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Sous le nom de l'apiculteur Panko le Rouge, Gogol signe avec ces veillées ses débuts littéraires. Il y mêle, dans une veine où le comique côtoie le fantastique, les souvenirs de son enfance, de ces récits racontés le soir au coin du feu où l’on retrouve toutes les figures du folklore ukrainien : belles jeunes filles et hardis garçons, paysans et commères, sorcières et diables, revenants et roussalkas.
Traduction intégrale des huit récits en deux parties par Eugénie Tchernosvitow, 1944
EXTRAIT
Oh ! l’enivrement, la splendeur d’un jour d’été en Petite-Russie ! Combien chaudes et accablantes sont les heures où midi resplendit dans le silence et dans la chaleur torride et où l’océan bleu sans limites, penché sur la terre en une coupole lascive, semble engourdi, noyé de volupté, embrassant, serrant sa belle dans son étreinte aérienne ! Pas un nuage à cette voûte ; dans les champs, pas un bruit. Tout paraît être mort ; seule, dans les profondeurs du ciel, on voit vibrer une alouette, et son chant argenté descend les degrés de l’éther jusqu’à la terre enamourée ; de temps à autre, le cri d’une mouette ou la voix sonore d’une caille lui répondent dans la steppe. Indolents et insoucieux, comme s’ils allaient sans but, se dressent les chênes qui montent jusqu’aux nues, et les rayons aveuglants du soleil allument des masses entières de pittoresques feuillages, jetant sur les autres la nuit d’une ombre épaisse, que seule une forte brise peut illuminer de jets d’or.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Nikolaï Vassiliévitch Gogol est un romancier, nouvelliste, dramaturge, poète et critique littéraire russe d'origine ukrainienne, né à Sorotchintsy dans le gouvernement de Poltava le 19 mars 1809 et mort à Moscou le 21 février 1852.
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Seitenzahl: 451
Veröffentlichungsjahr: 2018
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BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE
— LITTÉRATURE RUSSE —
Nikolaï Gogol
Гоголь Николай Васильевич
1809 – 1852
VEILLÉES D’UKRAINE
Вечера на хуторе близ Диканьки
1832
Traduction d’Eugénie Tchernosvitow, Genève, Éditions du Rhône, 1944.
© La Bibliothèque russe et slave, 2014
© Eugénie Tchernosvitow, 1944, 1969
Couverture : Nikolaï DOUBOVSKOÏ, Nuit de novembre (1900)
Chez le même éditeur — Littérature russe
1. GOGOLLes Âmes mortes. Traduction d’Henri Mongault
2. TOURGUENIEVMémoires d’un chasseur. Traduction d’Henri Mongault
3. TOLSTOÏLes Récits de Sébastopol. Traduction de Louis Jousserandot
4. DOSTOÏEVSKIUn joueur. Traduction d’Henri Mongault
5. TOLSTOÏAnna Karénine. Traduction d’Henri Mongault
6. MEREJKOVSKILa Mort des dieux. Julien l’Apostat. Traduction d’Henri Mongault
7. BABELCavalerie rouge. Traduction de Maurice Parijanine
8. KOROLENKOLe Musicien aveugle. Traduction de Zinovy Lvovsky
9. KOUPRINELe Duel. Traduction d’Henri Mongault
10. GOGOLLe Révizor — Le Mariage. Traduction de Marc Semenoff
11. DOSTOÏEVSKIStépantchikovo et ses habitants. Traduction d’Henri Mongault
12. Les Bylines russes — La Geste du Prince Igor. Traductions de Louis Jousserandot et d’Henri Grégoire
13. PISSEMSKIMille âmes. Traduction de Victor Derély
14. RECHETNIKOVCeux de Podlipnaïa. Traduction de Charles Neyroud
15. TOURGUENIEVPoèmes en prose. Traduction de Charles Salomon
16. GONTACHAROVOblomov. Traduction de Jean Leclère
17. GOGOLVeillées d’Ukraine. Traduction d’Eugénie Tchernosvitow
VEILLÉES
au
HAMEAU près de DIKANKA
NOUVELLES
« QU’EST-CE que cela peut bien vouloir dire : Veillées au hameau près de Dikanka ? De quelles Veillées s’agit-il ? Et encore de « veillées » flanquées dans le monde par quelque apiculteur ! Dieu merci ! Il faut croire qu’on a encore plumé trop peu d’oies pour avoir de quoi écrire et qu’on a employé trop peu de chiffons à fabriquer du papier ! Il paraît qu’il y a encore trop peu de gens de toute condition et de tout acabit qui se sont taché les doigts d’encre ! Ne voilà-t-il pas un apiculteur qui a envie de se traîner à leur suite ! Vraiment, il y a par le monde tant de papier imprimé qu’on ne saura bientôt plus ce qu’on pourrait bien y envelopper. »
Il y a un mois que mon instinct me l’annonçait et j’entendais bien tous ces discours ! C’est comme je vous le dis : dès qu’un de nous autres, un homme de la campagne, montre le bout de son nez dans le grand monde, — mes pauvres amis ! — c’est comme lorsqu’on s’aventure dans les appartements d’un grand seigneur : tout le monde vous entoure et se gausse de vous. Et si ce n’était que la haute valetaille, passe encore, mais non, c’est souvent quelque gamin déguenillé, un rien-du-tout, qui passe son temps dans l’arrière-cour et qui se met à vous houspiller, lui aussi. Et de tous côtés, on se précipite sur vous : « Où vas-tu ? Où vas-tu ? Qu’est-ce que tu viens faire ici ? Allez, paysan, file !... » Je vous dirai... Mais à quoi bon ? Il me serait plus facile d’aller deux fois par an à Mirgorod où ne m’ont plus vu depuis cinq ans ni l’assesseur du Tribunal du district, ni le vénérable prêtre, plutôt que de me montrer dans le grand monde ; mais puisque je m’y suis fourré, que je pleure, que je ne pleure pas, c’est tout comme. Il ne reste qu’à me justifier.
C’est l’usage chez nous, chers lecteurs, — soit dit sans vous vexer (— peut-être verrez-vous avec déplaisir qu’un simple apiculteur vous parle ainsi, sans autre, comme à un de ses parents ou de ses compères —), chez nous, à la campagne, c’est l’usage depuis longtemps que dès que les travaux des champs sont terminés, le paysan grimpe sur le poêle pour se reposer tout l’hiver, et nous autres, les apiculteurs, nous mettons nos abeilles à l’abri, dans la cave obscure. Quand on ne voit plus au ciel de vols de grues et qu’il ne reste plus de poires aux arbres, alors, dès qu’il fait nuit, vous verrez sûrement briller une petite lumière au bout de la rue. On entend de loin du bruit, des chansons et des rires, on perçoit les sons d’une balalaïka, parfois même ceux d’un violon, on distingue des voix. C’est une de nos « veillées ! » Elles ressemblent, sauf votre respect, aux bals de chez vous ; mais je ne dirais pas qu’elles y ressemblent tout à fait. Si vous allez au bal, c’est pour agiter les jambes et pour bâiller discrètement dans vos doigts pliés en cornet ; tandis que chez nous, les jeunes filles qui se réunissent dans une chaumière ne viennent pas pour danser : elles apportent leurs fuseaux et leurs peignes à laine. Et il semble au début qu’elles sont tout à leur ouvrage : les fuseaux ronflent, des chansons remplissent la chaumière et aucune de ces filles ne quitte des yeux son travail. Mais il suffit que les jeunes gens arrivent avec le violoneux pour qu’il se produise un grand vacarme, qu’on pense à toutes sortes d’espiègleries, qu’on se mette à danser et qu’on joue des tours impossibles à décrire.
