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1995 dans le plus grand barrage du Japon, cerné de montagnes, en plein hiver. Teruo Togashi voit sa vie basculer avec la disparition de son collègue, Kazushi Yoshioka, au cours d'une tentative de sauvetage sur les sommets enneigés. Quelques mois plus tard, un groupe armé prend le barrage d'assaut et retient en otage les employés et la fiancée de Yoshioka, venue se recueillir sur les lieux de son trépas. Togashi échappe de justesse aux assaillants. Commence alors une chasse à l'homme glaçante, en plein whiteout qui empêche toute intervention de la police.
Seul Togashi peut sauver les otages et éviter la destruction du barrage. Il a 24 heures pour agir. Mais comment s'y prendre dans un blizzard sans fin, avec pour seules armes son courage et sa volonté de se racheter après la perte de son ami ?
Rançon monumentale, menace d'inondation de la vallée entière, chantage, manipulation, faux-semblants... Qui sortira vainqueur de cette course contre la montre inéluctable, au cœur d'une tempête de neige impitoyable ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né en 1961 à Tokyo, il travaille d’abord à Shin-Ei Animation, qui produit notamment l’animé Doraemon, très populaire au Japon. Scénariste de quelques-uns des longs métrages animés, il commence sa carrière avec Consecution, succès qui lui vaut le Prix Edogawa Rampo en 1991. Whiteout est son 5ème roman et remporte le prix Eiji Yoshikawa en 1996. Une adaptation au cinéma japonais voit le jour en 2000. Son œuvre compte ce jour plus d’une trentaine d’ouvrages dont certains primés.
À PROPOS DE LA TRADUCTRICE
Annick Laurent a vécu au Japon et a participé à plusieurs traductions, notamment "The Ring", de Koji SUZUKI, "Présences d'un été", de Taichi YAMADA et également , "La librairie Tanabe", de la célèbre Miyuki MIABE.
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Seitenzahl: 734
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Titre original : Whiteout by Yuichi Shimpo © Yuichi Shimpo 1995
© Les Éditions d’Est en Ouest, 2020 pour la traduction française. Édition française publiée avec l’autorisation de Shinchosha Publishing Co., Ltd, par l’intermédiaire du
Bureau des Coyrights Français,Tokyo. Avec le soutien de la Fondation Konishi pour les Échanges Internationaux.
ISBN du format papier : 9782957260706
Dessin de couverture et conception graphique : © Héloïse Chopard, Atelier de la Cigogne
Bien sûr que tout le monde pensera à un acte suicidaire ! Et ce, malgré leur expérience de montagnards. Car avec toute cette neige... la violence de la nature réduit facilement à zéro la moindre initiative humaine.
Téruo Togashi regarde dehors, à travers la fenêtre qui semble peinte en blanc. Le ciel chargé de gros nuages se distingue à peine derrière les bobines du poste de transformateur figées dans leur manteau de givre. L’horizon a baissé sans qu’il s’en aperçoive et cache les sommets. Les bourrasques de neige limitent la visibilité. Un peu avant midi, le barrage et le mont Aïzukomawadaké, légèrement enneigé à l’arrière-plan, formaient encore un paysage digne d’une carte postale. Mais la situation s’est dégradée en trois heures à peine.
À la centrale hydroélectrique, on vient de réviser la troisième génératrice et de la remettre en route. Son rodage nécessite un nombre important d’échanges avec le personnel du service électricité. Togashi s’est rendu pour l’occasion dans la salle de la génératrice située quarante mètres sous le barrage. Et il n’a pas pris le temps de regarder dehors à ce moment-là.
– Quoi ?! Mais enfin, qui pourrait autoriser une telle demande ?
Le chef opérateur Masahiro Ishizaka hoche négativement la tête en signe d’incompréhension. Les traits de son visage se durcissent, à l’image du temps qui se dégrade.
– Pourtant il n’y a pas d’autre moyen, répond calmement Kazushi Yoshioka, debout près de Togashi. Calmement, certes, mais non sans une certaine détermination.
– Regardez cette neige ! Rien ne nous garantit que le temps va s’améliorer. Bien au contraire. À l’allure où vont les nuages, il devrait plutôt se gâter. Si vous ne me croyez pas, allez consulter le bulletin météo !
– Inutile. On sait très bien que ça va se dégrader.
– Alors, dans ce cas, pourquoi demander une chose aussi stupide ?
– Parce qu’on n’a pas le choix.
Le temps est très variable dans cette région d’Okutowa entourée de montagnes atteignant les deux-mille mètres. Le vent souffle sur le lac du barrage et entraîne la neige qui gifle les vitres à l’horizontale. On est seulement à la minovembre, un peu trop tôt pour voir vraiment s’installer la neige, mais d’après la coloration des montagnes, tout le monde a prévu que l’hiver arriverait plus vite cette année. Leurs prévisions s’avèrent exactes. À partir de maintenant, la région d’Okutowa restera noyée sous un manteau blanc.
Ishizaka persiste, en montrant à grand renfort de gestes le temps à travers la fenêtre.
– Mais à votre avis, en quoi consiste notre boulot ? Et pourquoi on travaille dans ces montagnes vingt-quatre heures sur vingt-quatre ? Pour aller au secours des victimes d’accidents de montagne ? Pas du tout. On est bien là pour gérer neuf centrales électriques et leurs barrages, non ?
Question inutile pour Togashi et Yoshioka, employés depuis bientôt trois ans à Okutowa. Comme leurs collègues, ils sont assez fiers de ce travail et pensent posséder une certaine conscience professionnelle.
Le poste de sectionnement d’Okutowa est chargé de la gestion intégrée et du fonctionnement de neuf centrales électriques au bord de la rivière Towa. La puissance de ces centrales peut dépasser un-million-cinq-cent-mille kilowatts. Avec sa retenue d’eau de six-cents-millions de mètres cubes, l’énorme barrage d’Okutowa bat tous les records au Japon.
Juste après le début des opérations, on a effectué un contrôle à l’intérieur de la centrale hydroélectrique située sous le barrage. Le poste de sectionnement d’Okutowa, avec son système de gestion intégrée, a été construit pendant l’aménagement des barrages en amont et en aval.
Togashi et des employés des autres centrales électriques y font les trois-huit, par groupe de trois.
Au début de leur affectation, Yoshioka et lui avaient été impressionnés par la quantité de neige. Mais les montagnes environnantes, propices à l’escalade, les intéressaient au plus haut point. Ils profitaient des périodes de pauses dans leur travail pour en gravir les sommets et donnaient l’impression de rivaliser de dextérité.
Yoshioka revient à la charge sans se départir de son calme :
– Eh bien dans ce cas-là, chef, donnez-nous s’il vous plaît un autre moyen de sauver ces deux personnes.
Ishizaka hausse le ton :
– On ne sait pas encore s’il y a des victimes. Ils ont seulement aperçu des ombres. Il peut s’agir de singes descendus de la montagne. Ou bien de biches, ou de faisans.
Tous les regards se tournent vers les responsables de la génératrice qui prennent un air inquiet, comme s’ils endossaient toute la responsabilité de la situation.
– Vous avez déjà vu des singes dans le coin ? Ou des biches ? Ou bien des faisans se promener ?
–Alors des lapins. On en voit partout avant leur hibernation.
– Parce que du haut du barrage on peut apercevoir des lapins sur le flanc de la montagne ? Vous exagérez ! Soyez un peu plus réaliste !
