Vicissitudes - Florent Salem - E-Book

Vicissitudes E-Book

Florent Salem

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Beschreibung

Vicissitude : Instabilité, disposition de toutes choses à changer rapidement de mal en bien... et vice-versa ! Une fillette affublée d'une langue de serpent qui l'oblige à toujours énoncer la vérité. Un jeune homme difforme, soudain métamorphosé en éphèbe par un mal ancestral. Une famille en voie de décomposition, coincée dans l'oeil d'un cyclone. Un homme hanté par des apparitions funestes issues de son enfance. Une jeune femme enfermée dans le piège d'un pervers narcissique. Un peuple aux visages dissimulés sous d'étranges masques de bois scarifié. Un couple âgé dont la relation et les sentiments se heurtent aux contraintes de la dépendance... Dans ce recueil de sept récits illustrés par Vanille Hurel, Florent Salem s'empare des structures du conte traditionnel pour explorer sous un angle moderne l'étrange clair-obscur dans lequel baignent les moments de vie où tout bascule.

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Seitenzahl: 326

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Contes et récits

Prunier d’automne

1

À l’ouest des menteries

2

Venteux carcan

L’en-dedans au dehors

L’Infâme

De la fin, l’entame

Gravures d’âme

Je est une autre

1 Originellement publié en 2013 dans la revue « Cactus Calamité n°13 » de l‘EISPI

2 Originellement publié en 2014 dans l‘anthologie « Étranges Voyages » aux éditions Sombres Rets

Note de l‘auteur :

En dépit du fait que les histoires réunies dans ce recueil soient désignées sous le terme de contes, ces dernières ne sont pas destinées à un public d‘enfants et pourraient contrevenir à la sensibilité éducative de leurs parents. Que ceux-ci se le tiennent pour dit : mort, violence et sexualité sont parfois au menu. Cette précision faite, nous réfutons toute responsabilité au cas où ces textes tomberaient par mégarde entre les mains de lecteurs ou lectrices susceptibles d‘être heurtés en raison de leur âge.

Prunier d’automne

L'automne, c'était avant tout une odeur de putréfaction au

fond du jardin, un parfum alcoolisé dû à la macération à même

le sol des fruits du vieux prunier. Que faisaient-ils à terre, ces

délicieux fœtus végétaux normalement pendus à leurs branches?

La tradition voulait qu'on les laisse tomber, soit par

désintérêt, soit qu'on les avait bêtement oubliés. Chaque

automne, le sol humide aspirait les prunes pour en faire une

distillerie à ciel ouvert, à laquelle venaient se saouler guêpes et

abeilles taquines. Les pieds s'enfonçaient dans la pulpe molle

mêlée à la boue, tandis que les mouches envahissaient l'antique

balançoire voisine. Dressé au milieu de cet enfer marécageux,

l’arbre trônait et offrait à l’audacieux de lourds paniers dont nul

ne savait plus que faire.

Cette année, le vieux prunier bascule ; peut-être devrons-nous

le décapiter une fois l'hiver venu. Planté au fond du jardin par

un aïeul insouciant, il croule au crépuscule de sa vie sous le poids

de sa générosité fruitière, les branches brisées d’avoir trop donné,

à moitié enseveli sous le lierre. Ce soir je scie les membres, cueille

la dernière récolte avant la nuit morne; et toujours revient cette

pensée lancinante que c’est sans doute le dernier automne

À l’ouest des menteries

Le voyage d’Etna

Dans un pays au-delà des montagnes, loin de l‘autre côté des eaux sombres de l‘océan, existait jadis un village oublié de tous. Les habitants eux-mêmes avaient perdu le souvenir du véritable nom de cet endroit triste et froid. Seul le vent rendait encore visite à ce bourg désolé, charriant dans son sillage un parfum d‘été que nul ne voyait jamais arriver.

Parmi les gens qui résidaient là, tous menteurs et voleurs, vivait Etna, une fillette affublée d‘un curieux don qui lui causait bien des tracas. Alors que les enfants de son âge parlaient à tort et à travers, accumulaient mensonges et idées fausses, elle se trouvait dotée depuis la naissance d‘une étrange langue de serpent. Chaque fois que, comme les autres, elle tentait de mentir, sa langue fourchait et la forçait à toujours dire la vérité dissimulée. Mieux valait pour elle se taire que courir le risque de déplaire.

Quelle était l‘origine de ce don surnaturel, qui avait toute l‘apparence d‘une malédiction ? Tout le monde l‘ignorait, et peu désiraient l‘expliquer. Du haut de leurs mensonges, tous détestaient Etna, y compris ses parents, car sans le vouloir elle mettait en lumière des choses qu‘ils préféraient escamoter dans l‘ombre. Très vite, elle fut rejetée à l‘écart. Chaque matin, elle regardait sa langue fourchue dans le miroir, emplie de tristesse et de désespoir devant la source de son malheur. C‘est ainsi que, jour après jour, elle grandit, dans l‘opprobre et la mélancolie.

Un après-midi où elle marchait seule sur les remparts comme à son habitude, elle surprit une conversation entre deux gardes qu‘elle ne connaissait pas. Curieuse, elle se cacha derrière un tonneau et écouta avec attention le discours qu‘ils tenaient à voix basse.

— C‘est comme je te le dis ! déclamait le premier. Il y aurait, à l‘ouest d‘ici, un champ entier de puits à souhait aussi vieux que le monde. Celui ou celle qui aura le courage d‘y aller verra tous ses vœux exaucés !

