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Être accompagné d’un livre, sa proximité matérielle – par exemple, en certaines circonstances, s’endormir volontairement avec lui, en le tenant ouvert sur soi, comme si mon corps pouvait en continuer la lecture –, son format, sa couverture, son titre, son édition. Soit avant, soit pendant la marche, lire quelques phrases, voire quelques mots comme nourriture physique ou psychique telle une prière, tel un verset de psaume... pour aller là-bas, là où mon aventure me poussait, ignorant ce qui s’y passerait. Quel que soit le livre retenu, très souvent je faisais l’expérience que je ne pourrais pas revenir en arrière, faire demi-tour. Les pas laisseraient des traces. Ils en ont laissé... Il suffisait que cette promenade soit suffisamment éprouvante physiquement pour que la conjugaison avec la lecture prenne une dimension quasiment angélique, le corps n’ayant plus la même consistance. Sensation mystérieuse que j’ai expérimentée aussi après les longues randonnées à bicyclette...
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Veröffentlichungsjahr: 2017
Table des matières
Acheminement
Colophon
Page Titre
Dédicace
Épigraphe
Mes premiers "vrais" livres
Le Séminaire, livre X, L’angoisse
Jacques Lacan
Le patient, le thérapeute et l’État
Élisabeth Roudinesco
Freud et Vienne
sous la direction d’Alain Didier-Weill
Dictionnaire international de la psychanalyse
sous la direction d’Alain de Mijolla
Le Cri du canard bleu
Alexandre Vialatte
Journaux de l’exil et du retour
Günther Anders
Freud avec les écrivains
Edmundo Gómez Mango J.-B. Pontalis
Paris 1926 La Société de minuit
Ludwig Hohl
Le laboratoire central
Jean-Baptiste Pontalis
Dictionnaire de psychologie et psychopathologie des religions
sous la direction de Stéphane Gumpper et Franklin Rausky
L’Ange de Coppi
Ugo Riccarelli
Les grands jours
Pierre Mari
Mémoires de Madame de Rémusat
Claire-Élisabeth-Jeanne Gravier de Vergennes, comtesse de Rémusat
Le Roman d’un lecteur
Jean-Benoît Puech
Isvor Le pays des saules
Princesse Bibesco
De la vie au-delà des sens
Jakob Böhme
Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation
Jacques Lacan
La mélodie du tic-tac et autres bonnes raisons de perdre son temps
Pierre Cassou-Noguès
Compagnie K
William March
La mort de Venise - Carnet d’Indochine
Maurice Barrès - Paul-Jean Toulet
De la famille
Leon Battista Alberti
La maison dans la montagne
Angelina Lanza Damiani
Et ainsi de suite La régression à l’infini et comment l’interrompre
Paolo Virno
Correspondance 1927-1938
Stefan Zweig/Joseph Roth
En finir avec la tolérance? Différences religieuses et rêve andalou
Adrien Candiard
Un jour de guerre vu des étoiles / Un día de guerra (Visión estelar)
Ramón del Valle-Inclán
Lettres de direction spirituelle
Saint Théophane Le Reclus
24/7 Le capitalisme à l’assaut du sommeil
Jonathan Crary
Neige silencieuse, neige secrète
Conrad Aiken
La Bibliothèque perdue Autobiographie d’une culture
Walter Mehring
Poétique du banc
Michael Jakob
Une archéologie de la toute-puissance D’où vient A ?
Guy Le Gaufey
Post-scriptum
Examen de conscience d’un homme de lettres Départ d’un groupe de soldats pour la Lybie
Renato Serra
Postface
LE NOTULIER
MICHEL CRÉPU
RÉFÉRENCES
ACHEMINEMENT
Première page de couverture : Carreg-Cennen Castle, Llandeilo Cox, David 1783-1859, National Library of Wales.
Remerciements à Mathilde Albisson pour sa relecture généreuse et consciencieuse.
Merci à Annie Chambaut et Michel Riedel pour l’exclamation de leurs interrogations !
