Abélard dans sa tour d'ivoire - Benoit Blary - E-Book

Abélard dans sa tour d'ivoire E-Book

Benoit Blary

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Beschreibung

Entre la mythologie grecque et la féerie celtique, quelque part entre les côtes du Finistère et la mer d'Iroise, se dresse la cité de Tolente où l'amour, s'il est éternel, peut être une malédiction, où se dévoilent aussi les mystères de la création littéraire. Abélard, poète gardien de phare, et Françoise, jeune sardinière, seront entraînés dans ce voyage initiatique à travers les âges, aux allures de conte fantastique.

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Seitenzahl: 252

Veröffentlichungsjahr: 2015

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TABLE

Abélard, sa muse et les dieux en colère

Des sardines pour l’Amiral.

L’arbre-phare ou vol d’un poème

La création et le chaos

Du rhum pour un pirate.

Le

faut

pas

La nuit magique

Un marché de dupes

La révélation de Poséidon.

La folie d’Abélard

Derrière les barreaux d’une cage dorée.

Un roman tragique

La visite d’une nymphe

La chasse aux chimères

La querelle des dieux

Ana la Wrac’h

L’île au cyclope

Guillotine pour un traître

Sous le signe de la gorgone Méduse

Reflet d’une hallucination

Dans l’œil noir de Pégase

Margot et Pierrot

La voie d’Icare

Le voyage initiatique

Le plan de Rhadamanthe

Le Tartare

La foudre de Zeus

L’apôtre de l’espoir

Huit cent soixante-treize

C’est arrivé à Tolente

Dans l’œil du cyclone

La lectrice

1. Abélard, sa muse et les dieux en colère

Il était une fois un poète qui vivait dans une tour d’ivoire loin des tourmentes de la vie. Dès qu’il le pouvait, Abélard prenait sa plus belle plume qu’il trempait dans son encrier et, inspiré, rédigeait les plus belles déclarations d’amour. Ses lettres enflammées qu’il transformait en poèmes passionnés étaient destinées à… mais, non ! Comme à son habitude il prenait la feuille de papier noircie de mots qui riment et laissait ses vers à la dérive au fond de son armoire. Ses précieuses lettres qui jamais ne trouvaient de destinataires faisaient ressembler cette armoire au coffre-fort de son savoir. Un cadenas fermé et une clé toujours dans sa poche étaient ses meilleurs alliés pour qu’aucun œil ne vienne contempler les merveilles de ses créations. Ainsi, Abélard était l’auteur d’un art éphémère qui n’existait qu’un instant précaire : le temps que les mots imprimés dans sa tête se déposent sur papier.

Seul dans sa tour d’ivoire, il était heureux lorsque l’inspiration lui venait comme une visite toujours espérée. Sa muse, celle pour qui il écrivait, la belle et sauvage mer d’Iroise jamais ne lui faisait tourner la page.

Dans ses jumelles, il la contemplait jour et nuit, parcourant du bout des yeux le moindre de ses flots comme la main caresse la peau. Il retrouvait dans ses eaux les couleurs scintillantes des plus belles pierres précieuses, du vert de l’émeraude jusqu’au bleu de l’aigue-marine. Mais le plus beau des ornements pour les pupilles était sans doute les flottilles diverses qui glissaient sur son flanc. Souvent, devant un navire il s’imaginait en géant parcourant de sa plume les grandes voiles blanches. Ses écrits voilés bien à lui, éclairés par le soleil qui luit, se reflétaient alors sur l’immensité de l’océan.

Quand un chalutier passait, il songeait à ce que son filet pouvait regorger : des lettres mélangées de l’alphabet pris au piège qui, lorsqu’elles étaient déversées sur le pont du chalutier, formaient des mots ordonnés.

Les énormes cargos, quant à eux, bondés de conteneurs prêts à tomber à l’eau ne pouvaient contenir, d’après lui, qu’un nombre infini de livres.

Les paquebots comme des cachalots géants expulsaient non pas de l’air, mais de la fumée de leurs cheminées. Des nuages grisâtres se formaient alors en ponctuation dessinant à l’horizon des points d’interrogation.

