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Anthropologue passionné, Giacomo n'imaginait pas que son retour en France changerait sa vie à jamais. Après deux années vécues à Teotihuacan, il revient dans sa ville natale du Forez, en vacances. Avec tendresse, cette romance raconte l'histoire de retrouvailles bouleversantes, de révélations inattendues, de nouvelles chances. Rejoignez des personnages attachants chez qui l'amour, la famille, le destin s'entremêlent en créant une aventure humaine inoubliable. Laissez-vous emporter par une chronologie dans laquelle chaque décision, chaque instant est précieux, chaque moment de bonheur se cache là où il est le moins attendu. Entre souvenirs, émotions, doutes, révélations et face à des réalités insolites, il doit envisager un autre avenir...
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Seitenzahl: 210
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Photographie auteur
Suzy Cagna
Photographie de couverture
Étang de Vidrieux (Loire)
José Casatéjada, 3 novembre 2017
DU MÊME AUTEUR
José Casatéjada est membre
de l’association ligérienne
« Mots et Couleurs de la Loire ».
ROMANS
– Fatidique Instant – Books on Demand, 2017.
RÉCITS DE VOYAGES PÉDESTRES
– Chemins Arvernes, Des monts Dore aux monts Dôme – Books on Demand, 2020.
- Via Compostela, Des monts du Velay à la Costa da Morte – Books on Demand, 2021 (version 3 revue et augmentée).
- Chemins en solitaire, Des monts d’Ardèche aux monts du Forez – Books on Demand, 2023.
- Via Stevensonia, Du Velay aux Cévennes Books on Demand, 2024 (version 2 revue et augmentée).
À Sylvie,
« Aimer, ce n’est point nous regarder l’un l’autre, mais regarder ensemble dans la même direction. »
Antoine de Saint-Exupéry
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Lundi 22 juin 1998…
Comme chaque matin depuis le début de la mission en janvier 1997, il déjeuna sur le plan de travail de la coquette cuisine.
La fenêtre au-dessus de l’évier offrait un point de vue imprenable sur la ville. En particulier sur la place circulaire de la paroisse, au pied de la résidence située à une centaine de mètres de la cathédrale du Divino Redentor.
Ce poste d’observation lui permettait de guetter l’arrivée du taxi qui le conduirait à son bureau. Il regarda sa montre : huit heures quarante-cinq. « Juan Carlos ne tardera pas, murmura-t-il ».
Le scientifique de haute stature à la chevelure abondante, courte et ondulée, saisit son porte-document. Il descendit par l’ascenseur, franchit le seuil de la porte d’entrée. Il fit quelques pas sur le trottoir, s’arrêta, leva la tête d’un mouvement lent, observa le ciel et pensa : « Bleu, lumineux, sans nuage, sans surprise. »
La berline noire surgit de l’avenue Cruz de la Misión, vira autour du rond-point et vint s’immobiliser contre le trottoir. Diligent, le chauffeur sortit de l’habitacle. Il contourna le véhicule et se précipita afin d’ouvrir la porte arrière droite. Les deux hommes se saluèrent :
« Bonjour, Juan Carlos ! Votre fils va bien ce matin ? interrogea-t-il en montant à bord.
– Bonjour, Docteur Cortone… Andresito se porte bien aujourd’hui, merci. »
Juan Carlos reprit sa place, verrouilla les portières, le moteur vrombit, l’automobile partit.
Son air débonnaire, sa bienveillance, son allure décontractée font de lui un personnage attachant. Toujours prêt à servir son prochain, il est l’un des chauffeurs attitrés de la compagnie de taxi habilitée à transporter le personnel étranger de la mission. À ce titre, il applique les procédures de sécurité à la lettre et se sent investi de grandes responsabilités. Il éprouve une fierté manifeste à transporter le Dr Giacomo Cortone, homme de considération et anthropologue de renommée internationale dans sa spécialité.
Entre les deux personnes s’était créée une relation cordiale du fait que depuis une année et demie l’un véhiculait l’autre au moins deux fois par jour. Ils avaient appris à se connaitre un peu.
