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Cet essai engagé et polyphonique présente la Wallonie à une France censée n’en rien savoir et donne de ce territoire belge de culture française une image nuancée et libérée des poncifs. Sans prétendre être une référence scientifique, "Wallonie française !" tente d’être honnête et d’éviter les contre-vérités partisanes.
Dominée par les nationalistes flamands, la Belgique se meurt. Par amour et pour leur survie, des Wallons se tournent vers la France : ce sont les réunionistes.
L’auteur a deux langues natales : le wallon et le français. Il assiste à l’agonie du wallon, évincé par le français. Il craint que, face à l’anglais, le français ne subisse le même sort et lance un cri d’alarme pour la défense de la Francophonie, de son identité culturelle et de ses valeurs menacées par l’impérialisme anglo-saxon.
Le lecteur est invité à ne pas se prendre la tête. Souvent, il sourira, car Louis Nisse aime mêler petite histoire personnelle et grande Histoire.
À PROPOS DE L'AUTRICE
LOUIS NISSE, licencié en philologie romane, agrégé ess, a été professeur de lettres, de français et de linguistique en Humanités, à la Haute École de la Ville de Liège et à l’École européenne de Luxembourg.
Gaulliste de gauche et souverainiste, il milite à la fois pour la réunion de la Wallonie à la France, pour protéger le patrimoine monumental liégeois et pour sauvegarder, illustrer et promouvoir la langue française.
POINTS FORTS
• Préface de PIERRE-YVES DERMAGNE, vice-Premier ministre de Belgique.
• Prise de position rare d’un des premiers hommes politiques de Belgique.
• L’auteur s’adresse en particulier au public de France, ce qui lui donne l’occasion de tout expliquer, mais le public belge, et même liégeois ne manque pas d’en apprendre tout autant.
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Seitenzahl: 534
Veröffentlichungsjahr: 2024
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WALLONIE FRANÇAISE!
Louis Nisse
WALLONIE FRANÇAISE!
Préface de Pierre-Yves Dermagne, vice-Premier ministre de Belgique
Les propos tenus dans ce livre n’engagent que son auteur et éventuellement ceux qu’il cite.
En publiant ce livre, l’éditeur entend jouer son rôle et mettre sur la place publique un ouvrage littéraire d’une grande culture, posant des questions politiques fondamentales dont le sort de la Wallonie et de la Francophonie dépend.
Puisse ce livre alimenter le débat sur l’avenir de la Région wallonne et sa viabilité et permettre, tant aux partisans qu'aux opposants des idées et solutions qu’il esquisse, de dialoguer en connaissance de cause.
© Éditions Mols, 2024
Collection : Hors collection
www.editions-mols.fr
Pour Marin et Achille.
« La liberté c’est pouvoir défendre ce que je ne pense pas, même dans un régime ou un monde que j’approuve. »
Albert CAMUS, Carnets, juillet 1945.
Dès lors qu’elle est sincère, on ne peut qu’apprécier une déclaration d’amour ! Voilà sans doute pourquoi j’ai spontanément répondu à la demande de Louis Nisse de rédiger quelques mots de préface pour son ouvrage. Parce que celui-ci est avant tout l’expression d’un attachement à la fois sentimental et rationnel à ses patries et aux valeurs qu’elles incarnent de concert. Liège, la Wallonie, la France, l’auteur les aime passionnément, autant que les hommes et les femmes qui les ont faites au fil des siècles. Et il les aime d’un seul tenant, dans un enchaînement naturel qui les place comme des cadres successifs d’identification et d’expression, s’offrant comme autant de points d’ancrage pour s’élever vers l’universel.
Ce livre, aussi cohérent que touffu, traduit la luxuriance de cet attachement. Tantôt synthèse historique, tantôt recueil d’anecdotes, s’approchant du guide touristique dans l’évocation patrimoniale et de la carte de visite diplomatique dans l’illustration de nos talents, l’ouvrage tout entier regorge d’informations sur une Wallonie encore trop méconnue, des Français sans doute mais souvent presque autant des Wallons eux-mêmes. Son premier mérite est donc de viser, sans outrance ni chauvinisme, à rendre justice mais aussi fierté à une population qui n’a que trop intégré les stéréotypes dévalorisants dont on l’a chargée au temps de son déclin économique.
L’ouvrage n’en est pas moins un livre à thèse, écrit par un homme dont les convictions sont tournées vers l’action. Cette thèse, à la fois idéal et ambition de son auteur, est annoncée dès le titre : Wallonie française ! qui, pour lui, est déjà une réalité humaine, qu’il conviendra de concrétiser institutionnellement, le moment venu.
L’idée qu’il existe un destin commun entre les provinces wallonnes et la France ne date pas d’hier ; elle est même antérieure à la constitution de l’État belge. Au-delà de l’identité linguistique et culturelle que nul ne peut nier, elle fut liée à ces révolutions progressistes qui, en principauté de Liège comme en France, donnèrent pour la première fois la parole aux peuples, dans ce qui relevait jusqu’alors des ententes dynastiques. Ainsi, les années révolutionnaires qui ébranlèrent l’Ancien Régime dans nos terres virent les villes et communes liégeoises – Franchimont en tête – mais aussi Mons, Namur et Charleroi voter pour leur rattachement à la jeune République (décembre 1792-février 1793). Cette volonté se manifesta à nouveau lors de la révolution de 1830 marquant la rupture avec les Pays-Bas, qui vit les volontaires wallons se lever au chant de La Marseillaise et le Congrès national offrir la couronne du nouvel État belge au duc de Nemours, second fils de Louis-Philippe, roi des Français (soutenu par 83 % des députés wallons et 26 % des députés flamands). Le refus imposé à la France par le veto anglais le poussera à se rabattre sur sa fille Louise-Marie, unie à un roi acceptable par la diplomatie européenne.
Paradoxalement – ou logiquement, c’est selon – cette proximité eut pour conséquence de pousser le nouvel État à chercher à consolider ses fragiles fondations sur une exacerbation de ses différences avec son voisin français, chose naturelle pour la Flandre mais beaucoup plus osée pour la Wallonie. Comme l’a très bien montré le professeur Hervé Hasquin dans son essai pionnier sur l’historiographie belge1, ce choix suscita le développement d’une véritable gallophobie dans le chef des autorités belges et de leurs servants. Elle se nourrit des réticences momentanées des libéraux face à l’autoritarisme conservateur de Napoléon III, de l’aversion durable des conservateurs catholiques face à la France républicaine et laïque, de la haine générale de la Flandre envers l’incarnation de la langue française qui l’opprimait, et plus globalement de la volonté de distanciation de tous les « patriotes » entrés au service d’un État qui laissait sceptique et se cherchait des éléments d’une identité propre pour justifier son existence. Ce parti pris nationaliste percola depuis les travaux historiques vers les manuels scolaires et les écrits « grand public », pour constituer la doxa francophone (officielle) jusqu’au début des années 1960 quand, à l’instar de l’État unitaire, elle fut manifestement dépassée par les faits. Encore qu’on en trouve aujourd’hui encore des traces çà et là, dans les discours néounitaristes ou dans les débordements collectifs entretenus autour des coupes du monde de football.
En revanche, la francophilie fut la compagne de route du Mouvement wallon depuis ses origines, largement issu des milieux progressistes et laïques, libéraux et socialistes. Sans remise en cause de l’État belge, l’attrait de la République française est manifeste et proclamé chez les militants wallons. En témoignent, parmi les plus illustres, le pionnier Julien Delaite, enterrant l’âme belge au congrès wallon de 1905, le tribun Destrée, chantant la victoire de la nation souveraine lors de l’érection du coq commémorant la bataille de Jemappes, ou l’héroïque François Bovesse, évoquant la continuité naturelle des patries unies par la douceur mosane. Des origines à nos jours, chez les défenseurs de l’identité et de l’autonomie wallonnes point n’est besoin d’être « rattachiste » pour se sentir proche de la France, patrie culturelle et foyer de valeurs communes.
