366 féminin - Caroline Gandolfo - E-Book

366 féminin E-Book

Caroline Gandolfo

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Beschreibung

Le départ sans raison apparente de son époux fait l’effet d’un cataclysme dans l’univers paisible d’Alicia. Une disparition aussi soudaine que mystérieuse qui va semer le doute dans son esprit, remettant en question la force de son amour.

Entourée de sa fille Esther et d’un petit groupe de femmes courageuses et fidèles, Alicia veut comprendre ce départ brutal qui ressemble à une fuite. Sur fond de voyage en Europe, son enquête et ses recherches dans le passé de Johann vont lui révéler un homme beaucoup moins lisse qu’il n’y paraissait.

366 Féminin est le premier roman de Caroline Gandolfo, et le miroir de 366 Masculin. Le premier opus est raconté par Alicia, le deuxième par Johann. Deux versions, deux visions différentes d’une même histoire, aussi singulière que mystérieuse. Deux ouvrages qui peuvent se lire quel que soit l’ordre… Par lequel commencerez-vous ?


À PROPOS DE L'AUTRICE 

Tout a sans doute commencé par sa passion pour le théâtre amateur. Du jeu d’acteur à l’écriture, Caroline Gandolfo a choisi de franchir le pas. Oser écrire, c’est oser se lancer dans la rédaction d’un roman capable de saisir le lecteur dès les premières pages, et de l’emporter dans une histoire forte, sensible et singulière. L’auteur nous fait entrer dans son univers, son rêve devenu réalité.

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Seitenzahl: 271

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Présentation de l'auteur

Tout a sans doute commencé par sa passion pour le théâtre amateur. Du jeu d’acteur à l’écriture, Caroline Gandolfo a choisi de franchir le pas. Oser écrire, c’est oser se lancer dans la rédaction d’un roman capable de saisir le lecteur dès les premières pages, et de l’emporter dans une histoire forte, sensible et singulière. L’autrice nous fait entrer dans son univers, son rêve devenu réalité.

De même que la valeur de la vie n’est pas en sa surface mais dans ses profondeurs, les choses vues ne sont pas dans leur écorce mais dans leur noyau, et les hommes ne sont pas dans leur visage mais dans leur cœur.

Khalil Gibran

15 octobre 2015

— Coucou, c’est moi.

Les mots résonnent dans la maison.

— Mon chéri, c’est moi. Je suis rentrée.

Rien.

Je dépose les clés de voiture dans le vide-poche, défais mon trench, pose ma sacoche, le sac à main et me déchausse machinalement.

— Ouh, ouh… c’est moi !

Pas d’écho à mes appels.

Je monte l’escalier d’acier et file vers notre chambre, espérant trouver Johann en mode relax, le casque audio sur les oreilles.

À peine la porte de la chambre franchie, c’est le vide de sa présence et le silence qui m’accueillent.

— Johann, t’es où ? Johann ?

19h32 au réveil de la chambre. Étrange. Johann joue dans la catégorie des personnes ayant la ponctualité dans les gènes, cette sorte d’horloge interne qui fait qu’un « ma chérie je serai de retour pour 19 heures » vaut une certitude, un engagement non discutable.

Je redescends, attrape le portable dans mon sac, compose rapidement son numéro. Je bascule directement sur sa messagerie.

— Mon chéri, c’est moi, c’est Alicia. Écoute, je suis à la maison. J’espère que tout va bien. Appelle-moi dès que tu as ce message.

L’absence de Johann crée en moi une sensation immédiate de solitude. J’ai l’impression de respirer un air froid qui m’emplit et me fait frissonner. Ce n’est pas la première fois que mon mari est absent ou retenu par son travail. Mais à cet instant précis, une sorte de vertige glacé me saisit, incontrôlable.

20h30. La nuit est tombée en ce mois d’octobre. Je me suis calfeutrée dans la maison, jouant des lumières douces du salon pour atténuer le vide et le silence. J’appelle notre fille Esther. Messagerie. J’envoie un SMS à Johann. Je n’arrive pas à me détendre.

La soirée avance, cette nuit est solitaire, tentaculaire. Pas faim. Je suis nouée. Je mets de la musique.

Il est 23 heures et aucun signe. Notre fille est certainement sortie avec son groupe de copines étudiantes. Mais Johann, pas de jogging ce soir, pas de réunion. Alors où es-tu ?

