Via Compostela - José Casatéjada - E-Book

Via Compostela E-Book

José Casatejada

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Beschreibung

Parti seul à pied du Puy-en-Velay, sans n'avoir jamais marché auparavant, l'auteur relate son Chemin jusqu'à Santiago de Compostela. Ce livre d'histoires quotidiennes décrit ses émotions, ses petits miracles du jour, sa solitude parfois, ses moments d'exaltation, ses doutes aussi, ses rencontres inopinées, son rendez-vous avec l'amitié. Le récit de ce voyage pédestre ambitionne de raviver les souvenirs de ceux qui sont parvenus à Saint-Jacques, d'inviter ceux qui ont commencé l'aventure à la poursuivre jusqu'au bout, d'inciter ceux qui l'imaginent à oser Compostelle.

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Seitenzahl: 559

Veröffentlichungsjahr: 2021

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L’AUTEUR

Né en 1949 à Montbrison (Loire), José CASATEJADA réside dans le Forez, entre plaine et montagnes. Après des études techniques il intègre le monde industriel, de la micromécanique au nucléaire et de la tribologie à l’automobile.

Parti du Puy-en-Velay il s’aventure sur le mythique chemin de Compostelle, va au bout de l’Europe. Cette expérience éveille, chez ce marcheur contemplatif, le besoin irrésistible d’aller par monts et par vaux à la rencontre des Autres ainsi que de partager ses émotions… En outre, elle suscite l’écriture de son premier récit de voyage pédestre : « Via Compostela » !

DU MEME AUTEUR

José CASATEJADA est membre de l’association ligérienne « Mots et Couleurs de la Loire ».

- Via Compostela, Des monts du Velay à la Costa da Morte – Éditons Books on Demand, 2015 (Épuisée).

- Fatidique Instant – Éditions Books on Demand, 2017.

- Via Stevensonia, Du Velay aux Cévennes – Éditions Books on Demand, 2018.

- Chemins Arvernes, Des monts Dore aux monts Dôme - Éditions Books on Demand, 2020.

À Sylvie, mon épouse qui m’a soutenu sans défection avant, pendant et après mon Chemin.

TABLE

NOTE DE L’AUTEUR

PROLOGUE

PARTIE I

La Via Podiensis en France

ITINÉRAIRE EN FRANCE

LE VELAY

Étape 1 : Le Puy-en-Velay – Saint-Privat-d’Allier

Étape 2 : Saint-Privat-d’Allier – Saugues

LA MARGERIDE

Étape 3 : Saugues – Le Sauvage

Étape 4 : Le Sauvage – Les Estrets

L’AUBRAC

Étape 5 : Les Estrets – Rieutort d’Aubrac

Étape 6 : Rieutort d’Aubrac – Saint-Chély d’Aubrac

LA VALLÉE DU LOT

Étape 7 : Saint-Chély d’Aubrac – Espalion

Étape 8 : Espalion – Massip

Étape 9 : Massip – Conques

Étape 10 : Conques – Livinhac-le-Haut

Étape 11 : Livinhac-le-Haut – Figeac

LES CAUSSES DU QUERCY

Étape 12 : Figeac – Cajarc

Étape 13 : Cajarc – Varaire

Étape 14 : Varaire – Flaujac-Poujols

Étape 15 : Flaujac-Poujols – Les Mathieux

Étape 16 : Les Mathieux – Montcuq

Étape 17 : Montcuq – Durefort-Lacapelette

Étape 18 : Durefort-Lacapelette – Pugnal

Étape 19 : Pugnal – Saint-Antoine-du-Pont d’Arratz

LA GASCOGNE

Étape 20 : Saint-Antoine-du-Pont d’Arratz – Lectoure

Étape 21 : Lectoure – Condom

Étape 22 : Condom – Lamothe

Étape 23 : Lamothe – Nogaro

Étape 24 : Nogaro – Aire-sur-l’Adour

LE BÉARN ET LE PAYS BASQUE

Étape 25 : Aire-sur-l’Adour – Arzacq-Arraziguet

Étape 26 : Arzacq-Arraziguet – Pomps

Étape 27 : Pomps – Sauvelade

Étape 28 : Repos sanitaire à Saint-Jean-Pied-de-Port

LEGENDES DES PHOTOGRAPHIES

PARTIE II

El Camino en Espagne

ITINERAIRE EN ESPAGNE

LA NAVARRE

Étape 29 : Saint-Jean-Pied-de-Port – Valcarlos

Étape 30 : Valcarlos – Burguete

Étape 31 : Burguete – Zubiri

Étape 32 : Zubiri – Pamplona

Étape 33 : Pamplona – Obanos

Étape 34 : Obanos – Villatuerta

Étape 35 : Villatuerta – Los Arcos

Étape 36 : Los Arcos – Viana

LA RIOJA

Étape 37 : Viana – Nájera

Étape 38 : Nájera – Santo Domingo de la Calzada

LA CASTILLE-ET-LEON

Étape 39 : Santo Domingo de la Calzada – Belorado

Étape 40 : Belorado – Agés

Étape 41 : Agés – Villalbilla de Burgos

Étape 42 : Villalbilla de Burgos – Hontanas

Étape 43 : Hontanas – Itero de la Vega

Étape 44 : Itero de la Vega – Villalcazar de Sirga

Étape 45 : Villalcazar de Sirga – Calzadillas de la Cueza

Étape 46 : Calzadillas de la Cueza – Sahagún

Étape 47 : Sahagún – Reliegos de las Matas

Étape 48 : Reliegos de las Matas – Virgen del Camino

Étape 49 : Virgen del Camino – Hospital de Órbigo

Étape 50 : Hospital de Órbigo – Santa Catalina de Somoza

Étape 51 : Santa Catalina de Somoza – El Acebo

Étape 52 : El Acebo – Ponferrada

Étape 53 : Ponferrada – Villafranca del Bierzo

Étape 54 : Villafranca del Bierzo – O Cebreiro

LA GALICE

Étape 55 : O Cebreiro – Triacastela

Étape 56 : Triacastela – Barbadelo

Étape 57 : Barbadelo – Gonzar

Étape 58 : Gonzar – O Coto

Étape 59 : O Coto – Arzúa

Étape 60 : Arzúa – Lavacolla

Étape 61 : Lavacolla – Santiago de Compostela

Étape 62 : Santiago de Compostela – Muxía – Cée

Étape 63 : Ces – Fisterra

PARTIE III

Le retour

LA GALICE - LE FOREZ

Étape 64 : Fisterra – Santiago de Compostela

Étape 65 : Santiago de Compostela – Saint-Etienne

L’ETAPE MANQUANTE

Étape : Saint-Jean-Pied-de-Port – Roncesvalles

Étape : Roncesvalles – Saint-Jean-Pied-de-Port

LEGENDES DES PHOTOGRAPHIES

EPILOGUE

Au-delà du Chemin

Partant marcheur, revient-on pèlerin ?

REMERCIEMENTS

NOTE DE L’AUTEUR

Outre les modifications, retouches et réflexions personnelles, la présente édition remaniée de « Via Compostela, Des monts du Velay à la Costa da Morte » intègre des cartes, des photographies ainsi que des suggestions transmises par des lecteurs des versions 1 et 2 de 2015.

Elle s’enrichit aussi de « l’étape manquante », le sublime parcours qui s’élève entre terre et ciel sur les sentiers montagnards des majestueuses Pyrénées, depuis Saint-Jean-Pied-de-Port jusqu’à l’historique domaine conventuel de Roncesvalles. L’opportunité se présenta au printemps 2016, six années après la merveilleuse rencontre avec « l’homme aux cheveux de neige ». Les jours espérés devinrent réalité. Comme il pensait l’effectuer en 2010, enthousiastes, lui et moi traversâmes d’abord l’éblouissante vallée du Célé, affluent du Lot. Puis, nous gravîmes avec bonheur l’emblématique voie de la montagne pyrénéenne. L’aventure s’avéra de nouveau généreuse de plaisirs, de rencontres, d’émotions, de beautés tant extérieures qu’intérieures.

Cette ultime étape clôt le récit de mon chemin de Compostelle, la plus extraordinaire de mes pérégrinations pédestres à ce jour.

Saint-Just – Saint-Rambert le 18 août 2021.

José Casatéjada

PROLOGUE

Fin décembre 2009, le jargon cruel d’un autre monde me transforme d’actif en inactif. Cette mutation doit-elle générer pour autant, comme parfois, la hantise du temps libre ou, pire encore, les prémices d’un état dépressif ? Inactif, pas encore ! Je suis prêt à cette métamorphose. Afin de l’aborder, j’envisage une douce, mais inéluctable, rupture entre une absorbante activité professionnelle et le commencement de la troisième partie de ma vie. Alors, que faire ?