Mais, effectivement, à un niveau plus intense, le courant « rattachiste », « irrédentiste » ou « réunioniste » – pour reprendre le terme que je considère moi aussi comme le plus adéquat – est une composante historique du Mouvement wallon, incarnée dès ses débuts par la figure emblématique d’Albert du Bois, qui mit à mal sa carrière diplomatique pour défendre cette conviction de sa plume persuasive. Il ouvrit ainsi une veine qui ne devait jamais s’épuiser et une voie qui, sans être la plus large, devait toujours être suivie par une partie des militants wallons. En cela, le mémorable congrès national wallon de 1945 réunissant les forces vives régionales au sortir de la guerre et de la Résistance allait être un jalon essentiel de la réflexion wallonne, en ce qu’il proposa aux congressistes d’opter entre quatre scénarios qui résument aujourd’hui encore l’éventail des possibilités d’évolution institutionnelle pour la Wallonie : le maintien d’un État unitaire adapté, le fédéralisme (autonomie dans le cadre belge), l’indépendance ou la réunion à la France. On sait que le congrès plébiscita la solution française par un vote qualifié ensuite de sentimental, avant d’adopter par pragmatisme la solution fédérale… qu’il fallut encore attendre un quart de siècle. Tenant de la solution rattachiste, notre grand romancier Charles Plisnier, premier prix Goncourt attribué à un non-Français (pour Fauxpasseport en 1937), concluait alors, s’étant rallié de raison à l’expérience fédérale :
« Ce n’est pas notre volonté, c’est la réalité qui compte […] car tous les hommes en Wallonie ne sont pas arrivés […] à cette prise de conscience qui est la nôtre.
Camarades wallons, nous aurons peut-être un jour besoin de la France, lorsque nous aurons fait cette expérience ultime qui nous est demandée, lorsque nous l’aurons fait dans un sacrifice à la raison et au sens des réalités politiques.
Lorsque nous aurons fait cette expérience ultime et si, comme je le crains, cette expérience avorte, alors – j’entends le dire aujourd’hui – nous serions justifiés à nous tourner vers la France et aucun reproche ne pourrait nous être adressé, car cette expérience nous la ferons en toute loyauté et sans arrière-pensée d’aucune sorte. Alors, nous lui dirions : ‘‘Maintenant, France, au secours !” et, croyez-le bien, elle viendra ! »
Et depuis, cheminant parallèlement à l’affirmation progressive du fédéralisme et d’une régionalisation encore très incomplète, cette thèse ne demeura jamais muette. Elle fut même fréquemment scandée par des responsables politiques de premier plan tirant les enseignements de leur expérience. Je pense à l’inimitable François Perin, au Namurois Fernand Massart, dernier président du Rassemblement wallon, et bien sûr à Paul-Henri Gendebien, acteur de la fédéralisation puis fondateur du parti Rassemblement Wallonie France. Par ailleurs, qui a oublié la célèbre exclamation de Claude Eerdekens à la Chambre, ou les prises de position explicites de Robert Collignon, figure de proue du régionalisme et ministreprésident wallon qui affiche depuis des années un réunionisme assumé. Dans un autre parti, Pierre Hazette ou Daniel Bacquelaine ne font guère mystère de leurs convictions, parmi d’autres moins déclarés issus d’horizons divers.
Louis Nisse se réclame de ce courant, minoritaire mais ancien, riche de sa constance autant que parfois affaibli par ses propres divisions. Chose appréciable, l’attachement sincère de l’auteur à la Wallonie lui évite l’écueil sur lequel certains s’abîment en abaissant notre région à seule fin de présenter l’union avec Marianne comme inévitable. Les unions par dépit ne sont jamais heureuses et, par ailleurs, tout déterminisme relève pour moi de l’illusion. Ceux qui prétendent que la Wallonie est nécessairement vouée à rejoindre la France commettent la même erreur que ceux qui clament l’immortalité de la Belgique, peut-être pour s’en convaincre ou pour plaire à une part présumée de l’électorat. Louis Nisse a donc le mérite de ne pas s’ériger en prophète mais de développer un plaidoyer, en apportant des arguments à sa thèse sans nier l’existence d’autres positions ni les difficultés à surmonter. À l’instar de l’Alliance Wallonie France inspirée notamment des analyses de Jacques Lenain, il présente aussi l’éventail des associations possibles, de la souveraineté-association de deux pays francophones à l’intégration complète dans la République une et indivisible, en passant par une intégration sous régime spécifique, autorisée par la Constitution française et qui permettrait de prendre en compte l’autonomie régionale acquise par la Wallonie au cours des quatre dernières décennies.
Ainsi, l’auteur dépasse indéniablement le niveau de la simple critique, même s’il n’en est pas avare… mais avec équité, égratignant autant l’aveuglement citoyen que la partialité des médias et, bien sûr, la frilosité des élus. Sa critique des partis ne verse dès lors pas dans le rejet aveugle du politique qui n’est jamais qu’une forme de rejet de la démocratie. Déception et espoir partagent ainsi son analyse, résolument tournée vers l’avenir.
On serait donc mal avisé de repousser a priori cette thèse, et plus encore de dénier à quiconque le droit de la défendre par le débat d’idées. L’ouvrage formule et promeut un scénario, celui d’une évolution possible, peut-être moins inéluctable que ne le pense l’auteur dans son approche de 2024 mais qu’il serait inconséquent de récuser comme irréaliste par nature. N’en déplaise à ceux qui refusent d’envisager ce qui les dérange, comme l’écrivait Camus: « La liberté c’est le droit de ne pas mentir. »2 Et, pour un responsable politique, c’est même un devoir d’envisager tous les avenirs possibles.
Comme devant tout grand choix de société, il appartiendra à chacun de prendre position en conscience et de manière éclairée. Une chose est pour moi certaine, c’est que l’option des réunionistes mérite l’attention et le respect dès lors que ce choix de la France a toujours été celui de l’universalisme, des droits de l’homme, de la liberté de conscience, de la laïcité et du respect de la différence, en un mot des valeurs des Lumières, de la Révolution et de la République, porteuses de liberté, d’égalité et de fraternité ; trois principes qui, partout et toujours, orienteront mon action d’homme et de citoyen.
Pierre-Yves Dermagne,
vice-Premier ministre du gouvernement fédéral belge,
ministre de l’Économie et du Travail,
bourgmestre de Rochefort.
1. H. HASQUIN, Historiographie et politique ad Belgique, 3e éd., éditions de l’Université libre de Bruxelles et Institut Jules Destrée, Bruxelles-Charleroi, 1996.
2. Carnets, décembre 1944.
« Pour donner, il faut posséder, et nous ne possédons d’autre vie, d’autre sève, que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous. De tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé. »
Simone WEIL, L’Enracinement, œuvre posthume publiée par Albert Camus chez Gallimard, en 1949.
France, dans ces temps de vertige et de désarroi, mon livre te parlera, car tu sens confusément combien la nécessité de l’enracinement dans notre culture n’a jamais été aussi pressante.
Puisque tu ignores presque tout de nous, les Liégeois, les Wallons, les francophones de Belgique, mon témoignage t’aidera à mieux nous connaître et à nous reconnaître ! Donc, à mieux te connaître, à te rendre confiance en toi, car la Wallonie est une province française. Découvre-la ma petite patrie, ma terre wallonne : elle t’appartient, France. Laisse-moi te guider ; arpente-la avec moi en préparation de ta prochaine Joyeuse Entrée. Ta très prochaine Joyeuse Entrée : la Belgique est dans les soins palliatifs.
Je vais donc tenter de définir ma patrie liégeoise et wallonne et mon identité française, qui est aussi un projet et un combat.
La Wallonie – une Wallonie certes très liégeoise, la mienne –, je t’en retracerai l’Histoire, France, j’évoquerai pour toi ses richesses, son patrimoine, sa culture, ses langues et je te montrerai l’impasse politique, la nasse où son attachement à l’État belge la coince dorénavant. L’aliène et la meurtrit. J’y évoquerai aussi les enfants qui l’ont honorée et qui l’honorent ainsi que le long combat des militants wallons qui inspirent mes velléités. Je mêlerai Histoire et petite histoire, je te parlerai de notre identité culturelle wallonne et française, de notre langue française bafouée et de nos libertés démocratiques menacées. France, je t’aiderai à comprendre – autant qu’il se peut – la crise belge et le temps long dans lequel elle s’inscrit.
Puisses-tu apprendre à nous connaître et à nous aimer autant que nous, les Wallons, nous t’aimons et te connaissons, chère France !
*
Cet essai aurait pu compter quelque mille pages, ce qui l’aurait rendu quasi impubliable. Aussi, l’ai-je divisé en deux tomes. Wallonie française ! reprend les chapitres les moins autobiographiques, ceux ou l’Histoire, avec un grand H, donne l’illusion de l’emporter sur l’histoire personnelle, les chapitres qui semblent plus objectifs, plus politiques. Ensuite, je tenterai de publier Nos blessures françaises qui regroupe les chapitres les plus intimes, les plus poétiques peut-être ; j’y développerai les éléments autobiographiques du présent ouvrage.