Juan Carlos savait que son illustre passager était né à Cortona en Italie, ville de moyenne importance dans la province d’Arezzo en Toscane, qu’il avait étudié à l’Université Panthéon-Sorbonne Paris I, qu’au début de sa carrière il avait travaillé au musée de l’Homme, le célèbre Museum of Mankind de Londres, qu’il résidait à Paris où il exerçait au Centre National de Recherche Scientifique. Il le savait âgé de quarante-deux ans, veuf et sans enfant.
Le conducteur se demandait parfois pourquoi ce bel homme, dont les yeux lumineux éclairaient un visage hâlé et harmonieux, n’était pas en couple. Bien que la question lui brulât souvent les lèvres, jamais il ne se permit de la poser.
Quant à lui, il avait révélé au Dr Cortone qu’il conduisait les taxis de son entreprise depuis de nombreuses années, qu’il était marié, père de cinq enfants, deux filles et trois garçons dont Andres le petit dernier qui souffrait d’une maladie auto-immune.
Dans cet espace clos aux senteurs de vieux cuir, les conversations auraient pu sembler banales à quiconque, mais elles maintenaient une forme de lien social entre les deux hommes.
Le véhicule parvint à destination sur le parc de stationnement du musée de la Culture de Teotihuacán, site archéologique historique de la civilisation aztèque. Le chauffeur déverrouilla les portières, sortit, ouvrit la porte arrière droite en respectant de nouveau les mêmes règles de bienséance qu’au départ.
L’anthropologue mit pied à terre :
« Bonne journée et à ce soir, Juan Carlos.
– À ce soir, Docteur Cortone. »
Giacomo pénétra dans le bâtiment afin de rejoindre son bureau situé au rez-de-chaussée.
***
L’arôme du café chaud embaumait les couloirs : « Je ne suis pas le premier, marmonna-t-il ». Il soliloquait souvent lorsqu’il se savait seul. La coutume instaurée était que le premier arrivant préparât le café pour les collègues au salon de l’étage.
Il posa son porte-document sur une chaise et sa veste sur la patère de la porte d’entrée. Comme d’habitude, il grimpa les marches deux à deux, gravissant l’escalier d’un trait jusqu’à l’étage.
De retour dans son sobre bureau, il consulta les appels téléphoniques. Vendredi soir Alan Ferrell, son directeur de mission au CNRS, avait appelé à trois heures quinze, soit vers onze heures à Paris. « M’imaginait-il assis au bureau en pleine nuit ? Avait-il oublié le décalage horaire ou bien que les bureaux du musée n’ouvrent qu’à neuf heures ? grommela-t-il ».
D’un rapide coup d’œil, le Dr Cortone regarda sa montre ; elle indiquait onze heures et demie. « Ce cher Alan a dû quitter son cabinet de travail, s’exprima-t-il à voix basse. » Il composa le numéro, entendit la tonalité et patienta, à tout hasard. Le Professeur décrocha :
« Allô ! Bonsoir, Professeur Ferrell…
– Bonsoir, Giacomo ! Une minute de plus et je n’étais plus à mon bureau. Vendredi j’ai tenté de vous joindre sans succès, il est vrai que j’avais négligé le décalage horaire. »
Le Pr Alan Ferrell monologua pendant quarante-cinq minutes et termina en annonçant qu’il avait déjà informé le Pr Ortiz Aguilar. Giacomo écouta, acquiesça par de brèves paroles et courtes phrases : « Bien… D’accord… Je m’en occupe dès demain… Comptez sur moi, ce sera fait… Avant mon retour… Au revoir, Alan. »
Le Dr Cortone ne raccrocha pas le téléphone au terme de cette conversation. Décontenancé au plus haut point, il prit le combiné de l’autre main, puis le posa, circonspect.
Il réfléchit un instant, se leva avec lenteur, se dirigea vers la fenêtre au fond du bureau. Debout, les mains croisées dans le dos, il resta là, le regard fixé sur les cactus de toutes sortes, agaves et autres variétés de plantes piquantes. Elles semblaient toutes s’accommoder de l’arène volcanique et aride de l’ancienne cité aztèque brûlée par le soleil.