Et pour bien montrer que cela n’a vraiment aucun sens, Yoshioka hausse les épaules et se détourne. Il fait même claquer sa langue comme un enfant qui boude. D’habitude il affiche un sourire amical qui détonne avec son physique plus rude. Il a beau inspirer facilement confiance, il reste pourtant impassible quand il ne s’entend pas avec quelqu’un, ou ne l’apprécie pas du tout. Un trait de caractère qui ressort plus particulièrement lorsqu’il pratique la montagne. Dans ce cadre-là, pas question pour lui de s’encorder avec une personne qu’il ne connaît pas, car il peut alors s’agir d’une question de vie ou de mort, même pendant un stage d’entraînement. Togashi accepte bien le côté assez primaire de Yoshioka, mais les autres n’admettent pas toujours son comportement trop direct envers un supérieur ou un collègue plus âgé, à qui un certain respect est dû.
Togashi ne peut s’empêcher de lâcher un petit rire en constatant que Yoshioka n’a pas perdu ses mauvaises habitudes.
– Qu’est-ce qui vous fait rire ? Étant donnée les circonstances il n’y a pourtant pas de quoi, lui lance Ishizaka qui se sent victime de la situation.
Yoshioka insiste avec détermination.
– Mais enfin, chef, vous n’avez pas encore compris ? C’est évident qu’il y a deux victimes dans la montagne Senjogataké, juste là, derrière.
Tous ressentent l’atmosphère d’hostilité entre Ishizaka et Yoshioka. La vitre de la fenêtre, secouée par le vent, cogne légèrement tout près d’eux. Personne ne tient à intervenir.
La scène se déroule devant la porte de la salle de contrôle, située au troisième étage du poste de sectionnement.
Un peu après 14h30, la deuxième équipe, dont fait partie Yoshioka, est arrivée de la station génératrice située au bas du village de Nagami pour remplacer l’équipe de Togashi. Au moment de la relève, deux responsables de la génératrice venaient juste de remonter du sous-sol où ils étaient descendus pour sa révision. Avant de s’y rendre, ils auraient vu bouger des ombres sur le flanc de la montagne Senjogataké, derrière le barrage. Sans doute des alpinistes.
Yoshioka a alors immédiatement contacté le club de montagne local, en utilisant la radio du poste de sectionnement. Il s’était déjà renseigné sur la météo auprès de la station génératrice, également par radio, et avait entendu parler d’une communication sans doute diffusée par un émetteur de secours du club.
Il ne s’est pas trompé.
Très tôt ce matin, deux personnes sont parties du refuge de Mitsuawa situé sur le flanc de la montagne Katakurayama, en direction du mont Senjogataké. Elles étaient censées redescendre après l’avoir atteint en passant par le sommet de Katakurayama, et revenir au refuge vers 13 heures. Mais elles ne sont toujours pas rentrées. Et d’après la taille de leurs sacs à dos, leur équipement s’avère insuffisant pour bivouaquer. Il s’agit probablement d’alpinistes débutants.
Senjogataké, montagne permettant d’accéder aux différents sommets qui dominent le département de Niigata, se situe derrière le poste de sectionnement. En principe, à cette saison où le temps change souvent brusquement, les alpinistes débutants ne tentent pas son ascension, alors qu’en été elle est relativement faisable. Mais les responsables de la génératrice sont sûrs d’avoir vu bouger des ombres sur le flanc de la montagne. Des alpinistes qui auraient quitté l’itinéraire passant par la crête et pu être victimes d’un accident.
Il y a presque déjà trois heures que les deux responsables ont vu les ombres. La neige ne cesse de tomber, fouettée par le vent, et le champ visuel se réduit à vue d’œil. Combien de chances reste-t-il à ces débutants égarés de retourner au refuge par leurs propres moyens ? Leur équipement a de quoi inquiéter, sans compter leur manque de vivres.
Togashi détourne les yeux du paysage et regarde Ishizaka toujours aussi énervé.
– Ne me dis pas que toi aussi tu comptes y aller avec cette neige ! s’exclame d’une voix tremblante le chef opérateur comme s’il avait lu dans les pensées de Togashi.
Pour celui-ci, il n’existe apparemment pas d’autre moyen de sauver ces deux personnes en détresse.
Si on fait appel aux secouristes de la vallée, ils ne pourront partir que le lendemain matin, même en se préparant rapidement. Et si quelqu’un tente d’aller à la rencontre des alpinistes égarés à partir du refuge de Mitsuawa, il mettra facilement quatre heures pour atteindre la montagne Senjogataké en passant par la crête. Entre-temps la nuit sera tombée et la température avec. La façon dont les nuages se déplacent dans le ciel laisse peu d’espoir de voir le temps s’améliorer. Dans cette situation pratiquement désespérée, le gardien du refuge ne peut pas faire grandchose tout seul. Au mieux retrouver les corps des alpinistes morts de froid. Par contre...
La situation serait différente si Yoshioka et lui-même intervenaient.
Une station de ski gérée par la même entreprise que le barrage se trouve à Maruyama, derrière le poste de sectionnement. En utilisant leur motoneige pour aller jusqu’au vieux refuge d’Oshiro situé en aval, ils pourront atteindre le sommet de Senjogataké en deux heures environ. Et en partant tout de suite, au moins arriver avant la tombée de la nuit sur le flanc de la montagne où on a repéré les ombres.
– Il n’est pas question que je vous donne l’autorisation. Qui cautionnerait un acte aussi suicidaire !
–N’exagérez pas, chef, réplique Yoshioka, un léger sourire aux lèvres, avant d’ajouter : pour Togashi et moi, ces montagnes sont comme notre jardin. On y marcherait même les yeux fermés.
En prononçant ces mots son visage se durcit très nettement. Yoshioka est bien placé pour savoir que la montagne nécessite une extrême prudence. Mais seuls lui et son collègue peuvent sauver ces deux égarés. D’où son discours plutôt optimiste.
Togashi pense comme lui. Quand il s’agit de secourir des gens perdus en montagne, même des inconnus, impossible de rester sans rien faire. Lui-même a déjà été secouru plusieurs fois par des personnes qu’il ne connaissait pas. Sans leur aide, il ne serait peut-être plus là aujourd’hui. Il a vraiment frisé la catastrophe à Tsurugidaké au cours d’un hiver.
Il se tourne à nouveau vers Ishizaka.
– Je vais demander au siège de l’entreprise de nous prêter la motoneige.
– Sûrement pas. Vous êtes complètement fous ! Partir en montagne par ce temps !
– Chef, contactez la vallée s’il vous plaît. Pour cette journée, je déposerai plus tard une demande de congés payés.
Sa phrase à peine terminée, Yoshioka se met à courir et Togashi le suit en direction de l’escalier.
– Qui peut accepter une demande pareille ! tempête Ishizaka.
Sa voix retentit au-dessus de leur tête comme un coup de tonnerre.
Les vestiaires contiennent des vêtements chauds et imperméables ainsi que des chaussures de montagne, utilisés pour travailler dans la neige pendant la dure période d’hiver. Ils ouvrent sans autorisation les vestiaires de leurs collègues et remplissent leurs sacs à dos de vêtements destinés à ceux qu’ils vont tenter de sauver. Leurs sacs contiennent déjà une lampe frontale, des cordes, des provisions et un bon réchaud. Un minimum toujours disponible lorsqu’ils doivent partir en montagne pour accompagner un collègue chargé des infrastructures de la transmission électrique.
– Il fait moins six. Pas étonnant qu’on ait froid, dit Yoshioka comme s’il prononçait une blague sans intérêt, tout en regardant le thermomètre du vestibule.
Il se tourne vers Togashi, le visage subitement fermé, et hoche la tête en ajoutant :
– Allons-y.
Il saisit des raquettes posées sur une étagère et pousse la porte vitrée donnant sur l’extérieur. La neige est tellement cinglante qu’il a brusquement l’impression d’avancer face à un canon à neige. Togashi s’engouffre dans son sillage en foulant lui aussi l’épaisseur cotonneuse.
Comme il reste encore un peu de temps avant la tombée de la nuit, la visibilité n’est pas si mauvaise. Ils distinguent vaguement les pylônes du télésiège sur la montagne Maruyama. La neige fraîche leur arrive presque au niveau des chevilles, mais sans les empêcher de progresser pour autant.
