Aller simple pour Félico - Martial Loco - E-Book

Aller simple pour Félico E-Book

Martial Loco

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Beschreibung

Lorsque Tom atterrit sur l'île de Félico, les poches vides et la tête pleine de curiosité, ce jeune cadre parisien, en quête de repères sur le plan personnel et de renouveau sur le plan professionnel, envisage ce voyage comme une formidable aventure humaine au coeur d'un paysage naturel féérique. « Laisse-toi surprendre, lui avait lancé un collègue de bureau, grand amateur de périple à travers le monde, avec un sourire complice. Lorsque tu pars ainsi, sans billet retour, une foule d'opportunités s'offre à toi. Tu iras de surprise en surprise, mais, sois en certain, quand tu en auras réellement besoin, tu trouveras quelque chose ou quelqu'un pour satisfaire ta demande. Ton chemin ne t'abandonnera pas. » Et ce sera exactement le cas. Mais au moment de descendre du vol TSF2964 en provenance de Paris, il ignore tout de sa véritable destination. Mots clés : Aventure, découverte, coup de foudre, mémoire, éveil, nature.

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Seitenzahl: 188

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 1

Le plafonnier éclairait faiblement son visage. De petites nattes brunes et une barbichette taillée façon mousquetaire entouraient sa figure ovale traversée par une fine moustache. Tom dormait profondément, la tempe en appuie sur le rebord du hublot.

Ni bermuda, ni claquettes, ni chemise à fleurs, ni parfum ambre solaire : le jeune homme n'avait rien de commun avec les autres passagers de la Class'Eco Jet à destination de Félico - en cette période post-estivale, l'île des Caraïbes, entre Anguilla et Grenade, réputées pour sa végétation luxuriante, ses plages de sable chaud et la qualité de son vieux rhum, attirait un flot continu de seniors en quête de douceur avant la rigueur hivernale.

Vêtu d'une veste bleu marine, d'une chemise en coton à manches longues, d'un jean 501 Original et d'une paire de Bowen en cuir pleine fleur, on l'aurait plutôt imaginé tout droit sorti d'une boite de nuit de la rive droite, voyageur assoupi sur la banquette arrière d'un Uber en route pour la banlieue ouest, au petit matin frais de septembre. À se demander si ce jeune élégant connaissait véritablement la destination du vol.

Le voyage se déroulait sans accrocs, à peine quelques micro secousses aux abords des Caraïbes. Plongé dans un sommeil devenu turbulent, Tom eut une sorte d'hallucination nocturne.

Il faisait sombre. Une jeune femme vêtue d'un pagne résistait à un homme, de dos, à la silhouette imposante. Ébloui par un halo de lumière, Tom discernait faiblement les contours de son visage, mais ne distinguait pas ses traits. Vaillante, elle tendait le bras dans la direction de son agresseur comme pour l'empêcher d'intervenir. « Tout va bien se passer, dit-elle, je ne crains rien. »

L'image disparut et le jeune homme se réveilla au moment où le steward commandait aux passagers de boucler leur ceinture. Le vol à destination de l'aéroport de Préma allait bientôt atterrir.

Les voyageurs récupérèrent leur bagage à main et se pressèrent à l'avant de l'appareil. Encore assoupi, Tom suivit machinalement la cohorte de touristes aux tenues colorées. Dehors, le thermomètre affichait 32 degrés à l'ombre. L'air était humide, et le ciel bleu, lumineux, presque sans nuages. En sortant de l'appareil climatisé, il eut l'impression de sauter dans une étuve. Avec ses habits automne-hiver, le trajet sur le tarmac s'apparenta à la traversée d'un immense bain turc en tenue polaire. L'eau ruissela sur son visage et sous ses vêtements en une poignée de secondes.

Quelques passagers s’impatientaient. Le tapis du convoyeur à bagages restait obstinément figé. Assis sur un banc, la veste posée sur les genoux, le jeune homme s'évada quelques instants, les yeux mi-clos. Des images défilèrent sous ses paupières, depuis son enfance chez ses grands-parents sur la côte bretonne, jusqu'à la décision de prendre un billet pour Félico.