Il soliloqua à mi-voix : « Pas d’explication, aucun motif. Des vacances en ce moment ? Pourquoi demande-t-il que je passe à son bureau avant de revenir ici ? Pourquoi a-t-il déjà avisé le Professeur Ortiz ? Sans doute obtiendrai-je davantage de précisions en le questionnant. Je dois obtenir une entrevue avec lui après le déjeuner. »
Le Pr Ezequiel Ortiz Aguilar, homme de taille moyenne, ventripotent, d’apparence joviale et fumeur de cigares, dirige le musée de la Culture de Teotihuacán. Il est responsable de cette mission en partenariat avec le CNRS et représente l’Institut National d’Anthropologie et d’Histoire de Campeche dont dépend le musée.
Giacomo Cortone vaqua à ses occupations quotidiennes. Les fouilles, travaux et recherches progressaient tel qu’il le souhaitait. Le planning des visioconférences suivait le cap prévisionnel. Les articles à paraître le seraient en plusieurs langues : Français, Espagnol, Anglais. Travail rédactionnel fastidieux que les médias officiels ainsi que la presse scientifique internationale spécialisée diffuseraient.
Le Dr Cortone composa le numéro de téléphone de la secrétaire personnelle du Pr Ortiz. Il sollicita un entretien avec le directeur au plus tôt, en fonction de sa disponibilité.
Cette après-midi son agenda disposait d’une courte plage horaire entre quatorze heures trente et quinze heures. Elle interrogea le Professeur ; il le recevra dans cet intervalle.
À l’heure convenue, Giacomo fut introduit dans le vaste et austère bureau du Professeur. L’odeur du tabac froid, qui empestait la pièce, l’incommoda : « Bonjour Docteur Cortone… Asseyez-vous ! s’exclama-t-il en désignant l’un des deux fauteuils disposés autour d’une table basse. » Il se leva, le rejoignit et prit place sur l’autre siège dans une posture étudiée qui imposait le respect.
Avant que Giacomo eu le temps de prendre la parole, le Pr Ortiz intervînt de nouveau :
« Que me vaut l’honneur de votre visite ? déclara-t-il dans une attitude de décontraction simulée, jambes croisées, bras à plat sur les accoudoirs, mains pendantes.
– Bonjour, Professeur Ortiz. Ce matin, j’ai eu une conversation téléphonique avec le Professeur Ferrell qui m’a décontenancée, je l’avoue…
– Alan m’avait informé de son intention à votre égard, coupa-t-il.
– Je ne comprends pas qu’il insiste autant afin que je prenne cinq semaines de vacances cette année. Certes, les travaux progressent selon le programme établit. Le temps qu’il reste nous sera très utile et nécessaire afin de mener les recherches à leur terme, car…
– Sachez que je suis en tout point d’accord avec les propos du Professeur Ferrell, coupa-t-il de nouveau. Je sais pertinemment que les résultats actuels sont très encourageants, que le programme s’achèvera par un succès, que tous les membres de l’équipe, vous y compris, parviendront à terminer le travail en temps voulu. Alors, je vous engage vivement à profiter de cette période de repos. Revenez en forme et dans d’excellentes dispositions afin d’affronter l’épreuve finale.
– Serai-je le seul soumis à cette mesure ?
– Non, évidemment. Vos compagnons le seront également, chacun à son tour… Veuillez m’excuser, je suis attendu en salle de réunion, ajouta-t-il sur un ton sentencieux, l’air grave.
– Merci Professeur Ortiz pour le temps que vous avez accepté de me consacrer. »
Le directeur se leva, puis raccompagna son interlocuteur jusqu’à la porte.
Le Dr Cortone sortit et rejoignit son bureau dépité, comme après l’appel du Pr Ferrell. Tous deux avaient tenu un discours similaire à propos de l’épreuve finale. Qu’était donc cette épreuve finale ? Giacomo se persuada que tous deux fomentaient une action relative à la mission. Il appela son confrère Alejandro et l’entretint directement de ce sujet.
