Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Pourquoi, du jour au lendemain, Johann, avocat brillant, mari comblé et beau-père attentionné ne donne-t-il plus signe de vie ? Un soir d’octobre, sans crier gare, il n’est tout simplement plus là. Disparition ? Fuite ? Adultère ?
Par des détours multiples se révèle l’histoire de la famille de Johann. Des souvenirs d’enfance ressurgissent. Des blessures intimes se rouvrent. Un homme complexe et secret se découvre.
366 masculin est le deuxième roman de Caroline Gandolfo, c’est aussi le miroir de 366 féminin. Le premier opus est raconté par Alicia, le deuxième par Johann. Deux versions, deux visions différentes d’une même histoire, aussi singulière que mystérieuse. Deux ouvrages qui peuvent se lire dans n’importe quel ordre. Par lequel commencerez-vous ?
À PROPOS DE L'AUTRICE
Tout a sans doute commencé par sa passion pour le théâtre amateur. Du jeu d’acteur à l’écriture, Caroline Gandolfo a choisi de franchir le pas. Oser écrire, c’est oser se lancer dans la rédaction d’un roman capable de saisir le lecteur dès les premières pages, et de l’emporter dans une histoire forte, sensible et singulière. L’autrice nous fait entrer dans son univers, son rêve devenu réalité.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 322
Veröffentlichungsjahr: 2023
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Tout a sans doute commencé par sa passion pour le théâtre amateur. Du jeu d’acteur à l’écriture, Caroline Gandolfo a choisi de franchir le pas. Oser écrire, c’est oser se lancer dans la rédaction d’un roman capable de saisir le lecteur dès les premières pages, et de l’emporter dans une histoire forte, sensible et singulière. L’autrice nous fait entrer dans son univers, son rêve devenu réalité.
Chose inouïe, c’est au-dedans de soi qu’il faut regarder le dehors. Le profond miroir sombre est au fond de l’homme. [...] En nous penchant sur ce puits, notre esprit, nous y apercevons à une distance d’abîme, dans un cercle étroit, le monde immense. Le monde ainsi vu est surnaturel en même temps qu’humain, vrai en même temps que divin.
Proses philosophiques, Victor Hugo
Mon corps souffre. Mes muscles se crispent. Mon cœur bat trop vite.
Je veux que mon corps souffre. Je veux que mes muscles se souviennent de l’effort. Je veux que mon cœur se dompte.
Souffrance et résilience. Me faire souffrir physiquement pour ne pas oublier. Surmonter le dégoût et le rejet de soi.
L’effort dans le sport, dans la course… Toute une symbolique de la fuite permanente qui me caractérise. Je me malmène pour expier, pour absorber… Pour renaître ? Aujourd’hui, les mots dignité et estime de soi ont disparu de ma tête. Je ne suis que répugnance de moi-même, sorte de fiente qui s’écrase sur le sol. Je me dégoûte.
Je cours, je sue, je suffoque. C’est bon ! Putain, comme tous ces litres de bière ingurgités et ces verres de whisky avalés me pèsent ! Je me sens lesté, ankylosé.
Au bout d’une heure dix de course au-delà de mes capacités, mon corps est proche de la rupture. Je ralentis avant de m’arrêter, en nage. Je m’impose des étirements. Déjà que je perçois le calvaire à vivre demain, alors j’essaie quand même de pas trop tirer sur la bête pour recommencer bientôt.
Passer du statut d’ivrogne dépressif à celui de sportif est compliqué. Antinomique. Je confirme, j’en paie le prix.
Je me voyais sombrer. Je me sentais couler en toute conscience. Non pas un dérapage, une perte d’équilibre passagère, mais un réel naufrage. Mon corps réclamait la paix par l’autodestruction. Mon esprit, lui, luttait. C’est celui-ci qui l’a emporté dans cette manche. D’ailleurs ce n’est pas pour rien que j’ai choisi plus jeune de faire des études de droit. Comprendre, défendre, expliquer, argumenter, se battre, convaincre. Je suis viscéralement câblé pour la sauvegarde des autres. Pour les causes désespérées aussi. Aujourd’hui je suis mon meilleur client.
Pour ma survie, il fallait que je quitte ce coin d’Allemagne qui était devenu mon enfer personnel.
En plus d’espérer que le temps pourrait faire son œuvre, je me suis rendu compte que je ne devrais mon salut qu’à la distance, à l’espace que je pourrais créer entre mes racines et moi. Se réparer devenait vital. Trouver le moyen de le faire seul était plus compliqué.
9h10. Le portable sonne. Je le laisse toujours en mode vibreur sur le bureau en cas d’appel urgent. Le numéro qui s’affiche m’est devenu familier ces dernières semaines. Je saisis le téléphone. Sandrine, l’infirmière :
— Johann ?
— Oui ?
— C’est Sandrine, dit-elle, comme pour gagner quelques précieuses secondes. C’est votre maman…
— …
— Elle nous a quittés, dit-elle timidement.
— J’arrive tout de suite.