Rabattant la capuche de leur veste de montagne sur leur tête, ils courent vers la station de ski. Des membres du service d’exploitation y montent tous les jours, et continueront de le faire jusqu’à l’ouverture prévue début décembre.
Les deux compagnons sont très surpris de voir que le poste de sectionnement a pris contact avec eux. La motoneige est déjà prête.
– Tiens, prends ça aussi. Un petit remontant maison de derrière les fagots, dit un vieux collègue et ami de Togashi, en lui lançant une petite flasque de whisky.
– Merci beaucoup.
– Je pense que ce n’est pas bien utile de vous le rappeler, mais on n’a pas besoin d’un autre accident. Alors surtout, n’oubliez pas de revenir.
Yoshioka hoche la tête en enfourchant la motoneige et fait tourner bruyamment le moteur en guise de réponse. Dès que Togashi est monté à l’arrière, l’engin démarre en soulevant des gerbes blanches.
La neige s’est transformée en grésil et leur pique le visage. Ils ont du mal à respirer et à garder les yeux ouverts.
Ils descendent jusqu’en bas du barrage et se dirigent vers le vieux refuge d’Oshiro en suivant la piste le long de la rivière Towa. Dans les endroits les plus accidentés, la motoneige heurte les cailloux avec un bruit métallique. Mais ce n’est pas le moment de s’inquiéter pour des éraflures sur la carrosserie. Le vent et la neige les atteignent de plein fouet, cinglant leur visage si douloureusement qu’ils sont soulagés d’arriver au début du torrent Takinosawa, près du refuge.
Le sommet de la montagne Senjogataké disparaît dans la neige et le brouillard, leur laissant peu d’espoir de pouvoir distinguer le flanc de la montagne que les responsables de la génératrice ont repéré. Le vent siffle lugubrement en secouant les branches de sapins et de bouleaux. En dessous de zéro, la température du corps diminue de trois degrés chaque fois que la vitesse du vent augmente de cinq mètres par seconde. Il fera sans doute moins vingt en fin de journée.
Ils progressent à pied vers la crête en se frayant un chemin à travers la forêt pour se protéger de la neige et du vent. Une neige lourde et chargée d’humidité, très fréquente dans cette région. Elle recouvre à vue d’œil leurs visages et leurs épaules tandis qu’ils grimpent droit dans la pente en assurant chacun de leurs pas.
Le torrent Takinosawa semble différent l’hiver, avec ses accumulations de neige et ses eaux prisonnières sous une solide couche de glace. En progressant vers la crête au nord de ce torrent on arrive au début de celui d’Ashiaraïzawa en direction du sommet de Senjogataké. Une fois là, celui-ci n’est plus très loin.
Togashi suit des yeux le balancement cadencé des puissantes épaules de son compagnon qui respire régulièrement et bruyamment, comme pour se donner du courage.
Yoshioka dépasse largement tous ses camarades du club alpin de l’entreprise, tant par sa force physique que par ses connaissances techniques et sa capacité à évaluer une situation pour y faire face. Chaque fois qu’ils entreprennent quelque chose ensemble, Togashi se trouve malgré lui confronté au potentiel de son collègue. Les gens les comparent tout naturellement et pas seulement parce qu’ils sont à peu près du même âge. Mais ils donnent l’impression de rivaliser en escaladant les montagnes avoisinantes. Togashi a effectivement le sens de la compétition bien ancré en lui. Et il doit en être de même pour Yoshioka.
Luttant toujours contre les bourrasques de neige cinglantes, ils finissent par discerner la crête de la montagne Senjogataké. Les arbres se raréfient et le vent se met à souffler plus fort. En été, l’endroit regorge de petits arbres pouvant atteindre près d’un mètre. Mais maintenant ils sont complètement noyés sous le manteau blanc.
– Je me demande bien quelle direction ils ont prise, dit Yoshioka qui se met à piétiner sur place en regardant autour de lui. On ne voit plus rien.
Il a beau se tenir tout près de son compagnon, sa voix est quand même couverte par le vent un bref instant. Togashi lui répond en criant presque, face au vent :
– Avec cette neige, je ne pense pas qu’ils se soient dirigés vers le sommet.
– Je suis bien d’accord. Ils ont peu d’expérience et n’auront eu qu’une idée en tête : descendre.
– Dans ce cas ils sont peut-être dans le torrent du côté de la montagne Maruyama.
Grimaçant sous les rafales de vent, son compagnon acquiesce :
– Y’a pas pire comme itinéraire !
Les deux débutants égarés ont pu repérer la silhouette massive du barrage avant le brusque changement de temps. Et comme la neige coupe toute visibilité, ils ont sans doute préféré se diriger vers le barrage qui leur paraissait tout proche, au lieu de rejoindre le refuge en passant une nouvelle fois par le sommet de Katakurayama. Il y a de grandes chances qu’ils se soient engagés dans la descente à flanc de montagne.
Un parcours plein de trous imprévisibles. Entre Senjogataké et le barrage se trouve la montagne de Katakurayama et à sa suite celle de Maruyama. Leurs sommets font dans les mille-trois-cents mètres seulement et comparés à Senjogataké, on dirait des collines. Mais traverser une montagne en dehors de tout chemin tracé est plutôt risqué et inconscient de la part de débutants. Ils peuvent tomber sur le torrent sans s’en rendre compte, le longer et partir dans la direction opposée au barrage. D’énormes quantités de neige emportées par le vent s’engouffrent dans le lit du torrent et se transforment partout en blocs. Des coulées de neige fraîche peuvent glisser très rapidement vers les creux formés par le courant.
Bref, le pire des contextes, qui donne souvent lieu à des accidents chez les montagnards débutants.
– On commence à chercher du côté du torrent Ishiwarizawa, dit Yoshioka, en se mettant à grimper sur la crête neigeuse en direction du sommet de Senjogataké.
À cet endroit, la sous-couche de neige qui se trouve sous l’épaisseur de poudreuse s’est durcie et a gelé. Ils gagnent du terrain pas à pas, très prudemment, en tapant à chaque enjambée le bout de leurs chaussures dans la neige.
Sans grimper jusqu’au sommet, ils changent de direction pour aller vers le torrent d’Ishiwarizawa. On ne voit pas grand-chose, seulement les gros rochers qui indiquent sa proximité.
Pour ne pas risquer d’entrer dans le torrent, ils traversent la partie supérieure de la pente face à la montagne Maruyama. Les deux débutants ont dû tomber dans le torrent en contrebas : c’est l’hypothèse la plus probable. Les deux hommes se mettent à hurler de toutes leurs forces, tout en sachant qu’ils ont très peu de chances d’être entendus.
– Il y a quelqu’un ?
– On est venu à votre secours. Répondez si vous nous entendez !
Ils ne se font pas beaucoup d’illusions. Mais ne sachant pas où se trouvent les deux égarés, il ne leur reste plus qu’à crier.
Togashi relève la manche de sa veste de montagne pour regarder sa montre : 16 h 20. À partir de maintenant, la nuit va tomber très vite et les envelopper complètement. Même des montagnards chevronnés comme eux, qui ont parcouru cette montagne des dizaines de fois, peuvent craindre de se retrouver pris au piège dans un petit torrent. Il leur reste peu de temps. Togashi lève les yeux de sa montre. Il s’apprête à lancer un nouvel appel quand il entend :
– C’est eux !
Yoshioka crie en faisant de grands gestes avec son bras droit. Togashi s’engage à grandes enjambées dans la pente, et tout en essayant de garder son équilibre, tourne la tête dans la direction indiquée par son compagnon. Pas de doute, à peu près vingt mètres plus loin, entre la crête et le torrent en contrebas, une vague silhouette rouge se débat à travers l’écran formé par la tempête.