— Encore une histoire à dormir debout si tu veux mon avis, répondit le second. Si un tel lieu existait, tous ceux de la ville s‘y seraient déjà rués. Non, décidément je ne te crois pas. C‘est trop beau pour être vrai.

— Eh ! Pourquoi pas ? Il suffirait de franchir la porte ouest, de suivre la route un jour durant et de bifurquer à droite une fois atteint le grand pommier. Personne n‘a pris ce sentier depuis des siècles, ce ne serait pas étonnant qu‘on ait oublié l‘endroit où il mène.

— C‘est cette étrangère d‘hier, à la taverne, qui t‘a raconté ça ? Celle dont la voix avait un horrible accent de vérité, presque le même que celui de la petite Etna dont les gens parlent ?

Le premier garde approuva, le second rit avec effronterie.

— Les parleurs véridiques, il y a meilleur temps de ne jamais les écouter : ça n‘attire que des ennuis. Oublie cette histoire de puits. Crois-moi, ça vaudra mieux pour toi.

Une fois que les sentinelles se furent éloignées, Etna se mit à réfléchir, le regard tourné vers l‘ouest. Si la femme de la taverne évoquée disait toujours la vérité comme elle, il n‘y avait aucun doute possible. Certainement, les puits à souhait pourraient la libérer de sa langue de serpent ! Elle se sentait si malheureuse qu‘elle était prête à tout pour se débarrasser de ce fardeau. Persuadée de tenir la solution à ses problèmes, l‘enfant se précipita chez elle et, à l‘insu de ses parents, prépara un baluchon plein de provisions pour partir le lendemain matin en toute discrétion. C‘est l‘esprit enivré de rêves d‘évasion qu‘elle s‘endormit à poings fermés le soir venu.

Le chant du coq n‘avait pas encore retenti dans la ville qu‘Etna était déjà sur pieds. Avec d‘infinies précautions, elle prit ses affaires, puis descendit l‘escalier à pas de loup pour ne réveiller ni son père ni sa mère. Au moment de franchir le seuil de la maison, elle faillit hésiter, toutefois l‘air frais du dehors acheva de stimuler sa volonté.

Il était tôt, il n‘y avait personne dans les rues. Les gardes, occupés à jouer aux cartes dans leur guérite, ne prêtèrent aucune attention à sa petite silhouette rasant les murs. Discrète comme une souris, Etna parvint sans encombre devant la porte ouest, la plus terrifiante des quatre portes de la cité au nom oublié. Celle que personne ne franchissait jamais. D‘innombrables visages démoniaques sculptés dans la pierre fixaient le voyageur de leur regard terrible, montraient leurs dents et leurs griffes acérées pour dissuader quiconque d‘emprunter cette voie. Confrontée à cette vision qui en avait fait reculer plus d‘un, Etna se retint de fuir. Elle prit son courage à deux mains, tira la langue aux faces incrustées sur les parois en guise de défi et courut pour rejoindre le monde extérieur.

*

Une journée entière, l‘enfant marcha sur la route sans croiser âme qui vive. Éblouie par les couleurs et les odeurs de toutes ces choses qu‘elle découvrait pour la première fois, Etna débordait de joie. Les yeux grands ouverts, elle s‘efforçait de graver chacune de ces nouveautés dans sa mémoire. De la douceur de se rouler dans l‘herbe à la douleur de saisir des orties entre ses doigts, du chant des oiseaux au rugissement de la rivière voisine, tout était pour elle sujet à enchantement.

Le soir venu, alors que ses pieds criaient grâce d‘avoir tant marché, elle aperçut sous les feux du soleil couchant le grand pommier. Chargé de fruits énormes de la taille d‘un crâne d‘homme, l‘arbre gigantesque se dressait fièrement là où la route formait une fourche. Une dizaine de rapaces au plumage bleuté nichait dans les branchages, leurs yeux jaunes malsains dirigés vers l‘immensité des cieux. Un sifflement étrange s‘échappait du cœur invisible des frondaisons, sans doute à cause du vent.

Etna s‘installa au pied de l‘arbre pour camper, car il faisait désormais trop sombre pour continuer de marcher sans se perdre. Les pommes, trop hautes pour être atteintes, la faisaient saliver, sous le regard narquois des oiseaux de proie. Frissonnante de froid sous sa couverture, elle s‘endormit auprès du faible feu qu‘elle était parvenue à allumer tant bien que mal. D‘affreuses histoires d‘enfants égarés dans les ténèbres nocturnes, livrés aux mauvais génies de la nuit, hantèrent ses rêves.

Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu‘au réveil la petite fille découvrit un gigantesque serpent à plumes lové autour de sa taille en train de l‘observer ! La bête colossale bâilla, révélant des crocs immenses et une gueule à la profondeur abyssale.

— Tu pleures quand tu dors, susurra la créature emplumée, cela a troublé mon sommeil. Quelle est la cause de ce dérangement ? Dis-moi la vérité, petite, ou je t‘avalerai comme le repas trop maigre que tu es.

— Je cherche le champ des puits à souhait, pour être libérée de la langue de serpent dont le sort m‘a affublée…

— Ah ! Quelle folie ! Seule une menteuse inventerait une fable pareille ! Tu mérites d‘être mangée, ça oui.

— Même si je le voulais, je ne pourrais pas mentir : regarde, en voici la preuve ! répondit Etna en tirant la langue qui la distinguait des autres enfants.