Le Dr Ramirez l’informa qu’il était soumis à la même disposition : le Pr Ortiz lui avait intimé l’ordre de partir en vacances.
À ce propos, Alejandro avait eu l’intention d’interroger Giacomo lorsqu’ils buvaient le café ce matin. Ne l’osant pas il était resté muet devant la fenêtre. Après une brève discussion sur les faits et leur ressenti respectif, ils conclurent qu’il y avait anguille sous roche. Ils s’engagèrent à s’informer mutuellement en cas d’informations nouvelles.
***
Durant les huit jours suivant, Giacomo régla les affaires en cours concernant ses travaux et prépara son départ.
Puisqu’il était astreint à prendre des vacances, il décida d’aller en France chez ses parents auxquels il n’avait pas rendu visite depuis très longtemps.
Il les appela et les informa : « Bien sûr, nous serons contents de t’avoir à la maison. Onze longues années que nous attendons de te revoir, ton père et moi, conclut sa mère. »
Mardi 30 juin 1998…
C omme chaque matin depuis le début de la mission, en janvier de l’an dernier, le Dr Giacomo Cortone prit le petit-déjeuner très tôt sur le plan de travail de la cuisine.
La fenêtre au-dessus de l’évier offrait un remarquable point de vue sur la Plazuela de la Parroquia, au pied de la résidence. Ce poste d’observation lui permettait de guetter l’arrivée du taxi qui l’amènerait à l’aéroport international de Mexico. Observant sa montre, il chuchota : « Sept heures, Juan Carlos ne tardera pas. »
Il empoigna une lourde valise et un énorme sac de voyage, descendit, franchit le seuil de la porte d’entrée, fit quelques pas sur le trottoir, s’arrêta. À l’inverse de son habitude, il ne regarda pas le ciel, qui était bleu.
La berline noire surgit de l’avenue Cruz de la Misión, vira autour du rond-point, s’immobilisa contre le trottoir. Empressé, Juan Carlos sortit de l’habitacle. Il contourna le véhicule, se précipita sur la poignée de la porte arrière droite afin de l’ouvrir. Ce coutumier ballet se répétait chaque matin et chaque soir. Les deux hommes se saluèrent :
« Bonjour, Juan Carlos ! Changement de programme aujourd’hui… Conduisez-moi à l’aéroport, s’il vous plaît… Je dois prendre l’avion pour Madrid.
– Bonjour, Docteur Cortone… Le trafic est fluide ce matin. À quelle heure votre vol ?
– À onze heures dix.
– Dans quarante minutes nous serons sur place.
– Pourquoi vous passez par l’aéroport de Madrid, Docteur ?
– Parce qu’ensuite j’ai un vol direct qui arrive à Lyon, à quelques dizaines de kilomètres de chez mes parents… J’ai hâte de les revoir.
– Je comprends, Docteur, dit Juan Carlos avec un sourire au bord des lèvres. »
Le chauffeur saisit les bagages et les chargea dans le coffre. Il reprit sa place, verrouilla le hayon du coffre, les portières. Le moteur rugit, l’automobile démarra, s’engagea dans l’avenue Cruz de la Misión.
Au bout de l’artère le taxi tourna à droite, franchit le Puente del Emperador, roula jusqu’à l’échangeur. Elle s’élança sur l’autoroute 132D en direction de la capitale fédérale. Cette voie rapide orienta le véhicule vers la tentaculaire conurbation de Mexico City.
Sur la majeure partie du parcours autoroutier, outre les cailloux, graviers et autres détritus, une multitude d’objets encombraient la bande d’arrêt d’urgence : papiers, pneus entiers ou déchiquetés, bouteilles en plastique, bouteilles de verre cassées, chaussures, clayettes, boîtes en carton… Mieux valait ne pas se trouver dans l’obligation d’utiliser ce passage de secours. Les risques encourus par les usagers étaient patents.
