Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
« La bande épaisse des bas qui apparaît en haut des cuisses sous une jupe courte, c’est pas abusé ça ? J’étais piégé. L’envie d’inspecter la propriété m’a démangé durant toute la séance. Après avoir expliqué les perspectives de croissance de la zone euro pour amadouer les investisseurs de Province, j’ai fini par lâcher au sol mon Pilote bleu. J’ai passé deux secondes avec ma tête sous la table, mais ses jambes étaient croisées. Elle jouait de l’escarpin avec son pied. Et quel pied, tu aurais apprécié. »
Une fois libérés de la contrainte du travail, Ulysse et Henri consacrent toute leur énergie à étancher la soif d’expériences sensuelles et esthétiques qui les dévore. Entre volupté et frustration, ils poursuivent leur quête de beau et d’ivresse, se passionnant d’une bonne bouteille, d’une chanson émouvante ou d’un joli derrière. Avides de ce que leur offre le monde, ils s’y cherchent une place acceptable ; et leurs trajectoires croisées, de l’effervescence parisienne aux rues immaculées du Japon, invitent à nous questionner sur notre propre « véraison ».
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 307
Veröffentlichungsjahr: 2022
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Marius Josse
Véraisons
Véraison : période pendant laquelle les fruits commencent à gonfler et à prendre de la couleur. Ce changement d’aspect correspond à une forte accumulation de sucres.
Partie I
Semence : graine que l’on sème en vue de la reproduction. fig. Cause responsable de certains effets qui vont se développer avec le temps.
1
Quel temps fait-il ce matin ? Dégagé, jusqu’à l’horizon. La route sera longue, camarade. Penser à prendre une gourde et quelques papayes pour tenir le coup, puis en avant marche. La température du bitume vous convient-elle ? Parfaitement. Et Ulysse y pique fréquemment une tête, de son palier aux mêlées métropolitaines, assourdies par la circulation des trains. En chemin, il remarque quelques personnes mûres et touristes matinaux installés en terrasse. Lui rappellent tous l’application concrète du concept de liberté, le gargouillis au ventre. Élaborer une stratégie visant à satisfaire une boulimie croissante pour la chose. Y songer sérieusement.
C’est généralement en queue de quai que les rames sont les moins bondées. On y trouve même souvent des places parce qu’on est en début de ligne, mais attention, il faut être au taquet et entrer en preums, sinon c’est un coup à se taper vingt stations debout et se retrouver rapidement écrasé comme une sardine quelques arrêts plus loin. Voici donc la procédure quotidienne de l’usager aux heures de pointe : à l’arrivée du métro, repérer les sièges vacants pendant que les roues sifflent leur freinage. Se focaliser sur l’un d’eux, qui ne soit pas convoité de l’intérieur. À l’ouverture des portes, s’engouffrer tout droit sur la cible, tête baissée, le pas décidé, sans se préoccuper du voisin qui comptait lui aussi s’y asseoir. Faire semblant de ne pas l’avoir vu, c’est la meilleure façon de lui passer devant. Éviter dans la mesure du possible de faire exception pour une femme enceinte ou un vieillard, vous ne l’avez pas vu non plus. Songez que sinon vous ferez la sardine derrière pendant un moment et si ce n’est pas votre jour, ce sera avec le nez planté dans l’aisselle d’un voisin masculin. Prenez l’air préoccupé en vous posant dans le siège, absorbé par votre téléphone portable, froncez les sourcils. Avec un peu de chance, une personne déjà assise prendra l’initiative de céder sa place. Vous ferez mine de découvrir la situation et de proposer de céder la vôtre ou d’approuver ce civisme naturel avec suffisamment de retard pour vous assurer de ne pas avoir à le faire.
Ces jours-ci il y a moins de fréquentation qu’à l’accoutumée. Désertion parisienne à l’occasion des périodes de ponts à rallonge et de vacances. Trêves estivales. Ça libère un peu d’espace dans l’atmosphère rapidement étouffante des wagons non climatisés. L’arrivée du métro qui se présente plutôt vide détend immédiatement. Entrée sans stress dans la boîte aux quelques usagés clairsemés ; on respire.
Voilà, on s’assoit là ; enfin si Madame veut bien laisser passer et pousser ses jambes. Elle ne bouge pas, plongée dans son Charlie Hebdo de mes deux. R’gad’ moi cette gueule de chiotte. Tire la tronche. Va ensuite se lever et te bousculer sans s’excuser. A décidé de ne pas se préoccuper de l’entourage. Doit pas être honorée des masses pour avoir un air aussi pète-sec. Aurait besoin d’une bonne torgnole pour se remettre les idées à la bonne place. Et lui pareil. On pourrait le tuer à mains nues, c’est jouable. Son voisin aussi, mais avec un couteau, il est costaud le gaillard. Un petit coup dans la jugulaire. Chlik.
