ZHEENO - John Renmann - E-Book

ZHEENO E-Book

John Renmann

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Beschreibung

Issus des quatre coins de la planète Zheeno, des adolescents sont sujets à l'éveil de pouvoirs fabuleux.


Repérés puis formés par d’énigmatiques maîtres spirituels, cinq d’entre eux se révèlent être les élus d’une très ancienne prophétie.


Leur destin prend un tournant inattendu lorsque, tapi dans l’ombre, un puissant ennemi sème les graines d’un conflit mondial.


Entre rivalités ancestrales, défiances et secrets bien gardés, les élus vont découvrir que c’est seulement en marchant main dans la main qu’ils auront une chance de préserver l'avenir de leur planète.

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Seitenzahl: 509

Veröffentlichungsjahr: 2024

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John Renmann

ZHEENO

Volume 1 – L’éveil

*

Roman

© John Renmann, 2024

Site internet : https://www.john-renmann.com/

Page Facebook : https://fr-fr.facebook.com/john.renmann

Couverture : Nicolas Fouqué

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Du même auteur

Trilogie Les colonnes du temps

Les colonnes du temps – Tome 1 – Genèse (2015)

Les colonnes du temps – Tome 2 – Résurgences (2016)

Les colonnes du temps – Tome 3 – Odyssée (2017)

Enquêtes des Gwada Cops

GECKO (2015)

ZAÏGO (2019)

DOMINO (2020)

Accepte ce qui est, laisse aller ce qui était, aie confiance en ce

qui sera.

Bouddha

I - L’ÉVEIL

1 - INTRUSION

C’est une nuit d’encre.

Le cimetière n’est pas aussi bien gardé que le temple.

La sécurité du lieu se résume à une simple barrière aurique qu’il est aisé de contourner pour qui sait comment s’y prendre.

L’intrus doit faire au plus vite. Tout de noir vêtu, il flotte légèrement au-dessus du sol, soucieux de ne laisser aucune trace dans une terre qui révèlerait ses pas aussi facilement que le verre révèle les empreintes digitales.

Ses lunettes à vision nocturne sont salutaires, elles permettent à l’intrus de progresser dans les allées presque comme en plein jour et d’identifier chacun des arbres avec précision. Les seigneurs des lieux ne font pas seulement office de repères pour les visiteurs, mêmes importuns, ils sont les spectateurs privilégiés de tout ce qui se passe alentour. Il est donc avisé de s’en dissimuler lorsque l’on a pour dessein de commettre un méfait. Les grands végétaux, aussi discrets soient-ils, comptent parmi les premiers délateurs, aussi l’intrus loue le brouilleur aurique qui le rend invisible à leur perception.

La nature du sol évolue. L’argile rouge cède peu à peu la place à une matière plus grossière, et bien que ses lunettes ne lui restituent pas parfaitement les couleurs, l’intrus devine que le rouge vire au gris. Il touche au but et, inconsciemment, accélère le mouvement, gagné par une excitation qui lui fait oublier toute prudence.

S’ils savaient seulement ce qu’il représente ! songe-t-il, ils ne l’auraient pas laissé là, exposé au vu et au su de tous ! Les fous !

Il s’élance avec exaltation, jusqu’à ce que quelque chose lui agrippe brusquement l’épaule ! Coupé dans son élan, il fait volte-face et sent des doigts squelettiques se refermer sur sa chair.

La peur qu’il avait jusque-là réussi à contenir déferle dans ses veines, tel un fleuve dont la puissance finit par faire céder le barrage. Il pousse un cri qui se meut aussitôt en un rire étouffé lorsqu’il se rend compte que les doigts rachitiques ne sont rien d’autre que les extrémités de la branche d’un cerisier. Il se libère de la poigne du végétal en poussant un long soupir de soulagement.

Calme-toi, respire, jusqu’à maintenant tout se déroule comme prévu. Il n’y a aucune raison de paniquer.

La nature du sol évolue encore, les grains qui le composent sont de plus en plus grossiers. Malgré ses exhortations, il a énormément de mal à apaiser son esprit et cela ne va pas en s’arrangeant lorsque la forme caractéristique d’un édifice se dessine au bout de l’allée.

L’objectif est atteint et, même s’il était dépourvu de lunettes à vision nocturne, il devinerait sa beauté singulière. Frappé par tant de splendeur, il se fige un bref instant, oubliant presque la mission qu’il s’est juré de mener à bout.

Nous y voilà enfin. La plus illustre merveille de ce monde.

C’est un mausolée gigantesque, conçu dans le cristal le plus pur qui soit. Les étoiles se reflètent sur ses parois adamantines, ajoutant à sa splendeur.

Un hibou ulule comme pour le rappeler à l’ordre. Il sursaute en pestant après l’insolent volatile qui, après l’avoir fixé de ses yeux globuleux, quitte la branche sur laquelle il était juché.

Son attirail technologique est de nouveau sollicité. Il presse toute une série de boutons disposés le long de sa ceinture.

Des propulseurs s’activent en mode furtif et la silhouette noire s’élève lentement au-dessus du sol. Le vent se lève, rendant l’ascension difficile et périlleuse. Plus d’une fois, l’intrus manque de heurter la paroi transparente, mais, tenace, il serre les dents et parvient à maintenir sa trajectoire jusqu’à flirter avec le sommet du mausolée de cristal.

Nous y voilà. C’est le moment de vérité.

Les bourrasques se font plus fortes, à croire que le vent lui-même fait tout son possible pour contrer l’être qui s’apprête à profaner le tombeau sacré. L’intrus doit se l’avouer, cette éventualité lui traverse l’esprit, mais il n’en a cure. Malgré les turbulences qui rendent l’opération quelque peu ardue, il extrait de son poignet une lame conçue dans un alliage parmi les plus précieux. Le mouvement est vif et réalisé avec une précision déconcertante.

Le minéral tant convoité est déposé avec soin dans un écrin qui le rend indétectable, mais l’intrus sait pertinemment que personne ne se rendra compte de sa disparition d’ici qu’il ait pris la poudre d’escampette.

Ses propulseurs se mettent de nouveau en marche. Il entame la descente avec la fébrilité d’un évadé qui entend résonner les pas de ses geôliers dans son dos.

Le retour est bien plus stressant qu’il ne l’aurait cru. L’écrin semble peser des tonnes et il jurerait sentir le cristal rayonner à travers le coffret métallique.

Peut-être que son imagination lui joue des tours, mais il jurerait que les arbres ne sont plus disposés de la même manière. Chênes, cerisiers, hêtres et autres peupliers semblent se jouer de lui.

D’abord déboussolé, l’intrus finit par comprendre ce qu’il en est. La présence d’une simple barrière aurique était volontaire. On laisse la porte entrouverte pour inviter à l’intrusion puis on la referme aussi sec pour coincer le fureteur. Un piège au principe vieux comme le monde.

L’intrus est admiratif de tant d’ingéniosité, mais il s’était préparé à une telle éventualité. Il aurait voulu ne pas avoir à abattre sa dernière carte, toutefois le contexte et le temps jouent contre lui. Tant pis pour la discrétion.

Il s’immobilise, puis pianote de nouveau sur sa ceinture. Aussitôt, un bourdonnement semblable à celui d’un gros insecte volant se fait entendre juste au-dessus de sa tête. Effrayés, les quelques oiseaux nocturnes qui s’étaient embusqués à la cime des arbres s’enfuient à tire-d’aile.

L’insecte volant est invisible à l’œil nu, il s’agit en réalité d’un petit aéronef surgi de nulle part qui se déplace en mode furtif. Une pression sur un bouton, et un faisceau lumineux est projeté de sa base jusqu’à l’intrus qui se retrouve aussitôt transporté à l’intérieur de l’appareil.