À cette vue, le reptile resta bouche bée. Il ouvrit des yeux larges comme des soucoupes, puis desserra l‘étreinte de ses anneaux autour du corps de la fillette.

— Il y a bien longtemps que moi, Quetzalcóatl n‘ai pas rencontré pareille chose chez un gamin du pays. Permets-moi te donner un avis, de langue fourchue à langue fourchue : ce dont tu cherches à te débarrasser sera peut-être ta plus grande force dans cette quête, car la vérité affranchit de bien des tourments ceux qui errent dans leurs questionnements. Je vais te laisser partir, mais avant je veux que tu me dises ton nom.

— Etna. Je m‘appelle Etna.

Le serpent à plumes libéra alors la voyageuse et remonta dans les branchages avec un bruissement de plumes contre les feuilles. Aussitôt, Etna se dépêcha de faire son baluchon et de fuir sans attendre.

— Une pomme pour la route ? demanda Quetzalcóatl en revenant vers le sol, un des énormes fruits de l‘arbre dans sa gueule. Mais l‘enfant était déjà loin. Dépitée, la créature goba l‘appétissant présent et soupira. Pourquoi diable les gens ne veulent-ils jamais de mes pommes ?

*

Le sentier poussiéreux sur lequel marchait la fillette sillonnait à travers les collines comme s‘il ne devait jamais se terminer. Des corbeaux voletaient lourdement dans le ciel, aussi sombres que le charbon, telles des tâches obscures sur un fond bleu. Le soleil cognait de plus en plus fort, malheureusement il n‘y avait aucun arbre pour offrir une ombre secourable. Il y en avait eu jadis, mais tout ce qu‘il en subsistait, c‘était de vieilles souches décapitées au pied desquelles on pouvait distinguer d‘énormes terriers.

À force de croiser ces antres béants, Etna fut piquée dans sa curiosité. À pas de loup, elle se risqua à s‘en approcher. Une fois au-dessus, en prêtant l‘oreille elle surprit des bruits de mastication et de mâchouillage, accompagnés de profonds rots de satisfaction. Une voix rauque chantait un terrible refrain :

— De la chair, oui ! De la chair fraîche à gogo ; on est content, ouais !

Effrayée, la fillette fit volte-face pour rejoindre le sentier, mais elle se trouva soudain nez à nez avec un macchabée. Le cadavre, bien vivant malgré ses chairs décomposées, l‘agrippa par les cheveux, la contraignit à contempler son visage hideux. Il empestait la viande avariée, suintait la mort de tous côtés ; entre ses chicots jaunis se trouvait un peu de viande pourrie. Devant une telle monstruosité, Etna cria, et il y avait de quoi !

Attirés par ce cri, surgirent à leur tour hors de leurs terriers plusieurs dizaines de zombies à l‘aspect encore plus décrépit. Massés autour d‘Etna, ils la pressaient de toutes parts, l‘effleuraient de leurs mains répugnantes et inquisitrices auxquelles il manquait des doigts. La foule inhumaine vociférait, grognait, animée par une forme d‘attente malsaine.

Celui qui tenait l‘enfant força l‘attroupement à se taire d‘un geste. Il se pencha près du visage d‘Etna, une lueur démoniaque au fond de ses orbites vides. La bouche sans lèvres s‘agita, le trépassé parla.

— Toi qui viens de la ville, je t‘en supplie, dis-moi si les vivants pensent toujours à leurs défunts. La mort nous a-telle fait sombrer dans l‘oubli ? Réponds, ou nous te mangerons.

À ces paroles, Etna retint son souffle, ne sachant quelle conduite tenir. Si sa langue la trahissait, elle allait se transformer en déjeuner... À cet instant précis, les mots de Quetzalcóatl lui revinrent en mémoire. Avec soin, elle essaya de répéter ce qu‘avait prononcé le zombie pour en déterminer la part de vérité. Au dernier instant, sa langue fourcha.

— Les vivants ne se soucient plus de leurs morts, à l‘exception de quelques-uns.

À ces mots, la foule de zombies se mit à rire. Certains se tenaient les os pour ne pas se répandre par terre en mille morceaux.

— Tu vois, amigo, lancèrent-ils à celui qui avait posé la question, on te l‘avait bien dit : tu avais tort. Laisse-la s‘en aller ; pour sa franchise, elle l‘a bien mérité.

Dépité, le mort-vivant lâcha prise et courut à son terrier pour dissimuler ses larmes naissantes aux autres. Ceux-ci regardèrent la fillette, lui sourirent comme ils le pouvaient et s‘écartèrent en s‘inclinant pour libérer un passage. Sans être très sûre de ce qui venait d‘arriver, Etna s‘enfuit le long de la route désolée.

*

Après une journée et une nuit sans incident, Etna reprit sa marche au petit matin. Le sentier devenait à chaque pas plus facile, plus aisé à arpenter. Au fur et à mesure de son trajet, les collines rapetissaient, tandis qu‘une odeur de mer envahissait l‘air. Bientôt, la voyageuse entendit le son des vagues se brisant sur les rochers, un son d‘abord faible qui allait grossissant.

C‘est au détour d‘un virage qu‘elle aperçut pour la première fois de sa vie l‘océan et son écume grondante. L‘horizon avait perdu ses limites, le ciel et les flots se confondaient au loin pour ne faire qu‘un. Fascinée, Etna courut en riant rejoindre la plage où s‘achevait la route. Ses petits pieds laissaient une trace dans le sable, une trace bien vite effacée par le vent.