L’automobile traversa des étendues continues de villages et de ciudades perdidas, des bidonvilles constitués de bric et de broc. Juan Carlos engagea la berline dans les labyrinthes de l’inextricable banlieue de la capitale mexicaine. La mégapole s’étalait sur mille quatre cent quatre-vingt-cinq kilomètres carrés.
Le regard attristé, le Dr Cortone regarda défiler la kyrielle d’habitations construites parfois aux abords immédiats de la chaussée.
Des maisons, des immeubles, des magasins d’aspect moderne s’élevaient ici et là. À leur pied s’amalgamaient de nombreux et modestes assemblages, simples amoncellements de tôles, de bois et de bâches en plastique. La plupart d’entre eux paraissaient inachevés comme s’ils étaient en perpétuelle évolution.
Dans les rues, qui se croisaient à angle droit, le linge séchait aux fenêtres, des enfants jouaient, riaient. De multiples familles survivent dans de telles conditions d’hygiène, de pauvreté et d’insécurité, songea le scientifique.
« Je viendrai me rendre compte à mon retour, murmura Giacomo tandis que, soucieux, Juan Carlos l’observait dans le rétroviseur. »
Le décor changea, lorsqu’ils circulèrent dans les mailles perpendiculaires du réseau des rues de Mexico. Juan Carlos informa son passager que l’arrivée était imminente.
Le conducteur roula avec précaution sur la voie réservée aux taxis. Il stationna le véhicule juste devant l’entrée du terminal 1. L’exercice achevé, il accomplit le cérémonial habituel, sortit du coffre la valise, le sac, puis les chargea sur un charriot porte-bagages. Les deux hommes se saluèrent, puis accolades et tapes cordiales sur le dos. Juan Carlos remonta dans la berline et repartit.
***
L’enregistrement des bagages et les formalités douanières accomplis, le Dr Cortone consulta le tableau d’affichage des départs. Le vol à destination de Madrid était annoncé à l’heure, le départ étant prévu à onze heures dix et l’embarquement à la porte G du terminal 1.
Dès que la montée à bord fut autorisée, les passagers se présentèrent au guichet d’entrée de la passerelle aéroportuaire. Après vérification de la carte d’embarquement ainsi que du document d’identité les passagers s’engouffrèrent dans le tunnel télescopique. Les uns derrière les autres, ils étaient accueillis par les sourires « émail diamant » des hôtesses et stewards de bord. Ils les dirigeaient vers leur place en fonction du numéro de siège et de la classe touristique.
Giacomo examina son titre de transport : place A40 en classe Economic, à côté du hublot gauche. Il avait réservé cet emplacement afin d’admirer le plus longtemps possible l’étonnant volcan Popocatepetl, lorsque l’aéronef passerait à proximité.
L’avion roula sur le tarmac, puis se positionna au bout de la piste face au vent ; la manche à air indiquait sa direction. « Dix minutes d’attente avant le décollage, annonça le commandant de bord d’une voix nasillarde. »
Pendant que les dernières vérifications de la fermeture des portes s’opéraient, les ceintures de sécurité se resserrèrent à la taille, les semelles pénétrèrent davantage dans la moquette, la plupart des regards se tournèrent vers l’avant de l’appareil. Les secondes s’égrenèrent au ralenti, devinrent anxiogènes pour certains passagers. De longues minutes d’angoisse s’écoulèrent pendant lesquelles des femmes et des hommes se signèrent à la hâte afin de ne pas attirer l’attention du voisinage immédiat.
Les réacteurs montèrent en régime, les freins complètement serrés semblèrent ne plus retenir le jet. Quand le pilote les desserra et mit les gaz à fond, l’Airbus s’ébranla, accéléra, les vibrations balancèrent les ailes de bas en haut, les corps s’enfoncèrent au fond des sièges, les dos se plaquèrent contre les dossiers.
Lorsque l’appareil se cabra et n’eut plus de contact avec le sol des passagers se signèrent de nouveau plusieurs fois tandis que des mains se crispaient sur l’extrémité des accoudoirs. Des têtes se tournèrent en direction des hublots afin d’apercevoir la terre mexicaine s’éloigner au fur et à mesure de l’ascension dans les airs.
