Zone de contrôle - Helene Dormond - E-Book

Zone de contrôle E-Book

Hélène Dormond

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Beschreibung

Marianne est à un tournant de sa vie. Et la seule issue qu’elle entrevoit se trouve dans une reconversion peu banale : passer de fleuriste à auxiliaire de police. Vive la loi, les règles et l’uniforme ! Des fleurs aux amendes, il n’y a qu’un pas qu’elle franchit presque sans sourciller, avec pour unique arme un stylo et un bulletin de contraventions. Entre une étrange enquête qui secoue ses collègues, un papa râleur haut en couleurs et des adolescents imprévisibles, Marianne se demande si elle parviendra à tout contrôler dans ce nouveau quotidien.

Et si l’ordre ne lui apportait pas le bonheur escompté ? Et si la vie avait plus de saveur en s’autorisant à sortir du droit chemin ?

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Seitenzahl: 270

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

I

À quelque chose, malheur est bon. Je détache la contravention de mon bloc et la glisse sous l’essuie-glace du Peugeot Berlingo avant de passer à un Chrysler Cruiser garé trois cases plus loin. Tout en remplissant mon bordereau, je m’arrête un instant pour regarder mes mains. La peau est souple, lisse, pas la moindre cicatrice pour témoigner de mon calvaire de ces dernières années. À peine le temps d’émettre un soupir de satisfaction. Je me fustige aussitôt. Je ne suis pas payée pour rêvasser. Je contrôle les dernières voitures garées en zone bleue avant d’aborder le parking des deux-roues, si bondé que certains véhicules sont abandonnés hors des marquages au sol.

Des cris me font sursauter alors que je coince un procès-verbal derrière le minuscule pare-brise d’une Honda de route.

– Attendez, c’est une plaisanterie, là ?

Un homme vêtu d’une veste de cuir, son casque passé au coude, se rue dans ma direction, l’air indigné.

– Vous rigolez, j’espère ? Vous n’allez pas coller un deux-roues quand même !

Il m’aboie au visage. Un postillon percute ma pommette gauche. Sensation de vide dans mon ventre, de faiblesse dans mes jambes. Penser à mes pieds, bien ancrés dans le sol. Surtout, ne pas amplifier son agressivité en surréagissant. Expliquer, posément, s’en tenir aux faits.

– Dans la mesure où il stationne hors des cases prévues à cet effet, oui, c’est mon devoir.

Le contrevenant hoquète en écarquillant les yeux.

– Non mais, c’est à vous qu’il manque une case ! Elle est à peine à un mètre de la zone balisée ! Je l’ai mise sous cet avant-toit pour la protéger de la pluie.

Mon mandat est clair : appliquer la loi, faire respecter l’ordre et la sécurité publique. Pour le bien de tous. Pour que civisme et respect restent des mots porteurs de sens. Si les handicapés se font voler leurs places par les valides, si les rues finissent jonchées de détritus, si les vitrines des commerçants se font saccager et les vieux bousculer sur les trottoirs parce qu’ils marchent trop lentement, dans quel genre de société vivrons-nous ? Inutile cependant d’entrer dans une controverse qui pourrait dégénérer. Prendre une longue inspiration. Expirer, relâcher les tensions dans le plexus solaire.

– Alors considérez que c’est le prix pour un garage couvert.

Il me dévisage, subitement muselé, avec l’air de celui dont le cornet glacé vient de se faire conchier par un pigeon. Une grosse veine palpite le long de son cou.

Quand il explose, je tressaille. Les mots me tombent dessus, aussi durs que des grêlons.

– C’est pas un chien policier qu’il vous faut, à vous, mais un chien d’assistance, à ce stade de débilité ! Le jour où les cons feront de la musique, vous serez chef d’orchestre !

Dos raide, visage figé, j’encaisse sans réagir. Il enfile son casque tout en continuant à vociférer. Heureusement, les mots sont étouffés par la visière. Enfin il empoigne le guidon de sa moto, l’enfourche, relève la béquille et démarre plein gaz avec le bras levé en un geste explicite. Malgré le fracas de son moteur, je l’entends encore hurler des insultes.

Je hoche la tête, choquée. Pourquoi prend-il si mal la chose ? Il ne peut pas me reprocher d’exercer ma mission et il ne s’agit que de cent-vingt francs. Avec le recul, il va relativiser. Comprendre qu’il y a peut-être du positif à en tirer. Plus souvent qu’on ne le pense, à quelque chose, malheur est bon.