Les mots et expressions en italiques renvoient à un Petit lexique des mots et expressions en français régional de Belgique, en wallon de Liège et en flamand.
Les nombres en exposant renvoient aux notes, placées à la fin.
« Les Belges ? Ils ne dureront pas. Tenez, ce n’est pas une nation, deux cents protocoles n’en feront jamais une nation. Cette Belgique ne sera jamais un pays. Cela ne peut tenir. »
Talleyrand, en 1832, alors qu’il était ambassadeur de France àLondres, à la princesse Dorothée de Lieven, femme del’ambassadeur de Russie.
« La Belgique n’a pas de nationalité et, vu le caractère de ses habitants, ne pourra jamais en avoir. »
Léopold Ier, en 1859, à son chef de cabinet. Cobourgeois puis anglais par son premier mariage, avec Charlotte de Galles, le premier roi des Belges n’eut jamais la nationalité belge !
« Non, Sire, il n’y a pas d’âme belge. […] Vous régnez sur deux peuples. Il y a en Belgique, des Wallons et des Flamands ; il n’y a pas de Belges. […] La Belgique est un État politique artificiellement composé et n’a pas de nationalité. […] Un paysan campinois et un ouvrier wallon sont deux types distincts de l’humanité. »
Jules DESTRÉE, Lettre au Roi sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre, dans La Revue de Belgique du 15 août 1912.
1 Le drapeau wallon1.
« Salut, camarade ! Quel est ce drapeau ? » me demandèrent nombre de Français, à moi qui portais le drapeau wallon durant la manif Bastille-République de la France insoumise, le 24 septembre 2017. (C’était avant que ce mouvement ne soit complaisant envers le fanatisme islamiste au point d’en devenir l’idiot utile, ne renonce à hiérarchiser les luttes, ne donne plus la priorité à la question sociale mais préfère soutenir toutes les revendications sociétales2, le tout en recourant aux bonnes vieilles méthodes staliniennes qui coupent les têtes qui dépassent.3 « Il n’est pas de sauveur suprême, ni Dieu, ni César… ni Tribun ! » : ils ont oublié la chanson !) Nous étions venus en autocar depuis Liège avec arrêt à Charleroi. Au cas où vous partageriez la même ignorance (et la même curiosité), lecteur français, laissez-moi vous en parler de notre drapeau.
Comme le soulignait ironiquement Suétone, en latin, gallus désigne à la fois le coq et le Gaulois. Dessiné par Pierre Paulus de Châtelet en 1913, notre coq hardi est de gueules sur or, couleurs de la ville de Liège. Les arabesques attestent bien d’un graphisme conçu dans le pays de l’Art Nouveau, ce nouveau style créé par Victor Horta (1893 : hôtel Tassel à Bruxelles) et illustré par une foison d’artistes et d’architectes de talent comme Paul Hankar de Frameries, Alfred Frère de Charleroi, les Bruxellois Georges Hobé, Léon Govaerts, Henri Privat-Livemont, les Liégeois Victor Rogister, Paul Jaspar, Joseph Nusbaum ou Gustave Serrurier-Bovy4, le précurseur du meuble moderne. En 1911 déjà, sur le site de la bataille de Jemappes – en 1792, cette victoire libéra les Pays-Bas autrichiens et la Principauté de Liège des têtes couronnées et mitrées –, Jules Destrée avait inauguré un obélisque sommé d’un coq chantant. Avec notre devise Wallon toujours, le coq hardi figure sur l’écusson de l’épée que la Ville de Liège offrit au Maréchal Foch lors des fastes de la remise de la Légion d’honneur.
Le coq français est un coq chantant, le coq wallon – qui s’en inspire – est un coq hardi : il a le bec fermé et, prêt à attaquer, il tient sa patte droite levée. Le drapeau réunioniste – ou rattachiste, si tu préfères – est un drapeau français arborant en son centre le coq wallon.
Wallon, comme Gaulois, Gallois, Welsch et Velche, pourrait venir du francique *wahla : non-Germain, étranger qui ne parle pas un dialecte germanique. C’est par ce nom que les Germains désignaient les peuples parlant celte ou latin. Ainsi, La Flandre wallonne c’est la Flandre où la langue vernaculaire n’est pas le flamand, idiome germanique, mais un dialecte latin, le picard en l’occurrence. (Ainsi, qualifions-nous de Wallonie picarde la région de Tournai-Ath.) L’adjectif wallon qualifiait donc les populations de langues latines – tant picardes que wallonnes – des actuels Wallonie et Nord-Pas-de-Calais. Quant au nom Wallon, il est attesté chez Froissart, Jean Lemaire de Belges, Shakespeare (Henry VI), Cervantès, Ronsard (La Franciade), Bossuet, dans le Dictionnaire de Trévoux… Le nom de ma petite patrie, lui, c’est d’abord en latin qu’il apparaît : Wallonia. Dans la conclusion de Wallonie, le pays et les hommes (1981), Rita Lejeune et Jacques Stiennon nous apprennent que, dès le début du XVIIe siècle, certaines cartes géographiques de congrégations religieuses comme celle des Capucins manifestent une prise de conscience de la Wallonie : Provincia Gallo Belgiae seu Walloniae.6 Par contre, le mot Wallonie n’apparaît pour la première fois qu’en 1825, dans l’Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands d’Augustin Thierry. Il faudra attendre 1844 pour voir ce nom utilisé pour désigner la patrie des Wallons dans son acception actuelle, par le Namurois François-Joseph Grandgagnage dans la Revue de Liège. Et ce n’est qu’en 1886 et le lancement à Liège par Albert Mockel de la revue littéraire La Wallonie que ce nom sera popularisé.
2Provincia Gallo Belgiae seu Walloniae.Version de 1712 d’une carte de 1641.
Au-delà de l’actuelle Wallonie, cette carte, œuvre d’un Capucin de Namur, inclut Thionville, Charleville, Maubeuge, Valenciennes, Cambrai, Lille, Arras et même, en Artois flamingant, Saint-Omer en voie de francisation (ou de picardisation…) depuis la fin du moyen âge.
*
« Vous dites Belgique mais en réalité vous faites référence à la Wallonie. Ce n’est pas un problème. Au contraire. Mais appelons un chat un chat. Quand vous célébrez la Belgique, vous célébrez en fait la Wallonie. Quand vous voyez des stars belges, elles sont en général wallonnes. Quand vous défendez des responsables politiques belges, ce sont généralement des francophones. Quand vous hissez le drapeau belge, le coq wallon y est inscrit en filigrane. Vive la Belgique ? Dites vive la Wallonie ! Vous êtes peut-être plus wallon que vous ne le pensez. Alors pourquoi ne pas défendre votre identité en tant que label de qualité : librement et avec fierté ? Peut-être êtes-vous plus Wallon que vous ne le pensez. »
Sander LOONES, député de la N-VA, parti indépendantiste flamand, le premier parti de Belgique(L’Écho du 2 juillet 2019)
Il y a une nation flamande. Il n’y a pas de nation wallonne. La plupart des Flamands se disent d’abord Flamands, puis, accessoirement, Belges. Pour la plupart des Wallons, c’est inversement proportionnel. Beaucoup se sentent wallons et belges, qualités qui, chez eux, loin de s’exclure se renforcent. Je connais même des Wallons qui ne se sentent pas wallons, mais liégeois ou namurois ou ardennais, par exemple. Beaucoup n’ont pas renoncé à rêver à une Belgique qui n’existe plus, tant est qu’elle ait jamais existé. C’est ce déni, cette illusion belgicaine qui les empêche de prendre des décisions salutaires pour aborder l’après-Belgique avec réalisme.
