ZMTL - Tome 3 - Éric Thériault - E-Book

ZMTL - Tome 3 E-Book

Éric Thériault

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Beschreibung

Alors que les survivants du Jardin Botanique sentent l’étau des infectés se resserrer autour d’eux, Jedd prend la tête d’une petite équipe dans le but d’aller récupérer un groupe, prisonnier au centre-ville de Montréal, devenu une véritable zone de guerre.

Pendant ce temps, le capitaine Daniels et ses hommes préparent le terrain en vue de quitter définitivement le secteur. Incapables de rejoindre qui que ce soit à l’extérieur de l’île, ils décident de se tourner vers la rive sud et la base de Saint-Hubert, dans l’espoir d’y croiser des gens vivants ou à tout le moins de quoi remplir leurs réserves de nourriture et de munitions.

À travers cette course contre la montre, David, Phil et Black Jack tombent sous la coupe de Migg, l’homme de main irascible du dangereux Maxwell. Quand l’Apocalypse détruit les règles établies par la société, il s’agit d’une occasion inestimable pour des criminels de jouer les sauveurs et dicter leurs propres lois.

Les choses s’accélèrent et les options s’amenuisent. Combien réussiront à quitter le centre-ville de Montréal en un seul morceau ?

 À PROPOS DE L'AUTEUR

C’est dans la petite ville de Mont-Laurier, dans le Nord des Laurentides, qu’ Éric Thériault vit le jour. Il commence à écrire alors qu’il est sur les bancs d’école au secondaire, remplissant des cahiers Canada. Adepte des jeux de rôles, il fait ses premières armes avec le médiéval fantastique. Mais très rapidement, il s’amuse à goûter à plusieurs styles, dont la science-fiction et le mystère. Fan des œuvres de Stephen King, il dévore littéralement chaque roman, de plus en plus attiré par la plume du mythique auteur.

Il finit par être séduit par le style horreur et passe du côté obscur en commençant à rédiger des nouvelles et des romans, plus noirs et sanglants.

Aujourd’hui résident de Longueuil et père de deux filles, il s’inspire des éléments qui l’entourent pour imaginer de nouvelles histoires sortant de l’ordinaire, cherchant à rendre le familier que nous connaissons tous, un brin plus extraordinaire et sombre.









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Seitenzahl: 557

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

 

 

 

 

 

 

 

 

Copyright

Éric Thériault

Éditions Lo-Ély

www.editionsloely.com

 

Facebook : Éditions Lo-Ély

 

Auteur : Éric Thériault

Facebook : Éric Thériault – Auteur

 

Direction littéraire :Tricia Lauzon

Révision et mise en page:Lydia Lagarde

Correction:Mylène Arsenault

Graphiste pour la couverture : Véronique Brazeau

Crédit photo : Roxanne Dufort

Imprimerie :CopiExpress

 

Dépôt légal –

Bibliothèque et Archives nationales du Québec2024

Bibliothèque et Archives Canada2024

 

Toute reproduction, intégrale ou partielle, faite par quelque procédé que ce soit, photographie, photocopie, microfilms, bande magnétique, disque ou autre, est formellement interdite sans le consentement de l’éditeur.

Subventionné par :

 

 

Imprimé au Canada

ISBN EPUB : 978-2-89855-061-4

ISBN EPUB (ensemble) : 978-2-925030- 64-5

Remerciements

Pour cette troisième valse de remerciements, je débuterai par Tricia Lauzon, l’éditrice et la cheffe d’orchestre de la maison d’Éditions Lo-Ély. Si on ne peut mesurer au premier coup d’œil le travail colossal qu’elle accomplit dans l’ombre pour que ces œuvres aboutissent entre vos mains, il suffit d’à peine soulever le rideau vers les coulisses pour s’apercevoir de la passion qui l’anime. Si ce troisième volume fut plus ardu à écrire pour plusieurs raisons, il porte toutefois son empreinte et il s’agit de mon meilleur récit à date, grâce à son œil avisé. Ce livre ne serait définitivement pas le même sans son apport.

Ensuite, je dois faire un high five à Daniel Lagacé, Benoit Paradis, Alain Grenier, Pascal Landry, Patrick Corbeil, Christine Forget, Geneviève Savage Côté, Sophie Filion Beauchamp et plusieurs autres ! Si je vous ai oublié, sachez que je m’en excuse ! Tous ces gens proches de moi ont patiemment écouté, enduré sans broncher mes délires et entendu mes explications, ajoutant des idées et y allant de suggestions pertinentes !

J’ajouterai un remerciement spécial à Julie Cyr, qui me pousse chaque jour à me dépasser. Fan invétérée de David, elle ne me le pardonnerait jamais si son personnage fétiche devait connaître un sort funeste. Nous sommes donc encore dans l’attente de savoir si je vais finir par dormir sur le divan. Quel suspense insoutenable !

Comme toujours, j’ai une pensée pour toute l’équipe qui a travaillé à la réalisation de ce livre, que ce soit les gens qui l’ont corrigé ou Lydia Lagarde qui s’est échinée à repasser toutes les pages une à une. Si j’ai fait en sorte de troubler leurs nuits avec mes infectés, je m’en excuse... ou pas !

Quant à toi, cher Lecteur, je t’ai gardé pour la fin. Pour une troisième fois, nous allons fouler les sentiers du Jardin Botanique et traverser l’Apocalypse ensemble. Je ne pourrai jamais exprimer toute la gratitude que je ressens de vous savoir derrière moi, prêts à me suivre dans mes délires. Si écrire est un réel exutoire, il n’en reste pas moins que le voyage est beaucoup plus plaisant en votre compagnie.

Ceci étant dit, bouclez votre ceinture, versez-vous un verre et surtout... surtout, quoi que vous fassiez, NE VOUS FAITES PAS MORDRE !

 

 

 

 

 

Prologue

 

 

 

1

 

André était appuyé contre l’aile de sa camionnette, le regard perdu vers la rue d’en face. De moins en moins de silhouettes chancelantes se dirigeaient vers l’hôpital, mais le chant guttural des grognements et des halètements empressés de tous ces morts regroupés au même endroit leur parvenait aussi clairement que s’ils étaient installés devant les portes, une bière à la main, pour assister au spectacle.

L’homme sursauta lorsque Migg lui tapota l’épaule, arrivant avec sa démarche chaloupée et son air perpétuellement supérieur et amusé.

— Tu prends racine? rigola tout bas son patron, désignant l’avenue.

André se garda bien de répliquer, connaissant le tempérament bouillant de l’autre. Devant le silence de son second, Migg soupira.

— Ils ne cherchent pas à se diriger vers nous?

André haussa les épaules.

— On a eu une veine de cocu sur ce coup-là. L’agitation autour de l’hôpital les attire comme une mouche tourne autour du miel. C’est comme si leur radar ne pointait plus que dans une seule direction pour l’instant. Même quand on a abattu le déserteur, on a pas eu de véritable souci.

— C’est qu’à ce moment-là, y’avait pas beaucoup de ces enfoirés à proximité, répliqua Migg en se frottant la joue nerveusement. Là, c’est une autre histoire. On dirait un rassemblement de bouffeurs de chairs…

L’autre acquiesça.

— On ne pourra pas rester ici indéfiniment, c’est certain. Ils finiront par se rendre compte qu’on est là.

Après que le groupe de la sergente Carmen Saint-Pierre ait déserté, ses hommes étaient tombés sur un guet-apens. Au lieu d’arriver sur un stationnement d’école désert, ils ont trouvé des camions et des gens prêts à les accueillir. L’un des soldats avait trahi son unité, vendant ses camarades en espérant tirer profit de la situation. Mais voilà : Billy n’avait pas eu gain de cause et n’avait récolté que du plomb. Quand Carmen avait cru rejoindre ses subalternes, ramenant avec elle Alice, il était déjà trop tard.

Désormais, tous les militaires attendaient sagement derrière la cabine du camion de Collins et Thompson, ficelés et prêts à être livrés. Quant à l’infirmière, elle serait très utile aux mercenaires qui l’avaient recueillie. Quiconque détenait des connaissances médicales valait son pesant d’or ces jours-ci.