Le vide. Le vide sidéral intérieur. On a beau savoir, on a beau s’y préparer, on a beau garder de la contenance, quand la mort arrive tout part en éclats. La grande faucheuse fait un travail admirable de sape. Elle a pouvoir de mort, de rompre le cordon qui nous retient à tout ce qui compte. À la vie, aux êtres chers. À celle qui m’a donné naissance, à la première femme de ma vie, à celle qui a toujours veillé sur moi, à ce roc. À cette femme élégante, juste, douce, aimante, seule, bafouée, brisée, combative, forte, incroyablement forte. À ma mère. Ma mère. Cet être précieux dont je suis le fils, seul et unique. Un fils toujours fier comme Artaban.
Quelques petits mots timides pour m’annoncer la fin. Pour clore trop vite un parcours sur Terre. Le point en fin de phrase. Dorénavant c’est moi qui écrirai seul la majuscule de la prochaine phrase de ma vie. Machinalement, je prends ma veste de costume, enfile dessus un blouson de cuir, saisis mon casque. Un rapide « j’ai une urgence, je dois m’absenter, veillez à annuler mes rendez-vous de la journée, merci » jeté en passant à l’assistante du cabinet. Ne pas prévenir Catherine, mon associée, presser le pas, descendre quatre à quatre les escaliers, sortir le scooter de la cour, démarrer, rouler vite pour rejoindre l’appartement de maman dans le XVe arrondissement de la capitale.
Sur place, je monte en courant les marches jusqu’au deuxième étage. Je me hâte comme un idiot. À quoi bon ? Je ne peux plus rien sauver.
En entrant dans l’appartement, je suis saisi par l’odeur lourde, mélange d’un intérieur pas assez aéré, de senteurs médicamenteuses et aussi des odeurs familières de ma mère, avec une note de tête persistante de son parfum Rochas.
L’infirmière s’efface discrètement pour me laisser entrer dans la chambre. Éliane est là, allongée sur son lit, dans ses draps. Sandrine me dit tout bas qu’elle l’a trouvée dans cette position. Maman repose dans une posture digne et figée, comme si elle attendait la mort paisiblement, prête, résignée… Ses yeux clairs renvoient un dernier regard lumineux et calme. Je baisse délicatement ses paupières pour éteindre à jamais le si joli éclat de ses yeux verts.
À genoux au pied de son lit mortuaire, je me sens comme un petit garçon. Maman n’est plus. Plus de paroles réconfortantes, d’écoute patiente, de légères caresses sur la joue. L’homme que je suis devenu ne pourra plus serrer contre lui cette petite silhouette. Je ne sentirai plus la force qui se dégageait de son corps frêle. Plus personne ne m’appellera mon fils, Johann chéri, mon petit. Son départ est pour moi comme un passage tardif à l’âge adulte. Le lien filial coupé, me voilà seul face au monde. Ma carrure d’homme dans la force de l’âge doit dorénavant affronter la vie, sans la présence rassurante de ma mère. Sans son ombre permanente dans ma vie.
Je suis enfant unique et elle a toujours été ma référence. Au fil du temps, des années, des étapes de ma vie, ma mère s’est effacée de mon quotidien, sans jamais, au grand jamais, en disparaître ! Éliane était louve, mère nourricière, protectrice, exclusive. Avec une mère comme elle, difficile de s’affranchir de sa présence et de ses conseils.
Oui, j’ai aimé d’autres femmes, multiples et très différentes d’elle. Oui, j’ai aimé passionnément, fougueusement, charnellement les autres femmes de ma vie. Mais ma mère… elle reste cet être suprême, presque divinisé. Il m’aura fallu la rencontre avec Alicia. Le coup de foudre. L’amour de la maturité. Une femme différente, accessible, compréhensive, qui m’a aimé au lieu de juger, qui a laissé cet espace vital pour ma mère et moi, qui a compris et accueilli avec bonté notre lien exclusif et indestructible.
Et là, pauvre petite chose que je suis, tout petit homme, je me sens perdu. Quelque chose me retient d’avertir mon épouse. La peur de pleurer au téléphone ? De montrer ma faiblesse d’enfant ? De casser mon image ? La peur de comprendre que j’ai perdu maman pour toujours ? La peur de reconnaître que la femme de ma deuxième vie est Alicia ? Qu’Éliane n’est plus, happée par les ténèbres ou partie au ciel ?
Je n’ai pas entendu Sandrine quitter l’appartement. Je suis resté là, au pied du lit. Seul l’engourdissement de mes jambes m’a fait changer de position pour rejoindre le fauteuil en velours planté devant elle. Je vais passer la nuit à la veiller. Je trouve la lucidité d’envoyer à Alicia un texto bidon pour lui dire que je ne rentrerai pas.
Pourquoi lui dire aujourd’hui ce que je lui cache depuis des mois ? La maladie de maman, son cancer, l’hospitalisation, l’opération, la rémission, l’espoir qui l’accompagne. Puis la chute brutale, la perte, le néant. Toutes ces excuses pour ne pas dévoiler le mal qui a atteint maman, pour cacher mes visites quotidiennes, pour maquiller une réalité trop douloureuse à partager.
Même avec la femme qui vit à mes côtés. Je suis faible, je le sais. J’ai primitivement besoin d’être seul, de vivre ce silence avec ma défunte mère. Depuis qu’elle avait connaissance de son cancer, elle m’avait demandé d’être plus présent auprès d’elle. Non pas pour l’accompagner, mais pour me parler d’elle, de sa vie de femme avant d’être mère. De mon père aussi. Surtout de mon père. De Wolfgang et de sa famille.
