Juste un pas de plus - Martial Loco - E-Book

Juste un pas de plus E-Book

Martial Loco

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Beschreibung

Juste un pas de plus est un roman mettant en scène une affaire judiciaire vécue de l'intérieur. À la suite d'un événement anodin, le personnage principal passe par toutes les étapes, de l'instruction jusqu'à la condamnation en appel. À travers cette expérience, l'auteur lève le voile sur les arcanes d'une institution en souffrance. Au-delà de l'affaire, le roman est également, et surtout, un prétexte pour illustrer le concept de résilience.

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Seitenzahl: 232

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Sommaire

Prologue

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

Chapitre 41

Épilogue

Prologue

C'est le printemps. Pourtant, il fait froid ce matin. Le ciel est un peu couvert, parfois pluvieux. Un vent instable venu de la mer souffle sur l'arrière de la petite longère recouverte d'ardoise, où Naëlle et Paul ont posé leurs valises deux mois plus tôt. De temps à autre, les volets en bois peints en bleu claquent sur les murs de granit rose.

Debout devant une table à semis, Naëlle choisit les plants de « légumes du soleil » qu'elle s’apprête à mettre en terre dans la toute nouvelle serre au fond du jardin. « Six pieds de tomates, deux d'aubergines, de courgettes et de concombres. Si tout se passe bien, dit-elle, à voix basse, esquissant un léger sourire, les récoltent seront fructueuses d'ici quelques semaines. »

Venant tout juste de fêter son cinquante-quatrième anniversaire, Naëlle est une femme déterminée, active et persévérante, dotée d'un charme subtil. Son visage est agréable, naturel, accueillant : les traits fins, les yeux bruns avec un regard profond, les cheveux mi long châtain foncé légèrement bouclés ; son sourire est lumineux, son rire éclatant. En sa présence, un parfum plaisant flotte dans l'air.

Naëlle et Paul, son compagnon, se côtoient depuis un peu plus d'un an. Séparés de leurs conjoints respectifs, ils sont tous deux parents. Paul est assez discret sur sa vie d'avant leur rencontre. Pour plaisanter, il se présente comme un homme sans passé. Naëlle, quant à elle, n'hésite pas un instant à parler du sien avec pudeur et dignité. La vie n'a pas toujours été rose, mais elle ne porte ni rancoeur ni regret.

Ensemble, ils viennent d'acquérir cette charmante petite maison typique de la campagne bretonne, plantée au milieu d'un grand terrain entouré d'une végétation dense. Le bâti est en bon état. Le couple y a tout au plus fait quelques travaux d'enduit et de peinture avant de s'installer. Ils possèdent très peu de meubles. Soucieux de repartir sur une base neuve, ils ont fait le choix de se débarrasser des leurs avant d'emménager. Adeptes du concept de sobriété heureuse, ils souhaitent évoluer dans une atmosphère minimaliste, fonctionnelle et zen.

Parallèlement à l'agencement de la maison, au gré de leur temps libre, ils aménagent un potager d'environ cent vingt mètres carrés sur le terrain. À terme, ils envisagent de planter des arbres fruitiers et, qui sait, d'accueillir deux ânes, d'élever quelques poules pondeuses et de récolter le miel de leurs ruches. Ce nouveau mode de vie, au contact de la nature, doit leur accorder une certaine autonomie sur le plan alimentaire et davantage de quiétude, loin du tumulte et de la pollution des villes.

De tempéraments différents, le couple est lié par une volonté commune de vivre en harmonie loin des masques et des faux semblants.

Naëlle est enseignante, mais son métier ne la passionne plus. Le cadre, la hiérarchie y sont trop contraignants, selon elle. Depuis quelque temps, elle se forme à l’acupuncture dans le but, éventuel, de recevoir des patients en cabinet. Elle affectionne la décoration intérieure, la cuisine et s'intéresse de près à la diététique.

Ces dernières années, Paul écrit des romans qui intègrent, majoritairement, une vision optimiste de la vie et un soupçon de développement personnel. Il ne se décrit pas comme un auteur, mais plutôt comme un passeur d'informations, un hôte en période de transition.

Paul s'est absenté deux jours pour promouvoir un ouvrage paru le mois précédent, intitulé L'île sans chemin, au Salon du livre de Mennecy, en région parisienne.