Peu assidu au collège et au lycée, Tom obtint de justesse un baccalauréat économique et social. Peu après, une bourse d'études permit à cet adolescent frondeur et attachant d'aller à la fac et louer une chambre à l'internat. Jeune adulte, il pratiquait la course à pied, passait beaucoup de temps à écouter de la musique, un casque audio sur les oreilles, et sortait parfois avec un groupe d'amis, un appareil photo en bandoulière. Son entourage le trouvait sympathique et plutôt cool. Doté d'un certain charme, il n'avait aucun mal à faire de nouvelles rencontres amoureuses, mais, peu attachées à ses conquêtes, les relations s'épuisaient rapidement. Diplômé en sciences humaines et sociales, il entama son activité professionnelle en effectuant des remplacements au sein de structures d'insertion par l'activité économique. Deux CDD et une formation complémentaire de chargé d'accompagnement social et professionnel lui ouvrirent les portes d'un CDI. Au cours d'une soirée entre amis – passablement arrosée -, il fit la connaissance d'une très jolie fille, prénommée Cathy. Après quelques semaines, la jeune femme lui reprochait déjà de ne pas exprimer ses sentiments et de manquer d'ambition...

Une voix dans le haut-parleur informa les voyageurs que les bagages du vol TSF2964 en provenance de Paris arrivaient par le convoyeur. Le tapis se mit en mouvement.

En attendant de récupérer son sac à dos, Tom se demanda ce qu'il ferait en métropole en ce moment même. La réponse le laissa perplexe : « La réunion hebdomadaire commence tout juste, se dit-il. C'est parti pour trois heures de palabres avec le chef de bureau. »

S'il appréciait le travail au sein de l'équipe, les réunions l’ennuyaient : trop de bavardages et pas assez de réalisations. Il préférait de loin le concret, l'action, au profit des bénéficiaires. Accompagner des personnes éloignées de l'emploi dans leur recherche lui offrait des satisfactions, mais il se sentait à l'étroit et un peu frustré. Après seulement deux ans d'activité, il se demandait si ce choix de carrière lui correspondait vraiment. Convaincu de l'utilité publique de l'action sociale, les structures associatives peinaient à se réformer, selon lui, tant sur le plan stratégique, budgétaire, que sur le plan psychologique.

Si, comme la majorité le prétend, la société évolue vers toujours plus de consommation, de déchets et d'obsolescence programmée, n'est-il pas vrai que beaucoup d'entre nous confondent désir et besoin ? Et, puisque ce travers se retrouve partout, y compris parmi les plus précaires, alors, s'agrège invariablement au manque, à la détresse psychoaffective, un sentiment douloureux oscillant entre colère et frustration, rejet et abandon. Manger, boire, dormir, un toit sur la tête, nous connaissons pour la plupart ce qui nous est essentiel. Mais ensuite, de quoi avons-nous réellement besoin pour vivre une « bonne vie » ? Et, d'ailleurs, qu'est-ce qu'une « bonne vie » ? N'y a-t-il pas autre chose, de plus grand, une autre proposition que ce que nous présentent nos parents, la société civile, les médias, la sphère politique, l'entreprise ?... Tels étaient depuis quelques mois les prétextes à cogiter du jeune homme.

Après un quart d'heure d'attente supplémentaire, Tom récupéra son paquetage et quitta l'aéroport. Cherchant à rejoindre Préma, la préfecture, il vit un groupe de quatre personnes qui se dirigeaient d'un pas décidé vers l'aire de stationnement des taxis collectifs qui desservent l'île. Les sachant familiers du lieu, au travers de conversations qui animaient joyeusement la troupe depuis la descente sur le tarmac, il les suivit.

Les paysages défilèrent à toute allure par les fenêtres ouvertes, puis le véhicule ralentit. Le trafic se densifia à l'approche de la ville, un bouchon se forma et la fourgonnette s'immobilisa. « Va falloir être patient, dit le chauffeur, avec un fort accent créole, les gens font n'importe quoi en sortant du boulot. » Tom regarda sa montre : « Seize heures vingt. Plus que deux heures avant la nuit », pensa-t-il, légèrement fébrile.