Des mots, des mots, un flot de mots qu’elle a libéré tel un torrent. Je l’ai reçu comme un raz de marée. Un véritable tsunami qui a fait chavirer ma vie.
Je me suis rendu chez maman pour notre déjeuner hebdomadaire. Malgré la maladie et le traitement, elle tient à ce rendez-vous rituel. Hors de question de renoncer à notre tête-à-tête.
Comme à l’accoutumée, Éliane s’est apprêtée. Toujours élégante, fraîche et légèrement parfumée. J’admire cette femme qui a su préserver sa beauté naturelle à travers les décennies. Elle masque avec habileté les désagréments d’un traitement fatigant. Son visage ridé reflète plus que jamais sa vie. Deux grands yeux verts pétillants illuminent son beau visage et atténuent ses rides d’expression. Je la remercie chaque fois de m’avoir offert les mêmes yeux verts en patrimoine génétique. Ils participent beaucoup à mon sex appeal auprès des femmes.
Maman a dressé la table dans la salle à manger. Encore un petit rituel, signe de son exigence avec elle-même : on ne déjeune pas en cuisine quand votre fils vous rend visite. J’adore toutes ces précautions qu’elle prend, tous ces détails qui lui font plaisir. C’est tellement féminin !
Après le dessert, j’aide ma mère à débarrasser la table. En levant les yeux sur le mur de la salle à manger, quelque chose m’interpelle. Quelque chose de différent. Le triptyque. Le triptyque en bois bleu qui recouvre une partie du mur est ouvert. Pour la première fois, je vois l’intérieur de ses deux panneaux de bois décorés. Deux volets qui dévoilent en leur sein une toile peinte, accrochée au mur.
Me voyant les yeux rivés sur la peinture, elle m’interpelle doucement :
— Johann, je dois te raconter l’histoire de cette peinture.
— Attends, dis-je en me déplaçant pour me planter devant la toile. Elle est signée…
— Oui, il s’agit d’une œuvre de l’artiste américain William Congdon.
— Quoi ? Mais d’où vient cette œuvre ? Que fait-elle ici, chez toi ? Pourquoi l’as-tu cachée jusqu’à maintenant ?
— Laisse-moi le temps de t’expliquer, mon fils. Viens t’asseoir dans le canapé à côté de moi.
Je suis sonné. Je dois encore attendre le café au salon pour en savoir plus. Ma mère sait user de stratagèmes pour éveiller ma curiosité. Je réalise rapidement qu’il s’agit d’un pan de sa vie et celle de papa qu’elle s’apprête à me révéler. Elle me parle de mon père comme rarement elle ne l’a fait. Elle lève un peu le voile qui recouvrait sa vie de jeune femme, sa vie amoureuse avec Wolfgang, ce père à peine connu. J’avais sept ans quand il a disparu de notre vie, nous laissant seuls maman et moi. J’ai grandi sans lui. Son souvenir s’est hélas vite effacé de ma mémoire. Maman l’a cherché longtemps, souvent très loin. Sans succès. Sans résultat. Parti, envolé. Il a laissé une femme qui a vécu d’espoir puis de résignation. Et un fils qui a oublié la signification du mot « papa ».
Wolfgang est resté un vague souvenir de mon enfance. J’éprouvais pour lui une affection de principe, sans attachement particulier.
Maman me raconte. La fin des années 60 et les années 70. Elle a rencontré Wolfgang en 1966, à Paris. Elle avait dix-neuf ans et lui vingt-six. Sur une photo qu’elle me présente, on ne peut qu’être attiré par la beauté de ce jeune couple solaire. Il est grand, blond, un sourire franc traversant son visage carré de part en part. Elle est menue, brune, la tête haute, un regard perçant. Ils sont fiers, ils sont beaux. On leur pardonnerait ce qui pourrait ressembler, à première vue, à de l’arrogance. Car ce n’est que le reflet de la puissance de leur rencontre. Comment ne pas admirer un couple aussi authentiquement lumineux, porteur d’un amour brut, puissant, indestructible ?
Des lettres dans des enveloppes bleues, une correspondance fournie. Des photos, peu nombreuses, illustrations d’une jeunesse qui défie le temps. Des souvenirs sortis d’une valise au fond d’un placard de l’appartement de maman. La cachette du temps passé, d’un amour brisé, d’un conte de fées qui connaît le mot fin bien trop tôt.
Éliane replonge dans ses souvenirs d’abord avec précaution, puis volupté. Je comprends qu’il y a bien des années qu’elle ne s’est pas autorisée à les saisir, les toucher, les sentir, les lire… Trop longtemps qu’elle a refusé de se retourner pour revivre cette période heureuse de sa vie. Ses yeux brillent d’une intensité que je ne lui ai pas souvent connue. Je la trouve aussi belle aujourd’hui que sur ses photos de jeunesse. Je sais qu’elle me livre enfin une partie de sa vie, c’est-à-dire ses failles et ses blessures aussi. Elle sent que les jours lui sont dorénavant comptés et que le temps de la transmission est venu.