Le ciel se couvre. Quelques gouttes de pluie tombent sur le toit en polycarbonate au moment où Naëlle trace une ligne dans le sol sur toute la longueur de la serre avec l'extrémité du manche d'un râteau. Elle déplace le cordeau d'une enjambée et en trace une autre parallèle à la première. Puis, elle dispose les plants de tomates en quinconce de chaque côté, et ceux d'aubergines, de concombres et de courgettes dans le prolongement. Elle s'apprête à planter les mottes quand elle reçoit un appel. Naëlle retire son gant de jardinage avant de décrocher.

– Bonjour mon chéri, dit-elle, en saluant de la main son compagnon à l'écran de son smartphone. Comment se passe ta deuxième journée au salon ?

– Très bien. Il ne me reste plus beaucoup de livres à vendre et j'ai fait pas mal de rencontres. D'ailleurs, j'aurai un petit service à te demander. Tu es dans la serre, j'aperçois les parois derrière toi.

– Oui, de quoi as-tu besoin ?

– Je dois transmettre un RIB et un numéro de Siret au directeur d'une grosse librairie de la région parisienne afin qu'il organise une séance de dédicaces le mois prochain. J'ai bien une copie de mon RIB sur moi, mais pas de numéro de Siret. L'original se trouve dans une pochette en plastique bleu dans un carton au fond du placard du hall d'entrée. Pourrais-tu prendre une photo du document administratif et me le transmettre par SMS, s'il te plaît ?

– Bien sûr, je fais ça tout de suite, dit-elle, en prenant le chemin de la maison.

Ils échangent quelques mots et raccrochent.

La pluie cesse. Le soleil tente une percée timide à travers un faisceau de nuages gris pale. À cette distance, et vue de ce côté, on distingue à peine le mur de la longère recouverte de végétation.

Naëlle entame ses recherches. Elle sort le carton du placard et le pose sur la table de la salle à manger. La pochette bleue se trouve à l'intérieur. Elle l'ouvre, sort le document et le prend en photo. Comme indiqué un peu plus tôt, elle envoie la photo de la pièce administrative à son compagnon par SMS, avant de la remettre dans la pochette. Au moment de ranger le carton, elle aperçoit, au fond du placard, une enveloppe en papier kraft sur laquelle est écrit « À CLASSER », en lettres majuscules.

Par curiosité, elle ouvre l'enveloppe et découvre un cahier à spirale au format A4 ressemblant à un manuscrit d'une bonne centaine de pages recto verso, espacement simple, écrit en police 10, dont la page de garde, titrée « L'arbre mort », est recouverte d'un film plastique et la 4e de couverture d'une feuille cartonnée de teinte écrue.

Naëlle le feuillette d'un oeil distrait et s’apprête à le remettre en place quand elle reçoit un SMS. Elle dépose machinalement le manuscrit sur la commode et lit le message. Paul la remercie de lui avoir fait parvenir le document administratif.

Elle pose l'enveloppe vide dans le carton, qu'elle range ensuite dans l'armoire, puis elle quitte la pièce, laissant le manuscrit derrière elle.

Pressée de retrouver les plantations, elle sort de la maison et regagne la serre où elle reprend aussitôt ses activités, débordante d'enthousiasme.

Au bout d'une heure, tous les plants sont en terre, un tuyau de goutte-à-goutte relié à une cuve de récupération d'eau de pluie à proximité du pied ; les tomates, aubergines et concombres sont tuteurés.

Un peu après midi, lorsqu'elle pénètre dans la salle à manger, son regard se fixe machinalement sur le manuscrit posé sur la commode. Elle va pour le ranger dans le carton, mais, attirée par la couverture flanquée du titre énigmatique, « L'arbre mort », elle l'ouvre et entame la lecture :

« C’était par un dimanche après-midi radieux d’août 2006, près du relais « Le bout du monde ». Le soleil alourdi entamait sa descente. Une myriade d’étoiles scintillait sur la crête des vagues. Au loin, la silhouette anguleuse des navires de commerce redessinait l’horizon. J’ignorais à quel point le trafic était dense, même en cette saison. On se serait cru immergé dans un immense jeu de bataille navale... »

Ces quelques lignes attisent sa curiosité. Elle se promet de reprendre la lecture plus tard lorsqu'elle aura terminé les aménagements de la longère qu'elle a prévu de faire dans le courant de l'après-midi.