II

Moi, le malheur, je l’ai rencontré ce printemps, sous les traits d’une créature menue. Sa stature occupe difficilement l’espace pourtant étriqué de son bureau à l’office de l’assurance-invalidité. La jeune femme qui me reçoit compense sa petite taille par une très longue chevelure qui frôle des fesses généreuses, enserrées dans une jupe droite. Une petite table ronde, métallique, encadrée par deux chaises en plastique, nous accueille. Un environnement froid, chirurgical, pour une intervention sans anesthésie. Lors de ce rendez-vous, ma conseillère attaque sans préambule.

– Il faut regarder les choses en face. Vous avez développé une allergie cutanée à une large variété de plantes. Les conclusions de notre service médical sont claires : votre atteinte à la santé est incompatible avec le travail de fleuriste. Il va falloir renoncer à ce métier.

Le verdict me transperce comme un cutter lacère une chambre à air. Je m’affale sur la table, vidée de toute substance. Sous mes yeux, mes mains, rouges, desquamées, ponctuées de vésicules, champs de plaies et de chairs à vif témoignent du désastre. Au bout des doigts, la peau se décolle par couches successives, traçant des crevasses douloureuses. Mais la fêlure de mon cœur l’est bien plus encore. Les fleurs, c’est vingt-cinq ans de passion, de recherche de la perfection. De l’arrangement classique à l’ikebana le plus épuré, du bouquet de mariée à la couronne mortuaire, je cumule une somme d’expériences et de savoirs qui me hausse au rang de virtuose botanique. Selon les demandes de ma clientèle, mes compositions se font ode à l’amour ou requiems, blues ou symphonies florales. Je ne me suis jamais contentée d’exercer un métier, j’exprime des émotions.

Je commence à mordiller un lambeau d’épiderme sur mon index, ouvrant une petite blessure qui se met à saigner. Sans s’attarder sur mon désarroi, la spécialiste en réinsertion enchaîne :

– Il faut qu’on vous réoriente vers une activité adaptée à votre santé, à vos compétences et à vos intérêts. Je me suis penchée sur les résultats de votre bilan de personnalité : vous êtes quelqu’un d’organisé et de méthodique, vous préférez travailler seule en assumant la responsabilité entière de vos tâches, vous estimez l’autorité et appréciez les règles claires. Avec ce profil, pourquoi ne pas vous engager dans la sécurité ? Auxiliaire de police, par exemple, vous y avez déjà pensé ?

Elle me demande ça comme si changer de métier équivaut à choisir un plat au restaurant. « Il n’y a plus de salade grecque, est-ce qu’une moussaka vous tente ? » Non ! On ne remise pas une vocation sans état d’âme, on ne change pas d’identité professionnelle comme on renouvelle sa coupe de cheveux. Pourtant, ma dermatite de contact, chronique, infernale, arbitre la question. À ce constat, l’accablement prend le pas sur la révolte.

Indifférente à mes états d’âme, ma conseillère poursuit, les yeux fixés sur sa documentation.

– Vous avez moins de quarante-cinq ans, une bonne condition physique, un casier judiciaire vierge, un CFC. Toutes les conditions sont remplies. Et la commune de Lausanne recrute en ce moment.

Au terme de l’entretien, j’ai serré la main de la spécialiste en réorientation avant de rentrer chez moi, vide et désorientée.

III

Daryl arrive à la cuisine en traînant les pieds. Il ouvre le frigo, inspecte son contenu avec l’attention d’un archéologue devant une fouille romaine, se sert un jus de fruits et va s’installer à table.

– La porte, Daryl !

Exaspérée, je referme pour la centième fois le frigidaire à sa place. Mon fils bâille largement, se frotte le visage des deux mains et marmonne.

– Du coup, puisque tu peux plus continuer à bosser, tu vas essayer de toucher une rente ?

Hérésie ! Comment l’ai-je élevé pour qu’il profère une énormité pareille ? Je le dévisage comme si c’était un étranger. Visage fin, yeux en amande, paupières mi-closes sur un regard malicieux, duvet de caneton aux joues, c’est pourtant bien mon enfant. Qu’il envisage la pension d’invalide comme un plan de carrière me choque suffisamment pour que j’abandonne la vaisselle et m’assoie en face de lui.

