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« Mais ce que j’aperçois dans la glace me cloue sur place : une folle échevelée, grimée comme un vieux travesti, me fait face. C’est donc moi, cette échappée d’asile, ce vieux chiffon usé ? Un cri rauque s’échappe de ma gorge, je m’écroule dans le fauteuil, enfouis mon visage entre mes bras et pleure dans le silence de ma chambre sur ma féminité perdue, sur ma beauté à jamais balayée. » La narratrice, Betty.S, peintre autrefois célèbre, confrontée à la jeunesse et la beauté de sa voisine Violette qu’elle épie derrière les lames de ses volets, s’interroge sur la vieillesse et ses renoncements avec une impitoyable justesse d’analyse. Les deux femmes s’affrontent dans une sorte de fascination réciproque sur la toile blanche d’un art retrouvé. Ce roman, aborde avec lucidité et audace un thème sur lequel on préfère d’habitude se taire : la vieillesse et les ravages du temps. L’auteur approfondit ici, grâce à une écriture juste et harmonieuse, une réflexion sur la beauté et la vanité des apparences.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Claudye Sellem, vit dans le Sud de la France où elle enseigne l’Histoire. D’une sensibilité très riche, elle s’intéresse à tout ce qui touche l’Homme, l’art et la littérature.
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Seitenzahl: 369
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Je la regarde par la fenêtre de ma chambre, derrière la latte usée du volet gauche dont je force l’inclinaison avec la pointe d’un tournevis lorsque je me mets à mon poste d’observation. Puis je redresse la planchette de bois vermoulu quand je suis rassasiée de l’épier. J’ai même fait tailler les quelques branches du magnolia qui gênaient mon champ de vision sous prétexte qu’elles s’emmêlaient aux fils téléphoniques fixés sur la façade d’en face. Assise du bout des fesses dans mon fauteuil, je colle les yeux à l’ouverture oblique des persiennes et, derrière mes lunettes, plonge ainsi dans la salle de bain de la maison qui jouxte la mienne. Un petit chemin de terre, un arbre me séparent de ma jeune voisine, dont je partage l’intimité bien plus que l’espèce de grande chose qui lui sert de mari. Bien sûr, au bout d’un moment j’ai mal au cou à force de tendre mon visage vers ce rai de lumière, mais il me permet d’embrasser d’un seul coup d’œil le lavabo et la douche en contrebas, comme si le tout avait été aménagé le long d’un plan bien rectiligne troué d’une ouverture carrée, dans l’exact prolongement de ma fenêtre.
Depuis que j’ai découvert cet intéressant sas d’intrusion, j’ai adapté mon emploi du temps, par ailleurs fort vide, à cette charmante salle de bain toute en longueur, carrelée de petites fleurs désuètes et encombrée de multiples flacons, tout un arsenal féminin indispensable, semble-t-il, à la survie de la propriétaire des lieux. Pour ne pas perdre une miette de ce qui se passe en face, je me lève très tôt et me couche tard. Je dors très peu, j’ai perdu le sommeil en accumulant les années qui ont fait de moi «la petite vieille d’à côté ». Je suis sûre qu’on m’appelle ainsi dans le quartier.
Je vis depuis si longtemps dans cet endroit. Il me semble avec les années, avoir toujours vu, à gauche de l’entrée, les arbres du parc qui ont fini par boucher l’horizon sur la mer, à droite, un champ de vignes, quelques serres aux vitres cassées d’où émergent des buissons de pivoines, des merveilles au printemps. Elles ont donné leur nom à la propriété. J’ai consenti à me séparer de la maison du gardien-jardinier, quand celui-ci s’en est allé finir ses jours dans son arrière-pays natal. J’en ai vu défiler de futurs acquéreurs, jamais satisfaits, incapables d’apprécier la beauté du lieu, méfiants à l’idée de traiter avec une vieille dame. J’ai alors confié l’affaire à une agence immobilière et très vite, la maison passa entre les mains de ce jeune couple qui partage désormais mon territoire et ma vie. Mais cela, ils ne le savent pas encore !
Ils ont cassé, agrandi, repeint avec frénésie, avec joie, avec goût, avec beaucoup de bruit, et, bénis soient-ils! Ils ont réaménagé leur salle de bain et l’ont ouverte à ma vue.
Pas même de vitres teintées, ni de barreaux disgracieux, ni de rideaux inutiles, juste un carreau transparent de lumière sur leur peau dénudée. Pourquoi se cacher d’une fenêtre close, qu’y aurait-il à craindre d’un volet bancal ? La jeunesse est si impudique ! Savent-ils comme ma vie a changé ? Je passe de l’euphorie au désespoir le plus complet, de l’excitation à l’abattement, de la dépendance à l’indifférence feinte, de la culpabilité à l’absence terrible de scrupule. Quand la honte me ronge, mais vraiment pas longtemps, je me dis que lorsque l’on est vieux, tout est permis.
N’être plus qu’une vieille voyeuse. Il n’est pas interdit de regarder, de s’intéresser à son voisinage, de mieux connaître le genre humain, de s’étourdir de cette fraîcheur. Aimer « ça, », Souffrir aussi. Cette chair si douce, si tendue, exposée à ma vue. Alors ma main s’égare sur la peau flétrie et flasque qui me recouvre, mes doigts pincent la texture atone de mes avant-bras striés de rides, jouent avec les petits plis dégoûtants où se perdent mes coudes semblables à des quignons de pain rassis. Je ne reconnais plus ce corps où je suis enfermée et mes paupières clignent sur la sécheresse des yeux qui, en vain, tentent d’évacuer les larmes absentes, malgré ces sanglots nichés au fond de ma gorge.