Il est l'heure de déjeuner. Elle ferme le cahier à spirale et se prépare un repas léger à base de légumes et de féculents.

Elle allume le transistor et s'assied devant la fenêtre. L'horizon qui se profile devant ses yeux lui apporte immédiatement un sentiment de plénitude. De ce côté, la campagne s'étend à perte de vue. Les premiers voisins, un couple d'agriculteurs bio à la retraite, habitent à plus de deux cents mètres à vol d'oiseau. Calme absolu. Seules quelques vaches à la robe noire et blanche paissent dans le champ contigu au terrain.

Tout à coup, son attention se porte sur les informations à la radio. Une fois encore, les nouvelles sont mauvaises d’où qu'elles viennent : risques épidémiques, menace de troisième guerre mondiale, accélération des migrations consécutives au réchauffement climatique et autres conflits armés... Difficile de déjeuner en paix dans ces conditions. Elle change de station, préférant écouter de la musique douce.

Dans l'après-midi, les aménagements l'accaparent à tel point qu'elle ne voit pas le temps passer.

Le soir, Naëlle appelle son compagnon. Elle lui parle des plantations faites le matin, de l'agencement de la maison ; lui, évoque ses rencontres avec les lecteurs. Ils échangent librement de choses et d'autres dans la gaieté et la bonne humeur, jusqu'à ce qu'elle se souvienne du manuscrit trouvé au fond de l'armoire. Elle est sur le point de lui demander ce qu'il contient, mais elle se reprend au dernier moment :

– Au fait, dit-elle, sur le ton de la confidence. Par le plus grand des hasards, je suis tombée sur quelque chose d’intéressant à lire ce midi.

– Vraiment. Et de quoi s'agit-il ? demande Paul, intrigué. D'un vieux grimoire enterré dans une malle au fond du jardin ?

– Mieux que ça, mais je t'en dirai plus demain à ton retour.

– Là, tu es dure, tu me mets l'eau à la bouche et puis plus rien.

– Demain, dit-elle d'une voix mutine, lorsque j'en saurai un peu plus sur ce que contient réellement ce texte.

Il n'insiste pas.

– D'accord, mais n'oublie pas surtout.

– Promis.

Après quelques mots tendres, ils se quittent en se souhaitant bonne nuit.

Assise sur son lit, deux oreillers coincés derrière le dos, Naëlle reprend la lecture du manuscrit depuis le début à la lumière d'une lampe de chevet.

Chapitre 1

C’était par un dimanche après-midi radieux d’août 2006, près du relais « Le bout du monde ». Le soleil alourdi entamait sa descente. Une myriade d’étoiles scintillait sur la crête des vagues. Au loin, la silhouette anguleuse des navires de commerce redessinait l’horizon. J’ignorais à quel point le trafic était dense, même en cette saison. On se serait cru immergé dans un immense jeu de bataille navale. Une gigantesque embarcation, recouverte de conteneurs multicolores, s’apprêtait à quitter le port vers une destination inconnue, pendant qu’une autre, sensiblement de même envergure, glissait à quelques encablures, attendant, semblait-il, que le mastodonte bariolé libère le quai. L’un s’en allait, l’autre revenait.

Comme la nature, le port de Louvres déteste le vide. Mais là s’arrête la comparaison, leur finalité demeurant radicalement opposée : générosité contre exaltation des désirs ; permanence contre décharge des pulsions, jusqu’à l’équilibre hypothétique et la réconciliation espérée, à la percée des consciences et la majorité de la globalisation.

Les passants, nombreux sur l’esplanade du bord de mer, goûtaient la douceur de la fin de journée. Adrien et moi marchions tranquillement devant. Marie et Léa, plongées dans une discussion dont elles gardaient méticuleusement le secret, nous suivaient à quelques pas. Les enfants trottinaient de long en large du trottoir en chahutant.

Une heure plus tôt, profitant de la marée haute, j’apprenais à Loane la technique du ricochet, à vrai dire sans grand succès. Les projectiles ne manquent pas sur la plage de Louvres, mais les vagues, trop nombreuses, s’opposent à tout rebond avec méthode et application. Peu importait, nous étions comblés. Ce jour-là, Mona voyait la mer pour la première fois.

