Usagers Cursifs - Patrice Goldstein - E-Book

Usagers Cursifs E-Book

Patrice Goldstein

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Beschreibung

Ces documents sont parvenus à infiltrer nos mémoires physique et virtuelle. Une contrainte: Imprimez nos/vos Futurs, Présents, Passés. Il est probable que nous ayons à faire à des sources multivers.

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Seitenzahl: 271

Veröffentlichungsjahr: 2020

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TABLE

L.A.

INDIENNE

MARCHEUR

ANÉMIE

EVA

AMOUR

SON-JE

MOTS

PLUIE

VACHE

SIGOURNEY

HANDIRESC

MATOP

COMMUNETATS

ARBRE

VAISHALI-KRATEIN

CHATT

PIERRE

PRESSE

SÉRUM

GLOSE

EMJI

LUCY

MOTS 2

L.A. 2

EXODE

TRIMEUR

EXISTENCE

RICE

STABILITÉ

METZANGE

RECONFIGURATION

FOSSE

MEUH

MAIN

COCIGALE

CHIEN

MARCHANDISE

VOITAPPART

SWEETER

MINIMHOMME

LOUPHOQUE

GUACAMOL

EFFACEMENT

BURROUGHS

L.A. 3

MEUTE

L.A. 4

FATAL

MOTS 3

MOUCHES

MONTCHAU

CLEMENTINE

ZYGOTES

FAMINES

EAU

COCO

ALL &PARK

SARRIETTE

ECOUTES

PRÉFACE

Je ne m’explique pas la présence de ces documents.

Ils sont parvenus à infiltrer mes mémoires physique et virtuelle.

Une contrainte : Imprimez nos/vos futurs/présents/passés.

J’ai conscience de certaines similitudes avec des réalités passées, actuelles et futures. Les ressemblances avec ces situations ne seraient qu’involontaires.

Il est probable que nous ayons à faire à des sources multivers.

Vous avez le droit d’imaginer ce que vous souhaitez. Notre histoire nous montre que nous avons eu à donner des numéros aux rois, empereurs, magnats, et dirigeants divers.

1 L.A.

Mon nom est Lienty Arnaud. Bien sûr ce n’est pas mon vrai nom. Comme tous les désincarnés j’ai depuis longtemps oublié mon vrai nom. En fait je ne veux plus m’en souvenir. Maintenant et ici, tout le monde m’appelle L.A.

Cela s’est passé il y a plus de dix ans.

Je me trouvais devant une table avec une bande de fêtards qui riaient à ne plus pouvoir fermer la bouche pour mastiquer les aliments. Cela n’avait pas d’importance car ils étaient tous virtuels. Moi seul, j’étais réel et je faisais mon dernier repas avant d’être éliminé. Je savais ce qui m’attendait et je crois que j’avais décidé de ne plus courir comme Lin O’ventura dans un très vieux film du plat. Il allait être exécuté mais il a couru au dernier moment et a été sauvé. Moi je ne courrai pas. De toute façon je n’ai plus mes jambes en dessous des genoux. Les surveillants exécuteurs sont déguisés en clowns. Leur bouche s’ouvre en un sourictus jaune et rouge d’une joie triste infinie. Quand j’aurai terminé le dessert et pris un dernier café, ils déverrouilleront les freins de ma chaise et me laisseront rouler à l’intérieur du tunnel en pente qui me projettera directement dans le crématorium qui alimente en chauffage les résidences des Gédés.

Je ne prends pas le dessert, ce n’est pas quand je vais en finir avec la petite vie que j’avais quelque peu prolongée, que je vais commencer à aimer les brioches au chocolat. Mes clowns après avoir ingurgité mon dessert ont commandé le café final.

Le café est apporté par deux serveuses juchées sur des rollers avec leur mini-tablier blanc, plateau et petite cuiller, sucre et lait en poudre. Elles me regardent et me font un clin d’œil que je prends pour une ultime provocation. Les clowns les reluquent avec envie. Une d’elles est petite avec des grands cheveux châtains et des yeux rieurs, l’autre est un sosie de la princesse Leia avec une couleur de peau quelque peu plus foncée. Le temps que je reconnaisse Katarina et Amindala, elles se sont déjà emparées de ma chaise roulante et me poussent à une vitesse ahurissante dans le sens opposé du couloir en pente.