Il se précipite jusqu’au poste de contrôle et coiffe le casque télépathique, prenant ainsi le relais du pilote automatique. Il était temps, car une alarme retentit dans la cabine, signalant la présence d’objets volants à proximité. Il fallait s’en douter, en entrant dans l’espace aérien de la cité, même en mode furtif, l’aéronef a attiré l’attention des sentinelles kallistiennes.

Aucune crainte, songe l’intrus. Elles ont pour mission de protéger les habitants et non de prendre en chasse un appareil inconnu. Quoi qu’il en soit, elles ne seront jamais assez rapides pour m’intercepter.

Et comme pour le démontrer, il ordonne à son aéronef de mettre les voiles. L’engin atteint une vitesse prodigieuse qui laisse les sentinelles sur place.

Plus tard, l’étude des images de leurs caméras ne révèlera rien qui puisse clairement identifier la nature et l’origine de l’aéronef étranger.

Quant à la raison de sa présence dans l’espace aérien kallistien, elle restera mystérieuse.

Du moins jusqu’à ce qu’un élève au don particulier se présente face au mausolée.

2 - CHASSEUR D’ÉTOILES

Le grondement des puissants moteurs se fait progressivement irrégulier jusqu’à se muer en un ronronnement monotone. Nous y sommes, le vaisseau a entamé la périlleuse phase d’approche.

Serein, Ygnis garde les yeux rivés sur le cadre-hologramme trônant au beau milieu de la console métallique.

Il sait qu’il n’a pas à s’inquiéter des violentes turbulences qui secouent l’appareil. Elles font partie de la routine d’accostage, routine qu’il a maintes et maintes fois suivie au cours de sa longue carrière d’extracteur.

Malgré tout, il a conscience que cette phase reste la plus délicate de toutes et que si le navigateur venait à commettre la moindre erreur d’appréciation, le vaisseau se retrouverait très vite broyé, telle une vulgaire coquille d’œuf contre le monolithe de pierre. Même s’il n’a jamais été superstitieux, il considère l’hologramme comme un véritable talisman.

Il tend d’ailleurs les doigts vers le petit objet. Ceux-ci traversent la projection tridimensionnelle en déformant légèrement les visages qu’il matérialise.

Le passé lui revient et, avec lui, son lot de joies et de peines. Il se laisse bien malgré lui emporter par le flot des souvenirs, jusqu’à s’y noyer.

— Tu m’as entendu ?

Ygnis déteste être extrait de ses rêveries, cela lui est extrêmement désagréable. C’est comme être brutalement arraché à un bon bain chaud puis jeté dans un lac aux eaux glaciales.

Dépité, il désactive mentalement l’hologramme, faisant disparaître en un battement de cils l’image des trois personnes les plus précieuses à ses yeux.

Son agacement doit se lire sur son visage, car son interlocuteur lève les mains en signe d’apaisement.

— Désolé de te déranger, mais ça va bientôt être à notre tour de jouer, regarde. 

D’un mouvement du menton, il amène Ygnis à jeter un coup d’œil au hublot.

À l’extérieur, le géant de roche se rapproche lentement du périmètre d’hameçonnage, ce n’est plus qu’une question de secondes avant que les harponneurs n’entrent en jeu.

— Tu vois ? Nous nous approchons de la bête, il nous faut regagner nos postes au plus vite.

Ygnis acquiesce d’un hochement de tête et lui emboîte le pas. Tous deux quittent leurs appartements privés pour se rendre à leur poste de travail.

— Dis-moi, Dellios, avons-nous reçu les résultats des autres scans ?

— Ouaip, les types de Myrmos n’ont pas traîné.

— Ça correspond vraiment à ce qu’ils avaient identifié ? 

— Ils ne se sont pas trompés. Mais nous pouvons encore avoir des surprises.

— Comme toujours, de bonnes comme de mauvaises.

— Et tu penches pour quel type de surprise, cette fois ?

Ygnis a une pensée furtive pour un de ses fils et, sans hésitation, répond :

— Une très bonne. Pour moi, en tout cas.

Dellios hausse les sourcils.

— Tu m’as l’air bien sûr de toi.

— Une intuition.

Les deux hommes remontent le long du couloir principal, observant sans les voir les nombreux hologrammes projetés contre les parois du vaisseau, tous à la gloire de la compagnie Tamex, leur employeur. Sur l’un deux, une famille zheenone typique est représentée, le père, un bras entourant son épouse qui, elle, a une main posée sur l’épaule de sa fille. Ils ont tous le sourire aux lèvres et le regard tourné vers le ciel.

Sur un autre, un groupe d’ouvriers, outil à la main, érigent une tour dont le sommet flirte avec l’une des deux lunes de Zheeno. Ils affichent eux aussi leur plus beau sourire malgré l’effort.

Tout respire la joie et la quiétude, l’essence même de la publicité.

Sous chacun des hologrammes défile le slogan de l’entreprise dans les cinq principales langues zheenones : TAMEX - CHASSEURS D’ÉTOILES - CUEILLEURS DE RÊVES.

— Oh bon sang, dit Dellios, rase les murs, Ygnis, voilà la crème de la crème !

Il fait référence à l’escouade des harponneurs, le corps des chasseurs d’étoiles le plus admiré, des hommes quasiment érigés au statut de dieux vivants que nombre d’écoliers dessinent sur leur cahier lorsque la maîtresse leur demande quelle profession ils souhaitent embrasser plus tard.

Nul doute que ces hommes en sont conscients et que cela a eu raison de la modestie de beaucoup d’entre eux. Ils snobent les deux compères, ne daignant même pas répondre au salut qu’ils leur adressent.

Dellios les gratifie d’un geste grossier – trois doigts placés contre la poitrine – dès qu’ils se sont suffisamment éloignés.

— Regarde-moi ça ! Quand on leur parle d’humilité à ceux-là, ils doivent croire que c’est un mot étranger !

— En tout cas, en venant au monde, eux n’ont pas oublié certains attributs dans le ventre de leur mère.

— Quoi ?

— Laisse tomber

Dellios n’a toujours pas saisi la pique lorsque Ygnis et lui passent devant le poste de pilotage. Crispé sur son siège, le navigateur a le visage fermé, conscient de porter tout le poids du monde ou presque sur ses épaules. Il a dans un premier temps réglé l’allure du vaisseau sur celle de l’astéroïde, anticipant à l’aide de l’ordinateur de bord les changements de direction du corps céleste, même les plus infimes. Aussi imposant soit le Pargenon, vaisseau d’extraction de minerai, il n’est qu’un vulgaire moucheron en comparaison d’Omicron 137, nom donné par les scientifiques de Myrmos à l’astéroïde qu’ils ont repéré il y a près d’un mois.

Un voyant du tableau de bord annonce au navigateur que les harponneurs entrent en scène. Chacun, dans sa cabine, se focalise sur les données retranscrites par l’ordinateur de bord. Ils doivent être parfaitement synchronisés s’ils ne veulent pas subir un échec retentissant ; il en va de l’honneur de l’escouade.

C’est la première fois qu’ils tentent de s’amarrer à un astéroïde aussi gigantesque et, un bref instant, ils craignent que leurs harpons soient aussi efficaces sur ce monstre que des cure-dents sur du granite. Mais comme le leur rappelle leur chef de mission, les cerveaux de Myrmos ne se trompent jamais dans leurs calculs. Du moins, de mémoire de harponneur, cela ne s’est encore jamais produit.

Leurs doutes finissent par se dissiper, moins grâce à leur confiance dans les scientifiques qu’à une programmation mentale à laquelle ils ont été assujettis dès leur engagement dans le corps des chasseurs d’étoiles.

Ygnis et Dellios sont maintenant à leur poste. Après s’être mutuellement motivés, ils s’assoient côte à côte dans des sièges baquets, pestant après l’équipe précédente qui n’a pas pris soin de réinitialiser la configuration des assises.

Mais ils ne maugréent pas bien longtemps, ils savent qu’il leur suffit de télécharger leurs empreintes numériques soigneusement conservées dans la mémoire de l’ordinateur de bord. Les sièges s’adaptent aussitôt à leur morphologie en faisant coulisser les divers éléments qui les composent.

