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En janvier 2022, une feuille paroissiale était distribuée pour préparer un « synode sur la synodalité ». Ce
tract posait des questions très « ouvertes » : « Si j’étais le curé ou l’Évêque ou le Pape, L’Église devrait… ».
Consultant, psychosociologue de profession, familier des stratégies consacrées à la gouvernance des
organisations, l’auteur sait bien que c’est un symptôme de crise pour une structure de délaisser son objet propre
pour consacrer trop de temps à palabrer sur son fonctionnement. Tous les appels à l’avis et à la spontanéité de la
base sont le plus souvent, des façons de fabriquer des consensus de circonstance (cf. Les Assemblées générales
étudiantes, les soviets, les « sociétés de pensée », etc.). Mais puisque le Synode affiche le but de consulter les
laïcs, l’auteur s’est pris au jeu. Son point de vue est évidemment partiel mais, du moins l’espèretil,
pas trop partial.
Ah! s’il était Pape...
Á PROPOS DE L'AUTEUR
Après des études de sociologie et de sciences politiques,
Michel Michel, père de 8 enfants, a été attaché de recherches à la Fondation Nationale de Sciences Politiques. Maître de conférence en sociologie à l'Université de Grenoble dans le domaine de l’anthropologie des représentations et l’histoire des mentalités, il est l’auteur de "La gestion des conflits à l’hôpital" (1995), "Faire face à la violence dans les institutions de santé" (2004), "La violence à l’hôpital : prévenir, désamorcer, affronter" (2015) "Les risques psychosociaux à l’Hôpital" (2016) et "Des Jeux et des Ressources chez Desclée De Brouwer" (1996).
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Seitenzahl: 243
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Michel Michel
Ah ! Si j’étais Pape
Contribution à l’analyse de la crise de l’Église
d’un sociologue plutôt tradi
Sur l’air de Ah ! Si j’étais riche
Présentation
En Janvier 2022, une curieuse feuille paroissiale nous était distribuée pour préparer un « synode sur la synodalité » ; un ordre du jour qui a fait rire pas mal de paroissiens ; ce tract leur posait des questions très « ouvertes » : « Si j’étais le curé (ou l’évêque ou le pape) »…, « L’Église devrait… ». Si j’étais Pape (ce qu’à Dieu ne plaise, l’idée me terrifie) ; mais puisque la feuille paroissiale m’y incite, puisqu’il est question de consulter les laïcs je me suis pris à ce jeu un peu paranoïaque. Mon point de vue est évidemment partiel et, j’espère, pas trop partial.
INTRODUCTION
Un synode sur la synodalité
a. Le Synode : questions de méthode
Comme tout psycho-sociologue consultant, je suis très sceptique sur la méthodologie des rencontres sur la synodalité. Ces méthodes d’ingénierie sociale ne sont pas faites pour mieux connaître l’état de l’Église, mais pour dégager un vague sentiment de consensus appuyé sur le discours médiatique.
Je suis familier des réunions consacrées au fonctionnement des organisations. Une structure doit se consacrer à son objet1 ; quand elle passe trop de temps à palabrer sur son fonctionnement, je sais qu’elle est en crise et que tous les appels à la spontanéité et à la créativité sont le plus souvent des façons de camoufler des actions « manœuvrières » pour construire une « opinion publique » de circonstance (cf. Les Assemblées Générales étudiantes, les soviets, les « sociétés de pensée », etc.). Ces assemblées sont assez peu représentatives parce que les « majorités silencieuses » ne viennent pas à ce type de consultation (c’est pour ça qu’elles sont « silencieuses »). Elles sont faites pour faire accepter des orientations globalement prédéfinies (Cf. Les travaux d’Augustin Cochin sur les sociétés de pensée).
Les « gentils-animateurs » qui se déplacent à chaque réunion définissent les règles du jeu, font respecter (ou pas) le droit à une maigre parole, et rédigent les rapports, sont les véritables acteurs du pouvoir dans ce type d’assemblée.