Le groupe de touristes compara la circulation de l'île avec celle des principales villes et agglomérations de la métropole : même diagnostic, avec un décalage horaire, quelques degrés et une bonne dose d'humidité en plus. « Mauvais choix vestimentaire, se dit-il, en nage, mais je préfère quand même mille fois être ici. »

Durant l'heure suivante, le véhicule avança par petits bonds. Tom repensa aux circonstances qui l'avaient incité à prendre un aller simple pour l'outre-mer.

Qui ne fait, au moins une fois dans sa vie, l'expérience d'un enchaînement d'événements aléatoires - appelons cela la loi des séries -, lesquels, mis bout à bout, impactent définitivement la trajectoire d'un individu ? Un peu comme plusieurs coups de talon appliqués vigoureusement sur une tige métallique finissent par la redresser, ou la tordre. Pour lui, ce besoin d'ailleurs prit forme à la suite de trois circonstances imparables : la fermeture programmée de l'association qui l'employait, la rupture à l'amiable de la relation entamée six mois plus tôt avec sa petite amie - un record – et, le plus significatif concernant le choix de la destination, le décès d'un inconnu originaire de l'île, son père.

La décision finale fut prise sur un coup de tête quelques jours avant le départ. Pourtant, ce choix paraissait évident, voire inéluctable. Plus rien ne le retenait. Ayant remis les clés de son studio un mois auparavant, il squattait chez sa petite amie - alors que la relation capotait depuis plusieurs semaines. La fermeture définitive de son employeur planifiée le mois suivant, il lui restait des jours de congé à prendre. Le peu d'économies glanées au fil des années et le solde de tout compte avaient permis le remboursement de son prêt étudiant. Le reste suffit à l'achat du billet. Aucun frein, aucun doute, tout coïncidait.

Ce fut donc les poches presque vides et la tête pleine de rêves, qu'un jeune homme, bien trop couvert pour le climat local, atterrit sous le soleil de Félico. « Qu'à cela ne tienne, se dit-il, les conditions sont réunies pour vivre une formidable aventure exotique. »

Et à raison.

Mais, à ce moment, il ignorait tout de sa véritable destination.

Chapitre 2

Les automobilistes, pressés de regagner leur domicile, la fin du trajet jusqu'à Préma vira subitement à la foire d'empoigne. Après quelques épisodes d'intimidation à la limite d'une partie d'autos tamponneuses, le taxi collectif rejoignit finalement la gare routière sans encombre.

Les passagers, secoués comme la pulpe d'une célèbre boisson, récupérèrent leurs bagages et se saluèrent avant de se disperser par petits groupes. Alourdi par la chaleur moite, Tom prit la direction du centre-ville.

En route, il remarqua une haute grille en fer forgé où était inscrit, « Les jardins de Sirel », en lettres métalliques. Un homme aux cheveux lisses, gris argent, vêtu d'une tunique et d'un pantalon en lin beiges, se tenait devant le portail ouvert. Un peu perdu depuis son départ de la gare, Tom alla à sa rencontre pour lui demander son chemin.

- Que cherchez-vous ? anticipa l'homme, à son approche, le regard plongé dans le sien. Surpris, Tom hésita une seconde avant de répondre :

- Je cherche un hôtel où passer la nuit.

- Par ici, indiqua l'homme en tendant le bras, vous trouverez tout le nécessaire.

Tom le remercia et s'en alla dans le sens indiqué.

Était-ce son visage, sa silhouette, le timbre de sa voix, ses yeux clairs pénétrants ? Il n'en savait rien, mais quelque chose chez cet homme à la peau couleur pain d'épice lui semblait familier. « On dirait un sage, se dit-il. J'ai l'impression de l'avoir déjà vu quelque part. »

Au centre-ville, le jeune homme questionna le réceptionniste de l'hôtel Prémium pour connaître le prix d'une chambre. Désireux de comparer, il consulta un second établissement. Comprenant qu'il possédait tout juste assez pour passer deux nuits, sans petit-déjeuner, dans l’hôtellerie touristique locale, il renonça à la chambre, préférant conserver le peu qui lui restait pour se nourrir.