Durant l’Ancien Régime, les Wallons étaient loin de former une nation et d’ailleurs ils n’avaient même pas un gentilé commun pour se désigner. Carolorégiens, Montois, Namurois, Stavelotains et autres Nivellois n’avaient guère conscience des identités historiques, culturelles ou linguistiques qui les unissaient. Leur sentiment d’appartenance ne dépassait guère l’horizon de leur cité, aux bornes à peine plus lointaines que les clochers des villages dont ils étaient les uniques points de mire. Certains néanmoins étaient animés par un souffle plus ample, comme les Tournaisiens qui se réclamèrent loyaux sujets du roi de France jusqu’en 1521, puis de 1680 à 1773. Quant aux Liégeois, ils portaient aussi dans leur cœur un horizon plus large, généré peut-être par une ville plus populeuse et ouverte au monde et par un état plus vaste ; ils se sentaient apparentés aux Français, qui furent leurs alliés contre les Bourguignons au XVe siècle et qui soutinrent le parti populaire durant leurs guerres civiles du XVIIe. En 1789, les Liégeois furent les seuls en Europe à faire une révolution à l’instar de celle de France, les premiers, avant la France, à instaurer un état sans prince – que d’aucuns appelèrent République liégeoise –, les premiers à organiser un suffrage universel (masculin) pour élire les députés de leur Convention nationale, puis, peu après, pour décider de la réunion de leur Principauté à la France.
Ni la notion de Wallonie ni même le nom n’existe dans cette Belgique qui se crée en 1830. Le pouvoir y est entre les mains d’un pour cent de nantis qui profitent du suffrage censitaire ; tant au Nord qu’au Sud du nouveau pays, ils sont francophones. Comme la Wallonie est la championne de la révolution industrielle, juste après l’Angleterre, par rapport au sous-prolétariat flamand, les ouvriers wallons, même s’ils sont exploités, ont le sentiment de tenir le haut du pavé. Pour les plus politisés, l’ennemi à abattre n’est pas une Belgique marâtre, comme la ressentent bien des Flamands, mais le capitalisme.
C’est la montée du mouvement flamand, avec ses revendications linguistiques, culturelles voire nationalistes, qui va aider les Wallons à prendre conscience de leur originalité au sein de l’État belge. Peu à peu, comme à contrecœur, des Wallons vont prendre leur distance par rapport à cette Belgique que les Flamands, plus nombreux, vont investir de plus en plus, non sans hostilité envers ces Wallons qu’ils associent à tort, et parce que ça les arrange, à cette bourgeoisie francophone – tant flamande que bruxelloise ou wallonne – qui les a méprisés. Sans le mouvement flamand, il n’y aurait pas eu de mouvement wallon significatif.
De 1830 à 1965, la Wallonie a soutenu de ses deniers le développement et l’industrialisation du pays flamand avec une impartialité toute belge, sans nationalisme régional. 7 Le fait est que, par ailleurs, les Flamands, même francophones, ont toujours été majoritaires en Belgique et ont orienté la politique en conséquence. Dans le cours des années 60, la situation bascule : le PIB par tête de la Flandre commence à dépasser celui de la Wallonie. Si la grève générale de l’hiver 1960-1961 – la grève du siècle – s’essouffla assez vite en pays flamand, elle dura six semaines en Wallonie, où elle prit un tour insurrectionnel : ma petite patrie prenait conscience de l’urgence de réformes de structure spécifiques pour enrayer son déclin dans lequel l’avait laissé s’enfoncer un État belge dominé par l’élément flamand. Le fédéralisme avait été la position de repli des intellectuels du Congrès national wallon de 1945, à défaut de la réunion à la France. Ce fédéralisme était devenu le slogan des ouvriers unis derrière André Renard8.
Contrairement au mouvement flamand, nationaliste et animé par des revendications culturelles et linguistiques, le mouvement wallon est internationaliste, social et politique. Les nationalistes flamands sont conquérants et parfois racistes. Ils pratiquent la préférence nationale même quand ils ont affaire à des francophones qui ont pris la peine d’étudier le néerlandais et le parlent couramment, car à leurs yeux jamais un francophone ne sera vlaamsvoelend [de sensibilité flamande]. Aussi, les Wallons deviennent-ils des citoyens de seconde zone dans un pays qu’ils sont seuls à continuer à honorer, qui les méprise et qui les fait cocus. Pour défendre leurs intérêts, pour garder la tête haute, il leur faut une nation. Et la nation des Wallons, c’est toi, France.
À la mémoire de Jacques Stiennon9 (1920-2012).
« Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. »
Ernest RENAN, Qu’est-ce qu’une nation ? (1882).
« Le refus du passé, attitude superficiellement progressiste et optimiste, se révèle, à l’analyse, la manifestation du désespoir d’une société incapable de faire face à l’avenir. »
Christopher LASCH, La Culture du narcissisme (1979), préface de la réédition chez Climats (2000).
« Toujours s’en trouve-t-il quelques-uns, mieux nés que les autres, qui sentent le poids du joug et ne se peuvent retenir de le secouer ; qui ne s’apprivoisent jamais à la sujétion […]. Ayant l’entendement net et l’esprit claivoyant, ils ne se contentent pas, comme le gros populas, de regarder ce qui est devant leurs pieds, sans qu’ils ne s’avisent et derrière et devant et ne se remémorent encore les choses passées pour juger de celles du temps à venir et pour mesurer les présentes. […] Et la servitude les dégoûte, pour si bien qu’on l’accoutre. »
Étienne DE LA BOÉTIE, Discours de la servitude volontaireou Contr’ un, 1549. Gallimard, 1993.J’ai modernisé l’orthographe et légèrement transposé.
3 Gestation de ma conscience nationale, conscience aujourd’hui chassée de l’école, moquée par un capital purement spéculatif et apatride. Avec des moyens de matraquage jamais égalés dans l’Histoire, le fétichisme de la marchandise formate, liquide les cultures enracinées, qu’il hait, nous abrutit dans l’arrogance du présent, obnubile toute vision historique, empêche tout ce qui prend sens dans la durée. Aussi, devons-nous veiller à maintenir et même à renforcer le cours d’Histoire dans nos écoles. L’Histoire, pas celle écrite par les vainqueurs, mais cet objet de quête incessante, haïe des puissants désireux d’asservir les peuples au Nouvel Ordre Mondial, d’inquiétude supérieure, de connaissance jamais aboutie, qui sont le fondement du génie européen. L’Histoire, la précieuse Histoire qui nous aide à nous regarder comme un autre et rend l’autre désirable, on ne l’enseigne plus aux USA, sauf sous la forme d’une indigne hagiographie locale10. C’est une affaire de spécialistes. Elle ne pénètre pas la culture populaire. La vieille Europe doit emboîter le pas des bienfaiteurs de la Réserve fédérale, de ce pays sans ombre dont le flambeau éclaire le monde et dont la langue en chante les contours.
« Ceux qui disent notre plat pays à la RTBF devraient faire Liège-Arlon-Namur-Mons à vélo. »
José FONTAINE6.
Le plat pays n’est pas le mien ! C’est le pays flamand que chante Brel, le Bruxellois le plus célèbre. Aux portes de l’Ardenne, Liège est un poste avancé du monde latin, une marche romane comme aimaient le souligner le grand médiéviste Léopold Genicot et mes professeurs de philologie les plus patriotes. Vingt kilomètres au nord-ouest et c’est Tongres la flamande ; vingt au nord, Maastricht la néerlandaise ; vingt au nord-est et on parle allemand, et c’est tout de suite Aix-la-Chapelle.
Troisième port fluvial européen, après Paris et Duisbourg, dans la Ruhr, le port de Liège s’étend sur 500 hectares. À 15 heures de navigation d’Anvers, à 24 de Rotterdam, il gère 32 zones portuaires le long de la Meuse et du canal Albert, accueille 120 entreprises, pour un total de trafic annuel de marchandises de 21 millions de tonnes (dont 16 par voie d’eau). Il est à proximité du TGV et de l’aéroport de Liège, le 8e en Europe pour le fret. (Outre le fret, l’aéroport de Charleroi, quant à lui, reçoit 8 millions de passagers par an.) Le Port autonome de Liège offre de l’emploi, direct ou non, à plus de 26 000 personnes.
Liège (avec, entre autres, Flémalle, Grâce-Hollogne, Saint-Nicolas, Ans (le s se prononce), Herstal, Beyne-Heusay, Fléron, Esneux, Chaudfontaine et Seraing) forme une agglomération de 700 000 habitants ; un peu plus que celle de Nantes, un peu moins que celles de Nice ou de Bordeaux. (Avec 410 000 habitants, l’agglomération de Charleroi se classerait entre celles de Strasbourg et de Rouen.)