Et puis, ces affreux et criminels pétroliers qui dégazent au large un poison mortel étaient dans ses rêves aussi inoffensifs qu’une nappe d’encre noire dans laquelle il pouvait y tremper sa plume.

Fertile et abondante, son imagination n’avait pas de limites.

Mais Abélard avait aussi un métier. Gardien de phare, il était. Il connaissait bien la mer d’Iroise qu’il savait aussi belle que sans pitié. Au cœur de la tempête, les vagues géantes se brisaient sur des bateaux ivres à la dérive.

Les courants irrésistibles aidés par les vents contraignants attiraient comme un aimant les coques des navires vers des récifs saillants. Du plus petit des radeaux jusqu’aux gigantesques bateaux, tous couraient de grands périls quand la vie des marins ne tenait qu’à un fil.

Abélard pensait qu’une telle force, une telle puissance ne pouvaient être que d’origine divine et les dieux en colère, submergés de défauts, déchaînaient les éléments plus qu’il n’en faut.

Du haut de sa tour d’ivoire, isolée sur un rocher immergé, il se sentait de taille pour affronter la volonté des dieux. Il était les yeux des marins égarés. Celui qui illuminait les nuits noires et transperçait le brouillard. La lanterne qui brille, la corne de brume et l’émetteur radio étaient ses armes pour donner l’alarme aux navires en détresse. De ne point voir d’épaves sur les récifs non loin de son île natale était sa fierté, son allégresse.

Les soirs de tempête où les vagues claquaient et résonnaient à l’intérieur du phare constituaient son quotidien. Il ne connaissait pas la peur et le désespoir.

Enfant, il connut très vite de nombreux déboires. Il vivait sur une île à l’ouest du continent, là où la terre se finit et où commence l’océan. Une petite île sans arbres, presque nue, habillait seulement de ronces et de broussailles, de roches et de rocailles aux couleurs jaunes orangeais du lichen et des soucis qui y poussent. Des murets en pierre le long des chemins donnaient à l’ensemble un charme indéniable. Pourtant, les gens du continent pensaient qu’il fallait être fou pour vivre sur cette île. Une digue était le seul rempart contre les agressions perpétuelles des vagues. Des maisons serraient les unes sur les autres, empêchaient le vent de s’engouffrer dans les ruelles étroites. Mais un soir terrible d’hiver où déchaînée était la mer et où les dieux étaient encore plus en colère, une déferlante fit céder la digue. Paniqués, les habitants se réfugièrent sur les toits des maisons. Nombre d’entre eux périrent noyés.

Cette nuit-là, le père et la mère d’Abélard furent emportés par les eaux sans pitié. Il avait sept ans et devenait orphelin des mers.

Très vite, il fut recueilli par Pierrot de Ravalec, un vieux sage austère qui lui donna le goût des lettres et lui apprit le dur métier de gardien de phare. Pierrot avait les yeux bleu azur, sans doute d’avoir trop regardé l’horizon entre le ciel et la mer. De son visage, on ne voyait que son regard habité, le bout de son nez et ses lèvres gercées. Le reste n’était que mèches grises et poils blancs en pagaille où le vent semblait y résider. Souvent quand le soleil manquait, il se coiffait d’un bonnet jaune pour se réchauffer. Malgré son abord autoritaire, il débordait de tendresse pour Abélard qu’il aimait comme son fils. Il devint son père spirituel, celui qui n’était pas de son sang, mais qui l’éleva bien au-dessus de son rang. Il avait su lui donner une sensibilité extrême qu’il dissimulait sous « une armure en fer forgé ». La faune, la flore où il était né n’avait nul secret pour lui tout comme les lettres et les mots qui les formaient. Abélard allait plus loin que son père spirituel, car de son savoir il en avait fait un art qu’il exprimait sur du blanc papier. Mais son cœur et son esprit enfermé dans son armure, son corps prisonnier de ses murs, il ne pouvait s’en échapper…

* * *

2. Des sardines pour l’Amiral

Toc, toc, toc…. La porte s’ouvrit sans attendre de réponse et Tanguy apparut.

