À l'ombre du peintre Vilhelm Hammersho - Claudye Sellem - E-Book

À l'ombre du peintre Vilhelm Hammersho E-Book

Claudye Sellem

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Beschreibung

A la mort de Vilhelm Hammershoi, en 1916, sa femme, Ida effectue le bilan de sa vie. De la jeune fille qu'elle fut auprès d'une mère aimante mais bipolaire, à son mariage raisonnable et sans enfant avec Vilhelm, de leurs voyages d'étude à travers l'Europe à leurs rencontres artistiques, sa mémoire est intacte. Chaque tableau lui raconte ce qu'ils ont été. Mais Ida s'est perdue en chemin, prisonnière du carcan de la bourgeoisie danoise du XIXème siècle, soumise à un mari et à une belle famille préoccupée essentiellement par l'Art. Fragile face à ses drames intimes, a-t-elle existé par elle-même ou n'a-t-elle été que le modèle de l'artiste, petite flamme vacillante à l'ombre du peintre ?

À PROPOS DE L'AUTEURE

Claudye Sellem vit dans le Sud de la France. Après des études universitaires à Aix en Provence, elle enseignera l'Histoire et l'Histoire de l'Art. Littérature et peinture sont ses passions qui la conduisent à peindre et à écrire. A l'ombre du peintre Vilhelm Hammershoi est son troisième roman.

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Seitenzahl: 336

Veröffentlichungsjahr: 2020

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A L’OMBRE DU PEINTRE

Roman librement inspiré

de la vie de

« Beaucoup de peintres avec du rouge et du vert ne font que du gris ».

André Breton

« La femme rompue est la victime stupéfaite de la vie qu’elle s’est choisie : une dépendance conjugale qui la laisse dépouillée de tout »

Simone de Beauvoir.

Hiver 1916

Au cimetière Vestre, il neige ce 18 février 1916. La vaste étendue blanche piquée de silhouettes sombres, semble absorber le moindre son. Un profond silence enveloppe chacun d’une ouate brumeuse. Les longues robes des femmes givrent au contact du sol glacé, les mains se paralysent de froid malgré les gants. Le tourment du ciel se fond dans la blancheur qui recouvre les tombes et les arbres, les branches des saules pleureurs sont prisonnières de la surface gelée du petit lac. La haute silhouette de Svend s’affaisse soudain au moment de porter le cercueil de Vilhelm avec Peter, Karl Madsen, l’ami de toujours, et Holsoe, le peintre-poète. Anna essuie ses larmes sous sa voilette lorsque Madsen prononce l’oraison funèbre devant la foule recueillie. Frêle silhouette vacillante, Ida est là, incapable de penser, de pleurer, insensible au vent glacial qui la gifle. C’est à peine si elle perçoit la présence de son frère Peter, il la soutient pour l’empêcher de chuter, dans ce paysage que Vilhelm aurait pu peindre, morne déclinaison de blancs et de gris, interrompue ça et là de timides flaques de lumière.

Ils sont tous là, dans le salon de Strandgade 25. Ils occupent le sofa, les chaises, se réchauffent les mains près du poêle, vont et viennent, leur verre à la main, grands corbeaux dans leurs costumes noirs. Ils parlent en engloutissant des sandwichs au saumon. Anna et Svend, en deuil de leur frère bien-aimé, s’assurent que le vin est versé. Des mots circulent : la guerre, la nécessaire neutralité du Danemark, la mobilisation générale en Angleterre, quatre millions d’appelés. Quelques bribes sur le roi Christian X et son épouse Alexandrine, sur l’action des sociaux-démocrates. Certains s’interrogent à propos du surprenant manifeste Dada publié à Zurich. Les paroles glissent d’un groupe à l’autre puis se retiennent, deviennent murmures et chuchotements en évoquant le peintre défunt. Quelle perte pour la peinture danoise ! Quelle tragédie pour son épouse, sa famille, ses amis ! Sourires compatissants, mines graves, pressions de mains réconfortantes.

Seule devant les grandes fenêtres où une lumière blafarde vient mourir, Ida pense à Vilhelm sous la terre, à jamais dans ce silence qu’il affectionnait tant et elle ne sait si le chagrin l’emporte sur le soulagement. Elle voudrait bien pleurer mais ses yeux cernés de bistre sont secs. Elle tremble, elle n’arrête pas de trembler, ses doigts s’agitent sans qu’elle puisse calmer leurs soubresauts, ses nerfs ont toujours été si fragiles. Elle voudrait qu’ils s’en aillent, elle a besoin d’être seule, de dormir pour oublier, l’espace de quelques heures, l’absence définitive de Vilhelm. Et puis elle doit ranger, trier, mettre de l’ordre, faire du vide. Oui, songer aux aspects matériels pour ne pas laisser prise à l’effroi qui l’étreint, à la perspective des années à venir. Et ces tubes de peinture racornis qu’il n’a plus touchés depuis des mois, que va-t-elle en faire ? Et tous ces tableaux sur les murs qu’il contemplait chaque jour comme s’il les découvrait, où les mettre lorsqu’elle devra déménager ? Comment continuer à vivre ici seule, c’est trop grand, trop triste désormais. Quitter ce lieu témoin de la maladie de Vilhelm, vendre, disperser, donner. La terre va-t-elle tourner autrement ?

