Vers un même horizon - Nadine Joly - E-Book

Vers un même horizon E-Book

Nadine Joly

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Beschreibung

Italie, Lombardie, 1900. Giuseppe pousse son premier cri, alors que sa mère, Luisa, rend son dernier souffle. L'enfant et son grand frère, Luigi, sont élevés par leur jeune tante Salvina, dans la ferme familiale. Leur père, Emilio, finit par tomber amoureux de cette jolie jeune femme. Dans les années 1920, alors que monte le parti mussolinien, Emilio décide d'envoyer ses fils en France, pour travailler et vivre en sécurité. Un exil qui fera couler bien des larmes. France, Limousin, 1903. Jeanne voit le jour dans un foyer, où elle ne connaîtra jamais l'amour de sa mère, femme de mauvaise vie et alcoolique. C'est Marthe, l'aînée de Jeanne, qui prend soin d'elle et l'aime plus que tout. Lorsque Marthe rentre à l'école, le service social décide de placer Jeanne à l'assistance publique, pour ensuite, la confier à une famille d'accueil. Une séparation et un éloignement qui laisseront de grandes blessures. Le destin va se charger de mettre Giuseppe sur le chemin de Jeanne. Un combat va se mener pour ces deux jeunes gens, afin de vivre leur amour au grand jour. La rudesse de la vie, les injustices et la guerre, dans cette Corrèze rurale, ajouteront bien des difficultés à ce couple et leurs trois filles. Denise, la cadette, sera celle qui souffrira le plus d'être la fille d'un Italien. Aura-t-elle la liberté, et surtout le droit d'aimer Raymond, un garçon du village ? Une saga familiale très touchante, entre fiction et vécu, qui vous portera sans aucun doute, vers un même horizon.

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Veröffentlichungsjahr: 2024

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À ma mère,

« Il faut espérer, puisqu’il faut vivre… »

Table des matières

Prologue

Première partie

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Deuxième partie

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Chapitre XIV

Chapitre XV

Troisième partie

Chapitre XVI

Chapitre XVII

Chapitre XVIII

Chapitre XIX

Chapitre XX

Chapitre XXI

Chapitre XXII

Quatrième partie

Chapitre XXIII

Chapitre XXIV

Chapitre XXV

Chapitre XXVI

Chapitre XXVII

Chapitre XXVIII

Chapitre XXIX

Chapitre XXX

Chapitre XXXI

Chapitre XXXII

--------------------

Chapitre XXXIII

Chapitre XXXIV

Epilogue

Giuseppe -1900 — Italie

Jeanne — 1906 — France

Salvina — juin 1903 — Italie

L’assistance publique — 1907 — France

Salvina et Emilio — 1908 — Italie

Une nouvelle famille — 1909 — France

Les grandes décisions — 1918 — Italie

Jeanne fête ses 16 ans — 1918 — France

Luigi et Giuseppe — 1921 — France

Les deux soeurs vont au bal — été 1921

Un amour dur comme la pierre ; décembre 1921

Un début d’année désastreux — janvier 1922

Jeanne fait ses choix — mai 1922

Le changement de cap — janvier 1923

L’heure des grands changements — 1924 — Italie

Un bonheur simple — 1926 — France Corrèze

De bonnes en mauvaises surprises — 1940

Un Noël particulier — 1940

Les prémices de la liberté — fin 1944

Amour, sentiments, chagrin — printemps 1947

Madeleine et Jules — décembre 1947

L’école est finie — juin 1948

Une bien jolie bergère — 1949

Un grade de fierté — 1950

La fête communale — octobre 1950

Amour et frustration — novembre 1950

Une semaine mouvementée — janvier 1951

Chez Raymond « Les Forêts » — février 1951

Des débuts bien difficiles — mars 1951

La senteur du foin — fin mars 1951

Vous permettez monsieur — avril 1951

Une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule — 1er

mai 1951

Des préparatifs précipités — mi-mai 1951

Une mariée en deuil — 9 juin 1951

Prologue

« Maman, raconte-moi encore quand tu étais petite, parle-moi de ton papa quand il est né là-bas, en Italie. Et pourquoi tu n’y as jamais été toi ? Et ta maman, elle était triste quand elle était petite, pourquoi ? Et quand tu as connu papa, il n’était pas content le tien, il ne sentait pas le vin pourtant ! Et la guerre, c’est vrai que tu as eu beaucoup peur quand ils sont venus les Allemands ? Elle était gentille, ta maîtresse ? Allez, raconte-moi encore, maman »…

Les enfants ont soif de connaître la vie de leurs parents, ils ne se lassent jamais, raconter encore et encore, et surtout ne changer aucun mot !

À la mort de ma mère, ses histoires sont passées en boucle dans ma tête comme lorsque j’étais petite, un besoin intimement viscéral, vital… Raconte-moi encore maman… mais elle n’était plus là… J’ai oublié de lui demander des tas de choses sur cette famille maternelle italienne ! Elle a pu se rendre en Italie une seule fois avec sa soeur aînée en voyage organisé. Elles ont ramené une poignée de terre, « moi je l’appelle un petit souffle d’Italie », qu’elles ont parsemée autour du caveau familial à Aubazine, dans leur Corrèze natale.

Alors, j’ai attaqué des recherches en Italie, et à mon grand étonnement, j’ai pu remonter le temps jusqu’en 1840 pour retrouver des noms, des dates, des lieux, des mariages, des décès… l’existence de ces aïeux…

Puis, comme ça ne me suffisait pas, j’ai attaqué également des recherches du côté maternel cette fois-ci, car ma mère ne m’avait jamais parlé de ses arrière-grands-parents ! Un trou béant… Comme si, avant mes grands-parents, il n’y avait jamais eu personne ! Un néant dans lequel je me suis engouffrée, la tête baissée et le coeur palpitant…

Et j’ai trouvé, oh, pas tout bien sûr, mais suffisamment… Des recensements des années 1926, 1931 et 1936, m’ont donné des adresses précises, des naissances, des nationalités, puis, plus rien après la guerre de 1939 ! Mais cela m’aura suffi à établir un début d’arbre généalogique, et m’enfoncer dans le temps…

Alors, je me suis raconté ton histoire, en changeant quelques mots, en enrobant, enjolivant, inventant parfois, mais surtout, en respectant la trame, celle que ma mère m’a racontée avec ces anecdotes si souvent réclamées, celles de sa vie…

J’ai fait défiler plus d’un siècle pour en arriver là, en traversant la frontière, en affrontant trois guerres, en gravissant la haute montagne, en élevant des chèvres, en battant la campagne, côtoyant la misère, m’enivrant des odeurs d’antan. J’ai entendu résonner cette si jolie langue italienne, j’ai entendu le patois du fin fond de la Corrèze ! J’ai entendu, j’ai vu, j’ai respiré, j’ai tremblé, j’ai pleuré aussi, et tout cela à travers une rame de papiers !

En partant de la naissance de ce grand-père italien, à Ardésio, j’ai côtoyé des gens que je ne connaissais et ne connaîtrai jamais, et qui eux-mêmes, n’auront jamais su que j’existais ! Des arrière-grands-parents, des oncles, des tantes, des gens autour, de passage ! Et pourtant, un lien entre ces deux pays, entre ces belles âmes, sur plus d’un demi-siècle, s’est réellement tissé. Qui est allé là-bas, qui est venu ici, qui a franchi les Alpes, qui a traversé le temps ? Eux ou moi ? Je ne le saurai jamais, mais ce fut une magnifique rencontre !

À la fin de mon histoire, nous sommes une grande famille réunie à travers des pages et des pages écrites, pour se connaître, se reconnaître, et se raconter ! Si les anges savent lire, ils vous la raconteront avec plaisir… Et n’hésitez pas à me faire savoir par leur biais ce que vous en pensez surtout !

Une chose est certaine, c’est que l’amour saura toujours combattre, pourra toujours vaincre et pourra toujours atteindre chaque coeur. Il pourra traverser tous les continents, les guerres, les maladies, la misère, les différences. Il continuera à donner un souffle, un sens, une route, une lumière, à chaque être qui désirera aimer.