Six mois auparavant, le récit oral d’un ex-pèlerin de Compostelle m’avait subjugué : la beauté des paysages, les rencontres, les hébergements et la cathédrale, et l’Atlantique, et… et… Dans la tradition, il était parti de chez lui à pied jusqu’à Saint-Jacques. Ses propos forçaient l’admiration, suscitaient l’envie. Surgit alors une pensée saugrenue : pourquoi ne pas effectuer le trajet sur ce chemin légendaire ?

Je n’ai jamais marché auparavant, tout au plus quelques sorties champignons dans les monts du Forez ! L’idée d’avancer en pleine nature vers un but précis, qui plus est lointain, me séduisit. Les quelques articles lus, relatifs à la marche, la décrivaient comme une activité bénéfique au physique et propice à la réflexion. Avais-je besoin de cela ? L’âge et la sédentarité s’étaient chargés de modeler le corps… Les quarante-cinq dernières années écoulées avaient peu à peu emprisonné âme et conscience dans des carcans. Celui de l’individualité, exacerbée à outrance, n’avait pas échappé à l’environnement socioprofessionnel ni aux messages insidieux de la mercatique publicitaire. Ce collier forgé par les vicissitudes d’une vie trépidante jusque-là devait être extirpé. Un bilan était nécessaire ainsi que le recul pour y parvenir.

Au terme d’une préparation méthodique, le 7 avril 2010 la Via Podiensis1 m’emmène du Puy-en-Velay à Roncevaux puis El Camino Francés jusqu’à Santiago de Compostela. L’envie d’aller plus loin me pousse ensuite sur la côte galicienne, au Cabo de Fisterra où je parviens le 12 juin 2010, après deux mois et demi de marche à travers la France et l’Espagne. Sur environ mille sept cents kilomètres, le trajet se déroule en une succession ininterrompue d’herbe, cailloux, émotions intenses, asphalte, fous rires, terre, détours, sueur, rencontres chaleureuses, pluie, anecdotes diverses, déprimes parfois, repos forcé aussi, froid, soleil, boue, mais avec toujours un objectif en tête : arriver devant la cathédrale mythique.

Tel un livre d’histoires quotidiennes le texte relate ma pérégrination au fil des jours dans le but de partager mon enthousiasme avec le lecteur qui voudra bien le lire. Ravivera-t-il les souvenirs de celui qui a déjà marché jusqu’à Saint-Jacques ? Invitera-t-il celui qui a commencé cette aventure unique à la poursuivre jusqu’au bout ? Incitera-t-il celui qui ne l’a pas encore imaginée, à oser Compostelle ?

Outre mon épouse Sylvie, ces pages sont dédiées « à mes enfants et petits-enfants, qui se souviendront » comme l’écrit Daniel Tabard2 dans la dédicace de son livre dans lequel il retrace son périple pédestre en solitaire depuis Saint-Just – Saint-Rambert, dans la Loire, jusqu’à Targu Neamt, en Roumanie. Pages dédiées aussi aux protagonistes bien réels de cet ouvrage dont certains noms ou prénoms sont fictifs pour des raisons de confidentialité.

1 Voie du Puy-en-Velay.

2 « Du Forez aux Carpates » – Daniel Tabard – Editions Jeanne-d’Arc, 2009.

PARTIE I

La Via Podiensis en France

« Se préparer au pire, espérer le meilleur, prendre ce qui vient. »

Confucius

ITINÉRAIRE EN FRANCE

LE VELAY

Le Puy-en-Velay – Saint-Privat-d’Allier – Saugues

Étape 1 : Le Puy-en-Velay – Saint-Privat-d’Allier

En ce matin d’avril le père Gobilliard, recteur de la cathédrale Notre-Dame-de-l’Annonciation du Puy-en-Velay, célèbre la messe. Puis, sous l’œil bienveillant d’une statue de saint Jacques, vient la bénédiction des hommes, des sacs et des bourdons. Pas de bourdon ni de bâtons, une solide canne de marche me soutiendra. Celle de Georges, mon beau-père, qui aurait aimé parcourir le chemin de Saint-Jacques. Hélas, il s’en est allé avant, effectuer un autre voyage. Dès lors, nous devenons pèlerins et à ce titre prenons l’engagement de prier pour tous à Compostelle selon la tradition jacquaire. Les vingt-cinq à trente individus engoncés dans leurs équipements se réunissent autour du prêtre. Ce dernier interroge les uns et les autres : « Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Jusqu’où vas-tu ? » Mes réponses attendent, mais mon tour ne vient pas. Refoulant la frustration, je pense que lui ni presque personne de ceux-là ne les connaîtront. Le recteur interroge de nouveau : « Savez-vous comment l’archevêque de Compostelle identifie les pèlerins qui arrivent de loin ? » Nous ne savons pas, nous ne l’avons pas encore rencontré. Selon lui, en flottant sur les corps amaigris, les vêtements devenus trop amples trahissent l’origine lointaine du départ.

Plusieurs personnages se distinguent dans le groupe. Un couple en provenance de Saint-Flour envisage d’aller au bout. Un Australien d’une trentaine d’années, un gaillard avec un sac à dos anecdotique, veut y parvenir au plus vite. Un autre couple vient de Lyon, en partance lui aussi pour atteindre Saint-Jacques. Deux hommes vêtus de noir. Une femme grande et forte. Un homme d’allure montagnarde, svelte et noueux au verbe empreint d’accent ardéchois. Un Québécois, un Hollandais, une femme arrivant d’Albi. Un homme aux cheveux de neige, sourire permanent aux lèvres, paré d’une veste rouge. Pas un Père Noël, plutôt, un angelot florentin ! Pourquoi angelot ? Pourquoi florentin ? Sans doute une réminiscence de mes lectures sur les artistes italiens de la Renaissance.

Huit heures. L’assemblée sort par la porte principale de la cathédrale, grande ouverte pour l’occasion. Noblesse oblige ! Par les ruelles du trajet séculaire, les jacquets déambulent jusqu’à la place du Plot. Là, débute l’itinéraire historique du chemin de Saint-Jacques depuis la cité vellave. Une plaque fixée sur un mur le rappelle : « Ici prend naissance la Via Podiensis grande route du Pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle ».

En sortant de l’agglomération, Sylvie et mon « Fan-Club », des amies du voisinage, m’accompagnent. La procession des pèlerins s’étire en gravissant la colline jusqu’au plateau volcanique. Lorsqu’il passe, l’homme aux cheveux de neige propose son aide pour nous photographier. Son geste spontané le gratifie d’une tasse de café bien chaud et cinq minutes de causette. Il vient d’Alès et compte gagner Saint-Jacques en passant par la vallée du Célé. Il reprend sa marche à un rythme bien rapide. Il s’éloigne. Je songe : « À coup sûr, nous nous reverrons, angelot souriant. »

Vers le hameau de La Roche, arrêt « gros cœur » : l’heure de la séparation sonne. Sylvie et moi sommes très émus. Nous retenons avec peine quelques gouttes qui perlent au bord de nos yeux. L’effet conjugué du froid et du vent ne les inciterait-il pas à pleurer ? Par pudeur, les membres du « Fan-Club » détournent leurs regards afin de nous laisser un semblant d’intimité avant le vrai départ. Puis viennent les inévitables recommandations d’usage, mais combien réconfortantes. J’emporte un sourire de Sylvie. Il ne s’agit pas du plus rayonnant, toutefois il me réchauffera le cœur plus tard. Me voilà seul face, non pas à mon destin – quoique ! –, mais à un type d’aventure inconnu. Une intense sensation de liberté surgit du plus profond de mon être. Des bouffées d’émotions me submergent, je ne les retiens pas. Une irrésistible envie de crier monte de ma poitrine : je hurle de joie !

L’Australien arrive à grands pas, me rejoint. Pendant un court moment une brève et concise conversation s’engage. Un mois et demi de vacances, le temps qu’il s’est donné pour atteindre Saint-Jacques. Il ne s’attarde pas, car il est pressé. Je ne le reverrai plus. Sur un sentier caillouteux et boueux, par un puéril réflexe inverse, j’évite la gadoue afin de préserver mes belles chaussures. Après une longue marche solitaire sur le plateau du Devès, la tourbière du Lac de l’Œuf apparaît à l’orée d’une forêt. Les paysages sont grandioses, vallonnés, boisés. La végétation exhale des senteurs de verdure, résine, bois humide. Les repères blanc et rouge balisent le chemin. Un chevreuil bondit et s’enfuit vers un bosquet. Colchiques et crocus poussent çà et là, les jonquilles ne tarderont pas à poindre.