En laissant derrière nous l’Île-de-France la veille, Léa, les enfants et moi espérions trouver un peu de chaleur sur la côte de Brume - ce qui, il faut bien l'admettre, n'est pas si fréquent. Par bonheur, notre souhait fut exaucé : le soleil ne cessa de briller avec zèle, précipitant tout le monde dehors pour la plus grande joie des bistrotiers. Une atmosphère balnéaire régnait sur le front de mer de la cité industrielle. Vêtus de tenues estivales, les badauds arboraient de larges sourires. Non loin, un groupe d’adolescents jouait au ballon ; tout près, un jeune couple désinvolte riait à s’étourdir. Un peu de douceur, quelques rayons de soleil et tout paraissait soudain beaucoup plus léger, aérien.

Seule escapade loin du vacarme de la région parisienne, ce week-end restera gravé dans nos mémoires. Ma soeur, Marie, et Adrien, son conjoint, nous offraient l’hospitalité de leur charmante chaumière entre Louvres et Lebec : un week-end baigné de verdure et de mer, idéal pour décompresser.

Si nous ne partions pas en vacances cette année-là, ce n’était pas par obligation, comme les années passées, pour satisfaire les clients durant l’été. Nous ne partions pas parce que nous n’en avions pas les moyens, tout simplement. Un mois plus tôt, je licenciais à regret le dernier salarié de ma petite entreprise. Après douze années « à fond de cale », les clés du petit bureau d’études restaient provisoirement clouées au mur. Il était temps de jeter l’ancre, moins par lassitude que faute de trésorerie ; temps de réparer les avaries du canot à rames et fixer un nouveau cap avant de repartir. Depuis plusieurs mois, déjà, l’avenir de l’entreprise ne trouvait plus son chemin. Pourtant, il y avait eu de bons moments, en particulier lorsque…

Enfin, inutile de ressasser, mieux valait regarder devant.

La quarantaine passée, je ne désirais qu’une chose : du repos, quelques jours ou quelques semaines, afin de colmater les brèches, raccommoder et repartir. Une question me rendait souvent visite avant de m'endormir : était-ce encore possible ?

Il ne restait plus qu’une centaine de mètres avant de rejoindre la voiture. Le soleil, les flots, les volets clos l’été, des superbes villas du bord de mer, ne seraient bientôt plus qu’un vague souvenir. Adrien se tourna vers moi arborant un sourire communicatif.

- As-tu apprécié la balade Neil ?

- J’adore cet endroit.

- Cela fait longtemps que tu n’es pas venu par ici ?

- Plus de vingt ans. La dernière fois, ce devait être avec ma petite amie de l'époque. Nous venions parfois assister au coucher du soleil comme à une sorte de rituel. Deux jeunes gens, pleins d’interrogations, et autant de promesses...

À vrai dire, je ne savais plus très bien. Je ne m’étais pas vraiment précipité à Louvres ces dernières années. Le souvenir de mon adolescence n’y était sûrement pas étranger. Curieusement, après tout ce temps, et même si la ville et ses alentours avaient bien changé, j’éprouvais toujours la même anxiété, le même malaise diffus, la même sensation de vertige en revenant ici. En général, ce phénomène étrange apparaissait au pied du pont de Tavergne et se renforçait graduellement jusqu’à l’entrée de Louvres, avec un pic extraordinaire près des aciéries de Grenailles, au passage de la Houle. L’odeur sans doute. Curieusement, malaise et anxiété s’éloignaient peu à peu après la traversée de la ville, au bout de l’avenue des Thermes. Là, face au large, découvrant l’horizon, le ballet aérien des mouettes et des goélands faisait disparaître le trouble. Le parfum des embruns, l’espoir d’un possible départ y contribuaient, peut-être ?

Aussi, lorsque Marie demanda où nous voulions nous promener après déjeuner, j'ai immédiatement pensé à cet endroit.

- Tu dois trouver pas mal de changements ? dit Adrien, qui tentait depuis un moment de redresser une mèche récalcitrante, balayée par une petite brise océane.

- Beaucoup de choses ont changé... Nous, en particulier. C’est de loin la promenade que je préfère à Louvres. J’en garde le souvenir d’une bouffée d’oxygène, une parenthèse. Savais-tu que je louais une chambre là bas ? dis-je, en pointant du doigt le bout de l'avenue. Elle se trouvait juste en face de la piscine municipale.