Aussi, après avoir ri d’un « synode sur la synodalité »2, je me suis inquiété : on ressortait les vieilles recettes spontanéistes de la fin du xxe siècle pour mettre en agitation le peuple de Dieu et faire croire que l’Esprit Saint s’exprimait à travers la dynamique de groupe la plus évidemment manipulatrice (« évidence » qui vient de ce que les animateurs, un peu néophytes, font trop naïvement confiance à la méthode). Je me souviens par exemple de cette « assemblée des jeunes » censée dégager le point de vue des jeunes du diocèse. Deux de mes enfants y sont allés et nous avons écouté le texte qui en résultait et qui était présenté aux paroisses comme les orientations que désiraient les jeunes. Mes enfants témoignèrent que ce texte ne reflétait pas les propos des participants et eurent le courage de le dénoncer lors de la messe paroissiale.
À court terme, ce type de manœuvres permet d’imposer une décision en donnant une vague impression d’unanimité mais à long terme, ça ressemble plus à des propos convenus et stéréotypés3.
Par ces rencontres, on ne peut faire émerger que les clichés (reflet du discours des médias plus ou moins bien reformulés en « langue de buis ») ; si on voulait vraiment obtenir le sentiment profond des paroissiens on ferait une série d’entretiens non directifs approfondis et on obtiendrait alors un tout autre matériau.
Quoi qu’il en soit, il est bien évident que dans le cadre du processus de « consultation du peuple de Dieu » mis en place par l’appareil ecclésiastique, je ne pense pas que j’aurais pu exprimer mon rapport à l’Église ; c’est une des raisons de cet ouvrage.
b. Sur la Synodalité
Je me suis ensuite interrogé sur ce mot de « synodalité ». Je sais que les orthodoxes sont très attachés à ce mode de gouvernement qui permet aux différents patriarcats de plus ou moins se supporter et qui est probablement un des points faibles de ces Églises. Mais il est trop évident que pour l’Église romaine, l’effort d’œcuménisme est essentiellement orienté vers les confessions issues de la réforme, voire le judaïsme ; elle a souvent délaissé les Églises catholiques d’Orient qui sont en concurrence parfois directe avec les communautés schismatiques « orthodoxes ».
En tout cas, les explications venues du Vatican ne m’ont guère éclairé ; la synodalité serait un nouveau fonctionnement de l’Église dont on ne voit pas bien la différence avec la « collégialité ».
J’ai lu dans un journal que l’objectif était de développer la « démocratie » au sein de l’Église, ce qui ne m’a pas rassuré car démocratie est un « mot-valise », une notion fourre-tout dans laquelle on peut mettre n’importe quoi (Thatcher, Robespierre, l’État-Providence Suédois, les Soviets ou le gouvernement des juges). S’agirait-il d’un nouveau ralliement à la langue de bois occidentale ? En tout cas dès sa fondation au sein des disciples du Christ, l’Église n’a jamais été une démocratie (même si en France, à la fin des guerres de religion, des théologiens de la Ligue catholique défendirent la prééminence du peuple sur le Roi soupçonné de pactiser avec les Huguenots).
Si l’on observe l’Église telle qu’elle fonctionne en réalité sous le pontificat du Pape François, on constatera qu’elle s’éloigne du modèle féodal où les Évêques et les Curés étaient responsables d’une communauté dont ils partageaient, à vie, le destin, pour se rapprocher d’un modèle administratif jacobin où Évêques et Curés font carrière en étant déplacés comme des Préfets par l’autorité supérieure. Ils ont donc moins de contacts avec les fidèles et sont davantage soumis à une Église très centralisée. Les fidèles laïcs ne sont pas mieux pris en compte, mais l’opinion des médias est censée les représenter.
c. Sur le cléricalisme
J’ai du mal à voir dans la synodalité un rejet du cléricalisme : même dans les années 70 où l’on jetait les soutanes par-dessus les orties, celui qui avait le droit de prêcher profitait de son état de clerc et de l’argument d’autorité (« Le Concile ») pour imposer aux fidèles le rejet des usages et traditions séculaires. Je me souviens de ce jésuite en charge de la mise en place d’une table eucharistique décentrée du chœur à la place de l’autel ; je lui proposais de faire une consultation des fidèles dans la paroisse. Le jésuite me répondit : « Vous êtes fou ! Si on les écoutait, ils nous renverraient tous dans nos sacristies. » La révolution liturgique ne s’est jamais faite à partir de la demande des fidèles, c’est un pur produit de la société cléricale. Ce ne sont pas les laïcs qui ont imposé « l’ouverture au monde » et la révolution liturgique, ce sont les clercs4.