− C’est l’heure de prendre mon quart. Tu peux aller te reposer.

− Ouais, R.A.S. Bon courage ! lança d’un ton laconique Abélard qui sortit du poste de surveillance.

Abélard n’aimait pas beaucoup son équipier et ce dernier lui rendait bien son inimitié. Ces deux belles têtes de lard rendaient la vie dans le phare encore plus malaisée. Ils vivaient l’un près de l’autre sans se regarder ni même se parler.

Abélard trouvait Tanguy futile et d’une curiosité déplacée, à toujours vouloir regarder au-dessus de son épaule ce qu’il écrivait. Il était certain que s’il venait à découvrir ce qu’il cachait, moqueur et plié de rire il serait. La seule qualité qu’il lui accordait c’est qu’il était bon cuisinier.

À la compagnie de son équipier, Abélard préférait celle de son ami l’Amiral, un fou de Bassan, majestueux oiseau des mers à l’envergure démesurée. Une nuit de tempête, attiré par la lumière tournoyante, ce fou se fracassa le cou sur une des vitres de la lanterne du phare et gisant au sommet de cette tour d’ivoire, Abélard le recueillit. Il le soigna et le sauva. Mais de cette nuit fracassante, il en garda un torticolis chronique qui l’empêchait de vous regarder lorsque vous lui parliez. Comme une effigie fière et hautaine gravée sur une pièce de monnaie, il restait de profil sans jamais perdre le fil de ce que vous disiez. Mais le plus douloureux pour lui c’est qu’il fallait le nourrir. Fini le temps où planant très haut dans le ciel, ses yeux bleus perçants repéraient un banc de petits poissons. Il filait comme une flèche, traversant les airs puis la mer. Au contact de l’eau, une incroyable onde de choc assommait les poissons qu’il s’empressait de dévorer avant même de refaire surface. Cet as de la chasse à la technique imparable avait dorénavant un corps qui lui faisait défaut. En véritable ami Abélard partageait le produit de sa pêche avec lui. Il se demandait souvent si c’était la faim ou l’amitié qui chaque jour lui faisait se poser sur le garde fou : une barrière de protection en haut du phare. Puis, l’Amiral repartait vers d’autres horizons sans aucune raison, semblait-il. Il tournoyait autour du phare comme pour dire au revoir et merci, survolait la petite île et planait jusqu’au continent.

Là, il se posait sur la fenêtre ouverte d’un hangar qui servait d’usine à sardine. Des ouvrières munies d’un couteau, ôter la tête et les viscères des poissons. L’amiral aimait regarder ces femmes travailler d’arrache-pied. Elles salaient, rinçaient et séchaient les sardines, qui, placées sur des grils, étaient plongées dans l’huile de cuisson. Après séchage, elles étaient placées dans des boîtes, baignant dans l’huile d’olive.

Parmi ces ouvrières plus courageuses que des fourmis, Françoise, la première avait repéré ce majestueux oiseau des mers. Elle avait pris l’habitude de lui lancer quelques sardines et en avait fait son nouvel ami. Quand il se décidait à la quitter, sans doute rassasié, elle se demandait où cet oiseau libre pouvait s’en aller. Il partait loin dans les airs et, elle, restait à terre prisonnière de son usine. Françoise ne se plaignait pas, mais elle n’aimait pas beaucoup sa vie. Elle portait une blouse en permanence humide et sentait le poisson. Sa tête coiffée d’un foulard aux couleurs ternes et ses pieds chaussés de sabots cachaient une beauté comparable à celle de cendrillon. Et comme si la vie n’était pas assez difficile, Yvon, son père qu’elle aimait se montrait fort envahissant. Ce n’est pas qu’il l’aimait trop, c’est qu’il l’aimait mal. Aucun de ses prétendants n’était assez riche, intelligent et beau pour leur donner la main de sa fille. Il ne voyait pas, lui qui voulait faire son bonheur, que Françoise souffrait de solitude et se désespérait de trouver un jour l’homme de sa vie.