Un casque descend lentement du plafond pour leur couvrir la tête, les plongeant un bref instant dans l’obscurité la plus totale. Claustrophobe, Dellios panique, la programmation mentale n’est pas infaillible, même chez les sujets les plus malléables. Si le contremaître voyait ses mains trembler autant, il le rétrograderait sans doute à un poste inférieur et il serait la cible toute désignée des quolibets des harponneurs lors de leur prochaine rencontre dans les couloirs.

Ygnis est le seul à être au fait de ce qu’il considère comme un léger désagrément, mais jamais il n’en pipera mot à quiconque. Il sait que son coéquipier finira par reprendre le contrôle de ses émotions et qu’il pourra très vite compter de nouveau sur la sûreté de ses doigts.

Les premiers picotements courent le long de leur cuir chevelu et annoncent qu’ils sont maintenant connectés à la centaine de machines en stationnement sur la paroi extérieure du vaisseau. Immédiatement, la voix désincarnée de l’ordinateur de bord égrène chacune des secondes amenant à la première phase.

Il en faudra dix pour que les caméras des robots extracteurs se connectent à leurs yeux.

Ygnis et Dellios ne sont plus plongés dans l’obscurité. L’écran interne de leur casque s’active et leur transmet bientôt les images renvoyées par les caméras des machines.

Les voici donc aux premières loges du spectacle proposé par les harponneurs. Même s’ils ne les portent pas spécialement dans leur cœur, force leur est de reconnaître la qualité de leur travail.

Les premiers jets sont réalisés avec une précision d’orfèvre. Les harpons se fichent dans la roche, à distance considérable les uns des autres, reliant le Pargenon à Omicron 137 par des câbles à la résistance éprouvée.

Une fois terminé le ballet des harpons, un signal lumineux clignote dans le casque des deux hommes.

— C’est à nous de jouer ! lance Ygnis. Tout va bien, mon ami ?

— Oui, ça roule. Je n’ai plus la tremblote.

— Alors, c’est parti pour le contrôle.

L’ordinateur de bord annonce le début de la seconde phase, et cette fois, ce sont les mains des extracteurs qui sont parcourues de picotements.

— Contrôle vision, annonce Ygnis.

Il fait rouler ses yeux dans leurs orbites, d’abord dans le sens horaire, puis dans le sens antihoraire. Les caméras des robots suivent aussitôt le mouvement qu’il donne à ses globes oculaires.

— Vision OK. Dellios ?

— Vision OK.

— Contrôle bras.

Ygnis pianote sur les touches qui recouvrent les accoudoirs. À l’extérieur, les bras des robots s’animent au rythme des mouvements de ses doigts.

— Bras OK. Dellios ? 

— Bras OK.

— Contrôle chenilles.

Ygnis presse délicatement les pédales situées sous ses pieds. Les chenilles des extracteurs s’enclenchent. Ces derniers exécutent une marche avant suivie d’une marche arrière, puis tournent sur eux-mêmes en une étrange danse mécanique.

— Chenilles OK. Dellios ?

— Chenilles OK.

Enfin, Ygnis envoie un ordre mental à l’ordinateur de bord. Celui-ci prend momentanément le contrôle des robots pour les guider jusqu’à l’extrémité de chacun des câbles déployés par les harponneurs. Les machines s’y agrippent à l’aide d’un mousqueton puis attendent le feu vert de leur pilote.

— Les extracteurs sont prêts, déclare Dellios à son équipier.

— Alors, c’est parti !

Un nouvel ordre mental et les robots s’élancent dans le vide les uns après les autres, glissant le long des câbles d’arrimage. Ces tyroliennes improvisées sont le moyen le plus sûr pour les machines d’atteindre la surface de l’astéroïde. Il faut être amateur de sensations fortes pour réellement apprécier le spectacle que renvoient les caméras des robots aux deux hommes.

C’est comme s’ils ne faisaient qu’un avec les machines, comme s’ils se trouvaient à leur place, à l’extérieur. Ainsi voient-ils le corps céleste se rapprocher à toute vitesse, accentuant la sensation de chute libre. Ygnis contracte inconsciemment ses muscles abdominaux comme pour se préparer à un choc brutal.

À l’approche de l’astéroïde, les caméras sont très vite recouvertes de glace, ce qui arrache un cri de joie aux deux manœuvres. L’eau est très certainement l’élément le plus précieux de l’univers. Cet astéroïde va rapporter très gros à l’entreprise.

Arrivés en bout de câble, les robots se posent délicatement sur le sol rocheux. La phase trois est maintenant terminée.

Ygnis et Dellios pianotent sur les boutons de leurs accoudoirs et les machines se dispersent le long du monolithe céleste.

La quatrième phase, dite de forage, est la plus longue. La technologie développée sur Zheenon a rendu cette opération des plus simple, et si en réalité elle s’éternise la plupart du temps, c’est qu’il faut aux deux manœuvres faire preuve de discernement quant aux éléments à prélever.

— Nous avons de l’eau en bonne quantité, confirme Ygnis.

— Oui, les robots ont déjà commencé le pompage.

— Qu’est-ce qu’on a d’autre ?

— Essentiellement de la roche, comme prévu.

— Bien, on en prend pour trois mille tonneaux, c’est le maximum autorisé.

— On va se remplir les poches de zheens1, mon vieux !

Les robots s’activent au gré des ordres lancés par leurs pilotes. Perçant, forant, découpant à tout va.

Dellios arbore un petit sourire en coin.

— Aucun signe de ta très bonne surprise, pour le moment. 

— Ne t’inquiète pas, mon intuition est bonne.

— Qu’espères-tu tant trouver ?

— Quelque chose de précieux.

— Plus précieux que l’eau et la roche ?

— À mes yeux, en tout cas.

Bien que coiffé de son casque, Ygnis devine la moue dubitative qu’affiche Dellios. Il ne perd pas espoir pour autant.

— Dans ce cas, espérons pour toi que cette très bonne surprise se manifeste avant la fin de la phase 4. 

— J’en suis certain et suis même prêt à te le parier.

La perspective d’un pari gagné d’avance éveille immédiatement l’intérêt de Dellios.

— Là, tu m’intéresses ! Tu veux parier quoi ?

— On n’est pas des petits joueurs, de l’argent, bien entendu !

— Quand je pense que c’est moi qui ai la réputation d’être cupide ! Non, pas d’accord ! Je sais que l’état de tes finances n’est pas au beau fixe, je ne veux pas t’enfoncer davantage. Hum, voyons, si je gagne, que dirais-tu plutôt de m’offrir une dizaine de pintes d’hydromel de chez Kaïos ?

— Attends, tu me parles de mes finances, mais tu n’as pas l’air de te rendre compte de ce que coûte la pinte d’hydromel, surtout chez Kaïos.

— Désolé, c’est que je ne perds jamais mes paris, vois-tu, et…

— … et comme tu paries toujours de l’hydromel, tu n’as aucune idée de ce que tu dois débourser pour une pinte !

— Tu as tout compris.

Ygnis ne laisse pas le doute prendre le dessus sur son optimisme.

—Va pour les pintes ! En revanche, si c’est moi qui l’emporte…

Il réfléchit un bref instant avant de lâcher :

— … tu me files la moitié de ta solde. 

Dellios manque de s’étrangler avec sa propre salive.

— Attends, attends ! Une minute ! D’accord, au début tu as parlé d’argent, mais là… c’est une plaisanterie ? Tu n’y penses pas, quand même ?

— Tout le monde sait que tes poches débordent de zheens, mon vieux, tu passes ton temps à t’en vanter.

— Je m’en vante, oui, car l’argent appelle l’argent, c’est un vieil adage qui m’a toujours réussi.

— Là, nous sommes d’accord ! Tu n’as donc rien à craindre.