*
Le cléricalisme est le seul travers dont les clercs ne sauraient se défaire : c’est comme si on demandait aux bureaucrates d’abandonner l’impératif du règlement ou aux militaires de se désarmer…
Je conçois qu’on ait pu être agacé par le cléricalisme quand les clercs incarnaient l’autorité de l’Église. Mais il devient insupportable quand les clercs utilisent l’autorité qu’on leur prête contre la Tradition de l’Église, pour « déconstruire » le Magistère. Il faut bien reconnaître que la pastorale inaugurée dans les années 60 a été imposée par les curés. Ce sont les (des) prêtres qui ont abandonné les confessionnaux, fait retirer les bancs pour s’agenouiller, mis les tabernacles sur les bas-côtés, abandonné l’orientation du prêtre, etc. etc. Les prêtres et pas les fidèles parfois horrifiés par « Monsieur le Curé qui détruit le maître-autel à la barre à mine ».
*
La première génération a pu croire à la « Nouvelle Pentecôte » pendant quelques mois, voire quelques années avant de défroquer ; mais la nouvelle génération de prêtres a continué à pratiquer la « pastorale » concoctée à cette époque, et même si les « prêtres en col romain » ne sont plus millénaristes, ils osent mal se défaire de cette pastorale ruineuse (on ne parle plus du péché originel, de l’antéchrist, des fins dernières, des anges et des démons, de l’Église militante, du tragique inévitable de cette vie d’épreuves, des hérésies qui furent souvent la préoccupation principale des Pères de l’Église, de la communion des Saints et de leurs reliques, etc.). En revanche, le cléricalisme est bien toujours présent pour nous faire croire que l’égalitarisme, la démocratie, l’immigration non contrôlée, le Progrès, la vaccination ou l’interdiction de la peine de mort seraient constitutifs de la Foi catholique.
*
Cléricalisme pour cléricalisme, je trouve plus loyal l’argument d’autorité du Magistère hiérarchique que les manœuvres pour faire dire au « peuple de Dieu » ce qu’on attend de lui, car dans un certain dispositif les gens ne peuvent que produire les stéréotypes que leur suggère leur environnement médiatique (le mariage des prêtres, le sacerdoce ouvert aux femmes, etc.). Lorsque la manœuvre cléricale coïncide plus ou moins avec celle des médias, on sait d’avance ce qu’il en sortira.
d. De quoi les assemblées synodales sont-elles représentatives ?
Admettons que la Hiérarchie veuille vraiment prendre en considération ces « États Généraux » des fidèles qui fréquentent les paroisses, de quoi sont-ils représentatifs ? Pas de la population générale. Aujourd’hui, la majorité des paroissiens (en dehors des familles « tradis » au sens large) sont encore les personnes âgées qui ont adhéré à la révolution ecclésiale de la fin du xxe siècle. Et même si certains l’ont subie, ils s’y sont conformés ; on sait bien que les personnes âgées sont conservatrices et seront réticentes à tout changement de leurs habitudes. Or ces paroissiens ne sont pas représentatifs de tous ceux qui sont partis (à la louche les 9/10ede la population catholique) et encore moins des jeunes générations à qui la Foi n’a pas été transmise.
Le Bon Berger quitte son troupeau pour porter secours à la brebis perdue. L’appareil ecclésiastique, lui, consulte les quelques brebis conformistes restées au bercail au lieu de celles qui se sont fait la malle (on ferait mieux par exemple de faire des entretiens qualitatifs systématiques avec les convertis). Ces braves paroissiens ne peuvent que proposer de poursuivre la ligne pastorale à laquelle ils se sont habitués depuis les années 60, même si pour les autres elle s’est révélée ruineuse.
