À tout à l'heure, maman - Sandra Mamboury - E-Book

À tout à l'heure, maman E-Book

Sandra Mamboury

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Beschreibung

La vie de Léna est un roman. Pourquoi erre-t-elle désespérément avec sa seule valise pour compagne d’infortune ? Quelle blessure immense cherche-t-elle à fuir aussi intensément ? Ses cahiers intimes, trouvés dans une malle après son décès, nous éclairent sur les raisons de son insensé vagabondage. Cette histoire nous conduit tout au long du vingtième siècle, des berges de la Seine à celles de la Mithi River à Bombay, des rives du Léman à celles du Bosphore et de la Costa del Sol à la médina de Casablanca. Un récit rythmé et émouvant qui nous plonge dans le monde de la mode, de la diplomatie et des arts et où se mêlent la réussite, la passion, le drame et le désespoir. Une vie pareille, ça ne s'invente pas!

À PROPOS DE L'AUTRICE

Journaliste, Sandra Mamboury a travaillé au quotidien La Suisse et à la Radio Suisse Romande. En 1990, elle crée l’Encre bleue à la Tribune de Genève, billet quotidien qu’elle rédigera pendant vingt ans sous le pseudonyme de Julie. Elle a écrit et joué deux one woman shows, au "P’tit Music’Hohl" en 2007 et au "Palais Mascotte" en 2011. Aujourd’hui romancière, elle signe ici son cinquième ouvrage. 


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Seitenzahl: 153

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Le passé au présentVoyage au 21e siècle avec mon ancêtre Pauline ViardotColl. InéditsLes Éditions du Chien Jaune, 2021

Conception graphique de la couverture et mise en pageMarquis Interscript, Québec (Québec)

Photo de l’auteure en couverture:Studio Diane Bouchet, Genève

©Les Éditions du Chien JauneCoJPresse, 1255 Veyrier (Genève-Suisse)Tous droits réservés pour tous pays.

Informations et contact:www.lechienjaune.ch

ISBN 978-2-9701632-9-9 pour la version imprimée

Cet ouvrage existe en format numérique:ISBN 978-2-9701770-0-5

Table des matières

13 novembre 2008...

PREMIÈRE ÉPOQUE Ascendance

Chapitre 1 Victor Charlin de la Cour

Chapitre 2 Angelika Theodopoulos

Chapitre 3 Une modiste est née

Chapitre 4 Coup de foudre

DEUXIÈMEÉPOQUE Désespérance

Chapitre 5 Retour à Constantinople

Chapitre 6 Le triomphe d’Angelika

Chapitre 7 Le printemps de Léna

Chapitre 8 Léna rencontre Pierre

Chapitre 9 La vie à Istanbul

Chapitre 10 Le démon des cartes

Chapitre 11 Arrivée en Suisse

Chapitre 12 La maison de mode de Léna

Chapitre 13 Douceur et douleur à Bombay

Chapitre 14 Migros et Lycée Papillon

Chapitre 15 Georges le Grec

Chapitre 16 À tout à l’heure, Maman

Chapitre 17 Hospitalisation à Paris

TROISIÈME ÉPOQUE Errance

Chapitre 18 Terreur en vol

Chapitre 19 Découverte du Maroc

Chapitre 20 Du restaurant au palace

Chapitre 21 La Valse à mille temps

Chapitre 22 Le mouvement hippie

Chapitre 23 La jalousie de Bianca

Chapitre 24 Retour aux sources

Chapitre 25 L’emprise de Murat

QUATRIÈME ÉPOQUE Délivrance

Chapitre 26 Une existence apaisée

Chapitre 27 Marcel

Chapitre 28 Voyage en Belgique

Chapitre 29 L’ombre de Denis

Chapitre 30 Le départ

Depuis

À Hélène, dans les nuages...

13 novembre 2008...

À l’aube de ce matin d’automne, Léna s’endort paisiblement chez elle, la main dans celle de sa fille Alice.

Aller simple pour des horizons incertains.

Un mois après le décès de sa mère, inconsolable, Alice s’oblige à vider son logement. Nettoyer l’appartement, gommer des années d’existence. Effacer les rires derrière les tapisseries, les pleurs sous les chambranles des portes. Dépersonnaliser. Anonymiser.

Débarrasser la cave aussi.