– Tu sais Daryl, quand j’étais gamine, je devais avoir dans les huit ans, un camarade de classe est venu un jour à l’école avec un sachet rempli de bonbons. Il s’appelait Sandro, c’était un gentil garçon qui voulait se faire des copains. Il a partagé tout ce qu’il avait. Tu aurais dû voir la ruée sur lui à la récré ! Son sac a été pillé en moins de deux minutes. Le problème, c’est qu’une partie des gosses n’avait rien reçu. Ils se sont mis à râler et à s’exciter entre eux. Tout juste s’ils ne voulaient pas le taper. Un mouvement de groupe, genre gilets jaunes, qui démarre tu ne sais pas comment, sur un sentiment d’injustice. Du coup, Sandro a voulu bien faire. Il avait le porte-monnaie de sa mère dans sa poche, soi-disant qu’elle le lui avait donné pour acheter du pain. Il a commencé à distribuer les pièces qu’il y avait dedans. Moi je me doutais que ce n’était pas bien, mais j’ai pris cinquante centimes.

Mon fils lève les yeux au ciel et soupire.

– Pitié m’man, je te demandais juste si tu allais réclamer une rente, épargne-moi ta vie en dix tomes… D’autant qu’on est loin du Seigneur des anneaux, niveau intrigue.

– J’ai presque fini, si ce n’est pas trop te demander d’écouter jusqu’au bout. Avec cinquante centimes, je pouvais me payer cinq Carambar. Ou deux Malabar et un rouleau de réglisse. Bref, à cet âge-là, c’était la fortune. Quand je suis rentrée pour le dîner, j’ai montré le sou à ta grand-mère. Tu aurais dû voir sa réaction, elle s’est fâchée tout rouge !

– Vous êtes un peu sonnées, dans cette famille, faire un tel plat de ça…

– Chez nous, pas question d’accepter de l’argent qu’on n’a pas gagné en travaillant. Elle m’a ordonné de rendre la pièce à Sandro l’après-midi même. J’étais dégoûtée ! Pour la première fois de ma vie, je lui ai désobéi. En repartant à l’école, j’ai caché le sou dans un bourrelet de neige, derrière un petit muret. J’étais sacrément fière d’avoir sauvé mon trésor ! Un peu moins de tromper ma mère, mais tant pis. Sauf que quand je suis arrivée dans le préau, celle de Sandro y faisait un scandale. Elle hurlait qu’on était des voleurs et exigeait qu’on lui rende l’argent, sinon elle irait porter plainte. J’ai fait demi-tour fissa et suis rentrée au galop à ma cachette. Mais pas moyen de remettre la main sur cette fichue pièce, elle était enfoncée je ne sais où dans la neige, j’ai retourné tout le tas au moins trois fois.

– Et voilà Gollum qui perd son anneau, le suspense culmine.

– Ne sois pas impertinent, s’il te plaît. Ça a été un gros moment de panique. J’avais les mains gelées, le temps filait… Quand j’ai enfin réussi à dénicher ces maudits cinquante centimes, je les ai ramenés vite fait à l’école. Je ne t’explique pas comment j’ai été soulagée de les rendre. J’en ai été quitte pour une arrivée tardive.

– Ma mère a échappé à la maison de redressement, l’honneur est sauf ! Bon, excuse, hein, j’ai des trucs à faire. Tu me diras si tu prends la rente un autre jour.

Mon ado se lève et se dirige vers sa chambre. Je hausse le ton pour être sûre qu’il m’entende.

– Ce jour-là, Daryl, j’ai compris une chose que je n’ai jamais oubliée depuis. Ça se résume en une seule phrase : « Bien mal acquis ne profite jamais. »

J’ai encore ajouté, à travers la porte de sa chambre déjà refermée.

– Les pensions d’invalide, c’est pour les gens qui en ont vraiment besoin !

IV

Empêtrée dans mon oisiveté forcée, je tourne en rond. Heureusement rien ne m’empêche de faire du sport. J’ai repris l’habitude d’aller courir très tôt le matin. Un bon remède contre l’angoisse. La bise d’avril, fraîche et piquante sur mes joues, me rappelle la pénitence des journées à ski de mon enfance. J’ai toujours aimé l’activité physique. Sauf sous la houlette de mon père, où elle prenait des allures d’entraînement militaire.