Elle appuie son front contre la vitre, observe la trace que sa peau a dessinée sur la transparence glacée. Elle ferme les yeux et soudain s’affole, l’homme dont elle a partagé la vie, l’homme discret, le taciturne, voilà qu’elle n’entend plus sa voix, son lent phrasé, ses paroles murmurées. Voilà que ses traits deviennent si flous qu’elle ne parvient plus à recomposer son visage. Elle ne voit que des toiles. Que lui a-t-il dit, qu’ont-ils échangé qui ne tournait pas autour de l’art ? Quelqu’un lui tend une tasse de café. Ingeborg, la femme de Peter, passe près d’elle et lui caresse la joue. Elle boit penchée vers le jour déclinant, offrant à tous sa nuque mille fois peinte. Elle ne va tout de même pas les mettre dehors ! Du mouvement derrière elle. Ils s’en vont enfin, chacun accompagnant son départ d’un geste de réconfort. Elle remercie la famille :

– Non, je n’ai pas peur de rester seule, j’en ai pris l’habitude quand Vilhelm était à l’hôpital. Ne vous inquiétez pas, j’ai tant de souvenirs, tant à faire ! Oui, il reste de quoi manger, je vais dormir, j’en ai besoin, non Anna, inutile de m’aider à ranger, je le ferai et la domestique sera là demain. 

Se maîtriser pour ne pas hurler, tant son besoin de solitude devient brusquement impérieux. Elle referme la porte derrière eux, l’appartement empeste le cigare, elle ouvre grand les fenêtres. Le froid s’engouffre, le vent coupant soulève le voile blanc des rideaux, il dissipe tout ce qui flotte encore de souffrances et de regrets, il rompt le silence en charriant le bruit de la rue. Elle s’assoit devant la table ronde couverte des restes de la collation. Une odeur de hareng fumé la prend à la gorge, elle pousse les assiettes, les hauts verres en cristal se renversent et la nappe blanche se tache de traînées rouges, comme de sang. Vilhelm aurait détesté ce laisser-aller. Impression de dédoublement. Quelle est cette femme, la tête enfouie entre ses mains dont les doigts grattent son crâne avec frénésie, décoiffent son chignon et ses cheveux, les ébouriffent, les tirent, les maltraitent ? Depuis quand Vilhelm ne les a-t-il plus caressés ? Pendant tant d’années il s’était contenté de lui dégager une mèche, lorsqu’elle posait pour lui. Voilà que les sanglots la submergent et que le rire se mêle aux pleurs, les larmes enfin jaillissent et dévalent sur son visage, tel un barrage qui se rompt. Elle se lève, court à travers les pièces, trébuche sur une chaise, se plaque aux murs, effleure les boiseries blanches en gémissant, elle martèle le plancher et s’affale sur son lit. Echevelée, dépoitraillée, elle fait un pied de nez à la photo de Frederikke, sa belle-mère. Vilhelm et sa mère, disparus à deux ans d’intervalle, la rendent à elle-même. C’est comme si tant d’années passées à se contenir, à se conduire en bonne luthérienne, confite dans une austère morale bourgeoise, n’étaient plus qu’un mauvais rêve. Personne ne la surveille, ne l’observe, ne la scrute. Elle peut se vautrer dans sa folie, marcher en se déhanchant. Elle peut ôter son corset, se promener nue et se contempler dans les miroirs. Et pourquoi pas se maquiller outrageusement, fumer un cigare comme un homme ? Après tout, les Danoises n’ont-elles pas obtenu le droit de vote depuis un an ? Mais elle ne fait rien de tout cela. Se reprendre ? Se contrôler comme le lui ont appris ses vingt six ans de mariage ? Elle rectifie sa tenue, ses cheveux, et dans le salon, se sert un verre d’une bouteille épargnée. Elle le lève vers le beau plafond mouluré : « Skâ, à ta santé Ida Hammershoi, te voilà veuve, perdue et désemparée, vieille et laide, à la tienne » ! Elle avale le liquide d’un trait. Une sensation de chaleur lui embrase la gorge. Elle se sert à nouveau, et tout en titubant,

elle débarrasse la table et les guéridons, vide les cendriers, entasse le tout dans l’office, n’a pas la force de faire la vaisselle, la servante s’occupera du reste. Les gestes quotidiens endorment un instant son chagrin. Elle marche à petits pas comme si elle craignait de réveiller quelqu’un, on dirait qu’elle glisse sur le parquet. Tel un fantôme discret, elle entre dans la chambre de son mari, vérifie que tout est en ordre, retend le couvre-lit, tire les rideaux, pose un verre d’eau sur la table de nuit, referme la porte et murmure « Bonne nuit mon cher Vilhelm ».

Elle dort d’un sommeil si lourd, le vin sans doute, elle a si peu l’habitude de boire. Le téléphone la réveille…Vilhelm avait accepté de le faire installer après bien des réticences, cette intrusion de moderniste l’indisposait, « On ne sera plus jamais tranquille ! » Une migraine comprime son cerveau, elle peine à ouvrir les yeux. Elle ne veut rien voir, ni entendre, juste rester dans son lit, recroquevillée sous les draps, à l’abri, hors d’atteinte. C’est Anna au bout du fil qui s’inquiète pour elle et lui propose de venir lui tenir compagnie avec Svend. Ida ne veut pas de cette visite, si attentionnée soit-elle, pas tout de suite. Ce premier matin de veuve, elle ne sait que faire, mais elle veut le vivre seule ! Dehors, la pluie drue tape sur les pavés, engorge les caniveaux, ruisselle aux fenêtres, le ciel est gris, si sombre ! Vilhelm, sous la terre ! Elle pleure à nouveau. Elle ne veut pas se montrer dans cet état. Svend et Anna sont si gentils, inséparables ces deux-là. Depuis la mort de leur mère, ils vivent ensemble à Ludvgsminde in Allegade à Frederiksberg ; ils sont restés dans le même quartier mais ont quitté la grande maison familiale, peuplée de trop de souvenirs. Célibataires, ils forment un couple étrange fait de complicité, de rires et de silences. Et même si on s’interroge sur leurs liens étroits, sur leur étonnante cohabitation, personne ne se permet de juger leur façon de vivre. Dès qu’ils sont séparés, ils s’écrivent en détaillant leur journée, tout comme ils le faisaient avec leur mère. Ils sont tout ce qu’il lui reste de la famille de Vilhelm.

