Vêtus de pierre - Olga Forche - E-Book

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Olga Forche

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Beschreibung

Olga Forche a totalement disparu de la mémoire collective, au point qu'il est absolument impossible de trouver une occurrence la concernant sur le moteur de recherche Google. Et lorsque vous aurez lu ce beau livre, vous vous demanderez : pourquoi ?... Cette écrivaine russe n'était pourtant pas une inconnue. C'est elle qui ouvrit le deuxième congrès des écrivains de l'U.R.S.S, en décembre 1954, en tant que doyenne des romanciers soviétiques (50 ans d'activité littéraire). Le présent roman fut réédité près de vingt fois, dans les trente ans qui suivirent sa parution en 1923. Notre espoir est que la présente édition permettra de (re)découvrir cet auteur, de lui (re)donner une petite place dans le panthéon littéraire.Nous sommes en Russie, en 1923, et un vieillard nous conte son histoire : il va nous révéler son effroyable secret. Dans une très belle prose il nous fait vivre le long et odieux chemin de sa trahison... Il nous entraîne dans les salons frivoles des années 1860, ces salons plein d'esprit et de légèreté, en apparence... Car le drame couve : Serguéi Roussanine dénonce Mikhaïl Beidéman son camarade de l'école militaire, accusé d'idées révolutionnaires, parce qu'ils aiment la même femme, Vera. C'était le temps où «les araignées du régime tsariste suçaient le sang du prolétariat», où les révolutionnaires, les progressistes terminaient leurs vies «Vêtus de Pierre», incarcérés. Incarcération de Mikhaïl mais aussi de Véra et de Serguéi, le narrateur. Serguéi, un vieillard enfermé dans ses remords et libéré par sa folie... Une étonnante histoire décrivant avec justesse les recoins les plus cachés de l'âme humaine, une peinture très réaliste des moeurs des différentes classes sociales de l'époque de Dostoïevski, et enfin une ode à tous ces jeunes révolutionnaires sacrifiés sur l'autel de leurs idéaux.

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Veröffentlichungsjahr: 2016

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Vêtus de pierre

Olga Forche

Publication: 1923Catégorie(s): Fiction, Roman
A Propos Forche :

Fille du général Dmitri Vissarionovitch Komarov, Olga Komarova est née le 28 mai 1873 à Gunib, où le général était à la tête du district militaire. Sa mère est morte et son père s'est remarié. Après la mort de celui-ci en 1881, sa belle-mère a mis Olga dans un orphelinat à Moscou. Attirée d’abord par une carrière d’artiste, Olga, a étudié dans des studios d'art à Kiev, Odessa et Saint-Pétersbourg. Son premier succès était une nouvelle, « Un général » (1908) publiée dans la revue russe Pensée. Dans ses premières œuvres: « Chevalier de Nuremberg » (1908), le roman inachevé « Bogdan Sukhovskaya » (« Children of the Earth », 1910) – s’expriment en prose l’intellectualisme de Forche, et les traits caractéristiques de son héros: l'insatisfaction avec la réalité et la quête spirituelle. L'histoire de la pensée révolutionnaire et le mouvement en Russie sont le sujet des romans de Forche: « Vêtu de pierre » (1924-25) sur le sort d'un révolutionnaire nommé Beideman ; « Hot Shop » (1926) est sur la révolution de 1905-07, « Radichtchev" (Partie 1 – « Le ferment jacobin », 1932, Partie 2 – « propriétaire Kazan », 1935, Partie 3 - « Nocif Book », 1939) ; « La liberté de la Premier-né » (1950-53) est consacré aux décembristes. Le sort de la personne créative dans un régime despotique est représenté dans les romans « contemporains » (1926) de NV Gogol et AA Ivanov et le château de St. Michael's "(1946) sur trois générations d'architectes russes (V. Bazhenov, A. Voronikhin, Rossi). Dans les romans « Navire Fou » (1930) et « Le Corbeau » (« Les Symbolistes », 1933) l'écrivain puise dans la vie de l’intelligentsia artistique de Petrograd du début du XXe siècle et les premières années post-révolutionnaires, la création de portraits de ses contemporains (Maxime Gorki, Alexandre Blok, F. Sologoub, etc.) Son style expressif, la maîtrise des caractéristiques psychologiques, un sens aigu de l'époque sont les principales caractéristiques de la prose de Forche, qui a joué un rôle important dans le développement du roman historique soviétique. Forche a aussi écrit des œuvres historiques, illustrant la vie pré-révolutionnaire des villes et des villages, un livre d'histoires satiriques sur des sujets étrangers, des scénarios et des pièces de théâtre. Forche est décédée le 17 juillet 1961 à Tyarlevo une banlieue de Pavlovsk, à Leningrad, et elle a été enterrée à Kazan. Les œuvres de l'écrivain ont été traduits dans les langues des peuples soviétiques et dans d’autres langues étrangères.

Présentation

 

Olga Forche a totalement disparu de la mémoire collective, au point qu’il est absolument impossible de trouver une occurrence la concernant sur le moteur de recherche Google ; et lorsque vous aurez lu ce beau livre, vous vous demanderez : pourquoi ?…

Cette écrivaine russe n’était pourtant pas une inconnue. C’est elle qui ouvrit le deuxième congrès des écrivains de l’U.R.S.S, en décembre 1954, en tant que doyenne des romanciers soviétiques (50 ans d’activité littéraire).

Le présent roman fut réédité près de vingt fois, dans les trente ans qui suivirent sa parution en 1923.