Les clowns n’ont pas eu le temps de dégainer assez vite leur fulgurants et les convives ont immédiatement disparu, réintégrant leur virtualité. Je ne me suis pas rendu compte de ce qui s’est passé ensuite car Katarina m’a violemment frappé à la tête et j’ai à peine pu percevoir qu’Amindala s’emparait de moi façon récupération de cadavre.

Je n’avais pas le sentiment d’être réveillé et pourtant je n’étais plus endormi. Je ne parvenais pas à maîtriser mes pensées, elles vagabondaient en des lieux de mon passé que j’avais essayé d’oublier. À quarante ans j’avais encore trois mois avant de me présenter à l’éliminateur afin de purifier la terre de ma présence. Moi je croyais que j’étais encore utile, j’avais réussi à échapper aux purges contre les intellocrasseux et je crois que j’étais un des rares humains qui savait encore écrire.

J’ai vécu dans la clandestinité pendant presque deux ans avant que notre groupe se fasse piéger en cherchant à manger. J’ai perdu un pied dans un piège à loup. Drôle de nom, piège à loup, car il n’y a plus de loup depuis longtemps et les jeunes générations ne savent pas qu’un loup était un animal, et pensent que c’est un masque qui cache une partie du visage des Gédés.

La milice m’a coupé le pied pour me délivrer en faisant attention de ne pas abîmer les orteils. Les miliciens avaient manifestement une commande urgente. Je n’ai pas été abattu immédiatement. C’est parce qu’un Gédé avait besoin de l’autre tibia. Il m’a gardé en soins jusqu'à ce qu’il soit certain que la greffe soit réussie, ensuite il m’a fait remettre, en remerciement et par charité, aux services de l’éliminateur.

J’ai eu tout à coup un sourire de joie. Je venais de penser à Katarina et Amindala. Elles ont réussi à échapper à la milice. Elles faisaient partie du groupe clandestin avec lequel je survivais. Je n’avais strictement rien pour écrire alors je faisais comme les anciens et je racontais ce que je savais sous forme d’histoires.

Je parlais six heures et je construisais mes histoires le reste du temps. Je ne consacrais pas de temps à la vie collective excepté la chasse aux aliments qui étaient absolument vitaux pour le groupe. Je sais que certains venaient de loin pour écouter mes histoires. Je sais que plus ma réputation progresse, plus mes chances de survie diminuent. Ma tête fut mise à prix. L’individu qui donnerait une information permettant de me retrouver et, mieux me capturerait, gagnerait d’un à cinq ans de vie. Exorbitant. Le plus drôle, c’est que personne ne savait que l’homme qui a perdu ses jambes était moi et personne n’a gagné d’années de vie supplémentaire.

À ce moment précis en pensant à mes ex-jambes, j’ai senti une douleur lancinante aux jambes que je n’avais plus. Il a fallu du temps pour que je m’interroge sur ce que cela signifiait et je me suis assis sur le lit de camp pour tâter mes jambes. Et j’ai tâté mes jambes. Longtemps plus tard Katarina m’a expliqué. Les Usagers Cursifs ont organisé ma récupération pour que je puisse écrire. Les U.C. ont décidé de laisser des traces de leur passage et de transmettre à leurs descendants les histoires que je dois leur écrire.

C’est leur association avec un sous-groupe de nano-bio-chirurgiens dissidents qui a fait de moi ce que je suis maintenant. Trois quarts « homme » et un quart « machine ». Dans ma « vie précédente » j’ai réussi un acte dont je suis très fier. J’ai caché dans un lieu que personne n’a pu retrouver, et je ne donnerai aucun indice, la collection absolument entière de « La compagnie des glaces » de G.J. Arnaud. Les soixante-deux volumes initiaux et les onze et vingt-trois volumes ultérieurs. J’ai décidé avec mes nouvelles jambes de prendre le nom de Lienty Arnaud. Comprenne qui pourra. Je suis donc devenu L.A. en interne au groupe et U.C.L.A. pour les externes.