Elle réussit à se lever, aère la chambre de son mari, sa « bedroom » comme il se plaisait à la nommer. Elle continue chaque jour à s’occuper de cette pièce, tout en sachant que cela n’a pas de sens, puisqu’il a passé les derniers mois de sa vie à l’hôpital. Ironie du destin, il avait peint la façade du bâtiment, un immense format, en 1902, sans se douter qu’il y finirait ses jours !

Elle allait chaque après-midi le rejoindre, aux heures des visites. Elle passait devant le jardin botanique, dont ils avaient autrefois visité les grandes serres ; l’une d’elle, en forme de rotonde, abritait toute une collection de palmiers, qui leur rappelaient leurs voyages en Italie. Et puis, devant la façade néo-byzantine en briques rouges et le dôme vert de gris qui surplombe le bâtiment, l’angoisse la saisissait, elle n’avait qu’une envie, fuir. Franchir l’immense porche devenait une épreuve. Elle traversait les longs couloirs lugubres, aux relents d’éther, de camphre et d’antiseptiques, jusqu’à la chambre où Vilhelm gisait à bout de souffle. Il cherchait sa respiration, tantôt transpirant, tantôt grelotant. Il ne parlait presque plus, et sa gorge, si douloureuse l’empêchait de déglutir. Il signifiait par gestes qu’il voulait qu’elle lui remonte ses draps ou qu’elle le débarrasse de l’étoffe qui semblait lui brûler la peau. Il s’étouffait, éructait, seule la morphine lui accordait un peu de répit. Son corps décharné ne pesait rien sur le matelas, l’homme qu’il avait été, posé, élégant comme un gentleman anglais, avait disparu. Ses pauvres mains noueuses, où les veines affleuraient prêtes à éclater, se battaient avec les tubes qui plongeaient dans sa gorge et avec ceux qui martyrisaient ses poignets. Son regard délavé se posait sur elle sans la reconnaître. Parfois des lambeaux de phrases lui revenaient, il réclamait sa mère, sa sœur. Il disait « Ida, où est Ida » ? Elle était présente chaque jour assise auprès de lui, elle lui essuyait le front, l’éventait, glissait à l’aide d’une pipette quelques précieuses gouttes d’eau entre ses lèvres desséchées et craquelées. Elle réprimait des hauts le cœur, assaillie par l’odeur fade et âcre de la maladie, mêlée à celle de la sueur, de l’urine, des excréments, de tous ces fluides corporels qui prennent le dessus quand le corps capitule. Parfois, dans un éclair de lucidité, Vilhelm lui faisait signe de s’en aller. Lever le bras représentait pour lui un effort gigantesque, sans doute ne supportait-il pas qu’elle le voie si diminué ? Mais elle n’osait s’enfuir de peur qu’il en profite pour mourir. Elle tenait à être là pour  son dernier souffle. Elle s’éclipsait discrètement lorsqu’une infirmière passait pour les soins. Elle interrogeait du regard le médecin qui lui signifiait par un haussement de sourcils et un soupir de lassitude que ce n’était plus qu’une question de jours. Elle repartait chaque fois plus accablée tout en continuant d’espérer un miracle. Dans la nuit du 13 février, après une visite d’Anna et de Svend, il partit seul, mort de faim, de soif et d’épuisement, dans le silence sinistre de cet hôpital.

Il se complaisait dans le silence, il l’écoutait, le savourait. Elle se souvient de cette phrase de Maeterlinck que Vilhelm lui répétait souvent : « Dès que nous parlons, quelque chose nous prévient que des portes divines se ferment quelque part ». Elle n’a jamais vraiment compris ce que cela signifiait, mais quand, après la mort de sa mère, « sa majesté Frederikke » comme elle avait pris l’habitude de la nommer en secret, il cessa quasiment de s’exprimer, ce terrible mutisme lui laissa présager le pire. Il avait fini, un an avant sa mort, par abandonner la pipe et le cigare. Tapi depuis des années, le cancer de la gorge s’était mis à l’ouvrage, avait rongé son corps et son esprit pendant de longs mois. Et quand peindre cessa d’être une joie, il ne toucha plus à ses pinceaux. Alors sa palette se pétrifia jusqu’à devenir une vomissure de gris, de jaune et de vert, un crachat, une moisissure, une préfiguration de ce qu’il adviendrait de son cadavre enfoui au cimetière.

Ida, veuve du grand peintre danois Vilhelm Hammershoi, quarante sept ans et sa vie s’arrête là. Il fait si froid dans l’appartement, il faut recharger le poêle qu’elle entoure de ses bras pour réchauffer son corps transi. Elle se sert une tasse de thé et tourne en rond, ressassant les souvenirs qui déferlent. Quelques temps avant que Vilhelm ne soit hospitalisé, il lui avait demandé de l’aider à mettre ses affaires en ordre, mais elle ne voulait pas qu’il se fatigue. De plus, que signifiait, « mettre ses affaires en ordre » ? Il insistait, sa voix n’était plus qu’un murmure :

– Je vais mourir, Ida, tu vois bien dans quel état je suis, il faut que je trie, que je jette, que je…que je fasse place nette.

