menaçant.
– Est-ce que cela arrive vraiment assez souvent pour qu’il y ait besoin d’une équipe bénévole ? demandai-je. Je veux dire, y a-t-il vraiment autant de personnes qui protestent ?
– Oh oui, j’en ai bien peur, dit-elle. Les manifestants veulent ôter aux femmes le droit d’avorter. Si l’avortement était illégal, qu’arriverait-il aux femmes en situation de grossesse en difficulté ? Leur seul choix serait de se tourner vers des alternatives qui les mettraient en danger. Et elles finiraient blessées, brisées, voire mourantes.
Elle me regarda avec incrédulité.
– Peux-tu imaginer, à notre époque, que des femmes en bonne santé comme toi meurent parce qu’elles n’ont pas accès à une procédure médicale sûre, reconnue et légale ?
C’est barbare, me dis-je, choquée. Je ne peux pas du tout imaginer cela. Les femmes ne devraient pas avoir à mourir alors qu’il existe déjà une procédure médicale sûre ! Qui voudrait imposer cela aux femmes ? Pourquoi voudraient-ils que nous revenions en arrière, que nous leur ôtions le droit d’accès à l’aide médicale ? Pendant que j’évitais les questions du pour ou contre l’avortement, je me voilais la face !
Nos regards se croisèrent et nous secouâmes toutes les deux la tête, incrédules face à l’idée d’une telle éventualité. Sa compassion m’avait vraiment accrochée – cette femme et moi étions si semblables. Nous nous souciions tous les deux des gens. La compassion a toujours été une force motrice dans ma vie, une partie de mon identité. C’est ce qui m’avait poussée à me spécialiser en psychologie, et c’était la raison même pour laquelle je voulais devenir thérapeute. Je voulais vraiment aider les gens blessés. J’étais heureuse d’avoir rencontré cette femme.
– Quel est ton nom ? me demanda-t-elle.
– Abby. Je viens de commencer mes études en licence de psychologie.
Elle me tendit la main et nous échangeâmes une poignée de main chaleureuse.
– Je m’appelle Jill, et je travaille dans les services pour le Planning familial.
Elle était exactement le genre de femme professionnelle que je voulais être. Si posée et si éloquente, tout en restant très amicale et accessible. Je savais que j’aimerais travailler avec d’autres femmes comme elle. Si je devenais bénévole, est-ce que je pourrais travailler avec elle ?
– C’est vraiment super de te rencontrer, Abby, déclara Jill. C’est donc ça notre but, et nous avons besoin de bénévoles pour nous aider car notre budget est extrêmement limité. Une bonne partie de nos services sont soit gratuits, soit à prix réduit. Parle-moi un peu de toi.
Je lui dis que j’aimais parler avec les gens et que j’étais toujours attirée par les personnes en difficulté. Elle rit avec moi quand je lui parlai de Doug qui me taquinait au sujet de mes égarés. Elle hocha la tête lorsque je lui expliquai mes projets d’obtenir une maîtrise en psychologie et de devenir thérapeute. Quand je lui dis que je venais de Rockdale, une petite ville du Texas, je découvris que j’avais vu juste : elle était texane comme moi. Elle me posa des questions sur ma famille, je parlai donc de ma mère et de mon père, combien nous étions proches, et de mon frère qui avait neuf ans de plus que moi, que je ne voyais pas souvent. C’était facile de lui parler, et j’avais l’impression d’avoir une nouvelle amie.
– Abby, tu sais ce que j’admire chez toi ? Tu sais vraiment où tu vas. Tu serais surprise de voir combien de femmes n’en ont aucune idée, me dit-elle. De nombreuses femmes qui viennent dans les cliniques du Planning familial ne sont même pas au courant des différentes possibilités qui s’offrent à elles pour éviter une grossesse. Ou bien n’ont pas les ressources nécessaires pour se payer des moyens de contraception. Le Planning familial offre une éducation sexuelle et des moyens de contraception gratuits ou à faible coût, non seulement aux jeunes filles célibataires, mais aussi aux femmes mariées, en particulier pour celles qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts. Parce que le Planning familial est là, poursuivit-elle, parce que ses employés écoutent sans juger ni faire honte ou condamner, les femmes viennent dans leurs cliniques quand elles ont besoin d’aide. Où pourraient-elles aller ailleurs pour ça ? Ça me brise le cœur, dit-elle en secouant la tête, de voir comment quelques manifestants en colère peuvent infliger tant de honte à ces femmes. Et pas seulement au sujet de l’IVG – même au sujet de la contraception.
– Que voulez-vous dire ?
J’étais confuse. Qui protesterait contre la contraception ? Je n’avais jamais entendu parler d’une telle chose. Je n’étais absolument pas préparée à la révélation suivante de Jill.
– Voici la triste vérité, Abby. Les mêmes personnes qui veulent arrêter les IVG ne croient pas à la contraception.
