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Chronique qui se déploie du début du XXe siècle aux années quatre-vingt, ce roman retrace les destinées croisées des membres d’une famille inscrite dans un « Pays Noir » aux identités plurielles. Des plaisirs et des douleurs, des joies et des tragédies, des histoires personnelles en prise avec l’Histoire majuscule. La vie même…
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Un troublant pouvoir d’émotion."
Pierre-Robert Leclercq, Le Magazine littéraire
"Un livre qui recompose, au fil de la plume et au plaisir de l’affabulation, la mémoire d’une région, d’une famille, d’une enfance."
Jacques Franck, La Libre Belgique
"Au fond, ce roman est probablement aussi une manière nouvelle de dire: «La vie continue.»"
Pierre Maury,
Le Soir
À PROPOS DE L'AUTEURE
Traductrice et psychologue clinicienne de formation,
Thilde Barboni est l’auteure d’une dizaine de romans, de nouvelles, de récits. Elle a également signé des pièces de théâtre, des feuilletons radiophoniques et des scénarios de bandes dessinées.
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Seitenzahl: 232
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Préface
J’ai écrit ce roman après le décès de ma grand-mère maternelle en 1985. J’avais reçu pour tout héritage un bien très précieux à mes yeux : une boîte contenant, en vrac, les photos qu’elle possédait.
Une grand-mère qui s’en va emporte avec elle une enfance. J’étais très triste, perdue dans une vie à la croisée des chemins. Regarder en arrière, tenter de comprendre d’où je venais m’a semblé essentiel.
J’ai donc, une après-midi, étalé toutes les photos sur le sol de ma chambre. Certaines étaient de vrais trésors. Mon arrière-grand-père, vers 1890, emprunté face au photographe. Mon arrière-grand-mère, accrochée à son bras, affichant un sourire énigmatique, mélange de bonheur perdu et de douleur à venir. Mon grand-père, à peine adolescent, et ses frères, seuls, après le suicide du patriarche. Ma grand-mère, les yeux d’un bleu perçant, admirée furtivement par des hommes inconnus. Beaucoup d’images ponctuant le début du siècle, les deux guerres, la Libération. Des paysages du Pays Noir en transformation progressive : des terrils, des corons, des maisons bourgeoises, des fêtes, des ducasses, des marches populaires, de la joie, du travail, de la beauté, de la laideur…
Et puis, une série de photos touchantes de maman petite fille. Son regard triste, effrayé parfois, son bonheur de jeune femme au bras de mon père venu d’Italie. Des photos intimes autour du bébé que j’ai été.
Je connaissais un peu l’histoire de ma famille, ancrée dans l’histoire du siècle. On m’avait raconté les épisodes de la ruine de l’entreprise, de la Résistance, la rencontre de différentes nationalités. Cependant, sur les clichés jaunis, ce qui m’a le plus intriguée, ce sont les hommes et les femmes, les regards échangés, les gestes esquissés. Un monde inconnu d’existences riches et agitées dans cette Wallonie, cette terre où l’histoire, la culture, l’industrie, le passé ouvrier et les engagements divers ont été le terreau d’amours, de passions, de drames.
J’ai commencé à écrire en explorant les interstices où se cache le mystère des êtres. Car ces hommes, ces femmes, au destin romanesque, avaient tous des secrets. J’ai tenté de les découvrir, de les inventer parfois, amalgamant mes intuitions aux bribes de récits familiaux. La fiction a fini par l’emporter et il m’a semblé essentiel que les personnages nous livrent leurs vérités parfois divergentes. Au lecteur de se faire une opinion…
Aujourd’hui, hélas, plusieurs personnages nous ont quittés. Jamais je n’aurais imaginé que maman partirait quatre ans après ma grand-mère. Jamais je n’aurais cru que j’aurais un fils sans qu’elle ne le connaisse. Les années ont passé, je suis aujourd’hui plus âgée que ne l’était ma mère au moment où elle est morte. Affaires de famille m’est cher car c’est la dernière histoire qu’elle a lue de moi.
Ce roman, écrit dans une période très particulière, dans un moment émotionnel intense, j’ai voulu le laisser tel qu’il a été rédigé. Sa réédition me permet de le dédicacer à mon fils, Romain. Il vient de reprendre le flambeau des passeurs d’histoires au chevet de l’intimité des êtres. Les courts-métrages dont il est l’auteur prouvent qu’étrangement, la réalité rejoint aujourd’hui la fiction…
Thilde Barboni, août 2016.