– Mais je suis là, je ferai tout cela en temps voulu, non, tu ne vas pas mourir, l’hôpital te guérira !

Il haussait les épaules, levait les yeux au ciel, puis son regard lui intimait de faire ce qu’il avait décidé. Alors elle sortit tous les classeurs, les registres, les boites et les étala sur la table de la salle à manger. Il fallait faire des piles, une pour les lettres personnelles, une pour les factures, une autre pour les livres de comptes, une pour les carnets de croquis, une encore pour les dossiers médicaux, et quand tout fut installé dans une géométrie parfaite, il déclara dans un souffle de mots brisés :

– Et maintenant, on va tout brûler…

Comme s’il fallait se défaire de secrets d’état. Elle le regarda interloquée.

– Même les lettres de ta mère ?

– Oui, on détruit tout, je veux qu’il ne reste rien de moi, que mon œuvre.

– Mais nos photos, nos souvenirs ?

– Oui, tout. J’ai dit.

Un « oui » catégorique « Ya » comme un claquement de fouet sur la croupe d’un cheval. Il ouvrit avec difficulté la porte vitrée du poêle, y enfourna les liasses de documents et s’abîma dans la contemplation des flammes, dévorantes et insatiables. Les feuilles se recroquevillaient jusqu’à disparaître en volutes noires. Lorsqu’il ne resta qu’un tas de cendres, il recommença l’opération dans un calme glaçant. Debout derrière lui, Ida réprimait ses larmes devant leurs traces de vie qui se consumaient, même si elle put subtiliser quelques photos et carnets qu’elle cacha dans sa chambre. Bientôt la table fut vide. Il régnait dans la maison une odeur d’incendie. C’était comme si toutes ces années de vie commune envolées se télescopaient dans sa mémoire, puis s’amenuisaient jusqu’à lui signifier que rien n’avait existé. Il était prêt à quitter ce monde, délesté du passé, léger, soulagé. C’était aussi une façon d’en finir avec elle, du moins le pensa-t-elle, incrédule et désemparée.

Après avoir été sa femme, son modèle, sa muse, sa compagne de voyage, sa dame de compagnie, elle devint sa garde-malade, puis plus rien, qu’un simple prénom calciné au fond d’un poêle.

1890

Ida agrafa son corset, enfila sa robe noire, en rajusta le minuscule col en dentelle blanche, vérifia l’ordonnance de son chignon bas sur la nuque et mit son chapeau, celui orné d’une plume. Elle pinça ses joues pour les rosir, se brossa les sourcils et sourit dans le miroir. Elle avait vingt et un ans et se trouvait plutôt jolie. Il eut fallu pourtant chasser ce voile de mélancolie qui donnait à son regard un air lointain. On lui en faisait souvent la remarque, mais elle était ainsi depuis l’enfance, ses yeux se perdaient on ne savait où. Combien de fois, lorsque qu’elle posait pour son frère Peter, avait-il agité sa main devant elle pour qu’elle revienne sur terre. « Comment veux-tu que je te peigne si tu n’es pas là ! » disait-il, elle sursautait et éclatait de rire.  « Là, voilà, ton sourire est si vivant, n’en sois pas avare !». Elle reprenait la pose en regardant le beau visage du peintre. Elle aimait son front puissant et dégagé, son cou massif ; mais ce qu’elle préférait, c’était son nez si bien dessiné alors que le sien lui avait toujours paru épaté, surtout au bout. Il peignait, une cigarette aux lèvres au risque d’enflammer sa barbe.  

Elle décrocha du cintre sa veste beige, piquée de boutons de velours noir, la posa sur ses épaules, car les journées d’automne sont fraîches à Stubbekobing. Elle sortit de la maison, prête à retrouver Peter pour déjeuner sur la place, dans la brasserie où ils se rendaient une fois par semaine pour échapper à l’étrange folie de leur mère, Johanne Llsted. Petite chose chétive que le moindre souffle aurait pu soulever de terre, elle était toujours vêtue d’une robe grise si serrée à la taille que deux mains d’homme pouvaient en faire le tour. La mine affairée, le front plissé, elle soupirait, gémissait, entamait un ballet compliqué avec ses mains dont elle croisait et décroisait sans cesse les doigts. Incapable de se poser, elle allait d’une pièce à l’autre, montait les escaliers, ouvrait les armoires, les refermait, puis se ravisait et les mettait sans dessus-dessous pour mieux les ranger, entreprenait de balayer la maison sous l’œil de la bonne. Bref, elle s’épuisait et ses remuements incessants accablaient son entourage. Elle se calmait le soir, au moment du coucher quand Ida la coiffait. Elle brossait la longue chevelure claire en accompagnant ses gestes d’une chanson murmurée, alors Johanne souriait et la jeune fille retrouvait l’espace d’un instant, comme un souvenir perdu, le beau visage de sa mère. L’aimante, celle qui avait fait d’elle une jeune fille cultivée, bien éduquée. Celle qui voulait pour ses enfants une éducation artistique, Peter au dessin et Ida au piano, celle qui les inondait de mots tendres et sucrés. Ils étaient heureux dans leur maison confortable, ils ne manquaient de rien. Et puis un jour, leur mère se réveilla en prise à des angoisses si terribles qu’elle fut incapable de se lever. Ida eut l’image d’une porcelaine parcourue de fêlures, prête à se rompre, sans qu’elle puisse en identifier la raison ni le moment exact. Sans doute en prit-elle conscience au sortir de l’enfance quand elle passa de la jupe courte de fillette à la crinoline de la demoiselle. Johanne s’était mise à pousser des cris stridents suivis d’une sorte d’apathie dont elle ressortait désorientée. Agitation, calme inquiétant, on ne savait jamais dans quelles dispositions on allait la trouver. La maison se ferma, on n’osa plus recevoir. Combien de fois les invités avaient-ils pris congé avant la fin du repas, interdits et gênés par l’hystérie de leur hôtesse, par ses propos décousus et incohérents assénés d’une voix fluette et aigüe ? Alors leur père prenait Johanne dans ses bras, la conduisait à l’étage, remplissait la baignoire en fonte et la plongeait nue dans un bain froid qui l’aidait à retrouver ses esprits. C’est ce que les médecins lui avaient conseillé de faire en assénant leur terrible diagnostic, sévère dépression, profonde mélancolie. Il lui caressait le visage en silence, le cœur brisé.