Cette mère fière et solide se laisse enfin aller à pleurer. Des petites gouttes discrètes qui roulent sur ses joues creusées. Petite fissure du vernis. Demi-aveu d’une terrible blessure toujours ouverte, vivace, cachée. Ma mère reste à jamais une femme abandonnée.
Son corps se raidit. Elle redresse son buste. Elle reprend de la hauteur. Elle revêt à nouveau cette dignité dont elle se pare depuis si longtemps. Je suis le seul qui gardera l’image de ces larmes sur son visage, de cette perle salée que je lui essuie d’un geste tendre. Ce petit rien qui concentre tout.
Quand elle évoque le tableau des Béatitudes, elle n’a finalement pas grand-chose à en dire. Une rencontre de Wolfgang avec l’artiste américain lors d’un voyage d’affaires en Italie. Une sorte de collision improbable. Une soirée entre hommes, à se trouver, discuter des heures, se dévoiler. Une amitié fulgurante, immédiate. Recherche du père pour l’un ? Recherche du disciple pour l’autre ? Se confier à l’inconnu, sortir les mots trop souvent restés coincés dans la gorge. Se livrer. Se révéler.
Éliane relate l’embarras vécu par elle à cette époque. En signe d’une amitié insolite et sincère, l’artiste avait fait cadeau à Wolfgang d’une de ses œuvres. Une toile peinte de sa main, une œuvre originale. Pour elle, ce geste était disproportionné. Pour Wolfgang, il était à la hauteur de leur rencontre, céleste, unique, éternelle. Pour moi, il signifie le début du questionnement.
Le kiff total, la délivrance, la liberté ! Au volant de mon Alfa Romeo Spider, je roule sans réfléchir. J’ai acheté pendant mes années de célibat un joli cabriolet au tempérament italien. Je me régale toujours autant à conduire mon petit bolide le temps d’une virée à la journée ou pour des week-ends. Cette fois-ci, j’ai choisi les routes du Piémont, franchissant cheveux au vent ses collines, ses coteaux et ses vignes.
Je vis une courte parenthèse temporelle en appuyant sur l’accélérateur. Au-dessus de ma tête, il y a les nuages aux couleurs flamboyantes de la fin de journée. Le ciel est fauve, orange, rose, éclatant. Déclinaison de la lumière du jour, bientôt entre chien et loup. Une brève portion de temps où la vie suspend sa respiration, où la nature s’octroie un soupir, où faune et flore observent en silence la beauté de notre planète, où le vent cesse de souffler, où les éléments revêtent leurs plus beaux atours pour un majestueux salut avant la nuit, avant le bleu, avant le noir, avant les étoiles et la lune, ces autres copropriétaires de l’espace céleste. Moment de calme.
Il n’y a que les hommes toujours pressés, occupés, aveugles, pour ne pas savourer ces instants de plénitude, de beauté totale. Ces minutes où chacun devrait se rappeler son modeste rôle, sa contribution à échelle humaine devant l’immensité des montagnes, des collines, des plaines, des forêts, des arbres, des déserts, des mers, des océans, de cette force qui nous vient de la croûte terrestre. Notre monde nous rend fous, égoïstes, insensibles à toute délicatesse. Trop longtemps j’ai fait partie de cette catégorie de personnes qui se sentent indispensables, sans qui le monde ne peut pas avancer, ne peut pas tourner rond. Ces workaholics qui traversent le monde, qui n’ont plus ni repère temporel ni repère spatial… Qui n’ont plus de maison, qui n’ont plus de racines et plus beaucoup d’estime d’eux-mêmes.
Longtemps je me suis réfugié derrière ma robe d’avocat pour être toujours plus conquérant, plus apprécié, plus admiré, plus puissant, meilleur dans mon boulot, attendant l’admiration voire l’amour en retour. Grand séducteur. Grand consommateur de femmes. Grand dévoreur des autres. Dévoré par l’ambition, jamais par les scrupules.
Il m’aura fallu rencontrer Alicia, la fraîche, la belle et naturelle Alicia, pour m’arrêter enfin. Mettre sur pause ma vie de consommateur effréné. Goûter à d’autres saveurs, me recentrer. Apprendre à connaître vraiment une personne plutôt que la picorer. Se régaler de moins de chairs, moins gloutonnement… plus sensuellement.
Toi, ma douce. Tu as rencontré un homme entier et charmeur. Tu m’as séduit par ton naturel, ta spontanéité et cette petite fragilité que j’ai vue dans tes yeux couleur noisette. Tu as ouvert un nouveau pan de mon caractère, et aussi de ma vie ! Tu m’as donné l’envie de te protéger, de prendre soin de toi, exclusivement. Par toi, j’ai sans doute senti cette faiblesse enfouie si loin en moi, cette faille dans mon ADN qui sommeillait quelque part. Miroir de ma propre fragilité. De cette déchirure du passé que j’ignorais alors. Tu m’as permis d’être prêt à avancer, à mettre les pieds au bord du gouffre de la mémoire familiale. Prêt à entendre l’histoire cachée.
Maintenant je roule vite sur ces routes sinueuses de campagne. Concentré sur ma conduite, sur le plaisir qu’elle me procure. Je retrouve ce sentiment d’invulnérabilité, de puissance, mêlé à celui du risque. Jouissance de sentir cette montée d’adrénaline où l’on confie sa vie à l’asphalte et à sa bonne étoile.