- Je croyais que tu habitais chez tes parents avec Marie, dit Adrien, surpris.

- Au début, oui. Mais nos relations se sont vite détériorées. À dix-huit ans, il était préférable pour tout le monde que je quitte la maison...

En certaines circonstances, le passé, même lointain, se rapproche à portée de main et se laisse capturer. À cet instant, une image, remisée depuis longtemps, apparut subrepticement.

En m’accueillant, six mois après ma naissance, et en m’accompagnant, pratiquement seule, jusqu’aux portes de l’adolescence, ma grand-mère avait courageusement accompli sa mission prétendue temporaire. Fatiguée par une vie rude, et ne sachant plus comment se dépêtrer d'un garnement récalcitrant, elle n’avait pas souhaité me garder auprès d'elle. Surtout, elle avait été profondément déçue, après que le proviseur lui ait signifié mon renvoi du collège pour insolence et total laisser-aller. Dans l’intervalle, Mireille, ma mère, avait fondé un nouveau foyer en donnant naissance à ma demisoeur, Marie. Voilà pourquoi, je m’étais retrouvé à Louvres, un peu désemparé, chez des parents de circonstance la veille de la rentrée des classes. Heureusement, un événement majeur avait eu lieu dès le lendemain matin.

Ma mère et moi attendions l’ouverture du collège privé où, prise au dépourvu, elle m’avait inscrit avec d’énormes difficultés quelques jours auparavant. Nous étions entourés d’enfants, seuls ou accompagnés, quand elle a aperçu un garçon d’origine antillaise à quelques mètres devant nous. Sans se poser de questions, elle était allée le voir et lui avait expliqué que, venant tout juste d’arriver de Bretagne, je ne connaissais personne au sein de l’école. Puis, sans autres formalités, elle lui avait demandé s’il accepterait de me guider.

Il était plus grand que moi et portait des lunettes. Son allure et son calme apparent avaient certainement rassuré une mère d’un jour. J’étais plutôt mal à l’aise, mais le garçon l’avait écouté, calmement, avec attention. Lui n'avait pas du tout semblé gêné. Pourtant, il m’avouera plus tard avoir eu besoin d’un peu de temps pour établir un lien direct entre cette femme, blanche, qui se présentait comme ma mère, et moi, « tête grainée » (cheveux crépus), dont la peau était à peine plus claire que la sienne. Il avait souri, le mouvement de ses joues soulevant légèrement ses lunettes, et avait aussitôt accepté, apparemment de bon coeur. Il se prénommait Marc. Sa mission accomplie, Mireille nous avait laissés tout de suite après. Marc et moi avions suivi les autres collégiens. Il entrait en classe de troisième ; je redoublais ma quatrième. Sa présence avait permis au jeune déraciné que j’étais de mieux appréhender cette rentrée improvisée. Par chance, l’immeuble HLM où il habitait se situait à quelques centaines de mètres de la maison des parents. Après les cours, nous avons parcouru à pied les cinq kilomètres qui séparaient le collège de son appartement sans rompre le fil de la conversation. Il tenait absolument à me présenter sa famille.

Ce fut un véritable coup de foudre. Durant les quatre années qui suivirent, je passais plus de temps dans sa famille que dans la mienne. Après quoi, à tout juste dix-huit ans, j’emménageais dans un petit cagibi, non loin de la piscine.

- … J’ai pris une chambre en cours d’année scolaire. Cela ne m’a pas trop réussi à vrai dire. J’hébergeais un copain, lui aussi en délicatesse avec ses parents. Nous sortions beaucoup, ce qui ne nous valait rien de bon. As-tu connu une boîte de nuit appelée Les Galãpagos ?

Adrien ne répondit pas. La brise s’était apaisée. Lui aussi semblait plongé dans de lointains souvenirs. À cet instant, je fus parcouru par une sensation agréable et douce, comme si ce passé appartenait à quelqu'un d'autre. À mille lieues des ressentis de mon adolescence, cette flânerie dominicale me procurait une sensation de bienfaisance comparable à une gorgée d'eau fraîche bue par un marathonien au terme d’une épreuve menée sous un soleil de plomb.