La démarche hésitante, les enjambées inégales et les bras serrés contre la poitrine, te voilà donc, petite, te revoilà enfin. Après vingt ans, vingt saisons mélangées, tes yeux marron foncé découpent toujours deux minces lames charbonneuses dans ta peau claire. Tu as froid. Tu te frottes les paumes. Ta tête émerge à peine d’un torse menu, sanglé de cuir.
Tu marches parmi les gerbes de fleurs, les potées odorantes, le parfum âcre des bruyères en cascade et la pierre mate qui, au milieu de ce désordre végétal, réfléchit une lumière d’étoile morte. Les arbres jaloux de cette débauche de coloris et de parfums se sont travestis en une nuit. Jaune, or, marron, cuivre intense : ils se dressent aujourd’hui sur un fond de ciel trop azur pour la saison.
Les graviers crissent, se déplacent en petits bataillons serrés sous tes pas. La terre durcie par un premier gel puis réchauffée par les rayons solaires abandonne des particules qui tournoient autour de tes souliers. C’est une belle journée, une de celles dont on se souviendra au cœur de l’hiver.
Et toi, petite, tu parles, tu pépies comme un oiseau migrateur, tu lèves le nez, tu cherches ton chemin, t’excuses de ne pas le trouver. Une femme te guide. Cette femme, jusqu’il y a peu, je l’aurais reconnue entre mille. Air décidé, yeux perçants adoucis d’une petite fossette au coin des lèvres. Cet après-midi, malgré la transparence de l’air, malgré ton bras passé sous le sien, tout se brouille. Elle a un peu vieilli ou plutôt non, elle est toujours la même, mais c’est toi qui prends sa place avec tes trente ans, ton petit ventre rond, ta peau lisse et ton sourire insouciant. À cause de cette nouvelle vie qui germe en toi, la petite fille que tu étais se superpose à l’ancienne gamine qui t’accompagne et toutes deux confondues, vous ne ressemblez déjà plus qu’à celle qui vous a précédées pour bientôt laisser la place à celle qui vous suivra. Étrange alchimie. Vous êtes deux et une troisième vie porte en elle votre anéantissement. Deux femmes nerveuses, pressées, indifférentes à tous ces êtres qui ont contribué à leur présence. Je vous ai reconnues et déjà vous m’échappez. Rien de ce qui vous caractérise ne m’est plus familier, excepté ce sillon porté haut entre les sourcils par toutes les femmes de la famille et qui vous donne un je ne sais quoi de dérisoire et de sévère lorsque vous riez.
Vous êtes perplexes, mal à l’aise, déchirées entre deux directions. Continuez, passez votre chemin. Marie est là tout au fond de l’allée. Je savais que ce n’était pas pour moi que vous étiez venues. J’ignorais, petite, que tu viendrais pour elle.
Marie. Je l’ai rencontrée un soir d’automne, un soir de grand vent. Son chapeau pendait tristement sur le côté de sa tête dans ce tramway jaune bondé d’hommes fatigués, de femmes en sabots qui riaient fort, d’enfants insupportables qui nous marchaient sur les pieds. Je revenais de la ville. J’y avais rencontré un ami de longue date avec qui j’avais discuté toute la soirée. J’étais affamé, pressé de rentrer et je n’avais d’abord pas remarqué cette femme qui, juchée sur des talons trop hauts, perdait l’équilibre tout en s’efforçant de rester impassible. Le tram roulait, tanguait, se renversait dans les virages comme un vapeur malmené. L’air absent de la femme avait fini par m’intriguer, et pendant qu’une famille nous bousculait l’un vers l’autre, je m’efforçais de détailler ses traits. Yeux très bleus, joues pâles, cheveux noirs, elle aurait pu être vraiment jolie si un nez un peu fort et une mâchoire carrée n’avaient durci ses traits. Malgré cela, elle était belle et je me sentais attiré par son grand corps cambré. Chaque fois qu’un des mioches me poussait vers elle, j’exagérais le mouvement, me rapprochais un peu, tentais de capter son attention par des excuses. Elle m’ignorait totalement ou ne me remarquait tout simplement pas. J’aurais dû me détourner. Elle était d’ailleurs un peu plus grande que moi et ne ressemblait pas le moins du monde aux petites brunes type Louise Brooks qui hantaient mes nuits. Rien à voir avec mes fantasmes. Elle était à l’actrice américaine ce qu’est un berger allemand à un lévrier. Je souriais, amusé par la comparaison, lorsqu’une secousse plus forte me renversa sur elle. Mon épaule écrasa ses seins, ma tête se perdit dans ses cheveux permanentés. Je n’avais plus envie de rire. Il émanait de cette femme une telle force, une telle intensité de vie qu’elle semblait incarner l’existence à elle seule.