Réveillée à l’aurore pour arriver en premier sur les pistes, emmitouflée dans des collants en laine qui me donnaient envie de me rouler par terre tellement ils grattaient, je luttais pendant tout le trajet pour ne pas vomir mon petit déjeuner sur les genoux de mes sœurs ou la banquette en similicuir de la voiture. Le ski, c’était des chaussures qui écrasaient les orteils et faisaient mal aux chevilles. Une combinaison qui me déguisait en pneu Michelin et finissait toujours par traîner au sol, dans des traces suspectes, mélange de neige fondue et d’urine, quand je devais aller aux toilettes.

Rien n’arrêtait mon père. Les samedis et dimanches, de Noël à Pâques, ni les intempéries, ni le vent, ou même le brouillard, qui nous masquait le tracé de la piste et ses bosses scélérates, rien ne le dissuadait de prendre la montagne d’assaut.

L’année de mes dix ans, il m’a inscrite au ski-club. Une excellente idée. C’était tellement plus relax que les journées avec lui que c’est comme si on m’avait remplacé un cours de math par une leçon de dessin. Et puis il y avait Matthieu. On prenait l’arbalète ensemble et on s’amusait à zigzaguer hors des traces. Une fois, sur le télésiège, il m’a pris la main pendant la montée. Je me suis figée et j’ai regardé droit devant moi en espérant que le remonte-pente tombe en panne et qu’on reste suspendus tout l’après-midi. Une variante, en mieux, des Bronzés font du ski. Mais comme en Suisse aucune installation ne défaille jamais, les histoires d’amour avortent en nombre.

J’avais beaucoup progressé en une semaine et je me réjouissais d’en faire la démonstration à l’occasion de la course organisée par le club. Les courses, mon père adorait ça. Quand il y en avait à la télé, il hurlait, debout dans le salon, pour encourager les Suisses. Il fallait l’entendre brailler ses « Tout schuss, Pirmin ! » ou « Gratte des centièmes, Erika !!! ». On craignait toujours une rupture d’anévrisme dans ces moments-là.

Alors quelle fierté pour moi d’être à mon tour en haut de la piste et de le faire vibrer ! À la sonnerie de la cloche, j’ai appuyé de toutes mes forces sur mes bâtons. Genoux pliés, je faisais comme on m’avait appris : alterner le poids sur les cuisses, laisser glisser un maximum. Les piquets frôlaient mes épaules tellement je serrais mes virages. Au dernier, j’ai poussé encore une fois pour l’accélération finale. Aux applaudissements du public, j’ai compris que j’étais sur le podium. J’allais ramener une médaille à la maison ! J’ai rejoint mon père en courant, ou plutôt avec l’intention de courir, lestée que j’étais par mon matériel et ces maudites chaussures rigides. Mon père m’a accueillie avec un large sourire, un de ceux que je ne lui voyais pas souvent.

– Épatant ! Je suis époustouflé.

Des mots exceptionnels, inédits même. J’ai rougi jusqu’aux oreilles et contenu mon envie de me jeter dans ses bras. Droite et fière devant lui, j’espérais glaner encore quelques compliments.

C’est alors que j’ai remarqué qu’il ne me regardait pas. Il suivait des yeux deux skieurs en haut de la piste.

– Tu vois la miss à la veste jaune ? Elle est aveugle. Le gars avec le blouson rouge qui la suit la guide. Il lui indique sa trajectoire et où elle doit tourner. Si tu remarques un tandem comme ça, Marianne, il ne faut jamais passer entre eux. Tu imagines le courage nécessaire pour se lancer dans la pente sans rien voir ? Et la confiance dans le partenaire… Vraiment, cette jeune femme est épatante, je suis admiratif.

Triste et découragée, j’ai lutté contre l’envie de jeter un bâton devant la skieuse pour qu’elle se blesse en tombant. Mais je suis restée stoïque. Je savais que pour mon père ceux qui ont le plus de difficultés sont les plus respectables.