Dellios reconsidère la proposition de son collègue et s’esclaffe intérieurement. Après tout, il n’y a rien d’autre sur ce vulgaire caillou que de l’eau et de la roche. Les scientifiques de Myrmos ne se trompent jamais. Leurs appareils de mesure comptent parmi les plus performants et c’est tout ce qu’ils ont décelé, il n’y a absolument aucun risque qu’ils tombent sur autre chose. Non, aucun risque.

— Va pour la moitié de ma solde. Mais, à imaginer un seul instant que tu gagnes, ce qui est aussi probable que de voir le mont Phœbos disparaître sous les eaux, qu’est-ce que tu vas faire de tout cet argent ?

Ygnis ne lui répond pas, préférant se focaliser sur le pilotage de la cinquantaine d’extracteurs qu’il a sous ses ordres. L’opération n’est pas chose aisée, d’autant plus que ses pensées vagabondent et dérivent de nouveau vers sa famille, celle qu’il lui reste, ses deux fils qu’il a laissés sur Zheeno.

Tout n’a pas été simple après la mort de Fedora, surtout pour Rhadamantis qui a été de loin le plus affecté par la disparition de sa mère.

Arthos, lui, a rapidement su faire preuve de résilience, il a un mental à toute épreuve, mais, bien qu’il n’ait jamais manifesté sa peine, Ygnis sait qu’il l’intériorise et il craint le jour où il devra l’exprimer au grand jour.

C’est au moment où cette dernière pensée se manifeste que l’un des robots lui annonce avoir détecté un minerai non répertorié dans la liste.

Ygnis sourit.

— Dellios ? Sache que faute de zheens, j’accepte aussi les crédits anthuriens.

— Quoi ?

— Regarde le rapport du numéro 17.

Le manœuvre s’exécute et consulte les données du robot. Les scanneurs sont formels, la matière qu’il vient de sonder, à plusieurs lieues du point de chute, offre une composition différente de tout ce qui a été prélevé jusqu’à maintenant. Mais Dellios ne s’avoue pas pour autant vaincu.

— Minute, papillon, ce n’est peut-être qu’un vulgaire sous-minerai.

— Myrmos l’aurait référencé.

— Ils ne se trompent jamais.

— Alors ce sera une grande première, crois-moi !

La détermination dans la voix d’Ygnis sème le doute chez son collègue. Dellios aimerait répliquer, mais ses mots ne franchissent pas le seuil de la simple pensée.

Ygnis en est conscient, toutefois, plutôt que d’en rajouter une couche, il préfère manipuler les bras de l’extracteur numéro 17 et prélever divers échantillons du minerai inconnu.

— Nous serons fixés dans une heure, mon ami.

3 - VENT CONTRAIRE

L’ouragan compte parmi les plus puissants qui se soient abattus sur la cité de Paros depuis sa fondation, il y a déjà plus de quatre mille ans.

Bien que la nature - frappée par ces phénomènes météorologiques depuis bien plus longtemps encore - ait peu à peu développé une résistance aux vents violents, certains arbres finissent malgré tout par être emportés.

C’est l’un d’eux qui fait sursauter Heex au moment où il vient s’écraser avec fracas contre les fenêtres de sa chambre.

La jeune fille ne craint pas l’ouragan. Depuis qu’il s’est déployé au-dessus de la cité, elle se tient debout, bien campée sur ses jambes et observe avec intérêt tout ce qui se passe à l’extérieur.

Elle va même jusqu’à coller son front contre les vitres en plissant les yeux, croyant améliorer ainsi son acuité visuelle. Au-dehors, la forêt s’agite sous le souffle de la tempête. Nombreux sont les arbres à ployer sans se rompre pour autant. Celui qui a été projeté contre sa fenêtre faisait exception parce qu’il était malade. C’est ce qu’elle a déduit en remarquant toute une population d’insectes xylophages parmi les restes du tronc.

Heex observe le ciel avec attention. Si ces calculs sont bons, la période d’accalmie, dite de « l’œil du cyclone » ne devrait pas tarder. Le déplacement des nuages semble ralentir.

Ses parents se trouvent dans le salon, occupés à suivre sur leur immense écran holographique le trajet de l’ouragan diffusé par la plupart des chaînes zheenones.

Certes, les bâtisses de Paros sont conçues pour résister aux tempêtes les plus violentes. Elles ont une forme sphérique et sont à moitié enterrées dans le sol, offrant ainsi une faible résistance au vent.

Mais depuis quelque temps, les ouragans tardent à mourir. Leur puissance décroît de plus en plus lentement. Ils ont donc tendance à atteindre des cités moins accoutumées à de tels phénomènes et, de fait, moins bien préparées.

C’est pourquoi les parents de Heex suivent avec attention les prévisions des météorologistes de Paros, craignant pour la sécurité des cités voisines d’Orum et Kanop, où ils comptent de nombreux amis.

C’est malheureux, mais cette inquiétude fait les affaires de Heex qui a un projet bien particulier en tête. Si elle veut le mener à terme, ses parents doivent absolument continuer à se concentrer sur les informations.

Elle sait qu’en période de grand danger, notamment lors du passage d’un ouragan, la porte d’entrée est programmée sur l’aura de son père et que l’ordinateur central de ne la laissera jamais sortir.

Mais cela fait des semaines qu’elle prépare le moyen de leurrer le verrou aurique.

Elle enfile son gant caméra, règle mentalement le téléobjectif sur Grands vents et entreprend de se rendre discrètement jusqu’à la sortie.

Elle se fige au moment où sa mère fait brusquement irruption dans sa chambre.

— Tout va bien, ma chérie ?

Heex soupire ostensiblement.

— Maman ! Je n’aime pas quand tu entres sans prévenir ! Tu n’as pas lu mon hologramme ?

— C’était quoi ce bruit ?

— C’était juste un arbre, maman ! Tu sais que nous n’avons rien à craindre, la maison est sûre.

Heex tente discrètement de dissimuler sa main gantée en la laissant tomber le long de sa cuisse, mais le fait qu’elle se tienne de profil interpelle sa mère.

— Tu ne serais pas en train de nous cacher quelque chose, ma chérie ?

La jeune fille déteste mentir, mais elle ne doit absolument rien révéler de ses projets à ses parents, ils se feraient du mouron. Elle feint un léger malaise et se laisse choir sur son lit, glissant discrètement ses mains sous les draps.

Sa mère se précipite illico.

— Oh mon cœur ! Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Rien, ça doit être un peu de fatigue. Ne t’inquiète pas, explique-t-elle tout en se débarrassant du gant-caméra sous les draps.

—ouf ! J’aurais dû me coucher plus tôt, hier, comme tu me l’as conseillé, mais j’avais des devoirs.

— Des devoirs alors que l’école sera fermée demain ? lui répond sa mère en lui posant une main sur le front. Bon, pas de fièvre. Tu as raison, ça doit certainement être de la fatigue. Il faudra cependant s’en assurer. Je vais prendre rendez-vous chez le médecin.

— C’est inutile, maman, j’ai juste besoin d’une bonne nuit de sommeil.

— Je sais que tu peux nous trouver, comment dites-vous déjà… ? « Lourds » ?

— Oui… c’est le mot.

— Mais c’est parce qu’on t’aime, ma chérie.

Heex n’est pas friande des déballages de sentiments et autres manifestations d’amour, mais elle n’a pas le temps de battre en retraite que, vive comme l’éclair, sa mère la serre déjà dans ses bras. La jeune fille grimace, mais les bras douillets ont bien vite raison de sa gêne, elle se laisse cajoler avec un plaisir à peine dissimulé.

— Ton père et moi, nous n’aimons pas quand tu traînes devant la fenêtre, on ne sait jamais ce qui pourrait arriver.

— J’étais juste fascinée par l’ouragan, je voulais voir si la forêt tenait le coup.

Sa mère plonge son regard dans le sien. Ses yeux en amande semblent sonder l’esprit de sa fille.