J’eus un vertige. Jamais une chair ne m’avait paru si palpitante, jamais un être silencieux ne m’avait semblé faire tant de bruit. Cette femme était devenue l’organe vital du tram, le cœur de la machine. Elle existait, rayonnait de santé et de force, éclaboussait de sa vie tous ceux qui l’entouraient.
Elle bougea soudain, tendit le cou, fit un petit signe au conducteur et sauta dans la rue. Je me suis tout naturellement retrouvé sur les pavés, aimanté par sa chaleur.
Elle marchait vite, trébuchait à chaque pierre trop saillante, ondulait vers de petites maisons mal éclairées entre des ruelles dont le réseau m’était inconnu. Je me retrouvais perdu dans une forêt dense, à la poursuite d’un esprit de la terre, d’une divinité païenne.
— Tu as bientôt fini de me suivre ?
Elle s’était retournée d’un coup et me toisait avec mépris.
— Je ne vous suis pas.
— Ah non ? Tu appelles ça comment ?
Le timbre de sa voix m’avait paralysé. Je me recroquevillai dans un costume un peu grand, héritage de mon frère aîné.
— Je vais moi aussi dans cette direction.
— Chez qui tu vas ? Je ne t’ai jamais vu par ici.
Le brusque tutoiement, la gouaille, l’accent trop prononcé m’empêchaient de trouver mes mots.
— Remets-toi. On dirait que tu vas faire dans ton froc. Donne-moi le bras, ça m’empêchera de trébucher sur ces fichus pavés.
Je m’étais subitement retrouvé à ses côtés, soulevé par une force irrésistible.
— Vous êtes costaude.
— Pour ça, oui. Les freluquets dans ton genre ne me font pas peur.
— J’ai trente ans.
— Comme si ça avait quelque chose à voir avec l’âge !
Elle était partie d’un grand éclat de rire qui tournoyait autour de mes oreilles, prêt à me faire éclater les tympans. Elle avait renversé la tête en arrière et je voyais distinctement deux narines qui palpitaient de plaisir. J’eus soudain envie de la prendre, de la déshabiller, de mettre mes mains sur son corps.
— Et ta femme ? Elle sait que tu cours les filles ?
— Je ne suis pas marié.
Sa violence me terrorisait. Tout un cortège de recommandations me passa par l’esprit, mais aucune crainte ne pouvait venir à bout de ce sentiment de bien-être qui me livrait à sa merci.
— C’est ici que j’habite.
Elle m’avait abandonné au milieu de la rue. Je ne distinguais plus que son ombre démesurément allongée qui se mêlait encore à la mienne.
— Reste pas là. Viens sur le trottoir.
Elle tournait déjà la clef dans la serrure, me lançait des regards moqueurs par-dessus son épaule.
— Tu ne vas quand même pas rester là toute la nuit ? Comment tu t’appelles ?
— Henri.
— J’aime bien, c’est joli, Henri. Moi, c’est Marie, comme la Sainte Vierge.
— Marie ?
— Oui, la mère du petit Jésus. Tu veux que je te montre mon Jésus à moi ? C’est une petite fille, une emmerdeuse qui hurle toute la nuit.
— Je peux entrer ?
— Ben oui. T’auras pas fait tout ce chemin pour rien.
Elle était déjà à l’intérieur et me tirait par la manche. J’avais le cœur qui battait comme un réveil, prêt à sonner à la moindre avance, plus effrayé encore que la veille de mes quinze ans, quand mon frère aîné avait cru bon d’offrir mon dépucelage à une fille appétissante et rose. Ce jour-là, j’avais prétexté un besoin urgent, m’étais enfui sans attendre mon reste, le sexe rétracté en un petit bourgeon ridicule. Mon frère avait tenté de me rassurer, invoquant une immaturité fréquente chez les cadets. Il avait eu beau parler, j’avais subi la plus grande humiliation de ma vie et les femmes m’apparurent désormais comme des îles impossibles à conquérir, n’offrant aucune crique au navigateur solitaire, ne se livrant qu’à des pirates.