0h30. J’appelle le 17.

Deux ans plus tôt, juillet 2013

C’est sur la table de la cuisine que je découvre, en rentrant, l’enveloppe à mon nom.

Alicia, amore, pour ton anniversaire je te réserve « una bella sorpresa ». Prépare tes affaires pour quelques jours. Au programme : beau temps, dîners en amoureux, farniente. Sois prête ce soir pour 18 heures.

Avec autant d’indices, je devine que l’Italie sera la destination surprise. Je ne connais pas encore la ville. Mais l’idée de quitter la région parisienne pour la dolce vita romaine ou napolitaine ou n’importe laquelle m’enchante. J’adore mon homme. Il a l’art de me surprendre, d’être à l’écoute et de capter ces petites pistes de réflexion que nous les femmes savons égrainer au fil des conversations, avec légèreté.

Johann savait que mon dernier rendez-vous de la semaine était ce vendredi à 15 heures. C’est le confort d’être agent immobilier indépendante et de gérer directement ses visites et rendez-vous. J’ai donc assez de temps pour me préparer, sans compter l’excitation du départ imminent qui me donne des ailes !

Dix ans que je connais celui qui est devenu mon mari. Dix ans que notre amour existe, que notre complicité grandit et que notre manque de l’un à l’autre peut être puissant. Dix ans que nous nous observons, respectons, motivons, adorons.

À l’heure dite, je suis fraîche, prête, parfumée et j’attends nonchalamment mon prince dans le moelleux canapé du salon, un sac de voyage à mes pieds. Le téléphone vibre : « Chérie, j’arrive dans cinq minutes, tu es prête ? » Oui, oui, oui, je suis prête. Hop, les chaussures compensées aux pieds, un petit regard d’autosatisfaction dans le miroir, et je sors sur le perron. Un double tour de clé dans la serrure et me voilà envahie par ce mélange trouble d’appréhension du premier rendez-vous et d’excitation d’un enfant… petits papillons et grelots dans le ventre.

Johann arrive, gare la voiture devant la grille d’entrée de notre maison. Après avoir éteint le moteur, la portière s’ouvre, il sort du véhicule, se tourne et me sourit. Je fonds. Comment résister à son sourire radieux que certaines diraient carnassier ? Comment résister à sa silhouette svelte et musclée que certaines trouveraient sèche ? Comment ne pas se laisser séduire par la ponctuation des gestes de ses longues mains ? Par son regard timide et clair ? Par son visage aux traits encore enfantins ? Comment résister ? Je n’ai pas su et je ne veux pas savoir. Son allure m’a attirée, sa gestuelle m’a fascinée, tout son être m’a immédiatement hypnotisée.

Ses lèvres sur les miennes me sortent de cette torpeur. Nous voilà qui filons vers l’aéroport. J’ignore encore la ville d’arrivée. Peu m’importe, je savoure ces instants d’attente en compagnie de l’homme que j’aime.

Venise, Venezia, Venice, nous voilà ! Ça y est, le voile est levé sur notre voyage surprise. Ce sera Venise la mystérieuse. Je suis ravie car je n’ai que quelques souvenirs d’enfance d’un voyage familial dans la cité lacustre.

Aéroport Marco-Polo, 23 heures. La douce moiteur de la nuit nous enveloppe dès que nous sortons. Un taxi est rapidement disponible. Je serre la main chaude de Johann.

À compter de cet instant, ce furent trois jours magiques, trois jours en totale symbiose des âmes, des corps, de nos êtres. De notre premier Spritz Aperol, Campo Santa Margherita, aux balades fluviales sur le Grand Canal, en passant par le fameux pont du Rialto envahi de touristes, sans oublier la caresse du vent, avachis sur des transats en bois sur une plage du Lido, dans un décor digne d’une scène de Mort à Venise, ou encore lors d’une escapade en vaporetto jusqu’à la Giudecca… et là, seuls, sa peau qui me frôle, le soleil d’automne, sa main qui soulève ma robe, notre étreinte contre ce mur de briques, ne pas se faire surprendre, s’oublier dans un râle de plaisir, être en fusion.