Heex déglutit, sa mère a toujours su lire en elle. La jeune fille fait tout son possible pour dissimuler ses pensées, s’efforçant de réciter une vieille comptine parienne. Elle sait que cela revient à vouloir dissimuler l’odeur d’une pièce en l’aspergeant de parfum. Certains limiers ne s’y laissent pas tromper, et sa mère est un sacré limier.

— Hum, tu ne comptes pas sortir, quand même ?

— Mais non voyons ! Maman, je ne suis pas idiote non plus !

Les yeux en amande se font plus perçants, les sourcils se froncent. Heex affiche un sourire parmi les plus forcés qu’elle puisse exhiber.

— La règle, jeune fille, c’est que lors du passage d’un ouragan, on ne quitte la maison sous aucun prétexte ! Rappelle-toi ce qui est arrivé à ton cousin Zikos lors du dernier ouragan ! Il s’est rendu au lac pour profiter des vagues !

— Il voulait essayer son nouveau surf, maman ! Bon, d’accord, on l’a retrouvé sur le toit de la tour Tamex, mais il était en vie, non ?

— Oui, mais avec une dizaine de fractures ! C’est un miracle qu’il ne soit pas handicapé aujourd’hui !

— Mais, maman…

— Il n’y a pas de mais qui tienne ! Pour la peine, tu vas nous rejoindre au salon !

— Quoi ? Mais ce n’est pas juste ! Tous mes amis sont en train de filmer l’ouragan pour le devoir de science, regarde !

Heex fait glisser un index dans la paume de sa main opposée. Un écran holographique se matérialise aussitôt sur le mur de sa chambre. Il se sépare en plusieurs petits écrans affichant chacun l’ouragan pris sous divers angles.

— Oui, mais tes amis sont bien moins téméraires, eux ! Ils filment tout en restant à l’abri !

Le regard de sa mère se fait encore plus perçant. Heex a beau tenter de masquer ses pensées, ses plans sont mis à nu.

— Non ! Ne me dis pas que tu comptais sortir pour filmer la tempête au plus près ?

Inutile de mentir davantage.

— Pendant l’œil du cyclone, maman ! Qu’est-ce qu’il peut m’arriver ?

— Tu es complètement inconsciente, jeune fille !

— Ça fera de super clichés pour l’école !

— Je ne pense pas que ta professeure ait réclamé des prises aussi risquées !

— Tu dis toujours qu’il faut se démarquer ! Regarde, tous mes camarades filment la même chose, il n’y a aucune originalité ! Moi je veux capturer le moment de l’œil du cyclone !

— Alors, tu peux le faire depuis ta fenêtre, inutile de mettre le nez dehors.

— Je croyais que je devais me tenir à l’écart de la fenêtre ?

Heex marque un point, du moins c’est ce qu’elle croit. Elle n’a pas le temps de se réjouir de sa repartie, sa mère a déjà sorti les crocs.

— Tu sais ce qui arrive aux petites effrontées ?

Le ton sec a bien vite raison des ambitions de ladite effrontée. Elle remue les lèvres, mais un doigt levé suffit à les lui sceller, et elle rend vite les armes.

— Je préfère ça ! Maintenant, tu vas finir tes devoirs et ensuite tu nous rejoindras au salon. Je pense qu’il est judicieux de t’avoir à l’œil !

Sa mère quitte la chambre après l’avoir fusillée du regard une dernière fois. Dès qu’elle a le dos tourné, Heex lui tire la langue. Elle ne peut s’empêcher d’éclater de rire, tant ce geste puéril la surprend elle-même.

De toute façon, rien ne l’empêchera d’aller jusqu’au bout de son idée, et certainement pas sa mère !

La porte d’entrée se trouve sur le trajet menant au salon, elle a un petit sourire en coin.

— N’y pense même pas ! lui crie sa mère de derrière la porte.

Son père demande un peu de silence, mais se ratatine dans son fauteuil lorsque son épouse lui fait remarquer qu’il pourrait l’aider à gérer leur fille.

Heex commence à croire que sa mère est réellement douée de télépathie, à moins que ce ne soit simplement parce qu’elle la connaît par cœur ?

— Dois-je aussi te rappeler, jeune fille, qu’en plein passage d’un ouragan, la porte d’entrée est totalement bloquée ? Enfin, tu peux toujours t’acharner dessus, si ça te chante, mais cela ne te mènera à rien !

Non, à un tel niveau, ça doit vraiment être de la télépathie.

C’est l’orgueil bien plus que la colère qui pousse Heex à vouloir ouvrir la porte d’entrée coûte que coûte. Elle se décide finalement à utiliser le dispositif qu’elle a mis au point ces dernières semaines.

Il s’agit d’une calcédoine, la pierre emblématique de la cité de Paros, celle que les anciens considèrent comme la sœur cadette du vénéré lapis-lazuli.

Si Heex connaît par cœur ses nombreuses vertus, elle s’est attardée sur la propriété qui a fait sa renommée. C’est lors d’un cours de géologie particulièrement soporifique qu’elle a appris que la calcédoine avait la capacité de reproduire l’empreinte aurique de n’importe quel être vivant.

Toute la classe avait réagi, les visages s’étaient soudainement décollés des pupitres et les tablettes holographiques étaient passées du mode jeu vidéo au mode prise de notes en un temps record.

Son professeur – un vieil homme aussi joyeux qu’un corbeau dépressif – s’était félicité d’avoir réussi à capter l’attention de ses élèves, regrettant de ne pas avoir entamé son cours par cette information, plutôt que par le fait que la pierre était associée à l’élément air.

Austère, mais pas stupide, il avait compris que nombre des élèves présents dans la salle, frustrés par la règle des portes fermées à double tour passée une certaine heure, cherchaient un moyen de contourner l’interdit.

« Mais cette reproduction est loin d’être parfaite, vous savez, avait-il ajouté en tentant de calmer l’enthousiasme soudain de ses élèves, et le rayonnement aurique est bien trop faible par rapport à l’original. Ce serait comme reproduire une photographie couleur avec juste des teintes de gris. »

La plupart des têtes étaient aussitôt retombées lourdement sur les pupitres, mais pas celle de Heex, dans laquelle germaient déjà les graines d’une idée.

Si la jeune fille avait toujours trouvé la géologie – « la science du sol caillouteux », telle qu’elle la nommait – très barbante, elle s’était en revanche découvert très jeune une passion pour la lithothérapie.

Elle ne comptait plus les journées passées avec sa mère à étudier les pierres précieuses parmi les plus rares. Avec du recul, elle se demandait d’ailleurs si celle-ci n’avait pas volontairement omis la propriété de la Calcédoine.

« Ce serait comme reproduire une photographie couleur avec juste des teintes de gris », leur avait dit leur professeur.

Mais Heex pense avoir trouvé comment contourner le problème, comment agrémenter la photographie de pigments colorés.

Elle a fixé sur la pierre une mèche de cheveux de chacun de ses parents, scellant leurs auras et reproduisant – pour un temps suffisamment long, espère-t-elle – leurs rayonnements auriques.

Un sourire niais se dessine sur son visage lorsqu’elle se glisse hors de sa chambre et jette un œil à sa mère qui se lisse pensivement les cheveux devant le téléviseur holographique. Le souvenir de son expédition nocturne la fait pouffer, bien qu’elle n’ait pas du tout ri au moment de couper les cheveux de ses parents.

Elle est peut-être télépathe, mais elle a le sommeil profond, se moque-t-elle. Elle n’a même pas cillé quand j’ai fait claquer les ciseaux. Quant à papa… bref…

Heex serre la pierre dans sa main puis ferme les yeux en souhaitant de toutes ses forces que son stratagème fonctionne.

Elle ne voit donc pas l’aura bleutée entourer brièvement ses doigts.

Lorsque, pleine d’espoir, elle tend la calcédoine vers la porte, guettant le témoin lumineux du verrou aurique, il lui est impossible de savoir que l’œil du cyclone n’est déjà plus au-dessus de la cité.