Ce soir, sur ces routes piémontaises, je me sens libre.
Maman est là, allongée, immobile.
Après l’électrochoc de son décès, le pragmatisme a vite pris le relais. Sandrine m’a aidé à faire le nécessaire pour que maman puisse rester chez elle avant son dernier voyage. Constat et certificat de décès, lit réfrigérant pour la garder à domicile, toilette mortuaire, permis d’inhumation. Dans ses dernières volontés, elle avait choisi de se faire incinérer.
Elle repose désormais dans sa chambre devenue salle mortuaire. Elle est belle et sereine. On dirait une reine. L’éternelle reine de mon cœur. Les consignes étaient de conserver au maximum son apparence naturelle. Je dois avouer que le résultat est à la hauteur de ce que j’imaginais.
Un sursis pour la garder encore près de moi. Des heures arrachées à sa future éternité pour la sentir encore terrienne, humaine, femme, mère. Je souffre de son départ, de son manque. Je souffre aussi de mon silence, de mon manque de courage. Quelque chose me retient de parler à Alicia. Je sens, physiquement, une main de plomb sur mon épaule qui m’empêche de dire, de raconter, de me confier à celle qui est devenue mon épouse. Ce serait trop simple.
Alors je plonge dans mes pensées, mon intérieur. Je prie. J’implore un Dieu dont je me soucie d’habitude bien peu, pour demander le repos éternel de l’âme d’Éliane. Je cherche le réconfort où je peux le trouver. Je ne suis pas un homme à la foi très expansive. Baptisé dans la tradition de ma mère, je n’ai fréquenté ni paroisse ni église dans ma jeunesse. Je fuis les rites imposés, les intermédiaires de Dieu, les interprétations, les paroles à mon goût dénuées de profondeur. J’ai rarement suivi le rituel chrétien dans la croyance, sinon par curiosité, selon les circonstances de la vie.
Cette curiosité, elle, ne m’a jamais lâché. Elle m’a servi à ne pas devenir plus intolérant que ceux que je pouvais critiquer, elle m’a permis d’essayer de comprendre la foi des autres, la ferveur, les guides spirituels. Elle m’a amené à donner un sens à ce mot, à accepter le secours qu’elle est, ou devient, lorsque l’âme est en perdition. Aujourd’hui je suis un être seul, un simple pécheur, un chrétien sans fondations. Homme et petit garçon à la fois. Seul et triste. Infiniment triste.
Je prie, j’espère. Le passé, la vie de mon père, de ma famille me laissent deviner la douleur à venir. Éliane, ma mère, n’a pas eu le temps de faire le tri dans son désir de transmission. Ou plutôt elle n’a rien voulu omettre du peu qu’elle savait. Elle a allumé la mèche. Moi, j’ai encaissé. En ce jour d’automne, sous le ciel parisien, dans l’appartement de maman, l’heure est au dernier adieu. Bientôt la mise en bière et la levée du corps. Bientôt l’incinération et le grand départ. Bientôt, ma mère ne sera plus que cendres et souvenirs.
En t’élevant dans les airs, puisses-tu devenir mon ange protecteur. Maman je t’aime.
Je vis très mal le retour à la maison. Retrouver mon cocon, une demeure douillette, son cadre bucolique, la décoration intérieure soignée, les tapis, les coussins moelleux, les éclairages tamisés. Je ne peux plus les voir. Je ne les supporte plus. Je ne me supporte plus.
Alicia m’accueille, toujours aussi belle, souriante, attentive. Je dois feindre de me sentir bien, dans notre nid, à l’abri. Seulement je suis comme un oiseau blessé, meurtri. Comment me sentir heureux ? Ce bien-être, tout ce confort me saute à la gueule. Il m’indispose. Il provoque en moi une colère nouvelle et contenue. Une forme de rage.
Baiser furtif, sourire de façade, fausse décontraction. Elle me sent tendu, peu disponible. Je prétexte des dossiers complexes, une plaidoirie difficile pour me dissimuler. Même la douche brûlante n’arrive pas à me détendre. Je suis mal. J’exècre la personne que je suis. Maman est partie, Éliane est morte et je feins de ne rien voir, comme si rien n’avait changé ? Tout a pourtant changé.
Je me sens en révolte avec moi-même, avec mes choix, avec les personnes que j’aime et qui me font confiance. Je ne suis pas digne de leur confiance. Je suis un pleutre, un lâche, un sous-homme. Je n’y arrive pas. Je n’arrive pas à sortir les mots, à simplement expliquer ce qui se passe dans mon intimité de fils. La colère se mêle à la tristesse et forme un trop-plein que je n’arrive pas à évacuer.
Quand Esther descend de sa chambre, je croise d’abord son regard. J’ai l’impression qu’elle a saisi la micro seconde où mes yeux me trahissaient. Je ne sais pas expliquer pourquoi, mais je suis en connexion avec la fille d’Alicia. Cette petite fille que j’ai vue grandir pour devenir une belle jeune femme m’est proche, presque familière. Quelque chose d’irrationnel nous rapproche. Nous nous comprenons. Sa mère représente la spontanéité, la joie et une sorte d’insouciance réunies. Esther, elle, a reçu une forme de gravité dès son plus jeune âge, une maturité étonnante. Elle comprend les autres, comme si elle arrivait à communiquer avec leur âme. Un fluide. Une lucidité.