Notre complicité sexuelle a tout de suite été forte et fait partie de notre équilibre depuis le début de notre relation. Cet équilibre est vital pour nous. Trop classique ? Trop hétéro ? Monotone ? Je souris en pensant aux remarques de certains de nos copains parisiens. Nous n’avons jamais cherché à nous justifier de quoi que ce soit pour répondre à ces petites piques. Johann et moi plaçons le couple en avant de nos priorités et de nos valeurs, avec une sexualité épanouie et surtout qui nous correspond. Lui comme moi la protégeons farouchement.

Le retour du lundi soir a marqué la fin de ce rêve. Au-delà de la magie du lieu et du moment, ma mémoire y associe des senteurs de vieilles pierres, de mousse, d’eau salée. Je garde gravée une sensation de liberté à marcher dans ces ruelles étroites sans fin, étourdissantes, à caresser des murs chargés de l’histoire de ces lieux hors du temps. J’ai aimé Venise. J’ai aimé sa majesté, ses lumières, son calme le soir venu.

Les deux petites heures d’avion au retour ont été mon sas de décompression. L’arrivée à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle a fini de nous ramener sur terre. Il pleut à Paris.

Demain, je reprends le boulot et Johann part le soir en congrès des avocats à Cannes. Dans la voiture, j’appelle Esther, ma fille. Pour notre jeune adulte de dix-sept ans, le week-end a été plutôt agréable aussi. Trois jours chez sa meilleure amie Chloé. Elle est R-A-V-I-E et attend avec impatience le prochain voyage de sa mère et son beau-père en amoureux.

Nuit d’incompréhension

— Gendarmerie nationale, j’écoute ?

— Bonsoir, je vous appelle parce que je m’inquiète de l’absence de mon mari. Il m’avait promis d’être à la maison pour 19 heures… et c’est quelqu’un de… précis.

— Où vous trouvez-vous actuellement ?

— Chez moi.

— Avez-vous pu appeler votre mari ou lui parler ?

— Non, non. Pas moyen de le joindre. Il est sur messagerie.

— Êtes-vous sûre qu’il n’a pas été retenu quelque part ?

— Vous savez, il est le premier à me prévenir quand…

— Je vois. Avez-vous remarqué quelque chose d’anormal en rentrant chez vous ?

— Non, rien de spécial. Mais en fait j’ai passé ma soirée à l’attendre alors…

— Écoutez, on ne va pas s’inquiéter inutilement. Votre mari est une personne majeure et responsable. Toutefois, je vous conseille de faire le tour de chez vous, de voir si vous ne seriez pas passée à côté de quelque chose, un mot de votre mari, ou autre chose dans ce goût. Et puis si en matinée il n’est toujours pas rentré, alors vous nous rappelez ou vous passez à la gendarmerie la plus proche de chez vous.

— Euh… mais vous ne prenez pas mon signalement ?

— Chère madame, ce genre de cas nous arrive très fréquemment. Allez vous reposer et d’ici demain matin, les choses seront certainement rentrées dans l’ordre.

— D’accord. Je vous recontacte plus tard. Bonne nuit.

— Bonsoir, madame.

Bonne nuit, bonne nuit. Quelle idiote. Comment pourrais-je imaginer trouver le sommeil dans un tel état d’inquiétude ? Je me lève du canapé et décide de faire le tour de la maison, à la recherche d’éventuels « indices » laissés par Johann.

Vaine quête. Rien dans le garage, pas de mot dans l’entrée ou la cuisine. Je monte voir à l’étage, allume les lumières et ouvre avec élan la porte du dressing de notre chambre. Rien en apparence. Tout semble en ordre.

De retour dans la chambre, un papier attire mon attention. Un billet plié en quatre est resté sur la table de nuit de Johann. Je le saisis et le déplie avec un léger tremblement des mains. J’ai du mal à lire son écriture, griffonnée à la hâte. Rapidement, je réalise que Johann a écrit une sorte de code, mélangeant français et allemand : « maman », « J.Z. », « W.Z. », « Selbstmord », « journal intime ».

En cherchant sur mon smartphone une traduction, mon sang se glace. Le mot Selbstmord signifie « suicide » en français.

Johann, non, pas toi !

Je suis soudain saisie par une irrépressible angoisse mâtinée d’un sentiment d’abandon, voire de trahison. Je me sens brutalement au bord du gouffre. Mes jambes ne me soutiennent plus, ma cage thoracique est prise dans un étau… À genoux, fissurée intérieurement, il ne reste qu’un cri rauque et primitif qui sort de ma bouche.

NON

NON

NON

PAS TOI !