Amindala m’a précisé pendant qu’elle m’aidait lors de ma rééducation physique que si j’avais des jambes, c’est pour mieux écrire. Il est prévisible que nous devrons fuir régulièrement et je ne peux pas être un fardeau pour les U.C. en fuite. J’ai reçu un conditionnement mental pour sauver ma peau et ma vie quoi qu’il arrive. C’est la priorité absolue et on m’a bien fait comprendre que je n’aurai pas le choix car les nanotechnologies implantées dans mon corps prendront le pouvoir immédiatement et feront ce qu’elles ont à faire malgré moi.

Le langage Suglo n’a pas besoin de mot à proprement dit, il ne s’exprime et ne se développe qu’avec des images. Les désastres successifs des méthodes globales et semi-globales avaient entraîné des réactions ponctuelles, mais assez rapidement les Gédés ont réussi à imposer, avec l’aide de la supra nationale alimentaire Mac Nodal, un langage universel. Le Super Global fabriqué uniquement avec des images. Il permet toutes les formations scientifiques par neurotransmission mais pas le littéraire car les psychotropes supports n’ont jamais pu être compatibles avec les neurotropes. Des centaines de milliers de cobayes ont été sacrifiées sans succès. Principalement les candidats à la retraite lointaine que l’on envoyait à l’autre bout du monde pour profiter de leurs économies et que l’on enfermait dans des centres de repos concentrationnaires où ils servaient à grande échelle de sujets d’expériences. Pas de littéraire, donc plus de mots ni de langage conceptuel ni abstraction.

L’ensemble des supra nationales a formé des troupeaux entiers de jeunes gens entièrement dévoués à leur cause parce que d’une incapacité absolue à la moindre rébellion. Cela n’aurait de toute façon servi à rien car aucune autre supra nationale ne les aurait pris en charge puisque leur langage n’était pas suffisamment adapté à leurs besoins.

Les Gédés ont alors mis en place les éliminateurs et pour pallier avec certitude à la surpopu-paupérisation décidé que l’âge limite de survie était de quarante ans.

Cependant la vie ayant un prix, il faut bien sûr payer. Les supra nationales ont créé le CAC 40, le Consortium des Années Consomptibles limitées à quarante. La population utilisait l’expression B. A. pour la Banque des Ans.

Les calculs économiques et de productivité se sont simplifiés. Les ouvriers sont éduqués jusqu’à quinze ans, les scientifiques jusqu’à vingt ans et les scientifiques ne peuvent pas représenter plus de vingt-cinq pour cent de la population.

Il n’y a plus de nationalité mais une appartenance sociétale a une supra nationale.

Les richesses en propriété humaine sont de (75 X 15 ans) + (25 X 20 ans) soit 1 625 ans par 100 individus.

Les dirigeants étant inclus dans ces calculs, la B.A. connut un succès phénoménal. Le système fiduciaire s’est, à partir de cette époque, exprimé en Année, Mois, Semaine, Heure. Les négociations devenant ardues, il fallut créer de la petite monnaie en ajoutant également la Minute et la Seconde.

Les Géniaux Décimateurs tels que ce sont appelés les dirigeants pouvaient par principe de vases communicant acheter autant d’années qu’ils le voulaient et quand leur état physique leur permettait. Les achats d’années et de morceaux de corps se sont généralisés. Les peines criminelles ont été infligées sur le même schéma et le marché noir a pris boutique sur rue.

La suppression de l’argent monnaie, largement entreprise au vingtième siècle s’est soudainement concrétisée par la mise en place pour tout individu de la C.V. ou Carte Vitale sur laquelle toute la vie de chacun est enregistrée. Les C.V. ont ensuite été greffées dans le bras puis dans le cou proche du cerveau et de la moelle épinière. Rien ne peut se faire sans carte, pas même manger ou se procurer les produits de base. Toute demande hors norme se paye en temps de vie. Toute punition ou condamnation se paye en temps de vie. Toute réparation se paye en temps de vie. Des enfants peuvent naître avec des dettes de vie. S’ils ne disposent plus que de vingt-cinq ans, ils sont à la naissance expédiés à l’éliminateur car il n’est pas rentable de les éduquer pour trop peu de service. De nombreux Gédés ont recours au service de femmes porteuses pour se procurer du temps de vie en les prenant à leurs enfants dès la naissance.