Un bruit métallique brutal et sourd se fit entendre sous la carlingue. Les expressions de certains visages traduisirent la stupéfaction ou l’interrogation. D’autres affichèrent des regards suspicieux à la recherche des indices d’un fait alarmant. Les trappes des trains d’atterrissage venaient de se refermer. Appréhension tout de même, d’autant plus lorsque l’on sait que l’aéroport s’enclave dans la périphérie de la ville. Pas de panique à bord, le décollage fut une réussite.
L’appareil survola une marée d’habitations disposées en ilots de forme rectangulaire qu’un gigantesque voile de pollution jaunâtre occulta peu à peu. L’appareil prit de la hauteur, s’extirpa de l’écran insalubre. Sous ses ailes vivaient, dormaient, travaillaient dix-huit millions d’êtres humains disséminés sur une incommensurable aire urbaine. Familier des voyages aériens, le Dr Cortone n’éprouva aucune crainte. Cependant, il s’étonna une fois de plus, car l’Airbus dans lequel il était assis ne pesait pas moins de deux cent soixante-dix tonnes en charge et s’élevait léger tel un oiseau. « Les connaissances de la mécanique du vol ont beaucoup évolué depuis que les ailes d’Icare avaient fondu sous l’action du soleil, pensait-il en souriant intérieurement. »
Peu de temps après avoir dépassé la lagune Nabor Carrillo, l’appareil changea de cap pour se diriger vers le sud-est. Quelques minutes de vol et il modifia de nouveau le cap en s’orientant au sud-ouest, en direction du mont Tlaloc, un vieux massif érodé d’origine volcanique.
À partir de ce point précis, l’avion se rapprocha du Parc National de Iztaccihuatl-Popocatepetl. Deux strato-volcans que les Aztèques surnommaient : la femme blanche et la montagne qui fume.
À cinq mille quatre cent cinquante-deux mètres d’altitude, le sommet enneigé du second étincelait de mille feux sous les rayons lumineux de Phébus. Le cratère du Popocatepetl rejetait avec lenteur un gigantesque panache de fumée dont les volutes blanches s’étiraient vers l’est. Cette vision rare inspira Giacomo : « Dieu est un fumeur de havanes, fredonna-t-il en parodiant le titre du succès de Serge Gainsbourg. »
Le spectacle hors du commun et inoubliable se jouait en plein ciel face à un public ébloui d’admiration. Des applaudissements éclatèrent parmi les passagers, tandis qu’un large virage renvoyait l’engin vers la côte est du pays.
À douze heures quinze, au-dessus du golfe du Mexique, le commandant de bord annonça qu’en passant au nord de Veracruz l’appareil avait atteint son altitude et sa vitesse de croisière. Plus tard, il indiqua que l’avion survolait le sud de la Floride, puis ce furent les Bahamas. Dès lors, le pilote prit le cap nord-est. L’appareil vola au-dessus de l’Atlantique, en direction de la péninsule ibérique.
Blotti au fond du siège, Giacomo réfléchissait à son séjour en France. Il avait pris soin de prévenir ses parents qui l’attendaient avec impatience. Le scientifique n’avait pas revu sa région natale depuis onze ans.
Il avait contacté des amis d’enfance qu’il souhaitait revoir. Ils se promirent de belles heures à partager ensemble. L’anthropologue envisageait aussi d’arpenter des sentiers dans les monts du Forez, de revisiter des lieux enfouis dans sa mémoire.
Le savant jeta un regard par le hublot. Au-dessous de l’avion, il aperçut la masse liquide foncée et mouvante de l’océan émaillée de minuscules crêtes blanches plus ou moins parallèles. Elles trahissaient la présence de grosses vagues qui roulaient en surface les unes derrière les autres. Aucun navire n’était en vue.
Au-dessus, l’azur du ciel paraissait infini. Paraissait seulement, car il remarqua vers l’avant de l’engin une zone brune qui recouvrait l’arc visible de l’horizon terrestre. Elle se rapprochait rapidement. Se succédèrent le déclin du jour, le crépuscule et le soir. La nuit ne tomba pas sur la Terre. Elle l’enveloppa d’une noirceur éthérée qui masqua le bleu de la voute céleste.