Mais le mieux, c’est quand tout le monde se serre en rond pour inventer des devinettes ou, simplement, pour bavarder. Dieu du ciel ! que ne raconte-t-on pas, alors ? Quelles antiquailles ne va-t-on pas déterrer ? Quelles terreurs ne craint-on pas d’éveiller ! Mais on ne contait peut-être nulle part des histoires aussi bizarres que chez l’apiculteur, Panko le Rouge. Pourquoi les gens m’ont-ils surnommé Panko le Rouge ? Je vous jure que je ne saurais vous le dire. J’ai bien l’impression que mes cheveux tirent maintenant plus sur le gris que sur le roux. Mais il existe chez nous cet usage, ne vous en déplaise : quand une bonne fois les gens vous ont donné un sobriquet, vous continuez à le porter jusqu’à la fin de vos jours. Donc, la veille d’une fête, les bonnes gens avaient coutume de se réunir dans la chaumière de l’apiculteur ; ils s’asseyaient à la table et alors, il ne leur restait plus qu’à écouter. Et il faut dire que ce n’étaient pas les premiers venus, pas des paysans du village. Leur visite aurait fait honneur à un homme plus qualifié qu’un simple apiculteur. Ainsi, par exemple, connaissez-vous le sacristain de l’église de Dikanka, Thomas Grigoriévitch ? Quelle belle intelligence que cet homme ! Quelles belles histoires il savait vous raconter ! Vous en trouverez deux dans ce livre. Il ne portait jamais de robe de coutil, comme vous en verrez à beaucoup de sacristains de village. Mais à quelque moment que vous alliez chez lui, même si c’est un jour de semaine, toujours il vous recevra vêtu d’une blouse de drap fin, couleur de bouillie de pommes de terre refroidie ; il payait ce drap à Poltava six roubles l’archine1, ou peu s’en faut. Personne n’ira dire chez nous, au village, que ses bottes sentaient le goudron ; mais chacun savait qu’il les enduisait de la meilleure graisse d’oie, telle que certains paysans en eussent bien volontiers mis dans leur gruau. Nul ne prétendra non plus qu’il s’essuyât le nez d’un pan de sa blouse, comme le font parfois des gens de sa condition ; mais il sortait de son giron un mouchoir blanc plié avec soin et bordé de broderies rouges. Ayant utilisé ce mouchoir aux fins auxquelles il était destiné, le sacristain le pliait de nouveau, habituellement en douze, et le remettait dans son giron. Quant à un des hôtes... Mais celui-là, c’était un petit monsieur à qui on aurait fait endosser sans autre l’habit d’un assesseur ou d’un préfet. Il avait coutume d’avancer un doigt et, en contemplant le bout, de commencer à raconter, avec des fioritures et des finesses, tout comme c’est écrit dans les livres imprimés ! Il y avait des fois qu’à force de l’écouter, on se prenait à penser. Sur ma vie, il n’y avait pas moyen de rien comprendre. Où avait-il seulement pu dénicher des mots comme ça ? Thomas Grigoriévitch lui a raconté une jolie histoire, un jour, à ce propos : un escholier qui apprenait à lire chez un chantre, une fois revenu chez son père, était devenu un latiniste si calé qu’il en avait même oublié notre langage orthodoxe. Il faisait finir tous les mots en us : de la pelle il fabriquait « pellus », de bonne femme, « bonne-femmus ». Un jour, il advint qu’il alla aux champs avec son père. Notre latiniste vit un râteau et demanda : « Père, comment cet objet s’appelle-t-il en votre langue ? » Ce disant, il mit le pied sur les dents du râteau. Le père n’eut pas le temps de répondre que le manche de l’outil prit de l’élan, se leva et — boum sur le front de l’escholier ! « Maudit râteau ! » s’écria-t-il, portant précipitamment la main à son front et sautant à un archine de terre : « ce qu’il peut faire mal ! — que le diable jette bas du pont celui qui l’a fabriqué ! » — Tiens, tiens ! il avait donc trouvé le nom de l’instrument, le petit ami ! — Une plaisanterie de cette espèce ne fut pas très goûtée par l’ingénieux conteur. Sans mot dire, il se leva, se plaça au milieu de la chambre en écartant les jambes, pencha un peu la tête en avant, mit une main dans une poche de derrière de sa redingote couleur de pois, en sortit une tabatière vernie ronde et donna une chiquenaude à la face peinturlurée de quelque général mécréant. Ayant puisé une bonne pincée de tabac râpé et mélangé de cendre et de feuilles d’angélique, il la porta à son nez d’un geste balancé et il aspira tout ce tas au vol, sans même effleurer son pouce, et toujours, il ne soufflait mot. Et c’est seulement quand il plongea la main dans son autre poche et qu’il sortit un mouchoir bleu, à carreaux, qu’il marmonna quelque chose, — je crois bien même que c’était ce mot de l’Évangile : « Ne jetez pas vos perles devant les pourceaux »... « Ça y est », pensai-je, voyant que les doigts de Thomas Grigoriévitch étaient déjà tout prêts à faire la nique, « nous n’allons pas éviter une querelle ». Par bonheur, ma vieille eut alors l’heureuse idée de mettre sur la table une galette chaude avec du beurre. Tous se mirent à l’ouvrage. La main de Thomas Grigoriévitch, interrompant le geste commencé, se tendit vers la galette et les hôtes se mirent tous à louer la maîtresse de maison, ainsi que c’est l’usage en pareille occasion. Nous avions encore un autre conteur ; mais celui-là (il vaudrait même mieux ne pas parler de lui avant d’aller se coucher) dénichait des histoires tellement effrayantes que les cheveux vous dressaient à l’écouter. Je ne les ai donc pas même mises dans ce recueil ; on peut effrayer les gens à tel point que tous se mettront à avoir une peur bleue de l’apiculteur. Si Dieu veut que je vive jusqu’à l’année prochaine et que je fasse paraître un nouveau livre, mieux vaudra terrifier alors les gens en leur parlant de revenants de l’autre monde et de choses étranges, telles qu’elles se sont passées dans les temps jadis sur notre terre orthodoxe. Parmi ces histoires, il se peut que vous en retrouviez qui émanent de l’apiculteur lui-même, de celles qu’il a narrées à ses petits-fils. J’ai seulement cette maudite paresse de fouiller dans mes souvenirs, sans quoi j’aurais bien la matière de dix livres de la grosseur de celui-ci, si seulement on consentait à m’écouter et à me lire.
Ah ! oui, voilà que j’allais oublier l’essentiel : quand vous viendrez chez moi, mesdames et messieurs, prenez directement la grand’route qui mène à Dikanka. C’est exprès que j’en mentionne le nom dès la première page, afin que vous trouviez plus aisément notre hameau. Quant à Dikanka elle-même, je pense que vous en avez déjà beaucoup entendu parler. Je dois vous dire que les maisons y sont bien plus belles que la chaumière de quelque apiculteur. Je ne parle pas même des jardins qui les entourent : vous n’en trouverez assurément pas de pareils en votre Pétersbourg. Et quand vous serez arrivés à Dikanka, vous n’aurez qu’à demander au premier gamin que vous verrez, au premier gardeur d’oies en chemise maculée : « Où habite l’apiculteur Panko le Rouge ? » — « Là ! » vous répondra-t-il, montrant du doigt ma ferme, et si vous le désirez, il vous mènera même jusqu’à ma maison. Cependant, je vous prie de ne pas trop croiser les mains derrière le dos et de faire les fiers, car les chemins qui mènent à nos hameaux ne sont pas aussi unis que ceux qui courent devant vos belles maisons. C’est ainsi qu’il y a trois ans, venant de Dikanka, Thomas Grigoriévitch est allé culbuter dans une fondrière avec sa voiture neuve et sa jument baie, bien qu’il conduisît lui-même et que par dessus les siens propres, il lui arrivât de mettre encore une seconde paire d’yeux, achetés en ville.