Nos chirurgiens dissidents ont réussi à fabriquer des cartes vitales à mémoire ondulatoires qui effacent immédiatement leurs propres traces dans les lecteurs.

Cette technique ne nous a pas posés de soucis déontologiques car ce que nous prenons n’est pas enlevé à d’autres et ne peut pas être comptabilisé dans les analyses finales. Nous sommes par ailleurs persuadés qu’il n’y a plus de vérifications comptables. Les quelques Gédés Auditeurs ne prennent plus la peine de se livrer à leur activité de base puisque personne ne leur demande quoi que ce soit.

Je dois écrire les histoires que les U.C. me rapportent et celles que d’autres dissidents ont vécues ou vues, mais je dois consacrer beaucoup de temps à apprendre à lire aux jeunes de notre communauté. Force m’est de reconnaître que c’est cela qui me procure le plus de plaisir et une joie intérieure intense. Les périodes les plus difficiles à supporter sont celles où nous devons changer de lieu ou fuir car le pouvoir de mon corps est transféré à mes Nanos.

J’apprends la lecture à quatre jeunes, deux garçons et deux filles, seulement. Ce choix est dicté par le fait que nous savons les dangers qu’ils courent et nous ne voulons pas faire prendre plus de risques à notre groupe. Nos jeunes sont entraînés dès que possible à se fondre dans la masse, à nager dans les foules et à recueillir les informations nécessaires à notre survie. Les capacités de lecture seraient trop repérables. Nos jeunes apprentis lecteurs ont un corps qui n’est pas assez fini pour recevoir les Nanotechs et les risques déjà importants deviendraient insupportables.

J’écris les histoires au fur et à mesure que l’on me les rapporte, sans chronologie. Telle est notre décision. Elles sont toutes indépendantes les unes des autres et il n’y a aucune règle de langage ni de taille. Il y a cependant des corrélations et des récurrences. Ces histoires sont issues des rapports verbaux de nos équipes et amis, des textes retrouvés, des textes issus du net, des enregistrements vocaux issus de la toile, et des subvocalisations des greffés enregistrées directement dans le Cloud.

Je ne suis pas certain d’être seul à savoir écrire, et j’aimerais tellement ne pas être le seul. Je dois cela à mon père qui le devait à sa mère et elle-même le tient de son père, mon arrière-grand-père. Cet apprentissage fut possible grâce au sauvetage de la Compagnie des glaces, probablement seule œuvre écrite préservée en entier et à ce jour en ma possession. Elle est cachée ici ou ailleurs, et nous travaillons à partir des deux copies manuscrites qu’en a réalisées ma grand-mère.

2 INDIENNE

Barbara Cochise fille de Cochise, un Indien Aigle Noir, est née dans les prés, un beau jour ou peut être une nuit, dans un bruissement d’ailes.

Elle a grandi dans les prés, Cochise, dans les prés, et parce que son père lui avait dit « on ira, ou tu voudras, quand tu voudras après l’été indien » mais qu’il était mort juste à la fin de cet été, Barbara Cochise a pris les chemins de travers, et enfin droit devant elle, jusqu’à la ville.

C’était donc l’automne, enfin, ce qui ressemblait à l’automne. Barbara vocalisait aux oiseaux, qui dansaient pour elle comme des feuilles. Des feuilles d’automne, emportées par le vent, en rondes monotones.

Sur la ville les territoires étaient âprement disputés entre les mouettes et les corbeaux. L’échiquier des cieux et ses cases noires et blanches étaient un jeu de guerre tridimensionnel.

Roi noir corbeau contre reine blanche mouette.

Barbara avait depuis toujours pris ses rêves de ballet d’oiseaux pour des réalités participer et les oiseaux des villes étaient autour d’elle pour à ses chorégraphies volantes. Les oiseaux de toutes tailles permettaient des figures mouvantes et virevoltantes extraordinaires.

Mais là au-dessus de la ville, seuls les noirs et blancs étaient restés pour profiter des résidus de la population. Les famines des familles avaient réduit le nombre d’enfants et de bouches à nourrir au plus simple.

Barbara était une belle jeune fille pleine de vie et quelle fut sa perplexité devant la chétivité locale. Elle se rendait bien compte que la population était mal nourrie.