Dans l’obscurité de ma chambre dont je connais la géographie par cœur, je vais dans le noir pour ne pas éveiller les soupçons. Je m’aide d’une canne, car il ne s’agirait pas de tomber et de me casser le col du fémur ! Le médecin dit que mes os sont très fragiles. Je me sens pourtant encore bien d’aplomb. Mais on ne saurait être trop prudent ! Je prends mon tour de garde et scrute l’éveil ou le coucher de la maison d’à côté, au rythme des allées et venues dans la salle de bain.
La pièce s’allume, petit sursaut d’excitation dans ma poitrine. La voisine entre, une cigarette aux lèvres. Elle fume beaucoup. Moi, j’ai été obligée de m’arrêter il y a quelques années, je toussais trop. Depuis, j’ai retrouvé une voix de jeune fille, enfin, si l’on peut dire ! Certes, je me suis privée d’un grand plaisir et j’ai toujours envie de recommencer mais je me raisonne, je me fais violence, je me demande bien pourquoi d’ailleurs, pour ce qu’il me reste à vivre !
Elle se prépare pour la nuit, relève ses cheveux longs et blonds en une queue de cheval, se rapproche du miroir en se penchant sur le lavabo. Elle examine son visage lisse, cherche le défaut susceptible de gâter sa nuit et finit par se sourire à elle-même, satisfaite de son image ce soir. Elle fait tomber les cendres de sa cigarette dans la vasque puis les chasse en ouvrant le robinet. Elle allume la radio et entame un minutieux démaquillage complété de multiples soins. C’est étonnant, toutes ces substances qu’elle se colle sur la figure ! En ce qui me concerne, une bonne savonnette faisait l’affaire, et mon teint, autrefois, n’avait rien à envier au sien. Du satin longtemps sous les doigts, pas une ride, pas un bouton, et puis insidieusement l’affaissement, le relâchement, les plis, la flétrissure, l’horreur devant la glace !
Si elle savait, cette petite, ce qui attend sa belle image. Un jour elle connaîtra cet affolement, ces battements de cœur face au désastre de son cou fripé, elle tâtera entre ses doigts cette peau immonde de dindon qui ruinera la belle harmonie de son port de tête et aucune chirurgie jamais ne lui redonnera cette fraîcheur qu’elle contemple maintenant dans son miroir. Sait-t-elle qu’il lui faudra éviter toute surface réfléchissante si elle ne veut pas sursauter à chaque fois qu’elle apercevra son reflet ? Je sais de quoi je parle ! Mais aujourd’hui, elle ne se doute pas qu'elle ne sera jamais aussi jolie, épanouie et gracieuse.
Elle se déshabille, commence à faire couler l’eau dans la douche. Très vite la buée envahit la pièce et l’on n’aperçoit plus qu’une vague silhouette. Il faudrait entrouvrir la fenêtre pour que la vapeur s’échappe afin de retrouver la clarté nécessaire à l’observation. Je dois être un peu télépathe car la fille d’en face obéit à l’injonction. Ses vêtements roulés en boule sur un tabouret, elle est nue, l’eau ruisselle sur sa peau couverte de mousse de savon, elle se frotte avec énergie. Mon dieu, superbes renflements, ses seins tiennent tout seuls ! II ne me reste plus que deux grotesques poches insensibles, vides et laides, pitoyables vestiges aplatis sur mon torse qui ont oublié la douce coque des mains des hommes. Deuil de mon corps, rien qu’une enveloppe désormais, pour mon âme encore vivace. Voilà que toute cette chair épanouie réveille la femme que je fus, c’est pour cela que je recommence à souffrir. Bien sûr, je pourrais ne pas regarder, je pourrais ignorer la présence de cette jeune personne et me contenter de la rencontrer dans le parc quand je vais aérer ma vieillesse sous les chênes. Mais c’est plus fort que moi, il faut que je m’accroche à ma fenêtre pour scruter ce qui se passe si près de ma maison. C’est comme cela désormais que je peux continuer à vivre dans ce présent inutile. J’aiguise mes sens à nouveau, je force ma vue et si je n’entends pas ce qui se dit au-delà de ses murs, si je ne sens pas le parfum dont s’inonde la petite avant d’aller dormir, je peux quand même faire marcher mon imagination et réapprivoiser ma mémoire immédiate défaillante tout en priant pour ne pas devenir aveugle.
La voisine, toute emperlée de gouttes brillantes, s’enroule dans une grande serviette. Elle se masse, une crème pour les pieds, une autre pour les seins, allez, une troisième pour le reste du corps ! Belles cuisses pleines, étonnante toison dorée et étroite au delta des cuisses, on dirait un petit mohican ! Qu’est-il devenu mon joli mont de Vénus ? Le désert de Gibson, une surface clairsemée de poils blancs, épars et raides, et ces grandes lèvres, ridiculement apparentes, une abomination, une injure au corps féminin! Certaines femmes, paraît-il, se font teindre et friser à cet endroit, en institut ! Etrange ! De toute façon, j’ai oublié mon sexe et ses émois d’autrefois. Il est bien caché sous mes jupes, mort avant moi.
Mais continuons de la regarder, je ne m’en lasse pas. Elle enfile une chemise de nuit, un petit bout de soie à fines bretelles, que l’homme, là-haut, va se dépêcher de lui enlever, sans réaliser à quel point elle s’est faite belle pour lui. Mais peut-être le sait-il, à moins qu’il ne se soit endormi, fatigué de l’attendre ? Les hommes sombrent toujours si vite dans le sommeil ! Le sommeil des hommes, voilà qui m’a toujours plongée dans une rage folle quand j’étais jeune. Derrière la muraille de leur dos et l’impudeur de leurs ronflements, rejetée, parfaitement éveillée, j’oscillais entre colère et sanglots, présage d’une fin annoncée.