Mais alors, quand vous nous ferez le plaisir de venir chez nous, nous vous présenterons des melons tels que vous n’en avez peut-être jamais goûté ; quant au miel, je suis sûr que vous n’en trouverez point de meilleur, dans tous les hameaux : représentez-vous que quand on en porte un rayon, il se répand par toute la chambre un arôme tel qu’on ne saurait l’imaginer ; il est pur comme une larme, comme le précieux cristal dont on fait des pendants d’oreilles. Et les gâteaux que vous fera manger ma vieille ! C’est du sucre, vous dis-je, du plus pur sucre ! Et le beurre : l’eau vous en vient à la bouche dès que vous le goûtez. Non, vraiment : quelles artistes que ces bonnes femmes ! Avez-vous jamais bu, mesdames et messieurs, du poiré avec des prunelles ou de l’eau-de-vie aux raisins secs et aux pruneaux ? Ou bien, avez-vous eu l’occasion de manger de la bouillie avec du lait ? Dieu, quels mets n’y a-t-il pas dans ce bas monde ! Quand on commence à manger, on sombre dans la gourmandise et c’est une douceur que l’on ne saurait décrire ! Ainsi, l’an dernier... Mais qu’est-ce qui me prend de bavarder de la sorte ? Venez plutôt vous-mêmes, venez vite ; nous vous régalerons tant et si bien que vous irez le raconter ensuite à tout venant.
Panko le Rouge, apiculteur.
1. Archine = 0,71 m.
La vie me pèse en notre chaumière.
Oh ! emmène-moi de la maison,
Là où il y a beaucoup de bruit,
Là où toutes les jeunes filles dansent,
Là où s’amusent les jeunes gars !
(D’une vieille légende.)
OH ! l’enivrement, la splendeur d’un jour d’été en Petite-Russie ! Combien chaudes et accablantes sont les heures où midi resplendit dans le silence et dans la chaleur torride et où l’océan bleu sans limites, penché sur la terre en une coupole lascive, semble engourdi, noyé de volupté, embrassant, serrant sa belle dans son étreinte aérienne ! Pas un nuage à cette voûte ; dans les champs, pas un bruit. Tout paraît être mort ; seule, dans les profondeurs du ciel, on voit vibrer une alouette, et son chant argenté descend les degrés de l’éther jusqu’à la terre enamourée ; de temps à autre, le cri d’une mouette ou la voix sonore d’une caille lui répondent dans la steppe. Indolents et insoucieux, comme s’ils allaient sans but, se dressent les chênes qui montent jusqu’aux nues, et les rayons aveuglants du soleil allument des masses entières de pittoresques feuillages, jetant sur les autres la nuit d’une ombre épaisse, que seule une forte brise peut illuminer de jets d’or. Tels des émeraudes, des topazes, des saphirs, les insectes éthérés volent par essaims au-dessus de la bigarrure des jardins potagers, dominés par des tournesols de belle taille. Les meules grises du foin et les gerbes d’or du blé sont comme un campement dans la plaine et comme des nomades, elles sont dispersées dans son immensité. Les grosses branches des cerisiers, des pruniers, des pommiers, des poiriers, ployant sous le poids de leurs fruits ; le ciel et son pur miroir, le fleuve, encadré de berges verdoyantes et altières... qu’il est plein de volupté et de mollesse, l’été en Petite-Russie !
Telle était la magnificence dont resplendissait une des chaudes journées d’août mil huit cent... il y aura bien trente ans de cela — quand à une dizaine de verstes1 de la petite localité de Sorotchinsy, la route grouillait de gens venus de tous les hameaux voisins et de villages éloignés, se hâtant vers la foire. Dès l’aube, des voituriers transportant le sel et le poisson s’étiraient en une file interminable. Des montagnes de pots enfouis dans du foin, auxquels semblaient peser leur esseulement et l’obscurité où ils étaient enfermés, avançaient avec lenteur ; on n’apercevait que par endroits quelque écuelle ou quelque poterie aux couleurs voyantes, qui se montrait avec ostentation d’entre les branchages entassés sur le char et attirait le regard attendri des adorateurs du luxe. Nombreux étaient les passants qui regardaient d’un œil d’envie le grand potier, possesseur de ces merveilles, qui marchait à pas lents derrière sa marchandise, remettant sans cesse du foin, objet de leur haine, autour de ses élégants et de ses coquettes d’argile.
Tout seul, un peu à l’écart, avançait avec peine un char, traîné par des bœufs harassés et lourdement chargé de sacs, de filasse, de toile et d’autres objets d’usage domestique. Son patron, vêtu d’une chemise propre et de larges pantalons de toile tout tachés, le suivait d’un pas traînant. D’une main paresseuse, il essuyait la sueur qui coulait sur son visage basané et qui dégouttait même des pointes de ses longues moustaches, poudrées par cet inexorable perruquier qui se présente, sans y être invité, chez la belle comme chez le laideron et qui persiste, depuis quelques milliers d’années déjà, à poudrer de force tout le genre humain. À côté de l’homme allait une jument attachée au char ; son allure soumise laissait présumer son âge avancé. Beaucoup de ceux qui croisaient notre homme, et surtout les jeunes gens, portaient la main à leur bonnet. Ce n’était pas, cependant, sa moustache blanche et la gravité de sa démarche qui les poussaient à ces marques de respect : sur le char était assise sa belle jeune fille à la ronde frimousse, aux sourcils noirs, arqués en une ligne pure au-dessus des yeux d’un brun clair, aux petites lèvres roses entr’ouvertes par un sourire insouciant, aux rubans bleus et rouges dans les cheveux, qui, avec deux longues tresses et un bouquet de fleurs des champs, reposaient en une riche couronne sur sa tête charmante. Tout semblait l’amuser ; tout était merveilleux, tout était nouveau pour elle... et ses jolis yeux passaient sans cesse d’un objet à l’autre. Et comment aurait-elle pu ne pas être distraite ? C’était la première fois qu’elle allait à la foire ! Une jeune fille de dix-huit ans qui n’était encore jamais venue à la foire !... Mais pas un de ceux qui passaient là à pied ou à cheval ne se rendait compte des efforts qu’il lui avait fallu déployer pour obtenir de son père qu’il l’emmenât. Il y eût consenti de grand cœur, ne fût la méchante marâtre, parvenue à le tenir en mains avec la même fermeté qu’il mettait à tirer la bride de sa vieille jument qu’on allait vendre maintenant, en récompense de ses longs services. Épouse jamais satisfaite... Mais nous avons oublié qu’elle aussi trônait sur le faîte du char, parée d’une belle blouse de laine verte sur laquelle étaient cousues de petites languettes d’étoffe rouge qui pendillaient comme des queues à une fourrure d’hermine et d’une jupe de prix, dont les carreaux faisaient penser à l’alternance tranchée des couleurs sur un échiquier. Une coiffe en indienne de couleur prêtait une importance particulière à sa grosse figure rouge, sur laquelle passait une expression si désagréable, si féroce, que chacun s’empressait de reporter son regard devenu inquiet sur le joli minois enjoué de la jeune fille.