Elle s’y attelle un sombre dimanche de décembre. Meubles, vaisselle, paperasse sont soigneusement rangés dans des caisses en bois. Léna avait organisé son départ. Ne pas laisser en héritage l’image d’une femme brouillonne. Adoucir le tri post-mortem dont sa fille devrait s’acquitter.

Au fond du local, une valise en toile beige écornée par les kilomètres semble égarée. Sans doute attend-elle qu’on la délivre de son passé. De ses fantômes. Alice n’ose l’ouvrir. Son contenu pourrait éveiller des souffrances qu’elle s’escrime à étouffer.

Pourtant, il le faut bien. Anxieuse, elle l’entrebâille et découvre des vêtements froissés aux senteurs de lavande. Entre les plis d’une robe de soirée en taffetas mauve, somnole une enveloppe grise, rigide, sévère. Au stylo bille, une inscription insuffle un soupçon d’âme à cet emballage militaire: «Les dateurs, c’est tout...»

Elle reconnait l’écriture saccadée de sa mère. À l’intérieur, trois cahiers d’écolier numérotés, 1, 2, 3. Le premier? Couverture turquoise, lacérée ici et là et gribouillée de mouettes en vol. C’est du moins le sens qu’Alice attribue à ces dessins sibyllins. Le deuxième? Reliure arrachée avec, sur la première page quadrillée, un énorme 2.

Le troisième? Soigné. Ici encore, des oiseaux crayonnés sur un hypothétique ciel azur.

Entre crainte et curiosité, lenteur et précipitation, Alice survole le cahier 1. Une calligraphie dense occupe les pages recto verso. En tête, une date: 5 août 1996. Jour où Léna entama le récit de son existence dans ses trois journaux intimes.

Alice imagine sa mère retracer sa vie à l’encre bleue. Des ratures, si peu, des mots pressés que rien ne semble arrêter. Comme si les heures étaient comptées. L’auteure prenait-elle le temps de manger, de dormir, de se détendre quand son passé la rattrapait?

Léna avait septante-sept ans et deux mois quand elle écrivit la première phrase:

- 1 -

Victor Charlin de la Cour

Léna n’a de son père, Victor Charlin, qu’un souvenir brumeux. Sa stature imposante, son regard ténébreux. Elle ne sait rien de lui, juste ce que sa mère a bien voulu lui confier. Il naît le 22 mai 1864 dans la maison familiale de Rueil à une quinzaine de kilomètres de Paris. Un papa chirurgien, une maman optométriste, le gamin semble destiné à une carrière de médecin. Mais les gènes sont parfois menteurs, Victor veut devenir diplomate.

Pour accéder à son rêve, passage obligé par l’Institut d’études politiques communément baptisé «Sciences Po». En 1891, il rejoint cette «fabrique d’élites» fondée en 1872 sous l’appellation «École libre des sciences politiques». Que de célébrités y ont façonné leur avenir! Des stars d’hier aux noms oubliés et, plus près de nous, une Simone Veil, un François Mitterrand...

Sur les bancs de la faculté, Victor se lie d’amitié avec un futur génie de la littérature, un certain Marcel Proust, son aîné de trois mois.

Les étudiants se retrouvent régulièrement aux Deux Magots, à un jet de pierre de l’école mythique. À l’origine, cette brasserie de Saint-Germain-des-Prés abritait un commerce de soieries sous la même appellation, les magots évoquant des figurines emblématiques de la Chine, pays d’origine des articles vendus dans l’échoppe.

Lorsque le magasin céda sa place à un café liquoriste en 1885, le Tout-Paris intellectuel s’y précipita. Entre la Brasserie Lipp, Le Flore et Les Deux Magots, triangle d’or de la scène artistique, on y croisait Honoré de Balzac, George Sand, Alfred de Musset, Anatole France et les peintres Delacroix, Ingres et Manet.

Aux Deux Magots, Marcel Proust et Victor Charlin côtoient Apollinaire et Verlaine, philosophent un peu, beaucoup, passionnément. Sur la recherche du temps perdu, sur l’éclosion de l’amour, sur le moi aux profondeurs vertigineuses. Sur l’absence, «la plus fidèle des présences».