Étendue comme le Limousin, la Wallonie – dont Namur est la capitale politique, Liège la capitale économique et Charleroi la capitale sociale – fait 16 844 km2 et compte 3 600 000 habitants dont 1 100 000 en province de Liège, 1 300 000 en Hainaut, le reste se partageant entre les provinces de Namur (490 000), du Brabant wallon (400 000) et du Luxembourg (280 000), la plus vaste et la moins peuplée de nos provinces. (Le Grand-Duché du Luxembourg, lui, fait un peu plus du double en population et un peu moins en superficie que notre province du même nom.) Nous sommes donc un peu plus nombreux que les Normands. Avec Bruxelles, nous surpassons les Lorrains et les Alsaciens réunis. (Oufti ! De quoi impressionner les Chinois !)
En 2006, le ministre-président wallon d’alors dressait le constat suivant : « À l’échelle de la France, le PIB de la Wallonie la placerait au huitième rang des vingt-deux Régions françaises et au troisième rang en matière d’exportations, juste derrière l’Île de France et la Région Rhône-Alpes. En termes d’emplois, les groupes français occupent la première place avec 34 000 postes, soit 32 des cent premières entreprises industrielles en Wallonie.11
L’État fédéral belge (11,4 millions d’habitants) compte trois Régions : la Région flamande (Vlaams Gewest, 6,6 millions) ou Flandre (Vlaanderen), la Région wallonne ou Wallonie (55 % du territoire belge et 3,6 millions) et la Région bruxelloise ou Bruxellescapitale (1,2 million). Il compte aussi trois Communautés : flamande (Vlaamse Gemeenschap), française (Communauté française de Belgique, appelée abusivement Fédération Wallonie-Bruxelles) et germanophone (Deutschsprachige Gemeinschaft Belgiens). Certaines matières sont des compétences fédérales (politique étrangère, justice, finances, défense, sécurité sociale), d’autres communautaires (enseignement, culture, audiovisuel, jeunesse), d’autres régionales (aménagement du territoire, environnement, logement, travaux publics, emploi, économie, agriculture, transports, patrimoine, tourisme, santé…). Ajoutons à cela les pouvoirs (subordonnés) des provinces et ceux des communes. Dans l’est de la province de Liège, autour d’Eupen et de Saint-Vith, sur un territoire de 854 km2, les quelque 78 000 germanophones forment, au sein de la Wallonie, une Communauté (Deutschsprachige Gemeinschaft Belgiens) à part entière avec ses propres institutions et une complète autonomie dans les matières culturelles et dans plusieurs matières régionales. Pas étonnant que peu de Belges se retrouvent dans ce maquis. Et que d’aucuns ironisent sur cette hypertrophie politico-administrative, comme René Swennen12 dans Belgique requiem : « Face à cette conspiration des groupes d’intérêts, je crains bien qu’il faille recourir à la révolution, non pas à la révolution idéologique, mais à la révolution tout court, explosion de violence cathartique, coup de massue qui mettra à bas l’arbre belge et les singes qui s’y agrippent. »
4 Dessin de Pierre Kroll. Pierre Kroll13 a dessiné le roi Albert II chaussé de ses charentaises. En 2013, il a abdiqué au profit de son fils Philippe.
D’ailleurs, si quelqu’un vous explique la politique belge, et que vous croyez avoir compris, c’est qu’il vous l’a mal expliquée, comme aimait le dire François Perin.
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« Cité ecclésiastique fondée, assure-t-on, par le légendaire saint Hubert, berceau de la famille de ce Charlemagne que nous avons à tort ou à raison naturalisé l’un des nôtres, ardemment mêlée au mouvement si français de la première croisade, enrichissant de ses légendes nos chansons de geste, Liège nous a d’un peu loin l’effet d’une grande ville de France. Tout nous porte à le croire : ce parler wallon si proche de notre langue d’oïl (des Liégeois eurent tort de s’offusquer quand je leur dis qu’en échangeant quelques mots avec une fermière de la région, je m’étais crue reportée au XIIIe siècle), son fol peuple dont parle Commynes, colérique et gai, dévot et anticlérical, fier de sa ville où il se disait par jour autant de messes qu’à Rome, mais vivant cinq ans avec aisance sous le coup de l’excommunication prononcée par son évêque, l’ordonnance si française des beaux hôtels du XVIIIe siècle, la musique de Grétry et plus tard de César Franck, la flambée d’enthousiasme causée par la Déclaration des Droits de l’Homme, et jusqu’à l’équipée de Théroigne de Méricourt. Nous sommes disposés à voir dans les quartiers populaires de Liège un prolongement du faubourg Saint-Antoine, et dans Liège elle-même ce chef-lieu du département de l’Ourthe qu’en fit la Révolution. »
Marguerite YOURCENAR, Souvenirs pieux, Gallimard, 1974.
Le site de ma ville fut fréquenté dès le paléolithique. On y a découvert d’importants témoins de la culture acheuléenne (vers 200 000 ans). Au VIe millénaire, des Omaliens14, nos premiers agriculteurs-éleveurs, s’établirent au confluent de la Meuse et de la Légia, le torrent qui éroda le sol de mon quartier. Avec les invasions des Indo-Européens dut prendre la relève une bourgade gauloise qui fut confortée par la construction d’une des villas romaines les plus grandes de la Gaule du Nord – villa de type agraire de 2 000 m2 sur un site de 4,5 ha – avec son port fluvial pour les échanges à longue distance propres à l’Empire romain.
Au début du Bas-Empire, ce villaticus, ce village, accueillit plusieurs familles de Germains autorisées à s’établir sur des terres romaines. On les appelait les laeti, les Lètes, les heureux ou par le diminutif laetici, les petits veinards. Ils furent latinisés, assimilés par nos ancêtres gallo-romains, mais le sobriquet de laetici survécut et donna Liège. (Comme sedicu donna siège, ou pedicu piège, laeticu donna *léticu, lédigu, lyédigu, lyédyu, lyédje puis liège en français et lîdje en wallon.)15 Bien avant la grande ruée de 406, la villa fut incendiée par les barbares. Malgré tout, une partie de la population s’accrocha à ses terres.
« Le corpus mobilier des IVe et Ve siècles est assez réduit, mais reste significatif d’une occupation non anodine. Quel que soit son statut, l’édifice romain reste un élément directeur dans la cristallisation du tissu urbain durant le Haut Moyen Âge. En effet, les premiers bâtiments construits à cette époque respectent encore l’orientation de la villa. »16
Au VIIe siècle, Herstal17 et Jupille (Jovi villa, villa de Jupiter)18 sont au cœur de la zone d’influence des ancêtres des Carolingiens, les Pippinides, les vrais maîtres de la Francia. À la fin du siècle, Lambert, l’évêque de Maastricht, l’antique Mosae Trajectum19, aimait venir prier dans la bourgade de Liège. C’était un proche de Pépin II – l’arrière-grand-père de Charlemagne et le maire du palais du roi mérovingien Clovis III –, qui avait sa cour dans son palais de Herstal. Mais, parce que Lambert refusait de marier Pépin II à Alpaïde, Dodon, frère de cette concubine et puissant domesticus du maire du palais, fit assassiner l’évêque avec ses proches dans la maison jouxtant son oratoire. Vendetta, obscur conflit clanique d’une époque brutale, peu empreinte de douceur évangélique. Hubert, son successeur à l’épiscopat, d’autant plus séduit par le site qu’il se rapprochait d’Alpaïde et du fils de Pépin, le puissant Charles Martel, transféra à Liège sa résidence principale et y promut le culte de Lambert, bientôt élevé au rang de saint martyr. Hubert, favorisa un pèlerinage qui devint à la mode.20 Sur la tombe de Lambert, on chantait même du grégorien. Né loin de Rome, aux confins du monde barbare – à Rome le canticum novum ne supplantera le répertoire vieux romain qu’au XIIe siècle –, le grégorien, ce style nouveau, choquait les oreilles rustiques des vieux agriculteurs de la Hesbaye toute proche qui faisaient la pieuse excursion le dimanche et les nombreux jours fériés. Mais les jeunes adoraient. Liège naquit du chant.