Après quelques secondes qui lui semblent des heures, le témoin finit par passer du rouge au vert.

Son cri de victoire s’étouffe lorsqu’elle est violemment aspirée vers l’extérieur.

Le système de sécurité est le premier à réagir. L’ordinateur central a déjà fait coulisser une seconde porte d’entrée au moment où les parents s’y sont précipités et leurs cris ne parviennent pas jusqu’à Heex. La jeune fille est soulevée, ballotée puis projetée loin de sa demeure.

Traînée sur le sol, elle a naturellement le réflexe de se mettre en boule en plaquant son front contre ses genoux.

La douleur ne s’invite pas tout de suite, non, il y a toujours un léger temps de retard entre le moment où la chair est meurtrie et celui où l’information est captée par le cerveau.

Cette douleur se démultiplie lorsque des branches projetées par les vents viennent lacérer le dos de l’adolescente. Elle hurle et l’air vient s’engouffrer avec force dans sa trachée, manquant de l’asphyxier. Des feux follets dansent derrière ses paupières closes.

Le hurlement du cyclone la terrifie. Elle n’ose ouvrir les yeux de peur qu’un projectile ne vienne les lui crever. Son corps s’immobilise enfin et, tout autour, elle devine le chaos. Elle sait qu’elle ne doit surtout pas abandonner sa position fœtale.

Les Myrméens, habitués aux séismes qui secouent régulièrement leur ville, apprennent dès l’école les gestes qui sauvent, mais à Paros, l’on n’enseigne pas comment survivre à un cyclone en extérieur. D’ailleurs, on ne l’enseigne dans aucune cité, la règle d’or c’est de se cloîtrer dans des demeures conçues pour résister aux plus violents d’entre eux.

Heex n’a pas le temps de maudire ses professeurs, elle hurle de plus belle lorsqu’une vive douleur lui cingle l’omoplate. Elle devine qu’un débris est venu se loger dans son dos et, résignée, sent le désespoir la gagner.

Une puissante rafale envoie valser son corps telle une bille frappée par l’index d’un géant. La peur la pétrifie. Elle s’en veut terriblement de ne pas avoir obéi à sa mère et donnerait tout pour être de nouveau aux côtés de ses parents. Un voile opaque recouvre lentement ses yeux tandis qu’elle sent son corps basculer en arrière. Les sons se font lointains et le hurlement de l’ouragan meurt peu à peu jusqu’à ce que ne subsiste que le silence.

Une étincelle.

Au bord de l’évanouissement, Heex ressent une douce chaleur qui se diffuse le long de son bras.

Rassérénée, elle ose entrouvrir les paupières. Son regard est aussitôt attiré vers le bas, là où brille une lumière semblable à celle d’une bougie en fin de vie. Plaqués contre ses genoux, son poing est éclairé de l’intérieur. Elle comprend vite l’origine de l’étrange phénomène, il s’agit de la calcédoine qu’elle a utilisée comme clé de substitution.

Prudente, elle écarte doucement les doigts. Logée au creux de sa main droite, la pierre scintille de mille feux en libérant une aura bleutée qui enveloppe progressivement tout son corps.

Elle ne réalise pas toute de suite que le calme est revenu et c’est toute tremblante qu’elle se redresse sur ses jambes. Elle titube, puis pivote sur elle-même, jaugeant l’environnement qui l’entoure. Tout lui apparaît flou, mais elle devine, aux mouvements qui animent le paysage, que les vents sont omniprésents. Dans ce cas, pourquoi ne l’emportent-ils pas dans leur fureur destructrice ?

Il lui faut un petit moment pour comprendre qu’elle se trouve dans un cocon protecteur, une sorte de dôme de verre, un verre grossier qui semble avoir été lissé à la pierre ponce.

Intriguée, elle touche la matière du bout des doigts et comprend qu’en réalité ce n’est pas du verre, mais de l’air, de l’air solidifié, si cela est possible.

Qu’est-ce qu’il m’arrive ?

Heex est prise d’un vertige. Le sol se dérobe sous ses pieds. Avant de sombrer dans l’inconscience, elle a le temps de distinguer sur sa droite une silhouette qui glisse jusqu’à elle.

Ignorant tout des mésaventures de leur fille, les parents réussissent tant bien que mal à rouvrir la porte d’entrée. Son père peste après le protocole de sécurité, invectivant les ingénieurs qui ont omis d’intégrer dans le programme le cas de l’individu qui n’aurait pas eu le temps de se réfugier à l’intérieur de la demeure.

Il parle de leur coller un procès, mais son épouse lui fait clairement comprendre que le protocole de sécurité est le cadet de leurs soucis. Il n’a pas le temps de répliquer qu’elle se jette déjà à l’extérieur à la recherche de sa fille, malgré les cris de terreur de son époux qui tente en vain de la retenir. Il s’attend à ce qu’elle soit à son tour brutalement happée par l’ouragan. À sa grande surprise, ce n’est pas du tout ce qui se produit.

Les vents continuent à faire rage, mais à l’extérieur d’une sorte de bouclier transparent dans lequel ils se trouvent prisonniers tous les deux. Ils n’ont guère le temps de s’en étonner, ils ne sont pas seuls.

Une forme noire flotte lentement jusqu’à eux. Apeurés, ils reculent en calculant le temps qu’il leur faudra pour se réfugier à l’intérieur de leur bâtisse sécurisée.

C’est lorsque la forme devient bien plus nette qu’ils comprennent qu’ils n’ont pas à s’inquiéter.

Si les traits de l’étranger sont dissimulés sous une épaisse capuche, sa bure parcourue de runes antiques en dit davantage que n’importe quel insigne officiel.

Il porte leur fille inconsciente dans ses bras et indique d’un hochement de tête qu’elle est désormais hors de danger.

Les parents ne cachent pas leur soulagement, et si le père se confond en excuses, la mère a déjà récupéré sa fille qu’elle couvre de baisers. Elle reprocherait presque à l’étranger de ne pas être intervenu plus tôt.

Heex ouvre un œil. Encore perdue, elle est toutefois soulagée de noter qu’elle se trouve dans les bras de sa mère.

— Tout va bien, ma puce, tu es en sécurité, cette… personne t’a sauvée.

— Vous vous trompez, lui rétorque l’individu, ce n’est pas moi qui l’ai sauvée.

— Qui donc alors ? lui demande le père.

— C’est elle-même. Elle a généré son propre bouclier. Heureusement, car je suis arrivé en retard. Veuillez m’en excuser.

— Mais ? Vous saviez qu’elle serait en danger ?

— Oui, cela était écrit, répond-il en observant Heex avec admiration. Je ne pensais pas qu’elle était capable d’un tel prodige, au prix d’une belle débauche d’énergie, certes. Sa résonance avec la calcédoine est tout simplement inouïe.

Père et mère échangent un regard empreint d’inquiétude.

— Pardon, mais vous n’avez pas répondu à ma question, insiste le père.

— Nous savions quand et où cela devait se produire, mais nous devions en être sûrs.

— Sûrs ? Sûrs de quoi ?

D’abord incrédule, son épouse écarquille les yeux au moment où elle croit comprendre.

Ce genre d’individu ne se déplace quasiment jamais hors de son sanctuaire, sauf pour… elle porte les mains à sa bouche.

Elle sait.

Heex se rend compte que malgré tout ce que l’ouragan lui a fait subir, elle n’a jamais lâché la calcédoine. La pierre brille toujours de la même aura bleutée, et la jeune fille ressent de nouveau son énergie bénéfique sourdre à travers ses pores.

L’étranger lui jette un regard complice.

— Tu vois, vous étiez faits pour vous entendre, lui glisse-t-il à voix basse.

— Mais… qui êtes-vous ?

4 - LE SOUFFLEUR D’ÂME

L’épais brouillard recouvre désormais toute la vallée d’Erymanthe.