Au même moment entre un clochard loqueteux. « Est-ce qu’y a queq’ chose de frais ? », demande-t-il, tourné en direction de deux personnes sans s’adresser clairement à elles. C’est que la chaleur donne soif. Il a le ton bonhomme, sympathique et sa diction indique un degré alcoolique léger. Il maîtrise. Il cocote juste un chouia. Pas de réaction de ses voisins. Il se répond tout seul : « Eh non. Non, y a que d’la merde », avant de s’asseoir sur un strapontin côté fenêtre, le dos calé dans l’angle de la paroi du métro et celle des dossiers de sièges derrière lui sur lesquels il allonge tout son bras. Bien installé. Dans cette position, il regarde en direction d’Ulysse et poursuit son monologue. À première vue, on a l’impression qu’il est en conversation avec vous car il ponctue ses propos de blancs, comme s’il attendait une réponse de votre part. Peut-être d’ailleurs espère-t-il que quelqu’un se joigne à lui pour papoter. « Des grands artistes créatifs, y en a pas tant que ça, il y a beaucoup d’imposteurs, il dit, fixant toujours Ulysse qui en tourne la tête vers la vitre, dans l’obscurité des couloirs. La Fontaine par exemple, il a tout piqué à Ésope chez les Grecs. Van Gogh, il s’est contenté de pomper les dessins qu’il a trouvés chez les Japonais. Andersen il faisait faire les illustrations de ses livres par ses enfants. »
Le vacarme sourd de la rame finit par plonger Ulysse dans un léger sommeil duquel il sort quelques stations plus tard. « Bonjour chef bonjour Madame donnez-moi cinquante centimes pour manger s’il te plaît » demande un jeune garçon roumain de six ans, la main tendue ; suivi d’une femme d’âge moyen qui veut se frayer un chemin devant Ulysse pour s’asseoir. Celui-ci se dérange, range ses genoux sur le côté pour l’aider à passer, pas un pardon, pas un merci. Indifférente. Va te faire voir eh ! Pareil hier quand il s’est arrêté et mis sur le côté devant les portes pour laisser passer l’une d’elles devant lui. Filent toutes tout droit sans sourciller. Conclusion, inutile d’être courtois c’est chacun pour soi. Le clochard poursuit ses analyses en tout genre. « L’Angleterre et les Anglais, ce sont les pros de la finance. Ah ça ils savent s’y prendre. Pièce majeure de leur économie. Les Écossais, eux, savent faire du whisky ; les Irlandais aussi. Les Gallois par contre on sait pas trop ce qu’ils glandent. »
Nouvelle venue en face qui se tient debout empoignée à la barre métallique. Elle regarde dans son corsage et ajuste le tissu en tirant un peu dessus vers le haut. Petites guibolles lumineuses en minijupe serrée courte qu’elle réajuste également en tirant dessus vers le bas ; et c’est un peu cocasse, car du coup le tissu en haut est reparti en bas. Elle est plongée dans le roman d’un écrivain toujours en tête des ventes, à pondre une fois par an, réglé comme du papier à musique. Un rideau de cheveux couvre ses joues ; on ne voit que le bout de son nez et sa bouche ; pas une petite bouche aux lèvres pincées mais un joli fruit à la lèvre inférieure délicatement bombée. Ça pourrait être une bouche de Chinoise. Comme c’est beau une bouche de Chinoise. Elle profite que la grognasse au Charlie Hebdo quitte les lieux pour venir prendre place à côté d’Ulysse qui profite des mouvements et des virages pour provoquer un contact avec sa nouvelle voisine, effleurer son bras avec le sien et tenir la position comme naturelle. Rondement mené. Son épiderme douillet et rafraîchi par la régulation sudoripare stimule le duvet et les cellules d’Ulysse. Frissons. A-t-elle aussi un peu la chair de poule ? Est-elle aussi émue ? Ulysse garde son bras en mode promiscuité mais sa voisine déplace finalement le sien pour cesser cette caresse inopinée.
Enfin, quoi qu’il en soit, ça ne changera pas le programme ; on va encore déguster toute la journée. Le matin avant le boulot puis au boulot, au déjeuner, avant de rentrer du boulot… Avec tout ça, tu es tendu grave. D’où l’intérêt d’aller s’enterrer à la campagne. Mais à défaut de vivre à la ferme, pourquoi n’envisagerait-on pas un peu de plaisir en toute décontraction, entre adultes ?