Comme sa fille, Yvon se jetait tête baissée dans le travail. Il possédait un chalutier qu’il avait nommé RIEN D’IMPOSSIBLE. Quand il s’approchait du port, la cloche sonnait et les femmes accouraient avec leur panier rond en osier pour débarquer la cargaison de sardines. Puis chargées de leur fardeau elles remontaient le chemin qui menait jusqu’à l’usine. Souvent, l’Amiral faisait son apparition à ce moment-là. Il était un peu handicapé, il n’en était pas moins malin. Un sourire au bec, il regardait ces fourmis progresser lentement l’une derrière l’autre pour enfin disparaître dans son usine à dégustation.

* * *

3. L’arbre-phare ou vol d’un poème

Abélard, les jumelles autour du cou, était de quart. Le ciel était bleu, mais il avait un peu de vague à l’âme. À l’extérieur près de la lanterne, il était penché sur le garde fou quand au loin apparut son ami l’Amiral qui se posa à ses côtés.

− Tiens, te voilà toi, avec une sardine au bec en plus. Où as-tu été encore traîné sac à plumes ? Tu ferais mieux de te trouver une demoiselle de ton espèce !

Abélard ne croyait pas si bien dire, car il ne pensait pas que l’Amiral était aussi doué pour se faire de nouveaux amis.

− Allez, je te laisse. C’est l’heure de la relève. Tanguy a encore oublié de prendre son car. Ah, ah ! En attendant, l’Amiral, surveille de tes yeux bleus l’horizon comme savait le faire Pierrot.

Sur ses paroles, Abélard rentra et descendit l’escalier en colimaçon longeant les parois glacées d’opaline bleu. Tanguy n’était pas dans sa chambre alors il continua jusqu’à la cuisine. Toujours pas de Tanguy. Abélard commençait à s’inquiéter, car un homme introuvable dans un phare équivaut à un homme mort ! Il ne lui restait plus qu’une solution : sa propre chambre.

Quand il ouvrit sa porte, son sang se glaça. Son équipier accoudé à la table était plongé dans des tas de papiers dépliés. Derrière lui, l’armoire béante était vidée de son précieux contenu. Abélard ne comprenant pas l’impossible mit sa main dans sa poche. Sa clé avait disparu. Elle était là, sur la table, gisant près de son voleur.

Un « salopard » lui échappa et il se précipita sur le scélérat.

Là-haut, il avait oublié de fermer la porte derrière lui et celle de sa chambre était restée ouverte. Il n’avait pas remarqué que la fenêtre l’était également. Voyant cela, le dieu Éole se jeta sur l’occasion pour faire un mauvais coup, un coup du sort. Il souffla de toutes ses forces et le vent s’engouffra dans l’escalier à colimaçon tourbillonnant en spirale avec une force inévitable. Le courant d’air machiavélique se précipita à l’intérieur de la chambre et fit s’envoler les milliers de papiers. Tels des papillons blancs qui rêvent d’évasion, ils s’échappèrent par la fenêtre d’un seul élan.

La porte claqua ! Abélard s’immobilisa. Le temps s’arrêta.

Les papillons blancs virevoltèrent un moment et se posèrent délicatement sur la surface de l’océan. Perché sur le garde fou, l’Amiral s’envola tandis que l’encre, jetée à l’eau, dégoulinait des papiers mouillés. Elle se diluait comme un sirop et laissait un goût amer à Abélard.

L’Amiral s’était jeté, bec devant, pour récupérer les feuilles blanches que perdait l’arbre-phare. Il avait réussi à se saisir de l’une d’entre elles et, sans se retourner, s’en était allé. En voyant son ami s’éloigner avec dans le bec ce qu’il avait de plus cher, Abélard se sentit meurtri dans son cœur et dans sa chair.

L’Amiral survola en sens inverse le bateau d’Yvon qui voguait vers le grand large, passa au-dessus de l’île toute en beauté hostile pour se poser enfin sur la fenêtre de son usine à sardine. Françoise et toutes les autres étaient fort occupées à leurs tâches. Elle leva la tête et aperçut l’oiseau.