Toutes les notes de lecture ici présentées chronologiquement sont parues dans la Revue des Deux Mondes :
- les quatre premières, entre 2004 et 2011,
- les suivantes, d’octobre 2012 à décembre 2014 ;
- celle du « Post-scriptum » a été donnée pour la Nouvelle revue française (avril-mai 2015). (N. d. A.)
©éditions des crépuscules, 2015
Siège rédactionnel et commandes :
41, rue Blomet 75015 Paris
Tél. : 01 45 67 28 39
www.editionsdescrepuscules.fr
ISBN : 978-2-918394-33-4
Pour l’édition numérique :
© 2017 Polimnia Digital Editions s.r.l.
via campo Marzio 34, 33077 Sacile (PN) ITALIE
Tel. : 0434/ 73.44.72
www.polimniadigitaleditions.com
ISBN 978-88-99193-28-7
ISBN-A 10 978.8899193/287
Gérard Albisson
ACHEMINEMENT
Postface de Michel Crépu
à Pauline,
Mathilde,
Hortense
Quand il neige à la fenêtre,
Que longuement sonne la cloche du soir,
Pour beaucoup la table est mise
Et la maison est bien pourvue.
Georg Trakl, « Un soir d’hiver »
Mes premiers “vrais” livres sont associés à mes premiers voyages, seul, en train. Comment une passion première, celle du monde ferroviaire, a-t-elle pu me diriger vers un autre univers, celui des livres? Je pourrais confier ici que j’ai consolidé mon apprentissage de la lecture grâce à deux hebdomadaires reçus dans ma famille : La Vie du Rail et Le Pèlerin du XXesiècle. Il y a de commun entre le voyage en train et le voyage dans un livre, la solitude éprouvée, l’intériorité ressentie, qui ne peuvent être dérobées par personne. Véritable expérience d’autonomie lorsque l’on tourne une page, lorsque le kilométrage le long du rail – des petits rectangles blancs avec la distance en kilomètres inscrite en rouge – défile.
La connivence entre lire et voyager par le train est rapidement apparue. Avant le départ pour n’importe quelle destination, un petit passage par la bibliothèque naissante était naturel : quels livres, quels auteurs emporter? J’ai souvent connu l’appréhension de m’apercevoir que j’aurais pu ou dû prendre tel ou tel ouvrage... C’était soit un seul soit au moins une demi-douzaine. Alternative surprenante et révélatrice de mon rapport à la lecture. Choisir un seul titre, être un avec l’auteur, pour ne pas le trahir, ne pas s’éparpiller: être entièrement autant que possible dans son énonciation, parfois jusqu’à l’identification. Avec plusieurs livres, l’ambiance était différente: plus légère, plus associative, plus originale. Je peux passer de Marcel Arland à John Cowper Powys sans trouble particulier, entendant même certains échos entre chacun. L’alternative dans la prise de livres imprimait dans mon corps une position presque tragique due au fait d’être confronté directement aux différences de style et conjointement entraîner des questions telles que,qu’est-ce qu’écrire? qu’est-ce que lire? La perception de la présence du corps, l’engagement de celui-ci, éveillaient en moi une véritable épreuve participant d’une expérience presque toujours à refaire.
Le choix quel qu’il fût disait quelque chose de mon état intérieur et aussi plus terre à terre (c’est le cas de le dire), de mon rapport aux provinces traversées, aux paysages découverts, à ma destination finale. Je pouvais prendre Jean Follain pour aller en Normandie, José Cabanis pour me rendre dans le Sud-Ouest, James Joyce pour parcourir l’Irlande... Cependant une inquiétude sommeillait toujours: pourrait-il y avoir une erreur d’aiguillage? Conséquence profondément contraignante du “un” et du “plusieurs”! Mais après tout, une fois que la valise était ouverte, je trouverais forcément quelques bonnes pages pour satisfaire mon plaisir. En fait, je circulais dans les rayonnages de ma bibliothèque, comme d’autres le font dans les étagères de leurs armoires pour leur garde-robe !
