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Caroline vient d'accoucher et l'hôpital dans lequel elle se trouve prend feu... elle et sa fille y perdent la vie. Ayant des doutes sur le départ du feu, sa meilleure amie et journaliste Lisa va enquêter sans se douter qu'elle entame en plongeon en enfer...
Dévastée par l’annonce du décès de sa meilleure amie, Lisa tente d’élucider les circonstances mystérieuses de sa disparition. Des égouts de Paris aux enclos de l’élevage intensif de Beaumont, la jeune journaliste mène l’enquête avec entêtement... avant de basculer dans l’horreur.
Poussant la logique du spécisme jusqu’à l’écœurement,
Viande nous jette en pâture un monde glaçant qui ressemble au nôtre : même violence économique et industrielle, même acharnement de l’humanité à dominer la nature... mais la frontière est parfois mince entre prédateur et proie.
Découvrez ce thriller fantastique qui amène à se questionner sur les questions d'élevage intensif et d'industrialisation à grande échelle.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
- Véritable page-turner à l'intrigue palpitante, où l'horreur s'immisce lentement pour laisser place à une effroyable vérité ; soulevant le thème de l'élevage intensif, de notre rapport face à l'industrialisation à grande échelle. Un roman qui questionne et nous amène à réfléchir sur notre consommation , sur notre futur... Un thriller saisissant et captivant de bout en bout qui nous embarque dès les premiers mots dans une spirale machiavélique…Un voyage dont on ne sort pas totalement indemne. -
Dalidie, Babelio
- La cause animale est un sujet qui tient à coeur l'auteure, c'est donc en tout logique qu'elle s'est servi de ce thème pour vous proposer ce thriller. Au fil des pages, on sent qu'elle est très bien documentée, qu'elle sait de quoi elle parle. C'est indéniable. Noëlle Michel nous a donc concocté un thriller extrêmement bien réussi en nous parlant de nos habitudes, nos références. En mettant en avant les idées de profits qui font fi de tous les droits qu'ont les êtres vivants. Bien sûr, comme le titre l'indique, il y est fait mention de notre consommation industrielle de viande mais pas que… Ce thriller ne s'arrête pas à de simples spéculations, de simples constatations non, Noëlle Michel va bien plus loin, elle vous implique dans un récit fantastique qui vous touchera forcement au plus profond de vous. Toutefois, ce thriller n'est en rien un récit pour vous convaincre ou non de prendre parti pour la cause animale. Ça n'est pas non plus un article scientifique qui va vous exposer des faits. Non ! Il s'agit bel et bien d'un thriller dans lequel l'auteur a fait des choix scénaristiques, que j'ai trouvé excellents, et ce afin de développer son intrigue qui tend, je vous le rappelle, vers le fantastique. -
LesdeliredeLou, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEURE
D’origine dijonnaise,
Noëlle Michel est tombée sous le charme de Gand, où elle vit depuis des années. Sa passion du néerlandais et des mots l’a conduite à quitter sa profession d’ingénieure pour celle de traductrice littéraire et d’écrivaine. En questionnement incessant, elle aime explorer les thèmes qui la hantent à travers la fiction.
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Seitenzahl: 300
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Ceci est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé serait purement fortuite. Les sources des citations sont indiquées dans le texte. L’autrice s’est également inspirée des articles publiés suivants pour rédiger certains extraits :
“Avantages et inconvénients de l’engraissement en litière-courette”, Réussir Porcs, réf. 23439, 22 avril 2004.
“Bien-être et castration à l’affiche des JRP”, Réussir Porcs, réf. LOY7S2NW, 12 mars 2010.
Collectif, “Plaidoyer pour le véganisme”, Le Monde, 20 septembre 2016.
À Marina, bâtiment A (Conception)
« Et vous, qu’est-ce que vous avez fait quand vous avez su la vérité sur le fait de manger des animaux ? » Jonathan Safran Foer, Faut-il manger les animaux ?
« Tout ce qui se meut et qui a vie vous servira de nourriture ; je vous donne tout cela comme l’herbe verte. »
Genèse 9.3
— Espèce de charogne, de pourriture, laissez-moi sortir d’ici ! Vous êtes des barbares, des sauvages, des monstres !
— On se calme, la reine mère !
La blouse blanche à figure de marbre vient de faire son apparition. Ce ridicule surnom dont elle m’affuble toujours me donne la nausée. Elle a beau se montrer impassible, son amusement mêlé de dégoût perce dans le son de sa voix rauque. J’aperçois mon reflet dans les verres de ses lunettes carrées : une montagne de chair blême et flasque, presque impossible à bouger. Quand je me gratte quelque part, des répliques me parcourent l’épiderme, jusqu’au bout des ongles. Heureusement, je n’ai pas de miroir. Trop risqué. Un miroir, ça se brise en morceaux tranchants. Si j’en avais un pour me voir, moi aussi, je me donnerais envie de vomir. Je suppose.