Ah ! Extinction des feux dans la salle de bain, je reste assise, la rétine encore imprégnée de la lumière d’en face. La petite doit monter le rejoindre. Dieu merci, je n’ai aucune vue sur leur chambre ! Il va toute la froisser, la contorsionner, la faire transpirer, l’épuiser, c’était bien la peine qu’elle se donne tout ce mal !
Je ne bouge pas, j’attends, patiente, je sais que dans une heure à peu près, la salle de bain sera à nouveau en activité. Ils viendront tous les deux ou l’un après l’autre, se défaire des odeurs de l’amour. Je suis tout à fait au courant de la fréquence de leur vie sexuelle, très régulière il faut bien le dire, environ un soir sur deux, mais il se peut qu’ils s’endorment emmêlés dans leur sueur, et encore, je ne tiens pas compte des siestes coquines ou des « p’tites vites » à la hussarde, comme disait l’un de mes lointains amants québécois.
Les lampes s’allument, il est là, le grand mâle, échevelé, les épaules larges, tout nostalgique de ce qui vient de lui arriver, debout devant la vasque, il lave son sexe, qu’il a fort beau, s’asperge le visage et retourne dans la tiédeur des draps. Superbe fermeté de ces fesses d’homme ! Il faut avouer, mais très vite, qu’il m’arrive de m’aider de jumelles, celles que j’utilisais au théâtre, quand je sortais jadis, pour saisir avec plus de précision quelques détails anatomiques qui m’auraient échappés à l’œil nu.
Il ne me reste plus qu’à aller dormir, moi aussi, seule, je ne veux même pas imaginer la vieille de quatre vingt-six ans que je suis devenue, s’adonnant à ces va-et-vient ridicules, mes pauvres cuisses délabrées, vagues de chair flasque, s’agitant sur le dos cassé d’un petit vieux en berne depuis des lustres ! Pourtant, il paraît que dans les maisons de retraite, ce genre d’activités va bon train ! Je frémis à l’idée d’aller dans un de ces établissements, plutôt mourir et pourrir ici jusqu’à ce que l’on me découvre marinant dans le jus de ma décomposition ! J’alimenterai les faits divers… Et mes jeunes voisins, horrifiés, devraient répondre à tout un tas de questions des journalistes. On parlerait du drame de la vieillesse solitaire, du manque de solidarité, de « non-assistance à personne délaissée » On s’indignerait : même « Betty S », la grande artiste est morte seule et abandonnée ! Mes œuvres oubliées s’afficheront sur les écrans de télévision avec un bel hommage funèbre. Enfin bon, le cirque habituel quoi !
La perspective de la nuit m’angoisse toujours, les insomnies me torturent. C’est connu que les vieux dorment peu ! C’est vraiment très mal fait, on a alors tout le loisir de se ruiner le moral, de trembler de peur. Et si mes jambes me lâchaient, me clouant dans un fauteuil roulant, et si je devenais grabataire, faisant sous moi? Je m’étouffe rien que d’y penser. Je ne peux plus me projeter dans le futur, le passé devient si flou parfois, et le présent si misérablement vide à égrainer les heures béantes qui me séparent de rien ou du grand tout ! Alors je me regarde le nombril, c’est vrai, je me soucie de ma petite santé comme si c’était celle du pape, et ne vénère rien tant que le médecin et son bloc d’ordonnances. J’écoute la machine se gripper, je traque la moindre douleur, le moindre vertige, je me visualise morte dans mon lit ou gisante désarticulée au pied de mon escalier et je radote toute seule sur mes rhumatismes. Pourtant, je déteste les vieux qui brandissent leur bulletin de santé comme un trophée, connaissent la rubrique nécrologique du jour par cœur, et traînent derrière eux un relent de cimetière, pour se féliciter d’être encore vivants, même délabrés, même séniles, même seuls au monde. Je ne les fréquente pas. J’ai ma dignité, je ne me répands que dans la sécurité d’un cabinet médical ou bien seule, en conseil avec moi-même. Ce n’est pas que j’aie peur de mourir, au contraire, parfois ce serait un réel soulagement, mais surtout, ne pas perdre mon autonomie. Condamnée à être dépendante, un vieux bébé dans un fauteuil roulant, on me donnerait à manger en essuyant ce qui s’échapperait de ma bouche, « une cuillère pour papa, une pour maman, une pour me faire plaisir », on me langerait, on me laisserait dans un coin, pauvre momie inutile, en croyant me consoler avec quelques phrases bêtifiantes. Humiliation.
J’ai été jeune, autrefois. Parfois, la femme délicieuse que je fus, réapparaît, je deviens alors une adorable petite vieille, chaleureuse, à l’écoute des autres, pleine d’anecdotes à raconter, charmante, amusante, raffinée, sentant même la poudre de riz. Les vieux sont si comédiens ! Je peux être tout cela, Je m’adapte quand je veux aux situations et j’ai donc décidé d’être la plus exquise des personnes avec mes précieux voisins. Surtout qu’ils ne soupçonnent jamais à quelles activités je m’adonne derrière le secret de mes volets. Je serais trop mortifiée, ils me traiteraient de vieille femme vicieuse et perverse, alors que je veux simplement contempler ce qui m’est ôté. C’est juste pour tromper l’ennui de ces journées interminables, c’est juste pour me souvenir, à travers la petite blonde, de la femme que je fus. C’est juste pour exister un peu, pour recommencer à être vivante, pour donner une justification à ces années qui n’en finissent plus de me clouer dans l’attente de cet instant où je passerai de l’autre côté.