Pas toi, pas ça, non Johann, on s’était promis, juré. Tous les deux…

Réveil douloureux

Sept heures. Comme tous les matins de la semaine, mon téléphone se met en mode réveil. Je l’éteins et regarde l’écran au cas où un SMS de Johann me serait parvenu. Aucun message.

Anéantie par les émotions de la nuit, je me suis laissée aller à quelques heures d’un lourd sommeil, plombé et amnésique. Je me lève du lit aux draps à peine défaits. Mes pas sont lents, je me sens comme sortie d’une nuit d’ivresse. La peau me gratte. À la pliure de mon coude, une plaque rouge a fait subitement son apparition. Devant la glace de la salle de bains, le constat n’est pas plus réjouissant, mine défaite, teint pâle, yeux cernés. On est loin de la jeune quarantenaire flamboyante des grands jours. L’eau très chaude de la douche me détend un peu. J’enfile un jean et un tee-shirt à manches longues. Une fois dans la cuisine, je me fais couler un double expresso. C’est le minimum requis pour retrouver un peu de forces. À la lumière du jour, je décide de refaire le tour des pièces et du jardin, espérant y trouver un nouveau signe, pas celui d’un départ, mais celui d’une explication.

Comme j’aimerais trouver une trace de pneu sur l’herbe, un ticket de parking au pied du portemanteau, un mot anonyme dans la boîte aux lettres, un message crypté d’une autre planète, une trace d’extraterrestre, que sais-je encore ? Peine perdue.

La maison est vide. Aucun bruit de voiture ou de porte qui s’ouvre ne vient perturber le silence. Envolé Johann, parti, évaporé… disparu. Je n’ai en ma possession que ce petit bout de papier manuscrit.

Je file à la voiture, direction la gendarmerie. À l’heure qu’il est, cela fait plus de douze heures que je n’ai pas de nouvelles de mon mari et un indice en main. Une sombre inquiétude me gagne.

L’arrivée matinale dans les locaux me permet rapidement d’expliquer ma situation à la sous-officière de permanence. Plus chaleureuse que son collègue masculin au téléphone la veille, la jeune gradée m’écoute avec attention et se montre concernée par mon histoire. Une alliance à son annulaire gauche me donne à penser qu’elle est sincèrement à mon écoute, du moins je l’espère. J’essaie de rester calme, mais le fait de relater la courte nuit passée et de mettre des mots aussi neutres que possible sur mon récit me fait monter les larmes aux yeux. Elle me propose un café que j’accepte et me demande de patienter sur une chaise en attendant d’aller parler au commandant. Je ne me suis pas assez couverte en partant et je frissonne.

Mon portable vibre dans le sac à main. Frénétiquement, je le cherche… C’est Esther qui m’appelle.

— Maman ? Ça va ? J’ai écouté ton message ce matin. T’avais une drôle de voix. Tout va bien ?

— Pas trop ma chérie. Je suis à la gendarmerie.

— Quoi ?! Qu’est-ce qui se passe ? T’as eu un accident ?

— Non, non, ne t’inquiète pas. C’est juste que Johann n’est pas rentré hier soir ni cette nuit.

— Tiens, ça ne lui ressemble pas. Il t’a dit où il allait ?

— Justement pas. Aucune nouvelle de lui. Aucune trace.

— Hein ? Mais qu’est-ce que tu me racontes ? C’est quoi cette histoire ? Vous vous êtes embrouillés ?

— Non, Esther, pas d’embrouille ou de crise entre nous. Rien de tout ça. Je ne comprends pas.

— Attends… hum, j’ai cours ce matin jusqu’à 11 heures. Je te rejoins à la maison dès que je sors. T’inquiète, maman, il va revenir.

— J’ai peur, Esther.

— … J’dois filer, m’man. Bisous. À tout à l’heure.

— À tout à l’heure, ma chérie.

La petite boule d’énergie qu’est ma fille a le don de sentir les choses. Les quelques mots échangés avec elle ont momentanément défait le nœud au ventre et désamorcé une crise de pleurs imminente. Mon unique fille a toujours été au centre de l’univers familial et affectif que j’ai construit. Non par exclusivité, mais parce qu’elle est ce mélange d’opposition et de complicité à ce que je suis. Conquérante et confiante, alors que je suis réservée et prudente, observatrice et analytique alors que je suis dans le ressenti et l’émotion, nous nous retrouvons sur notre goût de la vie, du relationnel aux autres, de notre volonté d’être porteuse d’optimisme.