Les lectures se sont harmonisées avec les voyages ferroviaires, dès que je pouvais, dans la solitude d’un compartiment. Un voyage dans le voyage pouvait commencer. La lecture en mouvement, avec le paysage comme première et quatrième de couverture. Trois espaces en un : le train, le paysage, le livre. Monde impartageable et inoubliable. Cette ambiance très singulière, vivement désirée et entretenue ne m’a jamais quitté. Je vis cela comme une nostalgie – toujours réactualisée –, comme un intime privilège car je ne crois pas que je pourrais éprouver aujourd’hui une semblable sensibilité à la lecture dans les conditions de transport actuelles...
Le mouvement toujours. Marcher a participé aussi à me donner la curiosité mystérieuse de lire. Les deux pieds sur la terre ferme. Trois composantes sensorielles en une : les pas, le sol, le livre. Avoir un livre dans la poche, le sentir comme un compagnon, comme un objet qui aide à tenir debout, à tenir l’équilibre, tel le petit enfant qui cramponne dans une main un jouet, lorsqu’il met à l’épreuve sa verticalité dans ses premiers pas vers la marche.
Les chemins de la plaine de la Beauce sont certainement ceux que j’ai le plus fréquentés. Avec dans une poche intérieure de ma gabardine de l’armée anglaise, soit L’Odeur de la France de Jean-Paul Dollé, soit le Bréviaire poétique de Paul Claudel, soit...
Les ornières, la terre, la boue, l’horizon, les nuées, le vent, les champs qui bordent les bois, un vol de corneilles s’assemblèrent pour un environnement qui ne m’a jamais abandonné. Deux points de repères me soutenaient dans la force de mes pas: les masses des fermes, imposantes comme des forteresses et les croix dressées au bord de quelques chemins – pourquoi ici plutôt qu’ailleurs ? question qui pouvait donner prétexte à des petites fictions intérieures. Cette atmosphère est toujours en toile de fond, même à mon bureau en lisant un séminaire de Lacan. Être accompagné d’un livre, sa proximité matérielle – par exemple, en certaines circonstances, s’endormir volontairement avec lui, en le tenant ouvert sur soi, comme si mon corps pouvait en continuer la lecture –, son format, sa couverture, son titre, son édition. Soit avant, soit pendant la marche, lire quelques phrases, voire quelques mots comme nourriture physique ou psychique telle une prière, tel un verset de psaume... pour aller là-bas, là où mon aventure me poussait, ignorant ce qui s’y passerait. Quel que soit le livre retenu, très souvent je faisais l’expérience que je ne pourrais pas revenir en arrière, faire demi-tour. Les pas laisseraient des traces. Ils en ont laissé... Il suffisait que cette promenade soit suffisamment éprouvante physiquement pour que la conjugaison avec la lecture prenne une dimension quasiment angélique, le corps n’ayant plus la même consistance. Sensation mystérieuse que j’ai expérimentée aussi après les longues randonnées à bicyclette...
Enfin, donc, plus atypique, un prolongement inattendu s’est trouvé en la pratique plus régulière du vélo, hors la ville, avec néanmoins un point commun avec la marche et le voyage ferroviaire : la campagne comme scène, comme lieu. La ligne d’horizon toujours cherchée comme compagne. Il est difficile de pédaler avec un livre sur le guidon! Il n’empêche qu’il y a de la jouissance éprouvée à me remémorer certaines de mes lectures et cela de façon inattendue. Des itinéraires bien particuliers sont restés dans ma mémoire et instinctivement reliés à celles-ci.
Aller de Paris à Chartres inscrivait à chaque coup de pédales une montée en puissance pour faire venir au plus vite le premier regard sur les flèches de la cathédrale sortant de terre au fur et à mesure des kilomètres parcourus, et, dès lors, Dieu pouvait être le supplément d’âme, si les forces venaient à me manquer. Les pages lues, celles de Péguy, prenaient une autre force et une dimension nouvelle.
Ni le profil connu d’un arbre interchangeable,
C’est déjà plus distante, et plus basse, et plus haute,
Ferme comme un espoir sur la dernière côte,
Sur le dernier coteau la flèche inimitable.