— Tu entres ?
Elle avait allumé une bougie et la clarté m’attira dans une pièce aux murs souillés, aux meubles rares et abîmés. Une odeur tenace de promiscuité me donna la nausée.
— Je te la montre, puis tu t’en vas.
Malgré le halo bleuté qui lui ourlait les yeux, ses traits s’adoucirent d’un sourire. Elle ouvrit précautionneusement une porte. Un grincement nous précéda.
— Viens voir. Un vrai petit sucre d’orge.
La petite fille dormait, les lèvres humides, la tête auréolée de boucles blondes.
— Comment s’appelle-t-elle ?
— Renée. C’était le nom de son père. Il est mort juste avant sa naissance.
— Vous êtes veuve ?
— Et contente de l’être, crois-moi ! C’était un vaurien. Il me battait. Le jour de sa mort, j’ai été mettre un cierge à sainte Rita et je me suis cachée pour ne pas suivre l’enterrement. Bien fait pour lui !
— Elle reste toute seule ici ?
— Ici, c’est chez ma sœur. Elle m’a reprise après mon veuvage. Il ne faut pas faire de bruit sinon cela va être ma fête.
Le fait que cette femme avait une parente qui dormait dans une pièce proche me rassura.
— Maintenant, il faut t’en aller.
Elle me repoussa dehors.
— Rentre chez toi.
La porte s’était brusquement refermée et je n’avais pas osé insister. J’étais repartien courant, à la recherche de la ligne de tram, furieux de m’apercevoir que j’avais pris le dernier et que je devais me résoudre à parcourir le reste du chemin à pied.
Cette rencontre m’avait mis la tête à l’envers. J’essayais d’évaluer mentalement la distance à parcourir pour rentrer chez moi, mais je n’y parvenais pas. Je m’égarais dans les ruelles, croyant reconnaître des raccourcis, revenais insensiblement vers le canal glauque, emprisonnant dans ses eaux sombres de grosses péniches ventrues où brillaient parfois quelques lueurs.
Chaque bruit me faisait sursauter. J’étais inquiet, me retournais souvent comme pour conjurer un mauvais sort. Je tentais de me souvenir du visage de la femme, mais déjà ses traits s’estompaient, cédant la place aux rondeurs enfantines de sa fillette.
Étrange rencontre qui m’empêchait de me concentrer sur les propos de mon ami. La soirée avec lui s’était éclipsée comme un vol d’oiseaux migrateurs. Il était arrivé de Bologne, après de brefs séjours dans plusieurs villes du nord de l’Italie. Il avait la mine splendide des hommes en pleine force de l’âge, les cheveux drus et noirs sans un seul fil d’argent.
Nous nous étions embrassés en restant très longtemps soudés l’un à l’autre, maîtrisant mal la joie qui nous étreignait à chacune de nos retrouvailles. Il revenait toujours de ses voyages les joues en feu, le regard vif, baissait la voix, sous-entendant qu’il ne me révélait qu’une infime partie des secrets dont il s’était emparé. Sa vie était mystérieuse, jalonnée de rendez-vous, de rencontres importantes, d’amis perdus et retrouvés. J’avais la sensation de faire partie du réseau dense de ses relations. J’étais incapable cependant de me situer, incapable de dire si notre amitié était unique ou si elle se répétait à chaque étape de ses voyages. Je m’efforçais de ne pas lui poser de questions, de ne pas l’effaroucher, comme si ma discrétion était le prix à payer pour poursuivre notre relation. Après une longue marche dans le froid, silencieux et pourtant bien présents l’un à l’autre, nous nous étions installés dans un café de la ville basse. Comme d’habitude, je l’observais en silence, l’apprivoisant de mes sourires répétés. Il avait commencé par des murmures. Tout en l’écoutant, j’observais mon image réfléchie par le verre dépoli d’un miroir mural. Comme nous étions différents ! Lui grand, droit comme un sapin, les dents blanches et le regard de braise. Moi déjà un peu voûté, les yeux éteints et les cheveux délavés. Chacune de ses visites me transportait pour ensuite me livrer à des sentiments ambigus de tristesse et d’abandon.