Arrêtée à la lisière de l‘onde, Etna tourna sur elle-même dans l‘espoir d‘obtenir un indice sur la direction à emprunter. À droite et à gauche, le littoral se perdait dans une brume de chaleur opaque. En face, l‘océan agité n‘avait rien à proposer, hormis d‘énormes rochers semblables à des langues de terre s‘avançant dans l‘eau, sur lesquels jacassaient des nuées de mouettes rieuses. La fillette observa les oiseaux de longues minutes, incapable de prendre une décision.

— Ma route va-t-elle s‘arrêter là ? murmura-t-elle avec tristesse.

Soudain, un mouvement à la base des pierres attira son attention. Les mouettes aussi durent le remarquer, car, affolées, elles s‘envolèrent toutes vers le grand large en piaillant. Etna plissa les paupières et regarda attentivement. À grand-peine, elle retint une exclamation de surprise : à dix pas de l‘endroit où elle se tenait, une femme à queue de poisson la contemplait de ses immenses yeux gris, nonchalamment allongée sur un lit d‘ossements humains, dans une posture languide. Se sachant remarquée, la sirène sourit et se mit à chanter dans un langage inconnu. Subjuguée par les charmes de cette voix issue des profondeurs, Etna s‘avança vers elle, sa volonté abolie. Si elle avait voulu fuir, elle en aurait été incapable.

Lorsqu‘elle fut assez près, la sirène lui prit le menton dans les mains et approcha son visage du sien. Il y avait des étoiles dans ses yeux, sa peau exsudait un parfum salé aux arômes merveilleux. Troublée, Etna tenta de reculer, mais la femme-poisson la tenait fermement entre ses doigts puissants.

— Quelle délicieuse enfant... chantonna-t-elle avec douceur avant de poser tendrement ses lèvres pâles sur celles de la fillette. Quel dommage que tu sois si jeune... Une fleur à peine éclose, à peine un bourgeon. Du haut de ton innocence, dis-moi, vaut-il mieux croire à l‘amour ou au désir ? Tant d‘hommes et de femmes sont tombés dans mes filets que je ne sais plus à quel saint me vouer.

À cette question, Etna déglutit, un œil effrayé sur le lit d‘ossements. Une nouvelle fois, les paroles de Quetzalcóatl lui revinrent en mémoire. Sa langue fourcha.

— J‘ignore s‘il faut croire à l‘amour, mais très certainement le désir fait tourner le monde.

La sirène, l‘air satisfait, l‘embrassa à nouveau et tendit le bras vers la gauche, dans la direction du soleil couchant.

— Quoi que tu cherches, tu le trouveras là-bas. Sois prudente, petite, ce que l‘on souhaite le plus est parfois la source de notre damnation.

La femme-poisson rompit alors le charme et repoussa sans violence la voyageuse, une lueur mélancolique dans le regard. Presque à regret, Etna reprit son chemin avec le goût des lèvres de la sirène s‘attardant sur les siennes.

*

Deux jours de marche s‘écoulèrent suite à cette dernière rencontre. Le vent glacial venu du large fouettait sans discontinuer le visage de l‘enfant, soufflait sans lui laisser de répit. La voie qu‘elle empruntait désormais montait à flanc de falaise, devenait chaque heure plus étroite et périlleuse, avec des vagues écumeuses en contrebas. Le moindre faux pas serait fatal, il fallait faire attention à bien prendre ses appuis. Les cieux, auparavant d‘un bleu magnifique, avaient tourné à un gris maussade. Etna devait se faire violence pour ne pas rebrousser chemin.

Au point du jour, le sentier s‘enfonça dans la falaise. Etna, peu rassurée, le suivit et déboucha sur une caverne creusée au sein de la paroi rocheuse. Parsemé de stalactites et de stalagmites, l‘endroit se révéla aussi froid et humide qu‘on pouvait l‘imaginer. Dans la pénombre de ce lieu, il était impossible de voir à plus de vingt mètres, néanmoins on pouvait distinguer au fond l‘ouverture en demi-lune d‘un tunnel à l‘aspect peu engageant. Prise de doutes, Etna réfléchit un long moment sur ce qu‘il fallait faire. Elle était allée trop loin pour renoncer, elle se résolut donc à continuer. D‘un geste sûr, elle alluma un feu et confectionna une torche pour s‘éclairer. Armée de cette maigre flamme, Etna prit son courage à deux mains puis s‘infiltra, la peur au ventre, au cœur des ténèbres.

De longues heures s‘écoulèrent dans les profondeurs du tunnel. Parfois le sol montait, parfois le sol descendait, il n‘y avait aucune régularité à laquelle se fier. Sur les murs, d‘étranges peintures primitives dressaient le tableau du quotidien et des croyances des premiers habitants du monde. Etna regarda cette fresque avec perplexité : on lui avait sempiternellement affirmé que la civilisation et les dieux avaient toujours existé comme ils l‘étaient aujourd‘hui. Un mensonge de plus, supposa-t-elle avec justesse.

Au moment où sa torche commença à montrer des signes de faiblesse, la fillette eut la désagréable sensation de marcher sur quelque chose de mou et de vivant. On aurait dit une queue de bête… Effrayée au milieu de la pénombre omniprésente, Etna brandit sa flamme de tous côtés afin de mieux voir ce qui l‘entourait.