Je m’appelle Elisabeth, un prénom de reine, de très vieille reine, bien que je ne ressemble pas du tout à celle d’Angleterre ! Elisa, Lison, Lisa, Betty, j’ai eu droit à tous les diminutifs, comme si on était pressé de me nommer, comme si on voulait me débarrasser de la majesté traînante de mon prénom. Mais je suis une reine déchue, sans cour, ni trésor, ni prétendant, ni roi, une souveraine perdue au fond de sa campagne dans un mas dont les murs extérieurs se délabrent et se fissurent autant que son occupante.
J’habite ici depuis plus d’un demi-siècle et je me souviens de mon arrivée dans cette maison avec une grande précision. C’était juste avant la guerre, la deuxième, bien sûr. Mon mari, alors jeune médecin, venait d’en faire l’acquisition lors d’une liquidation de biens. Je trépignais d’impatience à l’idée de découvrir le lieu dont Louis m’avait parlé en ménageant un certain mystère, et j’étais tombée sous le charme de la propriété. Le silence d’abord m’avait conquise, puis les senteurs des lilas dans les allées, les couleurs ondoyantes des arbres du parc, et derrière l’entrelacs des branches et des troncs, se dessinaient la grande maison et sa petite sœur jumelle. J’étais chez moi, des retrouvailles ! Rien ne m’était inconnu ici, les murs me parlaient, la demeure m’appelait, je la connaissais avant d’y entrer. J’allais d’une pièce à l’autre sans hésitation, je montais le grand escalier de bois dont les craquements m’étaient familiers, je me régalais de la vue à travers les fenêtres. Je ne m’expliquais pas cette reconnaissance mais je savais que c’était ici que je voulais vivre et mourir. « C’est pour toi, m’avait-il dit, tu seras la gardienne des « Pivoines », nous y vivrons toujours, quoi qu’il arrive ! » Mais il est parti avant moi, le traître, il est mort en se rendant à l’hôpital, un bombardement américain dans la ville l’a tout déchiqueté alors que les allemands allaient enfin rentrer chez eux !
Veuve, après cinq années de mariage, après un feu follet d’amour. J’étais perdue, chaque jour à vivre sans lui relevait de l’exploit, j’avais alors vingt huit ans, l’âge de ma petite voisine. J’ai élevé seule ma fille âgée de deux ans au moment de la catastrophe, tout en continuant mon métier d’infirmière, et Dieu sait qu’on ne chômait pas avec tous ces prisonniers qui rentraient d’Allemagne ! Aucun père ne remplaça « le héros de guerre ». Je restai seule maîtresse des « Pivoines ». J’adore prononcer ce mot « pivoine », c’est rond, joufflu, somptueux, confortable et soyeux. Je fis corps avec mes murs, avec l’espace, avec les arbres, j’aimais cet endroit avec passion, il était la continuité de mon mari, nous y avions vécu des jours heureux, des nuits aussi d’ailleurs ! Aucun des hommes que je connus ensuite ne sut déclencher en moi de tels débordements ni une telle fidélité. Aucun de mes amants ne remplaça jamais le mari absent. Cette demeure m’apaisait, me rassurait et me protégeait. J’ai toujours pensé qu’elle était la cause de ma longévité. Je n’ai jamais craint non plus d’y vivre seule. On jasait dans le coin, une femme sans homme à une époque où les veuves de guerre n’aspiraient qu’à recommencer leur vie, qu’à fonder un foyer et pondre une ribambelle d’enfants pour repeupler la France. Puis il y avait celles, vêtues de noirs, inconsolables, emmurées dans leur chagrin, épuisées par le poids des responsabilités. Moi, j’attisais la curiosité, je les intriguais au volant de ma voiture avec ma fille et mes chiens sur les sièges arrière. On me regardait d’un œil réprobateur quand un compagnon épisodique partageait ma vie. J’étais indépendante, j’étais une femme libre, je portais des robes à fleurs, des jupes serrées, des talons hauts, donc je n’étais pas sérieuse et je gênais. Je me fichais de l’opinion des gens, je ne recherchais aucune considération, les rumeurs sur mon compte ne m’ayant jamais empêchée de dormir.
Pourtant quand la vieillesse advint avec son cortège d’indifférence, alors, pour la première fois de ma longue vie, j’ai eu mal. Marcher sur le trottoir, respirer, sentir mon cœur battre, je suis vivante, mais peut-être ne le suis-je plus ? Parfois je me demande si je n’ai pas basculé de l’autre côté sans m’en rendre compte ! Les gens passent à travers moi comme à travers ces fantômes dans les films. Pas un regard, ou alors ils font semblant de ne rien voir. Pas un sourire, je n’existe plus. Mais ce qui est pire, ce sont les ricanements des jeunes pour qui « vieux » est devenu une injure, ce sont les moqueries des enfants et l’indifférence des adultes qui se croient immunisés contre le temps. Insoutenable indifférence ! Je pourrais tomber et mourir là sous leurs yeux qu’ils continueraient leur marche anonyme. Alors j’ai cessé de sortir.
Qui se souvient que j’ai été jeune et ardente?