Notre espoir est que la présente édition permettra de (re)découvrir cet auteur, de lui (re)donner une petite place dans le panthéon littéraire.

Coolmicro

Partie 1

Chapitre1 Un homme fini

 

Le 12 mars 1923, le jour où moi, Serguéi Roussanine, j’ai eu quatre-vingt-trois ans, il s’est produit une chose qui acheva d’extirper mes sentiments de monarchiste et de gentilhomme. De ce fait, plus rien ne m’empêche de révéler au public le secret que j’ai gardé toute ma vie. Mais nous y reviendrons…

Né en 1840, j’ai survécu à quatre empereurs et à quatre grandes guerres, dont la dernière était mondiale, sans précédent dans l’histoire. J’ai servi dans la cavalerie, je me suis distingué au Caucase et j’allais faire mon chemin, lorsque, en 1887, un événement me désarçonna, pour ainsi dire, sans retour. Je pris ma retraite et m’enterrai dans ma propriété jusqu’à ce qu’on l’ait incendiée pendant la révolution. Notre domaine d’Ougorié, dans la province de N., touchait à celui des Lagoutine.

Nos grands-pères les avaient acquis en même temps, nos grands-mères projetaient d’unir un jour les deux patrimoines par les liens de l’Hyménée en mariant leur petite-fille à leur petit-fils. C’était dans ces intentions et d’après le cadastre qu’on achetait de nouvelles terres.

C’est ainsi que nous avions grandi, joué, étudié ensemble. À dix-sept ans nous écoutions le rossignol en échangeant des serments. Et tout se serait accompli selon la volonté de nos familles et en accord avec nos inclinations, n’eût été ma sottise. J’ai été l’artisan de mon propre malheur.

Aux dernières vacances, j’amenai mon camarade Mikhaïl. Entré chez nous en troisième année, il venait de l’école de cadets Saint-Vladimir, de Kiev ; or, nous autres jeunes gens de la capitale, regardions de haut ceux de la province. Il était d’ailleurs peu sociable, toujours absorbé dans la lecture. Avec cela, joli garçon, de type italien : des yeux de flamme, des sourcils joints. Il était natif de Bessarabie, de père roumain ou moldave.

Les documents conservés aux archives ne donnent aucun renseignement sur son physique, ce qui n’est pas étonnant. En prison, on note le signalement de ceux qui doivent un jour être élargis, pour le cas où il y aurait récidive. Or, la situation de Mikhaïl était différente : pendant vingt ans, chaque premier du mois, on faisait à son sujet un rapport au tsar : un tel, détenu à tel endroit…

Et le souverain daignait toujours confirmer sa décision du 2 novembre 1861, stipulant la détention cellulaire de Mikhaïl j u s q u’à n o u v e l o r d r e.

On devrait toujours imprimer ces mots en caractères espacés, pour secouer le lecteur indifférent, adonné à ses joies et peines personnelles.

Attention, lecteur, attention ! Il n’y a jamais eu de nouvel ordre !

Incarcéré sans jugement ni enquête, sur simple dénonciation, un noble jeune homme a vieilli dans la solitude du ravelin Alexéevski.

Le tsar suivant, Alexandre III, reçut du chef de la police Plévé le même rapport et fit connaître sa volonté suprême ; si le détenu le désire, l’envoyer en résidence surveillée dans les régions lointaines de la Sibérie.

Il est concevable qu’en ce régime de féroce hypocrisie le directeur de la prison ait présenté cette résolution à un homme qui avait perdu la raison depuis longtemps et ne savait plus son propre nom. En réponse à la lecture solennelle du papier et à la joie des geôliers, Mikhaïl a dû se blottir sous sa couchette, comme il le faisait plus tard à l’asile d’aliénés de Kazan, lorsqu’on venait le voir.

Il ne manqua à cette habitude qu’à notre dernière entrevue, sans doute pour l’unique raison qu’il n’avait plus la force de sauter du lit, car il était mourant. Mais ses yeux hagards où se lisait l’épouvante, la souffrance mortelle de la victime cherchant à fuir ses tortionnaires, ses yeux me poursuivent du matin au soir, à toute heure de mon existence.

Pouvait-il en être autrement ? Car enfin, c’est moi le vrai fauteur de cette mort tragique, solitaire, inutile.

Certain lecteur, en lisant ces notes, dira que mon crime est de nature psychologique et que le tribunal le plus sévère m’aurait acquitté. Mais le lecteur ignore-t-il donc que parfois l’homme le plus irresponsable, acquitté par tous les jurés, se suicide, condamné par sa propre conscience ?

Le sort énigmatique de Mikhaïl intéresse depuis longtemps les investigateurs. L’un d’eux, voulant percer le mystère de ce Masque de Fer russe, s’est adressé au public dès 1905 par la voie de la presse, pour avoir quelques éclaircissements sur cette affaire. J’en ai attrapé une maladie de nerfs, mais j’ai gardé le silence.

Je n’étais pas prêt, n’étant pas encore devenu ce que je suis. Je ne pouvais dire tout haut : le délateur de Mikhaïl Beidéman, incarcéré sans jugement ni enquête au ravelin Alexéevski, c’est moi, Serguéi Roussanine, son camarade d’école militaire.

On a recueilli et publié tout récemment des documents authentiques sur des prisonniers de marque restés jusque-là mystérieux.