Enfant tonique à la limite du débordement nerveux, Esther a appris à canaliser son trop-plein d’énergie au travers du sport, de la gymnastique d’abord puis rapidement de la natation synchronisée. Totalement investie dans cette pratique sportive et artistique, elle a réussi à combiner une scolarité classique et en parallèle un niveau de sport de compétition à l’échelle régionale et nationale. Il faut lui reconnaître une très bonne capacité d’organisation, qualité que j’attribue sans sourciller à son père biologique. Même si, très jeune, j’ai mis hors de mes repères et radars cet homme avec qui j’ai partagé une séquence de vie de cinq années dans les années quatre-vingt-dix, je reconnais humblement que sa transmission génétique a été à la faveur du tempérament de feu d’Esther. J’ose avouer que grâce à lui, elle a depuis toute petite cette force de caractère indispensable aux hauts potentiels.

— Madame ?

— Oui ?

— Le commandant Rousselot vous attend dans son bureau.

— Ah, merci.

Je me lève et marque un temps d’hésitation.

— Au fond du couloir, à gauche.

— Merci.

Je me gratte. Une plaque rouge d’eczéma s’est durablement installée sur mon bras.

Dans la voiture, sur le chemin du retour, je me remémore les paroles professionnelles et rassurantes du commandant Rousselot. Il a pris le temps de m’expliquer la procédure concernant les disparitions. D’après ses cheveux gris et son attitude prévenante à mon égard, j’estime qu’il est plutôt en fin de carrière. Il m’a dit qu’il fera mener une enquête de voisinage avant de lancer une éventuelle enquête administrative. Il m’a assuré qu’il se renseignera sur les emplois du temps des personnes de l’entourage professionnel et amical de Johann. Il les mettra ensuite en parallèle avec l’emploi du temps de Johann ces derniers jours, ses appels, ses déplacements. Je serai amenée à le revoir très vite.

Allons, Alicia, raisonne-toi. Non, Johann n’est pas un irresponsable, un doux dingue, un égoïste effréné qui serait parti sur un coup de tête. Oui, il a toujours aimé bouger, voyager. Oui, il a ce côté globe-trotteur vissé au corps. Oui, mon mari a un boulot stressant et engageant. Oui, il a parfois ses périodes de silence, de réflexion, de préoccupation, qu’il ne partage pas forcément dans l’intimité de notre foyer. A-t-il des « ennemis » ? A-t-il défendu récemment un client dans un dossier sensible ? A-t-il reçu des menaces ? A-t-il fui un danger ?

Une fois garée devant la maison, j’aperçois Esther qui m’attend devant la porte d’entrée. Son étreinte, sa douce chaleur, mes baisers sur ses joues encore rebondies me font un bien fou. Ma petite panthère se fait chatte, protectrice de sa maman en perdition. Esther a toujours fait preuve d’une maturité affective précoce. Elle n’a pourtant presque pas connu son père et l’a très peu fréquenté au cours de son enfance. Notre duo mère-fille s’est construit au fil des années, sans personnage masculin référent. L’arrivée de Johann dans notre tandem a bousculé un équilibre établi. Esther avait sept ans quand j’ai rencontré Johann, neuf ans quand nous avons habité tous les trois sous le même toit, douze ans quand je me suis mariée avec lui.

Johann et Esther se sont rapidement apprivoisés l’un l’autre. Johann a spontanément ouvert son cœur à ma fille, la protégeant tel un papa, lui apportant de nouveaux repères, un nouvel équilibre. Je n’ai jamais été jalouse car totalement confiante dans l’amour que Johann et moi éprouvons l’un pour l’autre et heureuse de sentir ce nouvel équilibre bénéfique pour tous.

— Tiens, je nous ai pris des sushis !

— Excellente idée ma puce, je sens que j’ai besoin de reprendre des forces.

— Rentrons, tu vas m’expliquer ce qui se passe.

— Alors je prendrai une petite bière pour accompagner le repas…

— Maman !

Esther était pensive à la suite de mon récit. Son côté analytique se perdait dans les menus détails que je lui avais relatés, sans réussir, à ce stade, à en tirer un fil conducteur. Assise en face d’elle, je me sentais complice avec ma fille, sa présence me réchauffant intérieurement et me faisant oublier frissons et tremblements.