Avec de telles méthodes, j’ai le sentiment que les résultats du synode sur la synodalité sont pliés d’avance.
e. Captatio benevolentiae
On voudra bien me pardonner le ton parfois impertinent de mes propos ; mais j’ai le sentiment qu’un caractériel comme Léon Bloy a souvent été un meilleur canal de conversion que tant « d’onction ecclésiastique ». « Quel malheur pour vous, lorsque tous les hommes diront du bien de vous ! C’est ainsi, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes » (Lc 16, 17).
Alors qu’importe la captatio benevolentiae. Je ne sais plus qui a écrit, Bernanos peut-être : « Il ne suffit pas de souffrir pour l’Église, il faut encore souffrir par l’Église. »
Néanmoins, le lecteur m’accordera quelques facilités de langage. Je sais bien que dans une perspective toute platonicienne il faut distinguer l’Église (sainte) des pécheurs que sont les hommes qui composent l’Église ; et quand je parle de « mon curé », souvent de façon critique,ça n’est pas de tous les prêtres et encore moins de mon actuel curé. Mais multiplier les périphrases précautionneuses rendrait le texte aussi mal lisible qu’un contrat d’assurance décourageant le lecteur dès la deuxième page.
1 « La glorification de Dieu et le salut des âmes » ou bien « bâtir un monde plus juste et plus fraternel » ? On ne sait plus très bien…
2 C’est extraordinaire comme dans l’église, on a recours au grec depuis qu’on a banni le latin…
3 Les jeux « oulipiens » de créativité montrent que c’est en imposant des règles arbitraires (écrire un texte sans la lettre R, acrostiche, « cadavres exquis », etc.) qu’on obtient les résultats les plus créatifs et non pas une liberté informelle.
4 Déjà dans Dieu change en Bretagne, le sociologue Yves Lambert montrait que la réforme liturgique n’avait pas répondu à une demande des paroissiens (p. 247 Sq). De fait, après le concile, bien des paroissiens n’avaient pas d’opinion sur la liturgie mais ils avaient une expérience à laquelle ils étaient attachés parce qu’elle était la condition de leur autonomie spirituelle.
PREMIèRE PARTIE
État des lieux
L’Église catholique en Occident et singulièrement en France, est dans une situation désastreuse.
1. La genèse d’une hérésie chrétienne : l’Humanisme prométhéen
a. La religion de l’Homme qui se fait Dieu
Àvant toute prescription, les médecins savent qu’il faut établir le diagnostic.
Dans la deuxième partie du xxe siècle, la plupart des analyses reconnaissent (pour s’en féliciter comme pour le déplorer) que l’Église a subi une révolution consistant à passer du théocentrisme à un anthropocentrisme. Certes l’incarnation du Verbe a permis ce qu’on pourrait appeler un antropothéocentrisme ; mais dans un second temps, surtout à la fin du xxe siècle, le culte du Dieu fait homme s’est transformé en culte de l’homme qui se fait Dieu.
Depuis la Renaissance (époque dite « humaniste »), l’antrhopothéocentrisme s’est transformé, de plus en plus nettement, en hérésie anthropocentrique ; le Fils, Dieu engendré, Verbe de Dieu est de plus en plus réduit à l’homme Jésus. La Chrétienté a accouché du monde moderne caractérisé par trois critères : le mythe du Progrès, l’individualisme (« libre-examen » du protestantisme) et le rationalisme postcartésien (ou « désenchantement du monde »).
*
La religion catholique s’est rabattue sur l’humanisme mondain. Paul VI (le même Pape qui finira par reconnaître plus tard que « les fumées de Satan étaient entrées dans le Temple de Dieu »), s’exaltait en conclusion du Concile de Vatican II : «La religion du Dieu qui s’est fait homme s’est rencontrée avec la religion (car c’en est une) de l’homme qui se fait Dieu. Qu’est-il arrivé ? Un choc, une lutte, un anathème ? Cela pouvait arriver ; mais cela n’a pas eu lieu… Une sympathie sans bornes pour les hommes l’a envahi tout entier. La découverte et l’étude des besoins humains (et ils sont d’autant plus grands que le fils de la terre se fait plus grand), a absorbé l’attention de notre Synode. » Et, tel un Dalaï-Lama en exil, il quémandait auprès des incroyants, en guise de « captatio benevolentiae » : « Reconnaissez-lui (à l’Église) au moins ce mérite, vous, humanistes modernes, qui renoncez à la transcendance des choses suprêmes, et sachez reconnaître notre nouvel humanisme : nous aussi, nous plus que quiconque, nous avons le culte de l’homme » (discours du 8 décembre 1965de Paul VI lors de la clôture du Concile Vatican II).