Elle me dit que les pro-vie non seulement ne voulaient pas prévenir les grossesses, mais qu’ils voulaient également interdire les avortements, forçant les femmes à choisir entre vivre dans une plus grande pauvreté avec des bébés non désirés dont elles ne pouvaient pas s’occuper et avoir recours à de dangereux bouchers de ruelle.
Je m’imagine me tenant là, la bouche ouverte, à essayer de comprendre pourquoi quelqu’un voudrait refuser la contraception aux femmes pour ensuite les obliger à aller dans un endroit dangereux pour avorter, simplement parce qu’elles ne pouvaient pas se permettre d’avoir un autre bébé. Cela n’avait aucun sens. Ces personnes prétendaient être contre l’avortement – alors, comment pouvaient-elles aussi être contre les choses qui évitent une grossesse et contre le droit des femmes à une aide médicale ?
Comment avais-je pu être ignorante à ce point ? Comment avais-je pu vivre si longtemps sans me rendre compte de ce qui se passait ?
C’est décidé ! Je pris ma décision sur-le-champ. C’est là que je veux m’engager. Je peux aider à prévenir les grossesses, à rendre l’avortement rare et à faire une différence dans la vie des femmes qui ont besoin d’aide. C’est bon pour les femmes, bon pour la communauté et parfait pour moi.
– J’aimerais devenir bénévole, annonçai-je. Comment puis-je m’inscrire ?
Je remplis le formulaire de bénévolat, enthousiaste à l’idée qu’en signant mon nom, je rejoignais une cause à laquelle je croyais.
J’avais hâte de commencer.
***
Quand je repense aujourd’hui à cette scène dans la salle des Étendards, mon cœur se brise. J’étais là, si jeune, si naïve et si inconsciente. J’avoue que je suis encore perplexe face à mon ignorance, non seulement sur la question du commencement de la vie, mais aussi sur moi-même et sur ma capacité à faire des choix qui me semblaient aller à l’encontre de ce que je croyais.
J’avais fait partie d’une petite communauté et d’une famille conservatrice, proche et aimante. En grandissant, j’avais continué à me rendre à l’église chaque semaine. J’aimais Dieu et je me souciais profondément de mes amis et de ma communauté. On m’avait appris que les relations sexuelles étaient réservées au mariage et j’avais adopté cette valeur. Mais mon comportement n’était pas en accord avec mes valeurs, et je le savais. Les relations sexuelles avant le mariage, la contraception, l’avortement… tout cela ne me concernait pas. J’avais simplement évité de réfléchir à ces choses, de me demander si elles étaient bonnes ou mauvaises. Et d’une manière ou d’une autre, j’avais réussi à garder cachée, dans une boîte enfouie au plus profond de moi, toute tension entre les croyances dans lesquelles j’avais été élevée et qui comptaient à mes yeux, et ce que j’avais réellement fait. Une boîte que j’avais jusqu’alors réussi à ne jamais ouvrir, à ne jamais examiner.
Ce jour-là, je sortis de la salle des Étendards sans avoir aucun doute sur le fait que j’avais trouvé une cause – une bonne cause – pour laquelle me battre. J’allais m’investir au service des femmes en situation de crise.
Comment, je me le demande encore, ai-je pu ne pas avoir conscience de la crise au fond de mon âme ?
3. A&M signifie Agricole et Mécanique (NdT).
4. Les affiliés du Planning familial continuent de faire cette affirmation dans certains de leurs documents, comme la déclaration « Planned Parenthood and Parental Notification » (« Le Planning familial et l’accord parental »), qui dit : « Le Planning familial croit que la meilleure façon de rendre l’avortement rare est de s’assurer que les femmes, les familles et les adolescents ont accès à des services de santé reproductive confidentiels et abordables. » Voir www.plannedparenthood.org/rocky-mountains/planned-parenthood-parental-notification-10565.htm (consulté le 4 septembre 2010). En réaction à la campagne des « 40 Jours pour la vie » en 2010, le Planning familial de la Côte du Golfe a publié cette déclaration : « Le Planning familial agit plus que toute autre organisation pour prévenir les grossesses non désirées et pour la nécessité de l’IVG. » Voir Stephanie Palmer, « “Forty Days for Life” Campaign Kicks Off » (Lancement de la campagne des 40 Jours pour la vie), KBTX.com, publié le 21 septembre 2010, www.kbtx.com/home/headlines/103489104.html (consulté le 22 septembre 2010).
Ne vous fiez jamais à une décision que vous avez prise et que vous ne voulez pas que votre mère apprenne. C’est une idée brillante, n’est-ce pas ? Ces jours-ci, j’en ris tant c’est une évidence dans ma vie. Mais la route qui m’a finalement conduite à cette sage pensée est pavée de regrets, de douleur, de déchirement, de honte. Quant à mes mains, elles sont tachées de sang.
Cependant, je n’ai rien vu venir. Comme souvent.