Quand je déambule, le cœur serré, à travers les nombreuses pièces de ma maison, je sais ce que les murs me racontent. J’entends les rires, les cavalcades dans les couloirs, les fêtes, les pleurs aussi. Tout est là, si palpables, toutes ces années n’ont rien effacé, elles ravivent encore plus la perte et l’absence. Mon corps a changé, ma vie s’est lentement éteinte sur la petite étincelle chancelante mais obstinée qui me réveille chaque matin avec le poids des ans et me laisse effarée face à ce que je suis devenue. C’est sans doute cela la cruauté et l’absurdité de la vieillesse. Et lorsque je regarde derrière le volet, la petite d’en face, je vois une femme qui me ressemble au-delà des ans, je vois un être tout neuf qui ne sait pas encore combien le temps est pernicieux, combien il ronge, ravine, érode, et vous laisse effaré devant l’étendue des dégâts. Il faut que je l’en avise avant de m’en aller, mais de quoi je me mêle ? Elle m’écouterait polie, gentille en attendant patiemment que la vieille folle cesse de jacasser. Non, pour l’instant, il faut que je continue à l’observer pour mieux la connaître, ensuite, je l’apprivoiserai à petits pas, discrètement, elle ne pourra plus se passer de moi !
Ils sont arrivés au printemps avec leur camion de déménagement. Violette est venue me trouver sous la tonnelle, son chat dans les bras, pour se présenter et s’excuser des allées et venues susceptibles de me déranger. Elle a serré fermement ma main et j’ai aimé ce contact. Son regard enregistrait l’espace, la lourde porte ancienne sous le fouillis de la végétation. « Elles sont belles vos glycines » a-t-elle remarqué en mâchouillant son chewing-gum. La donzelle parlait fort, les jeunes partent du principe que tous les vieux sont sourds, c’est agaçant ! J’ai pris ma voix la plus suave pour lui souhaiter la bienvenue et lui assurer mes services au cas où ils en auraient besoin. « Vous croyez qu’il se plaira ici ? » m’a-t-elle demandé sans attendre de réponse en désignant la boule de poils grise qu’elle tenait contre elle, « il s’appelle Henri. »
Quelle drôle d’idée de donner un prénom d’homme à un chat ! Bon, il ne faut s’étonner de rien ! Elle est partie en souriant, me précisant que son mari viendrait faire ma connaissance plus tard, quand il en aurait fini avec les déménageurs. Mais l’homme ne m’intéressait pas.
Je me suis enfermée dans le salon, le cœur battant, la petite maison était restée trop longtemps inoccupée. Enfin de la vie, de l’animation ! Elle me plaisait cette jeunette. Derrière les rideaux, je l’ai regardée s’en aller en regrettant déjà de n’avoir pas su la retenir, j’avais tant de questions à lui poser. J’aurais dû lui faire visiter la maison, le parc, tous les recoins secrets, le bassin aux tortues. Mais bien sûr, ce n’était pas le moment, elle n’aurait pas été assez attentive, trop préoccupée par son installation. Je n’arrête pas de me raisonner pour ne pas aller traîner là-bas, l’air de rien, comme une vieille chatte curieuse.
Calée dans mon fauteuil, toute seule dans ma grande maison je soupire, calme mon impatience, réprime un sanglot. Je croise mes mains sur les genoux, j’observe mes doigts noueux, tourne mes bagues autour de la peau transparente, constate encore une fois, les étranges cannelures qui strient mes ongles comme le fût d’une colonne grecque, étonnante métamorphose ! Et toutes ces ignobles petites tâches sur la peau de mes mains, sur la fragilité plissée de mon décolleté que je cache depuis si longtemps, moi qui détestais emprisonner mon cou. On dirait que je rouille de l’intérieur. C’est aussi cela la vieillerie, la rouille qui ronge les artères, les articulations, elle suinte par tous les pores de ma peau et cela n’a vraiment rien à voir avec les charmantes petites tâches de rousseur qui ponctuaient mon visage d’enfant !
Se résigner. Alors, je laisse s’abattre sur moi la sourde solitude. Je n’ai rien à faire, mais tout s’agite au dehors. Personne pour parler et les rires si proches. Sommeil refuge, je laisse tomber ma tête et m’endors, la bouche légèrement entrouverte, je ronfle une petite demi-heure, c’est toujours ça de pris, puis me réveille en sursaut, rassemble mes esprits, essuie la bave qui coule sur mon menton en dégageant une odeur aigre, et me demande à nouveau ce que je vais bien pouvoir faire.
La nuit succède à l’après-midi sans qu’aucun rituel ne scande la journée. La vieillesse rend inutiles certains gestes, efface de l’emploi du temps de multiples occupations, toute l’agitation indispensable et vitale d’autrefois n’a désormais plus aucun sens. Je cuisine peu, la nourriture me dégoûte, sans doute l’âge. Pourtant, autrefois, j’aimais m’activer devant mes fourneaux pour régaler ma fille, mes amis. Jolie table dressée, argenterie, verres anciens, linge brodé aux senteurs de lavande, tout est oublié. Aujourd’hui, une entreprise vient me livrer des repas chauds à domicile, je les finis rarement, ce n’est pas très bon, pas très cuit! J’ai perdu l’appétit et le goût, je ne suis même pas devenue une vieille gourmande. Denise, ma femme de ménage, mais c’est aussi un peu ma dame de compagnie, s’obstine à remplir mes placards de sucreries quand elle revient des courses. Il faut bien faire semblant de vivre ! Le mystère reste entier sur mon ventre gonflé, même vide. Je me passerais bien de manger avec cette horreur de dentier où se coincent invariablement des petits bouts d’aliments qui me mettent les gencives à vif. Alors, pour les apaiser, je soulève l’appareil avec ma langue, c’est devenu un tic que le dentiste m’interdit, mais c’est plus fort que moi. Quand chaque soir en me couchant, je plonge mes dents dans un verre d’eau sur la table de nuit et que ma bouche se ratatine sur le vide laissé, c’est toujours le même spasme qui me soulève le cœur en songeant à mon sourire d’autrefois, à mes lèvres pleines, à mes belles dents saines. J’ai oublié le bonheur de croquer dans une pomme !