Personnellement, je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui aurait été converti par ce « Nouvel Humanisme » et toute l’argumentation qui l’accompagne.
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La sagesse antique distinguait bien les mortels des immortels et Ulysse refuse la proposition qui lui est faite de devenir un dieu ; il ne cède pas à « l’hubris », la démesure. Or, comme l’écrivait Maurice Clavel, « l’Église s’est rendue au monde » (cf. Dieu est Dieu, nom de Dieu), elle a cru que le culte de l’homme était la même chose que le culte de Dieu. Remarquez combien la liturgie – quand elle n’a pas trop été déformée par la « créativité » – proclame encore, avec les anges, la gloire de Dieu et l’état de « pécheur » des hommes à sauver – alors que, dans la « libre paraliturgie », les cantiques chantent la gloire du « Peuple de Dieu » (que j’ai du mal à ne pas entendre comme « peuple de dieux »).
Le Pape avait probablement conscience de la tension (mais par une confusion entretenue par toutes les théologies inspirées par l’hégélianisme et la croyance au mythe d’un Progrès linéaire, nécessaire et bienfaisant), il affirmait sa croyance d’une convergence entre l’Histoire de ce monde et l’annonce eschatologique du Royaume. « C’est comme « expert en humanité » que Nous apportons à cette Organisation le suffrage de Nos derniers prédécesseurs, celui de tout l’Épiscopat Catholique obligé de la civilisation moderne et de la paix mondiale »… « jamais, jamais plus la guerre ! »… « Mais il ne suffit pas de nourrir les affamés : encore faut-il assurer à chaque homme une vie conforme à sa dignité. Et c’est ce que vous vous efforcez de faire. N’est-ce pas l’accomplissement, sous nos yeux, et grâce à vous, de l’annonce prophétique qui s’applique si bien à votre Institution : « Ils fondront leurs épées pour en faire des charrues et leurs lances pour en faire des faux » (Is 2, 4) » (cf. le discours à l’ONU du 4 octobre 1965). Si comme ce texte le laisse entendre, l’essentiel est dans une meilleure organisation du monde, on comprend que les vocations religieuses se fassent rares car, dans ce domaine, les autres « expertises » sont vraiment plus crédibles.
En tout cas, la stratégie de communication « humaniste » instituée depuis trop longtemps est mise en échec ; par exemple en 2022, la candidate Anne Hidalgo, interrogée sur l’idée qu’elle se fait de Jésus Christ répond : « Je suisune femme humaniste mais je me retrouve dans la figure de Jésus de Nazareth. » L’aplatissement de l’Église devant le monde n’a probablement jamais amené un « humaniste » à la conversion, alors que l’humble pratique de « l’extrême-onction » amenait un Édouard Herriot à mourir dans la Foi.
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Dans l’antropothéocentrisme chrétien, la part de Dieu et celle de l’Homme ne sont pas équilibrées symétriquement : Dieu ne se limite pas à accompagner l’homme dans ses souffrances comme le serine mon curé. Il le sauve.
Le Dieu fait homme répond à la soif des hommes en faisant jaillir dans le désert des sources, en transformant l’eau en vin lors des noces de Cana où le maître du banquet interroge : « Tout le monde sert le bon vin en premier et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon. Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant » (Jn 2, 10). Enfin, il transforme le vin en son sang, sang qu’il verse en sacrifice pour le salut des hommes au calvaire.
En réponse, l’homme qui voudrait se faire Dieu (cf. la Genèse), offre du vinaigre pour apaiser la soif du Christ (Mc 15, 36). Voilà la valeur de l’humanisme.
b. Pourquoi qualifier de « prométhéenne » cette dérive de l’humanisme ?