« Dès la seconde moitié du VIIIe siècle, la villa de Liège est désignée par l’expression caractéristique de vicus publicus qui évoque une agglomération déjà importante. […] Des deniers publics sont frappés, portant au revers le nom Leodico. De surcroît, Charlemagne, qui, durant la première moitié de son règne, séjourne très volontiers dans le palais d’Herstal tout proche, célèbre la fête de Pâques à Liège en 770. […] La volonté royale ne fut sans doute pas étrangère à l’élévation du vicus en civitas. »21
En 985, l’empereur, qui avait mis en place le système de l’Église impériale pour tenter de remédier à la dissolution de son pouvoir dans la féodalité, créa la principauté de Liège22. (Alors que la loi salique imposait le partage du domaine foncier à parts égales entre les fils du défunt, à la mort du prince-évêque, qui ne peut avoir de descendance légitime, la principauté revient à l’empereur, qui peut à nouveau nommer un nouvel évêque de son choix.23) Le jeune État s’étendait de la Gueldre à la Champagne. Notre premier princeévêque, le Souabe Notger, fut un guerrier, un politique et un grand bâtisseur. « Tu dois Notger au Christ et le reste à Notger », disaiton. Il marqua le paysage urbain par une enceinte en grès houiller, par l’érection de Saint-Denis et aussi de Sainte-Croix et de Saint-Jean (où il voulut être inhumé). Ainsi, en urbaniste théologien, créa-t-il un calvaire urbanistique, à l’échelle de la ville : juchée sur le Publémont, comme sur le Golgotha, la collégiale de la sainte Croix est à égale distance de Marie (la cathédrale Sainte-Marie et Saint-Lambert) et de la collégiale dédiée à Jean, le disciple préféré du Christ. Notger jeta les bases d’un État qui dura tout l’Ancien Régime ; du duché de Bouillon, au sud, jusqu’au comté de Horn, au nord, son territoire couvrait près du cinquième de celui de la Belgique actuelle. En 1830, par la volonté de nos vainqueurs à Waterloo, bien décidés à stopper l’expansionnisme français, la principauté de Liège et les Pays-Bas du Sud constitueront, (avec une partie de la principauté de Stavelot-Malmedy et le duché de Bouillon) le territoire de cette Belgique nouvellement créée.
Au Moyen Âge, les centres culturels de Liège et l’école musicale liégeoise rayonnent dans toute l’Europe : Florence, Prague, Cluny, dont le Liégeois Hézelon fut l’architecte de l’imposante abbaye, centre rayonnant de l’Europe médiévale.
Au XVe siècle, les ducs de Bourgogne, qui tentent de reconstituer une Lotharingie entre la mer du Nord et la Suisse, s’en prennent à notre État qui fait obstacle: jaloux de nos libertés, nous refusons la tutelle bourguignonne. En 1406, nous déposons notre prince, Jean de Bavière, le beau-frère de Jean sans Peur, le duc de Bourgogne. Suivit notre Azincourt, la boucherie d’Othée, en 1408, où nos milices perdirent huit mille hommes: on ne fit pas de prisonniers! Ce fut ensuite un long combat désespéré contre l’impérialisme de notre puissant voisin bourguignon. Après d’autres défaites, Liège dut même démanteler son enceinte. Mal soutenu par son allié le roi de France, l’État liégeois finit par perdre sa souveraineté. En 1466, Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, saccage notre bonne ville24de Dinant et noie en Meuse ses bourgeois qui avaient osé proclamer bien haut qu’il était un vilain bâtard de l’évêque, qu’il nous avait imposé; en 1467, après une autre boucherie qui nous coûta quatre mille hommes, il nous châtre en transportant notre Perron à Bruges; en 1468, il s’empare de notre capitale malgré l’attaque nocturne désespérée des Six Cents Franchimontois qui faillit lui coûter la vie, fait d’armes héroïque qui nourrit la mythologie de générations d’écoliers liégeois. Pour l’humilier, le Charolais a contraint notre allié, son cousin Louis XI, fait prisonnier à l’entrevue de Péronne, à l’accompagner. Non seulement il massacre, il pille Liège, l’incendie, mais il tente de la rayer de la carte en recrutant des démolisseurs des mois durant. L’historien Jean Lejeune décrit cette rage dévastatrice avec le lyrisme d’un enfant qui dessine, sans le savoir, la scène primitive; lyrisme d’autant plus étonnant pour beaucoup qu’on le qualifiera, lorsqu’il deviendra échevin de l’urbanisme, de plus grand destructeur de Liège après Charles le Téméraire.
5 La bonne ville liégeoise de Dinant vers 1725.
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6Chromo Liebig. Le commando-suicide des 600 Franchimontois tentant de s’emparer de Charles le Téméraire, la nuit précédant le terrible sac de Liège de 1468.
Ces précieux Chromos Liebig qui célébraient notre mythologie, je n’en avais guère, car ma mère achetait peu de cubes d’extraits de bouillon et les cachait à ma convoitise. Quant aux flacons d’extrait de viande, ils étaient trop chers et ma mère travaillait à l’ancienne. Elle était béarnaise, paloise, et n’avait rien d’une ménagère américaine.
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« Liège est encore, au dix-neuvième siècle, comme au seizième, la ville des armuriers. Elle lutte avec la France pour les armes de guerre, et avec Versailles en particulier pour les armes de luxe. Mais la vieille cité de saint Hubert, jadis église et forteresse, commune ecclésiastique et militaire, ne prie plus et ne se bat plus ; elle vend et achète. C’est aujourd’hui une grosse ruche industrielle. Liège s’est transformée en un riche centre commercial. La vallée de la Meuse lui met un bras en France et l’autre en Hollande, et, grâce à ces deux grands bras, sans cesse elle prend de l’une et reçoit de l’autre. »
Victor HUGO, Le Rhin : lettres à un ami, 1842.
Échaudés, les Liégeois observèrent une stricte neutralité durant des siècles, ce qui leur permit de jouir d’un essor économique sans précédent à une époque où leurs voisins s’épuisaient en guerres incessantes. Ils purent vendre aux uns et aux autres les excellentes armes à feu qu’ils fabriquaient – et fabriquent encore, surtout à la FN, la Fabrique Nationale de Herstal, le plus grand exportateur d’armes légères militaires en Europe et premier fournisseur en armes légères de l’armée américaine. Des entreprises familiales, telle Lebeau-Courally, sortent aujourd’hui des armes de chasse de prestige qui exigent des centaines d’heures de main-d’œuvre hautement qualifiée. Notre renommée École d’armurerie, gravure, bijouterie et fine mécanique Léon Mignon a formé des milliers de jeunes Français et en accueille encore des dizaines chaque année.25 Cette école d’armurerie a été créée par Napoléon qui établit aussi à Liège sa grande fabrique de canons. Il avait même envisagé d’y établir le centre impérial de l’horlogerie. C’est que le Liégeois Hubert Sarton venait d’inventer le génial dispositif à rotor des montres automatiques qui, aujourd’hui encore, permet à l’horlogerie mécanique moderne de se maintenir face aux montres à quartz. Hélas ! Hubert Sarton, qui avait été disciple de Pierre Leroy à Paris, était en rivalité avec l’autre grand ingénieur-horloger liégeois, Nicolas Jacquet. Peut-être rebuté par leurs chamailleries, l’Empereur fit de Besançon la capitale impériale de l’horlogerie.
Notre XVIIe siècle fut troublé par une guerre civile attisée par la guerre de Trente Ans. Les Chiroux (les bergeronnettes, car ces élégants s’habillaient en noir et blanc, comme à Paris) – les grands, partisans du prince-évêque Ferdinand de Bavière, duc de Westphalie et prince-Électeur archevêque de Cologne, qui finira par abolir nos libertés – s’affrontèrent aux Grignoux (les grincheux), parti populaire, ami de la France, soutenu par Richelieu. Le 16 avril 1637, « le bourgmestre Sébastien La Ruelle, idole du peuple, fut traîtreusement assassiné par le comte de Warfusée, un agent du gouvernement espagnol de Bruxelles qui l’avait invité à souper chez lui », pouvais-je lire au verso d’un de mes chromos Liebig. Enfant, sur le chemin de l’école, puis petit jeune homme, sur celui du collège, j’allais parfois me recueillir, place Xavier-Neujean, sur la tombe de Sébastien Laruelle, ce héros francophile, déjà à l’abandon et toute souillée par les gaz des autobus qui stationnaient.