Je l’avais rencontré pour la première fois à dix-sept ans et pourtant, il me rappelait paradoxalement ma petite enfance. Il flottait autour de sa personne une odeur qui s’apparentait à celle des goûters d’autrefois. Je revoyais ma mère, découpant des bouchées de gâteau au bout d’une minuscule fourchette d’argent. J’étais alors un petit garçon heureux, bien portant. Mes cheveux clairs, ma peau laiteuse, mes prunelles pervenche indiquaient à tous mes petits amis que j’étais le dernier-né d’une famille de Hollandais originaux qui avaient débarqué en Wallonie pour y monter, grâce à la collaboration de cousins installés aux Indes néerlandaises, un commerce de tabac qui n’avait pas tardé à leur rapporter gros.
— Henri, tu m’écoutes ?
Dans ce café populaire, assis sur une banquette de bois, nos deux voix se mêlaient à celles des ouvriers. J’avalais de longues gorgées de bière et comme je n’avais plus mangé depuis le matin, la tête me tournait un peu.
— Henri, tu m’entends ?
Lorenzo m’avait pris le coude, le serrant entre le pouce et l’index.
— Il fait beau en Italie ?
— Quand tu penses qu’il y a quatre jours, je me promenais encore en bras de chemise !
— Cela doit être un pays merveilleux. J’ai beau m’appliquer, je ne parviens pas à me représenter les montagnes, la mer, le soleil permanent.
— Pourquoi ne m’y accompagnes-tu pas ? Dans quelques jours, je repartirai pour la vallée du Pô. Que dirais-tu d’un petit voyage ?
J’avais haussé les épaules. Comme d’habitude, Lorenzo m’étourdissait, me laissait entrevoir un monde inconnu et attirant, un monde sans mine, sans poussière, sans terril, peuplé de paysans solidaires et forts.
— Je pourrais te passer un peu d’argent, si c’est cela qui t’arrête.
Lorenzo m’offrait une fois de plus de partager ses aventures. Il avait baissé la voix. Son accent du sud, les « r » roulés comme des battements de tambour, le bruit autour de nous m’empêchaient de suivre parfaitement la conversation.
— Sais-tu ce que cela représente, des ouvriers en colère ?
Deux grands gaillards accoudés au bar s’étaient tournés vers nous. Malgré moi, j’avais frissonné. Chaque fois qu’on parlait de colère, de révolte, je revoyais les quelques ouvriers qui dépendaient autrefois de ma famille, leur désespoir lors de la fermeture de la fabrique, j’entendais à nouveau les mots maladroits mais sincères murmurés par le comptable après l’enterrement de mon père.
— Des milliers d’ouvriers en grève, les paysans insurgés, les mécaniciens de la FIAT qui réclament l’autogestion.
— L’autogestion ?
J’avais éclaté de rire. Ce mot inconnu m’évoquait une automobile qui aurait conquis son indépendance pour rouler à travers champs, sauter par-delà les chemins pour mieux retourner aux chevaux qui l’avaient précédée.
— Dans le nord, à Turin, les travailleurs se sont organisés, ils ont créé des comités au sein de leur entreprise. Ils veulent gérer l’usine eux-mêmes, refusent le pouvoir des patrons.
— Et ça marche ?
— Évidemment. Tu n’as pas l’air de te rendre compte que le monde change, Henri. Il se transforme à toute vitesse, se métamorphose irrésistiblement. En Russie, c’est déjà bien parti. En Italie, ça va être le feu d’artifice. Bientôt les gens d’ici entendront parler de mes compatriotes. Tu peux en être certain.
— Et on les laisse faire ?
— Qui pourrait se mettre en travers d’une telle force, d’une telle puissance ? Qui, je te le demande ? Qui en aurait les moyens ?
Je lui avais fait signe de baisser le ton. Il y avait dans son regard quelque chose de fiévreux, d’incontrôlable. J’avais souri, l’invitant à reprendre une bière. Lorenzo n’avait pas changé. Nous nous connaissions depuis quelques années et il gardait toujours la foi en un monde nouveau, façonné par le progrès et le communisme.