L’attention de Giacomo fut attirée par les allées et venues de certaines personnes. Elles regagnaient leur place, refoulées par les charriots de restauration que le personnel de bord déplaçait dans les travées.
Après le frugal repas, l’aéronef s’enfonça dans l’obscurité du firmament. Au fond scintillaient à profusion des étoiles plus rayonnantes les unes que les autres.
Mercredi 1er juillet 1998…
L ’Airbus atterrit en avance. L’oiseau de métal roula sur le tarmac jusque devant le terminal 4 de l’aéroport Adolfo Suárez de Madrid-Barajas où il s’immobilisa.
Ceci ravit le Dr Cortone, car l’embarquement du vol direct à destination de la France se réaliserait dans ce terminal dans un peu plus d’une heure.
L’anthropologue profita de la courte escale pour savourer tout à loisir un copieux petit-déjeuner. Il flâna ensuite dans les boutiques de la galerie marchande et le duty-free.
Giacomo téléphona à ses parents avant de rejoindre la salle d’embarquement. Il monta à bord de l’appareil où il prit place. L’engin décolla à l’heure prévue.
Le Dr Cortone arriva à l’aéroport de Lyon-Satolas. Il récupéra ses bagages, les clés de la voiture qu’il avait réservée et sortit de l’aérogare valise en main, sac en bandoulière. Dehors, il se campa sur le trottoir, scruta le ciel nuageux. Le regard rempli de joie, il inspira à pleins poumons sa première bouffée d’air du vieux continent depuis bien longtemps. « Bienvenue au pays, s’exprima-t-il à demi-voix. »
Un bus navette de l’aérogare le conduisit aux places des véhicules de location où il rechercha celui qui lui avait été attribué. Un peu désorienté, il prit enfin la route. Au Mexique il se laissait conduire !
Accès et sorties de l’aérogare avaient été modifiés depuis son départ pour Londres en 1984. Il compta sur la signalisation routière afin de suivre l’itinéraire jusqu’à Saint-Etienne.
Parvenu au quartier de La Terrasse, il se dirigea vers la route nationale N82. Il traversa une partie de la plaine du Forez via villes et villages : La Fouillouse, Andrézieux-Bouthéon, Bonson, Sury-le-Comtal et Montbrison.
Entre ces deux dernières localités, Giacomo revit en toile de fond les monts du Forez ainsi que Pierre-sur-Haute, son plus haut sommet. À mi-parcours de la voie rectiligne trônait à son voisinage la minuscule éminence volcanique de Saint-Romain-le-Puy. Piton surmonté d’une remarquable église prieuriale d’architecture romane. Le Dr Cortone se réjouit de revoir sa région natale. Roulant vers ses attaches, il arriva enfin au terminus : Montbrison.
Il stationna la voiture sur le parking devant l’immeuble où résidaient ses parents.
Giacomo descendit, chargea le sac sur une épaule, empoigna la valise, se présenta à la porte du hall. Il se retourna et regarda les façades défraichies d’un coup d’œil circulaire : « Tout était neuf lorsque papà, mamma et moi nous sommes venus habiter ici, chuchota-t-il. »
Il sonna, puis entra lorsque la serrure se déverrouilla. Un sourire s’esquissa sur ses lèvres en voyant le nom de ses parents sur l’étiquette de la boîte aux lettres, car il l’avait lui-même placé dessus.
Une odeur de renfermé mêlée d’humidité et de gazole régnait dans l’entrée. Il se rappela qu’elle provenait des caves mi-enterrées dans le sous-sol. L’anthropologue revint au présent dès qu’il identifia les pas lourds de son père dans l’escalier.
***
Mario, cheveux gris et dos vouté, se précipita vers son fils. Il l’étreignit contre son torse sans mot dire. Son fils bien aimé, les yeux fermés, l’enlaça avec force lui aussi.