J’ai qualifié de « prométhéenne » la religion humaniste de la modernité ; je ne suis pas le seul à invoquer la figure du titan5 ; la figure de Prométhée permet de rendre compte d’une ambiguïté fondamentale : elle est tour à tour valorisée comme libérateur des hommes à qui il donne le feu de la connaissance volé à Zeus et honnie comme révolte sacrilège contre les dieux et l’ordre de la création. Le bienfait se révèle illusoire et entraîne la fin de l’Âge d’or.
Le mythe grec est tout à fait parallèle à la Genèse de l’Ancien Testament où le Serpent offre à Ève le fruit de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal et lui promet « vous serez comme des dieux ».
*
Dans la ligne de « Jésus premier des sans-culottes », comparant le supplice du Caucase à la passion de la Croix, certains (comme Edgar Quinet) ont voulu voir dans Prométhée une annonce du Christ opérant par son sacrifice la déification de l’Homme6.
c. Les deux fonctions historiques du christianisme
Pour tenter de démêler, sans illusion d’y parvenir, l’écheveau de ce mythe, j’ai osé m’aventurer sur le thème de la double fonction historique du christianisme, à la fois la Révélation du Salut et origine de sa contrefaçon (l’hérésie) qui désagrège l’ordre écologique et anthropologique de la Création. Comme dans l’Hindouisme, Shiva est à la fois le dieu de l’amour et de la destruction7. La différence est minime : Babel ressemble tant à la Jérusalem Céleste, mais l’une est l’œuvre des hommes, l’autre « descend du Ciel ». Le Salut, la déification de l’Homme, nous est donné par l’Incarnation et la Passion du Dieu fait Homme, la tentation prométhéenne nous promet le même but, mais par l’activité des hommes.
Je reconnais qu’il est si facile de confondre les deux démarches ; aussi, je comprends bien les progressistes, mes frères en Espérance. Mais ce qui nous est demandé est second : répéter la seconde proclamation de l’Angelus : « je suis la servante du Seigneur » car c’est à l’ange du Seigneur de prendre l’initiative. « En retroussant ses manches pour bâtir un monde plus juste et plus fraternel » on pourra, peut-être, faire des œuvres convenables, mais on ne changera jamais le statut ontologique de ce monde. Et il y a de gros risques de bousiller la subtilité de l’ordre anthropologique comme l’ont montré tous les totalitarismes de la modernité.
L’idolâtrie8 que les hébreux et les chrétiens reprochaient aux païens devient absolue dans la modernité. Les hommes ont toujours adoré ; jadis ils adoraient des objets fabriqués qu’ils prenaient pour des divinités. À présent, surtout dans la postmodernité, ils n’adorent plus seulement l’homme (coupé de ce qui dans l’homme passe l’homme), ils adorent l’Homme augmenté par ses œuvres (cf. le transhumanisme, la multiplication des « genres »).
d. Les paradoxes du katechon
Dans sa seconde épître aux Thessaloniciens (2, 6-7), saint Paul évoque l’énigmatique concept de katechon (« ce qui retient ») qui fait obstacle à la manifestation explicite de l’antéchrist, le fils de la perdition. Les Pères de l’Église ont souvent interprété ce concept comme la protection des institutions de l’Empire romain et de ses successeurs9. L’Église romaine, héritière de l’Empire et pas seulement dans ses tendances juridiques, a pu incarner, surtout après la chute de Byzance, la fonction de rempart historique du katechon. Or, sur ce point, le livre de l’Apocalypse est clair, le triomphe de l’Antéchrist doit nécessairement se produire juste avant le Retour Glorieux du Messie. L’Anté-christ n’est pas seulement celui qui parodie et s’oppose au Christ, il est aussi celui qui précède la seconde venue du Christ comme Jean le Baptiste précède et annonce la première hiérophanie.
L’Église, corps mystique du Christ, doit bien suivre le chemin tracé par son modèle qui n’accède à la Résurrection qu’au prix de l’apparente défaite de la Passion et de la Croix. Mais aussi, c’est bien ce à quoi s’oppose Pierre qui vient d’être consacré comme chef de l’Église (Mc 8, 33) et que réprimande si durement10 le Messie : « Arrière de moi, Satan ! car tu ne conçois pas les choses de Dieu, tu n’as que des pensées humaines. »
Il peut donc être providentiel que l’Église semble s’effondrer pour que triomphe son divin Fondateur.