— Des nouvelles de Rolland? s’enquit Migg.

André secoua la tête.

— Silence radio. Dans son dernier message, il disait que ça chauffait encore plus dans le coin du Stade olympique qu’ici.

Migg frappa doucement le capot de la camionnette.

— Tu m’étonnes, siffla-t-il. C’était une chance de mettre la main sur le stock des militaires, mais pas au point de se taper deux hordes sur notre chemin. La dernière chose dont j’ai envie, c’est de devoir rester terré ici comme un lapin. S’il faut que ces crétins nous repèrent, ça va rapidement devenir un buffet à volonté.

André pâlit légèrement, raffermissant sa prise sur sa carabine. Il laissa dériver son attention sur leur petit groupe, resserré en cercle dans le stationnement de l’école de quartier. Une quinzaine d’hommes et quelques femmes vaquaient à leurs occupations ; la plupart préféraient cependant attendre derrière le volant de leur véhicule. S’ils avaient pu avoir le dessus sur les soldats, ça n’avait été qu’avec l’aide de leur indicateur – un homme qu’ils avaient refroidi par la suite – mais rien ne les sauverait d’une horde en furie. Ils pourraient fuir et rouler, mais la perspective de se faire coincer dans la masse se révélait plus que réelle. Mourir dans ces conditions ne présentait aucun intérêt.

— Nous pourrions prendre un itinéraire différent, cette fois? proposa André en se penchant vers Migg.

Ce dernier eut un spasme d’ironie.

— Et naviguer à l’aveugle dans une ville morte? se moqua-t-il en se tournant vers son second. Je te rappelle qu’on s’est cassé le cul à baliser une voie sécurisée pour ne pas se faire chier pendant nos balades de ravitaillement. On ne se donne pas cette peine si c’est pour l’abandonner à la première occasion.

Il soupira.

— Ça ne fait que quelques jours que ce bordel a débuté, c’est important de se faire des repères, de planifier... Le moindre faux pas et la partie est terminée. Dans notre cas, il faut impérativement passer par le pont Jacques-Cartier pour rejoindre l’île Sainte-Hélène. T’as déjà oublié où se trouvait notre point de chute ou quoi?

André se rembrunit.

— Non, bien sûr. Mais je trouve risqué de ne garder qu’une entrée praticable. Dans un cas comme celui-ci, on est sur le cul.

Migg ricana.

— T’en toucheras un mot à Maxwell si ça t’empêche de dormir la nuit, mon pote. Mon avis, c’est que le grand patron n’en aura rien à foutre. S’il s’est donné un mal de chien à sécuriser le périmètre, ce n’est pas pour créer des portes de secours un peu partout.

Voyant que la conversation ne l’avantageait pas et qu’il ne gagnerait pas son point, André préféra changer de sujet, faisant passer son arme d’une main à l’autre.

— Tu penses qu’il fera exécuter les prisonniers? demanda-t-il à voix basse, coulant un œil vers la boîte du camion volé.

L’homme grassouillet pivota sur lui-même, grattant distraitement sa joue velue d’un ongle crasseux.

— Les soldats, probablement, oui… Maxwell n’a jamais aimé leur genre et je dois dire que je ne peux pas le blâmer. Quand on est un des plus gros revendeurs de drogue comme lui, il n’y a pas de quoi apprécier que les autorités te serrent de trop près.

Ils demeurèrent silencieux quelques secondes, laissant vagabonder leur regard au-delà du cercle de leurs véhicules.

— Tu te rappelles, quand la merde a commencé sur le pont… Au tout début?

André fronça les sourcils.

— Quand les morts ont débarqué ?

Migg leva les yeux au ciel, sifflant d’exaspération.

— Non, quand les dinos marchaient encore sur Terre! Évidemment, espèce de demeuré : quand ce bordel a débuté ! Nous étions tous dans le pavillon avec son chimiste et sa nouvelle variété de cocaïne…

Ses lèvres se retroussèrent sur un sourire carnassier. Ses yeux brillèrent d’un éclat malsain l’espace de quelques secondes, jusqu’à ce qu’il reprenne la parole.

— Il y avait une voiture de patrouille sur le pont. Les deux agents ont bien tenté d’endiguer la panique qui s’emparait des gens, mais va donc essayer de stopper une foule en déroute! Autant se jeter devant un troupeau d’éléphant…

André hocha la tête, se massant les tempes.

— On a débarqué pour se rendre compte de la situation, je m’en rappelle aussi, continua-t-il. Et lorsque tout le monde regardait ailleurs, Maxwell a lui-même descendu les deux flics.

Migg acquiesça sombrement.

— Il ne voulait pas courir le risque qu’ils se mettent à poser des questions ou pire encore : qu’ils essaient de prendre la tête des opérations.

Il renifla de mépris.

— Comme si quelqu’un le pouvait encore…

Il se tourna lentement de nouveau, faisant face à la rue. Deux morts se traînaient lentement au loin, attirés par les cris de la horde.

— On a été chanceux de s’en tirer indemnes…, commenta platement André. Et d’avoir pu sécuriser les bretelles d’accès du pont. J’ose même pas imaginer le carnage qui aurait suivi sinon.

— Ouais…, renchérit doucement l’autre. Sauf pour ce foutu chimiste qui a réussi à se faire bouffer la gueule.

André frissonna en songeant au malheureux en question. Pendant la bataille qui avait suivi la vague initiale des morts, il s’était fait mordre sur le pont, alors que Maxwell ordonnait de sauver le plus de gens possible. Dans la cohue, il avait perdu une bonne partie de sa joue droite avant qu’ils puissent le récupérer

L’accident l’avait terriblement secoué et, avec la menace omniprésente des infectés, il en était devenu dangereux et imprévisible. Pour l’éloigner des autres, il l’avait installé dans un des bâtiments de la Ronde, le Pavillon des Étoiles. Ce faisant, Maxwell leur avait peut-être sauvé la vie à tous : l’homme s’était finalement transformé et la petite bande avait appris le cauchemar de la transmission des infectés.

— Ce gars se faisait appeler Sourire Macabre avant que Maxwell n’en fasse son chimiste, tu te rends compte? souffla Migg en secouant la tête. Il porte encore mieux son surnom qu’avant, je te jure… Maintenant, la réalité, c’est qu’on est entourés par les cinglés. Mort ou vivant, tout le monde est devenu une menace…

André haussa les épaules.

— Offrir de la drogue aux gens pour leur permettre de garder leur sang-froid face aux infectés, c’était l’idée du patron? s’enquit-il.

L’autre ricana en s’essuyant le front. C’était Danielle, la femme de Maxwell, qui avait avancé ce plan. Pour aider à faire passer le traumatisme initial, qu’elle avait dit.

Elle-même ne s’en privait déjà pas, que ce soit pour surmonter le stress de l’Apocalypse ou simplement se rendre jusqu’à la fin de sa journée.

Ils avaient donc puisé dans les réserves de cocaïne stockées sur le bateau du patron et dormant dans le pavillon sous le pont Jacques-Cartier et offert des doses aux gens qu’ils avaient arraché à un destin cruel. En échange, ils leur demandaient d’agir comme une milice, pour s’assurer que la voie resterait praticable. Pour l’instant, tout allait bien, mais Migg avait vu certaines personnes tellement toastées qu’elles n’auraient pas pu faire la différence entre un chevreuil et une brouette.

Et il y avait le problème de l’approvisionnement. Plus de gens signifiait plus de vivres. Sans parler des ingrédients pour la drogue.

Voilà pourquoi Migg et sa fine équipe se tapaient le sale boulot d’aller faire l’épicerie dans une ville qui tombait en vrille. Quand il y pensait, il se disait qu’il devenait trop vieux pour ces conneries.

— T’occupes pas de ce que tu ne contrôles pas, André, ça vaudra mieux, soupira-t-il. Quant à l’île Sainte-Hélène, ça demeure tout de même un foutu piège à cons. Au moment où ces enfoirés amateurs de chairs pigeront où nous sommes, ça sera notre fête. Espérons qu’on sera tranquilles sur le bateau du patron quand ça arrivera.

Il se redressa en grognant tout bas, tapotant l’épaule de son subalterne.