Nous marchions paisiblement quand une mouette se posa sur le parapet de pierre brune séparant l’esplanade de la plage en contrebas. Dodelinant de la tête, tel un métronome, l’oiseau à l’apparence domestique parvint sans peine à attirer l’attention des badauds intrigués par son va-et-vient continu - les mouettes Louvraise ne semblent pas plus farouches que les pigeons en quête de miettes qui déambulent dans la plupart des lieux touristiques de la capitale. Finalement, n’ayant reçu aucune offre sérieuse, malgré l'énergie déployée, l’oiseau finit par prendre son envol.

Comme j’aurais aimé que le présent se fige et que chaque minute ressemble à cet instant, le temps d’y voir plus clair. Depuis l’arrêt de l’entreprise, nous traversions une période confuse : que faire ? Quel serait notre avenir ? Parallèlement, dehors, l’actualité paraissait souvent inquiétante. Des signaux fugaces, mais nombreux, nous alarmaient depuis quelques mois : trop de cloisonnement, de distinctions entre les gens, trop de divisions, « les uns contre les autres ».

Je voulais faire le point, observer et comprendre ; faire le tri, redonner un sens et un élan à ma vie. Je voulais ralentir la course du temps, suivre le chemin de l’oubli ; goûter, comme cette journée-là, les saveurs du vide, jusqu’à l’absence. Je voulais…

Tout à coup, le timbre discordant d’une sonnette m’extirpa d’une rêverie dominicale sur le chemin des embruns.

Chapitre 2

En tournant la tête, j’aperçus un couple à bicyclette qui se dirigeait droit vers moi. Freinant au dernier moment, l’un d’eux acheva sa course à moins d'un mètre de ma jambe, me laissant tétanisé.

Que signifiait cet assaut ? Pour toute réponse, une jeune femme blonde, aux yeux bleus furieux, m’avisa d’un ton sec que j’occupais la piste cyclable : espace réservé, qui leur revenait en entier, à titre exclusif…

Effectivement, je constatais, sous la contrainte, les transformations opérées sur le site. Lorsque j’étais adolescent, cette piste n’existait pas. N’ayant pas pour habitude de regarder mes pieds en marchant, je n’avais pas prêté attention au marquage au sol. Sans le savoir, j’étais devenu un obstacle encombrant, un gâche plaisir ambulant.

Après un petit effort pour retrouver mes sens, je lui signalais qu’il n’était pas absolument nécessaire de me foncer dessus pour me le faire remarquer. Je ne désirais contrarier personne. À quoi cela me servirait-il ? Par contre, je lui indiquais que, puisqu'elle était si pressée, rien ne l'empêchait de me contourner par la droite ou par la gauche. Vu la largeur du trottoir, le choix lui était offert.

Observant la scène un peu en retrait, son compagnon s’immisça soudainement dans la discussion, arguant qu’ils étaient dans leur « bon droit » – ce que je n’avais nullement contesté. « Puisque cet emplacement est réservé aux cyclistes, vous n’avez rien à y faire, ni rien à dire, d’ailleurs », ajouta-t-il. Et pourquoi pas : « Allez ouste, dehors » ?

En effet, le marquage délimitait clairement un espace pour deux-roues, mais était-ce une raison suffisante pour éjecter les piétons ? Le cycliste était-il autorisé à « débusquer » le marcheur comme le chasseur le gibier en cas d’incursion inopinée sur son territoire ? En ferait-il autant à l’égard d’un enfant en bas âge ou d’une personne âgée ? Surtout, ne pouvait-il procéder autrement, avec courtoisie, en privilégiant le contournement ?

Soit, j’étais encore un peu groggy par la trouée, en plein songe, des coureurs du dimanche, mais quelque chose d’autre me gênait. Quelque chose que je n’arrivais pas à définir clairement. Leur comportement ne semblait pas rationnel, la persistance de leurs récriminations m’agaçait ; leur entêtement m’apparaissait suspect, plus prégnant qu’un simple caprice.

Le plus souvent, la satisfaction au meilleur coût d’un besoin ou d’un désir détermine nos choix. Pour atteindre un but, la logique veut que nous mettions en oeuvre des procédés efficients, d’un rendement jugé satisfaisant. Ici, l’énergie déployée et le risque encouru pour le respect du « bon droit » apparaissaient sans commune mesure avec le peu d’effort nécessaire pour éviter l’obstacle. Pour quelle raison privilégier le passage en force, plus risqué, plus coûteux, d’un point de vue énergétique et émotionnel, à l'évitement, plus souple et plus « citoyen » ?