Revenue au présent, j’accélère ma foulée. Moi aussi, je peux prouver que je suis une battante. Si je dois changer de métier, autant réunir les prérequis nécessaires à une nouvelle carrière professionnelle. Parmi ceux-ci, une bonne condition physique. Malgré un point de côté, pas question de ralentir la cadence. Il y a longtemps que j’ai fait mienne la devise paternelle : « Point de sueur, point de bonheur. »

V

Laetitia est lancée. Ma fille, tout excitée à l’idée de pouvoir enfin m’emmener faire du shopping, me traîne dans son sillage, cap sur la bijouterie, sans lâcher le fil de son argumentation.

– L’accessoire ! Tout tient à l’accessoire ! Mets-toi ça dans le crâne, maman, le look c’est rien d’autre que l’art de porter avec classe un petit quelque chose d’essentiellement inutile. Prends l’exemple de la cravate : quel avantage à s’attacher un bout de tissu autour du cou ? Aucun !!!

Elle me saisit le coude et le serre, les yeux brillants, l’air presque fou.

– Sauf que ça te donne un statut. Avec ce truc qui te comprime la trachée, personne ne va se dire que tu fais un métier physique. On sait direct que t’as les fesses au chaud dans un fauteuil de bureau, et que tu palpes un bon salaire à la fin du mois.

Je hoche la tête, surprise de n’avoir jamais pensé à ça. Avec son béret posé de biais sur la tête, Laetitia prêche par l’exemple. Le rond de tissu souligne son visage triangulaire, son nez affirmé et surtout son regard ultra-décidé, avec ses iris profondément noirs. Elle reprend :

– Maintenant que t’as pigé, viens, on va te choisir un bijou.

Je contemple les rayons. Devant moi s’alignent des parures, en toc pour la plupart. Ornées, ouvragées, clinquantes, du plus parfait mauvais goût. Je rassemble ma bonne volonté pour les examiner une à une, dans l’attente du coup de cœur, et tombe en arrêt sur un coléoptère de métal, les pattes hérissées de brillants, le thorax en or finement ouvragé et l’abdomen constitué d’une grosse perle. L’objet m’évoque une sorte de cathédrale rococo en miniature. Ma fille le saisit et le fait tourner sous ses yeux.

– Une broche, super choix ! Dans le style démodé ultra-tendance, tu te situes direct. Comme quoi, t’as vite pigé. Comment tu la trouves ?

– D’une mocheté sublime !

Elle soupire, la repose et grommelle.

– Mets-y un peu de bonne volonté, s’te plaît.

J’opine. Sa ferveur à me convertir à ses plaisirs, elle que l’achat du dernier écran tactile mène à l’extase pour deux mois au moins, est touchante. Il lui tient à cœur de me remonter le moral en m’offrant un cadeau. Sans se décourager, elle m’entraîne un peu plus loin, au rayon des textiles.

– Tiens, une jupe ! Tu n’en as presque aucune.

Elle sélectionne trois modèles qu’elle me pose dans les bras et me pousse en direction des cabines d’essayage. La première jupe m’arrive cinq centimètres au-dessus du genou. Immédiatement, mon image dans le miroir me renvoie sous le regard brûlant de mon père, bien des années auparavant.

Calé dans son fauteuil favori recouvert d’un tissu gris à carreaux, il grommelait de sous sa moustache :

– Je peux savoir ce qui vous a pris ?

Piquée, ma mère rétorquait dans les aigus :

– Pour cette occasion, tu ne veux pas qu’elle porte une défroque de tous les jours, ou bien ? Marianne a quinze ans, elle a passé l’âge des salopettes. Il serait peut-être temps qu’elle s’habille en fille !

– C’est une raison pour passer directement de la salopette à la salope ? Une robe qui lui arrive à peine à mi-cuisses, si transparente qu’on voit sa culotte à travers. Tu veux que le pasteur s’étrangle pendant la cérémonie ?

Cet anticlérical assumé a marqué une pause pour bougonner.

– Ça, à la rigueur…

Après quoi il s’est mis à tonner.

– Mais pas question que j’emmène ta fille déguisée en poule au restaurant !

Des mots pires qu’une gifle. J’ai filé dans ma chambre pour remettre pull-over et pantalon de velours côtelé, me suis assise sur mon lit et ai caché mon visage entre mes bras. Le choix de ma robe de confirmation virait à l’épisode inavouable, épisode que j’essayerais d’oublier sans jamais y arriver, qui remonterait à la surface et me ferait rougir aux pires moments.