Quand elle dépose un baiser sur ma joue de beau-papa, je reçois de l’apaisement. Ses mains sur mes épaules tissent un voile de calme indispensable. Elle l’a senti. Elle a compris ma contrariété. Elle ne sait pas à quel point celle-ci me déchire intérieurement.
Notre dîner familial se passe tranquillement. Deux épisodes devant notre série préférée du moment me permettent de faire durer la trêve. Je pense à autre chose. La nuit me rappelle à elle, avec son lot d’anxiété, de culpabilité, de honte. La noirceur de mes pensées l’emporte sur tout. Je tourne en boucle. Impossible de dormir. Après une fausse nuit sans sommeil, l’évidence est là. Je dois régler mes problèmes. Je ne peux pas rester inerte.
Je vais aller en Allemagne, rencontrer cette femme dont ma mère m’a parlé. Trouver le lien pour comprendre mon père, sa famille, son histoire. Maman n’a pas su m’expliquer. Elle sentait la fin proche. Elle a voulu tout dire avant de partir. Elle réalisait l’urgence de me parler. Elle m’a aussi fait part des doutes qu’elle a eus suite au non-retour de mon père. Elle m’a dévoilé les lettres de son fiancé, des photos. Elle a partagé avec moi son désarroi devant l’absence de souvenirs concrets, le manque de nouvelles et aussi son intuition de femme. Ses peurs.
Le seul élément tangible qui me permettra d’avancer est cette femme âgée. En me montrant chez elle une vieille photo d’une devanture de boutique, Éliane a raccroché les souvenirs que lui avait confiés Wolfgang sur sa famille il y a très longtemps. En s’appuyant sur cette photo, elle m’a parlé d’une femme, la cousine de mon père. Cette femme est allemande et est probablement restée à Hambourg. Ma mère ne savait pas trop. Pourtant, elle était certaine qu’elle est vivante et pourra m’aider. Elle se rappelait de son nom : Josepha Ziegler. C’est mon point de départ… ou mon point de fuite.
Sans attendre les premiers rayons d’un soleil blanc et automnal qui envahissent le ciel et viennent chasser les terreurs de la nuit, ma décision est prise. Ce soir, je ne serai plus là. J’aurai quitté ma vie d’homme respectable. J’aurai laissé sur son cintre ma prestigieuse robe d’avocat. Je trouverai enfin le courage d’avancer. Ce soir, je vais conclure un chapitre de mon existence pour en démarrer un nouveau.
Arrivé au cabinet tôt, je gare mon scooter dans la cour. Mon associée Catherine n’est pas encore arrivée. Généralement c’est le contraire. Ce n’est donc pas l’odeur du café qui m’accueille, mais une odeur neutre. La tranquillité matinale me laisse le temps de régler certaines choses personnelles. À plusieurs reprises, j’ai rapporté de chez maman des documents, des courriers essentiellement, et aussi de vieilles photos. Je les conserve dans un coffre, vestige ancien resté dans mon bureau et auquel je me suis attaché, comme la marque de ma singularité. J’ai la réputation d’un aigle dans le métier. Regard affûté sur mes dossiers, rapidité d’action, capacité à trouver la faille, à attaquer, à prendre de court la partie adverse.
Très jeune, j’ai su que parler, se mettre en avant, argumenter, défendre une personne ou une cause me faisaient vibrer. Enfant, je n’ai jamais eu peur du regard des adultes, j’aimais me frotter à eux, les défier, contre-argumenter. Ma victoire était de déstabiliser la personne en face de moi. Défenseur du pauvre et de l’opprimé ? Je ne sais pas. Porteur d’une certaine justice en moi, c’est certain. Défendre ma mère seule, la protéger, telle était ma mission de gamin.
En grandissant, mon champ s’est élargi. Délégué de classe à l’école, puis au collège, je me sentais investi d’une mission que je prenais à cœur. Au fil des années, j’ai constaté qu’entouré d’une certaine aura naturelle, cette mise en avant pouvait aussi faire tomber les filles. Une confiance nouvelle, du bagou, du bon goût, un physique avantageux… sans exagération, je vécus au lycée et à la faculté des années d’abondance. Accompagné de quelques fidèles, je me suis lancé dans le syndicalisme étudiant, faisant briller encore plus mon auréole auprès des filles. Créant la jalousie évidemment. En revanche, je n’étais pas fait pour le contact physique, la bagarre de cour de récré ou de bar de quartier. La violence physique m’a toujours tétanisé. La baston étant plutôt une histoire de mecs, dans la catégorie combat de petits coqs, je m’en tirais souvent par la négociation, parfois le compromis lâche, le consensus mou. À certaines occasions, la discussion était plus tendue ou plus brève et finissait par des bleus, voire un nez cassé. La rançon de la gloire des amphis.