Déjà, la rivière Psiol apparaissait aux yeux de nos voyageurs. De loin venait une fraîcheur qui était plus sensible après la chaleur accablante, qui consumait tout. À travers le feuillage vert foncé et vert clair des baumiers, des bouleaux et des peupliers, négligemment épars dans la prairie, scintillèrent des étincelles froides aux lueurs de feu et la rivière merveilleuse découvrit en un éblouissement sa gorge d’argent, sur laquelle retombaient somptueusement les boucles vertes des arbres. Fantasque comme une beauté à l’heure enivrante où son miroir fidèle et digne d’envie enferme en lui son front plein de fierté et d’éclat, ses épaules de lis et son cou de marbre ombré d’une vague sombre, tombée de sa tête brune, quand elle jette avec dédain une parure pour la remplacer par une autre, comme une beauté qui ne connaît pas de limites à ses caprices, cette rivière passe presque chaque année par de nouveaux endroits, se choisit un autre lit et s’encadre de paysages neufs et variés. Des files de moulins soulevaient sur leurs roues pesantes de gros paquets d’eau pour les jeter ensuite avec force, les éparpillant en éclats, recouvrant les environs d’une poussière transparente et les emplissant d’un mugissement. — À ce moment, le char de nos voyageurs s’engagea sur le pont et la rivière se montra à eux, telle une glace d’une seule pièce, dans toute sa beauté et dans toute sa grandeur. Le ciel, les forêts vertes et bleues, les gens, les chars des potiers, les moulins — tout était renversé, tout se tenait, tout marchait la tête en bas, sans tomber cependant dans le merveilleux abîme d’azur. Notre belle se mit à rêver à la vue de tant de splendeur et elle en oublia même le tournesol dont elle n’avait cessé de grignoter les graines tout le long du chemin, quand ces mots « Ça, c’est une belle fille ! » vinrent frapper son oreille. S’étant retournée, elle vit une troupe de jeunes gens qui se tenaient sur le pont, dont l’un habillé avec plus d’élégance, portant une svitka2 blanche et un bonnet gris de fourrure d’agneau de Réchétilov, les poings aux hanches, regardait les passants d’un air hardi. La jeune fille ne put s’empêcher de remarquer son visage hâlé mais empreint d’aménité et son regard enflammé dont on eût dit qu’il voulait la pénétrer jusqu’au fond de l’âme. Elle baissa les yeux à la pensée que c’était peut-être lui qui avait parlé. « Belle fille, à la vérité ! » poursuivit le jeune homme en svitka blanche, sans la quitter des yeux. « Je donnerais volontiers tout ce que je possède pour pouvoir l’embrasser. Et en avant, regardez ! — il y a le diable ! » Des rires fusèrent de toutes parts. Mais un compliment de la sorte parut ne point être entièrement du goût de la dame, parée de ses plus beaux atours, épouse de l’homme qui avançait avec lenteur : ses joues rouges prirent la couleur du feu et une pluie d’injures de choix se déversa sur la tête du jeune homme.
— Puisses-tu t’étrangler, mauvais sujet ! Puisse un pot tomber sur la tête de ton père ! Qu’il aille s’étaler sur la glace, le maudit antéchrist ! Que le diable lui grille la barbe dans l’autre monde !
— Voyez-vous ça, comme elle jure ! dit le jeune homme, écarquillant les yeux pour la regarder, comme s’il était décontenancé par une pareille salve de compliments imprévus. Et ça ne lui écorche pas la langue de proférer de telles paroles, à cette vieille sorcière de cent ans !
— De cent ans ! reprit de plus belle cette mûre beauté. Espèce d’impie ! Commence par aller te laver ! Vaurien de polisson ! Je ne connais pas ta mère, mais je sais que c’est une ordure ! Et ton père aussi est une ordure, et ta tante aussi ! De cent ans !... il a encore du lait derrière les oreilles...
Mais à ce moment le char redescendait du pont, et on ne put distinguer les toutes dernières paroles ; il semblait cependant que le jeune homme ne voulût pas en rester là : il se baissa promptement, saisit une motte de boue et la lança à la suite de la bonne femme. Le coup était mieux visé qu’on n’eût pu le prévoir : la coiffe d’indienne neuve fut tout éclaboussée de fange et les rires des jeunes gars en gaîté redoublèrent d’intensité. La coquette corpulente bouillonna de colère. Mais à ce moment, le char s’était déjà passablement éloigné et la vengeance de l’élégante se retourna contre son innocente belle-fille et son lent époux, lequel, accoutumé de longue date à de telles manifestations, gardait un silence obstiné et accueillait avec sang-froid les discours provocants de sa compagne courroucée. Néanmoins, et malgré le mutisme de son mari, la langue de la dame continua de s’agiter inlassablement dans sa bouche et ses criailleries se poursuivirent jusqu’au moment où ils furent arrivés jusqu’aux faubourgs de Sorotchinsy, chez leur vieil ami et compère, le cosaque Tziboula. La rencontre avec des amis que l’on n’avait plus revus de longue date chassa pour un temps l’impression laissée par cet incident désagréable et incita nos voyageurs à parler de la foire et à se reposer un peu après leur long chemin.
Seigneur Dieu ! Qu’est-ce qu’on ne voit pas à cette foire ! Des roues, du verre, du goudron, du tabac, des courroies, des oignons, des marchands de toutes sortes — j’aurais eu trente roubles dans la poche que je ne serais pas arrivé à acheter tout ce qu’il y avait à la foire.
(D’une comédie ukrainienne.)
IL vous est sans doute arrivé d’entendre le fracas d’une chute d’eau dégringolant quelque part, dans le lointain, alors que toute la contrée, alarmée, est pleine d’un bruit sourd, et qu’un chaos de sons merveilleux et confus passe et repasse devant vous. Ne sont-ce pas ces sensations, précisément, qui s’emparent de vous en un clin d’œil quand vous vous trouvez pris dans le tourbillon d’une foire de village, quand la foule tout entière ne forme plus qu’un seul monstre géant et que son torse se meut, tout d’une pièce, sur la place et dans les rues étroites, qu’elle crie, qu’elle éclate de rire et qu’elle hurle ? Brouhaha, disputes, mugissements, bêlements, meuglements, — tout se fond en une seule rumeur discordante. Les bœufs, les sacs, le foin, les tziganes, les pots d’argile, les bonnes femmes, les pains d’épice, les bonnets — tout est éclatant, bigarré, désordonné, tout s’agite par groupes compacts et remue en tous sens devant vos yeux. Des parlers dissonants se couvrent l’un l’autre, et pas une parole n’échappe à ce déluge, ne réussit à se sauver ; pas un cri n’est articulé distinctement. De toutes parts, on n’entend que les marchands qui se frappent dans les mains une fois quelque affaire conclue. On entend une charrette qui se brise, le fer qui tinte, le bruit de tonnerre que font les planches que l’on jette à terre, on est pris de vertige et l’on ne sait de quel côté tourner la tête. Suivi de sa fille aux yeux noirs, l’homme que nous avons vu arriver était pris depuis longtemps déjà dans la cohue : tantôt il s’approchait d’un char, tantôt il tâtait la marchandise sur un autre, s’enquérant des prix. Cependant, ses pensées tournaient sans relâche autour de dix sacs de froment et de la vieille jument qu’il voulait vendre. À l’air de sa fillette on pouvait juger qu’elle n’éprouvait pas un plaisir particulier à rester toujours collée aux voitures chargées de farine et de froment. Elle eût aimé aller là où, sous des tentes de toile, étaient étalés des rubans rouges, des boucles d’oreilles, des croix d’étain et de cuivre, des ducats. Pourtant, elle trouvait ici aussi des sujets d’observation : cela l’amusait à l’extrême de voir un paysan frapper dans les mains d’un tzigane, si fort qu’ils en criaient tous deux de douleur ; ici, un juif pris de vin frappait une bonne femme sur les talons ; là, des brocanteuses qui s’étaient disputées se lançaient à la tête des injures et des écrevisses ; là encore, un soldat, passant une main sur sa barbiche de bouc et de l’autre... Mais elle sentit soudain que quelqu’un tirait la manche de sa chemise brodée. Elle se retourna — et vit que le jeune homme à la svitka blanche, aux yeux brillants, se tenait devant elle. Elle tressaillit et son cœur se mit à battre, comme jamais encore il n’avait battu, ni de joie, ni de peine : elle fut envahie d’une sensation étrange et délicieuse à la fois et elle n’aurait pu décrire elle-même ce qu’elle ressentait.