En retrait de la route départementale, assis sur une pierre, deux barres de céréales et quatre dattes apaisent ma faim. Manger peu pendant les étapes, me nourrir davantage au repas du soir ainsi qu’au petit-déjeuner, tel est mon choix. Les marcheurs expérimentés recommandent de boire au moins deux litres d’eau chaque jour. Je m’y applique. Le but étant de favoriser l’élimination des toxines et limiter le risque d’apparition des tendinites. Une hantise ! Le chemin aborde une descente abrupte rendue périlleuse par un sol rocailleux et glissant. Concentré, en appui constant sur la canne, le regard tourné vers le bas, je descends… Après plusieurs minutes éprouvantes, la sente débouche sur un ruisseau au fond du vallon. Une passerelle le franchit puis le sentier remonte à Saint-Privat-d’Allier, terme de l’étape.

Je recherche le gîte réservé d’avance. Le choix de l’hébergement se détermine au moins de deux façons : se conformer aux indications des guides de randonnées ou se laisser tenter par l’offre de la localité de fin d’étape. Un but ludique peut être d’en connaître différents types afin de comparer les accueils, les ambiances. Si l’on recherche la quiétude le soir venu, éviter les grands passages obligés sauf lorsqu’ils présentent un intérêt particulier. Ainsi se découvrent des gîtes d’étape communaux ou privés, des maisons d’hôtes, des yourtes, des abbayes, des familles d’accueil chrétien, des couvents, chez l’habitant et d’autres toits insolites. Réserver ou pas ? En France, c’est possible. Avant le départ, j’ai réservé les dix premières nuitées, ignorant comment se dérouleraient les étapes. Je ne voulais pas être pris au dépourvu lorsque la bise viendrait ! À cette période de l’année, l’affluence modérée de pèlerins permet d’arriver serein aux hébergements et d’obtenir un lit. En revanche, en saison – de juillet à mi-septembre – il n’en est pas de même. En Espagne, la réservation est impossible dans les gîtes d’étape communaux. En revanche, aucune difficulté s’il s’agit de gîtes privés, d’hôtels ou de casas rurales qui correspondent à nos maisons d’hôtes. Dans tous les cas, une règle générale s’applique : premier arrivé, premier servi. Honneur aux marcheurs, viennent ensuite les cyclistes puis les peregrinos3 à cheval ou accompagnés d’un âne. Logique, bien sûr. Cependant, cette manière d’agir génère parfois des comportements révoltants d’égoïsme.

Le gîte « Accueil Pèlerins » de la famille Lucien4 est situé à l’entrée du village. Après des paroles de bienvenue, au dortoir de l’étage, s’opère la première installation pour la nuit. Le sac de couchage étalé sur le lit, la douche chaude, le soin des pieds, la lessive des effets sales, telles sont les actions qui se répéteront au quotidien tout au long du périple jusqu’à devenir un rituel. Préserver le corps et le matériel, priorités essentielles pour qui désire parvenir à Saint-Jacques dans de bonnes conditions sanitaires.

La brève visite du village commence par une ruelle en pente qui mène au plain, une placette au sud du bourg. Les vestiges du château médiéval, restes majestueux d’une gloire passée, s’élèvent sur l’éperon rocheux qui domine le pont au-dessus des gorges de l’Allier. Une venelle longe le château puis aboutit à l’esplanade où s’élève l’église romane.

Nos hôtes, leur fils et Belorado, le superbe braque de Weimar de la famille, attendent les pèlerins de ce soir dans la salle à manger. Nous faisons plus ample connaissance. Se présentent Gilles, le Québécois aperçu ce matin au départ, María, une jeune Espagnole qui voyage seule du Puy-en-Velay jusqu’à Pampelune, un couple de Marseillais rencontré au dortoir. L’hôtesse a préparé un repas de circonstance que nous dégustons après un bénédicité. Les langues se délient. Les discussions entre convives vont bon train. Elles enrichissent chacun de mille informations, astuces, conseils. La soirée s’embellit du récit des pérégrinations à Compostelle des routards que sont nos hôtes. Elle s’agrémente aussi des anecdotes de Gilles et des Marseillais. Découvrant, écoutant, ravi, je n’ai encore rien à raconter.

Ce soir, je peux communiquer avec Sylvie et les enfants. L’excitation me transforme en moulin à paroles. Intarissable, je décris les paysages, les édifices, la première soirée loin des miens, enfin presque tout ce dont je me souviens ! Quelle joie de les entendre. Demain, une autre étape…

Étape 2 : Saint-Privat-d’Allier – Saugues

Le coup de tampon sur la créanciale succède au paiement de ce que chacun estime devoir payer, car il s’agit d’un don ou donativo. En théorie, chacun donne selon ses moyens et selon son degré de satisfaction par rapport à la qualité de l’accueil. C’est une pratique courante pour ce type d’hébergement, tant en France qu’en Espagne.

Le trajet vers Saugues, pays de la Bête du Gévaudan, est court, mais « technique » comme disent les marcheurs chevronnés. Le chemin dévale de façon régulière depuis Rochegude, demande une attention de tous les instants. À l’approche de Monistrol-d’Allier le sentier s’incline davantage, devient chaotique. Certains passages s’abordent à quatre pattes, tant ils sont abrupts, embarrassés de racines glissantes de roches arrondies. Par temps de pluie, mon guide de randonnées recommande de suivre la départementale. Assis sur un banc en bordure de route, Alain, le montagnard ardéchois, et Gilles, le Québécois, discutent de la difficulté de cette descente. Les cuisses contractées par l’effort, je me joins à eux pour un moment de récupération.

Dans le village blotti au creux de la vallée, je suis les balises blanches et rouges, mais bien vite plus aucune ne se distingue. Je cherche plus avant, en vain. Je relis les informations du guide et décide de passer le pont métallique, en supposant qu’il s’agit de celui-ci, car il y a deux ponts ! Après quelques centaines de mètres sur la berme, un automobiliste s’arrête à ma hauteur. Il comprend que je ne suis pas perdu, mais égaré. Il m’explique puis me remet sur la bonne voie. La leçon basique à tirer de cette première erreur d’aiguillage ? Tous les manuels de randonnées la décrivent : lire plusieurs fois les indications, ne pas les interpréter et surtout, en cas de perte des repères, revenir sur ses pas afin de les retrouver.

Une pente raide commence, bordée d’orgues basaltiques, grimpette ardue vers le plateau de la Margeride. Le souffle court, entrecoupé d’ahans, je m’immobilise devant la chapelle de la Madeleine. La façade de cette originale construction troglodyte obstrue l’entrée d’une des grottes du village d’Escluzels. Derrière la chapelle, un escalier en madriers ainsi qu’une corde en guise de main courante facilitent le franchissement d’un passage abrupt.

À un croisement avec une autre piste j’aperçois María, la jeune espagnole, qui s’en va droit devant. Elle se dirige dans une mauvaise direction. Fort de l’expérience de ma précédente erreur, je l’appelle à grands cris. Elle n’entend pas. Je décide de la rattraper. Dix minutes de marche forcée s’écoulent avant que la jonction s’opère. Elle me remercie, revient sur ses pas, prend la bonne piste. Nous conversons un moment puis elle continue à son rythme et me distance. L’aventure en terre inconnue exige une constante attention. Le terrain devient moins scabreux, ce qui soulage mon tendon d’Achille gauche. De plus en plus sensible, il me rend soucieux. Pendant que je me repose sur un muret, la jeune Espagnole arrive en claudiquant. Elle a dû s’arrêter en chemin et ôter ses chaussures, car elle marche avec des sandales. María demande si j’ai besoin d’aide puis raconte ses déboires, moi les miens. Partie du Puy-en-Velay à peine remise d’une entorse à la cheville, elle souffre. Son inquiétude semble plus vive que la mienne. Premiers petits maux, premières angoisses !

Une pluie fine et glaciale tombe depuis quelques instants. À l’approche de Saugues, près de la départementale, une sculpture en bois brut représente la bête du Gévaudan. Le monstre menaçant, à l’affût, guette les villageois. En contrebas, la bourgade se blottit au pied de la colline. La région doit regorger de cèpes à la saison, car de nombreux spécimens en bois ornent les cours des maisons et les abords de la route qui pénètre dans Saugues, terme de l’étape.

Alain l’Ardéchois et Gilles le Québécois occupent une chambre du gîte communal. Je suis heureux de les revoir. Comme hier, le rite pour l’installation se rode : sac sur le lit, douche chaude, lessive, soins des pieds. Un intérêt particulier pour le tendon d’Achille qui, après la douche et le vigoureux massage à l’huile d’arnica, s’en ressent beaucoup moins sensible. Evolution à suivre demain matin. La fin d’après-midi est consacrée à la visite de Saugues, de l’église romane Saint-Médard ainsi que de la Tour des Anglais, l’ancien beffroi du château. Vers dix-huit heures trente, un agent municipal passe au gîte afin d’encaisser ce que nous devons. Il dispose d’un timbre communal, si j’avais su je n’aurais pas fait tamponner ma créanciale à l’Office de Tourisme !