Mais pas seulement. Pendant les pauses, ils parlent chiffons. Né avec une tête à galurin, Victor Charlin porte aux nues le couvre-chef. Du panama au Gambier en passant par la casquette bombée lors de ses parties de chasse, il ne sort jamais sans un chapeau sur sa chevelure gominée. Sans oublier le melon, successeur du haut-de-forme, dont l’arrondi met en relief son front de grand sage et son nez busqué. Cultivant son côté dandy, il assortit ses costumes à ses feutres.

Marcel Proust, lui, vante les charmes de la moustache dont il s’affublera toute sa vie. En guidon, en chevron, en brosse à dents selon les époques. Avec une tendresse toute paternelle, il effleure sa pilosité.

– Je l’ai laissée pousser pour la première fois lors de mon service militaire à Orléans en 1889. Bien obligé! L’armée imposait ce symbole de virilité à ses troupes.

– Cela ne doit pas être facile à entretenir, constate son camarade.

– Un travail d’orfèvre. Aujourd’hui, je la porte en traits de crayon. Vois-tu, Victor, les pointes s’alignent au niveau de la lèvre inférieure. La poilue est exigeante. Je dois la bichonner un jour sur deux. Indispensable! Car comme l’écrit Maupassant dans Boule de suif: «Ne te laisse jamais embrasser par un homme sans moustache; ses baisers n’ont aucun goût. Aucun, aucun! Cela n’a pas ce charme, ce moelleux et ce... poivre, oui ce poivre du vrai baiser. La moustache en est le piment.»

Maupassant prêche pour sa paroisse. Il fait parade d’une bacchante très commentée dans le monde artistique du XIXe siècle. Marcel et Victor s’en gaussent gentiment devant leur vodka Soplica au nez de noisette pendant que Verlaine peaufine ses Liturgies intimes à la table d’à-côté en sirotant une double absinthe. Depuis la fermeture provisoire du Procope en 1890, le poète maudit écluse sa fée verte entre le Café François 1er et Les Deux Magots.

Fils de médecins, les étudiants abordent inévitablement le chapitre santé. Celle de Proust alimente leurs tête-à-tête tant elle apparaît fragile: des crises d’asthme sévères entravent sa respiration, épuisent son organisme.

Touché par le mal dont souffre son ami, Victor Charlin potasse le sujet et va jusqu’à rédiger un ouvrage sur cette affection chronique. Son Essai sur le rôle des allergènes dans les maladies asthmatiques est applaudi par le milieu médical. Les hautes instances le récompensent en lui attribuant un titre de noblesse: «de la Cour».

1893. Les deux élèves décrochent leur diplôme haut-la-main. Leurs routes se séparent. Marcel Proust s’inscrit à la Sorbonne, Victor, désormais «Charlin de la Cour», entame une carrière de diplomate au ministère des Affaires étrangères. Commence alors une errance professionnelle de plusieurs années. On l’affecte dans les consulats de France de divers pays. Sept ans au Québec, six aux États-Unis, huit en Grèce...

28 juin 1914, l’attentat de Sarajevo et l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand déclenchent, un mois plus tard, la Première Guerre mondiale. Victor regagne Paris peu avant que l’Allemagne n’attaque la France. Lors de la mobilisation, le 2 août, il se joint aux citoyens qui foulent par milliers les pavés de la capitale. Et puis, le silence. Dès le lendemain, les rues se dépeuplent, baignent dans un calme inhabituel. Circulation ralentie, autobus supprimés, avenues désertes. Les rares passants ressentent le besoin d’épancher leurs états d’âme. Ils se racontent à la ronde, presque à voix basse. Sur les trottoirs, les enfants jouent aux soldats.

Victor retrouve son pavillon à Rueil. Un coin de paradis paré d’une cour où s’épanouit un marronnier centenaire. Trop âgé pour être enrôlé, le rapatrié attend sous ses ramées la fin des hostilités. Seul. Ses déplacements consulaires ont ralenti sa vie amoureuse. Quelques liaisons éphémères entre deux destinations, quelques passions fugitives dans les torpeurs de l’ailleurs. Peut-être n’a-t-il pas, non plus, trouvé la perle rare. Le destin ne tardera pas à la lui apporter...

- 2 -

Angelika Theodopoulos

Angelika Theodopoulos, vient au monde le 26 octobre 1891 à Constantinople, capitale de l’Empire ottoman gouverné par le sultan Abdülhamid II. Le Souverain prône une politique de modernisation. Administration centralisée, réforme du système judiciaire, ouverture de nombreux lycées, extension des réseaux ferroviaires dont la future ligne de chemin de fer reliant Bagdad à Berlin.