— Ne crains rien, mon petit cœur, ne crains rien ! lui disait-il à mi-voix, lui ayant pris la main. Je ne te dirai rien de mal !
« C’est peut-être vrai que tu ne me diras rien de mal, pensa la belle. Seulement, tout cela me semble étrange... ce doit être le malin ! Je sais bien que c’est mal d’agir ainsi... et pourtant, je ne me sens pas la force de lui retirer ma main. »
Le paysan tourna la tête et allait dire quelque chose à sa fille lorsqu’il entendit à côté de lui le mot de froment. Ce vocable magique le fit se joindre aussitôt à deux négociants qui conversaient à voix très haute et rien n’eût eu le pouvoir de distraire, dès lors, son attention de l’entretien de ces deux hommes. Voici ce que ces négociants disaient au sujet du froment.
Vois-tu quel garçon c’est ?
Il y en a peu de pareils au monde.
Il boit l’eau-de-vie comme si c’était de la bière !
(Kotliarevski, L’Énéide.)
— ALORS tu crois, pays, que notre froment sera difficile à écouler ? disait un homme qui paraissait être un petit bourgeois de passage et qui devait venir de quelque localité des alentours. Il portait de larges pantalons de coutil, graisseux et tachés de goudron, tandis que son interlocuteur était vêtu d’une svitka bleue, rapiécée par endroits ; il portait en outre au front une énorme bosse.
— Mais oui, c’est de toute évidence : je me déclare prêt à me passer la corde au cou et à me balancer à cet arbre comme une andouille de Noël pendue au-dessus de la porte d’une chaumine si nous vendons un seul boisseau de froment.
— À qui donc essaies-tu d’en faire accroire, pays ? Tu sais bien que personne d’autre que nous deux n’a apporté du grain à la foire, répliqua l’homme en pantalons de coutil.
— Parlez, parlez toujours, se disait le père de notre belle, qui ne laissait pas échapper un mot de la conversation entre les deux négociants. Ils ne savent pas que moi, je tiens dix sacs en réserve.
— C’est justement. Quand le diable s’est mêlé d’une affaire, tu peux en attendre autant de profit que si tu avais affaire à un soudard affamé, dit d’un air important l’homme à la bosse.
— De quelle diablerie parles-tu ? reprit l’homme en pantalons de coutil.
— As-tu entendu ce que les gens racontent ? poursuivit l’homme à la bosse, fixant sur l’autre le regard de ses yeux mornes.
— Eh bien ?
— Eh bien oui, quoi ! L’adjoint — Dieu veuille qu’il ne puisse plus jamais se lécher les babines après avoir bu de ton eau-de-vie de prunes — l’adjoint a assigné pour la foire une place maudite où tu auras beau faire, tu ne pourras pas écouler un grain. Vois-tu cette vieille grange en ruines, là, au bas de la colline ? (Ici, le père de la jolie fille, dévoré de curiosité, se rapprocha encore et il semblait qu’il fût devenu tout oreilles.) Dans cette remise, le diable ne cesse de faire des siennes, et pas une foire ne s’est passée sur ce terrain sans quelque malheur. Tiens, pas plus tard qu’hier, comme le copiste communal passait par là tard dans la nuit, ne voilà-t-il pas qu’un groin de porc s’est montré à la lucarne et a fait entendre un grognement tel que notre homme en eut des frissons. La svitka rouge peut se montrer de nouveau, d’un instant à l’autre !
— De quelle svitka rouge veux-tu parler ?
Ici, les cheveux de notre auditeur attentif se hérissèrent. Plein de terreur, il tourna la tête et vit que sa fille et le jeune homme se tenaient paisiblement embrassés, se fredonnant l’un à l’autre quelque conte d’amour, oublieux de toutes les svitkas du monde. Ce spectacle dissipa la peur de notre paysan et lui rendit son insouciance première.
— Eh, mais, pays ! je constate que tu es un maître en l’art d’embrasser les filles ! Tandis que moi, je n’ai appris que le quatrième jour après les noces à enlacer ma défunte Khveska, et encore, grâce à mon compère : comme il était mon ami de noce, c’est lui qui m’a dit comment il fallait s’y prendre.
Le jeune homme se rendit compte immédiatement que le père de son aimée n’était pas des plus fins, et il se mit sans tarder à échafauder dans sa tête un plan qui devait lui concilier les bonnes grâces du vieux.
— Probable, mon bon, que tu ne me connais pas, alors que moi, je t’ai reconnu tout de suite.
— C’est, ma foi, bien possible.
— Si tu veux, je te dirai ton nom, et ton surnom, et tout ce qui s’ensuit. On t’appelle Solopi Tchérévik.
— C’est vrai, Solopi Tchérévik.
— Alors, regarde-moi bien : tu ne te souviens pas de mon visage ?
— Non, je ne te reconnais pas. Ne le prends pas en mauvaise part, mais, depuis que je suis au monde, j’ai vu tellement de ces faces que le diable seul s’en souviendrait !
— C’est bien dommage que tu ne te souviennes pas du fils de Golopoupenko !
— Tu veux dire que tu es le fils d’Okhrim ?
— Oui-da ! et qui d’autre le serait ? Si ce n’est pas le diable, il faut bien que ce soit moi.
Ici, nos amis ôtèrent leurs bonnets et passèrent aux embrassades. Cependant, le fils de Golopoupenko résolut de faire sans tarder le siège de son nouvel ami.
— Eh bien voilà, Solopi, tu peux constater que ta fille et moi nous nous aimons tant que nous voudrions pouvoir toujours vivre ensemble.
— Eh bien, Paraska, dit Tchérévik, se tournant vers sa fille, épanoui. Peut-être faut-il vraiment que vous soyez unis et que — comme on dit — vous paissiez sur le même pré ! Qu’en dites-vous ? D’accord ? Alors, mon futur gendre, tu vas nous payer à boire !
Et tous trois se trouvèrent dans la taverne bien connue de la foire, celle qui est tenue par une juive, sous sa tente, et qui est remplie d’une flottille innombrable de bouteilles grandes et petites, de flacons de tout calibre et de tout âge.