Elle a ordonné aux oiseaux de ne plus manger les insectes car ils étaient devenus très insuffisants pour la pollinisation de la nature. Et la nature reprend ses droits rapidement.

Au bout des deux années de pollinisation intensive la ville d’Hitchcock n’était certes pas luxuriante mais les humains avaient repris du poids et des formes de bon aloi.

De plus la natalité était remontée, les hommes sont ainsi faits, que la nourriture amène l’insouciance. Et l’insouciance la natalité.

Barbara était devenue la conseillère du roi noir et de la reine blanche, et ils croyaient en elle quand elle leur dit les changements de l’insouciance qui étaient également promise au peuple volant.

Barbara eut soudain, après quatre années passées près de la ville, la nostalgie de ses prairies d’adolescente vagabonde.

Les stridulations de ses anciens amis lui manquaient. Et bien évidemment elle voulait revoir Matin Calme. Elle savait qu’il l’attendait. Elle savait qu’il l’aimait. Elle l’entendait souvent « la » rêver. Et elle aussi « le » rêvait. C’était indiscutable ils devaient se retrouver.

Matin Calme est son alter-âme aigle noir. Ils n’ont pas eu besoin de prêter serment, un échange de sourires est plus qu’une promesse et sera pour le restant de leurs vies un partage permanent.

Barbara doit partir. Les noirs et les blanches doivent continuer à vivre sur leur échiquier. Alors avant de retrouver Matin Calme et respecter la tradition Aigle Noir, Barbara doit achever son cycle à Hitchcock.

Elle a tenu son dernier conseil d’oiseleuse, et libéré ses noirs et blanches de tous serments. Ils lui ont offert un ultime vol plané sous un ciel doré par le soleil.

Elle est partie sans se retourner et les oiseaux se sont précipités sur la ville.

3 MARCHEUR

Nous sommes vingt ou cent, nous sommes des milliers, organisés en norias de tailles différentes. Marcher, marcher, marcher, encore marcher, toujours marcher, à jamais marcher.

Le fouet nous empêche de faiblir, le fouet c’est la mort rapide, quelques semaines et les familles connaissent le même sort.

Le fouet est électronique, on l’appelle comme ça mais c’est la version moderne de la matraque et du sabre laser. Quand on perd le rythme ou juste si on commence à être fatigué, on prend une décharge.

Elle n’est pas très violente car il ne faut pas abîmer les travailleurs mais elle laisse une marque indélébile sur l’avant-bras gauche. Un petit trait. Puis un autre petit trait, et un autre petit trait.

Au cinquantième trait on est licencié immédiatement, il y a tellement d’autres marcheurs qui attendent la place. Au début on se croit très fort, avec un bon entraînement, on marche dix-huit heures sur vingt-quatre, c’est le rythme quotidien de travail. Notre famille reçoit notre Satance, le Salaire Pitance pour trois personnes. On ne peut être embauché comme marcheur qu’après avoir fait deux enfants car il y aura une demande de marcheurs de plus en plus forte. Nous, nous recevons nos trois repas quotidiens sur place, ils sont bien sûr très énergétiques, à base de pâte d’insecte prédigérée pour éviter de perdre du temps. Nous dormons également sur place par quart.

Mon grand-père était marcheur, mon père était marcheur mais je ne me souviens pas l’avoir connu.

Quand il a atteint le cinquantième trait on l’a mis dehors et il n’est jamais revenu au camp des postulants marcheurs, j’ai su plus tard qu’il avait résisté 7 jours avant de mourir de faim. Il avait eu le temps de croiser les linceuls de ma mère et ma sœur qui n’avaient plus de satance. J’avais réussi à me faire enrôler deux décades auparavant.

Il y a plus de quatre cents millions de marcheurs c’est la plus importante production d’énergie électrique. Tous les appareils connectés se rechargent chaque jour grâce à nous et à nos chaussures. À chaque pas elles transmettent au sol conducteur la dose d’énergie du pas. C’est grâce à nos pas que la digibourge alimente toutes ses connexions. On sait que les plus riches font des concours de châteaux virtuels. Si c’est un de nos employeurs on affiche en images de synthèse les réalisations de leurs victoires.