Ulysse a l’œil sec et les paupières cotonneuses. Réclament massage et hydratation. Se sent globalement les batteries à plat, voudrait encore somnoler quelques stations mais, s’apercevant qu’il est arrivé, il sort comme un coucou de sa léthargie ; pardon, excusez-moi, merci, sonnerie attention fermeture des portes, c’est bon on est passé ; et le voici maintenant avisé par d’avenants haut-parleurs polyglottes, à la voix tour à tour masculine et féminine, de bien vouloir veiller à ses effets personnels et de faire attention aux pickpockets, avant d’être poussé dans le flot des artères de correspondance. Une valise, un cellulaire, un sac, un plan, un enfant à la main ; les usagers se talonnent en cadence et en silence, prennent les escaliers qui montent et descendent, tournent à gauche puis à droite, couloirs de trente mètres avant le prochain virage ; et voici qu’un jeune homme, à lunettes et à la calvitie naissante, double Ulysse par l’extérieur avant d’attaquer les escaliers suivants et de disparaître dans le labyrinthe avec sa serviette qui pend au bout de son bras. Quel dommage à son âge. Pressé. La poussette qui veut passer à côté ? Fait comme si on ne la voyait pas, soyons désinvoltes n’ayons l’air de rien. 9 h 32, déjà ? S’agirait en effet d’accélérer. Et les panneaux d’annonces sur les murs se succèdent à la vitesse de 8 km/h. Réclames pour événements culturels, voyages à l’étranger ou escapades en province, théâtre-expos-concerts, cinéma-littérature, alcool de temps en temps, biscuits ou magasins en tout genre, fashion créations de-ci de-là, officielles ou en tags sauvages. À l’angle des lignes 4 et 12, il embraye sur le grand tapis roulant de cent quatre-vingt-trois mètres. Ça défile dans le sens opposé. Là tu t’en prends plein la gueule au rythme d’un gnon-seconde de toutes les couleurs et pour tous les goûts. Regarde celle-là qui avance au trot. Ça ballote gaiement dans sa blouse crêpée.
À mesure qu’il avance, la musique d’un ampli micro et guitare lui parvient. Kingston Town de Lord Creator, par UB40, avec la même voix affectueuse. Foutues années 80. La mélodie commence à lui remuer lentement les entrailles. Devait avoir dix piges quand la chanson a envahi les ondes. Le revêtement des couloirs est presque noir. Le noir est moins salissant. À l’époque il jouait jusqu’en fin d’après midi au foot ou à la paume et il traînait dans le square avec les copains du voisinage. Une montée de larmes lui brouille brusquement les iris. En penchant un peu la tête en arrière avec les yeux ronds tout en évitant de battre les paupières trop fort, on peut contenir les débordements mais la montée est si fournie que deux grosses gouttes roulent sur ses joues. Il avale et se concentre pour se calmer. Là c’est UB40 mais UB40 n’a pas d’importance, ça pourrait être autre chose. Dans son cas, ç’aurait pu être le générique d’une japoniaiserie quelconque de l’époque, genre Chevaliers du Zodiaque, un air entraînant chanté par Bernard Minet : L’aventure est sur ton chemin, il suffit de tendre ta main…, de ces histoires nippones avec jeunes héros tenaces qui luttent en bastons esthétisantes grotesques, n’abandonnent jamais, même à demi-mort et gagnent finalement contre des méchants toujours plus forts, réputés invincibles, au sommet de la pyramide des combattants – résonance systématique avec la société hiérarchique, verticale du pays –, capables de détruire la planète d’un bras. Comment est-ce possible ? Ces jeunes idéalistes sont portés par la soif de justice et la volonté viscérale de faire triompher le Bien et les gentils dans l’univers. Toujours le même programme en filigrane. Ç’aurait tout aussi bien pu être le générique de Belle et Sébastien ou des Mystérieuses Cités d’Or. Si Proust avait connu notre époque envahie de musique, il aurait probablement évoqué ce violent chamboulement que provoque l’écoute d’une chanson oubliée, profondément enfouie en soi, au fin fond d’un passé révolu.
Ce n’est rien, tout va bien. Easy. Il renifle d’un coup sec pour aspirer le mucus qui est venu encombrer son nez. On pourrait croire qu’il vient d’éternuer mais tout de même, une puissante vague de peine vient de traverser son visage. Deux points brillent sur le revêtement mat.
Il y a autre chose, ça lui revient. Un orchestre jouait ce morceau alors qu’il dînait avec sa femme dans le restaurant d’un club de vacances en République Dominicaine ; cocktail, poissons grillés, viandes boucanées… Premiers congés payés, premières vacances en amoureux, ambiance tourtereaux, à se la couler douce. L’air chaud s’adoucissait en ce début de soirée qui s’annonçait étoilé. Le soleil venait de se mettre au lit et les vacanciers étaient décontractés, paisibles. Elle portait une robe courte noire et des sandales à hauts talons avec bride autour de la cheville, prête à enchaîner le sorbet passion et le spectacle merdique des G.O., mais ce n’était pas grave que le spectacle soit merdique. Quarante-cinq minutes plus tôt, il la culbutait dans la vaste salle de bains contre le lavabo alors qu’elle venait se poser une ligne de mascara sur les cils. Elle posait son pied sur le meuble à côté, désireuse de bien lui ouvrir le passage. Rebelote après le spectacle ; il en était rassasié et heureux.
Vous aussi, souvenez-vous. Vous baisiez, c’était bon.