Ida marcha le long des quais, huma l’air de la Baltique qui bordait l’île de Falster, où elle vivait depuis toujours. Les vagues s’échouaient mollement sur le rivage, dessinant des dentelles d’écume. Des mouettes pansues battaient l’air de leurs ailes avant de se poser, gracieuses, sur les toits des maisons à colombages aux tuiles rouges dont la couleur se confondait avec le feuillage des trembles et des hêtres. Le carillon de la vieille église au pignon crénelé ponctuait le rassurant cours des heures. Elle souleva sa robe pour ne pas charrier les feuilles rousses qui jonchaient le sol. Elle évita une flaque d’eau, rajusta son chapeau, traversa la rue, laissa passer une charrette et son cheval pressé et poussa la porte de l’établissement. Brouhaha, va et vient des serveurs sanglés dans leur tablier blanc, bribes de conversations, elle aimait cette agitation et surtout la bonne odeur de cuisine qui la mettait aussitôt en appétit. Oui, elle choisirait des frikadeller, ces délicieuses petites boulettes de viande hachée qu’ils réussissaient à merveille ici et puis une part de gâteau aux pommes, nappé de gelée de groseille, avec un peu de leur divine crème fouettée.

Assis à leur table favorite, Peter n’était pas seul, elle l’aperçut en grande conversation avec un jeune homme ; son frère avait toujours tant à raconter sur son art, ses cours, ses peintures, ses projets de gravures. Elle s’approcha soudain intimidée.

– Ida, viens, installe-toi, que je te présente mon ami Vilhelm Hammershoi. Souviens-toi, je t’ai souvent parlé de lui, nous avons fait une partie de nos études aux Beaux-Arts ensemble, à Copenhague. Tu as devant toi un grand peintre.

Celui-ci se leva, la salua d’une inclinaison rapide de la tête, tandis que Peter ne cessait de parler

– Il a présenté ses œuvres partout en Europe et a même été primé à Paris pour le portrait de sa sœur Anna, le critique d’art Théodore Durer l’a beaucoup apprécié.

Les yeux baissés, elle ne perdait rien des longs doigts de l’artiste, l’amorce du sourire au coin des lèvres, le bouc parfaitement taillé, les cheveux bouclés rejetés en arrière. Vilhelm, ces deux syllabes coulaient silencieuses comme un souffle entre ses lèvres et le nom de Hammershoi lui conférait une stature, une signature d’artiste. Elle était sous le charme du regard doux posé sur elle, comme une caresse furtive que l’on retient. Le jeune homme laissait Peter faire son éloge, amusé par sa fougue et sa conviction. Sans doute avait-il l’habitude de cette admiration, il attendait avec indulgence que le monologue se tarisse. Celui-ci fut enfin interrompu au moment de passer la commande, puis à nouveau quand le serveur leur apporta les plats. Peter entreprit de découper une cuisse de poulet noyée d’une sauce brune, tandis qu’Ida piquait du bout de sa fourchette les croustillantes boulettes qui remplissaient son assiette. Elle mangeait, tout en observant discrètement l’élégance avec laquelle Vilhelm se tenait à table. D’une voix feutrée, il dit en détachant ses mots avec lenteur :

– Ida, si vous le permettez, j’aimerais vous peindre, à cet instant-là, telle que vous êtes, dans vos jolis vêtements et avec ce si charmant chapeau.

Peter applaudit, exulta et leva son verre de vin : 

– Excellente idée, ma sœur est un très bon modèle, n’est-ce pas Ida ?

Elle rougit, flattée par cette proposition. Etait-ce une manière détournée de lui proposer un rendez-vous ? Elle acquiesça, très honorée. Vilhelm la remercia d’un sourire. Elle écoutait les deux hommes s’entretenir d’art et de création et aurait voulu que le temps s’éternise, mais déjà elle anticipait à regret le moment où Vilhelm prendrait congé. Après déjeuner, il les invita à une promenade le long du port et tout en marchant, leur parla d’architecture, de sculpture, d’art médiéval en pointant du doigt l’église du XIIIe siècle. Oui, elle avait déjà admiré les fresques qu’elle renferme. Elle l’écoutait. Tout ce qu’il disait l’enchantait, même si elle n’était pas certaine de tout retenir. Il aurait pu lui expliquer la construction d’une cathédrale qu’elle aurait affiché le même air passionné et attentif. Il la questionna peu mais elle ne s’en offusqua pas. Que dire de sa vie banale de jeune fille provinciale en comparaison du bouillonnement artistique de cet homme ? Sa conversation si calme et posée, sa grande culture, sa renommée l’impressionnaient déjà. Elle était tout à la fois étonnée et troublée, surtout au contact de ses mains, lorsqu’il prit les siennes en lui disant : « Je vous peindrai, n’est-ce pas, Ida ? » La façon dont il prononça son prénom, comme une supplication, la remua tant qu’elle en ressentit d’étranges sensations dans tout le corps.