La pente fait un peu plus de trente degrés. Enfonçant avec précaution leurs talons dans la neige, ils descendent vers la forme humaine en enchaînant des virages serrés. Inutile de s’exciter et de se précipiter, si c’est pour tomber dans le torrent.
– Ça va ? Et où est ton compagnon ? demande Yoshioka à la silhouette vêtue d’un anorak rouge et d’une paire de jeans, qui continue à se débattre dans la neige sans répondre.
Sans même un surpantalon. Une tenue de montagne aberrante pour la saison. Un homme entre trente-cinq et quarante ans à la barbe bien fournie et apparemment assez costaud. Il donne l’impression d’être physiquement mieux entraîné qu’eux, mais il a dû présumer de ses forces. Son visage émerge du capuchon, dénué d’expression, comme figé par la peur et le froid. Sa transpiration s’est transformée en glaçons qui pendent au bout de sa barbe et de ses sourcils.
– Où est l’autre ? Vous étiez bien deux, non ?
Tout en sortant de son sac la flasque de whisky donnée par le collègue de la station de ski, Togashi contourne l’homme pour se placer sur sa gauche. Yoshioka l’aide à le relever. Ils arrivent à lui faire entrouvrir ses lèvres gelées et avaler du whisky. Il déglutit à un rythme trop lent et manque de s’étouffer. Puis arrive enfin à stabiliser son regard. Épuisé, il laisse rouler sa tête sans force deux ou trois fois, et ses lèvres complètement bleues finissent par prononcer quelques mots sur un ton haché :
– Mon compagnon... en bas... dans le torrent...
– Il a dû glisser et tomber dedans, non ? demande Yoshioka en regardant la pente.
L’homme acquiesce en hochant faiblement la tête plusieurs fois comme s’il tremblait. Mais sans arriver à prononcer un mot de plus.
– On y va, Togashi.
Yoshioka se lève immédiatement et part dans la pente. Il ne faut pas s’attarder car le jour commence à décliner rapidement. Togashi habille le rescapé de vêtements chauds, lui fait boire encore un peu de whisky et lui explique :
– On va faire un tour en bas et on revient, d’accord ? Toi, attends ici sans bouger. Tu as bien compris ?
Tremblant de tout son corps, l’homme acquiesce d’un mouvement de tête.
Togashi le laisse et commence à descendre la pente neigeuse à la suite de Yoshioka. Par moment, des bourrasques de neige remontent et les enveloppent, fouettant leurs visages. Le vent qui semble avoir contourné la montagne Senjogataké les atteint maintenant sous forme de rafales discontinues. La neige tourbillonne vers le ciel. Ils progressent à travers un rideau de flocons qui s’accumulent et leur arrivent pratiquement aux genoux. Extraire les jambes à chaque pas leur demande trop d’efforts, et ils descendent en poussant la neige avec leurs genoux.
À travers les sifflements du vent, la voix de Yoshioka jaillit de la tempête qui s’abat sur eux par vagues.
– Le voilà. Là !
L’homme gît sous des petits mélèzes aux branches chargées de cristaux, recroquevillé dans la neige qui le recouvre à moitié. Il doit avoir entre vingt-cinq et trente ans. Un peu plus jeune apparemment que les deux sauveteurs. Il ne voit rien avec la neige accumulée sur son visage et l’épaisse couche de givre collée sur ses lunettes.
– Ça va ? Tu peux te lever ?
Aucune réaction. Il tremble de tout son corps comme sous l’emprise d’une forte fièvre, replié sur lui-même, et serre le sac qu’il a emmené pour la journée.
Togashi retire ses gants en goretex et pose une main sur le front du jeune homme. Malgré le vent glacial et déchaîné, il est bouillant de fièvre et dégage une chaleur de réchaud allumé. Comment a-t-il pu survivre avec des vêtements aussi légers ? Mystère. Anéanti par la fièvre, il a dû glisser et dévaler la pente jusqu’au torrent.
Tandis que Togashi s’emploie à lui faire avaler une gorgée de whisky, Yoshioka dégage les pieds du jeune homme, mais la neige fraîche soufflée par le vent comble aussitôt l’espace aménagé.
– Tu n’es pas blessé ? Est-ce que tu as mal quelque part ?
Il a beau crier, pas de réponse. Le jeune homme continue à trembler de tout son corps. Comme Togashi essaie de secouer le pauvre garçon, Yoshioka se lève d’un air excédé :
– On n’a plus le temps. Je vais le porter sur mes épaules.
Une décision claire et nette, bien du genre de Yoshioka. Et la meilleure, compte tenu du peu de temps dont ils disposent.
– Toi, si tu pouvais t’occuper de l’autre. Avec de l’aide il devrait arriver à marcher.
– D’accord. Mais alors pour celui-ci on changera tous les quarts d’heure.
Togashi ne fait pas cette réflexion par esprit de compétition. En montagne, Yoshioka et lui sont habitués à porter de lourdes charges sur les épaules pendant des heures. En temps normal, il aurait laissé le soin à son compagnon de porter seul le jeune homme épuisé. Mais par cette neige et ce vent, impossible de calculer le degré de résistance physique de quelqu’un, aussi solide soit-il.
Apparemment, Yoshioka a bien compris le message. Ses joues paralysées par le froid se détendent dans un sourire :
– Allez, dépêchons-nous et finissons-en. Il y a sûrement
un bon petit bain qui nous attend au poste de sectionnement.
Togashi force le jeune homme frigorifié à lâcher son sac et lui passe un anorak sur son coupe-vent. Puis il l’aide à se relever et s’accroupit pour le hisser sur le dos de Yoshioka, qui se relève avec un « Oh hisse ! »
Togashi pense qu’il aura probablement besoin d’aide avant d’arriver à la crête au-dessus du torrent, mais son compagnon attaque la pente en s’extrayant de la neige à chaque pas comme un vrai sherpa. Lui, fait la trace en s’enfonçant jusqu’aux genoux, dans une neige chargée d’humidité et lourde comme de l’argile. Gênés par le vent, ils ne progressent pas comme prévu. Leur retard s’accumule et l’obscurité les enveloppe progressivement. Le quart d’heure fixé pour changer de rôle est largement écoulé quand ils arrivent à mi-pente où se trouve l’homme barbu.
Celui-ci attendait leur retour, la moitié gauche du corps recouverte de neige soufflée par le vent. Togashi remplace alors Yoshioka et se remet en route après avoir chargé sur ses épaules le jeune homme aux lunettes. Il sent les tremblements de son corps sur sa nuque et son dos, et l’entend claquer des dents. Sa charge lui paraît aussi lourde qu’une pierre secouée de vibrations.
Yoshioka le précède en faisant la trace. Sinon il serait incapable de gravir la pente.
Un moment, ses genoux manquent de céder sous le poids de son fardeau. Yoshioka progresse devant lui en soutenant l’homme barbu, et hésite à se retourner. S’il le fait et voit son compagnon peiner, il lui proposera sans doute de le relayer. C’est bien son style. Mais ils souffrent tous, et si l’un d’entre eux commence à se relâcher, leur petit groupe deviendra ingérable. Dans cette tempête de neige, la moindre discordance peut s’avérer fatale.
Ils atteignent enfin la crête qui surplombe le torrent et qui s’est affinée.
La force du vent a augmenté d’un cran. La visibilité se réduit déjà à dix mètres, et la ligne de crête devant eux disparaît derrière un rideau blanc désespérant. Le champ de vision du second se limite au dos de celui qui ouvre la marche. Un vent glacial les gifle douloureusement. Pour l’éviter, ils aimeraient se mettre à l’abri en contrebas, mais marcher sur la ligne de crête permet une meilleure stabilité à celui qui porte le jeune homme sur son dos.