Premiers shoots d’endorphine, les meilleurs. Plénitude totale. C’était le bon vieux temps. Tous les deux affamés l’un de l’autre. Désir fou mais surtout repu. Elle était même capable de se réveiller en pleine nuit avec l’irrépressible envie de le dévorer. Après le rapport, elle déambulait belle et contente en revenant comme une fleur au lit, et lui était sur un nuage. Moment du câlin. Pas de mauvaise descente post-coïtale, d’insatisfaction parasite ou d’idées noires. Lumineux sans la moindre trace d’ombre. Il ignorait que cette phase amoureuse, exceptionnelle et éphémère, était le mouvement introductif de la reproduction des espèces qui allait par la suite structurer substantiellement une bonne partie de son destin ; marquant profondément l’entrée dans la vie adulte, en parallèle de l’autonomisation financière. Charnière entre l’âge de l’innocence, de l’insouciance, et celui des responsabilités et des emmerdements. Si cette phase hypersexuelle n’aboutit pas nécessairement à une fécondation sur-le-champ, en raison d’éventuelles priorités de carrière de chacun, elle scelle une union qui en est le terreau. L’ocytocine va ensuite prendre le relais et s’imposer, d’abord chez elle.
Contraception ou non, on n’échappe pas au dessein du mystérieux et tout-puissant ADN.
Il en avait ouï-dire, mais ne se sentait pas directement concerné. Aujourd’hui il est en plein dedans. Il apprécie les endorphines surtout quand il accouche d’un bel étron, il euphorise un bon quart d’heure lorsqu’il évacue une quantité satisfaisante de ses intestins. Il en reste béat, le sphincter dilaté. Moments rares qu’il faudrait savoir provoquer en se retenant de faire pendant une bonne demi-journée, retourner chez soi en courant, le cigare au bord des lèvres, vite, vite – pensez à la clé qu’on peine à mettre dans la serrure – laissez-moi passer, place, place ! s’asseoir en catastrophe sur la cuvette, et une fois en position : savourer.
Fucking Kingston Town. Le pas ralenti, reprenant ses esprits, Ulysse passe ses souvenirs en revue, enfin plutôt des séquences de différentes périodes révolues de sa vie ; d’il y a dix ans, vingt ans. Finalement se ravise. Reprend la cadence pressée. En avant, go. Une fois les portes de la gare franchies, la grande tour de verre de son employeur s’élève rapidement. Seize étages de Banque-Assurance-Finance dominent nettement ses voisins en pierre ; avec vue sur Paris, la tour Eiffel non loin en ligne de mire. Sur le parvis couvert de grandes dalles marbrées beiges, quelques fumeurs seuls ou entre collègues et quelques petits branleurs au téléphone, tout fiers dans leur costard de Fursac à se donner l’air de peser des millions, bande de fions. Ulysse s’engouffre dans les portes automatiques jusqu’aux tourniquets.
Attente, les yeux en l’air rivés sur la position des ascenseurs, prêt à se diriger vers la porte adéquate, quand la cloche sonne d’un sobre ding. Merde, voilà l’autre tête de nœud qui se pointe ; va être du voyage sur trois étages. Bonjour, bonjour. Chorus. Salut les cons. La petite du back-office appuie sur le 1 ; peut pas prendre les escaliers cette conne. Connasse, pétasse. On s’arrête au premier, mais tous les étages sur le panneau de commande sont illuminés. Tiens c’est un omnibus, commente l’un des passagers. Connard, bâtard, tu pues du falzar. Au quatrième, celui qui a l’air systématiquement en deuil sort sans un mot. Répond jamais à un bonjour. Allez bonne journée fils deup’. La boss n’est pas là ce matin, on va pouvoir y aller mollo. L’ordinateur d’Ulysse s’allume. Commencer par prendre quatre cafés, sans se stresser. Un message gris glacial brise soudainement l’harmonie de son écran, merde !
« Visite médicale dans quinze minutes »
2
Henri est au Japon. Il trône sur un modèle Washlet au siège chauffant, muni d’un purificateur d’air absorbant les mauvaises odeurs – sans agresser de désodorisant – et d’un traitement d’eau par électrolyse : l’eau ionisée produite possède des propriétés antibactériennes, anticalcaires et dissout les traces fécales sur le revêtement en Zircon. Un traitement par UV existe en modèle alternatif. Sur le boîtier de contrôle des toilettes, le bouton « back » actionne la sortie d’un petit bras sous les fesses de l’utilisateur, suivi d’un son continu et robotique. Celui-ci vrombit ensuite deux secondes puis expulse un jet puissant sur l’anus. Lorsqu’on s’est suffisamment familiarisé avec l’outil, on peut en moduler l’intensité. Henri appuie sur le bouton. La pression de l’eau qui s’en vient lui chatouiller l’orifice le nettoie avec une prodigieuse efficacité. Le jet est un peu trop fort, l’eau entre presque dans le rectum. Il ajuste son bassin sur le siège de façon à parfaire le travail puis presse le bouton pour éteindre le mini karcher. La fonction séchage – non disponible sur tous les modèles – s’enclenche alors et voici résumée dans ces toilettes toute la technologie ingénieuse et créative au service du confort et de la propreté dont sont capables les Japonais qui, bien que mauvais élèves dans l’égalité des sexes, pissent pour une bonne part assis et ne lésinent pas sur l’hygiène. Notons qu’un jet est aussi spécialement dédié pour les dames, symbolisé par un bidet à côté des fesses sur la télécommande ou d’un humanoïde assis avec une queue-de-cheval. Ce bel objet, dont des néons invisibles colorent la lunette et l’eau en un bleu profond n’a aucun succès en France. Il suscite plutôt des moqueries suggérant que les Français préfèrent avoir le derrière sale et des traces de pneu dans le slip plutôt que d’aborder le nettoyage anal.