— C’est l’heure de la piqûre d’hormones. On va tester un nouveau cocktail…
Son faciès bovin ne dissimule pas la moindre parcelle d’humanité. Il fut un temps où je m’acharnais à répondre. Je jurais, j’insultais, je balançais toutes les saloperies que je pouvais. Je hurlais à me rompre les cordes vocales : « J’ai un nom ! Je m’appelle Manel ! ». Maintenant, je suis trop vaseuse pour ça. J’économise mes mots. Je les ravale. Je les remâche. Ils me brûlent le gosier, me font gonfler le ventre à en éclater. Ils se dissimulent dans les replis de ma chair meurtrie, dans le tissu adipeux de mes entrailles relâchées, usées. Ils me bourrent de calmants, j’en suis sûre. Et puis j’ai du mal à articuler correctement depuis qu’ils m’ont arraché les dents. Pour m’empêcher de les mordre. Pendant des heures, des jours peut-être, je caresse de ma langue la chair boursouflée de mes gencives. Je passe mon temps assise ou étendue sur ma couche, dans mon espèce de cellule blanche dépourvue de fenêtre. À attendre les prochaines prises de sang en m’empiffrant de leur bouillie écœurante qui pue l’avoine fermentée. Mon embonpoint et mon immobilisme n’ont pas l’air de les déranger outre mesure. Ça ne doit pourtant pas être très bon pour les fœtus.
Quand j’étais gamine, les fourmilières me fascinaient. Quelle organisation, quelle société supérieure ! Tout est dans la terminologie. On nomme la pondeuse une reine, alors on l’imagine tout en haut de la hiérarchie. La belle vie ! Elle ne doit pas travailler, elle passe juste son temps à pondre, pendant que ses filles la soignent, la nourrissent, s’occupent de ses larves. Maintenant, je connais l’envers du décor. La « reine » est à la merci des ouvrières. Condamnée à l’immobilité par son énorme abdomen. Réduite à passer toute sa vie enfermée sous terre, à pondre, à pondre, à pondre. Sans répit ni repos. Elle fournit la fourmilière en bras, en chair à canon… en viande. Ce n’est pas une reine : c’est une esclave.
— Ils sont là ! Ils sont parmi nous ! Ah, pauvres idiots, vous ne les voyez pas !
La femme grimace un sourire las en enfouissant la pièce dans une poche de sa parka élimée, sans prendre la peine de me remercier. Je m’éloigne d’un pas vif en direction du quai. La SDF fait souvent la manche dans le métro, débitant ses propos paranoïaques aux Parisiens pressés, sans parvenir à les tirer de leur torpeur d’automates. La clameur de ses élucubrations me poursuit dans les couloirs sombres.
Je dévale l’escalator. Je n’ai pas envie d’écouter, pas envie de me laisser envahir par les angoisses d’autrui. Caroline vient d’accoucher. Je n’en reviens toujours pas : la nouvelle flotte dans l’air, irréelle. Alors ça y est, sans s’en rendre compte, à trente-cinq ans, les deux gamines espiègles que nous étions ont fini par devenir adultes ? Debout, adossée à la paroi du métro qui me berce, je contemple la photo du bébé sur mon smartphone. Petit miracle de la vie ! Je souris, m’en veux d’être sentimentale.
Quelques minutes plus tard, je pousse la porte de la chambre de la clinique.
— Félicitations !
J’embrasse mon amie, la serre un instant contre moi, les yeux brûlants : tant pis, je pleure un peu.
David sort d’une minuscule salle de bains, le bébé dans les bras.
— Et alors, c’est les grandes eaux ! Vous êtes bêtes toutes les deux, vous vous êtes vues ? C’est le moment de se réjouir, pas de pleurnicher !
Il arbore un sourire triomphant tandis que je le félicite à son tour.
— Voilà Prune ! Tu veux la prendre ? Allez, Prune, dis bonjour à Tata Lisa !
Je saisis le bébé avec précaution. Je veux tout savoir : comment s’est passé l’accouchement, ce que chacun a ressenti. Caroline et David se prêtent gentiment au jeu, y vont de leurs petites anecdotes.
— Et finalement, tu vas changer de régime alimentaire, ou pas ?
— Non, pourquoi ? J’ai bien fait ma grossesse sans viande ni poisson, il n’y a pas de raison, il faut juste manger équilibré ! rétorque Caroline.
— Tsss, vous deux et votre végétarisme ! soupire David en secouant la tête. Ça ne vous ferait pourtant pas de mal de boulotter un steak de temps en temps !
Je me tourne vers lui.
— Toi, le partisan de l’élevage industriel, on ne t’a rien demandé ! Tu ferais mieux de mettre tes recherches au profit du bien-être infantile plutôt que d’engraisser ces pauvres porcs innocents, espèce de traître apprenti sorcier !
Je lui tire la langue, puis éclate de rire.
— Je n’ai rien à voir avec l’industrie, je te signale, je ne dépends que de l’université ! Et puis, oser dire qu’« on » m’a rien demandé, tu pousses un peu… « On » était quand même bien contente d’utiliser un de mes spermatozoïdes, il me semble ! rétorque le jeune papa en souriant.