Il ne s’inquiétait pas. Passionné de photo, il possédait un appareil Canon semi-professionnel, avec deux objectifs rangés dans un coffret en métal. Bien que cette perspective lui procurait des haut-le-cœur rien que d'y penser, il savait qu'en cas d'absolue nécessité, il lui serait possible de vendre ce matériel pour récupérer une belle.

Impatient de découvrir Préma, il décida d'arpenter la ville, son sac sur le dos.

Soudain, il repensa à son collègue de bureau, grand amateur de périples à travers le monde. « Laisse-toi surprendre, lui avait-il lancé, sûr de son fait, avec un sourire complice. Lorsque tu pars ainsi, sans billet retour, une foule d'opportunités s'offre à toi. Tu iras de surprise en surprise, mais, sois-en certain, quand tu en auras réellement besoin, tu trouveras quelque chose ou quelqu'un pour satisfaire ta demande. Ton chemin ne t'abandonnera pas... »

Le jour commençait à tomber. Poussé par une main invisible, il parcourait les rues commerçantes au hasard. Les trottoirs fourmillaient. L'esprit comateux, il se laissait conduire par le flot impétueux des passants, le regard suspendu aux vitrines charmeuses. Tout à coup, ivre du désir de consommer, et ne sachant pas où il allait, il voulut s'extraire de cet élan de convoitise, et préféra revenir sur ses pas.

Après deux heures de marche, il s'assit sur un banc tout près de l'entrée des jardins de Sirel. Il espérait trouver un coin tranquille dans le parc, mais les grilles étaient fermées. L'éventualité de dormir à la belle étoile ne lui posait aucun problème. L'endroit était un peu en retrait et les véhicules plutôt rares.

La nuit tombée, la température chutait graduellement, ce qui rendait l'atmosphère plus supportable.

À cet instant, il ne pensa plus qu'à une chose, rejoindre la presqu'île d'Is-bréa par bateau le lendemain matin pour se fondre dans l'océan. Se souvenant de photographies que des amis avaient rapportées de leur voyage de noces, il brûlait de connaître ce lieu convoité pour la douceur de ses eaux turquoise.

Plongé dans ses pensées, il ne remarqua pas immédiatement le jeune homme aux fines dreadlocks qui faisait les cent pas devant lui, visiblement intrigué par son style vestimentaire et le sac à ses pieds. Au troisième passage, le garçon se décida de l'aborder :

- Tu viens d'où comme ça ? dit-il, sans préambules.

Levant la tête, Tom découvrit face à lui un garçon au physique athlétique, portant une chemise ouverte, un bermuda en toile élimé et une vieille paire de baskets.

- De métropole. Je viens juste d'arriver.

- Et tu vas où ?

- Demain, j'irai à Is-bréa, ensuite, je verrai, dit Tom, observant l'inconnu dont le visage et le haut du corps lui rappelaient vaguement une statue du Minotaure.

Le dialogue se noua. Le garçon se prénommait Mesmin. Il passait le week-end à Préma, chez sa mère ou dans un squat avec des copains. La semaine, il travaillait comme ouvrier agricole sur une petite exploitation familiale de la commune de Pasada. Une quinzaine de kilomètres, d'une route de campagne sinueuse, séparaient Préma de Pasada. Il était sur le point de prendre un taxi collectif pour s'y rendre quand il a aperçu Tom avec son sac à dos.

Les deux jeunes échangèrent un moment. D'un naturel plutôt réservé, et ne possédant pas parfaitement les rudiments du français, Mesmin évoqua avec enthousiasme ce qu'il appréciait le plus sur l'exploitation de Pasada : la profusion de végétation et ce calme caractéristique qu'il disait n'avoir jamais rencontré ailleurs. Attentif, Tom fut séduit par la description de ce site à l'allure de petit coin de paradis. Apprenant qu'il ne possédait nulle part où loger le soir même, le jeune ouvrier agricole lui proposa de l'accompagner. Grisé par cette offre inattendue, Tom accepta. « La presqu’île d'Is-bréa ne s'envolera pas, se dit-il. Et, je ne suis pas si pressé que ça de prendre un bain. »

Les choses se compliquèrent lorsqu'ils arrivèrent à la gare. Leur discussion ayant duré plus longtemps qu'ils ne l'imaginaient, le dernier taxi collectif pour Pasada venait juste de partir. Il n'avait d'autre choix que de faire le chemin à pied. « Pa ni pwoblem (pas de problème), j'ai l'habitude », dit Mesmin, en ouvrant la voie.