Elle rentra chez elle avec le sentiment que sa vie allait changer. C’était lui. Son cœur, son ventre et sa tête le savaient. Béni soit Peter, mais pourquoi diable ne le lui avait-il pas présenté plus tôt ? Quand allait-elle le revoir ? Tout se bousculait dans sa tête, sa tranquillité avait fait place à une impatience survoltée, elle comptait les minutes, les heures, les jours. Elle en perdait l’appétit, le sommeil, le goût des petits gestes banals qui remplissaient sa vie jusqu’alors. Sa mère reconnut bien là les signes de l’émoi amoureux, l’attente fébrile, le sourire ravi qui ne quittait pas les lèvres de sa fille. Elle-même, autrefois, était passée par toutes ces affres délicieuses lorsqu’elle avait rencontré Jens, son mari. Au premier regard elle avait su que c’était avec lui qu’elle voulait vivre, enfanter, vieillir et mourir. Fulgurance archaïque, jaillissante, instinctive, reconnaissance immédiate qui ne supportait aucun raisonnement. Et voilà que sa fille s’ouvrait comme une fleur à la promesse de l’amour, voilà que son cœur battait, voilà qu’elle ne vivait plus que pour cet étrange sentiment, capable de l’exalter et de la faire souffrir à la fois. Voilà que son enfant allait quitter la maison.

Invité par Peter, Vilhelm vint plusieurs fois déjeuner chez les Llsted. Il apportait des fleurs, des chocolats et partageait le plaisir d’un cigare avec Peter et son père. Très vite, il devint un habitué de la maison. Quand il croisait jambes et bras, comme pour se protéger de toute familiarité, Ida percevait sa timidité et cela lui plaisait. Elle trouvait qu’ils se ressemblaient, qu’ils partageaient la même réticence à se dévoiler. Il parlait peu, si ce n’est pour évoquer sa sœur Anna, avec tant d’émotion qu’Ida était impatiente de la connaître. Souvent elle le surprenait à observer le comportement étrange de leur mère. Peter l’avait averti de ses désordres mentaux. Johanne ne savait jamais quoi faire des fleurs offertes et refusait que sa fille les mette dans un vase. Elle les gardait contre elle, y enfouissait son visage, en caressait les pétales et les feuilles. Quand le bouquet assoiffé perdait de sa superbe, elle le posait sur ses genoux et l’oubliait. Personne autour d’elle ne prêtait attention à son manège. Seul Vilhelm, interloqué, faisait mine de ne rien remarquer et de suivre la conversation, incapable de questionner davantage Jens Llsted quand celui-ci évoquait l’enfance de sa fille. Lorsque les deux jeunes gens se retrouvaient seuls, Vilhelm ne faisait aucune allusion à ce dont il avait été témoin, les éclats de rire et les bavardages d’Ida éloignaient tout malaise, alors, soulagé, il prenait les mains de la jeune fille et les embrassait. Quand enfin il effleura ses lèvres d’un baiser, elle comprit que la demande en mariage était proche.

Ils se fréquentèrent pendant près d’un an, apprenant à se connaître. Il répondait aux questions d’Ida avec une économie de mots qui la décontenançait. Il finirait bien un jour par se départir de cette timidité, songeait-elle pour se rassurer. Quand il semblait plongé dans de profondes réflexions, elle respectait ses silences et lorsqu’il riait, elle riait aussi. Déjà elle s’effaçait devant l’artiste, elle devenait ce qu’il voulait qu’elle soit, discrète, jolie et transparente.

Les fiançailles eurent lieu la première semaine de juin 1890 en présence de la seule famille Llsted. Vilhelm annonça à sa mère l’évènement par courrier. « En toute discrétion, sans fête, ni rien de ce genre » lui avait-il écrit. Celle-ci lui répondit aussitôt en lui faisant part de sa grande surprise. Elle espérait voir les jeunes gens durant l’été, tant elle avait hâte de faire la connaissance de la fiancée.

Hiver 1916

Vingt-six ans la séparent de ce jour où Vilhelm l’a présentée à sa famille. Qu’y a-t-il de comparable entre la femme qu’elle est devenue et la jeune fille qu’elle était ? Ses souvenirs la lui rendent étrangère, une autre elle-même, une inconnue souriante au regard bleu, gracieuse dans sa robe blanche, monte avec légèreté dans la berline qui allait les conduire à Frederiksberg, ce quartier de Copenhague où vivait la famille de son futur mari. Il avait été silencieux pendant tout le trajet, mais ce n’était pas nouveau, elle commençait à s’habituer à ses paroles rares, elle trouvait cela intéressant, profond, en accord avec son monde intérieur d’artiste. Et lorsqu’il consentait à parler, ses propos n’en prenaient que plus de poids. Comment aurait-elle pu imaginer que son mutisme finirait par la ronger, tel un acide ? Elle se posait alors peu de questions, si heureuse d’être aimée d’un peintre et toute auréolée qu’elle était de son statut de fiancée. Ses seules préoccupations étaient de savoir si elle allait plaire aux Hammershoi et si elle était assez bien coiffée et habillée.