Dressé sur un rocher poli par les frottements, un dragon la fixait avec colère de ses énormes yeux verts. De la fumée sortait de ses naseaux ; ses ailes pourpres déployées lui donnaient l‘air gigantesque dans l‘étroitesse du tunnel ; des épines noires brillaient sur son dos. Le reptile se racla la gorge de sa patte avant griffue, cracha à terre une boule de braises incandescentes qui roula au loin en répandant des cendres partout, puis grogna son mécontentement à l‘intention de l‘intruse.

— Bon sang, on ne peut plus penser en paix, même au plus profond des montagnes ! Que fais-tu ici, larve que tu es ? Tu es venue m‘arracher les réponses, hein, comme les autres avant toi... Je te dévorerais plutôt que de te livrer les clés de la sagesse alchimique.

— Non ! s‘écria Etna, je suis juste de passage ! Pardon d‘avoir marché sur votre queue... (Sa langue fourcha.) Je cherche seulement le champ des puits à souhait.

— Oh ! Ce lieu oublié, je le connais. Je le connais même très bien, pour tout avouer. Il est un peu comme moi : si je suis là, mais que personne ne le sait, est-ce que j‘existe encore ? Et si quelqu‘un sait que j‘existe, mais ignore à quel endroit je me trouve, cet endroit est-il réel ou pas ? Tout le problème du monde se résume à cela, tu vois. La fiabilité est chose volatile, une maîtresse inconstante qu‘un battement d‘ailes de papillon suffit à briser en éclats. Une impulsion, et tout bascule.

— Je ne suis pas sûre de comprendre, messire dragon.

À ces mots, le lézard ailé explosa d‘un rire tonitruant qui se répercuta en mille échos dans le tunnel de pierre.

— C‘est normal, tu n‘es qu‘une humaine, ton entendement est limité. Si c‘est le prix à payer pour ma tranquillité, monte sur mon dos et je vais te montrer ce qu‘il en est des puits à souhait.

Alors Etna, rassurée et pleine de joie à cette proposition, obtempéra et chevaucha le dragon.

*

Le dragon marcha dans la pénombre du tunnel de longues heures, labourant le sol de pierres avec ses griffes acérées. Depuis qu‘Etna l‘avait rencontré, il n‘avait plus prononcé un mot, comme s‘il ruminait en secret des pensées connues de lui seul. Le contact rugueux des écailles irritait les cuisses d‘Etna, mais elle n‘osait rien dire. Plongée dans le silence des entrailles de la Terre, elle n‘avait qu‘une envie : retrouver à nouveau le grand air.

Ils franchirent de monumentales arches voutées, des rangées de stalagmites sur lesquelles poussaient des colonies de champignons blancs luisants. Au passage du dragon, des silhouettes floues de créatures inconnues courraient se dissimuler dans la pénombre, apeurées. Etna crut discerner des peaux translucides et des yeux vitreux, des doigts effilés et des museaux aplatis. Des piaulements de soulagement résonnaient dans son dos lorsque sa fantastique monture franchissait un coude des souterrains et se dérobait alors aux regards cavernicoles.

Un rai de lumière brisa soudain l‘obscurité, tel un éclair au milieu de la nuit. Le dragon accéléra le rythme de sa marche. Lentement, le jour envahit le champ de vision d‘Etna. Impatiente, elle n‘en pouvait plus d‘attendre. Bientôt, bientôt, je verrai les puits à souhait, et tous mes problèmes s’évanouiront comme un mauvais rêve ! Elle était tellement excitée qu‘elle serra trop fort les cornes affûtées du dragon : la peau fine de ses paumes s‘écorcha. Alléché par l‘odeur du sang qui perlait de ces mains d‘enfant, le reptile ailé émit un claquement de langue gourmand et se cabra alors qu‘ils atteignaient l‘extérieur. Le mouvement fut si violent qu‘Etna fut propulsé dans les airs avec son baluchon. Un instant, la petite fille eut l‘impression de voler, d‘être suspendue entre ciel et terre.

Le temps d‘un battement de cœur, elle embrassa le panorama du regard. Face à elle s‘étendait une plaine sans fin aux herbes jaunies par le soleil. Un peu partout, de vieux puits perçaient le sol. Il n‘y avait personne d‘un bout à l‘autre de l‘horizon, hormis des griffons à becs d‘acier. Les mouvements patauds et dépourvus de grâce de ces charognards en maraude étaient de mauvais augure. Dès qu‘ils la virent, ils virèrent de l‘aile vers elle. Etna se sentit chuter. Sous ses pieds, le dragon auparavant amical levait sa gueule grande ouverte vers le ciel pour la happer… L‘enfant hurla de terreur.

Elle atterrit pile entre les mâchoires du monstre, dont la longue langue fourchue s‘enroula autour de la taille et lui lécha les mains avec avidité. Etna continua de vociférer, non sans noter la proximité des charognards affamés. Elle se débattit contre l‘appendice gluant, bourra de coups de pieds la gueule de la créature, mais rien n‘y fit : elle glissait inexorablement au fond de la gorge humide.