Il paraît qu’il y a eu des rébellions et cela a occasionné des coupures d’électricité.

Les déconnectophobes ont pris les armes et sont venus massacrer le matériel humain des WALKER Compagnies. Des centaines de milliers de JOHNIES (c’est nous) ont été tuées simplement pour avoir réduit le rythme de leurs pas. N’ayant pas l’entraînement des changements de rythmes, ils ont eu des crampes si douloureuses, qu’ils ont lâché les norias pour se tordre au sol. C’était un jeu de les abattre au sol comme dans les vieux jeux de NINE TENDO sur consoles. De ce fait les compagnies de WALKER ont eu l’idée d’un nouveau service à vendre à leurs clients pour une partie « d’ECHAP-ALT-SUPPR ».

Dans un premier temps on laisse s’organiser une tentative d’évasion grâce aux cafards qui gagnent un placement en service administratif. Il faut choisir cinq bons marcheurs encore jeunes et surtout ayant un bon rythme, le fameux rythme à quatre temps, qui est beaucoup plus épatant que le rythme à trois temps. On laisse l’idée de l’évasion germer et on fait en sorte que quelques surveillants oublient parfois les marques du fouet. Très naturellement les cinq jeunes marcheurs sont dans la même noria et partagent leurs repas et leurs périodes de repos. Ensuite il n’y a qu’à laisser faire et l’étape ECHAP se déclenche naturellement. J’en suis et je tente ma chance.

J’ai résisté à l’envie de repasser près de chez moi et pour cause il n’y avait plus personne, mais deux d’entre nous ont été pris autour de chez eux. On leur avait dit de ne pas le faire mais ils n’ont pas pu résister. Les deux sont passés à l’étape ALT rapidement. Nous nous sommes séparés, et je ne sais pas ce qu’ont fait les deux autres évadés.

Moi je n’avais qu’une seule idée : tenir le plus longtemps possible. C’est du temps gagné pour l’escouade car l’étape SUPPR ne se fait qu’avec l’équipe entière pour le NINE TENDO, c’est la récompense des chasseurs. J’avais entendu dire par un ancien installateur que le monde des villes était sous surveillance des caméras et des satellites. J’ai pensé que la seule possibilité de tenir était de s’enfouir le plus profondément possible en sous-sol. Ne pas tenter de respirer l’air de toute façon pollué des campagnes rares et galeuses. S’enfouir, s’enfouir tout de suite… Il y a des rats à manger. Ils sont gros les rats, de plus en plus, et eux aussi sont malades. Ils ne courent plus, ils sont trop massifs, dégénérés, et déformés. C’est mauvais pour la santé le rat mais ma santé n’a déjà plus d’importance. Je me suis donné pour ambition de tenir dix-sept jours et établir un nouveau record. Un record extrême pour une activité extrême. Je suis descendu immédiatement, par les sous-sols des anciens parkings, puis les anciens égouts et enfin les anciens étayages des immeubles de plus de deux cents étages. Personne ne vient plus réparer quoi que ce soit. Je n’ai pas cherché à aller ailleurs ou plus loin, ça n’aurait rien changé, quand les chasseurs penseront aux sous-sols ils me trouveront où que je sois.

Quelle vie, ça valait vraiment la peine, ne pas courir, ne pas marcher, se nourrir avec quelques champignons en plus des rats. Des champignons fluorescents, bleus et verts, un goût suave et légèrement aigre, quels plaisirs. Et puis jamais je n’avais vécu cela, ne rien faire, attendre et ne rien faire juste manger et dormir. Délice absolu et incommensurable, jouissance du rien, du peu, de l’absence d’obligation. Quel bonheur de remettre à plus tard ces riens inutiles que je n’étais pas obligé de faire maintenant. De réfléchir à occuper mon temps avec des riens et des riens, je suis devenu riche en rien, j’ai possédé tous les riens du monde, et de rien en rien j’ai peuplé va vie de vide. Non, rien de rien, je ne regrette rien, j’ai aimé me vautrer, nonchalant, dans la vacuité absolue du vide actif. Manger, dormir, augmenter ma collection de riens, donner des noms à ces riens. Le rien à faire, le rien du tout, le rien à secouer, le rien à foutre, le rien sifflera trois fois, le rien des champs et le rien des villes, le rien à cirer, le rien des-vous, le rien du tout, le rien merci, le rien des uns et le rien des autres, les casse riens, la roche de rien, l’humain t’es rien, le rien global, j’ai repeuplé mon imaginaire de greffes de riens.