– C’est le moment de changer, dit Yoshioka.
Togashi se déleste de son fardeau après ces quinze minutes qui lui ont paru une éternité. Ils ne sont pas encore arrivés aux gros rochers qui indiquent la présence du torrent Ishiwarizawa, et veulent au moins atteindre le début de celui d’Ashiaraïzawa avant le coucher du soleil. Ils n’auront plus alors qu’à descendre le long de la crête. Il devrait leur rester suffisamment de force pour le faire, même de nuit. Sinon, il leur faudra trouver un emplacement pour bivouaquer malgré la neige et le vent.
Le barbu paraît prêt à s’écrouler. Il reprend son souffle sur l’épaule de Togashi qui le soutient en progressant sur la crête et en faisant la trace. Une légère plainte s’élève derrière eux.
Togashi se retourne et note que son compagnon prend un peu de retard. Ce n’était pas lui qui gémissait, mais l’homme aux lunettes sur son dos qui balance son corps de gauche à droite comme un enfant grognon ou agité. Il commence à reprendre conscience.
– Calme-toi et ne t’inquiète pas, on va te sortir de là ! lui crie son porteur.
Mais le jeune homme ne s’apaise pas pour autant. Yoshioka a déjà du mal à lutter contre la violence de la tempête, le corps qui s’agite sur son dos rend la situation encore plus insupportable. Il perd l’équilibre et tangue dangereusement. Togashi abandonne sur place son rescapé, et revient sur ses pas en courant vers son compagnon.
C’est alors que...
Le vent qui souffle au ras du sol en provenance de la montagne Senjogataké les atteint violemment sur la gauche. Le buste de l’homme couché sur le dos de Yoshioka est rejeté en arrière, obligeant celui-ci à s’incliner du côté droit. Avant que Togashi n’ait eu le temps de les prévenir du danger, les deux hommes ont déjà roulé dans la pente vers la surface enneigée du torrent. Ils disparaissent dans un nuage de flocons, comme avalés par les bourrasques.
– Yoshioka ! hurle Togashi qui venait à leur rencontre. Mais seuls les sifflements rageurs du vent lui répondent. Togashi se met à courir dans la descente pour essayer de rattraper les deux hommes. On s’enfonce jusqu’aux genoux, et ils ne risquent pas leur vie en roulant dans la pente, à moins de percuter un petit arbre. Mais Togashi craint qu’ils ne déclenchent une avalanche de neige fraîche. La neige n’est pas encore tombée de façon trop critique, mais brassée par leur chute, elle peut très bien partir sous forme de petite avalanche et risquer de les recouvrir tous les deux. Il descend en enchaînant des virages serrés et en suivant les traces de leur chute.
Il doit zigzaguer une bonne dizaine de fois avant d’arriver à l’endroit où ils ont découvert le jeune homme aux lunettes, peu de temps avant. Il repère alors les deux corps tout blancs, entassés l’un sur l’autre, coincés dans la neige au pied d’un bosquet de petits mélèzes.
– Vous êtes blessés ?
Il s’approche et dégage l’homme aux lunettes qui se trouve au-dessus de la mêlée. Puis soulève le visage de son ami rendu inexpressif par la couche de neige qui le recouvre.
– Désolé Togashi. Nous voilà revenus au point de départ.
– Ça ne fait rien. Tu n’auras qu’à payer mon ardoise la prochaine fois qu’on boira un canon. Mais d’abord, est-ce que tu peux tenir debout ?
Il lui tend la main, mais en soulevant le buste, Yoshioka ne peut retenir un gémissement. Puis il s’effondre.
– Qu’est-ce que tu as ?
Il répond à Togashi en soulevant seulement le visage et en serrant les dents :
– Comment ça, qu’est-ce que j’ai... Je crois bien que c’est ma jambe.
– Une entorse !?
Dépassé par la situation, Togashi n’arrive plus à prononcer un seul mot.
– Je ne sais pas. Quand j’ai essayé de tirer sur ma jambe gauche, j’ai eu comme un élancement jusque dans les tempes.
Togashi repousse sans ménagement l’homme aux lunettes qui tremble toujours et claque des dents, et réussit à extraire en partie son compagnon de la neige. Mais dès que celui-ci se met à ramper pour se dégager, il pousse un léger cri avant de retomber.
La neige à cet endroit est chargée d’humidité, mais je devrais quand même arriver à extraire sa jambe. Sinon... se dit Togashi.
Yoshioka soulève la neige avec les mains d’un air coupable. Et le vent entraîne rapidement les flocons coincés entre ses doigts.
– La poisse ! Malheureusement... je n’ai pas l’impression que ce soit une entorse.
Alors il se serait cassé... pense Togashi.
– Désolé mon vieux. Ça te fait un handicapé de plus, ajoute le blessé.
Togashi se redresse brusquement, sans prendre la peine de détourner le visage de la neige soufflée par le vent. Il réalise alors qu’au milieu de cette violente tempête, lui seul pourra tenter d’avancer en allant au plus court.
Le vent redouble de force et la neige tombe de plus en plus dru, impitoyablement. Il est presque 17 heures et le froid glacial de la nuit va bientôt remonter dans leurs dos, geler le bout de leurs doigts malgré les gants et accentuer les douleurs lancinantes qu’ils ressentent déjà. La situation ne peut pas être plus terrible. Mais une chose est sûre... Ils ne vont pas rester plantés là indéfiniment.
– Allez debout, même si tu dois y laisser ta peau ! En tous cas, il faut absolument qu’on sorte de ce torrent, assure Togashi en coupant les branches mortes d’un mélèze tout proche, secoué par le vent.
– Je sais bien. Inutile de me le préciser, réplique Yoshioka qui se débat pour se relever.
– C’est quoi ? La cheville ou le tibia ?
– Le genou. Je crois bien que c’est la rotule.
– Ça va faire un peu mal. Tu n’auras qu’à mordre le bout de tes gants.
Togashi pose deux branches de mélèze mortes de chaque côté du genou de son ami, et les bloque en enroulant plusieurs fois autour la corde sortie de son sac à dos. Ce qui lui permet d’immobiliser un peu le genou. Mais impossible de faire une trace bien nette en progressant dans la tempête. De toute façon, en portant Yoshioka sur son dos, il ne pourra éviter de faire traîner les pieds du blessé dans la neige à chaque pas.
– Tu ferais mieux de commencer par lui. Moi, je peux encore attendre un petit moment ici, propose tout de suite son compagnon alors que Togashi essaye de le saisir sous les bras.
Il a dit cela sur un ton qui laisse entendre qu’il n’a vraiment rien à reprocher au jeune homme qu’il a pris en charge, car le vent est bien le seul responsable de leur chute.
– D’accord. Attends-moi. Je reviens tout de suite, lui répond son ami en sachant pertinemment qu’il mettra un certain temps à revenir.
Il hisse le jeune sur son dos. En arrivant au sommet de la crête, il dégouline de sueur malgré le froid. L’homme barbu grimace comme un enfant et s’agrippe à lui.
– Qu’est-ce que tu faisais ? T’es en retard, non ? J’avais peur que tu sois tombé...
– Arrête de crier. Et attends-moi ici sans un mot !
Togashi se débarrasse de son fardeau qui, très anxieux, s’accroche à lui, et il redescend dans la pente une troisième fois.
Pour s’abriter de la tempête, Yoshioka a tiré les branches du mélèze qui se trouvaient derrière lui, et il attend le retour de son collègue.
– Désolé. J’ai mis du temps.
– Tu parles, t’es revenu tellement vite que je n’ai même pas pu profiter de ce paysage de rêve, plaisante le blessé avec un pauvre sourire. Mais son visage trahit la douleur.
– Accroche-toi. Ça va sans doute secouer un peu, mais je ne tiens pas à ce que tu pleurniches une fois sur mon dos !