Ivan Potapytch, mon logeur, se procure parfois des livres. Un jour, il a apporté ces feuillets. Après les avoir lus, il me les a remis : Tenez, dit-il, voici la vie des martyrs ; ils ont beau être des malfaiteurs, on ne peut lire ça sans pleurer.

J’ai lu le texte et l’ai relu à maintes reprises… Ah, qu’ils sont révélateurs, les faits énoncés dans les brefs renseignements sur Mikhaïl ! J’ai senti le sol se dérober. Une masse énorme m’a écrasé dans sa chute. C’est ainsi que le sapeur périt lui-même de l’explosion qu’il a provoquée pour tuer l’ennemi. Ma mine à moi a été posée il y a soixante et un an.

Certes, ce n’est pas à moi, un vieillard contemporain de quatre empereurs, de passer impunément par la révolution.

Pourquoi ne suis-je point mort glorieusement, comme mes camarades tombés au champ d’honneur, ou condamné par le tribunal révolutionnaire comme un ennemi déclaré ? Qui serai-je dans le souvenir de la postérité ? Quel nom me donnera-t-on ?

Mais advienne que pourra : mon heure a sonné, je me confesse.

De la promotion 1861 de l’école militaire Constantin, il ne reste que deux représentants : moi-même et Goretski, général d’infanterie, chevalier de l’ordre de Saint-Georges donnant droit au port de l’arme d’or. Aujourd’hui, comme l’indique son livret de travail, il est Savva Kostrov, natif de la ville de Vélij, gardien des water-closets au théâtre.

Las de souffrir la faim, il est content de cet emploi tranquille dont il s’acquitte en toute conscience, à ce qu’il prétend, et qui lui vaut assez de pourboires pour se payer des douceurs. Cet homme qui a gaspillé deux fortunes, en est à se délecter comme un gosse d’une livre de halvâ.

À notre dernière rencontre je lui demandai : « Te rappelles-tu, mon vieux, l’attaque de l’aoul Guilkho ? » Ragaillardi, il leva, en guise de sabre, le vieux balai dont il frottait le carrelage de son établissement. Il se rappelait maint détail, mais oublia que c’était lui, Goretski, et non Voïnoranski, qui avait emporté la place dans un assaut téméraire.

Le vieillard n’avait plus souvenir de son propre rôle. Mikhaïl Beidéman, dans sa folie, croyait s’appeler Chévitch, après avoir vu ce nom inscrit sur un mur ; quant à moi… se peut-il que la prédiction qu’on m’a faite à Paris s’accomplisse ?

Mais je m’écarte du sujet. Il faut pourtant reconnaître qu’en publiant des mémoires je perds ma personnalité, comme disent les Chinois.

Il arrive à certaines gens de mourir tout en continuant à vivre, ou plutôt de traîner par des restes d’eux-mêmes leur corps exténué, jusqu’à ce qu’il pourrisse.

J’évoque Goretski à cheval, le sabre au clair, devant ses troupes, tel qu’on le représentait en image il y a un demi-siècle, et le voici gardien des cabinets d’aisance.

Je lui donnai de quoi s’acheter cent grammes de halvâ, en l’embrassant avant de le quitter, lui, le seul homme qui me connaisse sous le nom de Serguéi Roussanine.

Quand ce manuscrit aura paru et révélé ma conduite envers mon ami, j’espère ne plus être de ce monde.

Les voilà sous mes yeux, ces fatals renseignements sur Mikhaïl ! J’enverrai mon obole à la Commission des archives. Elle contiendra ce qu’on ne peut tenir d’aucune source et que recèle mon âme en détresse.

J’habite une grande maison, autrefois célèbre. Sa salle d’honneur au plafond mouluré servit de décor à des bals fastueux où je remportais mes premiers succès mondains. Plus tard, quand l’immeuble eut passé en mains privées, j’y perdais au billard face à Goretski, passé maître dans ce jeu. Il y avait là des cabinets particuliers où nous nous soûlions jusqu’à l’abrutissement, et à l’aube les laquais nous ramenaient chez nous en voiture, enveloppés dans nos capotes.

Ces débauches correspondaient chez moi à des accès de désespoir dus à mon malheureux amour pour Véra, dont je reparlerai ci-dessous. Je brûlais la chandelle par les deux bouts l’année où Mikhaïl, qui avait combattu avec les troupes de Garibaldi, disparut sitôt franchie la frontière de Finlande et, comme je viens de l’apprendre, fut muré dans une oubliette du ravelin.

Mais revenons à l’ordre du jour, selon l’expression moderne…

Je loge maintenant dans les combles de cette mémorable maison. Ivan Potapytch, ancien domestique du dernier propriétaire, m’a engagé comme bonne d’enfants pour ses petites-filles.

Il n’a que soixante ans, c’est un robuste vieillard qui vit seul avec les deux gamines. Le typhus ayant emporté son fils et sa bru, les fillettes sont venues chez lui d’elles-mêmes. Elles n’avaient plus que leur grand-père.

Dans l’immeuble il y a un foyer et une cantine. Potapytch y lave la vaisselle, en échange de quoi le cuisinier lui donne trois portions de soupe et deux seconds plats. Moi, une assiettée de soupe et une tranche de pain noir me suffisent, il faut laisser manger les jeunes. Je les aime bien, ces petites. En ces années terribles, elles furent mon unique consolation.

Mais il ne s’agit pas de ces enfants, surtout qu’elles n’ont plus besoin de moi depuis que je les ai menées à l’école : dès le lendemain, elles y allèrent seules.