Dans un geste de désespoir, elle s‘empara de la langue poisseuse et la porta à ses propres lèvres pour la mordre avec férocité. Elle mordit si fort qu‘elle la trancha net ! Le sang draconien gicla contre son palais, amer et salé à la fois. Fou de douleur, le reptile hoqueta puis la cracha au sol dans une mare d‘ichor. Etna fit un tourneboulé, se releva aussi vite qu‘elle le put et courut vers la plaine pour échapper à son prédateur. Elle jeta un œil en arrière ; les griffons attaquaient le dragon blessé, qu‘autrement ils n‘auraient jamais osé affronter. Le combat lui accordait un répit, elle s‘enfuit sans demander son reste.

*

Etna courut une longue heure durant, soucieuse de placer le plus de distance entre elle et les bêtes. Le sang collé sur son corps formait sur elle une seconde peau hideuse. Le fluide, visqueux à l‘origine, séchait et craquelait sous l‘effet du soleil. La faim tenaillait l‘estomac d‘Etna, ses pieds devenaient plus douloureux à chaque pas. On entendait seulement le chant des insectes cachés dans les anfractuosités de rochers. Le combat était à présent assez lointain pour ne plus avoir à s‘en inquiéter.

Par la suite, chaque fois que l‘enfant apercevait un puits elle s‘en approchait, pleine d‘espoir, avant de déchanter. Tous ceux qu‘elle croisait étaient effondrés, pour des causes impossibles à déterminer. Bouchés par leurs margelles brisées, les puits n‘étaient plus qu‘un souvenir, de petits monticules de briques colonisés par les herbes folles. Peut-être même n’ont-ils jamais exaucé le moindre souhait, se désola Etna en tapant de sa chaussure contre le sol. Un léger nuage de poussière s‘éleva avant de retomber, pareil à son rêve foulé aux pieds.

La journée s‘écoula avec une lenteur exaspérante à force d‘examiner tous les puits. La rage montait sourdement, une mélancolie ravageuse qu‘Etna peinait à retenir. Pour calmer sa faim, elle suçait des cailloux. Le frottement de la roche contre ses dents contribuait à son énervement. Dans le creuset de son esprit, les événements du voyage tournaient en boucle, comme une litanie à apprendre. Un serpent à plumes l‘avait encouragé à apprécier le fardeau de sa malédiction ; des morts en mal de reconnaissance avaient pris des nouvelles de leurs proches ; une sirène en mal d‘amour avait fait appel à son innocence ; un dragon, soi-disant un chantre de la sagesse, était devenu assez fou pour vouloir la manger.

— Où est la logique là-dedans ? s‘exclama Etna en levant le poing au ciel.

Seul le bruissement du vent dans la plaine lui répondit. La première étoile du soir commençait à poindre au firmament. Le sang craquelé contre la peau d‘Etna la démangeait, elle se gratta sans conviction. Le cri d‘un oiseau de nuit retentit. L‘enfant frissonna et s‘assit, les yeux embués par la tristesse. Sur le terreau de son cœur, la réponse à sa question germait telle une rose aux épines douloureuses contre l‘intérieur de ses chairs. Des larmes épaisses roulèrent le long de ses joues.

— Tous, ils cherchaient à discerner le vrai du faux. Et moi, je ne me suis pas donné la peine de vérifier l‘existence des puits à souhait avant de partir… Quelle idiote j‘ai été ! Jamais je n‘aurais dû m‘en aller…

Dépitée, Etna se laissa choir à terre. Les bras autour des genoux, elle cracha les cailloux qu‘elle avait en bouche et sanglota. Si les pierres n‘avaient pas été luisantes de salive, elles auraient pleuré aussi.

*

Etna ne savait plus quoi faire. À travers le rideau de ses larmes, elle renversa la tête en arrière et se perdit dans la contemplation des premières étoiles. Tout devenait flou, incertain. Les contours de la montagne d‘où le dragon l‘avait fait sortir étaient la seule chose avec un semblant de netteté dans les environs. Surplombant la scène, une lune noire trouait le ciel de sa masse sombre. On aurait dit une vaste pupille céleste, un œil sans paupière incapable de dormir.

Dans le lointain, l‘horizon se couvrit rapidement de nuées ; un orage couvait. Quelques minutes plus tard, des éclairs se mirent à zébrer les cieux. Le tonnerre résonna soudain avec violence, tirant Etna de sa léthargie. De tristes histoires de voyageurs, foudroyés pour n‘avoir pas pensé à se mettre à l‘abri alors qu‘ils étaient à découvert, lui revinrent en mémoire et éveillèrent son instinct de survie. Une énergie nouvelle coula dans ses veines, l‘énergie de la peur et du désespoir. Aussitôt l‘enfant se redressa et courut en direction de la montagne, seul abri visible dans la nuit. Si elle ne s‘attardait pas auprès de chaque puits comme à l‘aller, elle avait une chance de s‘en tirer.

L‘orage gagnait lentement du terrain sur Etna. Pourtant, pas une fois elle ne se retourna, ni ne s‘arrêta, ni ne fit un faux pas. Ses poumons étaient en feu, son corps criait grâce ; elle tint bon. Chaque mètre franchi était une victoire. Les larmes avaient cessé de couler : le temps de pleurer était révolu. Dans son dos, la foudre affamée tombait de plus en plus près, à intervalles réguliers.