J’ai oublié aussi la sensation du baiser. Le goût des lèvres sur ma bouche quand Louis est parti au matin pour ne plus jamais revenir. Je me souviens de mes gestes, mes mains réajustant son col de chemise, mon rire dans son cou, son eau de Cologne imprégnée à ma peau. Je lui disais « sois prudent, reviens-moi vite », sa silhouette dans l’allée, ses doigts m’adressant un dernier souffle de baiser avant que la déflagration d’une bombe ne l’arrache à la vie et me cisaille le cœur. J’avais vécu toute cette journée faussement insouciante, allant et venant dans notre maison, impatiente de son retour, cherchant sur ma peau les traces de notre nuit et songeant avec délices à toutes celles qui nous attendaient encore. A la nuit tombante, deux hommes sont venus m’avertir qu’il ne reviendrait plus jamais. Silence terrible, ni cris, ni larmes, la dignité en temps de guerre. Ma petite voix m’avait déjà alertée, tout au long de cette journée interminable. Et s’enrayait dans ma tête, la pensée qu’il m’avait embrassée ce matin là, pour la dernière fois. Cette constatation parasitait mon cerveau et ne laissait place à rien d’autre tandis que les hommes me parlaient. Louis ne m’embrasserait plus jamais, plus jamais, voilà ce qui me torturait et repoussait loin de moi la vérité : son absence totale et définitive.
Baiser sonore de ma petite fille Béatrice, baiser pudique de mon adolescente, tendres embrassades de la jeune femme qu’elle était devenue et puis plus rien, morte elle aussi, disparus les deux êtres que j’ai le plus aimés et plus jamais leurs lèvres sur ma joue. Baise-main du temps où j’étais peintre et admirée, passion des langues de mes amants tumultueux, doux baisers de mes amies femmes. Ils s’en sont tous allés et mes joues et ma bouche et ma peau sont restées veuves de tous ces baisers envolés.
Une survivante, voilà ce que je suis. Les années m’ont condamnée à la vie, à l’absence, à l’insoutenable nostalgie.
Je ne fais plus le ménage, Denise s’en occupe tous les matins, mais ici, pas de désordre, chaque objet à sa place, il suffit d’enlever la poussière, d’aérer, de débarrasser les murs des effluves de l’âge. Je n’ai plus la force de déplacer les meubles pour en changer la disposition, je n’ai plus envie depuis longtemps de décorer autrement. Mon regard s’est habitué à l’agencement de chaque pièce, les objets, les couleurs sont des repères nécessaires pour la seconde peau qu’est devenue ma maison. Mon environnement et mes activités se sont figés depuis une quinzaine d’années quand une espèce de langueur mélancolique me persuada que tout cela n’était que divertissements vains et inutiles, j’aiabandonné aussi les voyages, les sorties et diverses actions associatives qui ne servaient qu’à me donner l’illusion d’une vie bien remplie. J’avais, déjà depuis longtemps, cesser de peindre. Alors il me resta les fleurs, les livres, la musique et les souvenirs qui ne suffirent plus à remplir le temps.
Mais la venue de Violette change bien des choses. Tout à coup, il n’est plus question de végéter dans cette retraite léthargique, confinée dans un passé poussiéreux. Tout à coup, il faut conquérir, attirer, intéresser, captiver, ouvrir la maison, se frotter à nouveau au genre humain, renaître enfin en un dernier sursaut.
Sous la tonnelle ombragée de glycines, je fais des mots croisés, je suis la championne des mots casés ou fléchés, je suis capable de compléter dans ma tête, une grille à toute vitesse. C’est une grande satisfaction pour mon âge. D’abord parce que ma vue me permet toujours de lire sans trop de difficulté avec de bonnes lunettes dont je ne me sépare jamais et que je porte en sautoir autour du cou. Ensuite parce que les mots ne m’échappent pas encore. Je sais qu’un jour, je les chercherai, j’en dirai plusieurs avant de trouver le bon, j’inverserai les syllabes quand mon cerveau fatigué me martyrisera. Mais pour l’heure, et c’est une chance que je savoure, je maîtrise mon vocabulaire, il faut dire que je m’entraîne régulièrement en déclinant des mots selon des thèmes choisis, en me récitant des poèmes, Baudelaire, Apollinaire, Verlaine, c’est curieux comme ceux de mon adolescence sont restés gravés fidèlement dans ma mémoire. Je les ai si souvent lus, ces vers somptueux, je les mettais en chanson et berçait mon enfant de leur rythme parfait. Je parle aussi très souvent toute seule, faute d’interlocuteur, commentant les informations à la télévision à haute voix, où encore les cancans des familles royales et autres personnalités du cinéma dans les journaux que Denise m’apporte régulièrement en croyant me faire plaisir! Lecture de vieille, à quoi en suis-je réduite !
J’ai pris l’habitude de m’apostropher, de m’invectiver, de me remonter le moral, de me consoler. L’avantage est que personne ne me contredit ni ne me contrarie. Je change de registre de voix, comme si j’étais deux, questions, réponses, silences. Je suis devenue très forte à ce jeu-là. Je tente de tirer de moi tout ce qui m’empêchera de perdre la parole, et donc la tête. Alors je parle aux objets, injurie le lave-vaisselle défectueux, prends à témoin régulièrement mon frigidaire que j’apprécie par-dessus tout quand il est vide. Je monologue avec mes fleurs. Je ne m’inquiète jamais de mes discours à sens unique puisqu’ils entretiennent le verbe sacré. Et tant pis si on me prend pour une folle ! Surtout, ne pas perdre la parole. Oh, comme j’en ai vus, des vieux repliés dans leur silence, absents des conversations, perdus dans leur monde, craintifs à l’idée de dire une bêtise ou de répondre à côté. Ils finissent par ne plus parler, il ne reste que leur enveloppe, petite silhouette noire, posée là, invisible, n’intéressant plus personne.