L’auroch compte parmi les plus imposants qu’Actéon ait eu à traquer au cours de sa longue carrière de chasseur. Les indices récoltés, depuis les empreintes laissées dans le sol par la bête jusqu’aux entailles qu’ont tracées ses cornes dans l’écorce des arbres, ne laissent aucune place au doute.

Il s’agit d’un grand mâle d’un certain âge.

L’animal se trouve à moins d’une lieue, il va falloir agir au plus vite. Actéon vérifie une dernière fois l’état de son casque avant de manipuler une série de boutons à son poignet.

Il lui faut peu de temps pour activer le radar, mais il maugrée, car la connexion est d’habitude bien plus rapide. C’est la purée de pois qui semble en être la cause. Il s’empresse de contrôler la position de ses équipiers, qui apparaissent comme autant de points lumineux sur sa visière, et s’intéresse tout particulièrement à celle de son fils, Choros.

Dire que Choros est réfractaire à la chasse serait un doux euphémisme. Actéon a tout fait pour insuffler sa passion à son fils, en vain. La chasse est pourtant gravée depuis toujours dans l’ADN de leur clan. Les écrits les plus anciens mentionnent qu’au temps où les premiers peuples vivaient de la cueillette, car encore peu enclins à se confronter aux espèces animales, son clan fut le tout premier à chasser. Ses techniques ancestrales se sont transmises de génération en génération jusqu’à aujourd’hui, où la technologie zheenone les a considérablement améliorées. Mais, comme à l’époque de ses aïeux, la chasse ne se résume pas à tuer pour tuer, elle est régie par un ensemble de règles et de codes éthiques à respecter.

Lorsque la pensée aurique s’est étendue sur toute la surface de Zheeno, Actéon et ses pairs ont cru pendant un moment que c’en était terminé de la chasse. Le respect de la vie était l’une des lois sacrées de ce qu’ils considéraient, à tort, comme une religion, et il semblait logique que leur art soit définitivement enterré. Il n’en fut rien. Les auriques ne condamnèrent pas la chasse, mais apposèrent un article à la loi qui la régissait. Cet article exigeait d’une part que les animaux prélevés soient des mâles d’un âge avancé et d’autre part qu’ils souffrent le moins possible lors de la traque et de la mise à mort.

Quant à l’épineux sujet des quotas, il ne fut guère évoqué étant donné que le clan des chasseurs avait toujours su naturellement limiter le nombre de ses prises.

L’autre argument en faveur de la chasse, du point de vue aurique, était de trouver une contrepartie à la régression, voire la disparition des populations de grands prédateurs, qui souffraient de la concurrence déloyale des Zheenons. Leur chute entraînait la prolifération d’espèces devenues invasives par la force des choses et, par conséquent, un fort déséquilibre de la chaîne alimentaire.

Inutile enfin de mentionner que la chasse en vue de collectionner les trophées fut tout bonnement interdite. Il ne s’agissait pas d’une pratique du clan des chasseurs, mais de celle des classes aisées de Myrmos, qu’Actéon exécrait au plus haut point.

Le chasseur presse un bouton situé sur le côté de son casque afin d’activer le canal télépathique.

Il peut s’adresser ainsi à chacun de ses équipiers sans avoir à user de ses cordes vocales, ce qui alerterait les proies aux oreilles affutées. C’est l’une des nombreuses améliorations apportées par la technologie.

— Que chacun me confirme sa position.

Tous obéissent, seul Choros manque à l’appel. Actéon soupire.

— Choros ?

Si le jeune homme est le plus proche de l’auroch, il est à des années-lumière de la chasse et des manœuvres qui l’accompagnent. C’est tapi dans un buisson qu’il observe la bête avec admiration. Il a encore des étoiles dans les yeux lorsqu’il se saisit discrètement de son paquetage pour en extraire sa tablette holographique.

Les hommes du clan doivent encore se coordonner avant de fondre sur la bête, cela lui laisse du temps pour en reproduire un croquis.

Choros lance son logiciel graphique puis fait passer son index à travers l’hologramme de sélection de l’instrument de dessin. Après avoir jaugé l’animal, il sélectionne d’abord un pinceau, puis décide finalement que ce sera un crayon à mine tendre.

Ainsi « transformé » par le logiciel, son index trace les contours du bovin qui doit bien frôler la toise2 au garrot. Son dos gris et ses cornes démesurées en disent long sur son âge, certainement un vieux patriarche à la tête d’une harde d’une cinquantaine d’individus.

Choros juge qu’il serait préjudiciable de l’abattre. En l’absence de prédateurs naturels, ces animaux meurent de vieillesse au milieu des leurs et un autre auroch prend le relais dans la hiérarchie.

Ce relais se fait au travers d'une transmission télépathique entre le mourant et l’individu désigné successeur. Tout cela, Choros ne l’a pas appris dans les livres et encore moins à l’école. Il le sait grâce à ce qu’il nomme son « don », ce petit truc dont il n’a jamais parlé à personne et surtout pas à son père, certainement l’être le plus sanguin de toute la création.

— Choros ! Au nom du ciel !

Le jeune homme pousse un juron avant d’éteindre rageusement sa tablette.

— Encore mon père, il ne me lâche jamais celui-là !

— Tu es branché sur le canal télépathique, bougre d’âne !

— Ah ? Euh… désolé !

Le reste de l’équipe a du mal à ne pas éclater de rire. Actéon soupire.

— Tu le vois ?

— Qui ?

— L’auroch ! Qui veux-tu que ce soit d’autre ? Sa Majesté l’Orogo ?

Cette fois quelques hommes pouffent discrètement. Actéon est au bord de l’ébullition.

— Ah, lui ? Il est juste en face de moi, il broute tranquillement.

— Très bien, ne le perds pas de vue. Nous allons progresser vers lui par l’est, toi tu restes allongé par terre. Mais surtout, tu gardes ton casque bien vissé sur ton crâne vide pour qu’on puisse communiquer !

— Crâne vide ? Espèce de…

— Nous aurons une petite discussion à la maison, je t’expliquerai pour la énième fois comment désactiver le canal télépathique ! Tu ne nous feras plus profiter de tes pleurnicheries et ça m’évitera d’avoir cette folle envie de te tordre le cou !

Choros sent le rouge lui monter aux joues. Il garde le silence, comprenant qu’il vaut mieux ne pas en rajouter, contrairement à son père qui, lui, y va de sa véhémence.

— Non, finalement, je crois qu’il vaut mieux que tu te cantonnes à la meilleure chose que tu saches faire, en gros, rien !

— Je…

— On va en rester là pour aujourd’hui. Garde ta position, reste allongé et boucle-la. Les autres, on avance !

Choros est pris d’un violent coup de sang. De rage, il ôte son casque qu’il jette dans les fourrés. L’auroch tourne brusquement la tête et se met à humer l’air environnant.

Choros sait qu’il n’a rien à craindre, il s’est placé face au vent, comme le lui a appris son très cher père.

Après une brève hésitation, la bête se remet à brouter, ignorant que ses prédateurs approchent à grands pas.

Les relations entre Choros et son père se sont dégradées depuis que ce dernier s’est mis en tête de l’initier à la chasse. Le jeune homme n’a en réalité rien contre cette pratique, du moins contre cet « art » comme le qualifie son père. Le cycle de la vie, la chaîne alimentaire, il connaît très bien, il a les meilleures notes à l’école sur le sujet. Que l’homme soit un prédateur ou même une proie – souvent pour lui-même — est dans la juste nature des choses.

Non, ce qui l’a amené à reconsidérer la chasse, c’est ce qui s’est produit à l’aube de sa dix-septième année.

Il plaque une main moite contre son front au souvenir de cette journée de chasse si particulière.

Son père et lui étaient partis traquer l’oie, dans les Nive Mons, les montagnes enneigées dont l’accès est des plus périlleux pour l’homme. Qui dit périlleux pour l’homme dit donc véritable havre de paix pour les espèces sauvages, dont les fameuses oies.