Dans dix minutes, il va rejoindre le groupe pour aller à la gare et prendre un train pour Osaka. Pour le moment, il enfile distraitement ses chaussettes. L’écran de télévision diffuse émissions et publicités aux images parfois étranges. Un homme se balade dans la rue avec deux bananes posées sur la tête en guise de cheveux, deux bananes lui sortent des oreilles vers le haut, il a des bananes à la place des doigts et tel un fusil automatique à bananes, son nez mitraille des fruits jaunes pour les distribuer aux passants. Il porte un t-shirt de la marque Dole, la fameuse compagnie fruitière. Et d’autres phénomènes déjantés s’enchaînent ; un Flanby géant en dessin animé atterrit dans la ville pour le bonheur des petits et des grands, un homme déguisé en chien offre des chips à un écolier, une femme déguisée en poule danse pour du thé, le tout sur des musiques pop accélérées aux instrus Nintendo vives et enjouées qui produisent le même effet que l’écoute intégrale et sans interruption du disque des Sex Pistols. C’est bon mais ça fait du bien quand ça s’arrête. Il faudrait faire carburer à l’acide les services marketing français pour obtenir ce genre de réclame. Chez les créatifs nippons, il est plus naturel de mettre le surréalisme au service de l’émotion.
En s’engageant sur les trottoirs à la sortie de l’hôtel, Henri est de nouveau frappé par la diversité de revêtements consacrés aux piétons. En fonction des zones et des quartiers, ceux-ci varient et agrémentent le sol de différents motifs et couleurs. Certains espaces sont recouverts de pavés ondulés emboîtés les uns dans les autres, de couleur grise, mi-rose mi-bordeaux pastel, ocre – comme on les trouve parfois dans nos jardins ou chez Leroy Merlin –, puis de briquettes sans joint dans les interstices, rectangulaires ou carrées. De rustiques tomettes, également à bords clivés, prennent le relais, blanches, rouges, orange et grises ; parfois du petit carrelage blanc cassé ou de plus grands dallages carrés au teint nuancé gris clair ou gris foncé. Certaines fois aussi, c’est du goudron à grosses granules ; mais dans l’ensemble le sol propre tokyoïte est beaucoup moins monotone que le moins propre sol parisien. Quelques petits espaces verts de pelouse et de cerisiers égayent le parcours dans un quartier aéré et difficile à comprendre dans son agencement, ses ruelles éparses, ses passages et chemins piétons, ses places, ses nombreux petits escaliers et dénivelés avec quelques hôtels et autres bâtisses dont on ne saurait dire s’il s’agit de bureaux ou d’habitations. La circulation des passants est suffisamment fluide pour trimballer une valise sans briser l’harmonie des flux. En même temps, il est 10 h 30 du matin. Les temples et quiets jardins, avec leurs allées de graviers soigneusement ratissées, ne sont pas loin.
Peu à peu fleurissent les échoppes pour manger sur le pouce, brochettes grillées en tout genre, ramens variés, kebabs parfois, portes closes des bars à hôtesses et à hôtes pour les âmes esseulées ou en manque d’un peu de compagnie, pour quelques heures nocturnes coincées entre le travail et le sommeil. La densité des immeubles et leur hauteur s’intensifient très progressivement lorsque le groupe déboule soudainement sur le plus grand carrefour du monde. Cent mille visiteurs par jour l’empruntent en continu par vagues géantes sur ses passages piétons dont l’un d’eux traverse le lieu en diagonale afin d’éviter d’en faire tout le tour. Contrairement aux habitudes françaises, on ne traverse pas au rouge. Et puis lorsque le feu est vert, le groupe se lance dans le raz de marée humain et c’est une expérience unique de zigzaguer dedans, à l’ombre des hauts buildings parsemés de gigantesques panneaux, néons et écrans de TV qui diffusent de muettes publicités.
Shibuya.
Dans la gare, le groupe se dilue pour aller acheter de quoi dîner dans le train. Avec Bruno et Lin, Henri prend l’escalator menant à un magasin alimentaire de proximité, à l’opposé des restaurants, des boutiques de jouets et d’articles en tout genre, griffés de mascottes enfantines. On y trouve pléthore de déclinaisons des mets nippons préparés sous barquettes et prêts à manger, qui se limiteraient en France à des makis saumon et sushis au thon. Les fruits sont quant à eux tous empaquetés à l’unité dans leur boîte, à l’abri des doigts indélicats.
Bruno et Lin se connaissent déjà car ils participent souvent aux manifestations organisées par l’Interpro du Languedoc-Roussillon. Lin est employée franco-chinoise au service d’un domaine de près de cent hectares en Corbières pour en assurer le commerce en Chine. Sa venue sur le présent circuit est exceptionnelle. Elle tente juste le coup par opportunité puisque le domaine a bénéficié d’une aide pour venir. Elle est installée depuis douze ans à Béziers. Elle est charmante avec ses lunettes discrètes et son expression délicate, teintée d’un accent léger et méconnaissable, hybride de quelques vestiges d’élocution chinoise et d’intonations supposées méridionales. Elle porte une jupe fourreau noire au-dessous des genoux, un collant clair et des talons discrets. Elle est intriguée par les rayons à droite des caisses qui semblent approvisionnés en biscuits.