Potapytch, qui lave la vaisselle à longueur de journée, déclare : « Sous la NEP il y a de nouveau des riches, voilà qu’on se remet à salir les assiettes plates autant que les creuses ».

Il n’y a personne dans la pièce jusqu’au crépuscule. Quand je ne fais pas mon métier, je peux écrire. Mon métier, c’est la mendicité. Je longe la perspective Nevski, côté ombre, du pont de la Police à la gare Nicolas, et pour revenir je tâche de prendre le tramway. C’est que mes jambes enflées ne vont plus !

Quand je demande l’aumône, je rencontre beaucoup de connaissances qui font la même chose que moi. Ils ne me reconnaissent pas, mais moi je les reconnais. Bien que je ne sois plus dans le train depuis des années, comme je l’ai dit, je m’intéressais à la vie contemporaine lors de mes séjours dans la capitale. On me montrait les personnages en vue, on les nommait…

Je pense, en tout cas, qu’ils se connaissent très bien entre eux. Mais alors, même qu’ils se trouvent face à face, la main tendue, ils n’ont l’air de rien. Ils préfèrent s’ignorer.

Voilà l’adjoint d’un ministre – et de quel ministre ! – qui vend des journaux, entre autres L’Athée, fort en vogue. Si l’acheteur a l’air d’un ci-devant, le vendeur risque une observation : « Citoyen, vous devriez avoir honte d’acheter ça ». Et quand l’autre réplique : « Vous n’avez pas honte de le vendre, vous ?», il enfouit sa barbe dans son pardessus fripé et murmure, le visage en feu : « J’y suis contraint ! »

Mais trêve de bavardages. Aux faits ! Il m’est difficile aujourd’hui d’avoir de la suite dans les idées. Comme je suis toujours avec les gosses, je finis par emprunter leur langage. Je suppose néanmoins que pour ne pas nuire au naturel de mon récit, il faut laisser courir librement ma plume, sans retrancher les incursions spontanées de l’actualité. Avant d’envoyer le manuscrit au service d’archives, je l’épurerai afin qu’il vise un but unique : ressusciter dans la mesure du possible le martyre de mon ami.

Pour l’exemplaire à publier, je collectionne du papier blanc ligné, de première qualité, ce qui m’oblige à doubler ma promenade le long de la perspective Nevski en parcourant aussi l’autre trottoir, côté soleil. Quant au tramway, je ne me permets plus ce luxe. Si la receveuse ne veut pas me prendre gratuitement, pour l’amour de Dieu (je n’emploie jamais la formule actuelle : « secourez un camarade en chômage»), je descends à la prochaine station et je chemine lentement, comme un chien qui retourne à sa niche.

Je mets de côté tous les billets de cent roubles pour acheter du papier, une plume et de l’encre pour la copie. Tandis que ce brouillon, je l’écris au verso des papiers de l’ancienne Banque centrale. Nos fillettes en ont apporté des masses du rez-de-chaussée.

Suis-moi donc, lecteur, pas à pas vers le calvaire de Mikhaïl, depuis notre première rencontre. Allons d’abord au pont Oboukhov où se trouve notre école d’officiers. C’est de là que, nos études terminées, nous fûmes promus dans le même régiment d’honneur.

L’édifice n’a guère changé depuis. Il a toujours sa noble façade à colonnes ; seulement l’avenue a pris le nom d’« Internationale » qui reflète l’époque révolutionnaire, et sur le fronton il est écrit en lettres rouges : « École d’artillerie n° 1 ».

Les fenêtres du rez-de-chaussée sont toujours surmontées de têtes de lions qui tiennent des anneaux entre les dents, et celles de l’étage s’ornent de casques à plumets. Les deux canons de l’entrée ne sont pas à nous, on les a placés là récemment. De mon temps, c’était une école d’infanterie ; nous étions de service à l’intérieur du palais, nous fréquentions les bals de l’institut Smolny, bref, nous étions assimilés aux écoles de la Garde. Cette proximité de la vie de cour, ainsi que la lecture des publications étrangères, notamment de la maudite Cloche de messieurs Ogarev et Herzen, furent cause de la tragédie de Mikhaïl. Mais n’anticipons pas…

Le portail de l’école a conservé ses écussons aux haches croisées, et le jardin ombreux s’étend toujours derrière le mur jaune. Certains bouleaux, si graciles jadis, sont devenus énormes.

Les hommes de ma génération sont de bonne trempe : les multiples épreuves n’ont pas affaibli ma mémoire, et je puis évoquer à mon gré n’importe quel souvenir.

Je me rappelle notre jardin, je le regarde attentivement et j’en reconnais la disposition : mais oui, ce sont bien eux, ces deux érables parmi les tilleuls, symbole de notre brève amitié… Nous avions lu du Schiller ensemble et planté ces deux arbrisseaux en l’honneur de Posa et de don Carlos, qui incarnaient dans mon esprit Mikhaïl et moi-même.

Ah, comme certaines manifestations de sentiments sont impressionnantes !

Je chancelai, pris de vertige. Une douleur aiguë me déchira, le cœur. Appuyé sur ma canne (les braves petites-filles de Potapytch y ont mis un bout en caoutchouc pour l’empêcher de glisser) je m’assis sur une borne en face de la clôture.

Des affiches papillotent devant mes yeux : « Société d’amis de l’aviation »… « Les instructeurs rouges à la campagne rouge ! »… « Réforme de l’ancienne Église ». Et tout en haut, dans des serpentins multicolores : « Théâtre synthétique ». Kobtchikov, le seul artiste de la troupe, fera de tout, depuis le trapèze jusqu’à la tragédie…

Comment y arrivera-t-il ? Ma pauvre tête déménage, assaillie de pensées incohérentes. À côté de ce qui m’entoure, surgit avec encore plus de relief ce que l’histoire a enterré. C’est enterré, en effet, mais non oublié !