— Bravo, luron ! Ça me plaît ! disait Tchérévik, un peu éméché, voyant que son futur gendre s’était versé un pot d’une pinte, qu’il vida sans une grimace et qu’il mit ensuite en miettes. Qu’en dis-tu, Paraska ? Quel fiancé je t’ai trouvé là ! Regarde, mais regarde donc comme il boit gaillardement l’eau-de-vie !
Et, riant et se dandinant, il se dirigea avec sa fille vers son char. Notre jeune gars, cependant, s’en alla vers les rangées d’échoppes où l’on vendait des étoffes et où se tenaient les marchands de Gadiatch et de Mirgorod, deux villes fameuses du gouvernement de Poltava. Il cherchait la plus belle pipe de bois, élégamment sertie de cuivre, un fichu à fleurs sur fond rouge et un bonnet, le tout pour servir de cadeaux de noce pour le beau-père et pour tous ceux à qui il se doit d’en faire.
L’homme a beau ne pas être d’accord,
Vois-tu, si la femme veut quelque chose,
Il faut lui obéir.
(Kotliarevski.)
— ALLONS, ma femme, j’ai déniché un fiancé pour la petite !
— C’est bien le moment d’aller en quête d’un fiancé ! Imbécile tu es, imbécile tu mourras ! Il a sans doute été écrit que tu ne changerais jamais. Où as-tu vu, où as-tu entendu qu’un homme qui se respecte coure maintenant après des fiancés ? Tu ferais mieux de songer au moyen de vendre ton froment. Il doit être beau, ce fiancé ! Je suppose que c’est le plus déguenillé de tous les va-nu-pieds !
— Eh ! non pas ! Tu devrais voir quel gaillard c’est ! Sa svitka seule vaut plus que ta blouse verte et tes bottes rouges ensemble. Et ce qu’il sait bien lamper l’eau-de-vie !... Le diable soit de nous deux, de toi et de moi, si j’ai jamais vu un jeune gars avaler une pinte d’un trait, sans une grimace !
— C’est ça : pourvu qu’il trouve un ivrogne et un vagabond, mon homme est content. Je parie que c’est précisément le vaurien qui s’en est pris à nous sur le pont. Dommage que je ne l’aie pas encore trouvé, je ne me serais pas gênée pour lui dire son fait.
— Et alors, Khivria, — et quand bien même ce serait celui-là : en quoi est-ce un vaurien ?
— Tiens, tiens, en quoi c’est un vaurien ! Espèce de caboche sans cervelle ! Écoutez-moi ça ! En quoi est-ce un vaurien ? Où donc avais-tu les yeux, gros bêta, quand nous passions à côté des moulins ? Qu’on aille outrager sa femme, là, sous son nez barbouillé de tabac, peu lui en chaut.
— Je continue pourtant à ne pas voir quel mal il y aurait en lui. C’est un gaillard comme il y en a peu. Peut-être pourrait-on seulement lui reprocher d’avoir éclaboussé ta face de boue.
— Eh, mais je vois que tu ne me laisses pas placer un mot ! Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Depuis quand est-ce que ça te prend ? Je suppose que tu as déjà eu le temps de boire un coup, sans avoir rien vendu ?
Ici, notre Tchérévik remarqua lui-même qu’il s’était par trop laissé aller à bavarder. Instantanément, il se protégea donc la tête de ses deux mains, pensant sans doute que sa compagne courroucée ne manquerait pas de planter dans sa tignasse ses griffes conjugales.
« Diable ! Adieu la noce ! » songeait-il, essayant d’éviter les coups de son épouse qui avançait vers lui avec véhémence. « Il va falloir refuser ce bon garçon, sans rime ni raison. Seigneur Dieu ! Qu’avons-nous fait, pauvres pécheurs que nous sommes, pour mériter une telle calamité ? Il y a déjà bien assez d’autres saletés, par le monde, — il a encore fallu que Tu crées les femmes ! »
Ne te penche pas, petit érable,
Tu es encore vert ;
Ne te tourmente pas, cosaque,
Tu es encore jeunet !
(Chanson ukrainienne.)
ASSIS près de son char, le jeune homme à la svitka blanche regardait d’un œil distrait la foule qui bourdonnait autour de lui avec une rumeur sourde. Le soleil, fatigué, allait quitter la terre, après avoir tranquillement brillé et brûlé tout le matin et tout l’après-midi, et le jour déclinant prenait une teinte rose, vive et charmante à la fois. Le sommet des tentes brillait d’une blancheur aveuglante, éclairé d’une vague lueur rosée qui avait un reflet de flamme. Des vitres entassées par terre flamboyaient ; les bouteilles et les gobelets verts sur les tables des cabaretières avaient pris la couleur du feu. Des monceaux de melons, de pastèques et de courges paraissaient coulés en or et en cuivre rouge. Les conversations se faisaient plus rares et résonnaient avec moins d’éclat, et la langue fatiguée des brocanteuses, des paysans et des tziganes se tournait avec plus de paresse et de lenteur. Une petite lumière s’allumait là-bas, quelque part, et une exquise odeur de boulettes de pâte qu’on faisait cuire se répandait par les rues qui devenaient silencieuses.
— Qu’est-ce qui te chagrine, Gritzko ? s’écria un grand tzigane au teint hâlé, qui frappa sur l’épaule notre gars. Alors, tu me les vends pour vingt roubles, tes bœufs ?
— Toi, c’est bien simple, tu ne penses qu’aux bœufs. Les gens de ta race ne pensent qu’au gain. Vous ne songez qu’à attraper et à tromper les braves gens.
— Diable, diable ! Mais c’est que tu es vraiment bien pris. Serait-ce de dépit de t’être affublé d’une fiancée par ta propre faute ?
— Non, cela ne me ressemblerait guère, j’ai l’habitude de tenir ma parole. Une chose faite, je la veux réglée pour l’éternité. Par contre, je constate que ce vieux barbon de Tchérévik n’a pas l’ombre d’une conscience : il a donné sa promesse, mais c’était pour la retirer aussitôt après... Mais ce n’est pas vraiment de sa faute ; cet homme n’est qu’une souche, un point, c’est tout. Ce tour a été joué par la vieille sorcière que mes camarades et moi avons arrangée de la belle façon, ce matin, sur le pont. Ah ! si j’étais tsar ou quelque puissant seigneur, j’aurais commencé par pendre tous les idiots qui se laissent brider par les bonnes femmes...
— Nous céderais-tu les bœufs pour vingt roubles si nous amenions Tchérévik à nous rendre Paraska ?
Gritzko regarda le tzigane d’un œil perplexe. Sur les traits basanés de l’homme on discernait quelque chose de méchant, de caustique, une expression de bassesse et d’arrogance à la fois. Un seul regard suffisait pour qu’on fût amené à reconnaître que cette âme recélait d’immenses qualités, — mais de celles qui ne méritent qu’une récompense en ce bas monde : le gibet. Une bouche profondément enfoncée entre le nez et le menton pointu, sur laquelle errait toujours un sourire narquois, des yeux petits mais vifs comme la flamme, et sur son visage, le reflet toujours changeant des entreprises et des desseins, rapides comme l’éclair, — il semblait que tout cela exigeât un costume particulier, précisément aussi étrange que celui qu’il portait alors. Ce caftan brun foncé, qui semblait devoir tomber en poussière au premier contact ; les longs cheveux noirs, qui lui retombaient sur les épaules, tels des flocons de laine ; des souliers chaussés à même la peau nue et brune, — on avait l’impression que tout cela avait poussé sur lui et faisait partie de sa personne.