Assise sur son lit, devant le portrait de sa belle mère, Ida étale sa robe de mariée qu’elle vient de sortir d’une grande boite en carton. Elle lisse les plis de l’étoffe noire, joue avec les boutons de nacre, les compte, vingt dans le dos, deux à chaque poignet. Le tissu est mité par endroit, elle agrandit les trous avec ses doigts et finit  par faire une boule de la robe qu’elle va jeter à la poubelle. Chaque jour depuis la mort de Vilhelm, elle se débarrasse d’un vêtement, comme un serpent laisse sa mue derrière lui. Sensation de légèreté. Demain, ce sera au tour du costume de noce de son mari. Elle se glisse entre ses draps, ferme les yeux et ouvre les vannes de sa mémoire

Il faisait une chaleur écrasante dans cette voiture, tirée par un cheval dont les sabots sonnaient sur les pavés. En longeant un parc boisé, Vilhelm lui montra devant l’entrée monumentale, la statue de Frederick VI. A travers les grilles, on pouvait apercevoir un pont japonais sur un canal où flottaient de frêles embarcations. Elle aurait bien fait une halte pour se rafraîchir et se dégourdir les jambes, avant l’épreuve de la rencontre. Mais Vilhelm était pressé d’arriver. La voiture s’arrêta devant le numéro 2 d’une spacieuse avenue. Au fond d’un jardin aux parterres fleuris, un perron en pierre ornait une vaste façade percée de larges fenêtres à petits carreaux. Des rosiers grimpants s’accrochaient au mur jusqu’au premier étage et délivraient de suaves parfums. Le toit de tuiles ajoutait à l’élégance de la bâtisse solidement plantée au milieu de la végétation pour abriter toute une famille. Vilhelm fit descendre Ida du véhicule, le cocher s’occupa des malles tandis que la porte d’entrée s’ouvrit avec fracas et que dévala une jeune femme, bras ouverts, prête à se jeter sur son frère. Il la retint, fit les présentations, mais avant qu’Ida n’eut le temps de réaliser, Anna la tira par la main, l’entraînant vers la maison où tous les membres de la famille, alignés, les attendaient. Sur le parquet du hall d’entrée dansait l’ombre frémissante des arbres filtrant à travers les vitres, Ida remarqua des fleurs dans un vase. Elle n’osait regarder les quatre personnes qui lui faisaient face. Frederikke, cheveux argentés sous coiffe blanche, vêtue d’une robe noire, s’approcha. Ses lèvres fines s’ouvrirent sur un joyeux « Bienvenue » en même temps que son regard bleu parcourut la nouvelle venue de la tête aux pieds. Les mains de la femme se posèrent sur son épaule.

– Je suis si heureuse de vous connaître enfin, Ida, voici mon mari, Christian, dit-elle en désignant un homme effacé à la moustache fine, et Otto, mon fils aîné, voici Svend mon petit dernier et Anna bien sûr qui…

Elle ne finit pas sa phrase, Vilhelm venait de rentrer, elle se précipita vers lui :

– Enfin tu es là Willy, j’ai l’impression que cela fait une éternité !

Elle l’embrassait, le regardait, le jaugeait, le soupesait, tournait autour de lui dans un bruissement d’étoffe, puis soudain, sans doute gênée par un tel laisser-aller devant une étrangère, elle se reprit :

– Bon. Ne restons pas ici, allons au salon si vous voulez bien.

Ida les suivit dans la vaste pièce où Vilhelm se mit à discuter avec son père et ses frères. Elle parcourut du regard l’immense bibliothèque, s’arrêta un instant près du piano, au dessus duquel, un grand portrait représentait Anna assise de trois quart. Partout des meubles, des bibelots, des napperons. Sur les murs, des tableaux, des photographies, des dessins ; tout respirait la culture et le goût de l’art. Elle en fut si impressionnée qu’elle en oubliait la maison de ses parents, tout autant consacrée aux livres et à la connaissance.

A table, elle observa Svend assis en face d’elle. Son long cou émergeait d’un col blanc empesé, ses cheveux très courts arboraient une longue mèche pointue au milieu du front qui accentuait le froncement de ses sourcils fournis. Quel étrange visage, on aurait dit un oisillon sorti de l’œuf, il ressemblait si peu à Vilhelm ! Elle tenta un sourire, il rougit. La conversation commençait à s’animer. Le père, assis auprès d’Otto mangeait, concentré sur le contenu de son assiette. Tous deux semblaient étrangers, toute tentative pour s’exprimer était neutralisée par Frederikke qui monopolisait la parole.

– Stubbekobing, une bien jolie bourgade de pêcheurs, vous y avez toujours vécu, Ida ? dit-elle sans lui laisser le temps de répondre. Vous verrez, Copenhague, c’est autre chose, nous vous ferons visiter. Avez-vous remarqué comme le quartier est élégant ? Autrefois, nous habitions au coin de Holmens Kanal et de Ved Strenden, au cœur de la ville, puis quand les enfants ont grandi, il nous fallut une maison plus grande et surtout un atelier pour Vilhelm. Nous l’avons aménagé au grenier qui est très vaste et tellement plus pratique que ce local loué dans le quartier où il ne va d’ailleurs jamais ! Bon, passons ! Votre frère Peter peint aussi, m’a-t-on dit. Vous avez eu les mêmes maîtres, Gronvold, Kroyer,  n’est-ce pas Vilhelm ? dit-elle en se tournant vers son fils.