Le jour de la cérémonie, à la sortie de l’église, mes copains comparaient les cadeaux reçus pour récompenser leur engagement envers Dieu : montre de marque ou stylo en argent, accessoires indispensables pour leurs débuts d’apprentissage à la banque, quelques mois plus tard. Un rituel incontournable, dans le respect de la tradition, nous homologuant définitivement comme un citoyen de ce coin de pays, un membre de cette communauté du bord du lac à l’âme travailleuse et à la morale ferme. Sur la photo qui nous réunit, bien droite et le regard lointain, je porte une veste à larges épaulettes, sur un pantalon à pinces bleu marine.

Ce que j’observais, en-dehors du cadre, c’était ma petite sœur. Frédérique gambadait, joyeux pissenlit exécutant des cabrioles sur la pelouse. Au terme d’une série de roues, elle a rétabli son équilibre et lissé ses habits avec soin. Les volants de tissu léger retombaient autour de ses guiboles de crevette. Dans l’innocence de l’enfance, à l’abri de tout soupçon d’indécence, elle portait ma jolie robe en tulle, ajustée à sa taille pour l’occasion.

Seule face à mon reflet dans la cabine d’essayage, je me rhabille en vitesse et ouvre le rideau.

– Il n’y a rien qui me va, on va trouver autre chose.

Sans laisser à ma fille le temps de répliquer, je mets le cap droit devant moi, direction l’électroménager. Laetitia, excédée, m’y rejoint : « Tu ne vas pas me dire que tu rêves d’un épluche-légumes, quand même ! » Nous poursuivons nos recherches un peu plus loin.

Deux heures plus tard, au passage de la caisse, ma fille arbore un air de duelliste au retour d’une victoire.

– Ben voilà, génial ! Et maintenant on va se prendre un verre.

Une fois assise devant son jus d’orange, elle me sonde :

– Alors, comment tu te sens ? Tu vois, c’est pas si difficile de se faire plaisir. Évidemment, j’aurais préféré quelque chose de plus fun. Un sac de couchage… je n’aurais pas mis ça dans la catégorie accessoires. Mais si ça te fait plaisir. Au moins, ça veut dire que tu as des projets de voyage !

Je lui souris, soulagée de la fin de la corvée.

VI

Au fil des jours, la perspective d’une nouvelle vie professionnelle, au service de la collectivité, a ouvert une brèche dans mon accablement. Endosser un rôle faisant sens, participer au maintien de l’ordre, apporter ma contribution à la bonne marche de ma ville, la perspective me motive. Ce ne sont encore que des projets, un mirage incertain à l’horizon, mais la graine de la reconversion est semée dans le terreau de mon désarroi.

Mon pire ennemi, désormais, c’est le désœuvrement. Comment donner sens à cette parenthèse sans travail ? Des jours privés de la légitimité des vacances, des semaines à charge des assurances… Toucher mon salaire sans rien faire en retour, je n’en suis pas coutumière. De quoi culpabiliser et perdre confiance en moi.

Je me suis inventé des tâches. Nettoyer l’appartement de fond en comble, vider et ranger la cave, rafraîchir la peinture du salon. Sans oublier de m’occuper de Charles-Armand. J’appelle ainsi mon père depuis mes douze ans, âge où j’ai trouvé que papa faisait trop gamine. Je n’avais pas osé la moquerie avec Papounet et trouvais que Père était trop connoté religion. Exclu de lui attribuer le sobriquet de Chef, il commandait déjà assez comme ça, alors j’ai essayé son prénom. Étonnamment, il a accepté sans broncher.

Depuis le départ de ma mère, il y a de cela cinq ans, Charles-Armand, donc, présente des pulsions autodestructrices. Lors de ses trois repas quotidiens, petit déjeuner compris, il se bouche méthodiquement les artères, au grand dam de son cardiologue.

Soucieux de sa ligne, mon père s’inflige en contrepartie de son régime pur porc des exercices physiques intenses. Il a renoué avec les parcours Vita où il nous emmenait durant notre enfance et foule les pistes en copeaux trois fois par semaine, sans négliger les exercices de flexion ou de traction proposés à chaque poste. Un entraînement complété par de longues marches en montagne. Comme lorsqu’il conduisait ses troupes à l’armée, il attaque au pas de charge les pentes les plus abruptes, chargé de son sac à dos. Avec ses artères bardées de stents, ces efforts disproportionnés se révèlent aussi dangereux pour son cœur que son déséquilibre alimentaire. Mais inutile de chercher à le raisonner. Mis à part l’opprobre public, Charles-Armand ne craint rien, pas même la Faucheuse. Il la défie en dédaignant ses limites physiques et revient, éreinté et fier, de ses expéditions insensées.