C’est ce même amour qui a envahi le coeur des miens, a rassemblé, procrée, puis formé une belle et grande famille. Celui-là même qui a rempli mon coeur d’enfant et qui lui a donné l’envie de se raconter.

En mémoire de mes grands-parents et parents, de bienveillantes personnes, quelques-unes de moins plaisantes, et surtout, grâce à toutes ces anecdotes que ma mère m’a racontées, alors, voici l’aventure que j’ai vécue sur ces pages blanches, pour retracer presque un demi-siècle de vie…

Maman écoute, je vais raconter ton histoire…

PREMIÈRE PARTIE

Chapitre I

Giuseppe

Avril 1900 - Italie

─ Salvina va vite chercher Valentina au village, ta soeur ressent ses douleurs, elle souffre beaucoup et ensuite, tu prendras Luigi avec toi et vous irez prier Notre-Dame-de-Grâce, fait vite, je t’en prie !

Emilio se sentait tellement accablé d’entendre gémir ainsi sa femme Luisa depuis plusieurs heures à présent. Tôt sur le petit matin, des élancements violents lui traversaient le ventre et les reins. Elle n’avait pas voulu que l’accoucheuse arrivât trop tôt, il fallait attendre que le travail se fasse. C’était son deuxième bébé, alors elle ne savait que de trop le déroulement lent et douloureux d’une naissance.

Salvina partit en courant jusqu’au village bâti au flanc de ses montagnes. Il lui fallut bien dix minutes de course folle par ce chemin boueux et glissant qui reliait la modeste ferme aux premières maisons de pierres. Les ruelles escarpées portaient à bout de bras des nappes de brouillard épais et laiteux en ce début de printemps, qui laisseront s’infiltrer une humidité dans le moindre recoin de terres ou de pierres toute la journée.

Ici, la pluie dominait tout au long de l’année, sauf au coeur de l’hiver, où les cimes enneigées se confondaient avec un lourd ciel blanc. Plus bas, sur les prairies, un lit de verglas faisait reluire le paysage comme un tableau passé au vernis. Les hivers étaient longs et rudes, douloureux pour une population pauvre et épuisée par le travail !

La vallée avait évolué dans l’élevage intensif de moutons faisant tourner les filatures dont le tissage de la laine avait une réputation très grande. Les bovins et chèvres donnaient une fabrication ancestrale de fromages et charcuteries. Les cultures de châtaigniers, maïs, pomme de terre s’exportaient en France, Allemagne, Hongrie, et avaient permis au pays de ne pas mourir de faim dans ces années difficiles.

Le pays se relevait difficilement d’une faillite financière et dut se lancer dans de grands changements industriels électriques, sidérurgiques, hydrauliques et chemins de fer. Ce nouveau virage finit par faire oublier l’âme rurale de ces villageois isolés, oubliés, repliés à même des flancs de leurs montagnes. Ils subissaient en travaillant à tour de bras… Hommes, femmes et enfants avaient des journées longues et harassantes, et manger à leur faim était illusoire !

Emilio avait du mal à tenir son activité. Il avait su acquérir un beau troupeau de moutons, quelques brebis dont sa femme tirait de bons fromages qu’elle vendait sur les petits marchés alentour ainsi que des oeufs frais de son poulailler, deux ânes dont l’aide aurait été irremplaçable pour acheminer cueillettes et cultures dans ces chemins escarpés ! Oui, ils étaient fiers et courageux et s’étaient juré de ne jamais quitter cette vie-là.

Beaucoup d’hommes malheureusement abandonnaient famille et pays pour essayer de s’enrichir au-delà de cette frontière montagnarde. La survie se trouvait dans l’immigration, mais la misère en était tout simplement partagée en deux, et personne ne trouvait fortune !

Emilio avait en fermage de belles prairies, une grange, étable et habitation. Il se rajoutait donc au loyer payé, une part de la production de l’élevage, de la laine, des cultures, volailles et fromages… Les trois mois d’été, le troupeau trouvait un bon pâturage dans l’alpage du Val de la Sierana et redescendait passer l’hiver dans la plaine d’Ardesio. Le foin prenait alors le relais pour les mois enneigés…

La bourgeoisie possédait pratiquement toutes les fermes alentour, ce qui leur assurait une alimentation et des revenus plus que suffisants. Peu de fermiers de génération en génération, n’avaient pu devenir propriétaires, un rêve inaccessible pour leurs modestes revenus.

Mais, Emilio ce matin, n’avait pas la tête à penser au travail de la ferme, les cris de sa femme lui transperçaient le cœur ! La naissance de leur premier fils, Luigi, avait été très longue et compliquée, laissant une hémorragie qui faillit emporter Luisa.

Valentina l’accoucheuse, parla alors de miracle et leur recommanda de bien remercier Notre Dame des Grâces… C’est en pensant à tout cela qu’il fut surpris par l’arrivée rapide et bruyante de Salvina et Valentina.

─ Alors, mon pauvre Emilio, ça y est, ton deuxième pointe son nez ? Allez, tout ira bien, le beau Luigi a fait le passage !

Sur ces dires, elle se précipita dans la chambre pour examiner l’avancée du travail. Elle trouva Luisa ruisselante de sueur, les joues en feu et ses cris rauques étouffés par l’épuisement.

─ Valentina, il est trop gros, il ne passera pas celui-là, je le sens, je le sais !

─ Doux Jésus, c’est ce qu’on va voir ! Tiens, ton homme, il pesait presque neuf livres, et il a bien été là que je sache pour le faire ce beau petit aujourd’hui ! essayant d’apporter une petite note d’humour à Luisa qui bien malgré elle, étira un léger sourire en pensant au beau bébé qu’avait dû être son Emilio !

Pourtant, elle disait vrai Luisa, cet enfant était bien mal positionné et bien trop gros…

Valentina essaya avec ses mains expertes de retourner le bébé en manoeuvrant son ventre tendu et dur, appuyant de toutes ses forces, d’un côté, puis de l’autre, d’en haut à en bas, mais ce petit obstiné s’était ancré la tête en haut et ne voulait point en changer ! Elle demanda alors à Luisa de se lever et de marcher, de se tenir debout le plus longtemps possible, cela aiderait la descente !

La maman se leva péniblement, recroquevillée de douleurs, se tenant le ventre tout en faisant quelques pas autour du lit, encouragée au mieux par Valentina. L’effort fut insoutenable et long, les heures qui passèrent parurent des jours.

Luisa était une très jolie jeune femme de vingt-deux ans, avec de beaux yeux aux reflets océan entre vert et bleu, de longs cheveux soyeux d’un blond cendré, une peau de pêche toute en délicatesse, un caractère doux et calme, qui plus est, travailleuse et généreuse. Elle aurait pu, si elle l’avait voulu, faire tourner la tête à tous les garçons du village.

Mais seul Emilio fut l’élu de son coeur pour fonder un foyer où un amour fort et beau s’éveillait chaque matin, s’embrasait chaque nuit… Luigi en fut leur premier né adoré, et aujourd’hui, cette petite famille ne demandait qu’à s’agrandir. Une fille serait l’idéal, le choix du roi…

L’accoucheuse demanda à Emilio de tenir l’eau bien chaude, des serviettes propres roulées près du poêle et une bassine à disposition. C’était déjà beaucoup trop pour ce pauvre homme qui n’arrivait même pas à exécuter la première tâche !

D’entendre crier sa mère, Luigi était parti en pleurant avec sa jeune tante Salvina. Elle s’inquiétait pour sa soeur aînée, mais ne le montra pas à son neveu de quatre ans, cet enfant qu’elle aimait tant !

Les deux soeurs avaient quatre années d’écart, et à tout juste dix-huit ans, Salvina pensait qu’elle avait bien tout son temps pour enfanter à son tour, car les hurlements de douleur de Luisa résonnaient encore à ses oreilles ! D’ailleurs, elle n’avait pas encore de promis, alors autant penser à autre chose pour le moment !