Au bout de trois bonnes heures de route, les épaules endolories et les pieds en compote, Tom aperçut enfin la petite maison en bois, recouverte de tôles, censée lui servir de refuge pour la nuit.

Épuisé par le voyage depuis la métropole et la marche improvisée, il s'effondra sur la paillasse que lui proposa son partenaire de randonnée et dormit d'un sommeil agité jusqu'au lendemain matin.

Chapitre 3

Au réveil, Tom découvrit la pièce d'une vingtaine de mètres carrés sans plafond dans laquelle il venait de passer les dernières heures : de vieilles planches foncées à la place de murs, un sol en béton ciré par les ans, ni armoire ni commode, pas la moindre décoration, juste une table de nuit bancale en bois brun, support d'une lampe à huile en cuivre, son sac à dos sous la fenêtre et un tas de linge en bouchon dans un coin opposé.

Se redressant sur sa natte, il repensa aux images étranges qui lui étaient apparues en songe durant la nuit : un amas de silhouettes couleur cendre, enchevêtrées les unes dans les autres, remuant péniblement. « Des corps carbonisés, baignant dans une fosse pleine de goudron... Bizarre ce rêve », se dit-il, légèrement inquiet.

Reprenant peu à peu ses esprits, il entendit la voix de deux hommes s'exprimant en patois de l'autre côté de la cloison. Reconnaissant Mesmin, il se leva, ajusta ses vêtements et sortit de la pièce.

La conversation cessa immédiatement. Assis à table, les cheveux très courts, la barbe et la moustache taillées avec soin, les yeux en amande et le regard sombre, un homme séduisant balaya la silhouette du nouveau venu tel un scanner. Tom n'en revenait pas, les traits de l'inquisiteur ressemblaient à s'y méprendre au visage du guerrier africain que lui-même avait peint pour son ex-petite amie peu de temps avant leur rupture.

- Qu'est-ce qui t'arrive ? demanda l'homme, en guise de bienvenue. On dirait que tu as vu un fantôme.

- C'est juste que votre...

- Mon...

- Non, rien, s'empressa de répondre Tom, stupéfait de la coïncidence.

- Tu parles créole ?

- Non, mais je le comprends un peu. L'homme répondit avec défiance :

- Si tu le comprends un peu, tu devrais le parler un peu...

Le visiteur ressentit une pression au niveau du plexus. Le regard de plus en plus sombre, celui dont l'attitude frisait maintenant celle d'un marchand devant une denrée proche de la DLC se tourna vers son voisin de table.

- Qu'est-ce qu'on va faire de lui s'il ne parle pas créole ?

Mesmin ne répondit pas. Gêné, Tom pensa à s'esquiver. Son cœur frappait sa poitrine si fort qu'il se demanda si ses juges pouvaient l'entendre. L'espace d'un instant, une atmosphère épaisse recouvrit la pièce.

- Tu es en bonne santé au moins ? reprit l'homme aux yeux noirs.

- Oui, répondit Tom, un peu déconcerté.

- Bon, c'est pas si mal. On va te trouver quelque chose à faire. Tu t'appelles Tom, je crois ?

- Je m'appelle Thomas, mais on m'appelle Tom.

- Moi, c'est Toussaint et on m'appelle Toussaint, répondit l'hôte, sans rire. Les terres que tu vois autour de la maison m'appartiennent.

Esquissant un sourire, il fixa les vêtements du visiteur.

- Dis-moi, personne ne t'a dit qu'il faisait chaud par ici ? ... À ta place, je changerais de fringues. Sans attendre, il se leva d'un bon. Tom sursauta.

- Je dois partir, dit-il, en empoignant un trousseau de clés accroché près de la porte d'entrée. Tom ne répondit pas.

- Mange un morceau si tu as faim, reprit-il en quittant la maison. Ensuite, Mesmin te montrera ce qu'il y a à faire.