Ils s’étaient tous deux tapis dans la neige et avaient guetté durant près d’une heure le passage d’un vol de ces majestueux volatiles. Choros se souvenait d’avoir eu très froid, ce jour-là. La température était basse, certes, mais une espèce de peur mêlée d’excitation l’avait frigorifié. Ses doigts étaient si gelés, malgré ses épais gants qu’une vive douleur en mordait les extrémités.

Choros n’avait pas encore atteint l’âge légal du port d’arme de chasse et était donc dépourvu.

Comme à son habitude, son père n’arrêtait pas de le sermonner, lui rabâchant encore et encore qu’il n’était qu’un bon à rien et que l’avenir du clan était entre de très mauvaises mains.

Choros se rappelait avoir maudit son père, ce qui ne lui était encore jamais arrivé jusque-là.

Il avait été pris d’une folle envie de rentrer chez lui et de le laisser là, et il l’aurait fait s’il s’était seulement souvenu de l’itinéraire qu’ils avaient emprunté.

Il en voulait également à ses satanées oies qui se faisaient attendre pendant que ses doigts souffraient le martyre.

C’est au moment où il commençait à croire qu’ils allaient se briser comme du verre que l’animal s’était élevé haut dans le ciel.

Un jars d’une blancheur immaculée.

Choros n’avait guère eu le temps d’admirer davantage son vol gracieux, le son caractéristique du souffleur d’âme avait retenti à ses oreilles et il avait su que c’en était déjà fini du majestueux palmipède.

À cet instant, tout son corps s’était mis à trembler, et il s’était senti brutalement tiré en arrière. Il n’avait pas seulement vu l’oiseau choir, il l’avait entendu.

Mais ce qu’il avait entendu ce n’était pas son cacardement caractéristique, c’était sa voix, une voix humaine, celle d’un homme d’un âge avancé.

Le jars avait hurlé dans la tête de Choros, un hurlement si déchirant que le jeune homme s’était bouché les oreilles. Le cri avait résonné longtemps dans son esprit, lui vrillant jusqu’à l’âme. Ses jambes s’étaient dérobées et son père ne s’en était inquiété que lorsqu’il était tombé brutalement dans la neige, le corps parcouru de spasmes.

C’était la première fois qu’il vivait une expérience télépathique et aussi la première fois que son père le prenait dans ses bras.

« Faim. Délice »

Ça recommence. Les pensées de l’auroch lui parviennent comme si l’animal lui murmurait à l’oreille dans une langue zheenone parfaite. S’il ne sait pas construire des phrases, il exprime ce qu’il ressent par une suite de mots simples.

Choros a mal au crâne. Depuis son expérience avec le jars, il est sujet à de nombreuses migraines. Le médecin du clan lui a prescrit un traitement qu’il est censé ingurgiter chaque semaine, mais il ne l’a même pas sorti de son emballage, il déteste les médicaments.

L’auroch est absorbé par son succulent repas et ne prête toujours pas attention à l’humain qui l’observe depuis plusieurs minutes. Cependant il est dit que les bêtes ont un sixième sens que d’aucuns confondent avec l’instinct. Des intrus approchent.

Actéon a le bovin dans son champ de vision. Un premier ordre est relayé par le canal télépathique, ses hommes se mettent en position.

Un second ordre est lancé et ils vérifient l’état de leur arme tout en sachant pertinemment qu’ils n’auront peut-être pas à l’utiliser, car c’est à leur chef de porter la première estocade.

En général, le premier tir suffit, mais c’est ce dont doute Actéon.

Il jauge l’animal et se rend compte qu’il s’est trompé dans ses estimations. La stature de l’auroch est bien au-dessus de ce qu’il a cru deviner à partir des traces laissées en amont par la bête. Un seul tir ne suffira probablement pas.

Actéon se saisit lentement de son arme et en règle le flux. Si la technologie qui le compose n’est pas d’origine aurique, elle s’en inspire fortement.

Il s’agit d’un fusil à double canon libérant chacun un rayon lumineux, à deux secondes d’intervalle. Ces rayons sont constitués d’une matière proche de celle de l’âme, si l’on peut considérer l’âme comme matérielle. Ce concept échappe à Actéon qui, bien qu’il respecte la pensée aurique, n’en demeure pas moins un tangible convaincu. Son propre père lui mentionnait souvent l’existence de ce que les anciennes civilisations nommaient le « laser », une arme d’une redoutable efficacité pour ce qui était de donner la mort.

Si l’arme qu’Actéon a entre les mains à la même finalité, son mode opératoire est très différent.

Ses rayons lumineux extraient l’âme du corps de la proie sans que celle-ci souffre.

L’âme est séparée du corps physique tels les fleurons d’un pissenlit soufflés par le vent. C’est en tout cas ce qui a été expliqué à Actéon qui, sans être capable de le vérifier, a toujours pu en constater l’efficacité.

L’appellation officielle de cette arme est AZ4, mais tous la nomment « inesperiti », le souffleur d’âme.

Actéon a maintenant le bovin dans sa ligne de mire. Il a déjà ordonné à l’un de ses hommes de tirer à sa suite. Un seul trait ne sera pas suffisant pour souffler l’âme de l’animal, il en est maintenant certain.

« Danger. Danger. »

L’auroch s’agite et ce n’est pas du goût de Choros. L’animal a perçu la présence des humains malgré toutes leurs précautions. Vu son gabarit, il est capable de faire pas mal de dégâts s’il se sait menacé, ce qui semble être le cas vu les mots et les images que le jeune homme perçoit par télépathie.

« Protéger famille. »

Une famille ? Pourquoi ne mentionne-t-il pas plutôt une harde ? Ce concept serait donc bel et bien intégré chez ces animaux ? Choros avait déjà cru le deviner lors de sa mésaventure avec le jars. Les dernières pensées du mâle mourant avaient explosé dans sa tête en un bouquet d’images toutes plus douloureuses les unes que les autres, depuis des paysages colorés à celles d’oisons à peine sortis de l’œuf.

L’auroch se retourne brusquement en battant l’air de ses imposantes cornes. Il ne perçoit pas l’odeur des chasseurs, mais il ressent le danger.

« Humains. Peur. Danger. Protéger famille. Crainte. »

Choros est abasourdi. Le jars avait manifesté de la peur, ce qui est somme toute normal pour n’importe quel être vivant, mais c’est la première fois qu’il est confronté à un animal qui ressent des émotions qu’il pensait jusque-là réservées aux humains.

Sa migraine se fait de plus en plus oppressante. Il a l’impression d’avoir la tête posée entre un marteau et une enclume. Sa vision se brouille, l’auroch disparaît derrière une épaisse brume.

Dans moins d’une minute, il sera mis à mort sous les yeux de Choros, simple spectateur. Encore une fois, il ne sera pas l’acteur principal du film réalisé par son illustre père, malgré tous les efforts que celui-ci aura déployés. Mais après tout, il s’en fiche ! Pourquoi devrait-il s’inquiéter pour un animal qui a fait son temps ? Qu’ils l’abattent et s’en enorgueillissent lors de leur foutu banquet, de toute façon, il…

« Peur. Protéger famille. Enfants. »

Enfants ?

La bête a senti leur présence, c’est le moment ! Actéon inspire puis bloque sa respiration afin d’immobiliser le canon de son arme. Il garde les deux yeux ouverts et louche pour rendre son tir encore plus précis, petite astuce soufflée par son père à l’époque où ils s’entraînaient à tirer sur des animaux factices.

Il ne laisse aucune chance à l’auroch qui encaisse la première salve en vacillant.

Le second tir atteint la bête au moment où elle tente de faire face à ses prédateurs.

Choros étouffe un cri.

L’animal tombe lourdement sur le flanc et l’une de ses cornes se plante profondément dans le sol meuble.

Les chasseurs exultent puis quittent tour à tour leur position pour se ruer sur le cadavre.

Ils entonnent leur chant de victoire, comme le veut leur tradition, en portant leur chef aux nues.