Un pèlerin hollandais, parvenu au gîte après mon arrivée, Alain et moi sortons et nous rendons dans un restaurant repéré lors de la visite du bourg. Gilles a choisi de cuisiner au gîte et d’y concocter son repas du soir. Nous entrons « Chez Paulette », nous nous installons à une table près du bar. Un Parisien de passage ni marcheur ni pèlerin demande s’il peut se joindre à nous. Selon l’adage, plus on est de fous, plus on rit… En effet, nous rions beaucoup en dégustant un simple et délicieux repas ! Notre voisin parisien questionne les uns et les autres à propos du matériel utilisé. Pour ce type de marche au long cours, j’explique comment mes choix s’orientèrent vers des équipements qui me semblaient les plus appropriés par rapport au critère de légèreté, sans recourir à l’optimum. Budget oblige ! Avant de prendre une décision pour tel ou tel produit, l’apprenti aventurier consulte divers sites d’internet, dont celui de la FFRP5, lit différents articles, compulse des catalogues, compare sur les étals. En définitive, néophyte en la matière, j’investis dans le robuste et le léger. Un paradoxe qui me jouera un tour, il sera relaté en temps opportun… Nul détail ici de la liste établie au plus juste, mais elle aborde tous les aspects du voyage : le portage, la marche, le couchage, l’habillement, l’hygiène, les soins, la vie quotidienne, la nourriture.

Avant d’aller dîner, j’ai appelé Sylvie ainsi que les enfants. Voix familières, réconfortantes, douces à entendre. Demain, une autre étape…

3 Pèlerins.

4 « Hospitalité chrétienne Pèlerins d’Emmaüs » de 2012 à début 2016, année de fermeture du gîte.

5 Fédération Française de Randonnée Pédestre – http://www.ffrandonnee.fr.

LA MARGERIDE

Le Sauvage – Les Estrets

Étape 3 : Saugues – Le Sauvage

A l’instant où je me lève, je teste le tendon d’Achille gauche : aucune douleur désagréable. Mieux organisé, je plie, roule, range le matériel de manière méthodique. Pas encore expert, mais bientôt ! Tiens, Gilles n’est plus là. Je ne le reverrai plus.

C’est jour de marché à Saugues, les étals envahissent la place centrale. Au « Bar des Sports » les marchands forains s’activent, parlent fort. L’heure est au casse-croûte matinal dans la salle où rires et paroles se mêlent aux odeurs de charcuterie, viennoiseries, tripes chaudes, café, vin. L’ambiance réjouit le cœur par la vitalité qu’elle reflète. L’agitation évoque l’atmosphère des scènes figées et chamarrées des « Bistrots »6 d’Elisabeth Germain. Dès qu’une table se libère, je prends place. Comme convenu avant de quitter le gîte, Alain me rejoint. Chocolat pour l’un, thé pour l’autre, croissants pour l’un, pain pour l’autre, beurre, confitures et jus d’orange.

Sous une bruine glacée, le village disparait peu à peu masqué par un épais brouillard. La Seuge franchie, nous aboutissons devant une sculpture de bois, la statue d’un pèlerin. C’est au « Domaine du Sauvage », l’ancien hospitalet des Templiers construit au XIIIe siècle en Gévaudan, que je désire dormir ce soir. Les textes sur ce haut-lieu du chemin de Saint-Jacques, mythique et riche d’Histoire, m’ont convaincu d’y faire halte. Les valeureux chevaliers du Temple chevauchaient au secours des pèlerins en détresse, perdus dans la nuit ou la tourmente au milieu d’une nature inhospitalière… La poisse, quoi ! Alain me devance puis s’évanouit dans la nappe diaphane.

A Villeret-d’Apchier, attablé à une terrasse de café, l’homme aux cheveux de neige se régale d’une boîte de pâté de foie. Saluts enjoués :

« Bonjour, ça va ?

–– Ça va ! répond-il en riant. »

La nature sort tout juste de l’hiver. Seuls les crocus émaillent de corolles blanches l’herbe brune des pâturages. Dommage d’être parti aussi tôt dans la saison, car toutes les fleurs ne seront pas au rendez-vous. Des plaques de neige subsistent çà et là sur les bords de la piste forestière qui mène à Chazeau. Les deux hommes du premier jour, ceux vêtus de noir, me rattrapent. Nous faisons halte, entamons la discussion. Ils envisagent d’aller ensemble à Compostelle. Le plus âgé souffre de la jambe droite. Son ami a déjà parcouru l’intégralité du chemin de Saint-Jacques par la voie du Nord, en Espagne. En aparté, ce dernier m’explique que la douleur, ressentie au genou par l’autre, le privera à coup sûr d’aller plus loin. Il me prodigue des conseils, insiste sur le fait de lutter jusqu’au bout de la souffrance, en cas de défaillance physique, afin de mener l’aventure à son terme, car elle est unique à vivre. Dans l’instant, la portée de son message me semble nébuleuse. Je ne les reverrai plus.

Par deux ou trois fois, d’aigus et fugaces élancements tiraillent ma cuisse droite puis disparaissent aussitôt, comme si des fibres musculaires se déchiraient. Ne sachant que penser, je décide de m’accorder une pause toutes les deux heures. Alain et María se reposent à la sortie du bois. Elle marche encore avec ses sandales. Sa cheville la gêne de plus en plus ; elle pense devoir cesser son périple, à brève échéance. Nous nous séparons. Ils se dirigent vers le gîte du hameau des Faux, moi vers l’ancienne ferme des Templiers. Je ne reverrai plus María, mais je ne le sais pas encore.

Du sommet de la colline, la sombre bâtisse se devine au loin. Au fond du vallon, l’imposant bâtiment de granite s’élève sous le ciel plombé. Vision austère et irréelle, telle que celle décrite dans les livres que j’ai lus. En descendant dans le creux, chaque pas me rapproche du monstre minéral endormi. Sur le chemin embrumé qui y accède, comment ne pas imaginer, entendre le grondement sourd d’une chevauchée wagnérienne. Les chevaliers en armure hurlent sur leurs destriers blancs lancés au galop et naseaux fumants, les baussants flottent sur les hampes, claquent au vent glacé… Réveille-toi imprudent pèlerin, cours avant que ne surgisse la bête du Gévaudan ! Une allée boueuse et en partie couverte de neige conduit au gîte. D’ailleurs, aujourd’hui tous les chemins, sentiers ou pistes sont boueux, à tel point qu’éviter les flaques relève de l’impossible. Alors, je marche dedans. Réflexe puéril ! Parvenu dans la cour de la ferme, j’entre à l’accueil, terme de l’étape.

L’atmosphère saisissante de la vaste pièce projette l’arrivant dans le passé. De larges dalles de granite pavent le sol, des poutres énormes soutiennent le haut plafond, dans l’âtre de la gigantesque cheminée des flammes claires dansent, crépitent en chauffant l’air environnant. Pour sûr, un bœuf y rôtirait tout entier ! Dans ce décor moyenâgeux, la gérante de céans, assise derrière une minuscule table, relève la tête avec lenteur. J’approche. Elle m’inscrit au registre, m’informe des règles pratiques. Elle ne sert pas de repas du soir, ni de petit-déjeuner. En revanche, chacun peut préparer sa pitance dans la cuisine à l’usage des voyageurs de passage avec, si nécessaire, les produits du terroir qu’elle propose. N’ayant rien prévu, un morceau de pain de seigle, une tranche de jambon cru du pays et une part de fromage de la région seront fort appréciés. Après avoir tamponné la créanciale, elle explique comment se rendre aux chambres dortoirs. Je devrais choisir un lit parmi ceux pourvus de draps jetables, d’une taie d’oreiller jetable et de couvertures à ne pas jeter ! J’accède enfin à la partie réservée aux pèlerins, un ajout récent construit en parpaings dans le style de l’ensemble. L’installation achevée, la toilette ainsi que la lessive terminées, je masse jambes, pieds et tendons d’Achille.

La visite des lieux est rapide : un abreuvoir au milieu de la cour entourée de dépendances, tout d’époque. Au-dessus de la porte de l’une d’entre elles, se trouve une pierre ornée de la croix pattée des chevaliers de l’Ordre du Temple. Une inscription, indéchiffrable pour moi, et « 1513 » y sont également gravées. Une autre pierre comporte une année : « 1772 »… Beaucoup de symboles, beaucoup d’Histoire, beaucoup d’énigmes, vraiment très mystérieux ces Templiers !