J’avais déjà trente et un traits sur les bras et j’en ai ajouté un chaque jour. Je les ai entendus venir, les chasseurs, mais j’ai aussi senti leur peur. Je les comprends, j’ai maintenant cinquante-six traits six de plus que le maximum avant le licenciement et surtout vingt-cinq jours de liberté, record absolu. Donc je leur fais peur, ils ne comprennent pas comment j’ai pu être aussi fort. S’ils savaient… Moi qui n’ai fait qu’accumuler les riens. Je les ai laissés approcher, m’encercler, me paralyser et me transporter pour retrouver mes quatre collègues. Ils m’ont tétanisé avec un sourire que j’avais encore quand on s’est retrouvé. Je sais que je suis un héros, un héros éphémère mais pour toujours. Personne n’a deviné que je n’avais pas bougé une fois en bas. C’est en réalité inimaginable pour les cerveaux des chasseurs qui pensent toujours que leur proie a peur et qu’elle va fuir, c’est ça le plaisir de la chasse, jouir de la peur de la proie, se désaltérer de sa sueur, deviner ses courses, ses caches, manger son temps, et le réduire à peu de chose jusqu’à ce qu’il ne devienne plus rien. Encore un autre rien qui en rajoute à mon sourire.

Nous avons rapidement tous les cinq été déguisés en personnages animés de jeux, c’est se faire consoler, et on nous a fait pénétrer dans les images de synthèse. Les joueurs qui vont nous abattre ne savent probablement pas que nous sommes encore un peu vivants. Ma puce va cesser d’émettre, et je suis un héros, mais quelle vie j’ai eue pendant vingt-cinq jours c’était formid………………..

4 ANÉMIE

Ci-gît T. LONIC et M. TONIENNE

Il joue de manière absolument fantasmathématique, ce qui pour le spectauditeur, génère une altération quasi causale du cerveau. Les effets du luth gréco-romain sur les neurones sont comparables à une sorte d’hypnose exigeante, douce, et cela empêche le sujet de percevoir de façon consciente son état d’endormissement mental. Cela a permis des suggestions oniriques si proches de la réalité que le sujet sait qu’il n’a pas fait ce qui a été suggéré mais éprouve un irrépressible besoin de le faire par tous les moyens. C’est l’unique façon pour lui de se repositionner en phase de vie/survie. Il doit commencer l’acte pour s’accepter.

Le joueur de luth a accepté, lui, de jouer pour Tessa et Mara.

Tessa et Mara se sont présentées normalement à la conférence-messe de presse du Réal-dictat Nicofran SARKOLAND.

Pendant la première et dernière grande crise économique permanente qui durait déjà depuis plus de cinquante ans, la population ne sachant plus qui, quoi, choisir et étant très variable dans ses choix, a admis le clonage de ses deux très anciens présidents pour n’en former qu’un seul Nicofran SARKOLAND, qui s’est lui-même, après son élection ou il était le seul double candidat, fait sacrer Réal-dictat.

Le Pays est devenu « la République Dictatoriale Sarkolandaise » RDS pour simplifier. Les habitants ont tous étés déchus de leurs anciennes nationalités pour devenir des Sarkolandais. Ils ont donc tous obtenu leur carte d’identité résidentielle syndicale nationale du parti unique obligatoire.

Le Réal-dictat possédait ce qui semblait les qualités de ses ADN d’origine, mais aussi principalement les défauts qu’il est inutile d’énumérer.

Les forces antiterroristes leur ont scanné leur puce de presse, les ont fouillées, passées à l’IRM, et ayant constaté qu’elles ne présentaient aucun danger, elles ont obtenu leur badge respectif.

Elles ont donc été admises au grand oral du Réal-dictat. Dix journaleuses, pas plus. De toute manière les questions étaient dictées par le service interne de la liberté de la presse unique. Et le tri se faisait en fonction du sexe des invités. Un des grands défauts des anciens clonés étant cette extraordinaire propension des présidents à vouloir absolument séduire les femmes.