La pluie atteignit Etna à quelques centaines de mètres à peine de l‘entrée dans la montagne. Le tonnerre rugit de satisfaction, les gouttes d‘eau devinrent soudain de douloureux grêlons. Les ténèbres nocturnes, épaissies par les intempéries, dissimulèrent le passage. On n‘y voyait plus à dix pas. Droit devant la fillette désormais sans repères, la grande carcasse ailée du dragon qui avait tenté de la dévorer brilla à la faveur d‘un éclair. Les griffons avaient éventré la créature pour se repaître de ses entrailles, plus tendres que sa peau écailleuse. Ils avaient ainsi créé une ouverture béante où deux hommes adultes auraient pu entrer de front. La foudre tomba juste à côté d‘Etna. Elle n‘hésita pas une seconde et bondit à l‘abri du ventre de la bête.

L‘endroit empestait la mort et la putréfaction, mais au moins Etna était-elle sauve, au sec. Elle s‘installa entre deux côtes, sur un matelas de chairs encore fraiches. Elle considéra son refuge, songea à la créature et au statut de repas auquel elle avait échappé.

— Finalement, j‘aurais quand même fini à l‘intérieur de sa panse, s‘amusa-t-elle.

Allez savoir pourquoi, le refrain des zombies lui revint en mémoire à cet instant sans crier gare. « De la chair, oui ! de la chair fraîche à gogo ; on est content, ouais ! »

Réprimant sa répulsion, fruit de son éducation, l‘enfant affamée arracha alors un morceau de viande faisandée, puis le porta à ses lèvres. La première bouchée fut timide. Etna fut surprise de son goût savoureux et se mit à mordre à pleines dents dans la portion.

— Juste retour des choses… Bon appétit, messire dragon !

*

La tempête cessa au petit matin. Un rayon de soleil timide réveilla Etna. Lovée contre un amas de boyaux puants, mais confortables, elle bâilla et s‘étira sans se presser. Elle se leva d‘un mouvement fluide puis avança jusqu‘aux lèvres de la plaie pour observer la plaine alentour. Détrempée, celle-ci ressemblait davantage à un marécage qu‘autre chose.

— Il n‘y a rien à faire ici, fourcha la langue d‘Etna. Autant rentrer à la maison.

La maison… L‘évocation du foyer familial où elle n‘avait jamais été acceptée pour ce qu‘elle était arracha un rictus à l‘enfant. Après ce qu‘elle avait vu, ce qu‘elle avait vécu, elle ne pourrait jamais revenir à sa vie d‘avant. Elle le sentait jusque dans les tréfonds de son âme… à moins que ce qu‘elle perçut n‘eût été la lente digestion de la viande ingurgitée la veille.

À une vingtaine de mètres de là où la fillette se tenait, elle aperçut son baluchon. Il semblait intact. Etna bailla une dernière fois, avant de se décider à aller le récupérer. Quand elle l‘atteignit, elle constata que les griffons revenaient becqueter leur pitance, tels des archanges funestes. Le moment de partir approchait à tire-d‘aile.

Un scintillement attira l‘attention d‘Etna : il s‘agissait d‘une des griffes du dragon, sans doute brisée lors de sa lutte avec les charognards. Intriguée, elle récupéra son baluchon et fonça vers l‘objet. Elle le prit dans les mains par la racine, le soupesa. De la taille d‘une dague, dans une matière hybride entre l‘ivoire et le métal, la griffe acérée se révéla étonnamment légère dans sa paume. Imitant les soldats, Etna en éprouva le fil en s‘entaillant le gras du pouce. Celui-ci saigna aussitôt. Pensive, elle jaugea la lame, entrevoyant ce qu‘elle pourrait accomplir avec une telle relique.

Un griffon atterrit sur un rocher à proximité, ses grands yeux sombres fixés sur la fillette. Il croassa un son horrible, à mi-chemin entre gargouillis et raclement de gorge. Irritée par sa présence, Etna leva la griffe devant elle et marcha droit sur la bête au plumage brun. Le fauve ailé pencha la tête sur la gauche, une lueur stupide dans le regard, puis élança brusquement le cou pour frapper l‘humaine de son bec d‘acier. Mue par un flot de rage réprimé depuis la naissance, Etna esquiva et, d‘un coup vertical de haut en bas, trancha en deux à la fois la créature et le rocher sur lequel il se tenait.

L‘enfant fut abasourdie de constater l‘étendue des dégâts causés. La nuée de griffons en approche ralentit, comme s‘ils avaient compris qu‘il valait mieux la laisser partir avant d‘oser atterrir. Les deux faces internes de la pierre fendue ruisselaient à présent d‘arabesques sanguines visqueuses. Fascinée, Etna resta immobile de longues minutes à observer les motifs pourpres subir l‘attrait de la gravité. Ce qu‘elle entrevoyait à cet instant dans les motifs éphémères, c‘était l‘avenir, se dit-elle.

— Mon avenir, corrigea sa langue de serpent.

*

Grâce aux marques laissées malgré lui par le dragon à l‘aller, Etna réussit à se repérer dans les ténèbres de la montagne. Munie d‘une torche, elle prit un malin plaisir à faire peur aux êtres cavernicoles hantant ces lieux. Tous s‘enfuirent en bondissant à son approche. Plongée au cœur du labyrinthe souterrain sans croiser âme qui vive, Etna avança vaille que vaille. Son esprit, nourri par l‘obscurité et la lueur vacillante de la flamme dansant devant elle, ourdissait patiemment de sombres desseins.

Deux jours plus tard, la fillette déboucha saine et sauve sur le sentier à flanc de falaise menant à la plage. Le vent, toujours aussi froid, n‘avait pas baissé d‘intensité. En bas, les vagues se fracassaient sans discontinuer les unes après les autres contre les récifs, dans une guerre d‘usure où la certitude de gagner allait du côté de la mer. Etna aperçut des ailerons de fauves marins inconnus, s‘enivra du doux parfum salé de la mer. Exaltée, elle allongea la foulée pour descendre plus vite.