— Et ta famille, qu’est-ce qu’elle dit de tout cela ?
— Ils ont peur, peur de perdre leurs privilèges, peur de tout changement. S’ils le pouvaient, ils emprisonneraient la société dans un étau de glace qui leur assurerait un confort éternel. Je ne les vois presque plus. Cela vaut mieux.
— Et l’argent ? Comment te débrouilles-tu ?
— J’ai encore un petit magot qui vient de l’héritage de mon grand-père. Et puis, je me débrouille, je m’engage dans des fermes pour les vendanges, pour les récoltes.
— Et ton père…
— Il ne veut plus me voir. Pour lui, je n’existe plus. Il m’a rayé de sa mémoire. Il y a quelques semaines, je l’ai croisé par hasard, c’était comme si j’étais devenu transparent, comme si ses yeux étaient incapables de me reconnaître.
Lorsqu’il parlait de sa famille, nos liens se resserraient plus encore. Ce que j’en savais me suffisait pour comprendre que nous provenions de la même classe sociale et que nous en avions été chassés, lui pour ses idées révolutionnaires, moi en raison de la ruine de la fabrique de tabac, quelques mois avant la déclaration de la guerre de 1914.
— Tu crois que c’est sérieux, ces grèves dont tu me parles ?
— Tout ce qu’il y a de plus sérieux. La droite tremble, les bourgeois pleurnichent et les ouvriers sortent de leur torpeur. C’est comme une épidémie, ville après ville, les grèves s’étendent à tout le nord de la péninsule. Tu n’as rien lu dans les journaux ?
Je n’osais pas lui avouer que je n’avais plus eu un journal en mains depuis des mois. En fait, je ne comprenais plus très bien les articles. La politique m’était devenue totalement étrangère, je n’avais d’ailleurs plus le temps d’y consacrer mes moments de repos. Je venais de trouver du travail dans une mine et cet univers obscur m’engloutissait chaque matin, me malmenait entre ses entrailles pour me rejeter le soir, sale et aveuglé comme une taupe humaine, privé de force, avide de repos et de tranquillité. Je m’étais pourtant très vite attaché à ce travail. Quand je m’entassais avec les autres hommes dans la cage qui dévalait vers les tailles dans un bruit de ferraille mal huilée, j’avais la sensation de renaître, d’y enterrer mon passé, d’aller y puiser les germes d’un avenir meilleur.
J’aurais pu me révolter, moi, Henri Van Eindhoven, fils d’industriel, descendant de ces Hollandais intrépides qui affrétaient des navires, parcouraient le Pacifique et retournaient dans leur pays les soutes débordant d’odeurs et d’étoffes exotiques. Je m’appliquais à ne pas penser au passé. Je travaillais couché dans les veines, avalant la poussière, crachant le charbon, violant cette terre hostile. Je faisais une courte pause pour manger quelques tartines et j’en profitais toujours pour aller caresser les deux chevaux aveugles qui tiraient les chariots. Les animaux secouaient la tête sous mes doigts, m’effleuraient de leurs naseaux veloutés. Ils semblaient heureux, je crois surtout qu’ils ignoraient qu’un monde fait de prairie et d’herbe tendre s’épanouissait ailleurs.
Les autres hommes m’aimaient bien. Ils avaient fini par m’accepter tout en se méfiant de quelqu’un dont le langage leur rappelait celui des chefs, des ingénieurs et des patrons. Mon travail avait fini par les impressionner, car malgré ma petite taille j’étais fort et endurant. En contrepartie, je commençais à assimiler leur patois.
— Je n’achète plus de journaux. Je n’ai pas trop d’argent, tu sais.
— Oui, je comprends. Ça doit être dur la mine, ne pas voir la lumière pendant toute une journée. Moi, je ne pourrais pas. Tu crois que tu pourrais parler de la situation italienne aux ouvriers ? Dans ce pays, tout le monde a l’air d’être en veilleuse, personne ne rit.
J’avais soupiré. Lorenzo avait arrêté un geste vague.
— Tu dois leur en parler, Henri. C’est trop important. Il faut les éveiller eux aussi. Après tout, toi seul peux le faire. Tu es à la fois fils de patron et mineur. Tu côtoies la masse ouvrière et tu connais les rouages du capital.
— Je ne côtoie pas la masse ouvrière, Lorenzo, j’en fais partie.