Rejoindre l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire à partir d’Orléans avec pour tout bagage une valise en bois fabriquée par mon grand-père maternel, et deux illustrations accompagnaient cet admirable trajet en bord de Loire :
– Le jeune curé d’Ambricourtdans le Journal d’un curé de campagne de Bernanos qui s’épuise dans la quête de la sainteté.
Et que de temps je passe sur les routes! Mon annexe la plus proche est à trois bons kilomètres, l’autre à cinq. Ma bicyclette ne me rend que peu de services, car je ne puis monter les côtes, à jeun surtout, sans d’horribles maux d’estomac. Cette paroisse si petite sur la carte !
– Les pages inoubliables d’Une jeunesse pour l’éternité d’un certain Pierre Ordioni qui se rend en bicyclette à l’abbaye de La Pierre-qui-Vire (les merveilleuses éditions du Zodiaque) et décrit cela avec la spiritualité d’un jeune garçon (il a douze ans), spiritualité qui n’est pas dissociable de la pratique du vélo.
C’était pendant celui [le parcours] de l’année 21-22, le premier de mes séjours à l’abbaye. [...] Me voici donc seul. Mes petits bagages amarrés à tâtons sur les porte-bagages, arrive la question du luminaire. [...]Enneigée, la plus modeste montée devient abrupte, et une descente insignifiante vertigineuse. La brume dissimule les bas-côtés, redoutables dans les virages, la forêt et la route vingt ans laissées sans soins.
Sortir de Paris répète fréquemment un trajet jusqu’à Versailles – par les bois de Meudon, là où chassait le roi Louis XVI, dernière ville, aussi, de résidence de Céline ! – pendant lequel je me remémore presque inévitablement les quelques pages consacrées par Stefan Zweig, aux allers-retours de Marie-Antoinette entre Paris et le château.
Bien à l’écart de la capitale, le palais en est si près que par les nuits obscures on voit distinctement se dessiner sur le ciel, du haut des collines de Versailles, le halo brillant des lumières de Paris; un cabriolet à ressorts fait la route en deux heures, un piéton en cinq. [trois-quarts d’heure en vélo !]
Mais bien avant, au fil du temps et de ces moments initiatiques, les chemins et les kilomètres parcourus et intériorisés (tant en train qu’à pied) ont bénéficié du renfort d’un nouveau compagnon de marche, d’un ami à la complicité discrète et vigoureuse à la fois. Nos lectures croisées ont permis de pousser plus loin, en ce qui me concerne, l’expérience éprouvée solitairement: lire pouvait être un certain rapport au monde. De cela, je retiendrais quelques moments partagés où la marche et le livre ont laissé leur empreinte profonde. J’ai toujours été très sensible à allier en mon esprit et en mon corps ce que j’avais lu d’un auteur, et ainsi en éprouver son écriture. La marche est idéale pour vivre les mots, pour scander une lecture. S’arrêter devant un monument, une vallée, une demeure comme on s’arrête à la fin d’une phrase, d’un paragraphe, d’un chapitre. Si le temps de pose se prolonge, la sensibilité peut s’accompagner d’émotions silencieuses parce que, là, il s’est passé quelque chose. Ponctuation. La clairière où a été tué Alain-Fournier. Le silence abolit le temps. La marche est alors mystérieuse, presque obscène. La lande irlandaise plus évocatrice à ce moment-là du de Gaulle des Mémoires d’espoir que de Joyce et de son Ulysse...
Le cheminement – à travers bois, vallons, collines ou autres paysages – effectué avec ce compagnon me fit sortir le livre de ma poche ! le train s’arrêtait au butoir, il fallait en descendre !