Il me pince la joue.
— Espèce de mante religieuse ! Ne va pas fourrer n’importe quelle idée dans la tête de Caroline maintenant ! D’ailleurs, tu ferais mieux de suivre son exemple ! Ça ne te donne pas envie de te trouver un homme et de fonder une famille ? Laisse tomber le kickboxing et l’escalade, et inscris-toi plutôt sur un site de rencontre !
Je le repousse, nous nous débattons gentiment. Caroline se lève, récupère le nourrisson.
— Stop ! Un bébé, ça suffit, je n’ai pas besoin de deux sales gosses en plus ! Sans blague ! Et puis, David, ne lui dis surtout pas d’arrêter l’escalade ! J’aurai bientôt besoin de ma partenaire de choc pour retrouver la ligne… À moins que tu me préfères en mode baleineau ?
Nous sommes interrompus par l’arrivée d’une infirmière. Je saisis l’occasion.
— Bon, je file ! Salut les « parents » !
Sur le chemin du retour, je fais un crochet par mon travail. Le journal est presque désert. Seul Francis est présent, un collègue solitaire au penchant pour l’alcool connu de tous. D’ailleurs, la rédac’ est un peu sa deuxième maison, et dans son bureau flotte invariablement un effluve de whisky, léger et pénétrant.
— Salut fauvette ! Tu bois quelque chose ?
— Non merci, Francis. Je passais juste récupérer un dossier pour ma « fameuse » enquête sur le braquage de la banque de sperme ! Je ne reste pas.
Le vieux loup empeste l’alcool au point que je dois respirer par la bouche en lui parlant, écœurée.
— C’est comme tu voudras ! Si tu as besoin d’un coup de main, n’hésite pas !
Il se replonge dans la rédaction de ses notes en caressant son crâne lisse et nu, comme si ce massage aidait ses idées à éclore. Je suis impressionnée par cette façon qu’il a de vaciller sans jamais s’écrouler, de continuer à écrire des papiers excellents, de dénicher des informations comme personne, malgré cette dépendance qui grignote silencieusement sa vie.
Je pénètre dans la pièce que je partage avec deux autres journalistes. Mes yeux s’attardent sur le poste de travail de Samir, rangé avec soin : pas une feuille ne dépasse. J’esquisse un petit sourire en songeant à mon collègue si ordonné, une qualité qui lui confère un certain charme, finalement. Je reviens à mon propre bureau et jette un coup d’œil au dossier : tout de même, quelle drôle d’affaire, me dis-je en fourrant les papiers dans ma sacoche. Qui pourrait bien vouloir voler des échantillons de sperme, et surtout, pour quoi faire ?
Dimanche, vingt-deux heures. Des images de catastrophes aux quatre coins du globe défilent en continu sur l’écran de télévision. Une sourde clameur qui me sert de musique de fond. Enfoncée dans mon vieux fauteuil aux coutures craquelées, je pianote machinalement sur ma tablette quand un nom me fait sursauter : la clinique Jeanne d’Arc, celle-là même où Caroline vient d’accoucher. Je saisis la télécommande, monte le son.
— … pompiers sont sur place. Pour une raison inconnue, l’alerte ne semble avoir été donnée que très tardivement. À l’instant où nous vous parlons, le feu n’est toujours pas maîtrisé.
Suivent des images d’incendie, puis le témoignage d’une infirmière rescapée. Mon cœur cogne dans ma cage thoracique, je me jette sur le téléphone, appelle mon amie : la sonnerie retentit dans un silence angoissant. Je sélectionne le numéro de David : là encore, une attente indéfinissable, puis le répondeur. Je laisse un message un peu chaotique, lui demande de me rappeler de toute urgence.
Je repose l’appareil, hésitante. Sur l’écran, la présentatrice au sourire carnassier est passée à autre chose. Je me ronge les ongles, les yeux rivés sur mon smartphone. Deux minutes s’écoulent, puis quatre. Je n’y tiens plus : j’enfile ma veste noire, attrape mon casque de moto, quitte mon petit appartement et plonge dans la nuit.
Une brise glacée me cingle le visage sous la visière entrouverte. Je tente de me concentrer sur la route, les mains crispées sur les poignées. J’aperçois enfin la clinique : quel spectacle étrange et déroutant que cet immense brasier. Je ne reconnais même plus le bâtiment dans lequel j’ai pénétré la veille. Une odeur forte et âcre me prend à la gorge. L’air est alourdi par les cendres. Les pompiers sont en action, des barrages de police empêchent tout accès. Une foule de badauds s’amasse derrière les bandes blanches, incrédule. Des ambulances se pressent dans toutes les directions, sirènes hurlantes. Je me faufile parmi les curieux. Près des barrières, quelques journalistes et caméramans tentent d’interpeller des policiers. Des flics patrouillent, plongés dans un mutisme absolu malgré les questions qui fusent de partout. Je sors ma carte de presse et la brandis comme un talisman, jouant des coudes pour atteindre la rangée de journalistes. Une jeune femme élancée aux longs cheveux blonds trépigne sur la pointe des pieds, la main levée :
— S’il vous plaît ! S’il vous plaît !