— C’est vraiment bizarre ce qui arrive à Johann. Tu crois qu’il a fui quelqu’un ou qu’il aurait été… enlevé ?

— Alors là, je n’avais absolument pas pensé à cette hypothèse.

— Je suis d’accord avec toi. C’est un peu extrême. Mais tu sais, parfois il avait… euh, pardon, maman, il a des côtés mélancoliques. Je me souviens une fois d’une conversation que nous avions eue ensemble.

— Conversation à quel sujet ?

— Je lui avais demandé pourquoi il n’avait pas eu d’enfant et s’il souhaitait avoir un enfant avec toi.

— Et alors ?

— Eh bien, il est resté silencieux quelques secondes. Et puis, le visage grave, il a relevé la tête, m’a fixée dans les yeux et m’a raconté que petit garçon, il avait été témoin direct de la mort de son cousin qui était tombé dans le puits, chez leurs grands-parents. Tu connais l’histoire ?

— Il m’en a parlé une fois, sans détails, et c’était il y a plusieurs années…

— Écoute, ce jour-là Johann m’a parlé à cœur ouvert. Je ne l’ai pas poussé à la confidence, mais il avait certainement besoin de se confier. Il m’a raconté combien il était proche de ce cousin avec lequel il jouait beaucoup, combien il s’est senti impuissant quand le gamin a glissé du bord et est tombé dans le puits, ô combien son propre cri a déchiré le calme de la maisonnée et provoqué l’affolement de ses grands-parents en arrivant sur place dans le jardin… puis le trouble général, l’arrivée des pompiers, sa grand-mère qui l’amène de force dans la maison pour ne pas voir le corps de l’enfant noyé. Puis ses heures à pleurer, ses nuits à faire des cauchemars.

— C’est affreux.

— Oui, et cette histoire a créé une réelle blessure chez Johann. Quand il m’en a fait le récit, j’ai compris à son attitude, à ses gestes, que cet accident a marqué une rupture dans son enfance. En rencontrant la mort, il est passé de l’insouciance de l’enfance au monde des adultes. Et je pense qu’à partir de là, il a décidé qu’il ne transmettrait jamais la vie… pour ne pas exposer son enfant à une possible mort prématurée.

— Esther, c’est terrible ce que tu me racontes. Pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ?

— Maman, Johann me faisait ce jour-là une confession, pas celle d’un beau-père, mais celle d’un homme au cœur meurtri. Ce n’était pas à moi de t’en parler.

— Tu as raison. Crois-tu qu’il y a un lien avec ce qui s’est passé hier ?

— Je ne sais pas. Peut-être. On dit souvent que la quarantaine représente le bilan d’une moitié de vie, que l’on fait le point.

— Il a la quarantaine bien entamée maintenant… L’heure du bilan a dû déjà sonner.

— Tu n’en sais rien. Est-ce que quelque chose le préoccupait ces derniers temps ? Tu le sentais tendu ? Est-ce qu’il t’a parlé de son boulot récemment ? D’un de ses clients ? D’un cas difficile ou sensible ?

— Non, tu sais bien que Johann est discret et ne ramène pas à la maison ses soucis de la journée.

— Maman, tout ce qui arrive n’est pas normal. Nous devons chercher une explication, nous devons comprendre ce qui arrive. C’est à nous de chercher.

Juin 2009

Alors là, si je ne marque pas cette année 2009 par une super fête, il me faudra attendre un paquet d’années pour la prochaine. Résumons-nous, noces de coton pour notre première année de mariage et les quarante ans de Johann. Année symbolique pour nous. Ce sera une fête surprise en juin. J’ai mis Esther dans la confidence. Pourvu que mon impétueuse ado ne dévoile rien.

Et puisque notre mariage a été organisé dans la catégorie « intimiste » avec la seule présence de quelques proches, je tiens à ce qu’on rassemble le plus de famille et amis pour cette fête d’été. Johann a toujours été très proche de nous, de ma famille, beaucoup moins de la sienne. Il faut dire que de son côté, on se trouve plus en mode solitaire que tribu. Pas trop compliqué pour l’arbre généalogique. Johann a été élevé par sa mère. Son père a quitté le foyer en 1976 lorsqu’il avait sept ans. Il en a rapidement et totalement perdu la trace. Il n’a ni frère ni sœur. Sa mère n’a jamais refait sa vie.