Bruno est propriétaire récoltant en Roussillon sur la commune de Tautavel entre Maury et Rivesaltes. Il a une douzaine d’hectares pour produire principalement des vins rouges. Bruno est volubile. Contrairement à un Japonais, il aime causer et donner son sentiment sur le moindre sujet.
« Regarde comme c’est propre. Pas un papier ou un déchet par terre, pas un mégot, pas un chewing-gum, pas un autocollant quelconque ou un truc qui traîne. Jamais tu verras ça à Paris. Et les files d’attente pour monter dans le train chacun son tour. Je ne pourrais pas vivre là. C’est trop discipliné. Tout est carré, pas un poil de bordel, tout le monde a l’air d’un robot à suivre des règles. La Chine c’est trop le bordel par contre. Je me revois poireauter deux heures pour des échantillons de dégustation qui devaient sortir des bureaux de douane. On attendait dans la salle, encore et encore quand notre organisateur sur place nous a dit de ne pas bouger. Il est allé filer des biffetons aux douaniers et finalement on a eu nos bouteilles. C’est le far west là-bas. Hong Kong c’est un bon compromis. Bon, l’avantage avec les Japonais, il faut bien le reconnaître, c’est qu’ils sont honnêtes. Au contraire, le Chinois est fourbe. »
Lin n’a pas entendu ces profondes réflexions. Elle s’en est allée du côté des cosmétiques. Henri étudie les femmes qui circulent devant son nez et se joignant à lui, Bruno remet en marche ses savants commentaires.
« Dans l’ensemble, ça tabasse pas des masses. Elles sont plates avec les dents jaunes et de traviole. Tu te retournes quand tu en vois une belle alors qu’en Europe, tu ne te retournes pas ; normal, c’est plus commun. Ça me fait rigoler, à côté de leur courtoisie et bonne conduite, les Japonais sont un peu pervers, j’ai lu récemment qu’ils avaient ouvert à Tokyo un bar à lait maternel où des mères de famille proposent des shots de leur production ou même carrément la tétée ! Ils considèrent ça comme un bon médicament, tu parles ! » Henri acquiesce sans donner l’occasion à son interlocuteur de poursuivre de quelconque relance. Maintenant Bruno se tait et c’est un soulagement.
Dans le Shinkensen, les camarades d’Henri sont placés les uns à côté des autres, sauf lui qui a tiré le billet esseulé et se retrouve voisin d’une Japonaise élancée et menue, visage sage et juvénile. Une aubaine pour envisager un approfondissement de la culture locale et parfaire son vocabulaire de base, fraîchement appris dans une méthode pour débutant. Sur sa tablette dépliée, elle a posé un petit sac en papier blanc où est écrit « GOUTER de ROI, White Chocolate, Festa Harada », assorti d’une banderole aux couleurs françaises. Rien de plus passionnant que les échanges culturels. Konnichiwa ! Henri demande à prendre une photo de l’objet francophone. Premier contact et coopération. Elle prend le sac et pose devant l’objectif du téléphone d’Henri, puis elle en sort un paquet individuel qu’elle offre à son convive. Prenez pour vous, prenez, mime-t-elle. Oh aligato gozaïmasu !…
Ce serait le moment de passer la seconde avec quelques questions bien choisies si une malotrue derrière son dos, de l’autre côté du couloir n’avait pas décidé d’être importune. « Non mais quel dragueur, j’hallucine ! » Des propos tout à fait dissonants dans le calme d’un train japonais haute technologie. Cette vigneronne du Tarn en surcharge pondérale et au teint blafard, cheveux courts roux et salement bouclés commente à voix haute de son accent occitan, sur un ton dénonciateur et aucunement bienveillant. Elle semble chercher l’adhésion des collègues alentour et les prend à partie : « Nan mais t’as vu ça ! ? » Les paires d’yeux se rivent sur lui : la voisine de Provence à côté de la Tarnaise, suivie du Tautavellois et d’un Angevin et, de l’autre côté du couloir, derrière Henri, deux agents parisiens spécialisés en vins bio et naturels. Henri fait le sourd, le temps que les commentaires cessent, mais l’hippopotame poursuit la même litanie outrée. Va-t-elle enfin la boucler ? Il se retourne. Les deux agents papotent toujours sans avoir l’air d’y prêter attention, le presque retraité toujours cordial de la Chambre de Commerce des Pays de la Loire a l’air amusé, et Bruno s’est endormi.