− Salut beau gosse. Tiens, attrape ça !

Elle lui lança une sardine. Son bec s’ouvrit pour attraper au vol la délicieuse offrande et laissa s’échapper le précieux bout de papier. Elle s’empressa de le ramasser et le parcourra des yeux. La feuille qui avait à peine effleuré l’eau avant d’être cueillie par l’Amiral était encore un peu humide. Les mots étaient toujours encrés sur le papier. Le texte entier était resté intact. Seul le titre pouvait laisser perplexe. Il était illisible excepté la fin visible de quatre lettres : l’O. L’I. Le S. L’E. Quand les yeux de Françoise se posèrent sur le point final de cet admirable poème, un coup de cœur envahit tout son être. Ce texte lui était destiné, il ne pouvait en être autrement. C’était un signe que les dieux lui envoyaient. En bas de page se trouvait une signature : Abélard, gardien du phare. Et c’est tout naturellement attiré par ce poème, qu’elle tombât follement amoureuse de son auteur sans même le connaître.

Elle avait déjà entendu parler de lui. Sa réputation était des plus austères ; un homme aimant la solitude et n’étant heureux que dans l’enfer des enfers. C’est ainsi que l’on surnommait son phare isolé en pleine mer. Les rares fois où il mettait pied à terre, il se rendait sur son île natale et déposait quelques fleurs sur la pierre tombale de son défunt père spirituel. Le vieil homme lui laissa en héritage une petite demeure en pierre avec vue sur le phare bien sûr. Il pouvait ainsi le surveiller de loin, ou était-ce le phare qui veillait sur lui ?

Sa mauvaise réputation se présentait comme une tour imprenable à quiconque voudrait le rencontrer. Mais, Françoise pensait constamment à lui et il était écrit qu’il en serait toujours ainsi. Il fallait à tout prix lui parler.

* * *

4. La création et le chaos

Le soir tombait sur la mer d’Iroise. Abélard songeait aux paroles de Tanguy. Ils avaient eu une sérieuse explication durant l’après-midi. Son équipier était sincèrement désolé de ce qui s’était passé. Surtout, il ne cessait de lui vanter les mérites de ces textes injustement envolés.

− Ton talent n’est pas un mythe, répétait-il enthousiasmé.

En cette fin de journée, Tanguy devait être un homme haï, au lieu de cela il devenait son meilleur ami. Il était son premier lecteur, son messager du bonheur !

Abélard regardait l’horizon. Il pensait à ses parents et à ses écrits disparus.

« Ses paroles qu’ils n’ont pas lues, peut-être les ont-ils bues comme les dieux au fond des océans. Peut-être se sont-ils imprégnés de tout mon être. Peut-être que toute mon âme ne s’est pas noyée irrémédiablement. »

La disparition de ses œuvres lui apparaissait maintenant comme une révélation. Il lui fallait de nouveau écrire pour que la terre entière profite de ses créations. Enfin ! Il s’ouvrait au monde.

Mais il était temps pour Abélard de sortir de ses songes et de se ressaisir.

Le ciel s’habillait d’une chemise de nuit rouge écarlate tandis que le soleil fatigué recouvrait l’océan d’une couverture mauve pâle. Le spectacle que lui offraient les dieux était magnifique et il le regardait en spectateur averti. Concentré, il attendait, immobile et muet le moment où il devrait entrer en scène. Il attendait que la lueur du soleil s’efface pour que le sommeil des dieux prenne sa place. Sous sa couette à fleur d’eau, la demiboule rougeâtre disparaissait.

Les dieux fermaient la lumière tandis qu’Abélard mettait le feu à la lanterne. Là où se trouvait le cœur du phare, un rayon artificiel battait en cadence pour éclairer le ciel devenu noir. À l’intérieur de la lanterne, la vigilance était de tous les instants, le veilleur guettant la moindre défaillance de ce cœur battant.

Durant la journée, une des tâches principales consistait au nettoyage des cuivres de la lampe, de la lentille et de l’optique. Et quand la nuit revenait, le phare brillait de ses mille feux telle une bougie géante qu’aucune tempête ne faisait vaciller la flamme étincelante.