Je me rappelle notre première rencontre. J’étais en pénitence sous l’horloge pour être venu en retard à la prière, lorsque Pétia Karski, passant au galop, me cria :

– On nous a amené des nouveaux de Kiev, il y en a un qui a l’air d’un diable, ma parole !

Les nouveaux défilèrent près de moi pour aller au bain. Ils étaient quatre. Trois ne présentaient, comme on dit, aucun signe particulier, mais le dernier, grand et mince, avec des sourcils noirs, attirait l’attention. Ce qui le distinguait encore, c’est qu’aucun de ses gestes n’avait cette rigidité soldatesque qui nous était commune.

Il marchait à l’aise, la tête un peu rejetée en arrière, une ombre de mélancolie sur son visage mat, aux sourcils de jais. Je le trouvai très beau et sympathique.

Le même jour, dans la soirée, je parlai pour la première fois à Mikhaïl, qui était mon voisin de dortoir. Après le souper et la prière, les élèves restaient seuls et c’était notre heure préférée.

Malgré l’interdiction formelle de jouer aux cartes, chacun, comme de juste, en avait un jeu sous son matelas, et on profitait de ce moment de liberté pour faire une partie. Afin de donner le change à nos mentors, on érigeait sur la table une muraille de livres et l’un de nous, désigné par tirage au sort, lisait à haute voix. Mais ce soir-là la lecture n’était pas un simple manège : massés sur les bancs et la table, autour du lecteur, nous écoutions avidement les pages captivantes du Prince Sérébrianny. Le roman n’était pas encore paru, c’était un ami de l’auteur qui nous en avait prêté un exemplaire manuscrit.

– Quelle idée de mastiquer du pain d’épice à l’eau de rose, dit Mikhaïl agacé, en se dirigeant vers sa couchette.

Personne ne fit attention à ces paroles ; mais moi, elles me frappèrent.

Je savais par ma tante, la comtesse Kouchina, que toute la cour s’était dernièrement extasiée sur le Prince Sérébrianny que l’auteur en personne lisait aux soirées de l’impératrice. La lecture terminée, sa majesté avait offert à l’écrivain une breloque d’or en forme de livre, qui portait sur une face « Marie », sur l’autre : « En souvenir du Prince Sérébrianny » et les portraits de jolies demoiselles d’honneur, ses auditrices, costumées en muses. Il est vrai que le comte Bariatinski trouva le roman futile, mais c’était là, bien sûr, un effet de la jalousie entre gens du monde. Or, Mikhaïl, lui, n’avait ni la haute naissance ni les goûts d’un seigneur de la cour. Quelle dent pouvait-il donc avoir contre le comte Alexéi Tolstoï ?

Je me mis au lit à côté de Mikhaïl, et le voyant encore éveillé, je lui demandai de m’expliquer sa phrase. Il le fit de bonne grâce, sans la morgue que je lui supposais.

– Voyez-vous, le comte Tolstoï lui-même, au dire d’un de ses amis intimes, avoue qu’en représentant un despote enivré de pouvoir, il a souvent jeté sa plume, moins indigné par le fait qu’un Ivan le Terrible ait pu exister que par la veulerie de la société qui a subi sa tyrannie. Mais au lieu de formuler dans son roman ses sentiments civiques, il l’a enjolivé de mièvreries. Je fonde plus d’espoir sur la trilogie qu’il est en train de créer.

– Moi, j’ai entendu dire que cette trilogie est un projet téméraire qui n’aura sans doute pas l’approbation de la censure.

– C’est fort possible ; cette œuvre flétrira, bien qu’à mots couverts, l’autocratie, reprit Mikhaïl. Évidemment, ce sera ainsi à condition que l’œuvre soit conforme à l’ébauche présentée par le comte à ses amis. De nouveau Ivan le Terrible, pour satisfaire ses instincts de domination, foule aux pieds tous les droits humains. Le personnage du tsar Fédor, sublime par lui-même, incarne le découronnement de la monarchie en tant que principe. Boris Godounov, lui, est un réformateur. Mais la lutte pour le pouvoir tue sa volonté et obscurcit sa raison… Certes, on ne peut qu’applaudir à une telle œuvre, paraissant à la veille des réformes, quand on a tant besoin d’écrivains doués de vertus civiques.

Et il prononça avec une intonation particulière :

– Car enfin, c’est au sommet qu’on doit comprendre tout d’abord que les réformes et l’autocratie sont incompatibles ! Si on s’engage dans la voie des réformes, il faut renoncer à l’autocratie qui est un mensonge odieux.

La lune, entrée par la fenêtre, éclairait Mikhaïl en plein visage. D’une pâleur inspirée, avec des yeux de flamme, il était d’une beauté inquiétante.

– Vos paroles me choquent, dis-je, et je ne veux même pas chercher à les approfondir. Elles sont blessantes.

– Tiens ? Voilà qui est curieux ! Mikhaïl, soulevé sur le coude, me dévisagea comme s’il me voyait pour la première fois.

C’était sa manière. Il ne discernait pas ses interlocuteurs. Telle était la puissance de sa vie intérieure, qu’il ne s’arrêtait qu’aux ripostes, comme un cheval sauvage qui se cabre devant un obstacle, cherchant son chemin d’un œil de feu. Il avait d’ailleurs beaucoup de douceur et de délicatesse innées.