De la cuisine du rez-de-chaussée montent des bruits d’assiettes et d’agréables fumets. Assis à une table, les Marseillais, rencontrés à Saint-Privat-d’Allier, discutent. À une autre table, une famille française dîne. Pour déguster mes victuailles, je m’isole au bout d’une troisième table. Une fois de plus le périple défile dans ma tête. Sur les cartes, je l’ai parcouru cent fois des yeux jusqu’à connaître le tracé par cœur. La Via Podiensis traverse des régions dont la plupart me sont inconnues ou presque : Velay, Margeride, Aubrac, Vallée du Lot, Causses, Quercy, Gascogne, Béarn, Pays basque. Il en sera de même lorsque je parcourrai El Camino Francés : Navarra, Rioja, Castilla y León, Galicia.

De retour à la chambre, les appels tentés pour joindre Sylvie et les enfants restent vains, pas de réseau téléphonique. Premier jour sans voix réconfortantes, première petite déprime. Demain, une autre étape…

Étape 4 : Le Sauvage – Les Estrets

Départ au petit matin, léger brouillard et le froid. Optimiste ou feignant de l’être, la gérante du gîte prédit un grand soleil… Plus tard sans doute ! Le chemin s’enfonce dans un bois de sapins dégoulinants de gouttes d’eau. Mes poumons s’emplissent d’air vivifiant saturé de senteurs d’humus. De mélodieux chants d’oiseaux accompagnent le crissement cadencé de mes pas sur l’arène. Agréable sensation que de marcher ainsi jusqu’au col de l’Hospitalet puis la chapelle Saint-Roch. Au revoir la Haute-Loire, bonjour la Lozère ! Un panneau de bois indique la voie à suivre. Il comporte une balise bicolore ainsi qu’une coquille stylisée de couleur jaune sur un fond bleu. Il s’agit de l’emblème européen de la route compostellane conçu par les graphistes espagnols Macua et Garcia-Ramos7. Une inscription sous la coquille indique « Saint Jacques de Compostelle à 1478 km »… La distance me laisse dubitatif : « Allez, courage noble enfant, c’est ainsi qu’on s’élève vers les étoiles »8.

Force est de constater qu’en descente, les tendons d’Achille se relâchent. Ils ne focalisent pas mon attention, mais je cherche des solutions pratiques afin de les ménager. En montée, je place les chaussures le plus horizontalement possible en fonction de la déclivité rencontrée. En posant le talon de façon stable sur un soutien d’aplomb, telle qu’une proéminence du terrain ou une pierre assez grosse, la semelle forme ainsi un angle plus ou moins ouvert par rapport à l’horizontale. De ce fait les tendons se détendent, donc moins sollicités.

Halte nécessaire à la supérette de Saint-Alban-sur-Limagnole où je m’approvisionne. De nombreux pèlerins, dont la femme d’Albi partie aussi du Puy-en-Velay, s’y ravitaillent. Échanges réciproques de sourires, trois petits saluts de la main et puis s’en vont ! Dans la rue centrale, coquille sur chaque sac à dos, un groupe accompagné d’une voiture s’affaire. Le conducteur m’explique qu’il ne peut pas marcher longtemps, alors il suit de loin en loin, assure l’assistance logistique.

En définitive, je n’ai pas déjeuné ce matin. L’estomac tordu par la faim, je m’arrête sur une aire de pique-nique. Après la pause, une côte ardue conduit à une splendide croix de chemin rongée de lichens gris. D’ici, le panorama sur Saint-Alban émerveille la vue. Plus avant, la campagne environnante ainsi que les plateaux de la Margeride défilent en un spectacle d’une bucolique beauté. Au hameau de Chabannes-Planes, les repères du grand chemin de randonnée disparaissent de façon inattendue. L’inattention s’est déjà jouée une fois de moi, mais là… Revenant sur mes pas, je m’assois sur une grosse pierre et consulte le guide. Une poignée de minutes s’écoulent, le petit miracle du jour survient. De l’autre côté de la route, un homme âgé sort d’un camping-car. Il m’interpelle :

« Bonjour ! Voulez-vous prendre un café avec nous ?

–– Volontiers, répondis-je après un temps d’hésitation. »

Méfiant et surpris de manière agréable par la proposition, j’avance vers le véhicule. Sur le seuil de la porte une femme affable m’invite à entrer. Comme si nous nous connaissions depuis toujours, nous bavardons environ une heure sans discontinuer. Une tasse de ce breuvage noir et brûlant libère bien plus que de subtils arômes exotiques. Des pouvoirs insoupçonnés s’échappent de ses volutes bleutées. Ils réchauffent les mains, les cœurs, réunissent les hommes, chassent la solitude, exaltent les passions. Au moment opportun, qui n’a jamais ressenti les bienfaits que peuvent procurer les paroles d’inconnus, même les plus anodines ? La spontanéité de ce geste généreux, la joie suscitée attisent encore davantage mon désir de rencontrer d’autres personnes. L’intermède prend fin, je repars heureux. D’autant plus heureux que les balises du chemin reparaissent comme par enchantement !

Hormis un chevreuil lors de la première étape, un lièvre dans la matinée et les oiseaux, peu d’animaux sauvages se laissent surprendre dans la nature. Invisibles, ils se tiennent à de respectables distances de sécurité. Le sentier escarpé, caillouteux, creusé de profondes ornières traverse un bois avant de descendre de façon abrupte jusqu’à Les Estrets. La curieuse église du bourg, à l’origine chapelle à l’usage des chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, comporte un clocher-mur intégré aux maisons contiguës. Ne parvenant pas à identifier le gîte de ce soir, un autochtone me dirige en contrebas du village vers la rivière Truyère, terme de l’étape.

Devant le gîte privé « Le Gévaudan », la venue du propriétaire s’éternise. Une chambre m’attend afin de jouir d’une bonne nuit de sommeil. Dès son arrivée il explique que personne n’occupe le dortoir ce soir et me propose d’y dormir à moindres frais. J’accepte. À ma grande satisfaction, le couple de Marseille se présente à l’entrée. L’hôte s’empresse de les accueillir, de nous indiquer l’heure précise du repas du soir, de montrer leur chambre, de m’accompagner jusqu’au dortoir.

À dix-neuf heures précises, nous nous attablons dans la salle à manger. Le propriétaire nous rejoint, offre l’apéritif puis sert le repas. Sans véritables échanges, les heures s'écoulent en bavardages sur les étapes effectuées, celles à venir, sur les projets du couple, les courses en montagne de notre hôte. Demain matin tout sera prêt pour le petit-déjeuner, mais la préparation nous incombera, car notre hôte sera absent. Nous payons, il tamponne nos créanciales et au dodo ! Je ne les reverrai plus.

En fin d’après-midi, je peux entendre mes voix préférées. Tout va bien pour tous dans le meilleur des mondes. Demain, une autre étape…

6 Série de tableaux peints par l’artiste lyonnaise Elisabeth Germain.

7 Gilbert Buecher, 2011- « La coquille saint Jacques » – Confrérie fraternelles des jacquets de France – http://pelerins-compostelle.com//pelerins-compostelleecrits-divers-travaux-confrerie-jacquets/90-ecrits-divers-alsace/466-pelerinscompostelle-ecrits-le-symbolisme-de-la-coquille-saint-jacques.

8 « Macte animo, generose puer, sic itur ad astra ». Cette formule est une citation empruntée à Virgile (Ier siècle av. J.-C.) puis déformée par l'usage : « Macte nova virtute, puer, sic itur ad astra. » (Enéide, Chant IX, vers 641) – Thierry Garreau, professeur de lettres en collège, 2013 – www.studium.fr/6e-latin/index.html.

L’AUBRAC

Rieutort d’Aubrac – Saint-Chély d’Aubrac

Étape 5 : Les Estrets – Rieutort d’Aubrac

La journée dominicale s’annonce ensoleillée sur les hauts plateaux de l’Aubrac. Aujourd’hui, la distance de l’étape est supérieure à celles parcourues lors des séances de préparation. Comment va réagir mon corps ? Pour l’instant, il s’acclimate à la froideur matinale. La Truyère franchie, le chemin monte à travers bois et champs jusqu’à la croix de l’Azuel. Hormis la date, deux inscriptions y sont gravées : « A chacun sa croix » et au-dessous « Mon Dieu je vous l’offre ». Leur lecture m’interroge. Si le sens de la première m’est compréhensible, la seconde me trouble. Comment l’interpréter ? Mon Dieu je vous remercie ou bien mon Dieu portez la vôtre ou encore mon Dieu portez la mienne. Est-ce l’offrande d’une croix de pierre à Dieu en signe de gratitude ? Perplexe et sans réponse à mes interrogations, je poursuis sur la piste.