Bien poreuse et de peu de poids face aux puissants, notre neutralité concédait le libre-passage des belligérants à travers la Principauté. Aussi, pour attaquer les Provinces-Unies sans devoir traverser des Pays-Bas espagnols armés jusqu’aux dents, Louis XIV passa-t-il par notre territoire, qui pénétrait jusqu’en Gueldre. En 1675, il prit même Dinant et Huy. Par rapport à ces exactions, broutille que de faire enlever, la même année, la marquise de Brinvilliers du couvent des Bénédictines de Liège, où cette empoisonneuse s’était réfugiée dans l’espoir d’échapper à la question et à l’échafaud.26
En 1689, notre Principauté, qui était membre de l’Empire, fut quasi contrainte par la Diète à se rallier à la Ligue d’Augsbourg qui avait déclaré la guerre à la France. Mal pris, les Liégeois, entre la peste et le choléra. Nous venions de signer un traité avec cette grande puissance aimée du peuple, qui reconnaissait notre neutralité, mais les Hollandais, qui occupaient nos forts, nous menaçaient d’incendier toute la ville si nous ne choisissions pas leur camp et nous n’avions qu’un seul régiment à leur opposer. En effet, depuis le désastre de 1468, comme nous avions opté pour une politique de neutralité, nous n’avions quasi plus d’armée. En 1692, le peu clément Louis XIV, qui venait de prendre Namur, ordonna de nous punir : durant cinq jours, le duc de Boufflers27, depuis la Chartreuse, nous bombarda à boulets rouges. Il réduisit en cendres la Violette et les quartiers entre la Meuse et la place du Marché, soit quelque 1 500 maisons, politique de la terreur impitoyable appliquée depuis Turenne et propre à la France.28
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« Lorsqu’une poignée de Liégeois défient seuls et sans alliés tout le Corps germanique, se peut-il que nous ne voyions pas que cette poignée d’hommes ce sont les 300 Spartiates qui gardent nos Thermopyles contre les Despotes. »
Camille DESMOULINS, le 18 septembre 1790, pressant, en vain, la Convention de fournir une aide à la République liégeoise en guerre contre les Autrichiens et les Prussiens coalisés.
« Réfugiés en foule chez nous, les Liégeois brillèrent dans nos armées par leur valeur fougueuse et marquèrent non moins dans nos clubs par leur colérique éloquence. C’étaient nos frères et nos enfants. »
Jules MICHELET, Les Femmes de la Révolution, 1854.
Ce n’est pas la prise de la Bastille, qui y passa inaperçue, c’est la nuit du 4 août 1789 à Paris – nuit où l’Assemblée constituante abolit les privilèges – qui enflamma Liège. Le peuple liégeois « se leva, chassa les vils satellites de l’évêque, vola vers lui, et le ramena dans Liège, comme les Parisiens amenèrent Louis à peu près à la même époque », écrit le révolutionnaire liégeois Nicolas Bassenge qui va fonder à Paris la Convention des Belges et des Liégeois unis. Nous rétablissons la Paix de Fexhe – notre constitution de 1316, notre Magna Carta – abrogée par le Règlement de I684, qui avait très affaibli le pouvoir du Tiers-État, et nous remplaçons sans coup férir les deux bourgmestres en place – durant tout l’Ancien Régime, nous eûmes deux bourgmestres – par Hyacinthe Fabry et Jean-Remy de Chestret, amis des Lumières29. Deux ans avant la France, nous fondons un état sans monarque, qui vivra dix-sept mois, d’août 1789 à janvier 1791. Se forme une armée enthousiaste de volontaires qui vainc les armées d’opérette des princes rhénans rameutés par notre prince-évêque en fuite. Berlin, où Fabry a ses accointances, est ravie de damer le pion à Vienne. Mais lorsque les deux grands mettent une sourdine à leurs différends, les Autrichiens occupent Liège sans coup férir. Malgré Camille Desmoulins et l’abbé Grégoire, la Convention ne nous vient pas en aide : par le Condroz, les révolutionnaires liégeois, contraints à quitter le pays, se réfugient en masse à Paris. En avril 1792, Jacques Fabry, le père de la Révolution liégeoise, crée une légion liégeoise qui rentre au pays avec l’armée de Dumouriez. L’enjeu est désormais le rattachement souhaité par la Convention. Le vœu du rattachement est soutenu par les députés du marquisat de Franchimont – ils avaient voté la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de Polleur, plus radicale que la française. Il sera voté en quelques mois par toutes les bonnes villes24 wallonnes du pays. (Les quartiers flamands n’ont pas voté, sauf celui de Stockem, comprenant une vingtaine de villages et la petite ville de Maaseik.) Enfin, le 17 février 1793, la Convention nationale unanime se prononce pour le rattachement à la France. Mais bientôt, malgré Valmy, malgré Jemappes, les Autrichiens rétabliront pour un an l’Ancien Régime, jusqu’à notre victoire de Fleurus, le 26 juin 1794. Cette brève restauration nous épargnera la Terreur : notre guillotine ne servira que pour les droits communs.
C’est donc le 17 février 1793 que nous votâmes le rattachement à la France. Pas à la France des rois, mais à celle de Valmy, à celle de Jemappes, celle de la nation libératrice en armes. (Mais sans la France des rois, nous n’aurions pu tisser, des siècles durant, tant de liens amoureux… « La république une et indivisible, c’est notre royaume de France », affirmait Péguy dans L’Argent.) « La révolution liégeoise fut la seule que celle de France put susciter à son image », écrit Georges Lefebvre.30 Longue tradition d’amour de la liberté ! Dès 1066, le prince-évêque Théoduin accorde aux bourgeois de Huy la première charte de libertés qui soit connue au nord des Alpes. Vers 1200, Albert de Cuyck (/cueilque/) en concédait une aux Liégeois, qui confirmait des droits arrachés dès le XIe siècle : Povre homme en sa maison est roy… Ainsi, avec la bonne ville liégeoise de Huy et avant les barons qui imposèrent la Grande Charte en 1215 à Jean Sans Terre, roi d’Angleterre, avions-nous arraché des franchises, des libertés, à la tyrannie du prince. La démocratie de l’ère commune, elle trouve ses origines chez nous, d’abord à Liège ensuite chez nos cousins anglo-normands, avec lesquels nous partagions, nonobstant de légères variations, un parler commun : la langue d’oïl.
7 Le Perron. Dessin de Gérard Michel.
Notre palladium, le phallique Perron, symbolise nos libertés communales, conquises de haute lutte. C’est lui qui féconde ma cité. Architecte spécialisé en rénovation, Gérard Michel a enseigné le dessin à des milliers d’architectes. Il en partage quelque 6 999 sur le Web (« Gérard Michel FLICKR »).
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« 1794-1814. Ces vingt années d’histoire commune avec la France ont profondément marqué, sur le territoire de la future Wallonie, aussi bien la population que les institutions ou l’économie. Loin d’être une simple parenthèse entre deux mondes (les principautés aristocratiques ou ecclésiastiques d’Ancien Régime, et le Royaume des Pays-Bas annonciateur de la future Belgique puis du Benelux), la période française fut une époque riche en ruptures et mutations majeures, heureuses ou non, là n’est pas la question, dans une quantité de domaines et elle a laissé bien d’autres traces physiques sur notre territoire que la butte dite de Waterloo commémorant un épisode survenu, lui, plusieurs mois après la fin de notre appartenance provisoire à la France. […] J’invite le lecteur à se plonger dans les traces physiques de cette Wallonie française dont certains furent longtemps nostalgiques et avec laquelle d’autres, héritiers de François Perin comme du Congrès wallon de 1945, renoueraient volontiers aujourd’hui. »
Extrait de la préface de Freddy Joris, Administrateur général de l’Institut du Patrimoine wallon, à Sur les traces de la Wallonie française de Frédéric Marchesani (IPW, 2014).