Abélard baignait dans cette atmosphère brillante. C’était sans doute ici, où son corps et son âme devenaient écarlates, où il puisait son inspiration, où il trouvait la source de ses créations. Ici, il côtoyait les dieux, il cumulait les fonctions : sauveteur de bateaux en détresse, créateur de mots d’allégresse. Poséidon le maître des mers, lui-même, respectait cet homme, ce simple mortel qui possédait le feu sacré en lui.

La passion de faire ce qu’il aime « ad vitam aeternam », jusqu’à la fin des jours.

L’émetteur radio se mit à crachoter. Les mots qui en sortaient étaient inaudibles. Après un réglage rapide, le continent annonçait à Abélard un avis de violente tempête de force douze.

« Comment est-ce possible ? La mer est si calme. » pensa Abélard

Un immense pouvoir était entre les mains de ces dieux immortels. Ils possédaient les plus gros défauts humains qu’ils répandaient sur terre comme sur mer jusqu’au plus sage des marins. Sans l’aide d’aucun paratonnerre, les humains livrés à eux-mêmes, étaient frappés par la colère, la jalousie, l’orgueil et la haine. Si les pires maux touchaient la terre alors par réaction soudaine le ciel et la mer se déchaînaient dans un combat des dieux titanesque.

« Pour quel motif stupide se querellent-ils encore ? » Songea Abélard qui les rendait responsables de la disparition de ses parents.

Il ne pouvait savoir à quel point ces maîtres puissants étaient serviles de leurs sentiments humains. Et lorsque la colère retombait et que le mal était fait, même Zeus, le plus puissant des dieux, se sentait des plus honteux…

Le vent commençait à souffler en rafale et les vagues n’avaient qu’une hâte ; mener une terrifiante cabale.

Abélard avait repéré au loin un bateau dans l’eau noire agitée de la nuit. Aucune étoile dans le ciel ne scintillait, même la lune, de peur, se cachait. Le bateau était un chalutier. Sans doute informé trop tard du mauvais temps, il cherchait à regagner rapidement son port. Mais sa soute remplie de tonnes de sardines ralentissait considérablement sa course vers la survie.

En un souffle titanesque, le vent passa de force six à douze.

Les vagues gourmandes, avalant ces rafales géantes, formèrent des déferlantes complètement affamées.

Abélard assistait à un spectacle de fin du monde, à se demander où les poissons pouvaient se planquer.

Dans ses jumelles, le chalutier ballottait de chaque côté. Il disparaissait. Puis il réapparaissait, recraché par les profondeurs d’où il venait. L’obscurité et la pluie qui ne cessait de tomber ne permettaient pas à Abélard de l’identifier. Un court instant cependant les conditions favorables furent réunies. Le bateau en détresse au sommet de la montagne d’eau fut touché par la foudre en son mât.

Cet énorme flash, loin de l’abattre, l’illumina.

Et sur sa proue, Abélard put lire : RIEN D’IMPOSSIBLE.

Il pensait : « Avec un tel nom, il s’en sortira. »

Tandis qu’il mettait en action la corne de brume comme pour lui lancer des encouragements, une déferlante percuta de plein fouet le phare. Suivie d’une autre plus démesurée encore. Les trombes d’eau se succédaient interminablement et s’abattaient sur l’édifice de granit dans un fracas sourd et effrayant. Une vague gargantuesque poussée par un vent de cent vingt kilomètres/heure fit exploser la vitre de la cuisine. La Tour trembla. Ses pierres furent prises d’effroi. Abélard quitta son poste pour aider Tanguy qui luttait seul dans la cuisine. À deux, ils réussirent à contrecarrer les plans funestes des dieux. Le trou béant qui remplaçait la fenêtre brisée était maintenant calfeutré. Les deux hommes épuisés.

Le phare souffrait, mais inlassablement son cœur battait. La bataille faisait rage et le faisceau lumineux continuait vaille que vaille à défier les éléments en furie.