— Essaie de recontacter Rolland. Je veux savoir de quoi ça a l’air à sa position, si on doit passer les récupérer en route, lui et sa copine. Si cet imbécile a décidé d’ouvrir les portes pour se faire de nouveaux copains, j’ai pas l’intention de faire un détour juste pour voir sa gueule se faire dévorer.

— Entendu, Migg. Et toi, tu vas faire quoi?

L’autre s’arrêta.

— Je vais faire un tour rapide. Tu l’as dit toi-même : avec la coke en circulation, je veux être sûr qu’aucune de mes nouvelles recrues ne se retrouvera raide morte alors qu’on doit rester sur un pied d’alerte.

Il retroussa ses lèvres sur un sourire carnassier.

— Après, je vais retourner voir nos trois petits protégés. Y’en a un qui m’intéresse particulièrement et j’aimerais réussir à l’amadouer suffisamment pour qu’il nous rejoigne. Un nouveau garde du corps pour le patron, peut-être? Un colosse pareil, ça inspire le respect et je suis certain que Maxwell serait satisfait si on lui rapporte autre chose que des soldats à buter.

 

 

2

 

En plein centre-ville de Montréal, dans les hauteurs d’un gratte-ciel situé au coin de Robert-Bourassa et du boulevard Maisonneuve-Ouest, le groupe d’Oz s’accrochait tant bien que mal. Récemment, ils avaient réussi à envoyer une vidéo soulignant leur position précaire, entourés par des hordes de morts-vivants patrouillant les rues aux alentours. Coincés sur deux étages, la poignée de gens ne pouvait plus qu’espérer une réponse des autorités ou de quiconque allait capter leur message.

John et sa femme Samantha les avait rejoints, en compagnie d’une vieille bougonneuse du nom de madame Harris. John exerçant le travail d’ambulancier, son arrivée avait ravi les citadins présents. Ils furent cependant atterrés lorsqu’il leur apprit que le CHUM1 avait été perdu aux mains des infectés.

Loin de dramatiser, Oz avait décidé de prendre sous son aile les nouveaux débarqués. Caméraman de métier, il avait atterri là avec Natalie et Léonie, l’équipe de tournage d’une station locale de télévision. L’homme arborant un bouc au menton avait fait les présentations entre Sam et quelques personnes, tandis que John se faisait accueillir en sauveur par le reste du groupe.

Oz et Samantha descendaient un escalier stylisé en marbre qui communiquait entre les différents paliers. Cet accès s’ajoutait aux sorties de secours traditionnelles, ainsi qu’à la paire d’ascenseurs situés au centre du plancher.

— Quand on est arrivés, commença Oz en se tournant vers la jeune femme, c’était carrément le chaos. On débarquait d’un tournage un peu plus loin et, en bons journalistes, on pensait réussir à capter de belles scènes… On était loin de se douter à ce moment-là de l’enfer dans lequel on se jetait…

Il haussa les épaules, s’arrêtant au bas des marches. Plus loin, ils entendaient des éclats de voix étouffées provenant des autres rescapés. Samantha perçut le ton pincé de madame Harris. Cette dernière avait vécu le calvaire pour fuir le CHUM, son lieu de travail, en compagnie de Samantha et de son mari, John. En cours de route, ils avaient été abandonnés à leur sort par le collègue ambulancier de John, qui s’était lâchement enfui quand les choses avaient mal tourné. Ils avaient ensuite échappé de justesse à la mort et à un destin plus funeste encore, grâce à l’intervention de celui qui se tenait devant Samantha.

Maintenant qu’il s’ouvrait davantage sur ce qui leur était arrivé jusqu’à présent, sans parler du fait qu’ils semblaient être relativement en sécurité pour l’instant, elle était curieuse d’en savoir plus. Elle hocha la tête pour l’encourager à poursuivre.

Oz se fendit d’un sourire.

— Souris… enfin, Léonie, notre technicienne… C’est elle qui a réagi au quart de tour. Quand elle a vu la foule se ruer vers nous, elle nous a crié de nous mettre à l’abri. Ça courait dans tous les sens… Les vivants autant que les morts…

Il releva le regard vers elle, rivant ses yeux à ceux de la femme.

— Vous savez, on pourrait croire qu’en période de crise, quand on est face au danger extrême, le cerveau s’occupe de calmer le jeu à coups d’adrénaline pour nous permettre de prendre des décisions éclairées en un claquement de doigts…

Il accompagna sa phrase du geste, secouant la tête.

— Les gens à l’extérieur n’avaient aucune idée de ce qu’il fallait faire. Ils couraient, évidemment, pour échapper à la menace, mais… je n’avais jamais croisé une telle terreur dans un visage humain… On a rapidement su ce qui arriverait si un infecté nous mettait la main dessus : il y avait déjà un nombre plus qu’impressionnant de cadavres sur la chaussée, en train de se transformer. Je suis caméraman… Avant ce boulot à la station de télévision communautaire, j’ai fait des tas de reportages dans des pays sous-développés où il se passe des trucs horribles… J’ai vu des tas d’images choquantes à travers ma lentille…

Il soupira, baissant les épaules.

— Mais ça… ça dépasse l’entendement. Quand on a pénétré ici, il y avait des employés de bureau qui nous ont accueillis. Certains étaient prêts à nous repousser dans la rue, mais d’autres nous ont demandé de monter. En restant au rez-de-chaussée, on risquait d’attirer ces monstres ici, tu comprends?

Samantha acquiesça faiblement.

— Par malheur, certaines personnes réfugiées avaient déjà des morsures. Dans la hâte de vouloir sauver le plus de passants, ce détail leur avait échappé. Il n’y avait pratiquement plus personne dans l’entrée quand ça a dégénéré… Ça dégénère toujours, il me semble…

Oz se tourna vers l’escalier qui montait, avant de pointer de l’index l’accès à côté, qui descendait.

— On a entendu des grognements, des cris et des appels plus bas. On n’a pas eu à aller voir ce qui se tramait. On était bien au fait de la situation. Bart, Laurianne, Nathalie et d’autres… tous ensemble, on a ramassé du mobilier qui trainait autour et on s’est occupés de barricader les marches. On a fait du sacré bon boulot, je dois dire.

Samantha lui sourit. Elle ne voulait pas le couper dans son élan et attendit simplement qu’il continue.

— Les sorties de secours, ce n’était pas un souci, puisque les morts, aux dernières nouvelles, n’ouvraient pas les portes. Ils peuvent les défoncer, mais ils auraient dû mettre beaucoup de volonté pour passer au travers de battants en métal. Et les ascenseurs, on s’est arrangés pour que les portes ne referment plus en mettant un classeur sur le seuil. On s’en sert seulement pour aller à l’entrée.

— Et les autres personnes qui sont ici? s’enquit la femme, curieuse. John m’a parlé d’employés planqués au-dessus de vous, il me semble…

Oz opina du chef.

— Ouais, ils bossaient ici. Ils ont pas du tout apprécié que ça parte en vrille et ils ont grimpé le plus haut possible avant de claquer la porte, si je puis dire. Les ascenseurs ne se rendent pas à leur niveau et ils se sont arrangés pour qu’on n’ait pas envie de les déranger. Encore qu’on avait d’autres chats à fouetter avant de nous soucier de leurs états d’âme, tu penses bien…

— Ils sont toujours vivants?

— Va savoir. Ils n’ont pas bougé depuis que ça s’est stabilisé. Je me suis occupé avec Bart de jeter un rapide coup d’œil sur les étages jusqu’au rez-de-chaussée après ça, mais à chaque fois, on est tombés sur des infectés. Les gens qui espéraient se soustraire à la foule dans la rue ont quand même trouvé la mort, c’est vraiment ironique…

Samantha se permit une petite tape sur l’épaule de leur sauveur pour lui remonter le moral.

— Pas tous, en fait. T’es là… toi et ceux sur qui tu veilles.

L’homme bomba le torse, reprenant sa marche vers les éclats de voix.

— T’as pas tort… Avec Souris qui s’est occupé de diffuser notre appel à l’aide, peut-être qu’on réussira en prime à se tirer de cette prison? C’est permis de rêver, après tout!