— Ce n’est pas pour vingt, mais pour quinze roubles que je te céderai mes bêtes si tu ne mens pas ! répondit le jeune homme, ne quittant pas le tzigane de son regard inquisiteur.
— Pour quinze roubles ? d’accord ! Mais attention, n’oublie pas : pour quinze ! Tiens, voilà un billet bleu à titre d’arrhes !
— Et si tu mentais ?
— Alors, les arrhes seront à toi !
— Bon, entendu ! Alors, tope ici !
— D’accord !
Quel malheur ! Voilà justement Roman qui arrive pour me secouer les puces ! Et d’ailleurs vous aussi, seigneur Khoma, vous verrez quelque chose.
(D’une comédie ukrainienne.)
— PAR ici, Athanase Ivanovitch ! Ici, la haie est plus basse, — levez la jambe et n’ayez aucune crainte : mon imbécile de mari est allé avec son compère passer la nuit sous notre char, pour voir que des soudards n’aillent pas chiper quelque chose.
C’est en ces termes que la terrible compagne de Tchérévik donnait de tendres encouragements au jeune fils du pope qui restait collé à la haie d’un air peureux. Il monta alors sur la clôture et resta longtemps planté dessus, perplexe, pareil à un grand revenant effrayant, cherchant de l’œil l’endroit où il vaudrait le mieux sauter pour aller s’échouer à grand bruit dans les herbes folles.
— Oh ! quel malheur ! Pourvu que vous ne vous soyez pas fait de mal, que vous ne vous soyez pas rompu le cou, à Dieu ne plaise ! susurrait Khivria, d’un air plein de sollicitude.
— Chut ! Ce n’est rien, ce n’est rien, très chère Khavronia Nikiforovna, disait le fils du pope d’une voix douloureuse et étouffée, se remettant sur pied. Aucun mal, à la seule exception de brûlures d’orties, ces herbes pareilles à des serpents, selon l’expression de feu l’archiprêtre.
— Alors, venez, entrons dans la chaumière ; vous n’y verrez personne. Et moi qui croyais, Athanase Ivanovitch, que vous aviez des furoncles ou la colique ; j’avais beau vous attendre — point d’Athanase Ivanovitch ! Et alors, comment vous portez-vous ? J’ai entendu dire que monsieur votre père avait reçu pas mal de choses, ces derniers temps !
— Une vétille, Khavronia Nikiforovna : de tout le carême, mon père n’a reçu qu’une quinzaine de sacs de blé de printemps, environ quatre sacs de millet et une centaine de pains de froment. Quant aux poules, si on les comptait, on n’arriverait pas même à cinquante, et presque tous les œufs sont pourris. Mais les dons vraiment délectables, c’est de vous seule, Khavronia Nikiforovna, que j’escompte les recevoir ! poursuivit le fils du pope, la regardant avec attendrissement et se poussant plus près d’elle.
— Et voici mon offrande, Athanase Ivanovitch ! dit-elle en mettant des plats sur la table et reboutonnant en minaudant sa blouse, comme si elle ne l’avait pas déboutonnée à dessein peu avant. Voyez, voici des pâtes au fromage blanc, de petites galettes de froment, des beignets, des boulettes au pavot !
— Je parie que toutes ces friandises ont été fabriquées par les mains de la plus fine des descendantes d’Ève ! dit le fils du pope, se mettant à manger les galettes au pavot, tandis que de l’autre main il tirait à lui le plat des galettes au fromage. Pourtant, Khavronia Nikiforovna, mon cœur assoiffé attend de vous une nourriture plus douce que tous les beignets et toutes les galettes du monde.
— Alors, je ne sais vraiment plus de quel autre mets vous auriez envie, Athanase Ivanovitch ! répondit notre beauté aux formes pleines, faisant semblant de ne pas comprendre.
— Mais de votre amour, incomparable Khavronia Nikiforovna ! chuchota le fils du pope, tenant un beignet d’une main et de l’autre enlaçant la taille imposante de la dame.
— Qu’est-ce que vous allez chercher là, Athanase Ivanovitch ! dit Khivria, baissant pudiquement les yeux. Vous allez peut-être finir par m’embrasser !
— Quant à ça, je vous dirai que pour ce qui est de moi, poursuivit le fils du pope, je vous confierai que quand j’étais encore comme qui dirait au séminaire, je m’en souviens comme d’aujourd’hui...
À ce moment, on entendit les chiens aboyer dans la cour, et l’on frappa à la porte cochère. Khivria sortit en courant, pour rentrer immédiatement après, toute pâle.
— Athanase Ivanovitch, nous sommes pris ! Il y a un tas de gens devant la porte et il m’a semblé reconnaître la voix du compère...
Le beignet au fromage blanc s’arrêta dans le gosier du fils du pope... Ses yeux sortirent de leurs orbites, comme s’il venait d’avoir la visite d’un revenant.
— Montez vite là ! criait Khivria, saisie de frayeur, lui montrant des planches placées sur deux traverses tout près du plafond et sur lesquelles étaient entassées toutes sortes de vieilleries d’usage domestique.
Le danger insuffla du courage à notre héros. Recouvrant quelque peu ses esprits, il bondit sur le poêle et se mit à grimper de là avec précaution sur les planches. Pendant ce temps, Khivria se précipita vers la porte cochère, car on continuait de cogner avec une violence et une impatience toujours accrues.
Oui, messieurs, il se passe ici des merveilles.
(D’une comédie ukrainienne.)
À la foire, il s’était passé une chose étrange : il n’était plus question que de la svitka rouge qui avait fait son apparition parmi les étalages. Une vieille marchande de craquelins avait cru voir Satan sous l’enveloppe d’un cochon qui abaissait sans cesse son groin sur les chars, comme s’il y cherchait quelque chose. Cette nouvelle s’était vite répandue jusqu’aux confins de la foire sur laquelle était déjà descendu le silence du soir et chacun aurait pensé commettre un crime en n’ajoutant pas foi aux paroles de la vendeuse de craquelins, bien que celle-ci, qui avait son échoppe à côté de la tente de la cabaretière, eût passé la journée à faire d’aimables saluts à tout venant et dessiné de ses pieds les contours mêmes de sa délectable marchandise. À cela s’ajoutaient encore des récits pleins d’exagération au sujet du monstre que le copiste communal avait vu dans la grange en ruines. Vers la nuit, donc, tous se serraient plus près les uns des autres ; la tranquillité était évanouie et la peur empêchait tout ce monde de fermer l’œil ; quant à ceux qui n’étaient pas particulièrement courageux et qui s’étaient arrangés pour passer la nuit dans quelque isba, ils gagnèrent leur domicile temporaire. Tchérévik, accompagné de son compère et de sa fille, était du nombre de ces intrépides, et c’est eux qui, accompagnés de visiteurs qui s’étaient invités eux-mêmes à aller dans la chaumière, avaient causé le grand vacarme qui avait fait une telle peur à Khivria. L’hôte avait déjà bu un petit coup de trop. On en pouvait juger par le fait qu’il dut traverser deux fois la cour avec son char, avant de trouver sa maison. Tous les invités étaient, eux aussi, de belle humeur, et sans se gêner, pénétrèrent dans la chaumière avant le maître de céans. L’épouse de Tchérévik paraissait assise sur des épingles quand les visiteurs se mirent à fouiller tous les coins et recoins de l’isba.