De la lecture à l’écriture! Passage qui revenait de manière plus ou moins insistante. Lire, écrire, lire... Des notes prises dans plusieurs carnets depuis mon adolescence témoignent régulièrement de mes réflexions sur cette association. La fréquentation des mots des autres a contribué à soutenir l’interrogation que j’avais sur les miens et, par moments, non sans souffrance ressentie dans le corps même. Peut-on dire ce sont mes mots, les miens ? Une fois prononcés, une fois écrits, ils ne nous appartiennent plus. Et pourtant… Qu’est-ce qu’une bibliothèqueet les livres? qu’est-ce qui les constitue ? qui sont ces écrivains ? quelle différence entre les mots parlés et les mots écrits ? sont-ce les mêmes ? est-ce qu’un même mot pouvait être employé par moi... et par Verlaine, par exemple? ces mots, que disaient-ils du corps, le mien ? Après les exercices obligatoires des travaux écrits universitaires, que pouvais-je faire avec une feuille et un stylo ? Fallait-il faire quelque chose? En rester là? Pourquoi pas. Interrogation peu originale, sans doute ; banale, peut-être. Il y avait assurément autre chose en jeu dans l’affaire, avec les mots de Walser, Larbaud, Trakl, et combien d’autres.
En 2012, lui, cet ami, Michel Crépu, le directeur de la Revue des Deux Mondes, m’invita à découvrir un au-delà de la Beauce: les panoramas du Gâtinais – qui ne furent pas sans me rappeler les perspectives toscanes ou siciliennes par les villages recroquevillés autour d’un clocher, épousant les hauteurs arrondies des monts émergeant des champs colorés de leur terre couleur ocre, encore à cette saison. Cette promenade, dans une lumière crépusculaire d’août, fut propice à l’annonce d’un projet qu’il voulut me faire partager. Des dizaines de livres arrivent quotidiennement à l’adresse de la plus vieille revue d’Europe. Parmi eux, il y aurait à en extraire quelques-uns, sinon une perle rare, du moins que ces envois ne restent pas vains et évitent de suivre le trajet presque fatal vers un bouquiniste ou un libraire d’occasions. Prendre le temps d’un peu de considération pour le livre et son auteur et se dire «tiens, jetons un œil à celui-ci». Les piles érigées en tour babélienne n’incitent pourtant pas à se tenir avec application à ce luxe temporel. Il souhaitait la constitution d’un groupe de cinq ou six collaborateurs avec une réunion mensuelle pour un comité de lecture qui n’aurait pas comme tâche une distribution de titres mais plutôt que les livres fussent saisis, tenus dans des mains qui les ouvriraient, en repèreraient quelques phrases, des titres de chapitres, des références bibliographiques, les partageraient éventuellement sur le moment pour que l’un d’entre nous manifestât quelques éclats d’intérêt, de curiosité, de surprise, de confirmation, de risque, d’intuition. En fait, cette rencontre, rue de Lille, fonctionnerait, et a fonctionné, comme un petit séminaire ou un petit colloque, en quelques occasions. Chaque livre passait plus ou moins vite de mains en mains, de pages tournées en pages tournées, de quatrième de couverture rapidement parcourue et tout le mystère de l’arrêt ou de la mise à l’écart opérait. Bref instant du destin: on retient, on passe. Cheminement interrompu ou prolongé. Arrêt de la marche : plus pour la poche... mais pour les cartons des bouquinistes ! Alors autre destination, autre lecteur possible. Pendant quelques temps, plus de mains pour tenir le livre, pour en éprouver peut-être des lignes que nous n’avons pas voulu ou pu lire... Je ne cache pas qu’il m’est arrivé, en revenant des rencontres du vendredi, de ressentir un malaise devant un tel inventaire pour si peu d’élus.
« Veux-tu en être ? me dit-il, deux mille signes pour un ouvrage de 50 ou 600 pages! Un ou deux livres par mois. Sois libre, tu y réfléchis », alors que la lumière déclinante me rappelait, comme un début de contribution à ma réponse, la première de couverture – un clocher sur fond de soleil couchant – d’un livre de Bernanos, Un mauvais rêve, livre de poche qui a toujours une place bien abritée dans ma bibliothèque.