Vite, il fallait remonter au poste de surveillance. Abélard se précipita sur ses jumelles. Il n’avait jamais été aussi profond dans le creux de la vague. Il allait même jusqu’à découvrir des rochers qu’il n’imaginait pas trouver là.

Le chalutier restait introuvable.

Bien sûr, il avait donné l’alerte par radio, mais dans l’océan c’était trop le chaos pour qu’un bateau se jette à l’eau. Partir au secours du chalutier en péril était impossible et ce climat inhospitalier laissait Abélard dans un état fébrile.

* * *

5. Du rhum pour un pirate

À l’aube, la mer agitée semblait se calmer. La pluie cessait. Les nuages s’ouvraient. La tourmente était passée. Les lumières du phare s’éteignaient.

Les deux hommes se sentaient dans la peau de rescapés. Et lorsque le soleil pointa le bout de son nez, c’était comme s’ils le voyaient pour la première fois. Ils en oubliaient leur état de fatigue prononcé. De toute façon, il n’était pas encore l’heure d’aller se coucher. D’énormes dégâts les attendaient, qu’il fallait réparer.

Soudain, un bruit aigu et régulier se fit entendre.

Tac… Tac… Tac…

Le bruit venait du bas, certainement de la porte d’entrée du phare. Les deux hommes descendirent l’escalier, les jambes lourdes, l’esprit encore embrumé. Quelqu’un frappait à la porte en pleine mer.

Qu’allaient-ils découvrir ? Le fantôme d’un marin noyé, le messager des dieux ou le simple écho de leur imagination ?

La réalité fut tout autre. Ils découvrirent un homme mort agrippé à une planche de bois cassé que le ressac perpétuel de la mer faisait cogner à la porte d’entrée. Abélard retourna l’homme sur le dos et il aperçut le mot IMPOSSIBLE inscrit sur la planche cassée.

− Non ! hurla Abélard, il est encore possible de le ranimer.

Il se mit à genoux et lui fit un massage cardiaque avec la foi d’un désespéré. Le corps de l’homme ne réagissait pas, il ressemblait déjà à un noyé.

Tanguy, resté debout, mit sa main sur l’épaule de son coéquipier.

−Laisse-le, Abélard, laisse-le… c’est fini ! Regarde, ses lèvres sont toutes bleues.

Mais il ne l’entendait pas. Il ne voulait pas s’avouer vaincu par les dieux. Il se disait sans vraiment croire au miracle : ma volonté à moi, c’est qu’il vive ! Il continuait et s’acharnait sur le trépassé.

Soudain, le corps inerte fut pris d’un soubresaut inespéré. De l’eau salée jaillit de sa bouche dans un râle d’agonie avorté. Les deux hommes le mirent de côté et il expulsa tout l’océan qu’il avait ingurgité. Il fallut alors remonter le miraculé. Les deux cent cinquante-sept marches à gravir avec leur fardeau sur le dos se transformèrent vite en ascension fort éprouvante. Exténués et soulagés, ils le mirent dans un lit après l’avoir déshabillé, séché, réchauffé. Abélard ouvrit une trousse de secours et en sortie une seringue qu’il administra au miraculé. Puis il prit son pouls. Son cœur battait, la vie continuait ! Il trouva dans sa poche sa carte d’identité. Elle appartenait à monsieur Yvon Le Borgne.

« Un véritable nom de pirate, pas étonnant qu’il ait la peau dure. » pensa Abélard.

Entre-temps, Tanguy prévenait les secours à l’aide de l’émetteur radio. Il ne restait plus qu’à attendre l’arrivée de la vedette des sauveteurs en mer. Elle ne tarda pas. La marée basse permit d’opérer assez facilement l’embarquement du blessé. À demi conscient sur la civière, Yvon ouvrit la main comme se tendent les liens, qu’Abélard s’empressa de serrer. Il la lâcha et le bateau s’en alla. Il se jura alors de se rendre au chevet de son miraculé.