Cette jeunesse m’a construit. J’ai appris à ne pas faillir, sans pour autant me mettre en danger. Défendre mes intérêts, sans attiser en face ni rancœur ni désir de vengeance. En me formant au métier d’avocat, j’ai appris à choisir mes luttes. Quand j’ai rencontré Catherine sur les bancs de la Sorbonne, l’évidence s’est vite imposée à nous. Elle a en elle un côté fauve qui lui donne cette pugnacité. Elle a une part assumée de masculinité qui m’a aidé à assumer ma part de féminité. Nous étions et restons complémentaires. Une partenaire de choix, fiable et fidèle. Elle est le tigre, je suis l’aigle. Nous avons construit la réputation de notre cabinet parisien sur cette complémentarité. Nous avons tous les deux besoin de lumière, tout en ayant conscience que notre pouvoir de séduction ne s’adresse pas aux mêmes profils de clients. Nous nous retrouvons intellectuellement. Étudiante, elle a fini majore de notre promotion. Je n’étais pas loin dans le classement, même si j’avoue aujourd’hui que trop de nuits blanches et de fêtes étudiantes ont vraisemblablement altéré ma capacité de mémorisation pour certaines épreuves. Erreurs de jeunesse que je concède, mais qui ne me font rien regretter.
Notre cabinet a maintenant atteint sa maturité. Bel immeuble haussmannien, bureaux spacieux et modernes, collaborateurs jeunes ou expérimentés venus étoffer l’équipe. Binôme de choc, nous sommes restés les seuls associés, tout en intégrant, stimulant et valorisant l’osmose et la bonne entente entre collègues. Afterwork hebdomadaire au café du coin, dîner annuel et aussi, selon les années, un week-end au ski l’hiver ou en Normandie l’été. Catherine garde le cœur du métier comme activité principale : dossiers et plaidoiries. J’ai voulu me diversifier en ajoutant la partie relations publiques, conférences et modules de formations pour étudiants. Je suis amené à me déplacer en France. J’aime quitter ma routine et Paris. Sortir la tête du guidon. Se réapproprier des territoires, découvrir d’autres univers, rencontrer d’autres personnes. Cet équilibre est vital pour moi.
La quarantaine bien entamée, le succès professionnel affiché, la vie maritale épanouie, je suis bien. À l’apogée de ma vie d’homme ? Entre sécurité et envie de ne pas m’enterrer, j’ai aussi atteint les limites de ma zone de confort. Il aura fallu un changement de génération, un passage de relais dans la douleur, la maladie et le décès de ma mère pour venir tout fracasser. Je n’aurais sans doute pas été capable de cette remise en question quelques années plus tôt. Avec son lot d’appréhension et de questions, l’heure de la transition avait sonné. Il me fallait accepter cette mission pour continuer à regarder au loin devant moi… Et aussi, me regarder dans la glace.
Je saisis du coffre les précieux documents de ma mère, les range dans ma sacoche. J’ai fait ce que j’avais à faire, imprimé les papiers nécessaires. J’ai fait des recherches pour prendre un vol vers Hambourg. La sagesse m’a vite rappelé qu’entre la traçabilité de mes recherches, l’éventuel achat en ligne, puis les contrôles d’identité à l’aéroport, le risque était élevé d’être repéré immédiatement. Pour plus de précaution, j’abandonne l’option de l’avion pour celle du train.
En revanche, je n’oublie pas de virer l’argent de mon compte sur un autre. J’éteins l’ordinateur, ferme le coffre, range mon bureau. Je laisse place nette. Je jette un dernier regard sur cet espace qui a fait ma gloire d’avocat. Il est sept heures moins le quart, je quitte mon bureau et le cabinet comme on file à l’anglaise. Dernier coup d’œil. Je n’ai aucune idée de quand je reviendrai en ces lieux. Si je reviens un jour.
Je reprends mon scooter pour ne pas le laisser en vue et pars me garer à quelques rues de là, dans une impasse peu fréquentée. Je me rends ensuite à la station de métro la plus proche. Direction la gare de l’Est. Je ne peux plus reculer.
Catherine, je te sais puissante et intuitive. Je n’espère qu’une chose pour l’avenir : que tu me comprennes. Que tu me pardonnes ?
L’Allemagne. Pourquoi tout me ramène à ce pays qui m’est étranger ? À croire qu’une partie de mon ADN est lié à cette terre. En songeant à ce pays, je repense à Ulrike.
Ulrike, l’amour de ma jeunesse. Ulrike, cette jeune étudiante allemande rencontrée en Angleterre. Ulrike, lien inconscient vers mon histoire de famille ? Qu’est-ce que je l’ai aimée cette fille ! Du plus profond de mes entrailles, de mon âme, de mon sexe. Rencontre fondatrice de ma vie d’homme.
Avril 1990. Je suis étudiant parti depuis quelques mois pour un échange Erasmus dans la ville nordiste de Leeds, en Angleterre. J’y apprends le droit européen et goûte surtout à une vie étudiante intense et très cosmopolite. Une nouvelle ère dans ma conquête des filles et mon désir de plaire. Une porte ouverte sur la diversité, et un choix sans fin. Am stram gram, jolie Danoise que voilà ; pic et pic et colégram, c’est toi que je choisirai aujourd’hui ; bourre et bourre et ratatam, tu finiras dans mon lit cette nuit. Danoise, Italienne, Espagnole, Anglaise, il est facile de faire des rencontres. Facile de séduire, de jouer le french lover. De consommer.