Éliane est aujourd’hui une sexagénaire fringante, qui prend soin d’elle et vit son troisième âge de manière épanouie et active. Johann déjeune régulièrement avec elle. Leur rituel gourmand parisien est un moment privilégié pour tous les deux. Étant moi-même maman d’un enfant unique, je comprends ce besoin de rencontres filiales exclusives. Elles font partie de l’équilibre intérieur.

Johann est aussi proche de son oncle et sa tante, les parents de son cousin mort enfant. Ils habitent en Bretagne, mais Johann les rencontre une à deux fois par an, pour une visite au cimetière à la Toussaint et généralement pour la date anniversaire de ce cousin Gaspard. Anne-Sophie, la jeune sœur de ce dernier, se joint à eux à ce moment-là. Le lien affectif reste douloureux et s’inscrit comme un devoir de mémoire de la part de Johann.

Aucun autre parent proche ne fait partie de son entourage.

Pour la liste des invités de sa famille, le tour est donc vite fait. Quant aux amis, Johann a toujours privilégié la qualité à la quantité. Quelques amis de fac de droit à Dauphine et quelques éminentes relations issues de sa formation à l’école doctorale de droit de la Sorbonne. À ces personnes s’ajoutent ses compagnons férus de voile avec qui il partage des moments de détente, coéquipiers de régates ou simplement passionnés. Plus jeune, Johann n’hésitait pas à prendre des trains de nuit pour rejoindre le littoral breton et participer à des régates les week-ends. Son emploi du temps d’avocat et notre rencontre a significativement réduit ses participations. En guise de consolation – et surtout de clin d’œil –, je l’ai abonné au magazine Voiles et Voiliers…

Des femmes dans l’entourage de Johann ? Oui, il y en a. Je lui connais des amitiés de confiance au nombre de trois : son associée Catherine, femme de tempérament, vive, intelligente, élégante, racée. Pour elle, je pourrais éprouver une pointe d’envie, voire de jalousie. Elle partage avec Johann cette partie essentiellement diurne de sa vie qui ne m’est pas réservée et qui sert de socle à leur collaboration professionnelle.

Ensuite il y a Anne-Sophie, joli petit oiseau fragile, que Johann a pris sous sa protection. Elle est le trait d’union avec son défunt cousin Gaspard. Elle avait trois ans quand le drame s’est produit. Johann l’a depuis considérée non plus comme sa cousine, mais comme sa propre petite sœur, son trésor à protéger. Il est toujours là pour elle.

Enfin il y a Ulrike, sa blonde, sa rêverie, son amoureuse. Un amour de jeunesse. Ulrike était une jeune étudiante ex-ouest-allemande rencontrée à Leeds au début des années quatre-vingt-dix. Aujourd’hui, elle est maître de conférences en littérature allemande à l’université Humboldt de Berlin. Je sais qu’il reste en contact avec elle, même s’ils ne se voient que rarement.

À y regarder de plus près, ma grande fiesta va tourner à la rencontre d’un cercle restreint. En listant les noms des participants, je réalise combien Johann garde à mes yeux une part de mystère, un aspect à la fois attirant et déroutant de sa personnalité. Je ne connais que très peu les personnes qui font partie de son cercle d’intimes. Son investissement émotionnel dans notre cellule familiale recomposée m’a fait oublier ce côté secret, solitaire, presque loup de mer de mon homme. Je me console en me disant qu’il fait des choix réfléchis et durables et que je fais partie de ses choix.

La thématique de notre fête sera donc sous le signe de la mer et du mystère… vers quelques îles de Bretagne ou de Vendée par exemple.

J + 1

Le soir venu, je me retrouve seule dans notre maison. Esther m’a prévenue qu’elle rentrerait tard. Sur l’écran de mon téléphone, aucun nouveau message ne s’affiche. Je tente à nouveau d’appeler Johann, en vain.

Je réfléchis aux personnes à prévenir. Catherine ? Elle est en vacances cette semaine. Je n’ai pas encore osé la contacter. Son absence commence à créer un vent de panique au cabinet car les deux assistantes se retrouvent sans capitaine pour mener le navire. Elles ont même laissé un message sur le téléphone de la maison. Moi, j’espère encore un retour de Johann avant d’annoncer aux collaborateurs sa disparition.