***

Sept jours s’étaient déjà écoulés, Abélard débarqué sur le continent n’était pas inquiet, seulement impatient de retrouver son ami échoué. Enfin, il allait pouvoir lui parler. Il se trouvait maintenant devant l’hôpital. À l’intérieur, hommes et femmes en blouses blanches déambulaient dans les couloirs. Dans ce milieu hospitalier, le naufragé Abélard se laissait emporter par le courant de cette marée humaine. De ces hommes et ces femmes qui le croisaient, il agrippa un bras. L’homme s’arrêta.

−Je suis un peu perdu. Pouvez-vous m’indiquer la chambre de monsieur Le borgne, Yvon Le Borgne, s’il vous plaît ?

− Vous avez de la veine ! Je suis justement son docteur. Chambre cent douze, à droite au fond du couloir.

− Comment va-t-il, docteur ?

−Notre vieux pirate des mers est bougon et n’obéit pas à nos infirmières. Je crois pouvoir dire qu’il est rétabli et définitivement hors de danger… Vous êtes de la famille ?

− Non, je suis Abélard le gardien du phare.

Et il continua son chemin.

Le médecin le regarda s’éloigner. Il portait une vareuse couleur brique qui ne lui donnait aucun chic, mais le rendait unique parmi toutes ces blouses blanches.

Porte cent douze. Il frappa et entra. D’un regard, les deux hommes se comprirent. D’une grosse poignée de main, ils devenaient des amis attachés par les liens de la survie. Quand Yvon ouvrit la bouche, un simple Merci vint couronner celui qui lui sauva la vie. Allongé sur son lit, il tendit son bras pour sortir d’un tiroir une bouteille de rhum comme le magicien fait apparaître un lapin de son chapeau.

− Il est temps de trinquer avec ce tord-boyaux, dit-il tandis qu’il remplissait généreusement deux verres.

Abélard tendit le sien et porta un toast :

− À ton retour parmi les vivants.

Tout en levant son verre, Yvon enchaîna d’un ton plus léger :

− À ma fille Françoise, ma complice sans qui ce rhum n’aurait pas pu être dégusté.

Et ils se mirent à rire aux éclats. Ils discutèrent longtemps de choses et d’autres comme de vieux amis. Ils ressemblaient à deux Indiens qui, ayant mêlé leurs sangs, devenaient frères à cent pour cent. Avant de quitter le convalescent, Abélard lui précisa qu’il serait toujours le bienvenu chez lui sur son île natale. Dès son arrivée au port, il lui suffisait de se diriger vers l’église, de la contourner puis de suivre le chemin côtier. Il ne pouvait pas manquer sa vieille maison en pierre isolée.

Il ajouta :

− Si je ne suis pas de service au phare, bien sûr.

Il marchait de nouveau dans ce couloir aux blouses blanches. Son esprit encore avec son ami, ses pensées déambulaient avec errance. Alors qu’il descendait le grand escalier avec toujours cette absence, une jeune femme se dirigeait dans l’autre sens. Ils se croisèrent jusqu’à s’effleurer, mais dans cette effervescence aucun regard ne fut échangé. Françoise était passée à côté de cet inconnu qu’elle voulait tant rencontrer. Il aurait suffi d’un petit coup de pouce des dieux, mais ils sont trop vaniteux pour se soumettre à un hasard heureux. Ils avaient décidé que l’heure ne devait pas encore sonner.

Françoise frappa et entra.

− Bonjour, père. Comment vas-tu aujourd’hui ?

− Le mieux du monde ma fille même si mon corps me fait encore un peu souffrir. J’ai eu la visite de l’homme qui m’a sauvé la vie. Il vient juste de partir. Grâce à Abélard, je peux encore te sourire et veiller sur toi, même si ton pauvre père est ruiné et n’a plus de bateau.

− Qui ?

− Abélard le gardien du phare. Tu le connais ?

− Euh, oui… Enfin, non… Je veux dire que… Françoise troublée se ressaisit… que je le connais de réputation ! Comment est-il ?

− Eh bien, avec lui tout devient possible.

Françoise aurait préféré une description physique, mais son père n’en parla pas. Il ajouta que son nouvel ami l’avait invité sur son île et indiqua même à sa fille le trajet à suivre.