Au début des années 80, j’avais donné ma première note de lecture à la revue Esprit. Je sortais à peine de l’université. Je ne me souviens pas m’être posé beaucoup de questions pour rendre compte d’un ouvrage de Frances Tustin sur l’autisme. Comment est-ce venu? est-ce moi qui m’était proposé ? Ce livre était dans la continuité de mes travaux de diplôme et du début de ma pratique de psychologue. Il me reste de cette petite note, le souvenir que j’avais osé un rapprochement entre cette pathologie et les sculptures «Figure allongée»d’Henri Moore: “le trou” dans le corps. Cette contribution fut suivie d’un entretien avec Françoise Dolto. Deux évènements qui participèrent assurément à éveiller des prolongements sans formulation très précise, à ce moment-là.
Mon entrée dans la psychanalyse modifia peu à peu mon implication dans cette revue mais jamais sans oublier ce que je lui devais et à ses collaborateurs approchés. Rencontres ponctuelles mais fécondes. Avec mon incursion modeste en ce lieu, rue Jacob, je manifestais une certaine assiduité à lire les notes écrites par eux et d’autres. Comment faisaient-ils? quel(s) livre(s) avaient-ils choisi ? Quelle était leur première phrase pour introduire leur lecture ? Citaient-ils l’auteur ? Disaient-ils «je», «nous», «on»? etc. Lire leurs notes, leurs critiques représentait un exercice enrichissant et instructif! Pratiquement dans le même temps, je me lançais, avec quelques autres d’une association de psychanalystes à laquelle j’appartenais, dans la création d’une revue, Les carnets de psychanalyse.
Il fut évident pour moi qu’il y avait une continuité. J’avais éprouvé un début de familiarité avec ce que signifiait un comité de rédaction, un secrétariat de revue, le choix d’un thème et la mise en place d’un sommaire et ses différentes rubriques, etc.
Inhérent à ces deux parcours différents, il s’est dégagé une pratique régulière qui n’a jamais cessé depuis et que je qualifierais d’asservissement, de ritualisation, d’obsession, l’achat des quotidiens avec leurs pages spécialisées : Le Monde des livres, le Libération des livres, Le Figaro littéraire, les pages livres de La Croix et ponctuellement La Quinzaine littéraire ou quelques revues. Non seulement fidélité à leurs lectures mais aussi à certaines signatures de critiques... Qu’est-ce que cela cachaitou préparait? Qu’est-ce qui me poussait à cette injonction encore active aujourd’hui? Oh certes, maintenant, plus grand-chose de comparable avec l’élan premier! La vibration est différente, l’inspiration s’est appauvrie: peut-être le reflet de cette densité volumineuse, c’est le cas de le dire, d’ouvrages parus, où la “qualité” a beaucoup perdu... mais là c’est une autre affaire qui n’est pas étrangère, me semble-t-il, à l’initiative de Michel Crépu en cet été 2012. J’y reviens.
Avec sa sollicitation, je me trouvais au pied du mur, une nouvelle fois et autrement. Moi qui ne pouvais pas sortir sans un livre dans ma poche, toujours attentif à guetter les notes ou les critiques des ouvrages nouveaux ou réédités, l’occasion m’était offerte de passer à un autre moment.
Maintenant, on était au-delà de l’accompagnement pédestre ou ferroviaire, au-delà du « au cas où », du « au cas où »l’attente prévisible serait trop longue chez le dentiste, à la banque... En cette circonstance, d’ailleurs, avoir un livre et s’y plonger – l’amoncellement de magazines divers plutôt datés et surtout dans un état qui ne donne pas vraiment envie qu’on s’en saisisse, est une sorte de mépris ou d’indifférence pour l’usager – est un confort, un privilège, une sécurité. Aujourd’hui, qui emporte encore avec soi un livre pour attendre le rendez-vous pris avec le médecin, avec le coiffeur... ?
Je n’avais pas le souci – l’avais-je jamais eu ? – de la représentation du bout de la chaîne: la lecture de la note publiée. Le nœud de l’affaire, c’était, ce fut, le lien entre le livre choisi par moi – en de rares occasions suggéré par un autre –, ma lecture et ce que j’allais en tirer, en écrire. Étant donné – comme on l’a vu plus haut – mon rapport aux critiques, je me devais de trouver une forme pour me permettre d’être aussi juste que possible pour parler du livre retenu.