Je lui tapote l’épaule.
— Excusez-moi, ma meilleure amie est dans cette maternité ; savez-vous où sont les gens qui se trouvaient à l’intérieur ?
Elle prend un air peiné.
— Hélas… Ils ont déclaré, il y a quelques minutes, que le feu n’était pas encore maîtrisé et qu’il avait pris dans la salle des couveuses, sans doute une défaillance dans le système électrique, mais il est trop tôt pour le confirmer… De nombreux adultes ont échappé aux flammes, mais personne n’a pu accéder à la salle des couveuses à temps…
J’ai du mal à respirer. Je consulte pour la énième fois mon portable : toujours rien. Comment est-ce possible ?
Caroline et moi sommes des amies d’enfance. Elle est un peu la sœur que je n’ai jamais eue. Je vis seule depuis des années, ma vie sentimentale oscillant entre désastres amoureux et inexistence chronique. Il faut dire que j’ai beaucoup de mal à accorder ma confiance à un homme. Caroline est la seule personne qui ne me juge jamais. Mon père est mort depuis des lustres, mes rapports avec ma mère sont distendus depuis que j’ai quitté la maison contre son avis pour poursuivre mes études de journalisme. La solitude ne me pèse pas vraiment mais à l’idée de perdre Caroline, je me sens de nouveau orpheline. Et puis, pas maintenant, pas alors qu’elle vient de mettre un enfant au monde… Cette pensée est insupportable.
Je lutte pour ne pas me laisser entraîner dans une spirale de conjectures négatives. Je fais marche arrière, me détache de la foule qui enfle peu à peu. Je suis en train d’arpenter le bitume un peu plus loin lorsque je repère deux hommes de grande taille. Ils se tiennent à bonne distance du barrage policier, immobiles, et observent la scène. Je distingue assez nettement leurs visages aux traits figés comme des masques de poupée. Je continue de marcher, sans parvenir à mettre le doigt sur ce qui m’intrigue, presque soulagée d’avoir l’esprit détourné de la tragédie anxiogène qui se joue sous mes yeux. J’observe les lieux : hormis la foule massée devant le barrage, un nombre croissant de spectateurs a envahi la rue et épie l’incendie à distance. C’est en scrutant les figures nerveuses d’un couple de quinquagénaires que je comprends : les témoins sont émus par l’événement ; les uns sont stressés ou paniqués, certains pleurent leurs proches, victimes des flammes ; d’autres semblent simplement curieux et sans doute excités par un sentiment de voyeurisme morbide. Les visages des deux hommes un peu à l’écart ne trahissent pas la moindre émotion. Tandis que je les observe, l’un d’eux tourne la tête dans ma direction et nos regards se croisent. Mon estomac se contracte : les yeux de l’inconnu sont d’une vacuité vertigineuse. Une main s’abat sur mon épaule, je sursaute ; un jeune policier au visage grave m’explique que le cordon de sécurité doit être élargi et qu’il me faut évacuer les lieux. J’acquiesce. Quand je me retourne, les deux types ont disparu. Je fais quelques pas vers le lieu où ils se trouvaient, mais ils se sont volatilisés. Je scrute les alentours, quand mon regard se fige : à quelques mètres de là, sur le bitume, un morceau de papier chiffonné virevolte sous l’effet de la brise, au milieu d’un nuage de cendres. Je me précipite par acquit de conscience : la probabilité qu’il ait échappé aux étranges spectateurs est quasi nulle. Je me relève et le défroisse : je reconnais l’adresse de la clinique, griffonnée à la hâte ou d’une main maladroite. Elle est suivie de rangées de chiffres (des numéros de téléphone ?) ; rien d’autre. Bref, pas de quoi fouetter un chat : sans doute des gens venus rendre visite à de la famille éloignée… Je fourre la décevante pièce à conviction dans la poche de mon jean et retourne vers ma Suzuki Bandit.
Des cris dans le couloir. Caroline ouvre un œil dans la semi-pénombre de sa chambre d’hôpital. Une infirmière bondit dans la pièce :
— Il y a le feu, prenez votre bébé, il faut sortir, vite !
— Attendez ! Quoi ?… Ne me laissez pas !