— Tu dois faire de la politique, te remettre à penser. Je dois t’avouer que j’ai du mal à te comprendre. Après tout ce que tu as subi… Tu étais moins résigné autrefois. Aujourd’hui, tu ressembles à une bougie prête à s’éteindre. Je t’en prie, Henri, réagis, parle aux mineurs, révolte-toi.
Lorenzo avait fini par me griffer le cœur. J’avais abrégé la conversation et nous nous étions quittés très vite. J’avais refusé son offre de m’accompagner chez moi. Il ne m’avait pas demandé de le loger comme il le faisait lors de chacune de ses visites.
Après un dernier signe, une dernière hésitation, nous étions partis dans des directions opposées et j’avais sauté dans un tram sans même vérifier si c’était le bon.
Troublé par le souvenir de cette entrevue, je fus heureux de distinguer les flancs charbonneux du terril qui bordait le chemin menant à ma maison. Il faisait de plus en plus froid. Les arbres figés par les gelées avaient perdu leurs couleurs d’automne et bordaient la route comme autant de sentinelles endormies. Une petite fenêtre mal éclairée m’avait forcé à accélérer le pas.
— Le dernier tram est passé il y a une heure déjà. Tu l’as manqué ?
Comme toujours, ma sœur guettait mon arrivée, se précipitant pour ouvrir la porte dès qu’elle apercevait ma silhouette.
Ses longs cheveux dénoués réchauffaient son corps maigre.
— Je suis revenu à pied.
— Tu dois être gelé, mon pauvre petit frère.
— Je boirais bien quelque chose de chaud.
Elle me frottait le dos, couraitdans la chambre me chercher un lainage tricoté de ses mains.
— Quelle idée de rentrer si tard ! À quelle heure te lèves-tu demain ?
— Cinq heures, comme d’habitude.
— Mon Dieu ! C’est affreux.
Bien malgré elle, Blanche me donnait immanquablement envie de rire par son air désolé, ses yeux d’enfant étonné, sa tête qu’elle secouait dans tous les sens en redressant le pli de mes vêtements.
Elle me posait toujours les mêmes questions, les répétait plusieurs fois comme pour tenter d’en capturer le sens caché. L’heure de mon lever, celle de mon retour, le type de travail pour lequel on m’avait engagé. Elle évoluait en quelque sorte dans un monde sur lequel la réalité n’avait que peu de prise et dans lequel je ne jouais qu’un rôle d’intermédiaire, de messager.
— J’ai vu Lorenzo.
Elle tressaillit, renversa quelques gouttes de bouillon brûlant sur le dos de ma main.
— Lorenzo ? Tu lui as parlé ? Qu’est-ce qu’il voulait ? D’où vient-il ? Il se porte bien ?
Les questions se bousculaient sur ses lèvres. Blanche attira une chaise, s’y installa à califourchon en tirant nerveusement sur le bout de ses cheveux.
— Il passait par ici. Il va bientôt retourner en Italie.
— En Italie ? Mon Dieu… En Italie…
Elle pressait ses mains contre sa poitrine comme pour en extirper un cri.
— Ne te mets pas dans cet état. Lorenzo est un ami. Il n’y a pas de quoi en faire un drame.
— En Italie… Maman y était allée avant notre naissance. Elle m’en parlait souvent. C’est là que papa se serait décidé à demander sa main.
— Pas du tout. Ils se sont mariés, puis ils sont partis en voyage de noces à Venise.
— C’est faux. Ils se sont rencontrés sur une gondole et dès qu’il l’a vue, papa a décidé de l’épouser.
Blanche retrouvait sa voix d’enfant malgré ses trente-cinq ans et sa peau qui perdait déjà son éclat. En me réchauffant les doigts au bol de faïence, je repensai à la femme du tram, à son insolence, à sa franchise. Blanche continuait à faire de ses souvenirs une petite pelote si serrée qu’il serait bientôt impossible de la dénouer.
— Il va bien ?
L’évocation du pays de Lorenzo lui avait rendu des couleurs.
— Oui, il va bien. Il est toujours aussi beau, plein de projets.
— Et sa famille ? Que font-ils, encore ? J’ai oublié depuis la dernière fois.
— Ils sont dans la sidérurgie.