– Pourquoi est-ce que mes opinions vous blessent ?

– Elles sont contraires aux miennes, répliquai-je. Ma tante, la comtesse Kouchina, qui fut pour moi une seconde mère, m’a appris à être un sujet fidèle de l’empire et à fonder mon obéissance sur la religion.

– Votre tante reçoit les slavophiles ? interrompit Mikhaïl.

– Non, mais quelques écrivains qui leur sont proches. Voulez-vous y aller avec moi dimanche prochain ?

Je n’arrive toujours pas à comprendre comment j’ai pu inviter Mikhaïl. Du reste, par crainte du scandale que ses jugements audacieux risquaient de provoquer, je me ressaisis aussitôt :

 

– Je vous préviens que ma tante est contre l’affranchissement immédiat des paysans, de sorte qu’il y a beaucoup de choses qui pourront vous déplaire dans son salon.

– Cela ne m’embarrasse pas le moins du monde, déclara Mikhaïl. Pour mieux battre l’ennemi, il faut le voir de près !

Et il découvrit dans un rire ses petites dents blanches.

Il ignorait les transitions. Tout, depuis son pas saccadé jusqu’aux sourcils noirs dans le visage blanc, jusqu’aux sautes de son langage, tantôt agressif, tantôt simple et d’une candeur enfantine – tout dénotait en lui, comme on dit de nos jours, un profond déséquilibre psychique. Mais c’était peut-être ce trait qui me séduisait le plus, moi, élevé dans une stricte discipline. L’impulsion subite, fatale à nos destins, qui me fit introduire Mikhaïl au sein de ma famille, me poussa également à le présenter au père de Véra et à le recommander en termes si chaleureux qu’il fut invité dès le premier contact, ou peu s’en faut, à passer ses vacances dans la propriété des Lagoutine.

Chapitre2 Le salon de ma tante

 

La bibliothèque de ma tante, la comtesse Kouchina, où avaient lieu les causeries du dimanche, attestait sa passion des sciences occultes.

Cette pièce aurait pu servir de décor aux prédications du comte de Saint-Germain et aux débuts de Cagliostro.

Au-dessus du canapé d’angle tendu de velours, s’alignaient dans des cadres bizarres des tableaux symbolisant, paraît-il, les neuf cercles infernaux de Dante. Ma tante classait le grand poète italien parmi les adeptes de la société secrète dont elle faisait partie dès son jeune âge, à en croire ses allusions. C’est pourquoi, montrant sur le mur d’en face, un diagramme dû à sa main et peut-être à sa fantaisie, elle aimait à dire :

– Mon inspiration est absolument pareille à celle de Dante, et s’il ne l’avait pas reconnu, il ne me l’aurait certes pas confirmé par trois coups de pied de table.

La mode était alors aux tables tournantes et à la communion avec les esprits, qui passionnait non seulement les exaltés dans le genre du poète Tioutchev, mais aussi des gens plus sérieux.

Le diagramme de ma tante qu’elle appelait le « système ptolémaïque appliqué à l’empire de Russie » tenait toute la largeur du mur et ressemblait de loin à une cible de tir en plein air.

Sur un fond de satin azur, censé figurer la voûte céleste, il y avait un grand cercle blanc qui en renfermait plusieurs autres, concentriques. Tous étaient cousus par ma tante sur le disque bleu clair. Je me rappelle que le cercle jaune, inclus dans le blanc – la divinité – représentait l’autocratie, et que le cercle de la noblesse, vert gazon, couleur d’espérance, en contenait un noir, celui du laboureur. Ils étaient en belle étoffe, bordés d’un magnifique point de chaînette, et s’emboîtaient les uns dans les autres comme des œufs de Pâques. Cela flattait l’œil et parlait à l’imagination.

Promenant sur le diagramme sa petite main baguée, ma tante raisonnait quelque visiteur qui se prononçait pour l’affranchissement immédiat des paysans.

– Alors, mon cher, disait-elle, tu voudrais détruire l’harmonie de la sphère russe ? Dès que tu arracheras un des cercles, ils tomberont tous. Le point de chaînette, c’est une suite de mailles qui tiennent les unes aux autres : il faut le garder intact, car si on y touche il se défait jusqu’au bout.

Ma tante recevait dans sa bibliothèque l’écrivain Dostoïevski. Personne, à l’époque, ne le considérait comme un maître, et si, pour évaluer la renommée, on applique au domaine des lettres la hiérarchie militaire, qui m’est plus accoutumée, je ne crois pas mentir en disant que son grade ne devait pas dépasser celui de commandant. Grigorovitch, comparé à lui, était lieutenant colonel, et Ivan Tourguénev – général, comme l’avait décrété une fois pour toutes ma bonne tante.

Ses soirées comprenaient d’ordinaire deux parties. La première, où l’on causait, avait pour cadre la bibliothèque et se terminait par un thé léger. La deuxième consistait en un souper servi dans la salle à manger, pour les amis et la famille.

La bibliothèque s’ouvrait aux gens de toute condition, tandis que le souper était strictement réservé aux intimes.

Les hôtes de la bibliothèque savaient d’avance qu’ils n’avaient droit qu’au thé, après lequel ils prenaient congé de la maîtresse de maison.

Ayant invité Mikhaïl à mes risques et périls, je le priai en chemin de modérer l’expression de ses opinions ou, encore mieux, de les garder pour lui.