Ils débouchèrent sur un espace plus dégagé, semblable à l’endroit qu’ils avaient vu à l’étage du dessus. Une quinzaine de personnes se tenaient en cercle autour de John, qui tentait de répondre à une multitude de questions. Son entraînement d’ambulancier semblait le rendre extrêmement populaire. À ses côtés, madame Harris ne perdait pas l’occasion de faire entendre son point de vue, essayant de tirer l’homme de ce mauvais pas.

Oz et Samantha s’arrêtèrent au seuil de la salle et le caméraman s’esclaffa en mettant ses poings sur ses hanches.

— Bon Dieu! Bart ne rigolait pas quand il disait que ton homme allait se faire harceler!

Sans lui répondre, Samantha se précipita, évitant les bureaux et les chaises qui entravaient son chemin, jusqu’à l’attroupement. Elle leva le bras à l’intention de son mari, qui l’aperçut. Son visage s’illumina et il entreprit de fendre la foule à sa rencontre. Elle fit de même de son côté et ils eurent tôt fait d’être dans les bras l’un de l’autre, indifférents à ce qui se passait autour.

— Tu es déjà sortie de ta cachette? le taquina John en la repoussant un peu pour mieux l’admirer.

Samantha sourit.

— Oz est venu me voir… Il m’a offert le tour guidé…

Elle rougit violemment quand elle aperçut tous les visages qui les épiaient silencieusement. On entendit un long soupir, et madame Harris intervint avec son tact habituel pour briser le malaise.

— D’accord! Les consultations sont suspendues pour l’instant! Laissez-les respirer, pour l’amour du ciel! Si vous n’êtes pas encore morts, ce doit être parce que vos blessures ne sont pas aussi fatales que vous le pensiez! siffla-t-elle, décochant un regard noir en particulier à Malcolm, un petit homme tout maigre avec de grosses lunettes à monture d’écailles.

Ce dernier recula de deux pas, bredouillant une excuse que personne ne comprit.

— Elle a raison, renchérit Oz en s’approchant. Comptons-nous chanceux d’avoir désormais quelqu’un avec des connaissances médicales avec nous.

 

3

 

Lise se tenait devant la bâche sous laquelle reposait la dépouille de Guy, le menton baissé et profondément concentrée. Quelques pas derrière, Ben et Lillian attendaient patiemment, respectant ce petit temps d’arrêt avant de se mettre au travail.

Plus loin, devant les portes de l’Insectarium, Daniels gardait un œil sur eux en espérant qu’ils se dépêchent. Depuis plusieurs minutes déjà, le nombre de morts et d’infectés qui se collaient devant la clôture ne cessait d’augmenter et la pression qu’ils exerçaient pour essayer d’entrer commençaient à faire ployer les maigres défenses qu’ils possédaient, rendant encore plus périlleuse leur position. Le capitaine consulta rapidement sa montre, grimaça et continua sa route vers l’entrée du Jardin.

Rooke l’attendait en compagnie d’Arlène Jenkins, tous deux l’arme pointée directement sur la foule agglutinée.

— On ne devrait pas chercher au minimum à réduire leurs effectifs? siffla Nathaniel Rooke à l’approche de son supérieur.

Daniels se campa à ses côtés.

— À moins que tu ne puisses chier des balles, je te suggère d’économiser les munitions. Si tu crées une brèche dans la barrière en tirant dessus, là, je t’assure que même le Viêt-Nam va nous sembler avoir été de la rigolade à côté de l’enfer que ces enfoirés vont nous faire vivre. Hier, nous étions plus nombreux et plus armés quand les portes du pavillon ont cédé et qu’on a dû se battre dans le stationnement, et on a quand même perdu des gars.

Il tapota son épaule.

— Pour l’instant, on a cette grille qui nous sépare de ces bouffeurs de chairs, j’ai pas l’intention de changer ça. Pas tant qu’on aura pas les véhicules pour tous se tirer d’ici…À moins que la porte finisse par céder avant.

Dans l’herbe, dévisageant les monstres qui lançaient leurs mains griffues et leurs visages sanguinolents vers eux, les derniers survivants du Jardin Botanique qui ne participaient pas de façon active à la défense de la zone sentaient l’espoir les quitter lentement.

Simone se colla davantage à son mari, Marcel, qui la serra contre lui, tandis que Sven et Janice étaient perdus dans la contemplation de leurs paumes ou de leurs chaussures, secouant la tête de dépit. Le caporal Holloway et Mitch étaient remontés le long du périmètre pour s’assurer qu’aucun trou n’avait permis aux infectés d’infiltrer le Jardin à leur insu.

Les deux Jeeps dans l’enceinte de l’Insectarium étaient chargées et prêtes à décoller. Mais sans la diversion que Collins et Thompson pourraient leur servir dans quelques heures, ils n’iraient nulle part, même en roulant à tombeau ouvert, avec le troupeau qui campait devant l’entrée.

Le soleil atteindrait bientôt son zénith et la chaleur progressait de manière alarmante, promettant une journée magnifique. À tout le moins, du point de vue météo. L’attente était angoissante, avec les gémissements incessants des morts, des claquements de mandibules des cadavres en mouvement et l’odeur persistante des corps en décomposition qui se trimballaient à un jet de pierres des rescapés qui ne pouvaient rien faire d’autre sinon d’attendre que les ultimes préparatifs se mettent en place.

Daniels croisa les bras, fermant les yeux.

 

4

 

Bercé par les vibrations et les petites secousses provoquées par le glissement du train sur les rails, Jedd frottait la croix au bout de sa chaine entre son pouce et son index, l’esprit ailleurs. Devant eux défilait le tunnel dont l’obscurité était percée par les phares. Il tournait tantôt un peu à gauche, tantôt à droite, avant de s’élargir pour découvrir une nouvelle station, vide et silencieuse.

Il y avait bien eu un rassemblement plus important sur les quais de Berri-UQAM, de part et d’autre, mais sinon, ils étaient seuls sous terre.

Assis sur un siège, juste derrière la porte entrouverte de la cabine, Rodriguez attendait sans bouger, l’arme sur les genoux. Pas plus que les autres, il ne savait ce qu’ils allaient trouver au bout de la route ni s’ils réussiraient à mener à terme cette petite mission de sauvetage, mais le retour sur le terrain dans une action concrète pour porter assistance lui faisait du bien.

Il leva les yeux vers Jedd et sourit imperceptiblement. Ce dernier semblait ressentir les mêmes émotions, car l’homme lui paraissait davantage maître de lui-même depuis qu’ils étaient descendus dans le métro. Pas de regard fuyant ni de paroles lancées en l’air, adressées à une personne qui n’était pas là.

Mei Ling, pour sa part, ne pouvait s’empêcher de faire les cent pas. Pour éviter d’agacer Jedd et de déconcentrer le conducteur, elle avait parcouru la longueur du train et revenait d’un bon pas, s’aidant dans sa marche des poteaux centraux, forçant ses cuisses pour garder son équilibre lors des mouvements latéraux du véhicule.

Ils avaient eu de la chance jusqu’à présent de ne rencontrer aucune opposition. Cependant, ils roulaient tous désormais vers l’endroit où on notait la plus grande concentration d’infectés. Mei Ling allait devoir redoubler d’adresse et de prudence. Elle n’avait certes pas l’expérience de bataille des deux soldats avec qui elle voyageait, mais elle ne s’en laisserait pas imposer pour autant. Elle se remémora son intervention pour tirer Allan des griffes de la foule, puis son altercation avec Norman, qui s’était bien terminée.

Elle allait bien s’en tirer, il n’y avait pas de doute, se dit-elle pour se rassurer.

Ils virent défiler la station Place-des-Arts par les fenêtres et Jedd se retourna vers les autres se raclant la gorge.

— Bon… on descend à la prochaine, annonça-t-il.

Mei Ling se rapprocha rapidement, prenant place près du sergent.

— On ne sait pas de quoi ça aura l’air là-bas. Il ne devrait pas y avoir de péquenauds sur les quais, mais on sait jamais. Si c’est le cas et si on peut, on s’en débarrasse sans tirer de balles pour éviter de réveiller leurs copains. Mei Ling, tu crois que tu pourras t’en charger?