La voix de la jeune femme se brise. Elle secoue la tête pour retrouver ses esprits : ces premières nuits entrecoupées de biberons ont achevé de l’épuiser, au terme de huit mois d’une grossesse exténuante. D’autres cris lui parviennent, puis une sirène se déclenche. Cette fois, Caroline est tout à fait réveillée. Vêtue de sa longue chemise de nuit blanche, elle se glisse hors de son lit et se précipite vers le berceau de plastique transparent. Réveillée en sursaut par le son déchirant de la sirène, Prune hurle de toute la force de ses minuscules poumons. Sans réfléchir, Caroline la prend dans ses bras et fonce vers le couloir, les pieds nus. Le sang lui bat dans les tempes. La maternité s’étale en longs couloirs tel un labyrinthe. Les tympans lacérés par le son perçant de l’alarme qui se mêle aux hurlements stridents du nouveau-né, la jeune femme se met à courir, la petite pressée contre sa poitrine. Arrivée devant une porte à double battant, elle a un mouvement de recul : les yeux écarquillés par la terreur, un patient en pyjama jaillit en poussant la porte, suivi d’un nuage de fumée épaisse. Caroline fait demi-tour et reprend sa course, le souffle haletant, les yeux et la gorge brûlants sous les vapeurs de fumée âcre. Soudain, deux infirmiers en uniforme blanc apparaissent. Ils se dirigent calmement vers la jeune femme. Elle se précipite vers eux, rassurée par leurs traits si sereins au cœur du chaos qui les entourent. L’un d’eux tend les bras vers elle : Caroline lui remet Prune, une boule dans la gorge. Tandis qu’elle fixe le petit visage déformé par les cris, le deuxième infirmier la saisit par le bras. Elle se met à courir avec eux en direction de la sortie. Soudain, les infirmiers bifurquent à droite ; celui qui tient Prune ouvre une porte de secours qui donne sur les escaliers. Un nuage de fumée grise étouffante leur balaye le visage. Caroline s’arrête un instant, désorientée ; en un instant, la fumée a tout envahi, dérobant les infirmiers et Prune à sa vue. La jeune femme relève sa chemise de nuit et plaque un morceau de tissu sur son nez et sa bouche pour ne pas suffoquer, puis se remet à avancer à tâtons, la gorge serrée par l’angoisse, une main tendue devant elle.
La nouvelle ne me prend pas de court ; d’une certaine façon, elle me soulage presque, tant l’angoisse de l’attente a été intolérable. Je plonge dans une hébétude incrédule. Je m’endors tous les soirs en serrant un vieux collier de corail rouge et blanc dans mes mains, cadeau d’enfance de Caroline. Dérisoire, sans aucune valeur marchande ; juste pour cette impression de recréer un vague lien physique avec mon amie. Je démarre ainsi une sorte de culte de tous les objets qui me rattachent à elle : je les rassemble dans une grande boîte en carton que je cache au fond d’une armoire. Je les ressors de temps à autre, les inventorie, les manipule, la poitrine serrée.
J’assiste aux funérailles de Caroline et de Prune dans un état de grande confusion ; rien ne me paraît réel, les larmes de David sont jouées, tout comme celles de la famille. Mes yeux restent secs. Le pire, c’est le retour au monde, cette chape de plomb après les trêves : lorsque je m’investis dans une conversation, un livre, le sommeil ; il y a toujours cet instant maudit où la réalité s’abat sur moi, cruelle et sèche : ah oui, c’est vrai, j’avais oublié. Et puis, il y a tous ces moments où je voudrais lui raconter quelque chose. N’importe quoi, une anecdote de ma journée, une pensée intime ou amusante, une ébauche de projet. Tout ce qu’on partageait, avant. Son absence me mord la chair. C’est comme si l’on m’avait amputée d’une partie de moi. Caroline devient mon membre fantôme. Elle est avec moi à chaque instant, elle me brûle par son absence. Je la sens bouger en moi, le manque me démange, me dévore. Je ne peux me résoudre à reprendre l’escalade sans elle : ce sport qui m’a pourtant si souvent permis de me défouler, de me dépasser… Y penser devient une torture. C’est Caroline qui m’y a initiée. C’est avec elle que j’ai appris à maîtriser ma peur handicapante du vide. Un soir, je me jette dans l’alcool ; le retour à la lucidité est si brutal que j’en conçois des idées noires. Je décide de ne plus recommencer.
Ma relation avec Caroline était fusionnelle. Nous nous voyions toutes les semaines, communiquions tous les jours par téléphone ou sur la toile. Chacune était nécessaire à l’équilibre de l’autre. Cette amitié prenait-elle trop de place dans ma vie ? Peut-être. Notre lien était si naturel que je ne me suis jamais posé la question avant le drame. Même si ma précieuse amie entravait parfois – involontairement – mes relations amoureuses parce que les candidats sérieux devaient recevoir son aval implicite : Caroline m’était essentielle, tout simplement. David a su s’y prendre, lui. Je suis parfois révulsée par son pragmatisme qui confine au cynisme ; il est du genre à se vanter d’effectuer des manipulations génétiques destinées à augmenter les profits des porcheries industrielles. Mais sa gentillesse, son humour me touchent. Quant à mes propres amours… Les hommes ne sont pas fiables, ils abandonnent. C’est en tout cas ce qu’a fait le premier homme de ma vie, quoique malgré lui. Fatiguée d’enchaîner les échecs, de ne jamais tomber sur le bon, je me suis forgé une carapace depuis un certain temps déjà. Mon job passionnant, mon amitié avec Caroline… Tout cela me suffisait. Jusqu’à ce que le destin redistribue les cartes.