Tessa et Mara se sont approchées du conférencier, discrètes mais provocantes. Il les a laissées venir vers lui et a eu une irrépressible envie de les toucher n’ayant de nouveau pas pu résister aux femmes surtout jeunes.

Elles ont su que c’était là leur seule chance de réussir. Quelle maîtrise il leur fallait pour attendre les huit secondes de son approche. Ses yeux sont devenus fixes et il savourait déjà sa future et proche séance amourageuse.

Il a tendu les bras vers elles. Tessa et Mara en ont saisi chacune un et avec une lenteur prometteuse, ont approché les mains de leur visage pour les baiser.

Puis d’une vivacité fulgurante, elles ont mordu la pointe de chaque auriculaire.

Elles n’ont jamais lâché.

Le sang coulait le long des doigts, des mains, des bras et des perles rouges commençaient à salir le sol. Les hurlements du Réal-dictat ont fait accourir les policlones. Elles n'ont jamais desserré les mâchoires, jamais, jamais…

Elles ont été abattues sur place de chaque côté de l’homme, tenant chacune un bras dans une crucifixion létale. Leurs yeux souriaient, même dans la mort elles les ont gardés ouverts.

Elles ont été immédiatement incinérées.

Le Réal-dictat fut soigné, les blessures se sont très rapidement résorbées et tout fut oublié, comme un léger souvenir futile.

Enfin presque. La maladie anémiante était inoculée.

Les Sarkolandais venaient en délégations pleurer leur Réal-dictat qui s’abreuvait de ces croyances superficielles. Il pensait que la population l’aimait. Avait-elle le choix ?

Son état se détériorait bien que physiquement il soit toujours le même. De nombreux guérisseurs sont venus tenter leur chance sans aucun succès.

Les choses ont encore empirées quand on s’est aperçu que Janprinz le fils de Nicofran SARKOLAND avait les mêmes symptômes, hors c’était le prince héritier.

Il a fini par avouer qu’il avait tenté de séduire les deux filles pendant les fouilles d’accréditations des journaleuses.

Après quelques mois la désespérance s’est invitée et commençait à se répandre sur le pays qui n’avait d’autre choix que de se désespérer.

La désespérance participative généralisée paralysait l’économie et le pays.

L’homme vert est arrivé, son luth gréco-romain en bandoulière.

5 EVA

Eva Newton existe, je l’ai rencontrée. C’est la petite-petite-petite-petite-petite fille de Stanley Kubrick, et il faut peut-être ajouter quelques « petites »

Elle est probablement cyborg sans pouvoir préciser l’importance de la part d’humain.

Elle a l’aspect d’une jeune femme d’une trentaine d’années, mais depuis si longtemps.

On ne peut la rencontrer que dans des lieux particuliers comme des théâtres ou des espaces similaires. Elle est toujours inséparable de sa « dancing box ». Sa machine à émotions et son groupe de robots danseurs.

Ensuite elle disparaît. J’ai retrouvé des traces d’elle dans un passé où je n’étais pas né, et dans un futur (du moins je le pense) ou je serai mort. Elle utilise des techniques qui n’existent pas encore. J’ai vu des gens essayer de la toucher sans y parvenir. Elle est protégée par une enveloppe évanescente qui décourage quiconque essaye. On ne s’en rend pas compte car c’est toujours elle qui invite le spectateur volontaire à venir ressentir les émotions. Le spectateur volontaire est-il si volontaire.

Chaque individu paraît différent après son passage, il a redécouvert une émotion.

Eva Newton est une incarnation de ce qui n’est pas né. Elle est arrivée comme ça, voilà, c’est tout. Elle voyage sûrement entre les vers, comme les forains entre les villages.

Quelques hommes de lettres se sont interrogés sur la signification du mot trouvère en se demandant si l’origine cachée n’était pas « trou de vers ».

Dans le village onirique, Charles traînait sur la rive de la rivière enchantée à la recherche du temps et il a trouvé Marcel qui l’avait perdu. En fait il avait juste tué le temps du vers d’où il venait. Ils ont rejoint Jacques qui jouait aux cartes et pestait contre ses brèles.