Pris de court et mettant potentiellement en danger sa crédibilité et son image vis-à-vis du groupe, les élans culturels d’Henri se sont taris. Après tout, sa curiosité de l’étranger ne serait-elle pas restée en veille si la propriétaire du sac avait été de sexe masculin ? Il grimace un faible sourire de façade et s’en revient silencieux devant sa friandise. C-o-n-n-a-s-s-e. Est-elle à ce point hermétique à la culture ? De toute façon, il est maintenant trop tard pour réagir. L’excitation de la rencontre est tombée à plat et sa voisine est repartie dans son téléphone. Henri ravale sa petite contrariété et abaisse sa tablette, délaissant lâchement sa voisine qui finit par s’assoupir tandis que le Mont Fuji se dessine sur la plaine. Téton blanc sur sein noir.
Les gâteaux de « Festa Harada GOUTER de ROI White Chocolate » sont une création nippone très en vogue dans l’archipel, vendus dans des boutiques spacieuses, modernes et épurées. Les gens y font longuement la queue pour se les procurer. Il s’agit de petites biscottes recouvertes d’une fine couche de chocolat blanc sur une face et sur les bordures, positionnées moyen-haut de gamme sur l’image de la gastronomie française raffinée, usant d’un vocabulaire dans la langue de Flaubert – que l’on retrouve d’ailleurs distillée un peu partout dans les commerces désireux de se donner un style chic. À vue de nez, elles taillent environ dix centimètres sur sept – pour un centimètre d’épaisseur – et ont la forme d’une grosse baguette dont on aurait coupé une tranche. Elles sont conditionnées en sachets individuels gris clair avec le nom écrit en bleu et la marque écrite en rouge tandis que sur le côté s’étale copieusement le drapeau tricolore, à la verticale tout le long du sachet. On peut les trouver vendues par cinq pour un peu plus de quatre euros. De quoi laisser rêveur.
Derrière, les bentos sont sortis des sacs, et la blonde de Provence assise à côté de la grosse Occitane y va de son commentaire extasié. Elle s’appelle Nathalie.
« La bouffe japonaise c’est ma passion, c’est ma vie ; t’as vu comme tout est pas cher, les sushis, les ramens et tout le reste. En fait, y a que la viande rouge, les fruits et les légumes qui coûtent cher. Sinon pour rien, y a plein de trucs qui méritent d’être testés. C’est pas très glamour d’en parler mais depuis que je suis dans le coin, je n’ai plus d’aigreurs d’estomac, de remontées acides ou de ballonnements. Et pourtant je mange pas que de la healthy food mais aussi de la junk genre des fritures, tu vois. Tiens tu as pris un Ekiben, j’adore. Ça, tu vois, les carottes râpées violettes, c’est du radis Red Meat. Il est sphérique et blanc d’aspect mais sa chair est rouge grenadine dedans. Tu vas voir au goût, c’est un mélange de radis noir et de pastèque. Ils consomment un tas de variétés différentes de radis ici ; dont on n’a jamais entendu parler en France. »
Nathalie est embauchée en VIE par un domaine établi à Carnoules, entre Puget-ville et Pignans, sur l’A57, à trente-cinq kilomètres de Toulon. Le VIE permet aux sociétés de financer leur prospection commerciale internationale à moindre coût, tandis que le jeune volontaire peut bénéficier d’une première expérience a priori enrichissante sur le marché du travail. Nathalie a pour mission de développer le marché asiatique et habite Hong Kong à cet effet. Elle a rencontré un Japonais sur place avec lequel elle entretient une relation. Elle aime bien Hong Kong mais d’ici la fin de son contrat, elle espère se constituer un portefeuille de clients japonais suffisamment fourni pour aller s’installer à Tokyo avec son copain. Ça fait plusieurs mois qu’elle est sûre d’elle, il lui reste encore un an pour consolider tout ça et bosser en indépendante ou sinon voir si son domaine ou un autre peut l’embaucher ou trouver un arrangement quelconque. En tout cas, « y a pas moy’ » de retourner en France. Elle se sent trop bien ici. Du coup, le boudin du Tarn lui demande ce qu’elle aime bien ici.
« Plein de trucs. Pour le shopping, les boutiques de vêtements et de cosmétiques c’est le paradis, un truc de ouf. Y en a partout et en plus, tout est en testeur, on peut se maquiller sur place, moi j’y passe des heures. Et puis, ils sont toujours aimables et souriants, pas comme en France à demander tout le temps si t’as besoin de quelque chose ; ils te laissent respirer. Dans la rue, les gens t’aident beaucoup, tu vois il y a de l’entraide entre individus. Tu as aussi les combinis ouverts H24. On y trouve de tout. Les combinis c’est ma vie. Y a des tables, des micro-ondes, chuis en admiration. Y a même des toilettes, elles sont propres avec du papier, et tu peux y aller gratuitement sans problème. »
Les portes inter-rames s’ouvrent et un contrôleur en uniforme avec la casquette rigoureusement ajustée se tourne vers les passagers pour les saluer d’une courbette appuyée. Il progresse dans le couloir, vérifie les tickets, les poinçonne et, arrivé devant la porte opposée se tourne une dernière fois vers l’assistance pour saluer d’une courbette appuyée avant de disparaître. Henri sort son bento de son sac plastique. Baguettes en main, il s’attaque au premier des neuf compartiments du plateau : un cube jaune clair orné d’une lame de poivron rouge saumuré, le tout dressé sur un papier dentelé jaune foncé.