Tante et neveu se rendirent au sanctuaire de Notre-Dame-de-Grâce prier pour mère et enfant. Ce lieu de culte fut édifié au XVIIe siècle, au même endroit que la maison familiale où eut lieu l’apparition de la Vierge et l’enfant à deux jeunes soeurs alors âgées de 11 et 7 ans. Elles priaient dans leur chambre devant une Piéta — fresque représentant la vierge Marie pleurant son enfant qu’elle tient dans ses bras — à la demande de leur maman pour éloigner une violente tempête orageuse qui aurait pu faire perdre toute la récolte de foin, leur gagne-pain pour une année entière ! Ce fut ici même que la vierge et l’enfant, assise sur un trône d’or baigné d’une lumière vive, leur apparurent. À ce moment précis, l’orage et le vent tempétueux cessèrent, laissant un grand ciel clair et calme. La nouvelle se répandit comme une poudre de canon dans tout le village et cette demeure devint alors un lieu de prières intensives.

Salvina, agenouillée dans la crypte devant la statue de la vierge à l’enfant, tenant fortement la petite main froide de Luigi, pensait alors que cette bonne vierge pourrait prendre soin de sa soeur aînée, comme elle l’avait fait pour cette famille Salera autrefois.

La jeune tante et son neveu se rendirent ensuite à la ferme familiale ou Luigi fut content de trouver les bras rassurants de sa grand-mère Marianna. Cette dernière, qui avait envoyé tôt ce matin sa fille pour aider un peu Luisa aux travaux domestiques, ne savait pas encore que cette dernière fût en travail si douloureux. Lorsque Salvina lui rapporta les dernières nouvelles, Marianna se signa et rentra dans une prière monocorde qui rendit Luigi silencieux et surpris.

Pendant ce temps, chez Emilio, un silence lourd avait remplacé les cris rauques de Luisa. Sans force, allongée sur le lit aux draps ensanglantés, elle sentait la vie se retirer de son corps alors que ce dernier était fait pour la donner… Valentina en dernier recours dut poser les fers pour forcer le passage du bébé venant en siège. Ces forceps, créés par le médecin italien Tarsitani en 1844, et qui ouvrit la première école de gynécologie en Italie, furent une évolution considérable pour aider certaines femmes dans des accouchements très compliqués, où de toute façon, mère et enfant auraient trouvé la mort ! Malheureusement, il y avait encore beaucoup trop d’accidents, surtout dans ces villages éloignés, d’une époque surannée ! Valentina, très professionnelle, essayait d’être toujours au courant des avancements et techniques. Les accoucheuses de ces campagnes se prêtaient volontiers les derniers savoirs en la matière.

Un faible cri, poussé par le souffle miraculeux de la vie, se fit entendre dans les mains rouges de Valentina. C’était un beau garçon, à la tête duveteuse blonde. Elle le porta tout près du visage de Luisa qui n’avait plus aucune réaction. L’accoucheuse avait déjà vu des mères s’accrocher à la vie en sentant la présence de ce petit être chéri. Le bébé frottait déjà sa tête contre le torse luisant de sa mère… Lequel des deux prenait du courage, appelait l’autre, forçait la vie ? Mais le miracle ne se produisit pas, pas cette fois-ci, et lorsque l’enfant poussa un cri puissant, sa mère rendit son dernier souffle.

Valentina dut agir vite, criant par la porte de lui porter l’eau chaude et des serviettes. Emilio, comme un fou, coinça le linge sous son bras et prit la bassine en zinc bien fumante. Il voulut rentrer dans la chambre, mais Valentina lui fit barrage, prit les ustensiles et lui demanda d’attendre encore un peu. Elle prit le temps de le préparer en douceur…

─ Emilio, ça ne se passe pas bien. Prie mon garçon, prie, mais je peux déjà te dire que tu as un beau garçon ! elle referma brusquement la porte de son pied.

Le père se laissa tomber sur le banc à la petite table en bois blanchi de la cuisine et mit sa tête entre les mains, commençant une prière d’amour et d’espoir pour sa femme et son deuxième fils né. Qu’avait voulu dire l’accoucheuse ? La dernière fois, ce fut la même chose et tout se termina dans le bonheur d’une famille réunie… Alors il pria, de longues minutes, une heure, peut-être plus, il ne savait pas trop, le temps n’était plus palpable, mais, quand l’accoucheuse vint vers lui pour lui tendre son fils, il vit dans ses yeux une tristesse inquiétante.

Valentina avait donné les premiers soins au bébé, fort et vif, plié bien au chaud dans une couverture de laine faite par sa pauvre mère. Puis, elle fit une dernière toilette à l’accouchée, l’habilla d’une chemise d’un blanc immaculé, refit le lit avec des draps propres, puis, solennellement, croisa les mains jointes de la pauvre Luisa sur son ventre meurtri. On aurait pu croire qu’elle dormait, les joues encore rosies par l’effort…

─ Emilio, tu dois être fort, ta gentille petite femme n’a pas survécu, l’enfant était mal tourné. J’ai essayé Emilio, j’ai tout fait pour sauver les deux, les yeux humides et la voix rauque.

Emilio regarda le bébé puis Valentina, à nouveau le bébé… Que dit-elle ? Non, il n’a rien compris, non, tout va bien ! Le bébé a l’air bien beau, Luisa est fatiguée, c’est normal la pauvre…

Il planta son regard dans celui de Valentina et d’une voix autoritaire, répliqua.

─ Je veux voir Luisa, elle m’a fait un beau garçon, je dois la remercier pour m’avoir donné un second fils, et combien elle a souffert la pauvre, mais ça va aller maintenant, Valentina, ça va aller, n’est-ce pas ?

Il cherchait une lueur d’espoir dans les yeux noirs de l’accoucheuse, son cerveau cherchant à annihiler les mots confessés juste avant.

─ Tu as entendu Emilio, et tu as compris ce que je t’ai dit mon garçon. Elle t’a laissé un beau petit, et c’est à lui qu’il faut penser maintenant. Emilio, prends-le dans tes bras et dis-moi comment tu vas l’appeler !

Elle lui tendit le petit paquet de laine tout chaud, paisiblement endormi. Emilio, le regard humide, regarda son petit, si rose, si doux. Il lui murmura dans un cri étouffé de douleur, laissant couler ses larmes qui rebondissaient sur le petit crâne blond de son fils.

« Oh, Giuseppe, qu’as-tu fait à ta maman, mon petit, pourquoi ? »

Il remit tel un automate le bébé dans les bras de Valentina, se leva, et en se dirigeant vers la chambre, lui dit.

─ Giuseppe, Luisa voulait un petit Giuseppe…

Le lendemain du décès de Luisa, alors que le bébé criait famine, Emilio s’était exclamé sur un ton qui ne permettait aucune objection.

─ Giuseppe se nourrira du lait de nos chèvres, ce ne sera pas le premier ni le dernier enfant à être élevé ainsi. Salvina, occupe-toi de te procurer le matériel, veux-tu… et, se radoucissant quelque peu, merci d’être là, je sais que c’est une grosse responsabilité pour toi du jour au lendemain, tu es si jeune, mais je n’ai que toi pour s’occuper des petits pour le moment. Être mère, ça se prépare, et ta tendre soeur Luisa, était une merveilleuse maman !

Il baissa la tête afin de cacher ses yeux humides et rougis de chagrin, puis partit sans se retourner à ses occupations pour effectuer ses corvées quotidiennes. Il était tôt ce matin, plus que d’habitude, et il fallait bien faire acte de présence tout au long de cette maudite journée afin d’honorer les visites de courtoisie. Mais les bêtes, elles, ne pouvaient attendre… même si Emilio aurait préféré rester calfeutré au fond de l’étable tel un animal, pour échapper, voire oublier, son terrible et douloureux malheur !

Il y eut un va-et-vient incessant de villageois pendant deux jours à la ferme afin de rendre un dernier hommage à cette pauvre Luisa. Chacun y allait de sa désolation, de son chagrin, de sa peine, de son soutien, de son affection, n’omettant pas de rappeler à chaque instant combien elle était une adorable jeune femme, si dévouée, courageuse, généreuse, belle…

Toutes ces belles paroles creusaient comme un abcès infecté le coeur d’Emilio.