« Il faut que le scandale arrive » (Mt 18, 7 ;Lc 17, 1) et nous sommes en droit de ne pas y participer et le combattre, même sans succès, car « malheur à celui par qui le scandale arrive ».
*
Ce que j’avance ici choquera probablement une grande partie des paroissiens habitués à la langue de buis timorée de la pastorale progressiste ; or ce n’est jamais que des variations sur ce que la Révélation et la Tradition de l’Église ont toujours affirmé et qui de fait n’est plus enseigné.
Ce n’est pas le sulfureux Dan Brown, l’auteur du roman Da Vinci Code, qui écrit ceci, mais le très officiel Catéchisme de l’Église Catholique :
« Avant la venue du Christ, l’Église doit passer par une ultime épreuve qui ébranlera la foi de nombreux croyants.
La persécution qui accompagne son pèlerinage sur terre révélera le “mystère d’iniquité” sous la forme d’une IMPOSTURE RELIGIEUSE qui offre aux hommes une solution apparente à leurs problèmes, au prix de l’apostasie de la vérité. L’imposture religieuse ultime est celle de l’Antéchrist, c’est-à-dire d’un pseudo-messianisme dans lequel l’homme se glorifie lui-même au lieu de Dieu et de son Messie venu dans la chair. »11
Encore une fois, pourquoi ces Révélations (apocalypse), article des plus anciens de la Foi catholique commune12, ne nous sont-elles plus enseignées par nos « sachants » cléricaux ? Et plus encore elles sont combattues par la conception progressiste de ceux qui aujourd’hui tiennent le magistère ausommet de la hiérarchie de l’Église ?
Serait-ce parce que c’est précisément cet effondrement de l’Église qui serait en train de se produire ?
Je ne sais, mais de toute manière, l’apparition de chaque hérésie au sein de l’Église est un prototype de la parodie antéchristique, et chaque fois que l’Église renonce à l’expulser, on est en droit de s’interroger sur les épreuves finales que cette abstention annonce.
e. La généalogie du laïcisme
Cette révolution anthropocentrique ne s’est pas faite sans l’appui des institutions et pouvoirs politiques.
« Rends à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » La distinction (et non la séparation13) entre le domaine temporel et le domaine spirituel est une des spécificités du christianisme. C’est pourquoi la relation entre ces deux domaines a toujours été en tension.
Même dans les sociétés de chrétienté où l’Église régulait la société, la querelle des Guelfes et des Gibelins, du Pape et de l’Empereur, ont structuré la vie politique médiévale. Dans les temps modernes, les Princes cherchèrent à augmenter leur pouvoir (potestas) aux dépens de l’autorité (auctoritas) de l’Église : cela se traduisit par le gallicanisme, l’anglicanisme ou le soutien à la réforme luthérienne par les monarchies nordiques. C’est ce que René Guénon avait appelé la révolte des Kshatriyas (guerriers, politiques) contre les Brahmanes.
Mais dès la fin du xviiie siècle, les institutions temporelles se sont constituées contre l’Église14.
En France tout particulièrement, le Concordat que Napoléon imposa au Pape de laisser les évêchés aux Évêques « jureurs » (ceux qui s’étaient ralliés à la constitution civile du clergé pendant la révolution) aux dépens des Évêques réfractaires. L’Église a été forcée de favoriser les plus accommodants avec la Révolution, aux dépens de ceux qui avaient été persécutés comme martyrs de la foi.
Parce qu’il croyait naïvement que la démocratie c’était la volonté de la majorité, le Pape Léon XIII demande aux catholiques de France de se rallier à la république sans savoir qu’en France, la république est plus une para-religion concurrente qu’une procédure pour désigner les dirigeants. L’Église se divisa encore entre les contre-révolutionnaires et les ralliés.