— Alors, commère ! s’écria l’hôte, dès qu’il fut entré, tu continues à grelotter de fièvre ?
— Oui, je ne me sens pas bien, répondit Khivria, jetant un regard inquiet sur les planches entassées sous le plafond.
— Tiens, femme, va nous chercher le tonnelet sur le char ! disait l’hôte à sa femme qui était rentrée avec lui. Nous allons y puiser quelques bonnes lampées avec ces braves gens, car ces maudites femelles nous ont fait une telle peur qu’on a même honte d’en parler. Nous avons vraiment été bien bêtes de rentrer ici, les amis ! poursuivit-il tout en s’accompagnant de petits coups qu’il buvait dans un pot d’argile. Je parie mon bonnet neuf que ces bonnes femmes ont voulu se moquer de nous. Et même si c’était vraiment Satan, qu’est-ce que ça peut bien nous faire que ce soit Satan ? Crachez-lui dessus ! Il aurait, par exemple, l’idée d’apparaître là, devant moi : je veux être le fils d’un chien si je ne lui ferais pas la nique, et sous son nez !
— Alors, pourquoi as-tu tellement pâli, tantôt ? cria un des invités, qui dépassait tous les autres assistants d’une tête et qui s’efforçait toujours de paraître le brave des braves.
— Moi ?... Que le bon Dieu vous ait en Sa grâce ! vous rêvez ?
Les invités rirent d’un air entendu ; le brave à la langue bien pendue eut un sourire plein de satisfaction.
— Comment pâlirait-il à présent ? renchérit un autre. Il a les joues aussi rouges que des coquelicots. Il n’est plus Tziboula3 maintenant, mais une betterave rouge, ou mieux encore, la svitka rouge en personne, celle qui a tellement épouvanté les gens à la foire.
Le tonnelet fit à nouveau le tour de la table et rendit les invités encore plus gais qu’auparavant. Alors Tchérévik, tourmenté depuis longtemps par la svitka rouge, qui ne donnait pas une seconde de répit à son esprit dévoré de curiosité, aborda son compère.
— Raconte, compère, sois gentil ! Il y a longtemps que je demande et redemande l’histoire de cette maudite svitka, mais personne ne veut me la dire.
— Eh, mon compère, au fond, ce n’est pas une histoire à raconter avant d’aller se coucher ; mais pour te faire plaisir, à toi, et aussi à ces braves gens (ici, il se tourna vers les invités), qui, à ce qu’il me semble, désirent autant que toi apprendre quelque chose sur ce prodige... Enfin, soit. Alors, écoutez-moi bien !
Ici, il se gratta l’épaule, s’essuya la bouche du pan de son habit, mit les deux coudes sur la table et commença son récit :
— Un jour, je ne sais vraiment plus pour quel crime, on a chassé un diable de l’enfer...
— Mais comment, comment, compère ? interrompit Tchérévik, comment cela a-t-il pu se faire qu’on ait mis un diable à la porte de l’enfer ?
— Qu’est-ce que tu veux, compère ! le fait est qu’on l’avait chassé et bien chassé, comme quand un paysan jette un chien hors de sa chaumière. Peut-être avait-il eu la fantaisie de commettre quelque bonne action : alors, naturellement, on lui a montré la porte. Le pauvre diable, donc, eut un tel ennui, une telle nostalgie de l’enfer, qu’il se serait volontiers passé la corde au cou. Qu’est-ce qu’il lui restait à faire ? Il se mit à boire, de chagrin. Il se logea dans cette grange délabrée que tu as vue, là, au pied de la colline, devant laquelle pas un honnête homme ne passera désormais sans commencer par se protéger du signe de la croix. Depuis lors, le diable devint un tel noceur que vous ne trouveriez pas son pareil parmi nos jeunes gars : du matin au soir, il passait son temps au cabaret !...
À cet endroit du récit, l’exigeant Tchérévik interrompit de nouveau le conteur :
— Dieu sait ce que tu racontes, compère ! Comment cela a-t-il pu se faire que l’on ait laissé un diable pénétrer dans un cabaret ? Chacun voit, Dieu merci, qu’il a des griffes aux pattes et des cornes sur la tête.
— C’est justement là l’astuce : il portait un bonnet et des moufles. Comment le reconnaître ? Il a donc bu, toujours bu, — jusqu’au moment où il eut dépensé tout son argent. Le cabaretier a commencé par lui faire crédit, un bon moment, mais au bout d’un temps, il ne voulut plus attendre son dû. Alors le diable fut forcé de mettre en gage sa svitka rouge, à un prix qui couvrait, si je me souviens bien, le tiers de sa valeur, au juif qui faisait alors le cabaretier à la foire de Sorotchinsy. Il mit donc son vêtement en gage et dit au juif : « Fais bien attention, je reviendrai chercher ma svitka dans un an, jour pour jour, garde-la bien ! » et il disparut, comme s’il était tombé au fond de l’eau. Le juif examina attentivement la svitka : un drap magnifique, tel qu’on n’en trouve pas même à Mirgorod ! Et la teinte rouge flamboyait comme du feu, — on ne se lasserait pas de l’admirer. Au bout de quelque temps, le juif trouva trop long d’attendre le terme convenu. Il se gratta les tempes et réussit à extorquer à un seigneur de passage quelque chose comme cinq pièces d’or. Quant à la date fixée, le juif l’avait presque tout à fait oubliée. Or, voilà qu’un beau soir, un homme arrive chez lui. — Eh bien, juif, rends-moi ma svitka ! Le juif ne reconnut tout d’abord pas cet homme et puis, quand il l’eut mieux regardé, il jura ses grands dieux ne l’avoir jamais vu : — De quelle svitka parles-tu ? Je n’ai point de svitka ! Je n’en ai aucune idée, de ta svitka ! L’autre, alors, s’en alla sans répondre. Seulement, vers le soir, quand le juif, ayant fermé son taudis et compté l’argent dans tous ses bahuts, se fut enveloppé d’un drap et eut commencé à dire ses prières à la mode de sa religion, voilà qu’il entend du bruit... Il regarde — à toutes les fenêtres il y avait des groins de porc...
À ce moment précis, on entendit effectivement un bruit indistinct, qui ressemblait fort au grognement d’un cochon ; tous blêmirent... Une sueur froide perla au front du conteur.
— Qu’est-ce que c’est ? prononça Tchérévik, épouvanté.
— Rien !... lui répondit son compère, tremblant de tout son corps.
— Quoi ? répéta l’un des invités.
— C’est toi qui as parlé ?...
— Non !
— Mais alors, qui est-ce qui a grogné ?
— Quelle idée d’avoir eu peur ! Mais il n’y a rien !
Tous se mirent alors à regarder autour d’eux et à fouiller dans tous les coins. Khivria était plus morte que vive.
— Honte à vous, pauvres femmelettes que vous êtes ! prononça-t-elle à haute voix. Est-ce à vous de jouer aux cosaques et d’être des maris ! Vous mériteriez plutôt qu’on vous mette une quenouille en main et qu’on vous fasse peigner la laine ! Peut-être l’un de vous a-t-il — que Dieu lui pardonne — lâché un bruit ; le banc a pu craquer sous quelqu’autre, et voilà que vous êtes tous bouleversés, comme de vrais fous !
Ces paroles firent honte à notre gent intrépide et lui redonnèrent courage. Le compère but une nouvelle rasade et poursuivit son récit :