Bien entendu, Valentina était présente, donnait quelques conseils à Salvina et vérifiait que le bébé allait pour le mieux. Elle avait bien proposé une nourrice pour donner un peu de son lait à ce petit, mais Emilio fut catégorique, personne ne nourrira aussi bien son Giuseppe que ses chèvres ! Elle avait tellement de peine pour cette petite famille. Elle se repassait en boucle gestes et soins apportés à Luisa, elle n’aurait jamais pu changer le destin… enfin, elle essayait de s’en persuader, car un malheur comme celui-ci restait traumatisant et tellement culpabilisant pour celle qui le tenait entre ses mains…

Il y eut tout le village à l’enterrement de Luisa. Même le ciel pleura ce jour-là sur ce bien triste malheur.

Les prières avaient un goût amer et la Madona del Grazie, devait avoir le coeur bien lourd. Luisa reposa à tout jamais au côté de sa défunte famille paternelle, au petit cimetière d’Ardésio, presque caché par le flanc de la montagne, comme pour ne pas déranger, se faire oublier…

À la ferme des parents de Luisa, ce fut la désolation, car en plus d’avoir perdu à tout jamais leur fille aînée, ils perdirent aussi les bras de Salvina qui apportait une aide précieuse jusqu’alors. Ce n’était pas le travail qui manquait dedans comme dehors dans une ferme ! La vie allait être encore plus dure à supporter…

Salvina avait donc pris demeure chez Emilio pour s’occuper du bébé et de Luigi, ce dernier ne comprenant pas la présence de ce bébé et l’absence de sa maman… À tout juste quatre ans, il était encore un petit être fragile avec un grand besoin d’attention maternelle, que seule Luisa lui prodiguait sans retenue tant elle était une mère aimante et douce.

La jeune soeur essayait de faire au mieux pour ce petit neveu si triste, et lui donnait tout l’amour qu’elle pouvait pour l’apaiser. Elle faisait tourner la maison entre enfants, repas et tâches ménagères afin qu’Emilio puisse continuer au mieux les activités de sa ferme.

Elle assurait également la fabrication des fromages qu’elle vendrait au marché, car le lait des chèvres ne pouvait attendre, et il fallait bien que l’argent rentre par tous les moyens avec deux enfants à élever.

Salvina passa du statut de jeune fille insouciante à celui de mère au foyer du jour au lendemain, mais sans en avoir eu le ventre rond et le coeur rempli d’amour !

Chapitre II

Jeanne

1906 - France

─ J ’ai faim moi Marthe, j’ai très faim. Où elle est maman ?

La petite Jeanne était si frêle, qu’on l’aurait pu croire fragile comme une poupée en biscuit de porcelaine. Son petit corps était ficelé dans une robe trop petite pour elle, au tissu bleu délavé et râpé, des chaussettes de grosse laine plissaient sur ses mollets minuscules, qui se terminaient par deux grosses chaussures crottées devant peser à elles seules plus que le poids de la fillette !

Ses grands yeux verts lui mangeaient tout le visage. Sa peau si blanche lui donnait un air maladif et surtout, ses cheveux d’un châtain fade, si rarement lavés et démêlés, faisaient paraître l’enfant encore plus souillon.

─ Tu veux un croûton de pain de midi, Jeannou ? demanda sa grande soeur.

─ Non, il est trop dur, ça me fait mal aux dents, faisant la moue avec sa petite bouche d’un rouge cerise.

─ Pas si je le trempe dans de l’eau sucrée ! répondit Marthe malicieusement.

Que ne ferait pas Marthe pour voir sourire sa Jeannou ? Elle avait trois ans de plus, mais en vérité, elle en avait bien le double, tant sa maturité et son dévouement faisaient d’elle une deuxième maman !

À presque sept ans pour l’une et quatre ans pour la deuxième, ces deux petites filles survivaient dans la misère et l’absence trop répétée d’une mère. Cette dernière, trop fatiguée la journée par des nuits passées à lever la gigue, offrait son corps à qui voulait bien lui donner une pièce pour manger, mais surtout pour boire, et ne s’offusquait en aucun cas de voir ses enfants ainsi privées.

D’ailleurs, savait-elle de qui elles étaient ces deux-là ? Non, et elle les avait encore moins désirées, alors, il ne fallait pas lui en demander trop en ce qui concernait le fait d’être une bonne mère. Elle les avait mises au monde, c’était déjà bien, elle aurait pu, ou dû, allez savoir, les faire passer !

Si Jeanne essayait d’attirer son attention très régulièrement en quémandant un câlin ou un sourire, cela faisait bien longtemps que Marthe avait compris qu’elles devraient se passer de toute affection maternelle !

─ Dans de l’eau sucrée, oui, je veux bien, répondit Jeanne en sortant une petite langue gourmande afin d’humecter sa petite bouche affamée.

Le petit logement insalubre était meublé du strict minimum, à savoir une table, quatre chaises bancales, un vieux bahut dont un pied manquant était remplacé par un vulgaire morceau de bois. Un évier taillé dans la pierre évacuait ses eaux sales à l’arrière de la maison, dans un couderc jamais entretenu et dont la végétation se satisfaisait largement de ses arrosages impromptus bénis des hommes !

L’eau, il fallait aller la chercher à la fontaine de la petite place du village, une eau claire et fraîche, mais si lourde à porter pour les fillettes qui devaient s’acquitter aussi de cette tâche. Quand la mère avait décidé de sortir enfin de son lit, il ne devait rien manquer.

─ Vous croyez que je vais vous élever gratuitement ? Faudrait voir à faire tourner cette bicoque, j’en ai assez à me casser le popotin pour essayer de vous nourrir moi ! hurlait Marie dans ses mauvais jours, quoique bien plus nombreux et répétitifs que les bons.

Alors les fillettes assuraient l’eau, le ménage, les repas, si on peut parler de repas, plutôt de grignotages de bonne fortune.

─ Il n’y a plus rien à manger, maman, signifia prudemment l’aînée.

─ C’est pas le travail que tu fais qui doit te donner faim pourtant, ironisa la mère.

Elle leur jeta quelques pièces gagnées dans la nuit qui roulèrent juste devant leurs pieds.

─ Allez chez la Léone prendre des oeufs, un chèvre frais et un pain, ça devrait vous nourrir pour quelque temps, et j’ai faim moi aussi, grouillez-vous !

Les fillettes, tout en salivant à l’avance, coururent à la petite épicerie, le seul commerce du village qui pouvait vendre aussi bien à manger comme à bricoler, en passant par un modeste bougeoir à une poupée poussiéreuse. Cette jolie poupée, comme Jeanne aurait aimé s’en occuper et la câliner…

─ Tu sais ma Jeannou, un jour, tu l’auras cette jolie pépette !

─ C’est vrai Marthe ? Oh, je veux bien, et je l’appellerai Mirette !

─ Mirette ?

─ Oui, parce qu’elle a de grands yeux comme ça ! mimant la poupée tant convoitée.

La commerçante avait de la peine pour ces deux petites livrées à elles-mêmes. Elle leur offrait à chaque passage un petit bonbon au miel.

─ Merci madame Léone, répondirent-elles en coeur.

Comme c’était délicieux de sentir couler au fond de sa gorge ce sucre candi si doux et si parfumé ! Les fillettes en fermaient les yeux pour mieux en apprécier le goût.

Madame Leone souriait tendrement de sa générosité, rien qu’au plaisir de voir ses deux petites filles apprécier ses friandises ! Sûr que lorsqu’elles reviendront, elles pourront savourer un autre bonbon…

Le lendemain en fin de journée, il y eut une visite terrifiante pour les deux petites. Mademoiselle Inserguet, l’institutrice de l’école des filles, rendit une visite au domicile de Marie.

─ Que me vaut votre visite, m’dame ? Marie essuya ses mains sur le bas de sa robe avant de la lui tendre.