La jeune femme hocha la tête.

— S’ils ne sont pas trop nombreux, je vais les réduire au silence pour de bon.

Jedd opina du chef.

— Ceux qu’on cherche sont au douzième étage, dans un immeuble situé de l’autre côté de la rue…

— Je suggère de prendre de la hauteur, lança Rodriguez en avançant le torse.

Il eut un regard pour Mei Ling avant de revenir vers Jedd.

— Montons au même étage de la tour où on sera. Ça nous donnera une idée de la situation dans la rue et peut-être un contact visuel avec le groupe de survivants.

Jedd se frotta le menton pensivement.

— J’ai rien contre. De toute manière, c’est pas comme si on pouvait simplement lancer des roches dans les fenêtres pour essayer d’attirer l’attention de ces joyeux rescapés.

Sam, leur nouveau conducteur attitré, se tourna à demi sur son siège. L’homme, que le trio avait rencontré à la station Préfontaine, alors qu’il fuyait toute menace potentielle en vivant dans les tunnels de la Société de Transport de Montréal, fronça les sourcils, cherchant à se faire plus impressionnant.

— En tous cas, je suis catégorique : je ne quitte pas le métro, à aucun moment que ce soit! Ne comptez pas sur moi pour faire le guet ou dégommer des morts ; je ne suis que le taxi dans cette histoire!

Jedd retroussa les lèvres de dédain.

— On te remercie grandement pour ta grandeur d’âme, Uber… Maintenant, laisse-nous gérer ce qu’on va avoir à faire, si ça te dérange pas. On va avoir du pain sur la planche ici.

Sam balaya l’air d’une main nonchalante.

— Je voulais seulement éclaircir ce point. On va arriver dans quelques secondes…

Rodriguez ricana dans sa barbe, secouant la tête.

— On forme vraiment l’équipe de choc parfaite, y’a pas à dire…

Reprenant son sérieux, il attira l’attention de Jedd.

— T’as pensé à un moyen pour faire traverser une vingtaine de personnes d’un gratte-ciel à un autre sans toucher le bitume? Si y’a autant d’infectés qu’on le dit au centre-ville, la marche de santé d’une porte à une autre est à oublier.

— Avec un fil, comme au cirque? tenta Mei Ling, arquant les sourcils.

— Et où tu vas dégoter ça? Dans ton sac à dos? ironisa Rodriguez. Désolé, j’ai oublié mon grappin dans mon autre pantalon…

Jedd les interrompit d’un grognement.

— C’est le seul point qui reste encore à vérifier. On a aucune idée de ce à quoi ça ressemble. L’idée d’avoir une vue d’ensemble en prenant de la hauteur me semble d’autant plus valable que ça va nous donner la chance d’analyser le terrain. On va devoir faire avec ce qu’on a sous la main.

— À moins qu’il n’y ait rien, souligna Rodriguez. Et là, on retourne sur nos pas, direction Jardin Botanique…

Jedd se rembrunit.

— C’est la dernière de mes options pour l’instant.

Rodriguez se redressa en s’aidant de la cloison, titubant le temps de trouver son équilibre avec le mouvement du train qui allait en faiblissant.

— Je t’ai dit que je te suivrais pour sauver des gens, mais pas pour crever, mon vieux. Si y’a pas moyen de faire, je ne resterai pas.

— J’en prends bonne note, répliqua Jedd en crispant les mâchoires.

Le métro entra dans la station de McGill à vitesse réduite, s’arrêtant finalement avec un léger sifflement d’air, avant que les portes coulissantes ne s’actionnent. Sam enclencha le frein et se leva, leur faisant face.

— Bon, allez… Terminus pour les sauveurs…

Il appuya son épaule sur l’encadrement de la porte de sa cabine, les jaugeant l’un après l’autre.

— Je connais un peu la place, vous savez…, commença-t-il en se grattant nerveusement l’avant-bras. Vous voyez les marches devant nous? Elles mènent aux boutiques des Promenades Cathédrale, si vous tournez à gauche un coup rendu en haut… Mais à droite, vous aurez un passage vers les étages supérieurs. Je crois que ce sont des bureaux ou des trucs du genre.

Il haussa les épaules, tandis que les autres l’écoutaient. Il se sentit gêné d’être le centre d’attention.

— Enfin, j’y suis jamais allé directement, j’ai jamais eu affaire à m’y présenter, mais je sais que vous y trouverez des ascenseurs. L’avantage, en plus, c’est que ce sera très près des quais, si vous pouvez ramener les gens par là.

— Ça revient à construire un pont entre deux gratte-ciels avec une troupe de bouffeurs de chairs en-dessous pour nous regarder faire, maugréa Rodriguez en se dirigeant vers la sortie. Une sacrée façon de se donner en spectacle!

Jedd ne l’écouta pas, posant sa main sur l’épaule du conducteur.

— C’est pas grand-chose, mais ça nous donne une destination. C’est un bon début. Tu nous attends ici et ne décampes surtout pas.

— Je vais refermer les portes, mais je vais garder l’œil ouvert, affirma Sam sans se démonter. Ne vous faites pas mordre là-bas…

Mei Ling lui servit un clin d’œil en sortant à son tour, suivie de près par Jedd. À peine eurent-ils posé le pied sur les premières marches que le chuintement plaintif des portes coulissantes se fit entendre dans leur dos. Rodriguez soupira en empruntant l’escalier, le fusil automatique pointé vers l’avant.

Ils scrutèrent la longueur du débarcadère et les couloirs environnants, mais il n’y avait pas âme qui vive. Les devantures des magasins de vêtements et d’objets du quotidien étaient toujours ouvertes et une musique d’ambiance leur parvint faiblement.

— Ça fout les jetons, quand c’est trop calme, murmura Rodriguez, pivotant vers les autres.

— Ne nous plaignons pas, répliqua Mei Ling, le comité d’accueil aurait pu être beaucoup plus musclé…

Jedd ne répondit pas, cherchant le chemin dont leur avait parlé Sam. Il leva le bras, désignant une façade vitrée.

— Là, fit-il gravement. Je crois que c’est notre ticket pour les hauteurs.

Ils rallièrent l’accès aux bureaux, rasant les murs. Le bruit de leurs pas se réverbérait dans le grand espace sans provoquer le moindre grondement suspect ou faire surgir une silhouette menaçante. C’était une bénédiction, car s’ils devaient ultimement faire sortir des gens par cette voie, au moins ils n’auraient pas à se tracasser avec d’éventuels infectés planqués dans un recoin.

Ils passèrent l’entrée, se retrouvant dans une salle d’attente sobre, composée d’un bureau en granite et de quelques chaises. La plante en pot dans le coin avait souffert du manque d’eau et avait baissé pavillon, ses longues feuilles pendant mollement jusqu’au sol.

Continuant plus loin, ils finirent par tomber sur un duo d’ascenseurs, flanqué par une porte d’urgence ouvrant sur des escaliers. Reculant légèrement, ils vérifièrent aux alentours s’il y avait une présence amie ou ennemie, mais ne trouvèrent rien.

— Les gens se sont salement carapatés quand ça a commencé…, grinça Rodriguez, le dos collé au mur face aux ascenseurs. Y’a pas un chat dans le secteur, du moins à l’intérieur.

— J’ai hâte de voir si c’est la même chose en haut. Imagine qu’on trouve un paquet de morts en train de faire la fête au douzième étage…

Rodriguez s’esclaffa doucement.

— On les passera par les fenêtres… Ça leur fera une sacrée expérience à raconter à leurs potes d’en bas.

Les deux hommes rigolèrent tout bas, pendant que la jeune femme secouait la tête.

— Vous faites vraiment la paire…, commenta-t-elle.

Rodriguez s’éclaircit la gorge, réprimant un nouvel accès d’hilarité.

— D’après vous, comment ils s’en sortent au Jardin?

Jedd haussa les épaules, fronçant les sourcils.

— Sûrement mieux que nous. Entre Ben et Lise qui doivent s’assurer que les gars ne perdent pas trop espoir et votre capitaine qui sait mener la danse, je ne m’en fais pas trop. En fait, ils sont sûrement en meilleure posture que l’on ne l’est présentement. On s’en va quand même se taper un bain de foule dans le pire endroit en ville dans quelques instants.