Qu’est-ce qui fait qu’on choisit tel livre plutôt qu’un autre? son titre? son auteur? la maison d’éditions? le thème ? l’actualité d’une question, d’une réflexion ? Dans ce panorama, j’essayais de tenir compte de ces composantes. Ce fut là toute la valeur originale des vendredis après-midis. Le petit collectif fonctionna avec bonne humeur et sérieux tout à la fois. Les expériences professionnelles diverses des uns et des autres présentèrent une stimulation... une dédramatisation (cf. le tragique évoqué plus haut).
Avec la recension et la relecture des notes présentées ici, je serais bien tenté de parler de certaines d’entre elles, de leur contenu, de re-parler du livre. Comme si je devenais un lecteur, un autre lecteur. La diversité constatée après-coup reflète certainement ma bibliothèque. D’Alexandre Vialatte à Guy Le Gaufey en passant par Jakob Böhme ou la Princesse Bibesco, s’exprime ce que cette expérience a enthousiasmé chez moi. L’éclectisme non imposé m’a permis d’éviter, j’espère, certains poncifs ou des applications faciles de quelques codes d’écriture. Et la contrainte des deux mille signes s’est avérée une exigence féconde. Il faut pouvoir dire l’architecture, le matériau du livre de façon suffisamment consistante et parlante. C’est certainement cela qui m’a le plus marqué: être travaillé par un texte à la limite de l’assèchement sans se répandre.
Passer de la littérature à la psychanalyse par la spiritualité, la philosophie ou autres a représenté un intérêt : la découverte, souvent, d’un style singulier d’énonciation, lié à l’auteur, à la discipline, la curiosité, être surpris, repartir de zéro ou presque à chaque nouvelle lecture, à chaque nouvelle note à écrire. J’ai essayé de me tenir dans cet engagement. Avec certains ouvrages, ce fut assez excitant, avec d’autres plutôt angoissant car j’en avais fait une exigence par respect pour le travail demandé, pour l’auteur, pour la maison d’éditions, pour la Revue.
L’idée initiale de présenter les notes en un recueil m’a amené, sans préméditation, à ce “prologue”. Il s’agissait pour moi de circonscrire un assemblage et d’en donner ou d’en dégager éventuellement un sens. Je me suis plu à imaginer que la trentaine de notes pourrait former une fiction si on les ordonnait différemment.
Le recueil serait inauguré par Le Cri du canard bleu d’Alexandre Vialatte – première phrase : « La Beauté ne s’explique pas.» Sans détours, Vialatte, c’est pour moi Kafka et l’Auvergne. J’ai pratiqué cette région avant de lire les Lettres à Milena. Ma famille paternelle a son territoire dans le Cantal et le Puy-de-Dôme. Mes souvenirs d’enfance dans les brumes matinales de la vallée de l’Alagnon, j’en ai retrouvé des traces dans l’histoire du jeune Étienne, le héros de ce petit livre. Cependant, mes yeux de garçonnet avaient certainement croisé le nom de Vialatte: mon grand-père lisait le journal La Montagne où l’auteur tenait une célèbre chronique. Ainsi cette note allait rendre hommage à une période inoubliable de mon enfance sur fond de patois auvergnat et d’odeur de bouses de vaches… Il n’y avait pas de collection de la Revue des Deux Mondes dans le grenier de la maison mais des fagots de bois qui séchaient, des outils abandonnés… Dans la chambre de mes grands-parents, sous une cloche de verre, un bouquet de fleurs séchées: peut-être mon canard bleu à moi…
Pour quelle suite? Chacun cheminera à sa guise, fera sa fiction… Le principal n’est-il pas qu’ici soit rendu témoignage de mes lectures qui ont trouvé place dans la prestigieuse et plus ancienne revue d’Europe !
Paris, Tamié, août 2015