Mademoiselle Inserguet, une vieille fille d’une quarantaine d’années, lui saisit le bout des doigts précautionneusement, craignant d’attraper une quelconque maladie honteuse !

─ Ma foi, je viens pour votre Marthe qui devrait fréquenter notre institution. Savoir lire, compter, apprendre les travaux d’aiguille, les approches d’hygiène, enfin, bien autre chose encore, feront de vos filles des demoiselles respectables, insista l’institutrice, certaine de son effet.

Marthe, tout d’un coup, eut le coeur qui battit la chamade, ses joues lui chauffèrent, sa bouche devint sèche, il lui sembla même entendre un brouhaha dans ses oreilles. Elle secoua furtivement la tête afin d’en éloigner ce bruit désagréable.

─ T’entends ça la Marthe, une dame respectable !

La mère partit dans un éclat de rire qui sembla bien vulgaire à la personne rigide qu’était l’enseignante.

─ Pourquoi riez-vous ainsi ? Vos enfants ont un droit d’instruction et nous comptons bien la leur donner, s’acharna encore mademoiselle Inserguet. C’est même un devoir, chère madame, que de les scolariser !

─ Vous comptez la leur donner ? Bin ça alors ! Et vous leur donnerez aussi le gîte et le couvert ? Parce que moi sinon, j’ peux pas travailler ! Mes gamines, j’en ai besoin ici, pardi !

Les deux fillettes se tenaient les mains si fermement, que la jointure de leurs petits doigts maigres devenait blafarde. Marthe se mordait la lèvre si fort qu’un goût de sang lui humecta son palais trop sec. Petite Jeanne se dandinait d’un pied sur l’autre, retenant une envie d’un pipi nerveux.

─ Préférez-vous que ce soit monsieur le maire qui vienne vous l’expliquer ? Dans ce cas, je m’en vais de ce pas le lui demander, l’institutrice faisant mine de partir.

─ Le maire, le maire, on n’ira pas jusque-là, l’a bien d’autres chats à fouetter c’t homme-là ! Pour l’école, faudra voir à prendre les deux, la Jeanne est bien trop petiote pour se garder toute seule !

─ Je crains que ce ne soit possible, elle n’a pas encore six ans cette jolie poupée, souriant chaleureusement à cette enfant si petite, si frêle, à l’aspect si… maladif ! Mais vous pouvez vous en charger vous-même, vous êtes disponible la journée, me semble-t-il ?

Qui ne savait pas au bourg que la Marie vivait la nuit et dormait le jour, et surtout, du comment elle gagnait ses quelques sous ! Si les gens fermaient les yeux, c’était surtout pour les deux petites pauvrettes, ça leur saignait le coeur de les voir crever la faim et manquer de tout, surtout d’amour !

─ Marthe, tu veux y aller toi à l’école ? demanda Marie en levant les yeux au ciel.

─ Oui maman, je le souhaite vivement, j’ai déjà du retard pour mon âge ! répondit une Marthe prête à exploser de joie.

─ C’est bien ma grande, répliqua gentiment l’enseignante, et je vois que tu t’exprimes déjà fort bien, ton retard devrait être vite rattrapé… Je t’attends donc dès demain à partir de 9 heures, et ce, jusqu’à 16 heures. Ah, prévois une gamelle pour ton midi et un sac pour y ranger tes affaires scolaires, précisa-t-elle, heureuse du dénouement.

─ Mais je n’en ai pas de sac moi ! osa Marthe, les yeux humides de honte.

─ Alors, nous en fabriquerons un en tissu, cela fera un très bon apprentissage de couture ! Allez, jeune fille, ne t’inquiète pas pour ça, juste ta gamelle, ça ira !

Marie jura toute la soirée après cette institutrice « de ses deux » comme elle l’appela… une pucelle de bénitier, une lèche-bottes du maire, une emmerdeuse de première, jusqu’à ce que la nuit arrivât, lui faisant quitter le logis et oublier ce déboire ! Ses habitués devaient déjà l’attendre chez l’Emile, le café de la place où à cette heure-ci, seuls les assoiffés et les fêtards commençaient leur vie nocturne !

Ses filles resteraient encore seules toute la nuit, le ventre vrombissant de faim, la nuit éveillant les craintes…

Mais ce soir-là fut particulier, plus doux pour Marthe. Elle allait enfin pouvoir aller à l’école !

Pour la petite Jeanne par contre, ce fut une nouvelle qui affecta sa nuit par de vilains cauchemars…

Ce serait la première fois qu’elle se retrouverait seule sans sa grande soeur, sa petite maman !

C’est ainsi que Marthe put enfin rejoindre les bancs de l’école publique, avec le bonheur et une grande soif d’apprendre, mais avec aussi, le sentiment tortueux d’abandonner sa petite soeur.

Jeanne pleurait ce matin-là de voir partir son aînée.

─ Je veux venir Marthe moi aussi, je serai sage, je ne bougerai pas et je ne dirai rien du tout !

─ Je t’ai expliqué hier soir Jeannou, que tu étais encore trop petite, mais bientôt, on ira toutes les deux, ensemble, comme mes doigts de la main, levant cette dernière en serrant l’index et le majeur. Ne pleure pas, ce ne sera pas tous les jours, il y aura les vacances, les jeudis et dimanches, puis tu viendras m’attendre pour seize heures ! Et chaque soir, je te montrerai tout ce que j’aurai appris, comme ça, tu sauras tout quand ce sera ton tour !

Alors Jeanne se consola de cette promesse, imaginant sa soeur lire chaque soir en lui apprenant les lettres, les chiffres, lui montrant ses beaux livres d’écoles.

Oui, c’était entendu, elle l’attendrait chaque après-midi sur la place du village à 16 heures pétantes !

Marthe fut accueillie chaleureusement. Elle connaissait une grosse partie de la quinzaine de filles entre six et treize ans présentes dans la classe. La maîtresse la présenta à haute voix en déclinant ses nom et prénom et l’invitant à prendre place à une table libre au deuxième rang.

Son bureau sentait bon la cire et quelques taches d’encre bleue avaient résisté à la paille de fer. Marthe caressa le bois lisse et brillant, se jurant de ne jamais l’abîmer par des rayures ou des souillures intempestives.

─ Aujourd’hui, nous allons aider Marthe à fabriquer un sac en toile. D’abord choisir le tissu, ensuite le patron et nous coudrons, précisa l’enseignante cordialement.

Le coeur de Marthe se gonflait de joie. Un objet pour elle, rien qu’à elle. Surtout, il lui fallait bien regarder pour savoir en faire un pour sa petite Jeannou quand viendra son tour d’aller à l’école.

L’euphorie fut contagieuse, chacune des filles voulant à qui mieux mieux démontrer ses talents de couturière. Le sac à bandoulière entièrement doublé pour en être que plus solide, au rabat fixé par un gros bouton noir, était magnifique. Marthe avait choisi une toile épaisse à rayures grises et noires, lui rappelant celle d’un matelas de laine. Une bandoulière noire fut réalisée avec trois gros cordons de coton tressés et solidement fixés, et pour finir, une jolie petite poche en tissu noir fut élégamment fixée sur le devant, faisant de ce sac un vrai chef-d’oeuvre aux yeux de l’élève. Une petite journée en atelier avait suffi à le confectionner. Elle remercia chaleureusement toutes les élèves l’ayant aidé.

Comme elle était heureuse, Marthe, et tellement désireuse de vite apprendre à faire de belles choses…

La fin de journée arriva bien trop vite, même si Marthe pensa plusieurs fois à sa petite soeur qui avait dû s’ennuyer et tourner en rond dans la maison.

« Comment sa mère se sera-t-elle comportée avec sa petite dernière ? Qu’aura-t-elle mangé ? Quelles corvées lui aura-t-elle infligées ? », pensait secrètement Marthe.

Ce fut mademoiselle Inserguet qui la tira de ses pensées alors que la cloche venait d’être tirée par une élève, ce qui signifiait que la journée était terminée.