– Moi non plus, tu peux en être sûr !
Togashi s’accroupit pour le hisser et se redresse. Il l’entend alors pousser un gémissement.
Arc-bouté sur ses jambes pour lutter contre le vent, Togashi fait face à la pente en visant la crête. Mais ses traces se trouvent maintenant recouvertes de neige, sur au moins la moitié de leur épaisseur. Chaque fois qu’il arrive à extraire une de ses jambes, il entend derrière lui une plainte douloureuse. Sans y prêter attention, il avance pas à pas, presque aussi lentement qu’une tortue, mais gagne de l’altitude. La voix tremblante de Yoshioka retentit dans ses oreilles :
– C’est bien... bien la première fois que t’as l’occasion de me porter !
– En voilà une réflexion optimiste !
– Eh bien... Je me disais...
– Quoi ? J’ai vraiment pas envie d’entendre tes lamentations.
– Si tu continues à t’occuper de moi comme ça, on finira par avoir un autre accident.
– Ne dis pas de bêtises. Si on bivouaque et que le vent tombe, ça va aller.
– Mais il n’est pas encore tombé suffisamment de neige, et on aura du mal à creuser un trou...
Togashi le sait bien. Pour supporter le froid, rien ne vaut un trou dans la neige, mais à cet endroit elle n’atteint que les genoux et en plus c’est de la neige fraîche. Même en la tassant au maximum, ils n’arriveraient pas à construire un abri assez solide. Non, il vaut mieux creuser un trou, mais lui seul peut le faire, et pour quatre personnes, il se demande combien de temps cela prendra.
Il propose alors une autre solution :
– On devrait pouvoir s’abriter un peu derrière les gros rochers près du torrent d’Ishiwarizawa.
– Oui mais le vent les contournera. Fatalement. On ne pourra même pas allumer le réchaud.
– Ça ne fait rien, on ne bivouaquera pas plus d’une nuit.
– Ah, si on n’était que tous les deux. Eh... tu penses que celui qui a des lunettes tiendra le coup jusqu’à demain matin ?
– Tais-toi un peu ! Je me sens un peu étourdi et j’ai du mal à me concentrer pour monter.
N’ayant pas obtenu de réponse à sa question, Yoshioka reprend plus fort :
– Tu parles ! Tu dois penser qu’il a peu de chance de passer la nuit. Hein, Togashi ?
– Mais qu’est-ce qu’on peut bien faire d’après toi ? hurlet-il en guise de réponse car il se sent pris dans une impasse. Yoshioka, qui essaye de lutter contre la douleur, lui répond calmement :
– Écoute... Continue tout seul.
– Ne fais pas l’idiot !
– L’idiot, c’est celui qui va nous regarder mourir sous ses yeux, ça oui. Il n’y a aucune raison de penser qu’on sera en état de marcher demain matin. Si ce temps-là continue, qu’est-ce qu’on pourra faire... Il n’y a que toi qui sois capable de bouger.
Il a raison. Rien ne prouve que d’ici le lendemain matin le vent s’arrêtera de souffler et la neige de tomber. Dans cette région, le temps peut rester inflexible une semaine entière. Et même si le beau temps revient, que faire de celui qui n’a plus toute sa tête et de Yoshioka avec sa jambe cassée ? À quatre, impossible de se déplacer. S’il ne part que demain matin pour aller chercher du secours, il perdra du temps et, naturellement, les secouristes arriveront encore plus tard.
Par contre, s’il peut atteindre avant la tombée de la nuit le début du torrent Ashiaraïzawa, il n’aura plus qu’un seul chemin à suivre pour trouver de l’aide, sans risquer de se tromper. Et au moins les secouristes pourront partir en montagne très tôt, dès les premières lueurs du jour.
Derrière son dos la voix de Yoshioka se fait on ne peut plus persuasive :
– Il n’est pas encore trop tard. Tu dois y aller.
– Oui, mais... – Tu n’as pas confiance ? – Non, c’est pas ça.
– Et bien alors, vas-y ! hurle-t-il pratiquement dans les oreilles de son compagnon.
Puis, reprenant le contrôle de sa voix, il ajoute :
– Je t’en prie. Va chercher de l’aide. On te fait confiance et on t’attendra.
Togashi laisse les deux rescapés avec Yoshioka à l’abri des gros rochers qui indiquent la présence du torrent Ishiwarizawa, et part seul vers le début de celui d’Ashiaraïzawa.
Déjà 17 heures. Le paysage environnant est passé du blanc au gris. La neige lui cingle le visage et étale sa blancheur de façon provocante. Mais il se retrouve vite confronté à l’obscurité du crépuscule.
Une pente assez douce permet de rejoindre le début du torrent. À moins de dévier de la crête, impossible de s’égarer. Les bourrasques de vent chassent la neige tombée sur l’étroite ligne de crête et dégagent par endroits des plaques de glace vive. La neige soufflée lui rentre dans les yeux et l’aveugle, lui faisant presque perdre l’équilibre. Il ancre fermement le bout de ses chaussures dans la glace de la crête dévastée et avance pas à pas.
Il n’avait pas imaginé un seul instant devoir affronter des conditions aussi extrêmes et ne porte en guise de sousvêtement qu’une chemise de coton classique. La sueur ruisselle sur son dos et ses flancs, puis gèle, refroidissant cruellement son corps. Tout son être se rétracte, jusqu’au moindre de ses vaisseaux sanguins, et les sifflements du vent accompagnés du bruit sourd des pulsations de son sang résonnent dans ses oreilles de plus en plus fort.
Le vent fait claquer sa capuche et la neige, qui essaie de s’infiltrer par le moindre interstice de ses vêtements, crible le bas de son visage aussi douloureusement que des aiguilles. Les bourrasques ne se sont pas calmées et l’obligent à marcher courbé pour arriver à progresser en trace directe. La neige soufflée par le vent entrave ses mouvements et constitue un véritable obstacle. La montagne, de méchante humeur, donne libre cours à sa colère en montrant ses crocs blancs.
Pas question de flancher. Seul dans la tempête de neige, il craint surtout de finir par perdre complètement le moral. S’il réussit à atteindre le début du torrent Ashiaraïzawa, il ne lui restera plus qu’à descendre. Encore une petite heure avant d’arriver devant le vieux refuge d’Oshiro où ils ont laissé la motoneige. Il doit réussir à tout prix.
Il est vraiment temps qu’il arrive au début du torrent. Il se force à regarder bien droit devant lui, tout en chassant les flocons qui lui tombent sur le front. C’est alors qu’une neige, noyée dans une brume épaisse, et poussée par un vent déchaîné provenant de la montagne Senjogataké, l’envahit sur sa gauche, entraînant des nuages à sa suite. L’espace d’un instant il ne voit plus rien, puis se retrouve plongé dans un blanc uniforme. Impossible de discerner quoi que ce soit. Une pénombre blanche s’étend sous ses yeux.
Le whiteout, le jour blanc.
Il se couvre inconsciemment le visage avec les mains. Puis tente de regarder entre ses doigts protégés par ses gants, mais le cumul de la neige et de la brume épaisse l’empêche même d’apercevoir la pente à ses pieds. Des nuages denses l’entourent, poussés par un vent furieux. Il lui suffirait de tendre la main pour la voir disparaître devant lui dans cette pénombre blanche, suivie de tout son corps.
Togashi s’accroupit sur place. Ou plutôt il tombe presque sur le derrière, les jambes coupées. Il protège son visage et respire profondément à plusieurs reprises.
Du calme, se répète-t-il comme pour s’en persuader. On se calme et on réfléchit à ce qu’on va faire maintenant.