Le 18 février 1793, cette proclamation de Dumouriez, général en chef de l’armée de la Belgique, vainqueur des Autrichiens à Jemappes le 6 novembre 1792, remplissait toute la première page de La Gazette nationale liégeoise :
« Le Général Dumouriez, au Peuple Liégeois. Braves Liégeois, peuple digne de la liberté, peuple frère des françois, & bientôt françois vous-mêmes ; l’ennemi s’amasse sur vos frontières. Vous n’avez aucune fortification pour défendre vos foyers, mais, vous avez des cœurs indomptables & des bras armés de fer. Que votre jeunesse nombreuse se forme en bataillons sous les drapeaux de la liberté. Joignez-vous à nous, faisons tomber les remparts de Mastricht, & marchons ensuite jusqu’au Rhin. Ce fleuve doit servir de barrière à votre liberté. Tous les peuples entre ce fleuve & la Meuse doivent vous être joints, soit à titre d’alliance, soit à titre de conquête. Je compte sur douze ou quinze mille liégeois. Vous me les avez promis. Je vous ai donné le glorieux surnom de Grenadier de la révolution Belgique ; j’ai une entière confiance en vous, & les françois, avec votre secours, chasseront les bandes prussiennes & autrichiennes loin de vos foyers. Vous combattez pour vos propriétés, pour vos parens, pour vos femmes, pour vos enfans ; votre cause est la nôtre. Je compte sur votre courage ; comptez sur notre persévérance. Liégeois, la devise des françois & la vôtre, c’est la liberté ou la mort. »
Peu après notre vote pour le rattachement à la République française, le révolutionnaire liégeois Nicolas Bassenge écrivait à Publicola Chaussard, chef des bureaux du Comité de Salut public, l’an 2 de la République : « NOUS SOMMES FRANÇAIS ! Le cidevant pays de Liège […] n’est plus qu’un département français, envahi par les barbares, tel que ces malheureuses contrées en proie aux brigands rebelles. Le premier, le plus saint devoir de la république est d’arracher aux ennemis ces hommes pour les rendre à leurs frères, à la liberté, à la vie. »
Après nous avoir battus à Neerwinden, en mars 1793, les Autrichiens rétablirent notre prince-évêque honni dans ses fonctions. Mais, moins de deux ans plus tard, grâce à la victoire de Fleurus, nous les Liégeois, Français d’adoption, allions de nouveau accueillir en libératrice l’armée de Sambre-et-Meuse. Nous dûmes bientôt déchanter, car, bien que nous ayons librement choisi d’être Français, la République se conduisait chez nous comme en terre étrangère : réquisitions brutales, contributions de guerre écrasantes, pillage de nos trésors artistiques. Page noire. (Peut-on espérer que la France nous restitue quelques-uns de ces trésors ! Pourquoi pas La conversion de saint Paul de Bertholet Flémal31, actuellement au musée des Augustins de Toulouse, la dalle funéraire de Jean de Coronmeuse, au musée du Louvre, quelques précieux manuscrits de l’abbaye de Saint-Laurent ?) Ainsi, étions-nous traités comme un pays conquis. Lazare Carnot ne faisait aucun cas de notre adhésion volontaire à la République, les directives du Comité de salut public quant à la politique d’annexion étaient sans équivoque : « Il faut traiter ces contrées en pays conquis […]. Alors, épuisées de leur suc, elles se jetteront sincèrement dans nos bras. » Bientôt, notre économie déstabilisée par les assignats, l’approvisionnement ne fonctionna plus et le chômage devint général. L’hiver 1794-1795, les ouvriers et les pauvres – désormais privés de l’aumône – payèrent un aussi lourd tribut à la mort que durant la grande famine de 1740. Avec le retour d’une paix et d’une stabilité relatives, notre situation s’améliora.
8 Bertholet Flémal, La conversion de saint Paul, détail © IRPA-KIK, Bruxelles.
Mais nous n’étions plus une capitale. « Dans tout l’Empire français, il y a un abîme entre la torpeur des villes de province et l’éclat de la vie culturelle concentrée à Paris. À Liège, de surcroît, l’écart se creuse entre, d’une part, la bonne société, c’est-à-dire la nouvelle classe dominante des fonctionnaires, des magistrats, des officiers qui s’expriment en français et, d’autre part, les gens du peuple qui continuent à parler wallon. »32
Cette période française nous a marqués profondément. « Pour la première fois ont été amalgamées dans un même ensemble territorial des principautés de langue romane [celles de Liège et de Stavelot-Malmedy] qui, jusque-là, avaient connu des destins différents en raison des fragmentations de l’espace politique. […] Ces vingt années ont laissé un héritage politique, juridique, institutionnel et culturel sans lequel il n’est pas possible de comprendre l’histoire contemporaine du pays et de ses entités constitutives. »33
À partir du Consulat (1799), le bassin houiller et sidérurgique liégeois, pionnier de la révolution industrielle, devint une des régions les plus prospères du monde, l’industrie liégeoise profitant largement de la suppression des barrières douanières de l’Ancien Régime et, grâce au blocus continental, de l’absence de concurrence des produits manufacturés anglais.
On attribue la création de l’Université de Liège au roi des Pays-Bas, en 1817. Pourtant, l’acte fondateur d’une institution universitaire à Liège fut le décret du 17 mars 1808 organisant l’Université impériale et désignant Liège comme siège d’une Académie devant comprendre une faculté des Lettres et une faculté des Sciences. Cette dernière fut créée, en 1810, dans l’ancien Collège des Jésuites, à côté du Lycée impérial. L’enseignement de la médecine y fit de notables progrès grâce à nos docteurs diplômés de l’École de Médecine de Paris.
Terrible ombre au tableau : l’odieux impôt du sang. Les levées massives, les campagnes meurtrières – surtout à partir de l’invasion de l’Espagne, en 1808 – provoquent des jacqueries en Campine et dans le département des Forêts (qui correspond en gros aux territoires actuels de notre province du Luxembourg, du grandduché de Luxembourg et de l’ouest de la Rhénanie-Palatinat). D’autant que, dans ces régions rurales, l’anticléricalisme de la République faisait horreur. Liège et la Hesbaye, Verviers et le plateau de Herve furent moins réfractaires. Le peuple y était anticlérical et la proportion d’exemptés était plus élevée chez nous que dans les départements moins industrialisés : peu d’armuriers et de forgerons étaient mobilisés dans les unités combattantes. Bien qu’on estime tout de même à 6 % la population liégeoise qui périt sur les champs de bataille, chez nous, comme dans la majeure partie du pays wallon, la légende napoléonienne est demeurée vivace.
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« De ce lieu et de ce jour date une ère nouvelle dans l’histoire du monde, et vous pourrez dire : j’étais là ! »
GOETHE, qui fut à Valmy.
« La difficulté de la gauche est de prendre en charge le concept national sans en faire un gros mot. »
Emmanuel TODD, in Le Média (« Vraiment politique », Gilets jaunes : l’insurrection que personne n’attendait, 20 déc. 2018).
Valmy ! Le 28 novembre 1792, enthousiaste et aguerrie par une canonnade de quatre heures, l’armée républicaine, une armée de citoyens, répondit à son général par le cri multiple de « Vive la Nation ! ». L’armée de Dumouriez, qui compte nombre de Liégeois dans ses rangs, sera accueillie dans la liesse par le peuple de Liège, « un peuple spirituel, sensible et fier, seconde nation française », écrit le glorieux vainqueur, peuple qu’il qualifie par ailleurs de « plus dangereux d’Europe après celui de Londres et de Paris ». Bientôt, nous allions jeter aux pieds des puissances et des princes coalisés de toute l’Europe, qui nous envahissaient pour nous asservir, la tête d’un roi.
39 Belges, dont 22 Hainuyers, mais aucun Flamand, se prénomment Valmy. Né à Walhain en 1933, au bord du Nil – un affluent de l’Orne ! –, dans le Brabant wallon, Valmy Féaux, qui aime jouer du théâtre en wallon, est sociologue de formation. Il fut Ministre-Président de la Communauté française de Belgique. À son baptême, le curé refusa de prononcer ce prénom impie. Doit-on s’étonner qu’il soit devenu socialiste et grand connaisseur de la bataille de Valmy ?
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Les Liégeois ne seront jamais qualifiés de belges avant 1830. Ce n’est qu’après Napoléon que le sort de Liège fut lié à celui de la Belgique. En 1815, le traité de Vienne annexa au Royaume des Pays-Bas les anciens Pays-Bas du Sud et les principautés de Liège et de Stavelot-Malmedy. L’État batave ainsi renforcé devait former un État-tampon à la frontière nord du corps amputé de la France. Lorsque les patriotes liégeois et bruxellois de 1830 chassèrent les Hollandais, leur gouvernement provisoire offrit la couronne au duc de Nemours, fils de Louis-Philippe, exprimant ainsi le désir de retourner à la France. Devant le veto des Anglais et leurs menaces, et la pusillanimité du Roi des Français, ils durent se rabattre sur Léopold, duc de Saxe, prince de Saxe-Cobourg-Gotha, qui avait combattu Napoléon comme colonel puis comme général de division de l’armée russe. Il devint donc le premier roi des Belges, Léopold Ier. Les vainqueurs de Waterloo tolérèrent qu’il épousât Louise-Marie, la fille de Louis-Philippe. La Belgique,