Les portes de la rame s’ouvrent de nouveau. Une hôtesse de train en uniforme avec la casquette également rigoureusement ajustée fait son apparition derrière un chariot empli de boissons et en-cas à acheter. Avant de progresser dans le couloir, elle fait le tour du chariot et vient se positionner devant, corps face à l’assistance pour saluer d’une courbette appuyée.
Le cube est sucré et fondant. Il s’agit apparemment de navet. D’ordinaire il n’apprécie pas ce légume mais ainsi préparé, ça change tout. Il enchaîne avec un onigiri. En sus des harmonies visuelles, les bentos sont élaborés dans le respect d’une certaine harmonie alimentaire. Grossièrement, ces boîtes contiennent 40 % de riz, 30 % de protéines, 20 % de légumes de saison et 10 % de légumes macérés type pickles – tsukemono – ou de fruits pour le dessert.
Dans leur petit guide « Affaires ou ne pas faire au Japon » fourni par les organisateurs de la tournée, les Conseillers du Commerce Extérieur donnent quelques tuyaux avisés.
« Le silence occupe une place de choix dans la communication des Japonais, leur permettant à la fois d’écouter l’autre et de ne pas s’exposer. Ils observeront vos gestes, vos regards, tout le langage de votre corps en même temps qu’ils écouteront votre discours. Ce n’est pas celui qui parle le plus fort ou le plus longtemps qui s’impose. Chacun reçoit son temps de parole et chacun prend le temps d’écouter l’autre. Il est recommandé de ne pas monopoliser la parole ou de se laisser aller à des explications sans fin. Soyez concis. Le bavardage est associé à la féminité et les hommes font plutôt l’économie de gestes lorsqu’ils parlent. Le Français est connu pour parler énormément ou avoir un avis sur tout et ça agace parfois. Les Japonais, qui sont pragmatiques, prudents et méticuleux ne s’exprimeront que sur des sujets qu’ils connaissent parfaitement, précisent les commentateurs.
Ils se comporteront aussi de la manière la moins offensante, quitte à friser parfois l’hypocrisie – tatemae. Vos interlocuteurs en cours de négociations laisseront rarement percer leurs sentiments personnels et vous ne devinerez probablement rien de leur personnalité. Agissez de même, soyez modeste dans vos propos, ne laissez jamais poindre la moindre arrogance ou irritation dans votre voix. Excepté en troisième mi-temps, exhiber ses sentiments est un signe de manque de maîtrise de soi et par conséquent un témoignage de faiblesse, surtout en affaires.
Enfin, n’oubliez pas que nous sommes chez Confucius. Toute relation est fondée sur les rapports de force. La société est verticale et le demandeur est au bas de l’échelle. Même si l’on est premier dans son domaine, rester modeste. Sans dénigrer votre produit, donnez toujours le sentiment au partenaire qu’il en sait plus que vous. »
Dans ces conditions, une sortie de route de la part de Bruno paraissait hautement probable. Question : allait-il s’en prémunir en ouvrant ce précieux guide avant l’heure fatidique ? Et Nathalie ? Son amour pour le pays lui attirerait-il la faveur des importateurs ? Quant au cas de la Tarnaise, fallait-il juger sa bégueulerie comme un atout commercial substantiel ? Nous ne tarderions pas à le savoir.
3
13 h 31. Retour de la cantine sans passer prendre le café au bistrot avec ses collègues ; Ulysse a prétexté un truc à faire. Les écouter évoquer leurs virées dominicales chez Casto et leurs idées déco, non merci. Il s’en revient donc seul sur le desk, lesté d’une tomate-mozzarela-olives noires-pain, poulet-frites-dosettes de moutarde – douze unités –, Saint Marcellin-pain et salade de fruits. Est vidé de toute énergie. Ne tient plus debout. Besoin d’aller s’asseoir. Impression d’être au bord du gouffre d’un sommeil profond. Cerveau en stand by. Débloque la molette du dossier de façon à mieux s’affaler dans le siège et reposer sa tête. Des dialogues se font entendre par-ci par-là, petits conciliabules à voix basse, buissons épars de conversations dans le silence du vaste plateau. Les mots indistincts font berceuse. Ulysse entend leur tonalité comme dans un rêve. Il se retrouve bientôt à la plage. Les voix sont celles des enfants et des baigneurs qui jouent au loin. Il entend les vaguelettes sur le sable doré. Se croirait sur sa serviette. Il manque les petites caresses chatouilleuses de la brise sur la peau. À la cour de récréation, il se retrouvait aussi quelques fois à la plage en fermant les yeux, dans des souvenirs de vacances d’été en bord de mer, quotidien paisible et ralenti par un soleil surgonflé. Les ballons, les parasols multicolores, les sympathiques petits prouts blancs dans l’azur lui hantent le cerveau. Plus que cinq heures à tenir, songe-t-il, alors qu’une enveloppe beige surgit en bas à droite sur son écran.
Bollandert.
Oh v’l’a l’autre bâtard.
De quel service pénible ce glandu va-t-il encore me requêter ? Voyons. Hmmm. Bon, que faire ?