Pas question de se mettre à tourner en rond à l’aveuglette ni de donner libre cours à la panique : il n’y a rien de plus dangereux. Ou bien de courir à droite et à gauche pour finir par glisser et tomber dans le torrent : là, ce serait la fin. Il faut attendre patiemment que le rideau de brume épaisse se déchire. Il n’y a rien d’autre à faire.
C’est évident... mais dans ce cas, il fera certainement nuit quand il repartira. Ce blanc opaque qui l’entourait tout à l’heure s’est transformé en gris avec l’arrivée de la nuit et il n’a pas plus de visibilité. Si cela empire, il sera noyé dans un rideau de neige, de brume épaisse et d’obscurité sans pouvoir faire un seul geste. Ce qui signifie que non seulement la vie de son ami et celle des deux rescapés, mais aussi la sienne, ne lui appartiendront plus. Il faut réfléchir.
Togashi contrôle sa respiration, sans arrêter de se persuader qu’il doit se calmer et éliminer le flot d’idées inconsidérées qui se bousculent dans sa tête. Calme-toi et prends une décision. La meilleure. Concentre-toi...
Le vent s’engouffre entre le haut de sa tête et sa capuche et résonne dans ses oreilles comme s’il voulait le déstabiliser. Et la brume s’infiltre dans ses gants et sa veste de montagne : il est glacé. Il claque des dents depuis déjà un bon moment et a du mal à tenir les yeux ouverts à cause de ses paupières gelées.
Sans plus hésiter, il prend enfin une décision.
Il est déjà sûr d’une chose : il se trouve tout près du début du torrent Ashiaraïzawa. Maintenant, s’il pouvait voir ne serait-ce que ses pieds, il lui serait tout à fait possible de suivre la ligne de crête. Et après, de continuer sans problème en se dirigeant à la boussole. Il n’a pas l’impression de se surestimer. Sans regarder la carte, il sait où se trouvent toutes les montagnes du coin et la façon dont elles s’imbriquent les unes dans les autres. Il les a tellement parcourues. Il peut le faire. Tout ira bien. S’il reste calme, il arrivera au vieux refuge d’Oshiro sans se tromper.
Une fois sa décision prise, la brume lui paraît alors moins épaisse. Il redresse le buste et se lève très lentement, comme s’il n’en croyait pas ses yeux.
Ce n’est pas qu’une impression. Il aperçoit vaguement à travers la brume le bout de ses chaussures et la neige charriée par le vent. Il peut au moins voir la pente à ses pieds. Et donc repartir. Si la brume s’épaissit à nouveau, il attendra sur place qu’elle disparaisse. Il se remet en route.
Dans l’obscurité, la neige et la brume se bousculent devant lui comme dans une mêlée et la visibilité n’est pas fameuse. Mais il voit bien la ligne de crête à ses pieds. Il la suit en avançant pas à pas, très prudemment. La pente se termine enfin et il se retrouve sur un replat. Réfrénant son impatience, il se décale de trois mètres sur la gauche. Pas de pente de ce côté-là. À droite non plus. Le voilà enfin arrivé au début du torrent Ashiaraïzawa.
Il agite les mains pour les dégeler et sort la boussole de son sac à dos. La neige et le froid l’empêchent de rassembler ses idées, mais il se souvient quand même de l’emplacement des montagnes. Il doit y avoir environ millecinq-cents mètres d’où il se trouve jusqu’au vieux refuge d’Oshiro, direction est-sud-est. Il jette un coup d’œil à la boussole posée dans sa main. Malgré le vent, elle indique le nord sans hésiter. La direction est-sud-est se situe quarante degrés à droite. Il vérifie trois fois, puis plonge à nouveau dans son sac à dos pour prendre sa frontale. L’obscurité dissimule maintenant ses pieds. Il allume sa frontale et la fixe sur le haut de sa capuche. La neige qui traverse le faisceau lumineux l’aveugle. Elle lui semble bien plus blanche et proche qu’auparavant. Il distingue nettement ses pieds pourtant presque enfouis sous la neige. Il est prêt à repartir. Et se met à avancer dans ce gris opaque, chargé de neige et de brume.
Au bout de cinq mètres, il attaque la descente et observe un moment les environs pour s’assurer qu’il est bien sur la crête. Pas de doute. Le vieux refuge d’Oshiro se trouve effectivement dans cette direction. La violence du vent l’oblige presque à marcher penché en avant, face à la pente. Ce qui l’empêche d’utiliser tout le poids de son corps pour bien ancrer ses chaussures. S’il veut arriver à bon port, il vaut mieux assurer au lieu de foncer. Il choisit d’attaquer la pente de biais en posant ses pieds bien à plat. Enchaînant les virages, il descend prudemment dans l’obscurité. Plus il perd de l’altitude et plus la neige s’épaissit. Chaque fois qu’il lutte contre le vent, il manque de perdre l’équilibre.
Normalement une zone boisée devrait apparaître assez rapidement dans le halo de sa frontale, mais il ne voit encore aucun arbre. Seulement d’énormes flocons de neige, qui passent devant lui, ballottés par les rafales. Descendre la pente va lui prendre probablement plus de temps qu’il ne l’a imaginé. Il continue à progresser, mais au bout de vingt minutes, toujours pas de zone boisée. Bizarre. Il a beau retourner le problème dans sa tête, il ne trouve pas de solution.
Oh non...
Une idée vient de lui traverser l’esprit et elle le cloue sur place. Il se met à trembler violemment et sent une peur accompagnée de frissons monter en lui, depuis la pointe de ses pieds couverts de neige. Et si tout à l’heure, sur le replat, il ne se trouvait pas au début du torrent Ashiaraïzawa... mais qu’il avait tourné avant... alors... Il a très bien pu tomber sur le torrent Ojirozawa, à côté de celui d’Ashiaraïzawa. D’autant plus qu’il n’est pas arrivé à la zone boisée située avant le vieux refuge d’Oshiro, ce qui ne fait que renforcer cette hypothèse.
Je me suis trompé. Une erreur élémentaire. J’étais complètement euphorique en voyant la pente s’aplanir, et j’ai mal évalué la topographie des lieux.
Livide, il n’arrive plus à faire un seul pas. Il se retrouve dans la pire des situations. La neige et l’obscurité l’ont empêché d’évaluer correctement sa position. « Il ne faut pas désespérer » dit-il à voix haute. Pas le moment de regretter. Il faut réfléchir calmement encore une fois. Rester planté comme un idiot dans cette neige pendant cent-sept ans, ça n’a aucun sens.
S’il ne prend pas la situation en main, il sera incapable d’agir. Il a du mal à l’admettre, mais finit par l’accepter : il ne se trouve pas sur la pente du torrent Ashiaraïzawa. Ne pas avoir atteint la zone boisée ne fait que confirmer sa méprise. Mais si maintenant, il se dirige vers l’est ? Est-ce que cela ne reviendra pas au même ?
Si. Il faut aller vers l’est.
D’où qu’il soit, s’il avance dans cette direction, il arrivera de toute façon à la rivière Towa. Et logiquement, il n’aura plus qu’à la longer pour revenir sur le vieux refuge d’Oshiro, non ?
Il faut aller vers l’est. Mais où est-il ?
Togashi scrute l’obscurité autour de lui. Il a pas mal tourné dans le coin en cherchant la zone boisée, et s’est peut-être écarté de la direction prévue au départ. Il lui faut une fois de plus regarder sa boussole.
Il s’accroupit dos au vent, enlève son sac à dos et fouille dedans. Il n’arrive pas à remuer ses mains gelées comme il veut et maintenant regrette amèrement de ne pas avoir pris de surgants. Pas de boussole. Il a beau fouiller son sac à fond... rien.
Cette fois il est vraiment pris de désespoir et se sent défaillir.
Non, impossible. Il est sûr de l’avoir remise dans son sac en quittant le début du torrent Ashiaraïzawa. Alors...