Chaque matin, l’institutrice désignait, à tour de rôle, une responsable pour sonner l’heure de rentrée, de sortie, ainsi que les récréations. On devait tirer énergiquement six fois de suite sur la longue chaîne reliant une cloche de taille moyenne, mais d’une sonorité abasourdissante, fixée à l’extérieur de la porte de service.

Comme il tardait à Marthe d’être bientôt affectée à cette tâche !

─ Marthe, ma petite, accorde moi cinq minutes, j’ai des choses à te donner veux-tu ?

─ Bien mademoiselle, prenant son sac vide et approchant du bureau.

Les filles sortirent en rang calmement, n’omettant pas de saluer maîtresse et élève au passage.

─ Alors cette première journée Marthe, tu as l’air épanouie !

─ Oh oui, mademoiselle, je suis ravie, merci pour ce joli sac, c’est tellement gentil.

─ Justement, en parlant du sac, voici des ouvrages de mathématiques, lecture, histoire-géographie et deux cahiers, un pour les devoirs du soir et un de poésies dans lequel j’ai recopié celle apprise il y a une quinzaine. Et voici un crayon de papier pour le brouillon, de couleurs pour illustrer tes poésies, et le plus important, un porte-plume avec sa plume, et bien entendu, un buvard ! Le porte-plume est réservé au travail en classe. Prends-en bien soin, la plume est très fragile ! Tu as dû remarquer le petit encrier incrusté à droite de ta table pour se faire ? Voilà, je crois que tu as tout ce qu’il te faut pour devenir une parfaite écolière ! Dès demain, j’essaierai de m’occuper un peu plus de toi pour rattraper ce petit retard, mais je te sens volontaire jeune fille, je ne m’inquiète pas ! encouragea l’institutrice, faisant montre d’une grande sollicitude.

─ Merci mademoiselle, les joues rosies par un tel compliment.

─ File donc, à demain, Marthe, va vite rejoindre ta petite soeur qui doit s’impatienter à cette heure !

Marthe rangea ses affaires scolaires précautionneusement dans son joli sac et partit en courant très vite, tellement vite, que ses pieds effleuraient à peine le petit chemin caillouteux. Elle ne sut pas si cette envolée subite était due aux paroles de sa maîtresse, ou au fait de revoir sa Jeannou qui l’attendait sur la place du village… Sans doute un peu des deux !

Petite Jeanne trouva cette première journée bien longue. Sa mère, sortie du lit à plus de midi, ne lui laissa que peu de repos.

« Jeanne, fais chauffer de l’eau — Jeanne, on mange quoi — Jeanne, la vaisselle — Jeanne, faut laver ma robe — Jeanne… »

Pauvre enfant, ses mains, son dos, ses petites jambes, tout ce petit corps était endolori d’efforts et de fatigue.

Marthe avant de partir à l’école avait été chercher deux seaux d’eau afin d’éviter cette corvée à sa soeur. Elle lui avait donné quelques consignes quant au repas du midi. Des oeufs durs cuits de la veille, dont un avait été prélevé en prévision de la pause de midi à l’école avec du pain et une pomme pour elle, une soupe d’oignons fondus trempée de pain rassis et des fruits compléteront celui de sa mère et Jeanne.

─ Jeannou, tu n’auras plus qu’à allumer la cuisinière pour chauffer le repas et l’eau, le petit bois et le journal y sont mis. Ça ira ma petite reinette ? Viens vite m’attendre sur la place quand la cloche sonnera quatre coups… « ding, ding, ding, dong ! » imita Marthe. Tu as bien m’as bien comprise ?

Elle serra sa soeur très fort, en lui posant un baiser sur le front, essayant de cacher au mieux son trouble de la laisser seule dans les griffes de sa mère.

« Vivement que tu viennes vite avec moi sur les bancs d’écolières », pensa-t-elle intimement.

─ Où tu vas la Jeanne à c’t’ heure ? cria Marie, les pieds dans une bassine d’eau chaude.

─ Je vais chercher Marthe, ça vient de sonner quatre coups, sautillant d’impatience et faisant plisser ses chaussettes un peu plus bas sur ses petits mollets.

─ Va pas se perdre, pardi la grande, mais si ça t’amuse ! se mettant à masser ses jambes avec l’eau ruisselant négligemment sur les dalles en pierres, ne prêtant déjà plus aucune attention à sa fille.

Jeanne courait vers la place, avec le même élan que son aînée, tellement heureuse de la retrouver enfin ! Comme elle lui avait manqué, comme les heures furent longues sans elle !

« Ding, ding, ding, dong », la petite soeur compta bien quatre coups pour la deuxième fois. Elle s’assit sur le rebord de la fontaine, les yeux rivés sur la petite rue d’où devait arriver Marthe.

« De là, je la verrai de très loin, c’est sûr ! », murmura-t-elle.

Octobre tailladait la longueur des jours et allongeait celle des nuits. Le ciel était chargé de gris, les rayons devenaient de plus en plus rares et faibles, l’automne promettait des journées humides et plus froides. Jeanne commençait à frissonner et retira vite sa main qui s’était laissé aller à jouer avec l’eau qui coulait en continu dans le bassin, ses petits doigts déjà glacés !

Elle regarda autour d’elle, tout semblait figé. La petite place de l’église quasiment vide était ceinte par quelques habitations et commerces, cafés, épicerie, boulangerie et boucherie. Ici se résumait toute la vie villageoise, particulièrement animée en matinée par les femmes qui venaient chercher leur eau et quelques victuailles, et en soirée pour les hommes qui se rendaient au rendez-vous impérial au troquet !

Mais, à cette heure, à part les cris et passages de quelques écoliers, les clapotis de la fontaine, la cloche de l’église, le village était bien calme !

Son coeur bondit dans son étroite poitrine lorsqu’elle aperçut sa Marthe arriver en courant. Elles se jetèrent dans les bras l’une de l’autre comme si une longue période les avait séparées !

Le retour vers la maison fut très animé par le récit détaillé de cette première journée d’école. Jeanne portait fièrement le sac à bandoulière de sa soeur presque aussi grande qu’elle, rêvant qu’à son tour qu’un jour, elle prendrait le même chemin !

─ Et toi ma reinette, comment c’était avec la mère ? Tu as bien mangé ce que j’avais dit ? Tu ne t’es pas trop ennuyée… ?

Les questions fusaient à la hauteur de l’inquiétude qu’elle avait pu éprouver pour sa petite Jeanne tout au long de la journée.

Jeanne avait oublié ses angoisses et déceptions, elle avait retrouvé sa petite maman, sa gentille petite maman, celle qui remplaçait au centuple sa vraie mère qui ne savait tenir ce rôle…

Marie ne fit aucun cas du retour de sa fille aînée ni du sac rempli de fournitures scolaires. Elle haussa les épaules en ricanant lorsque Marthe expliqua la façon de travailler le tissu, sortit livres, cahiers, et crayons de couleur…

Jeanne était émerveillée et exaltée. Elle caressait du bout de ses petits doigts réchauffés les mines pointues de toutes les couleurs, qui paraissaient si fragiles !

─ Tu m’apprendras à moi aussi Marthe ? Je veux bien dessiner et écrire, comme toi !

La mère donna un grand coup de poing sur la table, faisant sauter et rouler les crayons sous les yeux effarés des filles.

─ Ça va pas être ça à chaque fois que tu reviens de tes journées d’amusement, y a du boulot ici et du vrai ! Commencez donc à préparer le repas de c’soir, et rentrez le bois de chauffe pour demain ! Vous avez intérêt à vous y mettre tout de suite si tu veux pas que tes foutus livres et cahiers servent au chauffage, compris la dame respectable ? Riant vulgairement au nez de ses filles…

C’est ainsi que les journées furent rythmées pour chacune des filles, une apprenait son futur, l’autre attendait son tour…

La seule chose qui ne changeait pas, c’était le comportement de cette mère sans coeur ni douceur, dont les nuits chargées d’hommes et d’alcool rendaient les jours encore plus amers !