— Dis donc, toi… T’as le chic pour remonter les troupes, grogna le sergent.

Ce fut au tour de Mei Ling de sourire, s’excusant de suite en mettant sa main devant ses lèvres.

— Désolée, c’est la nervosité…

— Alors, on prend l’escalier ou l’ascenseur? commenta Rodriguez.

— Pourquoi tu demandes? se moqua Jedd. Ne me dis pas que t’es déjà fatigué ?

L’autre grimaça en ricanant, ouvrant la porte devant eux.

— On va vraiment grimper tous ces étages? s’étonna Mei Ling.

— Mieux vaut un peu d’exercice que monter sans savoir si on va avoir droit au comité d’accueil avec les dents et les griffes en bonus, expliqua le sergent en se retournant. Imagine qu’ils soient des centaines sur l’étage qu’on choisit, on va être aux premières loges pour se faire vider comme des poulets.

La cage était vide et ils pénétrèrent sans se presser à l’intérieur. Jedd s’occupa de refermer derrière sans bruit et ils entamèrent la montée, chacun dans sa propre bulle.

— On va jusqu’où ? demanda tout bas Rodriguez. Ils étaient retranchés à quel palier, ces cons?

Jedd réfléchit quelques secondes avant de hausser les épaules.

— Edgar m’a parlé du douzième étage. Montons voir et on avisera si jamais il s’est trompé.

Ils entendirent le sergent siffler entre ses dents.

— Sale dictateur de merde, ricana-t-il, se mettant tout de même en marche.

La montée se fit en silence, tournant sans cesse. Il leur fallut à peine quelques minutes pour rallier l’étage désiré et déboucher dans le couloir.

Sam avait raison : il s’agissait en grande majorité de bureaux alignés le long des murs, avec des terminaux téléphoniques et des ordinateurs portables toujours fonctionnels laissés sur les tables. Les écrans éteints ressemblaient à autant d’yeux vides qui les fixaient, accentuant le sentiment de malaise qui les tenaillait.

—Si je me fie à mes informations, le gratte-ciel gagnant se trouve au sud de notre position, de l’autre côté de la rue.

Il désigna l’allée entre deux cubicules, menant à une pièce fermée. Ils durent forcer la porte pour y pénétrer, découvrant une salle de réunion spacieuse, pourvue d’une large table et d’une dizaine de fauteuil. Ils ne prirent même pas la peine de fouiller les lieux, s’intéressant davantage aux fenêtres.

Leur principal intérêt était de se rendre compte de la situation, autant en bas, au niveau du nombre d’infectés dans les environs, que du bâtiment d’en face, où devait normalement se terrer le groupe qu’ils venaient chercher.

— Oh putain! souffla Rodriguez en se collant le nez sur la glace, admirant le panorama. Vous m’avez vu cette foutue parade de macchabées?

Tout le long de l’avenue du Président-Kennedy et débordant bien au-delà dans les carrefours d’un côté ou de l’autre, une longue procession de corps en décomposition allait et venait sans relâche, comme une immense fourmilière. Un gigantesque échafaud s’était effondré entre les deux bâtiments et les poutres tordues s’étendaient jusque sur la route et les trottoirs, amenant les morts à bifurquer de leur parcours. Plusieurs machines de construction peuplaient la rue en contre-bas, et s’il y avait eu des travaux de voirie, la présence d’autant de marcheurs les dissimulait à la vue des vivants assistant à la scène.

Jedd et Mei Ling ne purent s’empêcher de partager le désarroi du sergent devant ce spectacle effroyable qui frappait l’imaginaire et les empêchait de réfléchir adéquatement. Ils durent reculer de quelques pas, s’arracher à la vue cauchemardesque qui s’offrait à eux, pour retrouver leurs esprits.

Rodriguez renifla, passant sa main sur son visage. Il s’aperçut qu’il tremblait et serra le poing.

— On est d’accord pour s’entendre là-dessus… On ne passera pas par le sol…

— Allan n’avait pas raconté de conneries, acquiesça Jedd lentement. C’est vraiment l’enfer au centre-ville, pas d’erreur.

Il s’appuya sur la table de réunion, repoussant une chaise à roulettes dans son mouvement, et frappa du plat de la paume le meuble avec rage.

— Putain, comment on va faire pour aller les récupérer! s’écria-t-il, oubliant momentanément de garder profil bas au cas où ils ne seraient pas seuls dans les locaux.

Rodriguez lui jeta un regard impuissant.

— Peut-être une échelle, via les toits? L’idée de la corde n’est pas mal, mais encore faudrait-il être en mesure de la passer de l’autre côté…

— Les gars…, fit Mei Ling d’une petite voix.

Jedd balaya l’air de la main.

— On a pas de lance-grappin avec nous. On a même pas un arc ou de quoi en confectionner un, bordel. On est pas dans un jeu vidéo!

— Et si on attirait la foule ailleurs, le temps de quelques minutes… pour permettre aux autres de nous rejoindre?

— Les gars! insista la jeune Asiatique en s’approchant de la fenêtre.

Les deux hommes ne lui prêtèrent pas la moindre attention, totalement concentrés à trouver des manières de parvenir à leur fin.

— Les attirer oui, mais comment? Tu tiens à servir d’appât, peut-être? ironisa Jedd.

Rodriguez lui servit un clin d’œil, baissant l’épaule pour avoir accès à son sac.

— Je t’ai dit que j’avais amené de petites surprises avec moi… Ce serait le moment de s’en servir, je crois…

— Les gars! lança avec force Mei Ling.

Le sergent et Jedd finirent par se retourner, mettant fin à l’élaboration de leur plan.

— Qu’est-ce qu’il y a, à la fin? s’impatienta Jedd en la rejoignant près de la baie vitrée.

La jeune femme se contenta de pointer l’extérieur de l’index.

— Je crois qu’on nous a repérés…

De fait, à quelques quarante pieds de distance, le visage d’une femme apparaissait dans une vitre à leur hauteur. Celle-ci leur faisait de grands signes pour les saluer, sautillant sur place et pleurant à chaudes larmes. Elle fut bientôt rejointe par d’autres, tout aussi souriants et soulagés.

Jedd frappa d’une claque amicale l’épaule de Rodriguez.

— Le douzième étage, je te l’avais dit ! Edgar ne m’avait pas raconté n’importe quoi !

Il soupira.

— Bon, au moins, maintenant… on sait qu’ils sont encore vivants. Ne reste plus qu’à trouver un moyen de les tirer de là.

Mei Ling posa sa main sur la surface fraîche de la fenêtre, se faisant violence pour tenter d’oublier la masse grouillante douze étages plus bas et se concentrer sur les rescapés qui comptaient sur eux, de l’autre côté de la rue.

 

5

 

Ils avançaient tous les deux sous le couvert des arbres, à demi penchés. La sueur faisait coller leurs chandails passablement usés et salis par les nombreuses journées de fuite, de combats et de labeur, alors que la survie était devenue leur seul et unique objectif, et l’hygiène un souci bien secondaire...

Le soleil ne ralentissait pas sa course et commençait à se pointer au-dessus de la canopée, leur rappelant que le temps passait rapidement et que l’heure où ils devraient partir approchait à grands pas.

L’homme au bouc s’arrêta subitement, levant un poing fermé ; l’autre lui jeta un regard interrogatif. Le premier soupira en secouant la tête.

— T’es con ou quoi? murmura Norman. Le poing fermé, ça veut dire stop! T’as jamais écouté un film policier, ma parole?

Patrick haussa les épaules.

—Tu peux pas le dire avec des mots, ce que t’as à communiquer? grommela-t-il.

Norman agrippa l’épaule de son compagnon de fortune et l’attira en vitesse contre un bouquet d’arbres, s’accroupissant jusqu’à ce que leurs genoux reposent au sol. Lentement, Norman indiqua du doigt un point à quelque distance devant eux, dans ce qui semblait être une petite clairière illuminée par le soleil. Plissant les paupières, Patrick scruta la zone et son souffle se bloqua dans sa gorge.