Au début du xxe siècle, les « républicains » édictent des lois pour séparer l’Église de l’État 15, retirer l’école de l’influence « cléricale » et chasser les ordres monastiques (« les moines ligueurs et les moines commerçants »). Cette évolution a suscité quelques « résistances » dans l’Église se traduisant par des structures « Peppone/Don Camillo » ; pendant deux siècles en France les institutions, souvent d’origine cléricale (école, hôpitaux, loisirs), étaient devenues « laïques » cependant que les catholiques avaient reconstitué des doublons de ces mêmes institutions.
Dans les années d’après la première guerre mondiale, Pie XI obtint de l’État un certain répit au prix de la condamnation de l’Action Française16 (en 1926) ce qui se traduisit non seulement par la persécution de ses membres, mais qui a eu des effets à long terme par l’épuration des séminaires, qui se mirent à produire des bataillons d’abbés « démocrates chrétiens ».
À partir de la deuxième moitié du xxe siècle, l’Église semble se rallier totalement à la « modernité », croyant pouvoir l’influencer, comme Léon XIII l’espérait avec le « Ralliement ». La CFTC devient la CFDT (la référence « chrétienne » devient une référence « démocratique »). Avec la JOC, la « mission de France » ou la « théologie de la libération », une part de l’Église parie sur le triomphe du communisme17. Puis, on se mit à espérer dans la « deuxième gauche » de quelque « gouvernement Roccard ».
C’est depuis cette époque que la Bretagne la plus conservatrice vote sagement socialiste pour suivre, comme toujours, les orientations de « Monsieur le Recteur ».
Il ne faut donc pas s’étonner qu’en Régime d’opinion, le Magistère de l’Église soit si proche de ce qui régit cette opinion : le « politiquement correct ». « Vous savez, l’Église de France est un peu gouvernée par les médias », reconnaissait Mgr Michel Aupetit18.
Et même parfois les responsables ecclésiastiques devancent les positions des autorités civiles : ainsi, avant la construction de la « ville neuve » à Grenoble, les architectes et les urbanistes en quête de signes distinctifs, avaient prévu un terrain pour y bâtir une église. C’est l’Évêché, empêtré dans la « théologie de l’enfouissement », qui déclina la proposition et préféra faire célébrer la messe dans une salle banalisée. Conclusion : il n’y a plus de messe à la « Ville Neuve » et probablement plus grand-chose de la communauté catholique.
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5 Avant les sociologues, de nombreux philosophes ont qualifié la modernité de « prométhéenne » : Jean-Jacques Rousseau (Discours sur les sciences et les arts), Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra), Bergson (Les deux sources de la morale et de la religion), Martin Heidegger (La question de la technique), Paul Ricoeur (Le conflit des interprétations), etc.
6 On pourrait multiplier ces représentations de l’ambiguïté où le même symbole figure la chute ou le salut. Les deux serpents du caducée signifient le pharmacos à la fois remède et poison. Le bâton serpent de Moïse sauve de la morsure des serpents ; on a même dans le contexte hellénique figuré le Christ comme serpent crucifié…
7 J’ai développé ce point de vue au chapitre VII (« Le venin du Magnificat ») dans mon précédent ouvrage Le Recours à la Tradition.
8 Que je ne confondrais pas avec l’animisme, culte d’un aspect de la nature, qui relève de l’ordre de la Création et en cela, qui reconnaît encore l’Immanence du Créateur.
9 Carl Schmitt a écrit de nombreuses pages sur ce concept de théologie politique. Plus récemment un philosophe comme Alexandre Douguine revendique cette fonction pour l’Empire Russe, « troisième Rome ».
10 Pierre est le seul cas dans l’Évangile où le Messie traite un homme de « Satan ». C’est jusqu’au sommet de la hiérarchie de l’Église que se jouent les combats du bon grain et de l’ivraie.
11Catéchisme de l’Église Catholique § 675 https://www.vatican.va/archive
12 Cf. Le critère de l’orthodoxie définie pas saint Vincent de Lérins : ce qui a été cru par tous, partout et toujours.
13« Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi si tu ne l’avais reçu d’en haut » répond Jésus à Pilate (Jn 19, 11).
14 Cf. Le Marquis de Pombal au Portugal, le Joséphisme dans l’Empire germanique ou, plus tard, le kulturkampf