– C’est exact mère, mais Peter est beaucoup plus coloriste que moi.

– Quand je pense que ce rouquin de Kroyer a traité tes personnages de « Fœtus à l’alcool » ou que disait-il encore ? Ah ! Oui « Beurre ou saindoux au clair de lune » Vous rendez-vous compte ? Pourtant il croyait en toi, il a pressenti très vite que tu irais loin. Au fait, savez-vous qu’il s’est remarié avec une très jolie jeune femme, il y a un an ? Enfin, qu’importe ! Sachez, Ida, que mon fils a commencé à dessiner très tôt, il faut dire qu’il a une acuité visuelle extraordinaire. À deux ans, il a trouvé tout seul un trèfle à quatre feuilles dans l’herbe, je l’ai conservé d’ailleurs…

Christian tenta de l’interrompre :

– Arrêtez d’ennuyer Ida avec ça, voyons, quel intérêt vraiment ?

– Je vous ennuie, jeune fille ? Si je ne vous parle pas de l’enfance de Vilhelm, qui le fera ? Un jour il a dessiné des espèces de trolls et de lutins avec un tel souci du détail qu’il s’en est effrayé lui-même. Il a pris sa première leçon de dessin à huit ans, à raison de deux par semaine pendant quatre ans, soit, selon mes calculs, un peu plus de quatre cents, sans compter ensuite ses cours à l’Académie royale quand il a eu quinze ans. Je vous montrerai ses carnets de croquis. Et comme il était concentré, sérieux, studieux ! Je vous assure qu’il avait peu de temps pour se distraire, en fait il n’en éprouvait pas le besoin, son art lui a toujours suffi.

Ida commençait à comprendre pourquoi Vilhelm parlait si peu et se complaisait dans le silence. Il était quasiment impossible de lutter contre le déluge verbal de Frederikke, sauf à se mettre à hurler pour qu’elle se taise. Il était indéniable que toute la vie de cette femme tournait autour de son fils cadet et qu’elle avait mis le reste de la maison au diapason, son mari et ses enfants en avaient pris leur parti. Ils soutenaient et admiraient eux aussi l’artiste. Ida percevait, pour autant, de véritables liens d’affection et d’amour entre eux. Cette famille lui évoquait une pyramide dont le sommet était le trône maternel, au milieu de la base entre Anna et Svend, Vilhelm absorbait tout l’espace tandis que le père et Otto étaient relégués dans les angles inférieurs. Quelle fut la place d’Ida dans cette configuration ? Elle la chercha longtemps, sans jamais l’avoir trouvée.

Anna réussit à prendre la parole :

– Ida, Vilhelm m’a dit vouloir faire votre portrait, mais auparavant, il souhaite que vous soyez photographiée. Nous adorons aller chez les photographes, mes frères et moi. Quelle merveilleuse invention ! J’accepte volontiers d’être leur modèle. Vous irez chez Molher ou chez Riise ? demanda-t-elle à son frère, qui ne savait pas encore. Il devait y réfléchir.

La bonne apporta le dessert, un gâteau aux amandes accompagné d’une compote de fruits. Ida était gourmande et cela plaisait à Vilhelm. En désignant un beau pichet d’eau en céramique, elle demanda à Svend s’il en était l’auteur, elle savait par Vilhelm qu’il était potier.

– Il est surtout peintre intervint Frederikke.

Il rougit à nouveau et dit en évitant le regard de la jeune femme :

– En fait, j’apprends pour le moment, je voudrais être céramiste alors je travaille dans les ateliers de Copenhague depuis deux ans et j’espère bien intégrer l’atelier de Herman Kahler pour vraiment créer et proposer mes dessins.

Christian lui fit comprendre combien il était fier de ses enfants :

–Je ne sais pas de qui ils tiennent ! Moi, je suis dans le commerce et Otto m’assiste. Je pense que ma chère épouse a su voir en eux leurs talents et a su les encourager.

Frederikke se rengorgea en tapotant sa coiffe, elle aimait que l’on reconnaisse ses mérites.

La lumière déclinante de l’après-midi plongeait le salon dans une douce somnolence. Vilhelm assis dans un large fauteuil, fumait un cigare et lisait Politiken, le journal local. Anna jouait du piano, Ida se laissait bercer par un prélude de Bach tout en détaillant les photographies encadrées de sa future belle-sœur, trônant sur le guéridon. Elle s’en souvient avec précision, pour les avoir toujours vues à la même place. Sur l’une, Anna était vêtue d’une robe noire au col montant dont la jupe serrée à la taille était ramenée en larges plis sur le côté, les manches noires ornées de dentelle, la rangée de boutons et la rose sur la poitrine ajoutaient de la féminité à son sage visage incliné. Le photographe avait su saisir la grâce juvénile de la fillette aux lèvres charnues qu’elle avait dû être. Sur l’autre, de profil, fleur et dentelles disparues, dans une robe plus stricte, le regard lointain, la jeune fille s’abritait sous une ombrelle.

Frederikke s’approcha :

– N’est-elle pas jolie ? Mais admirez plutôt le portrait que votre fiancé a fait de sa sœur, dit-elle en lui désignant la toile surplombant le piano. C’était il y a cinq ans, Anna avait vingt et un ans, juste votre âge. Regardez ce beau visage, cette posture gracieuse.

– C’est un tableau magnifique ! dit Ida sans évoquer le sentiment de solitude qu’elle ressentait devant l’expression du modèle, perdue dans son propre monde.