Écumant le Jardin Botanique sans aucune barrière, une bonne dizaine d’infectés se baladaient sans but sur la pelouse, offrant la vue de leurs visages ravagés et de leurs vêtements défraîchis et déchirés. L’un d’eux exhibait sans gêne ses tripes, les boyaux se balançant gaiement de gauche à droite à chaque enjambée, jutant un peu de sang sur l’herbe verte. Une femme avait le crâne aux deux tiers exposé et on ne distinguait qu’une ultime touffe de cheveux blonds qui partaient de la tempe droite jusqu’aux épaules. Tout le reste n’était plus qu’une surface inégale couleur d’os, agrémentée de deux globes oculaires laiteux. Outre les grognements sporadiques que produisaient les cadavres en mouvement, le bruit des mâchoires se fermant et se refermant à intervalles réguliers suffisait à donner la chair de poule.

Patrick sentit le sang abandonner son visage et il dut s’appuyer contre le tronc de l’arbre pour ne pas chuter. Norman soupira de plus belle à ses côtés, frottant son bouc d’une main agitée.

— Je ne serais pas surpris que ce soient les mêmes salopards qui nous ont donné la chasse, à mon frère et moi, informa-t-il, perdu dans ses pensées.

—Mais comment ont-ils pu franchir les clôtures? s’alarma Patrick, l’attrapant par le collet. Les portes étaient supposément toutes fermées!

L’autre le repoussa doucement, mais fermement, retroussant les lèvres sur des dents jaunies par le tabac.

— Tu te crois où, là ? Fort Alamo? Ça reste un parc public! Il ont dû simplement dégringoler par-dessus un tourniquet et se retrouver prisonniers. C’est pas impossible aussi qu’une section du périmètre des grilles ait été détruite par accident. Vous aviez pris le temps de faire le tour, au moins?

— Nous? s’étonna Patrick.

Norman se hérissa.

— Oui, vous! Certainement pas moi, je ne suis pas dans le secteur depuis une semaine! Alors, vous aviez inspecté ou non?

Patrick prit quelques secondes avant de répondre, perdu dans la contemplation des silhouettes évoluant plus loin, avant de secouer la tête.

— Je… j’en sais rien… je ne crois pas, puisqu’on était retranchés dans le pavillon central au départ. On avait notre petit espace fermé. Personne n’a pris le temps de visiter tout le Jardin, parce que ce n’était pas nécessaire à ce moment-là.

L’autre ricana.

— Hé bin, maintenant, on sait que vous auriez peut-être dû… Merde, ça change rien au problème : on a des rats dans la cale.

Il se retourna, mais J.J. et Pascal n’étaient évidemment plus en vue. S’ils étaient partis à quatre au début de leur petite escapade pour tenter de ramener des véhicules jusqu’à l’Insectarium, ils n’avaient pas prévu de se séparer.

— Bon… tu vas reculer et aller avertir le reste de la fine équipe, souffla-t-il. Mieux vaut qu’ils soient au courant si jamais nos charmants voisins décidaient de venir nous emprunter une tasse de sucre, hein?

Patrick acquiesça.

— Mais… et toi?

— Lève-toi sans bruit… La dernière chose qu’on veut, c’est les faire rameuter aux Jeeps. Quant à moi, je vais poursuivre notre petite mission. J’ai un F-150 qui m’attend bien sagement de l’autre côté de cette clôture et, infectés ou non, on a toujours besoin de transport pour toute l’équipe.

Patrick commença à retraiter vers le sentier, toujours accroupi, avant de se retourner.

— T’es certain que ça va aller?

Norman lui décocha un clin d’œil.

— T’inquiète, j’ai pas l’intention de jouer les héros et m’attaquer de front aux éclopés d’en face. Je vais aller jeter un œil sur le boulevard, repérer des véhicules intéressants et vous rejoindre le plus rapidement possible.

 

 

 

 

 

 

Changement de plan

 

 

 

6

 

— Où tu veux trouver une corde suffisamment longue pour faire la distance entre nous et eux, sérieusement? pesta Rodriguez. C’est un foutu centre d’appel, pas un entrepôt d’escalade!

— Je sais que ce n’est pas le genre d’article que les gratte-papiers gardent dans leurs tiroirs, mais ça vaudrait la peine de regarder, non? répliqua Jedd, refusant de se laisser démonter si près du but.

— En tous cas, compte pas sur moi pour essayer de sauter par-dessus tout ce bazar… T’as vu comme moi la foule d’excités qui se promènent en bas? Ils doivent être des centaines, si c’est pas plus… Sans parler de la chute vertigineuse qu’on va se prendre au moindre faux pas.

Les deux hommes passaient en revue l’espace de travail, ouvrant les portes et les rangements dans l’espoir de dénicher quelque chose qui leur permettrait de franchir le gouffre entre leur position et celle du groupe de survivants. Déjà, une pile non négligeable de dossiers et d’objets divers avaient été renversés au sol et jonchaient l’allée centrale qui courait entre les pupitres des anciens travailleurs.

Seule Mei Ling demeurait dans la petite salle de réunion, gardant le contact visuel avec ceux d’en face. Elle avait aperçu de nombreux visages différents, tous plus enthousiastes les uns que les autres. Ce qu’ils ignoraient cependant, c’est que même si Jedd et sa fine équipe avaient réussi à se rendre jusqu’ici, le problème restait entier : comment leur faire évacuer le bâtiment sans passer par la rue?

La jeune Asiatique appuya son front sur la baie vitrée, soupirant tout bas et causant une large buée. Derrière elle, les voix des militaires s’estompèrent lorsqu’ils pénétrèrent dans un local plus loin, toujours en quête d’une solution miracle.

La femme adressa un signe de la main à son auditoire, situé de l’autre côté de Robert-Kennedy. Elle eut droit à une demi-douzaine de réponses et se permit un sourire. Ils ne pouvaient pas les abandonner à leur sort, pas aussi près du but, mais comment…

Ses yeux se baissèrent sur la base du gratte-ciel devant elle et sa mâchoire sembla se décrocher lorsqu’elle vit la réponse à tous leurs problèmes.

— Jedd! Rodriguez! appela-t-elle, ses lèvres s’élargissant.

Parmi toutes les poutres de l’échafaudage qui s’étaient abîmées contre les parois du bâtiment, quelques-unes avaient détruit une partie de la façade, avant d’être retenues par un étage. Suivant leur trajectoire, elle se colla le visage contre la baie vitrée, essayant d’apercevoir l’autre extrémité.

Derrière elle, les deux hommes arrivèrent au pas de course, armes à la main.

— Putain, qu’est-ce qui se passe encore? fit Jedd en pénétrant dans la pièce.

Mei Ling se retourna vers eux, les yeux brillant d’excitation. Pour une rare fois depuis le début de ce cauchemar, elle sentait que ses capacités allaient faire une différence dans la balance.

— Vous avez bien fait d’apporter une gymnaste avec vous…, fit-elle malicieusement. Les poutres en métal qui sont tombées entre les deux immeubles…

Ils s’approchèrent de la fenêtre, contemplant la scène dont parlait Mei Ling.

— Ouais, c’est un joyeux bordel, confirma Rodriguez, haussant un sourcil. Mais en quoi ça nous avance, cette histoire?

La jeune Asiatique désigna l’ouverture dans le ciment donnant directement sur l’intérieur, de l’autre côté de la rue.

— Vous voyez, là ? Deux paliers plus bas d’où se trouvent ces gens?

— Ce serait quoi… le dixième étage ? raisonna Rodriguez, fronçant les sourcils.

Elle les regarda chacun à leur tour, hochant la tête.

— Je vais passer par là pour aller les rejoindre et ensuite, on les fera glisser jusqu’ici, comme un toboggan.

Les deux militaires échangèrent une expression surprise, mais également pensive. Consultant la montre que lui avait offerte le capitaine, Jedd vit que le temps leur filait entre les doigts. Après quelques secondes de réflexion supplémentaires, il finit par hocher la tête.