Pourtant, c’est avec application que je recouvre des livrets entiers de mots croisés, de mon écriture légèrement penchée. Mes doigts, bien que douloureux, me permettent encore de tracer dans chaque case, les lettres au contour tremblé. Contentement d’une page bien remplie. L’ordinateur que j’ai fait installer chez moi, vers mes quatre-vingts ans, est devenu aussi un curieux compagnon. Un jeune homme était venu m’apprendre les rudiments, tout surpris qu’une vieille comme moi puisse s’intéresser aux techniques modernes et très préoccupé par l’usage que j’allais en faire ! Lorsque j’allume l’écran, la machine parle et me souhaite la bienvenue, cela me met en joie et je me sens moins seule. Je fais des millions de réussites sur l’écran pour me vider la tête. J’ai ouvert aussi des petits dossiers bien classés où je raconte ma vie et celle des autres. J’y consacre une heure chaque jour pour entraîner ma mémoire, pour que rien ne se perde dans l’oubli. J’aime ces moments, dans le silence de ma bibliothèque où apparaissent ces lambeaux d’existence imprimés sur les rames de papier que régurgite consciencieusement l’imprimante. Puis, je range le tout dans mon meuble à tiroirs, j’affectionne les tiroirs, boites closes sur des secrets bien gardés.
Je ne perds pas de vue la pie affairée dans le chemin, ni le bruissement des herbes à l’air doux du printemps, ni Henri, tapi derrière un pin d’amour, l’échine hérissée, prêt à bondir sur l’oiseau. Le chat gris vient souvent chez moi se frotter à mes jambes et miauler pour obtenir quelques croquettes dont j’ai fait provision afin de contenter le petit félin et de l’attirer entre mes murs. Il me rappelle mon premier amour de chat, Hermione, une ravissante chartreuse au regard cuivré que mon père m’avait offerte pour mes dix-huit ans. Elle aimait la crème de marron et les asperges, elle savait ouvrir les portes. Sur un tabouret, immobile, elle me regardait peindre pendant de longs moments. Elle parlait, et toute une gamme de miaulements lui permettait de se faire comprendre. Lorsque je m’absentais en la laissant plusieurs jours, à mon retour, elle m’ignorait, puis n’y tenant plus, elle se postait à mes pieds, me fixait et entonnait un concert de reproches, le registre qu’elle préférait. Quand elle avait vidé son sac, elle sautait sur mes genoux et s’endormait, légère. Ce fut une belle liaison de vingt ans. Ma si fidèle, elle est enterrée dans le parc au pied d’un rosier grimpant planté juste pour elle.
Henri ronronne, je caresse la fourrure tiède et douce. Sa maîtresse ne va pas tarder à apparaître pour chercher l’animal, il faut toujours qu’elle sache où il est, elle a peur qu’il se perde, elle n’a pas encore compris qu’il a tant à découvrir dans cette jungle nouvelle, si excitante comparée au balcon miteux où il devait dépérir en ville. Violette l’appelle, émet tout un tas de petits bruits en direction de l’animal qui ne bouge pas et attend patiemment, roulé en boule contre mon ventre. La jeune femme est là, si mignonne dans sa robe fleurie, je lui souris, Violette prend un air penaud :
- Je ne vous dérange pas? Je suis vraiment désolée, il ne tient pas en place, ce chat !
Me déranger, elle ? Mon Dieu, mais c’est une bouffée de printemps qui vient de faire irruption dans mon après-midi bien ordonné. Surtout qu’elle ne reparte pas.
Je l’invite à s’asseoir un moment, pour faire plus ample connaissance et ne peux m’empêcher d’émettre un petit rire de gorge satisfait quand elle s’installe en face de moi dans le rocking-chair et fouille dans sa poche pour en extraire son paquet de cigarettes, ce qui signifie qu’elle va un peu rester. Elle en allume une, s’inquiète de la gène qu’elle pourrait me procurer. J’élude la question d’un geste et hume l’odeur du tabac blond tout en regardant la petite, si proche, à portée de main. Elle se balance confiante dans le fauteuil et observe autour d’elle. Elle me complimente sur ma maison, et rien ne peut me faire plus plaisir. Voici une jeune personne qui a du goût. Je me lance en rougissant. Oui, rougir est délicieux, voilà une sensation que j’avais aussi oubliée.
- Voulez-vous la visiter ?
- J’adorerais dit-elle d’un air réjoui en se levant.
Elle se penche vers moi, me propose son aide que je refuse en m’emparant de ma canne, un peu vexée tout de même. Comme si je n’étais pas capable de me débrouiller toute seule ! Je ne supporte pas cette sollicitude qui pointe mon grand âge alors que je venais d’oublier au contact de Violette l’accumulation des ans.
Je l’invite à me suivre en passant par l’entrée principale, Henri nous emboîte le pas, il connaît bien la maison. Le cœur battant, je pousse la grande et lourde porte que la voisine admire au passage et pénètre dans le hall d’entrée large et spacieux qui dessert les vastes pièces du rez de chaussée. Tout est harmonieux, des proportions rehaussées par la lumière qui s’engouffre par les portes-fenêtres à petits carreaux, aux couleurs chaudes mises en valeur par la blancheur des murs et des voilages, jusqu’aux meubles anciens et précieux.