Cheminant dans l’air froid les yeux rivés au sol, je ne médite plus sur la croix de l’Azuel ni sur mes vieux jours d’ailleurs, pas encore. Le questionnement intérieur dérive sur moi, mon passé, ma vie d’actif, ma famille. Que penserait mon père de cette aventure, lui qui adorait les grands espaces ? De générales, les interrogations se précisent. Depuis le départ, il s’agit de la première fois que la réflexion absorbe ainsi mon esprit. Philosophes, poètes, grands marcheurs devant l’Éternel, écrivains, tous reconnaissent que la marche privilégie l’exercice mental. Alors n’est-il pas naturel qu’il survienne à un moment ou un autre ? D’ailleurs pourquoi ai-je choisi de marcher sur le chemin de Saint-Jacques ? Dix mois auparavant, le récit d’un ex-pèlerin de Compostelle suscita en moi la pensée saugrenue d’effectuer son trajet à pied. Le chemin séculaire s’imposa donc de fait puis mes lectures pour le découvrir achevèrent de me convaincre. Ce chemin de quêtes paraissait extraordinaire. Était-il merveilleux à ce point que chacun devenait différent, voire meilleur, après l’avoir parcouru ? Partant marcheur en revenait-on pèlerin ? Légendes ou réalités ? Par ses arguments historiques, religieux, mythiques et culturels, il m’apparut évident que je devais suivre ce chemin de pèlerinage. Dès lors, un irrésistible attrait s’exerça et, sans desseins religieux, je décidai de partir aussi pour le désir que j’avais de rencontrer les autres.

Sur l’antique Via Agrippa9, les dalles usées sur lesquelles passèrent les cohortes romaines ne résonnent plus du son métallique de leurs semelles cloutées. L’église Saint-Etienne d’Aumont-Aubrac est fermée ; seuls les vitraux modernes ainsi que la porte d’entrée s’admirent de l’extérieur. À la sortie du village, sur la route qui longe la voie ferrée, une femme me dépasse animée d’un bon pas. À La Chaze-de-Peyre, assis au pied d’une croix monumentale en vue de la pause-déjeuner, un border collie noir et blanc se prend d’affection pour moi. De toute évidence habitué aux haltes des marcheurs en cet endroit, il vient humer sans crainte le fumet de mes maigres victuailles. Tel un glouton il avale les morceaux de pain, abricots secs et barres de céréales que je lui tends. Enfin confiant, il s’allonge à mes côtés !

Près de Lasbros, la piste enserrée de clôtures et d’énormes blocs de granite annoncent les prémices de l’Aubrac. Au loin, dans le bleu du ciel, ondulent des sommets arrondis couronnés d’étendues neigeuses. L’Aubrac, véritable mythe du pèlerinage de Compostelle, est tout proche. Comme attiré par un aimant invisible, à mon insu, j’avance d’un pas rapide. « Chez Régine », le lieu maintes fois décrit dans les textes de mes lectures se matérialise au carrefour des Quatre Chemins. Encore quelques centaines de mètres et je foule le sol d’Aubrac.

Le sentier boueux sinue parmi les pâturages, monte au cœur de cette contrée sauvage. Des murets de pierres apparaissent peu à peu. Devant, derrière, partout à perte de vue s’étendent les immensités désolées de cette terre d’élevage. À cette époque de l’année, l’herbe brune est rabattue. Les crocus printaniers, les jonquilles commencent à poindre çà et là. Trop tôt pour les gentianes, narcisses, dentaires et autres variétés endémiques de la flore d’Aubrac. Aucun troupeau, pas de bovins avant le mois de mai10, pas de meuglements. Seuls les cris de rares rapaces déchirent l’air, rappelant que la vie existe au-dessus des étendues herbeuses. De toutes parts l’eau sourd des champs environnants puis s’écoule vers les drailles. La rivière Planette coule non loin de là en un gai et fougueux bruissement. Ce que j’aperçois maintenant ne reflète pas ce que j’ai pu lire ; néanmoins, quelle nature stupéfiante de beauté. D’autres lieux se succèdent sur le trajet : le Moulin de la Folle, la Ferme des Gentianes, le Roc aux Loups ! Au sommet d’un dôme, je sollicite une famille en promenade afin de me photographier et conserver une image de mon passage dans ces merveilleux paysages. Un sentier à vaches descend jusqu’à la route qui conduit à Rieutort d’Aubrac, terme de l’étape.

Plusieurs corps de ferme composent le gîte privé « L’Ange Gardien » et deux yourtes blanches. Après un accueil chaleureux, Catherine, l’hôtesse, me guide jusqu’à la yourte à la porte jaune. Intérieur feutré et douillet avec plusieurs lits disposés tout autour. Un homme aux cheveux gris occupe l’un d’entre eux. Dans le bâtiment d’en face, elle montre les douches, les sanitaires, le bac à lessive, l’étendage. Un point m’intrigue : la température dans la yourte ! Pas d’inquiétude, affirme Catherine, un dispositif électrique aspire l’air de l’extérieur, le réchauffe et le refoule à l’intérieur. À quelle température, car celle de l’extérieur devrait descendre jusqu’à moins dix degrés cette nuit ? Bien que le dispositif ne permette pas d’obtenir plus de cinq degrés à l’intérieur, pas d’appréhension : Catherine distribue des couettes très chaudes… Malgré mon sac de couchage, j’en demande deux !

L’homme aperçu dans la yourte, s’approche, amorce la discussion. Félix, fils de paysan, paysan lui-même, est maintenant retraité et reconverti. Son histoire suscite l’admiration ! Parachutiste à Montauban il s’engage pour l’Indochine, ensuite pour l’Algérie. Prisonnier dans les camps indochinois il a subi la famine, les maladies, vu mourir la plupart de ses camarades jusqu’à ce qu’il soit libéré lors d’un échange de prisonniers. Cette histoire contée par un inconnu m’émeut d’autant plus qu’elle s’apparente à celle de Georges. Il parlait peu de ce douloureux épisode de sa vie. Lorsque nous cheminions tous deux dans les forêts landaises, il la retraçait parfois. Quand Félix relate son récit sur Diên Biên Phu, je ne peux m’empêcher de comparer les faits similaires que Georges avait vécus à la même époque, lui aussi militaire dans cette contrée du sud-est asiatique. En 1987, Félix et Eliane Genève initient l’association « Accueil Paysan », remarquable par ses engagements et bien connue de nos jours tant en France que dans de nombreux autres pays. Pour mieux en comprendre le concept, Félix écrit « De Pommiers-la-Placette à Diên Biên Phu »11, un livre qu’il me présente une fin d’après-midi froide et ensoleillée dans la yourte à la porte jaune.

Peu avant l’heure du repas, Félix et moi nous rendons à la bibliothèque et consultons divers ouvrages. Sur la longue table de la salle, notre hôtesse dresse le couvert. Elle apporte le repas : soupe de légumes du jardin, galettes de lentilles, viande, fromage, vin, pain pétri et cuit par son mari, flan aux œufs maison… Toute cette nourriture fumante et odorante est engloutie comme si nous avions faim !

Dès la soupe absorbée, Catherine se joint à nous. Elle est universitaire et, dans le cadre de son travail, fut amenée à fournir une étude portant sur le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Quoi de plus intéressant pour qui en parcourt le chemin ? Je suis tout ouïe, prêt à écouter les paroles de Catherine les unes après les autres avec attention. Elle me subjugue lorsqu’elle énumère certaines phases de réflexions abordées par le pèlerin au fur et à mesure qu’il avance et que le temps s’écoule. Là s’arrête l’explication. L’étude était privée, rien de plus ne nous sera donc dévoilé ; il semble impossible de se procurer une copie de ce travail. En revanche, Catherine me communique le titre d’un ouvrage qu’elle a beaucoup utilisé. Je pourrai lire « Saint Jacques de Compostelle » du Docteur Jean Boyer12, si le sujet m’intéresse vraiment et il m’intéresse vraiment. Tard dans la soirée, elle tamponne ma créanciale. Félix et moi nous dirigeons ensuite vers la yourte à la porte jaune, une bonne nuit de sommeil nous attend.

En fin d’après-midi, j’ai parlé avec toute ma petite famille ! Demain, une autre étape…

Étape 6 : Rieutort d’Aubrac – Saint-Chély d’Aubrac

Malgré une faible température dans la yourte le froid n’a pas eu raison de mon sommeil de marmotte au fond du sac, enfoui sous deux couettes. Dehors les morsures de l’air n’incitent pas à la flânerie pour gagner la salle à manger ! Après un copieux petit-déjeuner avalé en compagnie de Félix13, départ par moins six degrés…

La tête protégée d’une casquette, le cou d’une écharpe-passe-montagne, le tout enveloppé dans le capuchon de ma veste, je quitte le gîte. Les mains gantées, me voilà prêt à affronter la rigueur glaciale d’un petit matin de printemps. J’avance dans le brouillard jusqu’au pont de Marchastel qui franchit le Rau de Bès. Une croix métallique couverte de givre se dresse sur le parapet telle une dentelle figée. Le gel a blanchi toute végétation, aucun bruit, tout semble endormi. Qui songerait à se plaindre d’une seconde étape dans l’Aubrac tant la nature émerveille par sa beauté lorsqu’elle n’est pas invisible ?