— D’accord, tirons-les de là…

 

***

 

Souris se secoua et se leva du siège devant la console. Elle dodelinait de la tête depuis quelques minutes, l’inaction et l’attente la tirant tranquillement vers le sommeil. Même les fréquents heurts des infectés contre leur van ne lui semblaient plus aussi menaçants et passaient désormais pour un bruit ambiant normal. On n’en était pas encore à l’effet relaxant, comme le ressac des vagues, mais leur constance l’apaisait, d’une certaine manière.

Lorsqu’elle avait pris place dans le véhicule pour envoyer le message de détresse sur les réseaux, elle espérait que les morts à l’extérieur ne sentiraient pas sa présence. Après autant d’heures passées sans qu’aucun malheur ne s’abatte sur elle, le sentiment aigu de danger s’émoussait de plus en plus. Si elle n’oubliait pas la situation périlleuse dans laquelle elle baignait, elle craignait de moins en moins de se faire extirper de force par les macchabées en maraude. Souris n’était pas assez cinglée pour tenter sa chance, mais elle commençait à en avoir marre de rester cloitrée en pleine foule, coupée du reste du groupe.

Oz devait venir lui ouvrir la porte et lui permettre de retrouver une certaine sécurité dans le bâtiment, mais l’arrivée inopinée de nouveaux survivants avait changé les plans.

N’empêche… Depuis le temps, le caméraman aurait dû revenir! Une fois de temps en temps, la jeune femme risquait un œil à travers le portillon qui scindait la cabine à l’avant et le studio mobile à l’arrière. Alors que le nombre de morts n’avait fait qu’augmenter, il n’y avait aucune trace d’Oz ni de personne d’autre de connu. À croire qu’ils l’avaient simplement oubliée!

Souris soupira d’agacement. Allait-elle devoir tenter une sortie en espérant se rendre jusqu’aux portes d’accès, tout en se croisant les doigts que le passage soit suffisamment dégagé ?

Triturant machinalement les trois boucles en argent sur l’oreille gauche, Souris décida qu’il était temps de refaire un compte-rendu de la rue. Si l’opportunité de décamper se présentait, elle n’attendrait plus. Elle était affamée et elle avait dû uriner dans une poubelle quelque temps auparavant ; l’odeur commençait à l’incommoder drôlement, sans parler du fait qu’éventuellement, elle devrait utiliser des toilettes pour un projet autrement plus sérieux…

— Ça suffit, murmura-t-elle pour elle-même. Un petit coup d’œil et si je m’aperçois que ces enfoirés sont allés jouer les touristes dans un autre quartier, je me glisse en douce…

Sa décision prise, elle s’approcha du portillon, coulissant une nouvelle fois l’accès vers la cabine. Le désespoir l’envahit lorsque ses yeux découvrirent une foule encore plus nombreuse que la dernière fois. Elle ne voyait pratiquement plus le bitume de la rue tellement les corps se serraient et se frôlaient les uns contre les autres. Ses doigts se crispèrent sur la porte et avant même qu’elle puisse le retenir, elle lâcha un juron bien senti.

Elle le regretta immédiatement : si les fenêtres du véhicule étaient bien fermées, sa voix porta au-delà de la cabine et quelques têtes défraîchies se tournèrent dans sa direction. Il n’y eut qu’un ou deux badauds qui la repérèrent instantanément, mais ce fut suffisant pour créer un émoi dans le troupeau d’infectés. Souris vit un homme défiguré lever le menton vers le ciel et hurler de triomphe, exhibant de vilaines morsures sur toute la longueur de son bras gauche.

Souris déglutit, écarquillant les yeux. Voyant les ennuis fondre sur elle, elle referma prestement le battant, le cœur bondissant dans sa maigre poitrine.

— Oh, putain… Me voilà dans de beaux draps maintenant! siffla-t-elle d’une voix rendue aiguë par la panique.

 

***

 

—Ils ont reçu notre message, Oz! lança Nathalie en sautillant, incapable de retenir ses larmes. Je t’avais bien dit que ça marcherait!

L’homme s’approcha prudemment des fenêtres, avec John et Samantha sur les talons. Madame Harris, avec une expression incrédule, suivait derrière. Autour d’eux, d’autres rescapés les rejoignirent, désireux de voir de leurs propres yeux les secours providentiels. Oz détailla avec intérêt la petite Asiatique qui se tenait de l’autre côté de la rue, à leur hauteur.

— Ce n’est pas une militaire… Ou en tous cas, elle ne porte pas l’uniforme, commenta-t-il.

Après toutes les horreurs qu’ils avaient traversées, il ne voulait pas s’emballer trop rapidement. Il s’était attendu à une extraction par les airs, au cas où l’armée débarquerait pour eux. Comment ces gens avaient-ils pu se rendre jusqu’à l’immeuble voisin avec tous les infectés qui trainaient sur le boulevard?

— Elle n’est pas seule, expliqua Nathalie en se tournant vers Oz. Il y avait deux hommes armés avec elle. L’un d’eux portait des vêtements de camouflage, comme les soldats.

— Ça ne veut rien dire, lança Bart en haussant les épaules. De nos jours, c’est le genre de tenue que n’importe quel crétin peut acheter à la première brocante venue.

Le colosse ricana de sa réplique en croisant les bras. Il se fit fusiller par les yeux verts de la journaliste. Malcolm remonta ses lunettes sur son nez, incapable de ne pas en placer une.

— En tous cas, ce ne peut pas être une coïncidence s’ils sont là… D’une manière ou d’une autre, ils ont vu la vidéo de détresse…, fit-il remarquer.

Il plissa les paupières avant d’ajouter.

— Il y a une station de métro de l’autre côté de la rue… J’ai vu les panneaux…

John hocha la tête.

— Un sauvetage par le sous-sol…, énonça-t-il, échangeant un clin d’œil avec sa conjointe, qui lui sourit faiblement.

Oz grogna.

— C’est bien beau tout ça, mais je serais curieux de savoir comment ils comptent nous tirer d’ici. Je m’attendais à une plus grande troupe, avec des accessoires en conséquence.

Laurianne posa sa main sur son épaule.

— C’est le bordel pour tout le monde, tu sais… Rien ne nous dit qu’ils n’ont pas rencontré des morts eux aussi. Ou alors, c’est simplement un groupe d’éclaireurs?

Il y avait deux ou trois autres rescapés qui s’étaient ajoutés à Nathalie pour saluer de la main leurs nouveaux voisins avec enthousiasme, sentant la flamme de l’espoir se raviver enfin. Oz réfléchissait à toute allure, cherchant également une manière de faciliter la tâche de leurs bienfaiteurs. Maintenant qu’ils avaient une chance de sortir de cet enfer, pas question de la laisser glisser entre leurs doigts.

Il frappa dans ses mains.

— Très bien! Je ne sais pas si nos nouveaux copains ont une idée derrière la tête pour la suite des choses, mais ce qui est évident, c’est qu’on ne va pas simplement ouvrir les fenêtres et s’envoler jusqu’à eux. Si vous voyez un truc qui pourrait nous aider à rallier l’immeuble d’en face, c’est le moment de jouer les génies!

Puis, ses pensées se tournèrent vers Souris, toujours dans leur van. Il passa sa main sur son crâne, soupirant. Il devait aller la récupérer, sans oublier les snobs de l’étage du dessus qui s’étaient barricadés en sauvages. Il ne pouvait pas, en toute conscience, les laisser pourrir sur place, malgré leur attitude de merde.

 

7

 

— Il est bientôt dix heures et demie, selon ma montre, rappela Collins en se redressant.

Il grimaça en massant le bas de son dos. Poser toutes ces charges à seulement eux deux avait été tout un contrat et ils n’avaient aucune garantie que ça allait fonctionner tel qu’ils l’avaient planifié. Ils avaient truffé le local de la réception du Stade Saputo de leurs bombes artisanales, ainsi que les tribunes nord, du côté de la rue Sherbrooke et ce, jusqu’en haut de la galerie de presse, des zones spécifiques susceptibles de créer une réaction en chaîne. L’idée, c’était d’attirer suffisamment les connards d’en face pour que le convoi prenne la poudre d’escampette en toute liberté pendant le feu d’artifice.

De leur position élevée dans la galerie de presse, les deux hommes pouvaient apprécier – si on veut – la foule qui s’amoncelait de plus en plus contre les barriè