Je sens naître l’admiration de la petite qui me regarde tout à coup d’un autre œil. Elle me dit que c’est absolument magnifique, qu’elle n’aurait pas fait mieux pour tirer partie de l’espace et des volumes de cette façon, et faire de cette maison une vraie réussite.
Elle s’agite, touche le marbre crème des cheminées, caresse un objet, palpe un rideau, tandis que je jubile et réfrène un sanglot d’émotion.
Que croyait-elle trouver, un nid à poussière, des gondoles vénitiennes en cristal, un mobilier en formica, des rideaux à trou-trou et des fanfreluches de grand-mère surannée, le tout embaumé dans la pénombre d’une fin de vie ?
La voix un peu cassée par le trouble que m’occasionne sa présence, je réussis à articuler quelques mots de remerciement. Mais elle n’écoute plus. Elle s’arrête devant le mur longeant le grand escalier qui mène à l’étage. Il est recouvert de tableaux : visages, corps de femmes, ombres silencieuses. Violette contemple la tristesse, l’effroi, la sérénité, la mélancolie ou encore l’espièglerie qui émanent des toiles. Chaque femme livre sur ce mur, une part d’elle-même. Violette monte quelques marches pour mieux les examiner, puis recule et finit, déroutée, par me dire :
- Mais c’est un véritable musée ! Vous possédez des toiles magnifiques ! Ces visages, quelle beauté !
La bouche ouverte, elle s’immobilise devant un tableau où des corps entrelacés livrent leurs membres bleuis au regard incrédule.
- Celui-là, par contre, il donne la chair de poule ! Mais quelle puissance, quelle lumière !
Elle s’approche pour tenter de lire la signature au bas du tableau et me demande de qui sont ces toiles ?
- Je les ai peintes, autrefois.
- Non, c’est vous qui avez fait cela ? s’ébahit-t-elle
- Et pourquoi non, jeune fille ?
- Vous voulez dire que vous étiez peintre?
L’étonnement et l’incrédulité de Violette commencent à m’agacer, serait-elle sotte ?
- Je n’ai pas toujours été vieille, vous savez ?
- Oh, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. J’ignorais que vous étiez une artiste ! Votre atelier est ici ? J’aimerais le voir un jour, vous me le montrerez, n’est-ce pas ?
Son enthousiasme la sauve et je lui souris sans répondre. Discrète, elle n’insiste pas et monte l’escalier en se retournant à plusieurs reprises pour regarder encore mes peintures. Elle va finir par se démonter le cou !
Je lui emboîte le pas et m’affole parce que je ne me souviens plus si j’ai bien remis en place la latte du volet de ma chambre et si les fenêtres sont fermées. Je gravis les marches et m’arrête un peu pour reprendre mon souffle, tout va trop vite pour moi. J’aurais préféré lui faire découvrir ma maison en plusieurs étapes afin qu’elle revienne souvent. Tout à coup cette visite ressemble à une intrusion. Ai-je vraiment envie de lui montrer les chambres du haut et la mienne particulièrement peuplée de souvenirs ? Vais-je lui ouvrir ma bibliothèque, les chambres d’amis et celle de ma fille ? Pas question non plus de pénétrer dans mon atelier depuis si longtemps fermé. Je voudrais battre en retraite. Après tout, je ne la connais pas vraiment cette Violette, même si son anatomie n’a aucun secret pour moi, Dieu me pardonne ! Ce n’est qu’une étrangère qui évolue en ce moment dans le couloir aux portes closes. Je parviens à lui dire que je me sens un peu fatiguée et qu’il serait bon de continuer cette visite une autre fois. Je lui propose une tasse de thé. Ouf ! Soulagée, j’ai réussi à l’arrêter dans son exploration. Elle semble un peu déçue, mais bien élevée, s’excuse de sa curiosité :
- Vous savez, je suis architecte d’intérieur, c’est mon métier, alors quand j’ai la chance de voir de près une aussi belle demeure, je ne sais plus me contenir !
Je comprends mieux maintenant l’enthousiasme de ma visiteuse :
- C’est une profession intéressante que vous faites là, donner une âme aux maisons doit vous rendre heureuse !
Violette me suit dans la grande cuisine et m’observe en train de préparer le thé. Je la sens intriguée, désarçonnée car elle sait confusément que je ne corresponds pas à l’idée qu’elle se fait de la vieillesse. Décor figé dans une éternelle jeunesse, et moi, momifiée dans le luxe d’un tombeau solitaire. Voilà l’horreur de mon existence. Pourtant, même les vêtements que je porte démentent le dégoût de l’âge. Pas de robes informes à carreaux, ni bas opaques couleur chair sur mes jambes fatiguées, mais un pantalon et un grand pull moelleux qui cache ventre et hanches, un friselis de dentelle autour du cou, quelques mèches échappées d’un chignon bien tiré sur la nuque. « Et oui, j’ai été belle, jeune fille ! Mais tant de rides sur ce visage, tant de fragilité! Et ces mains tachées de son, pourtant gracieuses autour de la théière, cette voix au registre clair, pas du tout chevrotante, une voix si jeune ! » Violette détourne son regard. Aurait-elle honte soudain ? Je perçois l’attrait et le recul qui l’animent. Moi-même autrefois oscillais entre compassion et répulsion en face des vieux, d’autant que je les soignais. Pourquoi lui en vouloir ? La jeunesse repousse si loin le désastre.
Elle se lève brusquement, se dirige vers moi qui émerge de mes pensées. Je reçois sur la joue un grand baiser sonore que je capture du plat de ma main et je regarde sans un mot, la petite blonde s’enfuir, le chat sur ses talons.