La piste caillouteuse grimpe à travers champs. À Nasbinals, une visite de l’église romane Notre-Dame de la Carce s’impose. Le pont de Pascalet traversé, le parcours retrouve les chemins de transhumance bordés de murets en pierres. Des plaques de neige apparaissent çà et là. Les pas des pèlerins tracent un passage dans la neige glacée. Le ciel gris, chargé de nuages bas, pèse sur le paysage. Le brouillard masque les sommets, pas bon tout ça ! Il est impératif de rechercher et suivre au plus près les balises bicolores afin d’atteindre en toute sécurité le point culminant de la Via Po-diensis à 1368 m.

Pendant l’ascension trois hommes passent en courant puis disparaissent aussitôt. Vêtus d’habits de sport, ils portent dossard numéroté et chaussures de trail. Une course est-elle organisée sur cette partie du trajet ? Le sommet franchi la grisaille se dissipe laissant apparaître des panonceaux qui indiquent la direction à suivre. Une descente en pente raide commence. Le ciel se dégage, devient bleu, le soleil brille. L’eau ruisselle sur le sol détrempé. La dômerie d’Aubrac est en vue, site historique aux imposantes bâtisses sombres. Des bâtiments initiaux subsistent Notre-Dame des Pauvres, dont les fresques intérieures méritent le détour, la Tour des Anglais qui abrite un gîte d’étape. « Maria », la célèbre cloche des perdus suspendue dans le clocher, guidait jusqu’à elle de puissant tintement les jacquets du Moyen Âge égarés dans la tourmente.

Le chemin descend à travers prés et petits bois avec vues plongeantes sur la vallée du Lot. Devant le panorama grandiose des plateaux au-delà de la vallée, il est difficile de ne pas songer à la suite du voyage. À Belvezet, les ruines du château sont visibles autour de la cheminée basaltique qui domine le hameau. Alain me rattrape ; je le croyais devant moi, il était derrière. Curieux ce fait d’imaginer tout le monde devant soi ! Heureux de se revoir, tout en marchant, nous nous racontons nos péripéties depuis notre séparation, peu avant la ferme templière du Sauvage. Il m’apprend que María a cessé le voyage, sa cheville était devenue très douloureuse. Nous cheminons ensemble jusqu’à Saint-Chély d’Aubrac où il dort au « Gîte Saint-André », moi au gîte communal, terme de l’étape.

L’hébergement, aménagé dans une maison rénovée du bourg, est géré par l’Office de Tourisme où je me rends afin de payer la nuitée et faire tamponner la créanciale. Ce carnet de pèlerinage ou carnet du pèlerin, sésame indispensable, ouvre les portes en France – particulièrement les accueils chrétiens ainsi que ceux où se pratique le donativo –, mais surtout en Espagne où il devient Credencial14. Il doit être validé à chaque fin d’étape par l’apposition du cachet ou sello 15 de l’hôte, de l’Office de Tourisme, de la mairie, de la bibliothèque municipale, d’un bar, d’un hôtel, de l’église ou toute autre instance civile ou religieuse de la localité. C’est aussi ce document validé en entier qu’exigera le Bureau des Pèlerins à Saint-Jacques. Il est indispensable si l’on souhaite obtenir la fameuse Compostela attestant de manière officielle que le pèlerinage a été effectué selon les règles établies.

Sur un coin de table de la « Brasserie de la Mairie » puisant l’inspiration dans l’amertume mousseuse d’une bière, j’adresse des cartes postales à Sylvie, aux enfants, à mon « Fan-Club ». L’exercice d’écriture terminé, une idée trèèès précise fume soudain dans mon esprit… Cette contrée d’Aubrac aurait-elle l’impudence de laisser s’éloigner un voyageur, pèlerin de surcroît, sans le délecter de son fameux plat régional ? En revenant au gîte, je consulte le menu du restaurant de l’« Hôtel des Voyageurs ». Par bonheur, la carte, exposée à l’extérieur, le propose.

À une heure raisonnable, pour un pèlerin affamé, j’entre à la réception de l’hôtel, accède à la salle de restaurant où, aussitôt pris en charge, je suis placé à une table. Par acquit de conscience un coup d’œil à la carte me rassure, je commande sans hésiter. Dans l’instant un aligot onctueux, filant à souhait, fume devant moi accompagné de saucisses du terroir et d’un verre de vin auxquels s’ajoutera un succulent dessert. Je sors repu, satisfait !

Pas de couverture téléphonique ce soir, donc pas de voix réconfortantes. Demain, une autre étape…

9 Cette voie romaine, appartenant au réseau viaire établi par Agrippa en Gaule, reliait Lyon à Bordeaux via Clermont-Ferrand, Limoges et Saintes.

10 La fête de l’estive en Aubrac est célébrée chaque année le dimanche le plus proche du 25 mai.

11 « De Pommiers-la-Placette à Diên Biên Phu » disponible chez Félix Genève : 902, Les Routes – Pommiers-la-Placette-38340.

12 « Saint Jacques de Compostelle » – Docteur Jean Boyer – Editions L’Etoile du Sud – Valbonne, 1999.

13 J’ai appris avec émotion que Félix Genève avait quitté ce monde le 9 mai 2017.

14 Prononcer « Crédéncial ».

15 Cachet, timbre, tampon.

LA VALLÉE DU LOT

Espalion – Massip – Conques – Livinhac-le-Haut – Figeac

Étape 7 : Saint-Chély d’Aubrac – Espalion

Départ matinal pour une étape tranquille et pleine de charme, selon mon guide. En revanche, vigilance à la croisée des chemins, car les risques de confusion avec les balises identiques d’autres grandes pistes de randonnée, sont réels. Sur le médiéval pont des Pèlerins, qui enjambe la Boralde, une plaque indique son inscription par l’UNESCO sur la liste du Patrimoine Mondial à des fins protectrices au bénéfice de toute l’humanité. Sur le calvaire ornant le pont, outre le Christ et la Vierge à l’Enfant, figure un pèlerin dont les yeux ont vu passer une foultitude de jacquets.

Peu après la ferme de Foyt, la lumière naissante du soleil anime mon ombre sur l’asphalte en une amusante silhouette allongée aux formes disproportionnées. Bras écartés, elle ressemble à l’un des personnages longilignes et dégingandés du peintre belge Jean-Michel Folon. Les sentiers caillouteux, parfois boueux, descendent à travers hêtraies et châtaigneraies jusqu’au charmant ruisseau de l’Aude. Plusieurs hameaux défilent avant de découvrir, blotti au fond du vallon, Saint-Côme d’Olt.

Onze heures trente, la faim me tiraille un peu, je n’ai pas encore déjeuné. Alors que je suis assis sur un muret les jambes pendantes, un grand gaillard parvient à ma hauteur, si j’ose dire. Il s’arrête. Aussitôt la discussion s’engage. Il est californien d’origine mexicaine et vient de San Diego. Nous continuons à converser en espagnol qu’il parle couramment, car cette langue m’est plus familière que l’anglais. Parti du Puy-en-Velay, il espère parvenir à Pampelune au plus tôt. Nous repartons en bavardant, entrons dans Saint-Côme par une rue étroite qui monte vers le centre de la bourgade. Un salut du Californien avant qu’il me distance à grandes enjambées, le temps lui est compté.

Au bout de la voie, la toiture en ardoise de l’original clocher tors se détache dans le ciel laiteux. Par la porte Théron, l’une des trois portes fortifiées de la pittoresque cité médiévale, j’atteins le cœur du bourg. Dans le dédale de ruelles, de nombreux pèlerins cherchent les curiosités historiques ou architecturales mentionnées dans les guides. J’accède à l’église Saint-Côme et Saint-Damien, flamboyante à l’extérieur, gothique à l’intérieur. Les venelles, les placettes, les maisons, les hôtels particuliers des XVe et XVIe siècles, enchantent par leur beauté. Beau bourg, musée moyenâgeux à ciel ouvert !

Les marques blanches et rouges, repérables dans toute la traversée de la localité, dirigent le marcheur jusqu’au pont du Lot. Je m’apprête à le franchir alors que des bancs à l’ombre invitent à une pause repas. Lorsque la pérégrination reprend, la fatigue me gagne. Je ne suis pas l’itinéraire qui mène à l’église romane de Perse, mais celui qui longe le Lot jusqu’à Espalion, terme de l’étape.