Le jour du Salon du bénévolat, je quittai le campus en tant que fière avocate des femmes en situation de crise, leur protectrice contre les futurs contrôleurs qui voudraient les priver du droit de recourir à des services médicaux sûrs et leur refuser l’accès à l’éducation en matière de contraception. Je serais leur gardienne contre les bouchers de ruelle, les maladies sexuellement transmissibles, les cancers inconnus qui se cachent dans les corps – non détectés par manque d’examens annuels – et contre les insultes des agitateurs qui voudraient les humilier et leur faire honte.
Alors, pourquoi n’ai-je pas appelé maman pour lui annoncer la bonne nouvelle ?
Mes parents vivaient à Rockdale, à environ quarante-cinq minutes de l’université A&M. De manière générale, j’étais en très bons termes avec eux et je m’estimais chanceuse d’avoir une famille aussi soudée. Jusqu’à mon départ pour l’université, nous étions toujours allés à l’église ensemble. J’avais été engagée dans un groupe de jeunes de l’église, j’avais été conseillère de camp, et toujours une bonne élève – brillante à bien des égards. J’avais été vice-présidente du conseil des étudiants, rédactrice de l’album de promotion, engagée dans la chorale et le théâtre, dans l’équipe de danse ainsi que dans l’Association texane des futurs éducateurs, le tout en appartenant aux dix premiers de ma classe. J’aimais être engagée avec d’autres personnes et j’étais particulièrement attirée par les défis. Mes parents m’avaient toujours dit qu’ils étaient fiers de moi et me soutenaient à tous points de vue.
Une fois à l’université, j’appelais ma famille presque tous les jours, juste pour rester en contact et les informer de mes allées et venues, pour discuter de la vie, des cours et des amis. Je fis de même au lendemain du Salon du bénévolat. Simplement, je ne mentionnai pas ma nouvelle décision de m’engager comme bénévole pour le Planning familial. Ce n’était pas que j’avais l’intention de garder le secret, me dis-je – mais je ne voulais pas les inquiéter, car je pensais qu’ils ne seraient pas capables de comprendre comment, via mon travail, je n’allais pas « promouvoir » l’avortement, mais en « réduire» le nombre. J’attends d’acquérir un peu d’expérience, raisonnai-je, pour pouvoir leur donner des exemples du bien que je fais là-bas, de la façon dont j’aide les femmes.
Ce n’était pas le premier secret que je leur cachais.
Bizarrement, à l’époque, je n’avais pas fait consciemment le lien entre ce nouveau secret et l’ancien que je gardais encore. Cet autre secret avait environ un an, était enfoui profondément, si profondément que je ne le laissais jamais émerger de mon inconscient. Je vivais comme si cela ne s’était jamais produit, comme s’il s’agissait d’un simple rendez-vous médical, passé sans laisser de traces ou de conséquences. Je ne ressentais pourtant pas de grande douleur. Elle n’était pas en train de s’envenimer, de se tapir quelque part ni de me peser. En fait, je ne ressentais aucune émotion à ce sujet. Aucune. C’était simplement un fait : privé, personnel, exécuté, et relevant du passé. C’était du moins ce que je pensais.
– Je ne sais pas vraiment ce que je pense de l’avortement, avais-je dit à Jill dans la salle des Étendards.
Les mots les plus vrais qui aient jamais été prononcés. Je n’avais pas la moindre idée de ce que je pensais de l’avortement, je n’y pensais tout simplement pas.
Même si j’avais grandi dans une église qui croit en la sainteté de la vie humaine, ma famille n’avait jamais été du genre à débattre à table des tenants et des aboutissants de cette opinion, de sa signification ou de ses conséquences. Mais nous aimions Dieu, et Dieu a créé la vie et les gens ne devraient pas ôter la vie. En outre, les relations sexuelles étaient réservées au mariage, et tant qu’une femme honorerait cela, elle n’aurait jamais à envisager un avortement, ce n’était donc pas une question à laquelle j’avais dû réfléchir de manière très personnelle. En tant que jeune femme habitant à la maison, avant d’aller à l’université, je pensais que je vivrais ces valeurs. Cela semblait vraiment aussi simple que cela.
Ce n’était plus si évident une fois arrivée à l’université. J’avais quitté ma petite ville de Rockdale, avec sa population d’environ 5 000 personnes, pour le campus de l’université A&M du Texas, à 88 km de chez moi, affectueusement appelé Aggieland – une zone métropolitaine d’environ 200 000 habitants.
Comme beaucoup d’autres étudiants fraîchement débarqués, je profitai de ma première année de vie étudiante sur le campus pour me trouver une nouvelle personnalité. Je passai de très bonne élève bien sage à fêtarde en l’espace de quelques mois. Naturellement, tout en souffrit – mes notes ainsi que mes choix d’amis et d’activités. J’étais l’illustration parfaite d’une bonne élève qui se révolte. Il ne nous fallut pas longtemps, à mes parents et à moi-même, pour comprendre que je n’étais pas là où je devais être. Je fus alors transférée dans un centre universitaire à Bryan, au Texas, où je pus reprendre la main sur mes notes. Ça, c’est la bonne nouvelle. La mauvaise nouvelle, c’est que je tombai folle amoureuse de Mark.