– Sois tranquille, répondit-il, un futur homme public doit aussi apprendre à observer.

Nous nous étions mis à nous tutoyer dès le lendemain de notre conversation au sujet du Prince Sérébrianny. Comme d’un commun accord, nous évitions les controverses politiques, par crainte instinctive de rompre ces attaches sentimentales, indépendantes de la volonté humaine, qui, pour des raisons inconnues de la science, lient parfois d’amour ou d’amitié des individus très différents.

Ces entrecroisements d’existences humaines ne seraient-ils pas régis par les horoscopes personnels, pour que chacun subisse toutes les épreuves qui lui sont prédestinées ? La suite des événements devait confirmer cette hypothèse.

Nous entrâmes dans la bibliothèque. Mikhaïl baisa avec un respect affecté la main de ma tante qui lui dit avec bienveillance, en le tutoyant selon son habitude :

– Ah, tu es l’ami de Sérioja ! Très bien, tu n’as qu’à nous écouter, nous, les vieux, cela te profitera. Je pense que vous êtes encore d’âge à prendre des leçons.

Ma tante, dont le visage aux yeux vifs s’encadrait de boucles blanches, portait toujours une robe de soie noire, à col de dentelles précieuses. Des bagues à chatons prétendus magiques ornaient ses doigts fins. Cette tenue immuable, jointe à son originalité de manière, la distinguait des dames de son milieu qui suivaient aveuglément la mode, et lui prêtait un charme énigmatique.

Ce jour-là, à part le père de Véra, Éraste Pétrovitch Lagoutine, vieillard de belle prestance, il n’y avait à la bibliothèque que des visages nouveaux, des élégantes, beaucoup de militaires et quelques jeunes pédants à face blême dont Pouchkine a dit si spirituellement : Dès qu’on les touche du doigt, leur omniscience jaillit, ils savent tout, ils ont tout lu.

À notre entrée, ces jeunes gens assaillaient à tour de rôle, tels des lévriers encore mal dressés pour la chasse, un homme de grande taille, entre deux âges, adossé à la fenêtre. Il leur répondait avec une irritation qui me surprit, et en termes nullement appropriés aux causeries mondaines.

– C’est Dostoïevski ! me chuchota ma tante, avec un orgueil mêlé d’indulgence pour cet homme qui ignorait les usages du monde.

– Oui, je l’ai écrit dans mon article et je ne me lasserai pas de le répéter : ayons foi dans la nation russe, phénomène exceptionnel de l’humanité ! s’écria Dostoïevski.

Il avait fortement appuyé sur les derniers mots, comme pour les incruster à jamais dans le crâne de ses auditeurs. Je m’aperçus que beaucoup d’entre eux en furent choqués : toute accentuation, aux yeux des mondains, est signe de mauvais goût ; or lui, il semblait accentué des pieds à la tête, avec ses gestes gauches, sa voix sourde et trop expressive. Bref, il n’avait pas l’ombre de cette amabilité prodigue, par laquelle une personne qui ne vous a rendu aucun service, sait mériter à jamais votre reconnaissance.

– Vous dites, monsieur ? Nous, les Russes, nous sommes un phénomène dans l’histoire de l’humanité ? éclata soudain un petit vieux correct, d’allures très européennes. Vraiment ? Même en tenant compte du fait que nous sommes à peine entrés dans la famille des peuples civilisés, et encore par contrainte, sous la trique du tsar Pierre ?

– À propos, interrompit un autre vieillard, ancien adorateur de ma tante. Habile timonier des réunions mondaines, il avait hâte de détourner la conversation des écueils pointus, pour l’amener dans un chenal tranquille. À propos, qui de vous se rappelle, mesdames et messieurs, comment Pogodine a tué raide une certaine Muse slavophile qui blâmait, à mots couverts, cette trique du tsar Pierre ?

Et les jeunes pédants de citer à qui mieux mieux la phrase de Pogodine : « Si salée, si épaisse que soit la bouillie cuisinée par Pierre Ier » commença l’un, et l’autre acheva aussitôt, comme s’il saisissait un plat au vol : « mais nous avons au moins de quoi manger, de quoi vivre».

La situation était sauvée ; le salon n’avait pas perdu son caractère léger, et on ne serait plus revenu aux matières pesantes, dans le goût des professeurs de collège, n’eût été l’étourderie de ma cousine.

– Pourquoi accordez-vous aux Russes cette préférence sur les Anglais et les Français, dit-elle en braquant sur Dostoïevski son face à main d’écaille.

Il commença par répondre sur un ton badin :

– L’Anglais, madame, se refuse à voir jusqu’ici le moindre bon sens chez le Français, et inversement. L’un et l’autre ne voient au monde que soi-même, et ils considèrent les autres peuples comme un obstacle à leurs desseins…

Mais l’instant d’après, Dostoïevski avait oublié la dame et le salon. Emporté par le torrent de ses idées, il balaya d’un coup la digue des convenances. Négligeant de proportionner l’éclat de sa voix aux dimensions de la pièce, il se lança dans une violente polémique, comme du haut d’une tribune.

– Tous les Européens sont ainsi. L’idée de l’humanité s’efface de plus en plus entre eux. Voilà pourquoi ils ne comprennent nullement les Russes et traitent d’impersonnalité le plus beau trait de notre caractère : l’universalité. Maintenant que le lien religieux qui unissait les peuples faiblit de jour en jour, maintenant surtout il faut…

À ce moment il se produisit une chose extraordinaire pour les mœurs de salon.