— Oh ! Oui, je me souviens maintenant. Lorenzo va devoir bientôt reprendre les affaires de son père, j’imagine. L’usine marche bien ? Il n’y a pas de problème dans la sidérurgie ?
— Tout va très bien.
Blanche souriait, me resservait du bouillon, n’était déjà plus à mes côtés, mais rêvait d’un monde où les enfants sont heureux pour la vie, d’un pays où les chefs d’entreprise restent des chefs d’entreprise et où les femmes de son âge promènent dans les parcs des enfants d’hommes riches et puissants.
Elle s’était tue et se dirigeait vers sa chambre pour poursuivre son rêve dans le sommeil.
— J’ai fait une curieuse rencontre, aujourd’hui.
— Tu veux parler de Lorenzo ?
— Non. J’ai rencontré une femme, une ouvrière probablement, une jeune veuve. Elle m’a montré sa petite fille, une blondinette adorable.
— Tu lui as parlé ?
— Oui.
— Tu parles aux ouvrières maintenant ?
Le ton sur lequel elle prononça cette phrase me fit froid dans le dos. « Tu parles aux ouvrières maintenant ? » Ma mère s’était un jour adressée de la sorte à mon père tout en le toisant d’un air d’incompréhension et de mépris. Je n’avais pas très bien compris, à l’époque, ce que cette remarque dans la bouche de ma mère avait d’insultant.
Blanche haussa les épaules et disparut dans sa chambre. Je sentis soudain la fatigue, et je me dirigeai vers mon lit. Plus tard, couché les yeux grands ouverts, j’essayai de retrouver dans les ombres qui parcouraient le plafond l’itinéraire susceptible de me ramener à la femme du tram.
MARIE
Non, non. C’est faux. Des mensonges, des inventions. Ce petit blond m’a toujours poursuivie avec des yeux de chien triste. Un chien. Il m’a suivie comme un chien qui cherche une niche. Un couillon. Il en mourait d’envie et il ne m’a même pas embrassée. Il avait bien trop peur.
Ma fille ?
Un prétexte. Je la détestais. Dès que mon ventre a enflé comme un fruit pourri, je n’ai eu qu’une envie : la faire passer, la décrocher. Elle s’est bien défendue.
Pour ça oui. Je sautais quatre marches d’escalier à la fois, je me laissais tomber comme une masse, poussais sur les chairs. Rien, rien ne venait, à part les gargouillis furieux d’une carcasse malmenée. Il n’a jamais rien compris. J’aurais voulu qu’il me prenne devant le gosse, pour me venger de Germain, et ne pas attendre le lendemain pour lui rendre la pareille.
Au lieu de cela, il bêtifie devant la gamine, ne me regarde même plus. J’ai bien fait de le mettre dehors. Non. Pourquoi sont-elles venues ? Qu’est-ce qu’elles veulent ? Qu’elles s’en aillent. Ne pas les entendre surtout, ne pas les voir. Non, non, non. Partir. Pouvoir m’enfuir. Me lever, m’en aller, tout casser, faire peur, hurler.
Pourquoi ? Pourquoi si tôt ? Révolte, révolte, révolte…
— C’est ton anniversaire aujourd’hui ? J’adore les anniversaires ! Surtout le mien : en plein printemps, le 3 mai. Tu te souviendras ? Tu te souviendras de la date ?
J’avais hoché la tête. Marie parlait sans retenue, sautait d’un sujet à l’autre, les abordait à peine, n’attendait aucune réponse. Elle s’agitait à mes côtés, ses grands yeux bleus fixés à la fenêtre, les mains sous la nuque et les genoux vers le plafond. J’avais bien tenté de suivre la conversation, glissant quelques remarques au hasard, mais elle avait ignoré toutes mes interventions, se parlant en quelque sorte à elle-même. L’atmosphère était irréelle dans cette pièce où j’avais pénétré quelques semaines auparavant. Des vêtements d’enfant traînaient un peu partout. De petites bottines, des brassières de laine s’emmêlaient à des objets de femme coquette, à des bas, des fichus colorés, des étoffes moirées qui réchauffaient curieusement la tristesse du lieu. L’énergie de Marie, sa verve, sa force m’étourdissaient. Elle partait souvent de grands éclats de rire, me saisissait le bras lorsqu’elle exigeait une attention plus soutenue.
— Tu me trouves belle ?