— Bonjour la fauvette, j’ai apporté les croissants !
Je lève les yeux de mon écran : Samir est debout, sourire timide, sachet encore chaud à la main. Je me force à grimacer un sourire ; le cœur n’y est pas, mais je suis touchée.
— Merci Samir, c’est gentil.
Il dépose le sac sur son bureau.
— Alors, tu bosses sur quoi, aujourd’hui ? Je peux t’aider avec quelque chose ?
Je ne le connais pas très bien. Il a intégré la rédaction quelques mois plus tôt. Au début, je l’ai soupçonné de tâter le terrain : il est trentenaire et apparemment célibataire, comme moi. Impossible d’en être certaine : il est plutôt introverti et discret. Élancé, les cheveux noirs très courts et drus, un sourire Colgate® plutôt ravageur… Mais peu importe, de toute façon : j’ai une propension naturelle à rejeter toute idée de relation avec un collègue, sans doute histoire de nous préserver, moi et mon job que j’aime tant. Et puis, c’est plus fort que moi, je ne peux pas m’empêcher de me méfier… Samir n’échappe pas à la règle : sous ses airs polis et attentifs, n’est-il pas du genre manipulateur, à faire croire n’importe quoi à des conquêtes qu’il multiplie sans vergogne ? Il est subtil, il a dû flairer mes barrières ; je doute même qu’il ait réellement tenté une manœuvre d’approche. Il garde en toutes circonstances une distance respectueuse : jamais de questions indiscrètes. Il n’insiste pas non plus lorsque j’élude. De nombreux collègues m’évitent depuis le drame : je dois leur faire peur, ils ne savent pas quoi me dire ni comment me réconforter (ce que je ne leur demande nullement, du reste) ; ou peut-être pensent-ils que le malheur est contagieux. Samir ne fait pas partie de ceux-là.
— Non, je n’ai pas besoin d’aide, merci quand même.
Dès que je baisse la tête, une chape de plomb s’abat sur mes épaules. J’ai du mal à me concentrer. Des vacances, voilà ce qu’il me faudrait ! Sur une île déserte, loin de tout. Mieux encore, sur une autre planète où je pourrais tout oublier. Je me replonge dans mes recherches, régulièrement interrompue par le va-et-vient des journalistes qui traversent la rédac. Au cours des dernières années, pas moins de quatre banques de sperme ou laboratoires universitaires ont été victimes de vols. Ce ne sont pas deux ou trois échantillons qui ont été subtilisés en passant, mais plusieurs dizaines de tubes ! L’ami Google ne me permet pas d’apprendre grand-chose, hormis quelques légendes urbaines toutes plus cocasses les unes que les autres. Bref, je n’ai que de minces comptes rendus de police, et je piétine.
— Et puis tiens, si, j’aurais peut-être besoin de toi, Samir !
Il relève la tête.
— À ton avis, pour quelle raison braquerait-on une banque de sperme ?
André, qui partage le même bureau mais a la subtilité d’un bison fulminant lâché dans une couveuse à poussins, pouffe derrière son écran tandis que Samir gonfle les joues (n’ont-elles pas rosi, ces joues ?) en soupirant. Son air déçu semble dire : « Zut, moi j’étais tout content de t’aider, mais là tu me poses une colle ! »
Il fixe le plafond quelques instants.
— T’en as d’autres, des questions comme ça ? Voyons… Une nana pas très nette qui veut se faire inséminer ? Elle a décidé qu’il lui fallait le sperme d’Einstein et rien d’autre, un truc dans le genre.
— Oui, dans un cas isolé, ce serait plausible. Mais quand quelqu’un s’introduit de manière quasi professionnelle dans un labo et s’en échappe avec plusieurs dizaines de tubes ? Le tout sans laisser aucune trace ni empreinte…
— Une secte adoratrice de sperme ?
J’éclate de rire en même temps que Samir.
— Ouais, je vois le truc ! Une bande de tarés en robes blanches qui psalmodient des refrains religieux en sanctifiant le sperme du Christ ! Prenez et buvez-en tous, car ceci est mon sperme livré pour vous ! s’esclaffe André.
— Attends une minute, poursuit Samir. Je crois avoir lu quelque part que, dans certaines sociétés africaines, on encourage les veuves à coucher avec un marabout pour leur salut spirituel, quelque chose comme ça. Imagine des gens qui pensent pouvoir être sauvés – de quoi, je n’en sais rien, d’une maladie peut-être ? – par un sperme spécial ?
Je plisse les yeux.
— Intéressant… Autrement dit, si je parvenais à découvrir le point commun de ces semences… C’est-à-dire de leurs généreux donateurs… Ce qui les rend particuliers aux yeux des voleurs…
Samir affiche un sourire lumineux. Je me replonge dans les dossiers de police, sans parvenir à trouver la moindre indication quant aux caractéristiques des tubes. Possible que l’enquête ne s’y soit même pas attardée. Je décide de prendre rendez-vous avec la banque de sperme qui a connu le dernier cambriolage.