Sur la Place du Foirail règne une joyeuse agitation ponctuée d’éclats de rire et d’interjections passionnées. Des jeunes gens pratiquent un sport local : le jeu de quilles de huit16. Ils jouent avec des quilles et des boules en bois démesurées. D’autres lancent des boules de pétanque, sport plus populaire ! En première ligne, deux édifices célèbres se mirent dans les eaux du Lot : le Pont Vieux, que les troupeaux en transhumance vers l’Aubrac empruntent encore aujourd’hui puis le Vieux Palais, dédié désormais aux manifestations culturelles. Outre cela, un homme debout dans la rivière, à proximité de la berge, attire l’œil par son immobilité. Un regard plus attentif discerne une statue : un scaphandrier, les pieds dans l’eau, rend hommage aux enfants du pays Rouquayrol et Denayrouze17. En arrière-plan, au sommet d’un tertre rocheux, les ruines du château des seigneurs de Calmont dominent la cité.

Le gîte d’étape communal de la rue Saint-Joseph se situe à proximité du Vieux Palais. Après les formalités d’usage, l’hôtesse me propose d’assister à une représentation de danse folklorique. Elle sera donnée sur la terrasse du Vieux Palais vers dix-huit heures. Des bagages amenés par transporteur et entreposés le long d’un mur indiquent la présence d’autres voyageurs. Dans la chambre du rez-de-chaussée, je choisis un des lits près de la fenêtre.

L’air vif glace mon corps, alors que la température n’est pas très basse. La fatigue peut-être ? Au contraire d’autres touristes et pèlerins, la flânerie ne m’attarde pas trop dans les rues ni sur le Pont Neuf. Devant le Musée du Scaphandre, trône une soucoupe de plongée, un don de la Comex18 selon la plaque fixée dessus. À l’heure dite la terrasse du Vieux Palais s’anime. Là, se rassemblent des personnalités de la municipalité, un groupe folklorique, des spectateurs parmi lesquels l’homme aux cheveux de neige. Un signe et nous engageons la conversation. Nous nous sommes déjà rencontrés, aperçus plusieurs fois : lui, c’est Jean-Marc, moi José. La représentation de danse commence. Un discours de circonstance ponctue l’exhibition puis un vin d’honneur suit auquel nous faisons effectivement honneur… Avec modération, s’entend ! Il dort au gîte communal de la rue Arthur Canel, en compagnie d’Alain, l’Ardéchois. Il se peut que nous nous revoyions demain, en chemin. Je rentre au gîte frigorifié. Pourquoi suis-je ainsi transi ?

Une jeune femme s’affaire devant la gazinière. Elle prépare son repas dans une casserole d’où s’échappe une appétissante odeur de raviolis à la tomate. Elle m’avait dépassé en sortant d’Aumont-Aubrac, animée d’un bon pas. Nous discutons des étapes, des rencontres, du chemin de Saint-Jacques. La jeune femme ne passe pas toujours par le grand chemin de randonnée. Elle marche le plus possible sur la route ; il lui tarde d’atteindre Moissac. Nous nous séparons par un souhait réciproque de bonne continuation. Parfois, certains ne désirent pas s’épancher outre mesure ; en ce qui me concerne, c’est le cas ce soir. De retour à la chambre, je constate que trois autres personnes l’occupent déjà : le couple de Saint-Flour, parti du Puy-en-Velay le même jour que moi, et un ami qui les accompagne pendant quelques étapes. Nous nous racontons nos pérégrinations respectives depuis le départ. Je me réjouis de revoir des visages connus.

Lorsque j’appelle Sylvie, les enfants sont à la maison. Je parle donc à tout mon petit monde. Ils vont tous bien, moi aussi ! Heureuse journée. Demain, une autre étape…

Étape 8 : Espalion – Massip

Une semaine s’est écoulée depuis le départ du Puy-en-Velay, cent cinquante-sept kilomètres sont effectués. Aucune souffrance, le corps semble désormais habitué au rythme quotidien. Les trois pèlerins partis, je sors du gîte et me dirige vers un bar pour y savourer un roboratif petit-déjeuner. Nécessaire, pour une journée qui s’annonce superbe, par la météo et le parcours.

La route mène à Bessuéjouls. Au détour d’un bosquet se dresse l’église Saint-Pierre, un édifice roman avec une originale chapelle située au premier étage du clocher. A faible distance, au bord d’un ruisseau couvert d’une écharpe de brume langoureuse, un campement de scouts est établi autour de cendres encore fumantes. En le contournant, une surprenante sculpture apparaît : un pèlerin constitué d’un amalgame de pièces mécaniques rouillées sur lequel est accrochée, à la place du cœur, une coquille Saint-Jacques stylisée en métal inoxydable luisant. Étonnant contraste entre cette brillance inaltérable et la matité rougeoyante de la corrosion, mais combien symbolique. Au charmant hameau médiéval de Verrières une ancienne scierie jouxte une maison environnée de cerisiers en fleurs. L’installation est conservée en l’état d’origine. Un système de cames et de poulies en bois animait une lame de scie d’un mouvement alternatif. Ce dispositif, lui-même entraîné par une longue courroie de cuir, tournait à partir d’une roue à aubes qui puisait l’énergie de sa rotation dans le ruisseau tout proche. Une époque révolue témoigne ici encore de l’ingéniosité des hommes.

En cours de matinée, le grand gaillard californien et un de ses compatriotes me dépassent en me saluant. Je ne les reverrai plus. Au loin, apparaît le village moyenâgeux d’Estaing qu’un panneau sur la D100 invite à visiter : « Halte sur les Chemins de Saint-Jacques ». On y entre par le pont des Pèlerins qui enjambe le Lot. Au milieu de l’ouvrage, la statue de « François d’Estaing, enfant du pays très vénéré et évêque de Rodez »19 accueille les passants du haut de son piédestal. La bourgade est dominée par le château d’Estaing juché sur un piton rocheux autour duquel s’agglutinent maisons, ruelles et l’église Saint-Fleuret. En effet, une halte s’impose. De retour sur le pont les scouts aperçus à Bessuéjouls me croisent. Puis, Alain et Jean-Marc, qui s’apprêtent à entrer dans la cité pour s’y ravitailler, viennent à ma rencontre. Nous discutons un moment avant de nous séparer.

Alors que je pique-nique sur une aire appropriée survient le couple de Lyon, parti lui aussi du Puy-en-Velay. En chœur, ils me souhaitent « Bon appétit ! » Suite au réconfort l’effort reprend sur le bitume puis sur un sentier à travers champs, ensuite le chemin pénètre dans une forêt de hêtres et de châtaigniers. Il poursuit sur un sol caillouteux, une route, encore une route jusqu’à un bois et de nouveau une route… La chaleur accable sur ces chaussées interminables, dures sous les semelles. Les chevilles endolories, je m’assieds sur le talus de la départementale et me désaltère. Soudain, en contrebas, un troupeau de biquettes blanches sort d’un bosquet. Elles avancent en bêlant. Au fur et à mesure qu’elles approchent, je les photographie à plusieurs reprises. Chaque fois, elles apparaissent plus grandes sur l’écran de l’appareil. Les chèvres sont tout près de moi, bêlantes, magnifiques. Sans crainte, elles me frôlent, le port de tête hautain pour la plupart. D’autres marquent un bref arrêt, me regardent avec dédain, comme pour affirmer leur détermination, sûres de brouter bientôt l’herbe grasse du pré d’en face. Les biquettes s’éparpillent dans la prairie. Une version pastorale inopinée et enchanteresse du petit miracle du jour !

Alain arrive seul, à grands pas. Une causette et ensemble, nous continuons jusqu’à une bifurcation où nous nous séparons. Il s’arrête dans un gîte quelque part par-là, mais ne semble pas très sûr de sa destination. Quant à moi, encore quelques kilomètres à parcourir jusqu’à Massip, terme de l’étape.

La Via Podiensis passe devant la porte du gîte d’étape, « L’Orée du Chemin » ! Stephan m’accueille et demande :

« Prenez-vous la demi-pension ?

–– Non, la nuitée et le petit-déjeuner. »

Il me conduit à la chambre, me propose des draps et une taie d’oreiller jetables. Depuis le départ, moyennant finance parfois, presque tous les gîtes proposent des draps et taies d’oreiller jetables. Le rituel accompli, je consulte les brochures touristiques dans le hall d’entrée, puis je sors.

Le couple de Lyonnais, assis sur un banc de pierre, profite des derniers rayons de soleil. L’homme entame la conversation :

« Moi, c’est Gérard et mon épouse, Jo.

–– Moi, c’est José. »

Les questions d’usage ne tardent pas à venir. Où vas-tu ? Combien portes-tu ? Quelle distance quotidienne parcours-tu ?

« C’est la première fois que tu marches, demande Gérard ?

–– C’est la première fois.