Tout redevint calme. Le jeune homme se changea, mangea un fruit, un morceau de pain et but de la citronnade.

La bâtisse, construite à flanc de colline, comprenait deux grandes chambres, une vaste pièce traversante, avec coin cuisine, et un cellier. Par la double porte en bois ouverte sur l'extérieur, il pouvait apercevoir une partie de l'exploitation. « Mesmin a raison, dit-il, tout bas, l'endroit est magnifique. »

Tout autour, une végétation dense et odorante semblait jaillir d'un sol fécond dans un feu d'artifice de couleurs naturelles, vives ou pastel : rouge, orange, jaune, rose, ou encore, grenat, bleu, violet, avec toutes les nuances imaginables de marrons et de verts.

Chapitre 4

« Faut aller travailler », dit Mesmin, d'un ton directif en sortant sur la terrasse. En passant, les deux jeunes prirent des outils dans l'atelier contigu à l'habitation et descendirent un chemin entouré de fleurs exotiques, long d'une centaine de mètres. Ils empruntèrent ensuite un petit pont de bois surplombant le ruisseau au milieu de la propriété et montèrent sur le versant opposé pour rejoindre Michel, à pied d'œuvre dans une parcelle d'arômes, une réplique du chapeau d'Indiana Jones posée sur les oreilles.

Le vieil homme grattait méthodiquement le sol avec son sarcloir pour couper les mauvaises herbes, une cigarette sans filtre de tabac brun au coin des lèvres. En approchant, Tom remarqua que Michel n'était pas seul, une ribambelle de chiens se tenait à l'abri sous les arbres.

Habitué à entamer tôt sa journée, l'ouvrier ne sembla pas s'émouvoir de l'arrivée tardive des deux jeunes.

Après une poignée de main ferme, il remonta son chapeau sur son front et voulut engager la conversation avec le nouvel arrivant. Ne comprenant pas un mot, Tom ne sut quoi répondre. Mesmin indiqua que le visiteur débarquait tout juste de la métropole et qu'il ne parlait pas le patois local. Impassible, Michel fit un signe de tête et ne s'adressa plus qu'à Mesmin. « Dommage que je ne m'exprime pas créole, se dit Tom. Je suis sûr que ce vieux monsieur a un tas de choses à raconter. »

Pas le temps de tergiverser, Mesmin expliqua brièvement au nouveau comment désherber les arômes et par où commencer. Les deux jeunes se mirent au travail sous le regard discret de l'ancien. De temps à autre, Tom observait la façon dont le vieil homme se servait de son sarcloir, puis il l'imitait. Au moment où leurs regards se croisèrent, il ne décela aucun signe sur le visage buriné de l’ouvrier et prit cela pour de l'approbation.

Pendant la pause, Michel s'assit sur un tronc d'acajou à l'ombre des grands arbres, près de la meute. Tom remarqua que la plupart des spécimens étaient plus ou moins amochés. À l'exception d'un ou peut-être deux, il leur manquait soit une patte, un œil, une oreille ou un morceau de queue, avec parfois une combinaison de deux éléments : œil/queue, patte/oreille ... À se demander si le vieil homme ne s'était pas fait une spécialité de récupérer les chiens errants en pièces détachées.

Les plus jeunes s'assirent à même le sol. D'ordinaire peu loquace, Mesmin tenta de s'exprimer en français, comme s’il s'agissait d'un jeu. À cette occasion, Tom apprit qu'il travaillait depuis deux ans sur l'exploitation sans être déclaré. Nourri, logé, il touchait un peu d'argent en fin de semaine - les sommes variaient en fonction des ventes du week-end au marché. Sa mère habitait à la périphérie de Préma avec sa demie sœur, de dix ans sa cadette. Il était sans nouvelles de leurs pères respectifs, absents du foyer depuis toujours. « Une constante», se dit Tom. Vivant dans un monde à part, et s'exprimant principalement par des formules linguistiques empruntées aux figures du rastafarisme, il était assez difficile de communiquer avec lui. Ayant quitté l’école très tôt, il possédait tout juste quelques rudiments de lecture et