Je lui sers une salade en entrée. Il mâchonne un moment, avant de commenter :

– Pas terrible, elle n’est plus de première fraîcheur.

– Oui ben nous non plus, si je peux me permettre.

– Sauf que moi je suis d’un excellent millésime, je me bonifie chaque année.

Content de sa réplique, il me tend son assiette dans laquelle je dépose patates fumantes et quelques cuillérées d’émincé à la zurichoise. Il me remercie, porte sa fourchette à sa bouche.

– Alors comme ça, tu ne fais rien en ce moment ?

En plein dans le mille. Je me raidis.

– Je m’occupe… je fais de l’ordre en attendant de commencer ma reconversion professionnelle. Je passe tout bientôt le concours d’entrée pour devenir auxiliaire de police.

– Tu vas être reçue. Mais pense aussi à t’occuper de tes gamins.

– Laetitia est majeure. Et il serait temps que Daryl commence à se prendre en charge. Je me coltine déjà tout le travail à la maison… je ne vais pas réussir son année à sa place. Au fait, Béa est venue te voir dernièrement ?

À l’évocation de sa fille aînée, il hausse une épaule pour me signifier que lui aussi sait se débrouiller tout seul.

– Elle a beaucoup en ce moment. Et toi, tu as eu des nouvelles de la petite ?

Je lève les yeux au ciel. À bientôt quarante ans, Fred reste la petite pour mon père, en raison de son statut inamovible de cadette. Ou d’écervelée.

– Non, mais elle a le téléphone. Tu peux l’appeler, son numéro est enregistré dans ton répertoire.

Il ne relève pas. Suspicieux, il inspecte sa viande.

– Tu l’as prise chez qui ? Elle n’est pas coupée assez fin. Et puis je la trouve filandreuse, non ?

– Ou alors tu as de l’arthrose à la mâchoire ?

Il me dévisage, l’air sévère. Pourtant une pointe d’amusement pétille dans sa prunelle. Pour Charles-Armand une bonne répartie justifie l’impertinence, même s’il reste seul arbitre de la question. Cette fois, il goûte la remarque qu’il fait glisser avec une gorgée de rouge. Nous terminons le repas en discutant de sujets d’actualité avant qu’il reprenne sa grille de mots croisés et moi mon duel contre l’inaction.

VII

Le concours d’entrée comprend un test de français. Si j’échoue, je peux faire une croix sur la carrière d’assistante en sécurité publique. Alors que j’attends le début de l’épreuve, la perspective toute proche de l’examen réveille les vieux démons de mes années de scolarité.

Après un week-end à me laisser vivre dans une fausse tranquillité, je me faisais rattraper par la réalité. De ma chambre, j’écoutais Philippe Jeanneret présenter la météo à la télévision. J’espérais qu’il n’en finisse jamais, quitte à annoncer un retour de l’ère glaciaire ou qu’une tornade allait dévaster le pays et arracher les Alpes. Pourvu que durent mes dernières minutes de répit, grappillées après le téléjournal.

Le poste se taisait dès le générique de fin. Réglé comme un coucou suisse, Charles-Armand se levait et s’engageait dans le corridor. Tous les dimanches, il entamait la tournée des carnets journaliers. Point de situation des résultats scolaires de ses filles. Le moment qui nous terrifiait le plus. On ne plaisante pas avec les études et il entendait nous le faire comprendre. Dès cet instant, la menace d’Albert, sa savate, se mettait à planer sur nous. Albert, et sa semelle de cuir, censé s’abattre sur celle qui avait mal travaillé. Risque plus fantasmé que vécu – peut-être même cela ne s’est-il jamais passé – mais d’autant plus effrayant.

Albert, accroché au pied du paternel, rythmait ses pas dans le couloir et faisait claquer ses avertissements. Clac. Gare à toi si tu n’as pas travaillé. Clac. Il faudra rendre des comptes. Clac. Je suis sévère et intransigeant.