Il ne lui fallut qu‘un jour au lieu de deux pour rallier la langue de pierre où se languissait la sirène. Cette dernière ne chanta pas pour saluer son arrivée. Son expression incrédule montrait qu‘elle ne s‘imaginait pas revoir l‘enfant de sitôt.

— Ça alors ! s‘exclama-t-elle en lâchant le fémur qu‘elle rongeait pour son dîner. Si je m‘attendais…

Etna sauta sur le rocher où la femme-poisson se tenait. La créature resta silencieuse, les traits inquiets. Ses yeux gris allèrent du visage résolu d‘Etna à la griffe de dragon souillée de sang, puis s‘écarquillèrent sous l‘effet de la compréhension.

— Où vas-tu ? demanda-t-elle avec courtoisie.

— Je rentre chez moi, répliqua l‘enfant.

— Es-tu certaine que c‘est ce que tu désires ?

La question était lourde de significations. Etna fixa la sirène une longue minute, s‘attarda sur le lit d‘ossements, ces lèvres troublantes au parfum salé. La réponse fusa sans que la langue de serpent n‘ait besoin de fourcher.

— J‘aimerais ça, oui.

— Alors, laisse-moi t‘offrir un cadeau. J‘aime savoir que les bourgeons éclosent et s‘épanouissent.

La sirène tendit les doigts vers son matelas d‘ossements, fouilla dedans. Elle en tira la poignée d‘une vieille épée, dont le métal orné de rubis scintilla de mille feux sous le soleil. Etna comprit ; d‘un geste, elle dégaina la griffe de dragon et la confia à la femme-poisson. Celle-ci tint les deux objets dans ses paumes, les plaça l‘un en face de l‘autre et chantonna à voix basse des formules dans un langage inconnu. Les extrémités des deux objets se mirent d‘abord à luire, avant de fusionner avec un bruit de succion. La sirène baisa la dague ainsi finalisée en guise de bénédiction, puis la déposa avec douceur entre les mains d‘Etna. Elle força l‘enfant à refermer un à un ses doigts autour du pommeau. « Maintenant, dit-elle, tu es fin prête à rentrer chez toi. » Émue, la voyageuse ne sut que répondre pour remercier sa bienfaitrice. « Ne te sens pas forcée de dire quoi que ce soit, reprit-elle. Lorsque tu le désireras, reviens simplement me voir. » Un sourire de gratitude envahit le visage d‘Etna. D‘un hochement de tête entendu, elle acquiesça à la proposition.

La fillette, désormais armée, quitta la sirène et tourna le dos à la mer afin de rejoindre la plage. Ses yeux cherchèrent parmi les dunes le sentier poussiéreux par lequel elle était venue. Des mouettes rieuses passèrent au-dessus d‘elle, dansant dans les alizées. Il était grand temps de reprendre la route.

*

L‘odeur de l‘océan avait désormais disparu, reléguée à un souvenir lointain. Une nouvelle fois, Etna faisait face à la chaîne de collines parsemées d‘arbres décapités. La fournaise n‘avait pas changé, le paysage non plus. La chaleur du milieu d‘après-midi avait fait fuir les corbeaux vers un endroit inconnu. Cette absence ne gêna pas la voyageuse, qui poursuivit son chemin en sifflotant une mélodie connue des habitués des tavernes. À la ville, les ivrognes venaient si fréquemment sous sa fenêtre qu‘elle savait les paroles par cœur.

Lorsqu‘elle passa devant les terriers, les zombies sortirent leurs crânes décharnés hors du sol comme des marmottes à l‘affut. Sans aucun doute, ils connaissaient la musique. Ils fixèrent la voyageuse d‘un œil curieux, incertains sur la conduite à tenir. L‘un des morts-vivants, semblant reconnaître Etna, s‘extirpa avec lenteur de son antre. Sa démarche claudicante était erratique, la faute aux vers qui le dévoraient. Il alla se placer sur le chemin, dans le but manifeste de barrer la route de la fillette.

Cette dernière ne se démonta pas : elle marcha d‘un pas serein jusqu‘à lui et s‘arrêta à moins de deux mètres du zombie. Une lueur s‘alluma dans les orbites creuses, au-dessus ce qui restait des sourcils s‘arqua de perplexité. De but en blanc, Etna demanda :

— Messire zombie, voulez-vous vous rappeler au bon souvenir des vivants ?

— Oui, réagit l‘autre d‘une voix rauque, plus que tout. Mais je ne vois pas comment.

— Suivez-moi et allons leur rendre visite. Qu‘est-ce qui vous retient ici ?

Le cadavre se gratta la tête, sa peau s‘effrita en fins lambeaux. Son élocution lente donnait l‘impression de charrier du gravier par brouettes entières. Un chicot jauni se détacha de sa mâchoire supérieure.

— Eh bien ! c‘est là qu‘on nous jette, avec les rebuts dont les gens ne veulent plus. Ici, nous sommes dissimulés pour être oubliés ; c‘est dans l‘ordre des choses… Après tout, les morts ne sont pas censés reprendre vie une fois mis en terre. Pis encore ! Nous sommes si affamés que nous mangerions nos propres enfants ! Mieux vaut pourrir sur place qu‘une telle horreur.