Quel contraste entre le ton de la confrontation et l’atmosphère environnante : le ciel lumineux, la gaieté des promeneurs, la mer luisante, les bateaux colorés, le défilé de mouettes, les amoureux transis… Alors pourquoi cet endroit, à ce moment précis ? Et d’ailleurs, pourquoi me parlait-il ainsi ? Que signifiaient ces commandements, cet air supérieur ?

Irrité et ne parvenant pas à trouver de réponses adéquates, j’interpellai le cycliste en combinaison de sport : « Que voulez-vous exactement ? »

Visiblement, la formule le surprit. Il se raidit, marqua un temps d'arrêt, puis répéta à qui voulait l'entendre qu’ils étaient dans leur « bon droit ». Le ton devint impétueux et la tension palpable. Deux individus se faisaient face à présent. Quelle serait l'issue de la confrontation ?

Le cycliste poursuivit, invoquant toutes sortes de justifications - ce qui était parfaitement inutile puisque je n'émettais aucune objection sur le principe. Par contre, j’appréciais modérément les modalités d’action.

Puis, convaincu de mon impuissance, et assommé par tous ces commérages, je répétais haut et fort comme pour conjurer un funeste présage : « Poursuivez votre chemin ! »

Je sentais bien que la situation échappait au bon sens, mais je ne tolérerais pas ses assignations. Étais-je, à ses yeux, un objet que l’on chasse avec dédain d’un revers de main ? Comme le disait ma grand-mère : « Il y a de la place pour tout le monde ici-bas. » Alors, « poursuivez votre chemin ! »

Brusquement, comme on reçoit une pomme sur la tête, je réalisais l’absurdité de la situation. Tournant les talons, sans demander mon reste, je laissais derrière moi le coureur ruminer. Ce bavardage ne menait nulle part, je préférais m’éloigner. « Après tout, s’il veut avoir le dernier mot, il l’aura. Je m’en vais. » Plutôt céder que se ridiculiser. Inutile de prolonger ces enfantillages. Laissant là l’échauffement, je poursuivais mon propre chemin. « L’incident est clos », pensai-je.

Quelques instants plus tard, alors que j’avais le dos tourné, le coureur, qui visiblement n’en avait pas terminé, se frotta à moi en me dépassant. Je ne m’y attendais pas et sursautais une seconde fois. Quelques mètres plus loin, le plaisantin se retourna en ricanant, visiblement satisfait de son effet…

C’est alors que tout s'est précipité. La pression, pas encore dissipée, remonta d'un coup sec. Instinctivement, je courus derrière lui. Surpris, le cycliste accéléra, essayant de me semer, mais il échoua dans sa tentative de se relancer. Au bout d’une vingtaine de mètres, il était à portée de main. Je tentais de le saisir. Il changea de trajectoire. En descendant du trottoir, son pied glissa de la pédale. Perdant le contrôle, il traversa la rue en diagonale et alla buter contre le trottoir opposé. Sa roue arrière se leva. Un instant en équilibre précaire, il bascula sur le côté droit et se retrouva à terre.

Silence alentour, même les vagues s’étaient tues.

Le cycliste se releva aussitôt, sans rien dire. J’observais à quelques mètres, immobile. La tension accumulée depuis une dizaine de minutes retomba comme elle était venue. Je ressentis alors avec une plus grande acuité le malaise et l'anxiété éprouvés habituellement en entrant dans la ville.

Inutile de rester figé, au risque de ranimer un incendie en voie d’extinction. Je repartais en direction de ma famille, restée en retrait, lorsqu’un individu m’apostropha.

Vêtu d’un jean et d’une chemise à carreaux, un jeune homme, suivi de trois compagnons promeneurs, me présenta brièvement une carte de police et me somma de lui remettre mes papiers. J’obtempérai immédiatement, sans réfléchir. Ayant assisté à la poursuite, il disait devoir « en référer » aux collègues du commissariat. « Mauvais augure », pensai-je. Venant de la direction opposée, je me demandais ce que le fonctionnaire en villégiature avait réellement observé.

Peu après, il m’annonça qu’un véhicule, en patrouille à proximité, nous rejoignait. Ses collègues allaient prendre nos dépositions.