Angelika est l’aînée d’un couple de commerçants grecs de citoyenneté stambouliote, la communauté des «Rums». Quelques années après sa naissance, la famille émigre à Smyrne, au bord de la mer Égée. Le père ouvre un commerce de gréements, une affaire en pleine expansion. Deuxième port du pays, la ville accueille les navires de toute la Méditerranée et les jours s’enchaînent au rythme des marées.

Dans cette Anatolie profonde, qui n’offre que de vagues bancs d’école comme source d’émancipation, Angelika laisse libre cours à sa fibre artistique. Jolie comme une fleur des champs, elle chante, danse, joue de la guitare, improvise des sketches sur les places publiques en se drapant de turbans et de tissus maintenus par des épingles de sûreté. Le spectacle est chaque fois salué par des salves d’applaudissements et par quelques piastres jetées dans une timbale.

Un homme va bouleverser sa vie: son oncle Costa Papadakis, le frère de sa mère avec laquelle il correspond régulièrement. Figure du Tout-Paris, il dirige la très sélecte chapellerie Sven en plein cœur de la capitale.

En 1907, l’homme décide de se rendre à Smyrne. Sa parentèle lui manque. La traversée Marseille-Constantinople en bateau dure quinze jours. Trop long! Il opte pour l’Orient-Express: 67 heures 35 minutes de la capitale française à la mégapole turque en passant par Belgrade et Sofia.

Gare de l’Est, mercredi 12 mars 19 h 45. Le train s’ébranle dans le bruit saccadé de la locomotive vapeur. Cette motrice peut parcourir trois cents kilomètres avant de refaire le plein d’eau et de charbon. Équipé de quatre voitures passagers, deux wagonslits, un wagon-restaurant et des fourgons à bagages, le convoi atteint les 120 km/h. Les passagers peuvent contempler la vue tout à loisir.

Familier des soirées huppées de la capitale française, Costa n’est nullement dépaysé par le luxe environnant. Toutefois, la somptueuse décoration intérieure signée Pierre Prou l’éblouit: plafonds en cuir repoussé de Cordoue, parois recouvertes de tapisseries des Gobelins, rideaux en velours de Gênes, lampes Art nouveau Émile Gallé.

Tiré à quatre épingles, le voyageur rejoint le restaurant. Ici encore, tout est magnificence. Porcelaine Haviland, orfèvrerie d’Ercuis, verrerie de Baccarat...

Les lampes polies en bronze diffusent une lumière tamisée et quelques notes de piano s’égrènent, cadencées par les vibrations métalliques des roues sur les rails. Costa commande un flacon de champagne. Le sommelier fait sauter le bouchon et verse les bulles avec délicatesse dans une coupe en cristal.

En dégustant le nectar, il jette un coup d’œil sur les passagers. Ils arrivent tranquillement, les hommes en habits, les femmes en robes de soirée. Chacun se salue d’un signe de la tête. Son attention se focalise sur une élégante dame blonde arborant une capeline ornée de feuilles d’olivier, de lavande et de gypsophiles. Il ose l’approcher.

– Votre coiffe est magnifique. Elle vous sied à merveille. D’où vient-elle, chère Madame?

– De la célèbre chapellerie Sven à Paris, minaude la coquette. Une maison hautement recommandable et admirablement dirigée par un certain Costa Papadakis. Vous connaissez?

Le modiste esquisse un sourire ravi, salue galamment sa cliente et consulte le menu. En entrée, huîtres de Cancale, foie gras au torchon ou homard rôti au beurre de crustacés. Il pointe du doigt la dernière proposition, puis hésite entre le turbot sauce verte, le poulet chasseur et le filet de bœuf à la bordelaise. Le poisson se mariera divinement avec un somptueux corton-charlemagne 1900 de la Maison Latour. Une année abondante, couronnée d’arômes toastés et de notes tendres.

Verre à la main, il croise le regard de son voisin. Cette moustache, cet accroche-cœur, ce nez saillant... Mais oui, c’est lui, Georges Feydeau! L’auteur de vaudevilles savoure son foie gras tout en prenant des notes dans un carnet. Costa lui présente ses hommages et le félicite pour ses écrits.