Mikhaïl qui fixait l’orateur de ses yeux ardents, oublia sa promesse et l’endroit où il se trouvait. Il s’avança tout à coup au milieu de la pièce, et ne se maîtrisant plus, cria :

– Si le lien qui unissait les peuples d’Europe se relâche, il faut le remplacer par un autre : le socialisme !

Ce fut un coup de foudre. Les dames poussèrent un cri, les jeunes pédants se parlèrent à l’oreille, ma tante se leva, courroucée. Dostoïevski, le visage légèrement pâli, jeta à Mikhaïl un regard intéressé :

– Notre discussion sera longue, dit-il. Passez chez moi un de ces jours.

J’ignore quel eût été le dénouement de cette intervention franc-maçonnique de Mikhaïl, si un incident d’un tout autre ordre n’était venu faire diversion. Un domestique qui apportait à ma tante un plateau chargé d’une énorme bouilloire anglaise, perdit pied, et il aurait échaudé Lagoutine, assis à proximité, si Mikhaïl n’avait bondi pour protéger le vieillard. Il reçut l’eau bouillante sur sa main droite qui devint aussitôt pourpre.

Les dames s’effarèrent, ma tante apporta un onguent et des bandes ; retroussant impérieusement la manche de Mikhaïl, elle le pansa.

Il faut que je signale ici un petit détail qui devait jouer par la suite un grand rôle : Mikhaïl avait au-dessus du poignet une envie en forme d’araignée. Les pattes fines semblaient tracées à l’encre sur la peau blanche. Cette tache résultait d’une frayeur que sa mère avait eue quand elle était enceinte de lui.

Une demoiselle charitable – je revois la scène comme si c’était aujourd’hui – lâcha un petit cri et voulu chasser l’insecte avec son mouchoir de dentelle ; Mikhaïl rit de bon cœur et expliqua l’origine de cette curiosité.

Les autres témoignaient leur compassion à la victime, plaisantaient d’araignée et la demoiselle. Mikhaïl répliquait sur le même ton et demandait grâce à ma tante pour le domestique maladroit.

C’est ainsi que dans la société mondaine une circonstance insignifiante change du tout au tout l’impression produite par une personne. Mikhaïl qui tout à l’heure semblait suspect et antipathique à la compagnie, devint soudain l’objet d’une attention aimable.

– Jeune homme, lui dit le vieux Lagoutine en prisant dans sa tabatière avec la grâce aristocratique propre aux gens d’autrefois, vous m’avez sauvé plus que la vie. Vous m’avez épargné l’horreur d’être ridicule. Je dois me présenter aujourd’hui à un raout au palais Mikhaïlovski, et si j’avais eu une ampoule à mon crâne chauve, j’aurais été contraint de garder la chambre, coiffé d’un fichu à la boulangère. Dostoïevski prit congé de l’assistance et prononça d’un ton significatif, en passant près de Mikhaïl :

– Alors, je vous attends chez moi pour continuer l’entretien.

Mikhaïl s’inclina en silence.

La gaieté régnait au salon : les beaux esprits calculaient la trajectoire éventuelle de la bouilloire et présumaient humoristiquement dans quelle partie de son corps chacun aurait pâti, sans l’intervention courageuse de Mikhaïl.

Comme il se retirait, ma tante lui dit :

– Reviens la prochaine fois avec Serguéi. Tu as bec et ongles, mon ami, mais c’est toujours mieux que la mollesse de nos savants freluquets. Enfin, avec le temps on te l’émoussera, ton bec. Tu es de l’école de Kiev, m’a dit Serguéi ; je sais d’où te viennent ces extravagances…

Elle faisait allusion à deux célèbres professeurs de Kiev, aux idées les plus subversives, dont l’un était parent de Herzen.

À ma joie, Mikhaïl baisa de nouveau la main de ma tante, sans répliquer.

Je dois signaler ici un autre détail important : parmi les invités il y avait une personne pour qui la main échaudée de Mikhaïl n’effaça ni n’adoucit nullement l’effet de sa phrase téméraire au sujet du socialisme. C’était le comte Piotr Andréévitch Chouvalov, jeune et brillant général, chef du IIIebureau, bel homme dont le visage aristocratique avait la blanche immobilité d’un marbre. Rien de superflu dans ses gestes impeccables, dénotant l’énergie et une parfaite maîtrise de soi-même.

Chouvalov nous suivit dans le vestibule. Le vieux laquais de ma tante lui mit adroitement sa capote sur les épaules.

Tout en la boutonnant, Chouvalov dit, son regard aigu planté dans les yeux noirs de Mikhaïl :

– Jeune homme ! J’ai un conseil d’ami à vous donner : prenez garde, la hâte ne mène pas toujours à bon port. Rappelez-vous aussi cet aphorisme de Kouzma Proutkov : « La pondération est un ressort de toute sécurité dans le mécanisme de la vie sociale ».

Mikhaïl répliqua non sans malice, en découvrant ses dents blanches :

– Il existe un autre aphorisme de Kouzma Proutkov qui vous concerne, votre excellence : « Ne rasez pas tout ce qui pousse ».

Chouvalov arbora un charmant sourire de politesse, pour souligner que dans une maison privée il n’était pas un chef, et dit à Mikhaïl d’un ton suggestif :

– Au revoir ! Je suis sûr que nous nous reverrons un jour.

Ah, combien tragique fut le proche accomplissement de cette prédiction !

Sur le chemin du retour, je dis à Mikhaïl :