« Découverte d’une nouvelle planète habitée.
Ce sera peut-être la destination de vacances favorite de vos enfants. Une nouvelle exoplanète, grouillante de vie, à seulement quatre années-lumière et des poussières, cela laisse rêveur. C’est pourtant bien réel : repérée il y a peu dans les environs d’une étoile relativement proche, cette planète, dont la masse fait à peu près 1,3 fois celle de la nôtre, s’avère riche de promesses.
De précieuses matières premières, mais aussi des organismes vivants très diversifiés ont été identifiés. Des ressources bienvenues pour faire face à la crise écologique et alimentaire que nous affrontons actuellement. Le gouvernement, très réactif, vient d’accorder les budgets nécessaires à l’affrètement d’un vaisseau de repérage qui partira dans quelques semaines. Son but : évaluer les opportunités sur place et rapporter des échantillons. Il ne nous reste plus qu’à attendre et espérer que cette nouvelle exoplanète tiendra ses promesses. »
Source : Article de presse
Extrait de la thèse de Meraoui Chanoudin : Élevage industriel : enjeux alimentaires, éthiques et sociétaux
Le raclement guttural familier de la cafetière envahit la petite cuisine, tandis qu’une enivrante odeur de café me chatouille les narines. Je ferme les yeux quelques instants, hume les chauds effluves. Adossée aux placards muraux, je souffle sur la tasse bouillante remplie du précieux liquide destiné à me rebooster les neurones. La journée a été longue. Les bureaux sont quasi déserts. J’aime ce silence qui tranche avec l’agitation diurne. Je ne peux pas me résoudre à rentrer chez moi dans l’obscurité grandissante. Pas envie de me retrouver seule face à moi-même, avec mes souvenirs, mes démons, et toute cette tristesse stérile. Je sirote ma boisson à petites gorgées lorsque la porte s’ouvre en grand. Je sursaute. Francis a lui aussi un bref mouvement de recul en me voyant, quoiqu’il n’ait pas l’air très frais avec ses pupilles dilatées, son crâne luisant et son air de débarquer de la lune. Il se reprend aussitôt, le dos bien droit, les gestes assurés – la force et la classe dans la déchéance.
— Tiens, mais c’est notre enquêtrice de choc… Qu’est-ce que tu fous encore là, t’as vu l’heure ? Tu ferais mieux de t’aérer ! Appelle un prétendant et fais-toi dorloter un peu… Je suis sûr que ça te ferait le plus grand bien !
J’esquisse un sourire gêné.
— T’es bête ! Je n’ai pas la tête à ça pour l’instant.
— Encore trop tôt pour affronter le monde, hein ? Pas envie de devoir jouer la comédie…
— Quelque chose comme ça, dis-je, les yeux rivés au sol en soufflant sur ma tasse.
Suit un passage d’ange embarrassé. Francis reste immobile, les bras ballants. Je me force à rompre le silence.
— Tu voulais un café ?
Sans attendre la réponse, je me mets à fouiner dans le placard mural en quête d’une tasse. Francis se laisse choir sur une chaise avec l’air exagérément dégagé du « type mal à l’aise qui ne veut pas que ça se voie ». Je fais de mon mieux pour jouer le rôle de « la fille qui n’a rien remarqué ». J’imagine qu’il se sent coupable d’être surpris en état d’ébriété ; je ne comprendrai que plus tard mon erreur.
— En fait, j’aimerais bien qu’on discute, toi et moi. Je pose son café devant lui, puis m’assois de l’autre côté de la petite table en formica. Le silence est si épais que je prends mes précautions pour siroter le liquide parfumé en évitant les bruits d’aspirations peu ragoûtants. « Et ça fait des grands slurps », comme dirait Brel. Francis fixe sa tasse avec intensité, hypnotisé par les volutes de vapeur chaude et épicée qui s’en échappent.
— De quoi voulais-tu parler ?
Il sursaute comme si je l’avais tiré de ses pensées et me regarde droit dans les yeux. Derrière ses pupilles dilatées, il semble en proie à un stress important. Il se remet à fixer sa tasse et prend la parole.
— C’est au sujet de l’amie que tu as perdue il y a quelque temps. C’est terrible, ce qui s’est passé.
Je détourne la tête. Pitié ! Je n’ai aucune envie de parler de Caroline, encore moins avec un pauvre type aviné !
— Non attends, ce n’est pas ce que tu crois.
Il pose sa main sur mon poignet. C’est un contact plutôt inhabituel et intrusif.
— C’est juste que… Es-tu bien sûre que ton amie est morte dans cet incendie ?
Je dégage mon poignet, me rejette contre le dossier du siège.
— Ce n’est pas la première fois qu’une maternité crame en France. Il y en a eu plusieurs, ces dernières années.
— Jamais entendu parler de ça.