– J’ai eu l’honneur d’assister à la première de votre chef-d’œuvre La main passe, le 1er mars 1904 au Théâtre des Nouveautés.

– Vous m’en voyez ravi, répond Feydeau. Cette fois-ci, je me rends à Belgrade pour une série de représentations d’Un fil à la patte. Le metteur en scène et les comédiens sont déjà sur place. Saint-Germain, qui avait créé le rôle de Bouzin au Palais Royal en 1894, nous a hélas quittés. Il était magnifique!

– La pièce est jouée en français?

– Oui, la colonie française est importante et beaucoup de Serbes comprennent notre langue. Il y a ruée sur les réservations.

Les deux hommes sympathisent. Costa Papadakis évoque sa chapellerie Sven et ses créations extravagantes, Georges Feydeau ses comédies aux rebondissements cocasses. L’heure tourne, le restaurant s’est vidé à l’instar du flacon de corton-charlemagne. Les jacasseurs ont épuisé leur temps de parole, se serrent chaleureusement la main avant de rejoindre leurs compartiments. «Et on dit que les femmes sont bavardes», sourit Feydeau en s’éloignant.

L’Orient-Express poursuit son trajet sans incident, course interrompue toutes les trois heures pour ravitailler la locomotive. Certains relais sont installés en rase campagne, mais rien ne trouble la sérénité ambiante contrairement à l’expédition de 1891. Le faste déployé dans le train avait appâté des bandits de grands chemins qui l’attaquèrent et s’enfuirent avec cinq otages et un butin de 120 000 livres sterling.

Constantinople, enfin! Costa quitte la gare de Sirkeci, s’engouffre dans un taxi direction le port de Karaköy. En fin d’après-midi, il embarque sur un bateau vapeur pour un périple de deux jours. Après la traversée de la mer de Marmara et du détroit des Dardanelles, le navire se faufile entre l’île grecque de Lesbos et la côte turque égéenne avant d’atteindre le golfe de Smyrne.

Costa peut enfin embrasser sa famille. Il ne l’a pas revue depuis si longtemps! La dernière fois qu’il a serré Angelika dans ses bras, elle se nourrissait de bouillies lactées et de purées de carottes.

Un soir, après un repas arrosé de quelques verres de raki, l’oncle suit sa pétillante nièce sur les lieux de son show, une charmante petite place ombragée. Le public s’y presse, attiré par les affichettes gribouillées et épinglées ici et là par l’adolescente.

Que le spectacle commence! Angelika danse, chante, amuse, émeut, sous l’acclamation de l’assistance. Ébloui, conquis, Costa conçoit difficilement qu’un tel talent croupisse dans ce bout de monde sans perspectives. Il songe sérieusement à emmener la jouvencelle à Paris afin de lui offrir un avenir prospère. À commencer par un apprentissage à la chapellerie Sven. Les pourparlers s’engagent avec les parents. Il promet de s’occuper de «la petite» comme de sa propre fille. Celle qu’il n’a pas eue. D’abord réticents – «elle est si jeune!» – les Theodopoulos finissent par céder.

«La petite», elle, feuillette son atlas pour repérer la France. «J’ai trouvé, c’est là-bas, tout à gauche!»

Avide d’en savoir un peu plus sur «son Amérique», elle pose un flot de questions à son oncle:

«Est-ce que la mer est aussi salée qu’ici?»

«Est-ce qu’il y a des hammams?»

«Est-ce qu’on voit des muezzins sur les minarets?»

«Est-ce que je pourrai chanter dans les rues?»

«Est-ce que Paris ressemble à Smyrne?»

«Est-ce qu’on y trouve des loukoums?»

Costa ébauche un sourire amusé et rassure sa nièce:

– Oui, gamine, les magasins de loukoums existent aussi là-bas.

Les pupilles d’Angelika brillent de mille étoiles: «Je veux aller en France avec toi, tonton.»

La séparation ne se déroule pas sans déchirements. Quitter Efterpi, sa sœur adorée de quatre ans sa cadette, écorche le cœur de la demoiselle.

Efterpi! Le contraire d’Angelika: sage, studieuse, docile. L’aînée couvre de baisers ses joues roses et promet de lui envoyer une carte postale de la tour Eiffel.

Départ! Sur le bateau en partance pour Constantinople, Angelika serre très fort la main de son oncle, à la fois excitée et angoissée par ce voyage vers l’inconnu.