Chapitre III

Salvina

Juin 1903 – Italie

Salvina vivait dans l’ombre de sa chère soeur disparue. Les journées se suivaient et se ressemblaient inlassablement. Cela faisait trois ans que Luisa était morte, trois ans que ce pauvre Emilio avait perdu sa joie de vivre, et s’épuisait au travail pour ne pas penser. Trois années pendant lesquelles Luigi devenait un vrai petit homme, et Giuseppe, un petit garçon fragile et renfrogné, comme s’il portait la colère et la responsabilité de la mort de sa mère…

Luigi avait réclamé sa maman bien souvent, puis les mois passants, il se fit une raison et se tourna définitivement vers sa jeune tante Salvina. Quant à Giuseppe, il ne connut que les bras de cette jeune et jolie maman à la voix si douce et aux bras si chauds ! Le lait de chèvre avait suffi à le nourrir convenablement. Les deux garçonnets grandissaient jour après jour !

Valentina, l’accoucheuse, était passée régulièrement au début voir si ce bébé profitait bien. Une chance qu’il ait survécu, cela allégeait quelque peu sa peine d’avoir vu mourir sa mère en couches, un accident qu’elle avait bien du mal à surmonter, et qui survenait encore bien trop souvent à son goût dans ces villages isolés où les femmes remettaient leur destin entre les mains de Dieu, et aussi, celles de Valentina ! Pour arrêter cette hémorragie de décès des mères ou bébés, il aurait fallu qu’hôpital et obstétricien les prennent en charge convenablement ! Valentina était pourtant une très bonne accoucheuse, mais elle ne pouvait remplacer un matériel innovant et plusieurs bras…

Emilio se tuait à la tâche. Il démarrait sa journée très tôt en commençant par nettoyer son étable, puis il menait ses bêtes en pâture en cette saison estivale. Son troupeau devenait de plus en plus important et réclamait une bonne herbe verte. Il s’occupait aussi de ses cultures, celles-là mêmes qui nourriront la famille toute l’année.

La crise agricole du Pays rendait le travail des terres encore plus pénible, pour ne pas dire misérable ! Emilio, métayer de la ferme, devra abandonner comme chaque année la moitié de sa production au propriétaire !

« Rien ne change et rien ne va », répétait-il à tour de bras !

La colère gronde, la masse populaire se soulève de plus en plus, la violence éclate, la révolution sociale gonfle, l’anarchie tisse sa toile… Emilio n’est pas un fervent combattant dans ce village reculé, mais il a des idées bien arrêtées et voit d’un mauvais oeil l’avenir de ses fils… Ses fils qu’il voyait grandir en silence, mais sans sa Luisa. Son bonheur était à tout jamais parti au fond du trou avec sa femme.

Une fois la semaine, Salvina faisait garder les deux bambins par sa mère Marianna pour aller vendre ses fromages à la foire. Cette grand-mère au coeur d’or, avait pris son parti de ne pas voir revenir sa fille vivre à la ferme. Elle se demandait bien souvent ce que les gens pouvaient penser du fait qu’elle se soit installée à demeure chez Emilio. Son père Achille n’aimait pas du tout cette situation et ne désirait plus en entendre parler ! Aussi, quand sa fille passait les voir, il préférait ne pas être dans les parages afin de ne pas avoir à affronter ce qu’il considérait comme un déshonneur.

─ Je ne comprends pas papa ! Emilio se comporte très bien avec moi, pas plus que si j’étais une simple nourrice pour ses fils. Il est très respectueux. Puis je le vois si peu, il part tôt, rentre tard, mange et se couche, c’est à peine s’il regarde les garçons ! affirma Salvina crédule.

─ Tu n’empêcheras pas les gens de jaser ma fille, ni ton père de râler ! Cela fait trois ans que notre pauvre Luisa est morte. Paix en son âme, mère et fille se signant furtivement. Emilio est un homme, jeune, en pleine force de l’âge, un jour ou l’autre, il refera sa vie ! reprit sa mère, gênée elle aussi de cette situation.

─ Sans doute oui, mais faudrait-il qu’il cesse de travailler comme un forcené pour sortir un peu de son trou et rencontrer quelqu’un ? C’est à peine s’il me voit dans la maison. Une fois la semaine, il laisse sur la table l’argent pour les dépenses quotidiennes en renouvelant toute sa confiance et ses remerciements pour ce que je fais pour la maison et les enfants de Luisa, et il s’en retourne… Il est toujours si triste maman !

─ Pauvre homme, tiens, ça me fait de la peine, c’est quelqu’un de bien et ma Luisa était bien heureuse avec lui, quel malheur, quel malheur Madone, se signant à nouveau plusieurs fois !

La Madone dans ces petits villages était à chaque instant citée et vénérée, comme si la vie en aurait été bien plus affectée encore ! Il ne fallait pas provoquer la colère des cieux…

Ce rituel se répétait chaque samedi matin, rien ne changeait, ni dans la ferme d’Emilio ni dans celle des parents. Seuls les enfants donnaient le passage du temps en grandissant à vue d’oeil, parlaient de mieux en mieux et s’entendaient fort bien. Luigi prenait son rôle d’aîné à la perfection et Giuseppe prenait un grand plaisir à être avec ce grand frère qui remplaçait un père bien trop absent, ou du moins invisible !

Salvina en oublia ses jolis rêves d’adolescente, les obligations familiales l’ayant bien trop vite mûrie ! Elle s’était attachée aux enfants comme s’ils avaient été les siens, mais sans l’amour d’un homme. Qu’importe, cela lui valait de vivre sans prendre le risque de mourir en couches comme sa soeur adorée et, elle devait bien le reconnaître, elle y trouvait une certaine indépendance ! Elle savait pertinemment qu’elle avait beaucoup manqué à ses parents, mais le temps passant, égoïstement, elle ne se voyait pas retourner vivre chez eux. Ici, chez Emilio, c’était devenu chez elle !

Elle menait la maisonnette comme bon lui semblait, prenait les décisions pour les enfants, les repas, les volailles, les fromages, les chèvres, sans personne sur le dos… Emilio n’avait rien à y redire.

Les enfants lui rendaient un amour inconditionnel et l’appelaient même « petite mère ». Alors quoique les gens puissent penser aux alentours, elle était heureuse de sa condition et du respect, certes un peu froid, du père des enfants…

Cet été-là fut caniculaire, les hommes et les bêtes en souffrirent plus que de raison ! Plus d’herbe verte dans les prairies pour le troupeau qui broutait à présent sur les flancs de la montagne, là où l’ombre avait bien voulu protéger de la sécheresse quelques brindilles éparses. Le foin sec coupé et engrangé, sensé tenir le gros de l’hiver n’allait pas y suffire à le distribuer si tôt, mais il fallait bien nourrir ces animaux qui, comme l’homme, subissaient les contraintes !

Il était de raison d’utiliser que très peu d’eau, car le puits était presque à sec. Il fallait tenir les portes fermées de la maison afin de laisser cette chaleur dehors, et ouvrir les fenêtres la nuit pour sentir un semblant de fraîcheur ! Le moindre effort faisait suer et tirer une langue râpeuse et sèche, le corps moite se collait aux vêtements, le souffle était plus court et rapide, la fatigue arrivait bien trop vite ! Il fallait attendre le soir avancé pour commencer à respirer un peu mieux… Même les garçons refrénaient leur envie de courir et remuer…

Ce soir-là, père et fils couchés, Salvina décida de se laver dans le baquet contenant suffisamment d’eau fraîche pour s’y asseoir à son aise, et hydrater sa peau si sèche ! Elle se servira de cette même eau demain pour rincer un peu de linge et arroser au jardin, pas de perte surtout. Sous le magnifique tilleul à côté de la fermette, un petit air bienfaiteur s’était enfin levé, faisant vibrer le feuillage au son d’une guimbarde. La lune éclairait comme en plein jour. On entendait encore les grillons chanter. Le meilleur moment pour profiter un peu…

Quel délice, lorsque, assise en tailleur, elle sentit l’eau monter jusqu’à son ventre et faire des clapotis autour de son nombril. Au pied de la grande bassine gisaient robe et chemise empesées par la sueur. Elle se sentait vivante, son corps reprenant vivacité et élasticité ! Elle resta ainsi un long moment, les yeux fermés, l’âme en paix…

Emilio avait tourné un bon moment dans son lit, mais ne trouvant pas le sommeil à cause de la chaleur encore étouffante à cette heure dans la chambre, avait décidé de se relever pour s’asseoir sur le banc de pierre sous le tilleul… Ne voyant personne en passant à la cuisine, il pensa que tout le monde dormait déjà.