— Oui, ce genre de sujet pourtant à sensations – imagine tous ces jeunes parents éplorés, l’identification des spectateurs qui fonctionne à fond, il y aurait de quoi faire le buzz – profite d’une couverture médiatique étonnamment économe. Et, je ne sais pas… Il y a peut-être de quoi se poser des questions.
— Quel genre de questions ? dis-je, l’œil mauvais.
Sa démonstration alambiquée commence à me courir sur le haricot. Il faut être sacrément gonflé pour évoquer une chose pareille auprès d’une personne endeuillée. Malgré toute son expertise, il ne m’apparaît plus que comme une parodie de journaliste, bonne pour les séries télé grand public : un pauvre type alcoolique, à côté de ses pompes, qui cherche un peu d’attention par d’odieux moyens. Pathétique.
— Des questions du genre : qu’est-ce qu’on nous cache ? Pourquoi la police est-elle si parcimonieuse avec les informations, au sujet de cet incendie comme des précédents ? Pourquoi ces affaires sont-elles toutes classées sans suite, sans coupables ni responsables ? Et pourquoi un journaliste qui tente de mettre en évidence un lien entre elles reçoit-il des menaces de mort ?
— Des menaces de mort ? Tu plaisantes ? De quoi tu parles ?
— Je ne peux pas vraiment t’en dire plus à ce stade. En vérité, je ne sais pas grand-chose… Juste assez pour flairer qu’on nous cache des trucs – des trucs laids et sérieux.
Ma tête pèse soudain trois tonnes. Je me masse les tempes.
— Francis, désolée, mais j’ai du mal à te suivre. Tu veux m’en parler ou pas ? Si c’est pour me balancer une bombe dans la figure et te retrancher ensuite derrière des « j’ai rien à dire », franchement, tu aurais pu t’abstenir. L’empathie, tu connais ?
— Excuse-moi, Lisa, je me rends compte que tout cela est un peu confus et tiré par les cheveux… D’après les ragots de couloir, tu es allée sur place ce soir-là, tu as vu la clinique flamber de tes propres yeux. N’as-tu rien remarqué d’étrange ou de particulier ?
— Attends une minute… Oui bien sûr, maintenant que tu le dis ! Ça me revient ! J’ai vu un bâtiment en feu, des hordes de pompiers affairés, des gens qui hurlaient dans tous les coins parce que leurs proches étaient en train de CARBONISER dans une prison de flammes !
Je regrette tout de suite mon emportement, mais le discours de Francis m’est insupportable. Je n’ai bien sûr pas oublié la présence des deux spectateurs étranges mais, pour l’instant, j’ai juste envie de m’enfuir, de me cacher sous mes draps dans le noir, de ruminer jusqu’à m’endormir d’épuisement et de ne plus penser, enfin.
Francis se frotte les mains d’un air contrit, hésitant.
— Bon, je vois que tu n’es pas réceptive, c’était prévisible. Désolé si je t’ai soûlée avec mes histoires, oublie ce que je t’ai dit. Ce n’est sans doute pas très important.
— C’est toi qui es complètement soûl, mon pauvre.
Je me lève d’un coup, envoyant presque valser ma chaise, et me précipite dans le couloir. Je rejoins mon bureau désert et m’y enferme. Là, enfin seule, je m’écroule sur mon siège, les poings serrés. Qu’il me fiche la paix, ce pauvre type. Qu’il me fiche la paix…
« Pour moi, le végétarisme, ou pire encore, le véganisme, c’est d’abord un truc de bobos… Ce n’est pas sérieux. Ils s’opposent à tout avec leurs grands principes… La viande, non seulement c’est bon, mais on en a aussi besoin pour vivre, c’est comme ça. Nos ancêtres en mangeaient dans les cavernes, c’est naturel et sain, c’est dans nos gènes. Est-ce qu’on demande au lion d’épargner la gazelle ? Je trouve ça un peu naïf, un peu fleur bleue de proclamer que c’est mal de tuer des bêtes pour s’en nourrir. On les élève pour ça ! Sans nous, elles n’auraient même pas vécu. Et leurs histoires sur l’environnement, l’exploitation des animaux, la colonisation moderne… C’est bien beau, mais on ne va quand même pas se laisser mourir de faim ! On n’a pas le choix de toute façon, avec l’augmentation de la population mondiale, on doit industrialiser au maximum la production alimentaire, sinon on ne pourra jamais nourrir tout le monde ! Je fais confiance à la technologie qui nous permettra de surmonter les problèmes de pollution. Je ne dis pas qu’il ne faut pas s’occuper davantage du bien-être animal : il faut sanctionner les abus, c’est certain.
Moi, ces gens-là, je ne les empêche pas de manger du quinoa au tofu, c’est leur problème. Mais qu’ils ne viennent pas me dire à moi ce que je dois manger. »
Source : Témoignage d’un consommateur de viande
Extrait de la thèse de Meraoui Chanoudin : Élevage industriel : enjeux alimentaires, éthiques et sociétaux