Une pause.

Charles-Armand et sa pantoufle ont atteint le domaine de Béatrice. La bonne élève. La plus appliquée de nous trois. La favorite des professeurs, celle qui réussissait le collège alors que je me traînais en primaire supérieure. Pas de ma faute si j’aimais mieux bouger qu’étudier. J’ai essuyé mes mains moites sur mes cuisses. Un rugissement, première étincelle d’un brasier toujours prêt à prendre, m’a fait sursauter.

– Un six d’histoire ! Tout juste la moyenne, c’est lamentable ! Tu n’avais pas révisé, ou quoi ?

Ma grande sœur bredouillait des explications. J’ai tendu l’oreille pour saisir des bouts de phrases.

– … surprise… stions vaches… plantée… toute la classe…

– Tu es à peine au-dessus. Il va falloir redresser la barre, ma grande. Et te mettre sérieusement au boulot !

Les autres notes, brillantes, n’ont pas étouffé la colère paternelle. Elle enflait, nourrie par les bûches de ses exigences et le soufflet de sa sévérité. Les voyelles claquaient, les consonnes grondaient. Notre père, déçu par sa fille la plus prometteuse, s’embrasait aussi violemment qu’un incendie à travers la pinède. Il me semblait déjà sentir le souffle brûlant de sa fureur atteindre le seuil de mon refuge. Une transpiration aigre a commencé à mouiller le coton de mon pull.

Subitement, le silence. Plus terrifiant encore. Dehors, les oiseaux se sont tus, la pénombre envahissait l’appartement. L’ogre a repris son souffle, abandonné une Béa liquéfiée et poursuivi son parcours le long du couloir. Clac. Tout relâchement se paye. Clac. Pas question de te laisser aller à la fainéantise. Clac. Je me charge d’y veiller.

J’ai serré mon carnet contre mon cœur. Ma chambre se trouvait tout au fond du corridor, après celle de Frédérique. Il me restait quelques minutes de trêve. Le temps de la cigarette du condamné. Cette fois, je n’échapperais pas à Albert. J’ai regardé, paniquée, la page de la semaine, et mon trois et demi, résultat malheureux d’un test particulièrement vicieux de ma prof d’allemand.

Aux premiers cris chez Fred, je me suis mise à trembler. Rugissements de grizzli ponctués par les piaillements de la crevette. Sa seule branche forte, c’était la musique. Comme chaque semaine chez elle, mon père se déchaînait, vociférait, tonnait. Soudain, j’ai entendu un fracas terrible, suivi d’un bruit de dégringolade, cliquetis de petites pièces qui s’entrechoquent et s’écrasent au sol. J’ai serré les dents, les fesses, les paupières.

Ma sœur a changé de ton. Elle s’est mise à couiner. Des mots perdus entre ses sanglots, j’ai compris qu’Albert avait sévi. En un seul raid sur ses constructions en Lego, il avait réduit en poussière les petits bateaux qu’elle avait construits avec tant de patience. Son port en miniature était anéanti. Sa chambre, c’était Pearl Harbor.

La panique m’a gagnée. La gorge serrée par l’affolement, j’ai décidé de transformer ce maudit trois et demi en un huit et demi. Il suffisait de fermer ses boucles ! Mais ma main, hoquetant de peur, a effectué un tracé aussi bulbeux qu’un chou-fleur. Vite, je me suis emparée du côté rêche de ma gomme et j’ai frotté très fort pour effacer ma bêtise. J’ai encore accéléré mon geste en entendant Albert reprendre sa progression dans le couloir.

Clac. Je suis juste et impitoyable.

Clac. Il est l’heure de faire le bilan.

Clac.

La silhouette de Charles-Armand occupait déjà l’embrasure de ma porte. La pièce s’est encore obscurcie, la lumière de mon plafonnier cédait le terrain à l’ombre du père. J’ai soulevé un poing moite. Le trois et demi était supprimé. Si bien, même, que la page était trouée.

Le regard du paternel s’est arrêté sur la feuille. J’ai baissé les yeux sur Albert. Juste au-dessus de la savate, pantalon impeccable, chemise amidonnée, moustache affûtée, Charles-Armand occupait tout l’espace. Dans sa pupille incrédule, j’ai lu qu’il avait compris mon geste.