Quand il arriva à la porte d’entrée en savourant ce petit courant d’air opportun, il aperçut Salvina se déshabiller et s’installer dans le baquet. Quelle beauté, une naïade sortie tout droit de la rivière Serio ! Comment n’avait-il pu voir combien elle était belle, si fraîche, si vivante ?

En restant dans le passé de Luisa, il s’était fermé les yeux à la beauté extérieure, au souffle de vie qui était là, devant lui !

Il se ressaisit, s’en voulut même d’avoir eu de telles idées, demanda intimement pardon à Luisa. Il ne pourrait jamais remplacer cet amour parti, son seul et unique amour, sa douleur était encore grand ouvert… c’était juste hier, lui semblait-il…

Il voulut faire demi-tour lorsque Salvina sortit de son bain, offrant son corps souple et élancé à la brise du soir, mais aussi, au regard brillant de l’homme tapi au coin de la porte de la maison. Il en eut le souffle coupé tant il croyait à jamais pouvoir apprécier une telle beauté. Trois années d’abstinence, sans en ressentir le besoin ni l’envie. Il revivait en rêve ses nuits d’amour avec sa défunte épouse, ou juste avant de s’endormir seul dans ce lit froid, songeant combien il était bon d’être dans ses bras chauds et doux… sa tendre Luisa.

Salvina sortit du baquet et s’essuya avec une serviette fraîche et propre, puis mit une chemise blanche. C’est à ce moment-là qu’elle sentit une ombre à l’angle de la porte d’entrée restée ouverte. Elle poussa un petit cri de surprise en comprenant qu’il s’agissait d’Emilio.

La fraîcheur du bain se transforma d’un coup en une chaleur qui lui fit rosir les joues. Elle venait d’offrir sa nudité à l’homme qu’elle côtoyait chaque jour sous son toit. Elle eut honte tout à coup ! Qu’allait-il penser à présent ? Comment affronter son regard sans se sentir déshabillée à chaque instant ? Elle s’en voulut de ne pas avoir été plus discrète en se mettant à l’arrière de la maison ! Mais sous ce magnifique tilleul, l’endroit semblait si idéal !

Elle se ressaisit pour mettre à tremper ses vêtements sales dans l’eau du bain, elle les rincera demain matin avant d’arroser au jardin. Il fallait rentrer à présent et affronter son beau-frère…

Salvina avança doucement dans la cuisine enfin plus respirable, et fut surprise de s’y trouver seule. Emilio était reparti se coucher. Elle lui en fut reconnaissante, demain sera un autre jour… Elle monta se coucher, vérifiant que les fenêtres fussent bien ouvertes pour laisser entrer un peu la fraîcheur de la nuit… Les enfants dormaient à poings fermés.

Ce ne fut plus la chaleur qui empêcha Emilio de s’endormir cette fois-ci, mais bien l’image de la jeune Salvina qui était restée gravée dans ses yeux. Quel âge avait-elle à présent ? Vingt et un ans, vingt-deux ans ? Il ne savait plus trop bien… Qu’avait-il vu de ces trois années ? Avait-il seulement vu grandir ses enfants, avait-il vu cette jeune belle-soeur devenir une si belle femme ?

« Mon dieu, quel égoïste je fais, je n’ai jamais pensé à son bien-être, son insouciance, son futur. Je l’ai même privé de ses parents ! Je l’ai rendue mère alors qu’elle n’était encore qu’une innocente jeune fille… Elle travaille dur, elle s’occupe si bien des garçons, de la maison, elle gère tout comme une épouse, sans rien demander en retour ! J’ai honte, mon Dieu que j’ai honte, mais que faire après tout ce temps, comment me racheter, me faire pardonner ? »

Tous ces questionnements emportèrent Emilio dans un sommeil agité entre Luisa et Salvina, deux jolies soeurs qui riaient et dansaient en tournoyant, se tenant par la main, avec les enfants qui courraient joyeusement tout autour d’elles, faisant voltiger leurs jolies robes en passant, et lui, il était là, il les regardait, souriant, heureux. Le bonheur était de retour…

Le petit matin se levait lourdement, le ciel s’était assombri, présageant un orage avant la fin de la matinée.

« Pourvu qu’il rafraîchisse sans faire de dégâts », pensa Salvina en s’habillant. Ici, dans la plaine, la colère du ciel était très impressionnante en vrombissant et se cognant sur les parois montagneuses tout autour, se jouant de ses échos et de ses rebonds.

Cela pouvait durer longtemps avant que le ciel lâche enfin ses trombes d’eau. Pour sûr qu’Emilio n’amènerait pas ses bêtes en pâture ce matin, elles ont si peur des coups de tonnerre…

Emilio… elle n’y avait pas encore pensé ce matin, mais elle devrait affronter son regard… Devait-elle s’excuser ou faire comme si elle ne l’avait pas vu ? Laisser faire le destin sera sûrement le meilleur choix !

Elle descendit préparer le café, sortit le fromage, coupa de longues tartines et tira de l’eau fraîche pour la journée. Puis elle mit du lait à chauffer pour les garçons. Il faisait déjà si lourd, le peu de fraîcheur nocturne s’était déjà évanoui ! Il faudra ensuite qu’elle s’occupe de tourner ses petits fromages dans le cellier, un caveau à denrées qui reste toujours frais. Lorsqu’elle entendit les pas d’Emilio faire craquer les marches en bois, son coeur se mit à taper plus fort, elle se mit à beurrer vivement les tartines…

Emilio eut un petit moment d’hésitation puis vint s’asseoir à la table pour son petit-déjeuner.

─ Bonjour, Salvina, ça va cogner aujourd’hui, je vais laisser les bêtes à l’abri.

─ Bonjour Emilio… Oui, il fait bien lourd, ce serait plus prudent…

Était-ce son imagination, mais, il sembla à Salvina qu’Emilio ne la regardait pas avec les mêmes yeux, ils brillaient plus que d’habitude… Elle se sentit rougir et baissa vivement la tête. Elle s’assit à son tour pour boire un café et grignota un petit morceau de pain.

─ Si seulement l’eau pouvait faire remonter le niveau du puits, c’est à croire qu’on n’en aura plus une goutte pour finir l’été ! soutint Emilio.

Salvina opina de la tête et trouva son beau-frère bien bavard ce matin, il était bien plus sombre habituellement, enfin, depuis la mort de Luisa…

─ Bon, ce n’est pas tout, mais au travail, je vais curer l’étable et jeter un coup d’oeil pour voir si rien ne traîne pour l’orage… Je vais rentrer les deux ânes également dans la grange, ils seront moins nerveux, pauvres bêtes…

Il sourit en sortant de la ferme, car il s’était amusé de voir Salvina rougir jusqu’aux racines de ses beaux cheveux blonds lorsqu’il l’avait regardée un peu trop longuement. Sa longue et soyeuse chevelure était un peu plus claire que celle de Luisa. Elle était également plus petite et plus fine que sa soeur, mais ce corps neuf n’avait pas encore connu les changements apportés par la maternité. Il se souvint de la taille légèrement épaissie et des seins plus lourds de Luisa, le corps d’une mère tout aussi magnifique et enivrant… Il l’avait tellement aimée !

« Oh, ma Luisa, que dois-tu penser de moi à présent ? Crois-tu que je puisse espérer au bonheur à nouveau ? Me permets-tu d’approcher ta jeune soeur qui vit sous notre toit depuis trois longues années ? Si tu es d’accord, fais que le puits se remplisse à niveau lors de cette prochaine pluie, et alors, j’aurai ton accord… »