Et si j’appelais la mère de Johann ? Il est vrai que je n’ai jamais vraiment osé m’imposer dans leur relation mère-fils. Johann a toujours favorisé ma mise en retrait. Je suis la belle-fille, la bru que son fils a choisie. Elle m’a toujours aimablement acceptée comme telle, tout comme elle accepte Esther, avec gentillesse et sans profusion d’affection.

Lorsque je compose son numéro chez elle, c’est sa voix élégante qui m’accueille sur messagerie. Sans laisser de message, je tente tout de suite sur son portable. Messagerie encore. J’imagine une soirée bridge ou une conférence sur un artiste peintre qui la retient. Je réessaierai plus tard.

Après avoir dîné sur le pouce, je tente à nouveau de contacter la mère de Johann. Il est maintenant 21 heures et ne pas obtenir de « allô » de sa part devient curieux. En femme certes cultivée, mais méthodique et vivant seule, j’étais sûre de pouvoir lui parler directement. La sonnerie dans le vide m’alerte. L’automne n’est pas une saison où elle part en voyage. Je ne lui connais pas non plus l’habitude de découcher.

Je ne veux pas m’inquiéter plus. Je renouvellerai mes tentatives demain matin. Lasse de cette journée, je pars me coucher tôt. J’entends à peine Esther rentrer vers minuit.

La grisaille du lendemain matin me pèse physiquement. Je me sens rouillée, fatiguée. Prête, un léger petit déjeuner avalé, je me décide à rendre visite à la mère de Johann pour lui parler. C’est samedi et Esther dort encore.

J’arrive rapidement dans le 15e arrondissement de Paris. Une fois le digicode composé, je prends l’option des escaliers pour me rendre au deuxième étage. Je sonne. Pas de réponse. Je sonne à nouveau. Toujours rien. Je colle mon oreille à la porte, mais aucun son de pas ne résonne. L’appartement semble vide. Ma belle-mère a dû exceptionnellement partir en week-end.

En redescendant les escaliers, la profusion de publicités et catalogues dans sa boîte aux lettres m’alerte. Cela ne lui ressemble pas d’être négligente. Faute de concierge dans l’immeuble, je décide de remonter les marches deux à deux jusqu’à son palier. En face de sa porte d’entrée se trouve un autre appartement. Je sonne. Des petits pas rapides se rapprochent de la porte, suivis de pas plus lourds. Après quelques secondes d’attente, la porte s’ouvre enfin. Là, une jeune femme et sa fillette se présentent devant moi, la petite et la grande, toutes deux aux longs cheveux châtains et au même regard.

— Oui ?

— Bonjour, madame.

— Bonjour.

— Je suis la belle-fille de votre voisine.

— …

— J’essaie d’entrer en contact avec elle depuis hier et je n’arrive pas à avoir de ses nouvelles. Savez-vous si elle est partie en week-end ou si elle s’est absentée quelques jours ?

— Vous êtes sa belle-fille ?

— Oui, mon mari s’appelle Johann et il est son fils unique.

— Oui, je connais ce monsieur. Je l’ai encore croisé récemment ici. Mais… votre mari ne vous a pas dit ?

— Non, quoi ?

— Écoutez, je suis gênée de vous l’apprendre, mais… votre belle-mère est décédée…

— Décédée ?

— Oui, elle était très malade. L’opération n’a pas permis de la sauver. Elle est partie brutalement. Pauvre femme…

— Pouvez-vous me dire à quand remonte sa mort ?

— À une semaine environ.

— C’est incroyable. Je ne sais pas quoi dire. C’est un choc pour moi.

— J’imagine… surtout si vous n’avez pas été avertie.

— Une dernière question, savez-vous où elle a été hospitalisée ?

— Oui, elle était soignée à l’hôpital Saint-Louis.

— Je vous remercie. Je ne vous dérange pas plus longtemps. Au revoir.

— Au revoir.

— Maman, c’était qui la dame ? ajoute la petite fille, la porte à peine fermée.

Plantée là, je reste figée sur le palier, les bras ballants, la mâchoire lourde, des bourdonnements dans les oreilles. Je ne comprends rien. Comment est-ce possible ? Comment Johann a-t-il pu me cacher la maladie de sa mère ? Comment a-t-il pu me cacher sa mort ? Comment a-t-il pu cacher sa douleur de fils ? Je reçois un second choc, un nouveau coup de poing dans le plexus.