Soudain il pense à sa lampe frontale. Juste après avoir utilisé la boussole, il a sorti la frontale du sac pour s’éclairer. À tous les coups, à ce moment-là... Où se trouve l’est ?
Pris de panique et tout étourdi, il se relève alors comme si on lui avait donné un coup de fouet. Il doit aller vers l’est et atteindre à tout prix le vieux refuge d’Oshiro. Là, il pourra dégager la motoneige pour rejoindre le poste de sectionnement avant le jour suivant. Il imagine Yoshioka et les deux rescapés recroquevillés derrière les gros rochers du torrent Ishiwarizawa, subissant eux aussi la tempête et fatigués d’attendre les secours. Pas question de bivouaquer ici.
Il tourne la tête et fait un tour d’horizon. Cinq fois, six fois... L’obscurité autour de lui absorbe en partie le trop faible rayon lumineux de sa frontale, et un sentiment de désespoir et de panique altère sa vision déjà réduite par la nuit tombante.
Il n’y voit rien. À travers ses paupières à moitié fermées, il ne distingue que le rideau blanc formé par les flocons lourds et collants. Avec la pénombre en toile de fond. Le sifflement du vent s’amplifie et il se retrouve plongé dans une sombre nébulosité lourde de gel. L’est... Où se trouve la rivière Towa ?
S’agitant nerveusement il regarde autour de lui, mais ses yeux ne peuvent déjà plus rien capter. Le peu d’espoir et d’énergie qui lui restait s’est éteint, emporté dieu sait où par le vent. Il est tellement gelé qu’il ne ressent même plus la moindre émotion. Il reste cloué sur place. Il voudrait tout laisser tomber et se blottir comme un enfant. Son entreprise était vouée à l’échec dès le départ. Il préfèrerait être blessé à la place de Yoshioka.
Togashi reste là, au beau milieu de la tempête de neige, sans réagir.
Cette nuit, il ne peut faire autrement que bivouaquer au pied d’un des petits arbres tout proches. Il rabat des branches autour de lui à l’aide de sa corde pour se construire progressivement un abri, au lieu de creuser un trou dans la neige.
Il s’enroule dans son sac de couchage, enfonce les pieds dans son sac à dos. Tout en se protégeant du froid qui tombe, il ne lui reste plus qu’à prier le ciel pour voir le jour se lever au plus vite. Naturellement, impossible de dormir.
Jamais nuit ne lui a paru aussi longue. La lueur blanche de l’aube commence juste à poindre, mais il a du mal à se lever. Une fois l’obscurité résorbée et la visibilité revenue, il commence à bouger. Repoussant les branches qui le protégeaient du vent et de la neige accumulée autour de lui, il s’extirpe du pied de l’arbre où il s’est abrité.
La neige et le vent sévissent comme la veille mais la forte nébulosité s’est résorbée. À travers le rideau formé par les flocons, il aperçoit vaguement sur sa gauche l’étroite crête au-dessus du torrent. Un peu en contrebas, des cristaux recouvrent la cime des arbres. Et bien sûr, il est au niveau du torrent Ojirozawa, en deçà du torrent Ashiaraïzawa.
Maintenant qu’il connaît sa position, il lui suffit de continuer à avancer, tout simplement. La veille, la neige s’arrêtait au niveau de ses genoux, maintenant elle atteint presque son ventre. Pour faire la trace et progresser en enchaînant les virages, il doit se projeter en avant à l’aide des bras et de la poitrine. Il pense à Yoshioka et aux deux autres qui attendent toujours qu’il revienne avec les secours. Épuisé physiquement et mentalement, il a déjà perdu la notion du temps et ne se rend plus compte de la quantité de neige qu’il brasse pour avancer. Il traverse la zone boisée et rejoint la motoneige qu’il libère de sa couche de neige fraîche. Il est surpris d’arriver à conduire sans tomber dans la rivière Towa.
Enfin, un mur gris apparaît à travers l’immuable rideau blanc. La masse de béton surplombe la vallée enneigée, tel un monument de pierre marquant les limites de la Terre.
Il réussit à atteindre le barrage d’Okutowa. Il en hurlerait presque de joie en voyant cette silhouette tant espérée. Une émotion primaire toute personnelle.
Suite au récit de Togashi, on contacte immédiatement la vallée par radio et les secouristes, déjà partis vers la montagne Senjogataké, se dirigent alors vers le torrent Ishiwarizawa. Trois heures plus tard, Togashi, qui attend au poste de sectionnement, apprend que les deux rescapés sont sauvés.
On lui dit aussi qu’à plus de 10 heures du matin, alors que le vent menaçait d’emporter un sac de couchage qui les protégeait de la tempête, Yoshioka aurait essayé de se lever, malgré ses douleurs. Et juste à ce moment là, une rafale de vent l’aurait entraîné dans la pente.
Deux heures plus tard... Un nouvel appel radio des secouristes arrive au poste de sectionnement. Les prières de Togashi n’ont pas été exaucées. Le corps de Yoshioka a été retrouvé.
Dans l’obscurité, il resserre son étreinte sur la clef anglaise qu’on lui a passée. Elle est glacée, comme si la fraîcheur de la nuit l’imprégnait encore. Son corps fiévreux apprécie la douceur de ce contact. Tout va bien. Il est calme. Plus serein qu’il ne l’a jamais été.
Il se trouve dans une forêt éloignée d’environ cinq kilomètres du centre-ville. Des taillis dépourvus de feuilles, aux contours à peine visibles dans la pénombre, encerclent le bâtiment. Il s’est caché là avec cinq hommes. Ils ont franchi une clôture de barbelés et couru derrière un deuxième entrepôt situé au nord de l’usine. Puis ils se sont accroupis en retenant leur souffle, dans l’ombre des matériaux entassés sur place.
Cet entrepôt appartient à l’un des plus importants fabricants de poudre à explosifs. L’usine et ses entrepôts ont été construits le plus près possible du champ de manœuvres de l’armée de terre situé au pied du mont Fuji, comme si leur propriétaire avait tenu à cette proximité. Une grande partie de la production de l’usine doit sans doute être exploitée par l’armée, sans toutefois que l’usine ne bénéficie d’une garde spéciale. Cinq vigiles seulement sont chargés de sa sécurité alors qu’elle fait plus de soixante-six-mille mètres carrés. Dans un pays en voie de développement, elle aurait probablement été saccagée en une nuit. Un système de surveillance aussi léger ne fonctionne que dans un pays tellement habitué à la paix qu’il en oublie la guerre.
Un de ses camarades a déjà repéré les heures de ronde des gardiens. Dans deux minutes environ, commencera la quatrième ronde nocturne et, presque trois minutes après, deux gardes viendront par ici, à côté du deuxième entrepôt.
Il passera alors sans doute sa dernière épreuve. Il en est tout à fait conscient. Les hommes qui attendent derrière lui souhaitent vraiment qu’il devienne un des leurs. Sans aller jusqu’à lui ordonner de commettre un meurtre. Il doit renverser les gardiens d’un coup de poing et prendre la clef de l’entrepôt dans le coffre du poste de garde. Tout simplement. Un acte qui, à son avis, devrait suffire pour qu’ils l’acceptent dans leur groupe. Une simple broutille. Il n’éprouve bien sûr ni colère ni rancune à l’égard de ces gardiens, mais si on lui donne l’ordre de les tuer, il sait qu’il pourra le faire sans état d’âme.
Depuis cinq ans, tout sentiment de pitié ou de miséricorde l’a quitté. Comme si son cœur s’était pratiquement arrêté de battre. Les sentiments ordinaires ne font plus partie de son monde.
Il revoit les corps de sa femme et de son fils, maculés de sang, comme dévorés par un fauve. Cette vision abominable restera à jamais gravée dans sa mémoire. En évoquant leurs corps méconnaissables, il se sent capable d’accomplir n’importe quel acte cruel.