Pour Ulrike, tout est différent. Inversé. J’ai vu cette fille la première fois au comptoir d’un pub que je fréquentais régulièrement. Ce soir-là, je passais une soirée entre mecs. Des copains étudiants français et italiens. C’était ma tournée de pintes de bière, parmi de nombreuses autres. Cette fille était plantée devant moi, qui attendait ma commande. J’ai tout de suite senti qu’il se dégageait d’elle quelque chose, une énergie, une force. Pas le temps de m’y intéresser, pourtant il y a eu une connexion instinctive entre nous deux.
Je l’ai revue la semaine suivante au hasard des soirées étudiantes. Celle-là avait lieu dans la maison louée par des étudiants allemands et britanniques, où vivait un pote de droit. Elle était là. Petite silhouette menue, yeux de chat d’un bleu magnétique, cambrure parfaite. Elle dansait au rythme de la pop anglaise, emportée par le tempo, comme seule sur la piste de danse improvisée. Plaisir évident. Plaisir pour moi de la regarder se mouvoir, onduler, tourner, s’offrir des instants de liberté.
C’est elle qui est venue me voir. Elle qui m’a parlé dans un français plutôt assuré et bourré de charme avec ce petit accent. Mélange de timidité et d’assurance. Cette fille m’a ébloui dès le départ. Arrivait-elle à me comprendre ? Me démasquer ? J’étais désarmé. Elle choisissait, elle séduisait, elle assumait tout cela. Pour le séducteur un brin macho que j’étais, les règles étaient inversées. Ça m’a plu. Son physique de femme-enfant m’a tout autant plu, son aplomb, son aura. Quand elle m’a révélé qu’elle était de nationalité allemande, mon intérêt s’est aiguisé. Lien avec ce père que j’ai si peu connu ? Recherche des origines ? Volonté de se rapprocher de cette partie de mon histoire familiale, toujours occultée ? Ou simplement la curiosité de pouvoir pratiquer l’allemand, langue pour laquelle j’ai toujours eu des facilités d’apprentissage. Une langue qui évoque ma tendre enfance et mon père.
Nous nous sommes observés plusieurs jours, reniflés, défiés. Un soir, je suis allé chercher Ulrike à la sortie de son service au pub. Je l’ai emmenée dans un club tendance cool electro-jazz. Je voulais la voir danser, je voulais sentir la musique l’envahir, je voulais l’observer vibrer et oublier le monde. Décoller. Un peu voyeur, ce moment était le sien. Je l’observais. J’éprouvais du désir pour elle. À la fermeture du club, nous nous sommes retrouvés tous les deux dehors. Son corps tremblait. Contraste entre la moiteur du dancefloor et le froid de la rue. J’ai joué le protecteur en l’enveloppant de ma parka. Elle m’a attiré vers elle pour m’embrasser. Magnétisme. Attraction.
En posant sa bouche sur la mienne, elle a distillé en moi un sentiment d’abandon total. Cette fille menait son opération de charme avec une maîtrise complète. J’étais absorbé avec délice par ses lèvres si douces, sa langue si intrépide. Mon désir était décuplé. Je ne ressentais ni le froid ni la fatigue de fin de soirée. J’étais grisé par ses caresses buccales dans mon cou, sur mon visage, ma bouche offerte.
Une fois chez moi, je me suis livré à une exploration corporelle comme en état d’hypnose. Moi le grand séducteur, je me laissais guider par ce petit bout de femme animée d’un désir tout aussi puissant que le mien. Je perdais mes moyens, mes réflexes. Je ne maîtrisais plus. Je ne suivais plus mon « protocole » de conquête. Au contraire, j’étais transporté, en toute volonté, cible consentante. Comme il était bon de se laisser conduire, de la toucher, découvrir son corps suave, d’être caressé, d’être porté par une vague immensément sensuelle. Ma masculinité et mon sexe m’ont ensuite rappelé à un instinct animal et dominateur. L’esprit de conquête m’a ressaisi, une gloutonnerie sexuelle m’a envahi. Je me suis donné dans un ultime rapprochement, un ultime coup de reins.
À partir de ce jour, notre couple s’est construit en fusion.
Ully et moi considérions notre relation intime, non pas comme celle d’un banal couple, mais comme celle de deux êtres faits pour se rencontrer. Liés par leur destin. Nous étions les héros de notre propre histoire. Aventuriers dans la découverte de nos corps et de notre désir charnel. Combattants dans notre façon de nous connaître et de nous apprivoiser. La force de ce bout de femme réveillait en moi l’envie de me battre pour elle, de la séduire, de me faire aimer, de la respecter. Tout en douceur, elle a remis à sa place le séducteur de bas étage, elle m’a fait comprendre que la vraie attirance était ailleurs que dans la puissance et la domination. Elle m’a montré sa détermination à elle, elle a mis en évidence mes faiblesses. Elle m’a amené à les accepter. Main de fer dans un gant de velours, Ulrike a pris le contrôle de ma destinée, faisant enfin de moi un homme à la hauteur de son potentiel. Soucieux d’équité, elle et moi bâtissions une relation amoureuse équilibrée et jamais acquise. Nous nous aimions sans relâche, sans soumission.
Au bout de quelques mois à vivre proche l’un de l’autre, notre couple s’imposait comme une évidence. Elle devait se graver dans le temps, comme un chemin de vie. Un chemin commun. Un chemin unique.
