Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Saison a quitté ce monde.
Sa fille Améglia garante de la mémoire de sa troisième maman continue sa route, forte de son talent de musicienne et de sa combativité, sous l’aile protectrice de Baptiste et armée de son précieux violoncelle.
La solitude due son handicap, sa personnalité, sa vivacité d’esprit sont autant d’atouts qu’elle utilise pour affronter son destin pour le moins extraordinaire.
Laissons-nous porter par ce fougueux tourbillon de vie, au gré des aventures d’"Améglia".
À PROPOS DE L'AUTRICE
Voilà trente ans que Marie-Anne Boutet vit, une partie de l’année, au cœur de la forêt landaise.
C’est dans l’atmosphère paisible de son airial, en communion avec la nature, qu’elle trouve sa source d’inspiration.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 321
Veröffentlichungsjahr: 2026
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
AMÉGLIA
«Saison des Landes»
Roman
Marie-Anne Boutet
Celui qui est capable de ressentir la passion,
c’est qu’il peut inspirer
Marcel Pagnol
Ce que nous jouons, c’est la vie.
Louis Armstrong
Chapitre 1
Le ciel pleurait depuis la Saint-Jean sans une heure d’arrêt. La terre ne pouvait plus absorber ce trop-plein de larmes. Les chemins, gorgés d’eau étaient impraticables. Aller à la maison d’Améglia, celle que lui avait laissée Saison avant son départ pour l’éternité, était une réelle aventure.
Arriver à l’âge de cinq ans dans cet environnement avait été un choc pour cette petite fille venue de la ville. Elle avait appris petit à petit à se créer une vie parallèle à celle de Saison. Elle allait rarement jusqu’au village. Étant non voyante, elle ne savait se diriger seule, mais dès ses premières journées, elle avait écouté les bruits inconnus autour d’elle : les jours ventés, les branches du gros chêne se cognaient dans des bruits assourdissants qui ne ressemblaient nullement à celui de la cime des pins. Ces derniers se cognaient, quelques branches se fracassaient en tombant. Quelle frayeur pour elle! Heureusement, tout à côté, la grosse touffe de bambous se balançait du ciel au sol dans un bruit puissant, mais doux cependant.
Le soir venu, Saison choisissait les anecdotes locales les plus sombres pour endormir l’enfant. C’est ainsi qu’Améglia, vers ses six ans, apprit l’histoire de la Marotte : c’était une femme sorcière ayant habité cette maison cent ans auparavant ou plus. Elle allait au village récitant sans cesse des incantations marmonnées qui avaient le don d’arrêter le feu des brûlures, de soigner les yeux et d’activer ou de diminuer les écoulements de sang, aussi bien chez les hommes que chez les animaux.
À cette époque, combien de charrettes n’avait-on pas vu s’arrêter devant la maison d’où descendaient des estropiés ou des malades que les médecins ne pouvaient guérir?
On l’appelait l’agote ou la cagote1. On disait qu’elle était une descendante de ces Caqueux frappés d’exclusion et de répulsion jusque dans leur village : une descendante d’une race maudite!
C’était une femme à plusieurs hommes, affirmait-on. Elle faisait peur à toutes les villageoises. Elle apparaissait chaque fois à des endroits où elle n’était pas attendue. Drôle de sorcière, au petit visage fripé, au nez aquilin pointant vers le bas tel un bec de rapace aux yeux de lynx.
Elle était née et avait vécu toute sa vie dans cette maison, transformant, année après année son airial2 en plantation d’herbes nourrissantes et guérissantes. Sans l’avoir appris, elle savait soulager ou guérir la plupart des maux avec ces herbes. Elle savait conserver, à base de saumure, ses œufs pour plusieurs mois, faisait elle-même son savon ou son sirop de bourgeons de pin au printemps qu’elle conservait au soleil pour les toux d’hiver.
La Marotte était étrange, mi-homme, mi-femme. On ne pouvait pas la comprendre. Il était aisé pour elle de boire deux, trois, dix verres de vin à la suite et de repartir aussitôt, raide, la marche droite et le verbe haut : la seule femme qui, à cette époque, osait tenir tête aux hommes.
Puis, un jour, sans crier gare, tout fut fini. Plus de Marotte, plus de cagote! Elle était partie au ciel sans dire adieu.
En presque vingt ans, l’airial revint entièrement à la nature… Les ajoncs, les ronces, le lierre eurent vite fait de reprendre possession des lieux. Il était retombé dans son silence et fut, une fois de plus, retourné par les sangliers, les chevreuils ou les lapins. La main de l’homme l’avait oublié.
Pendant de nombreuses années, la maison fut occupée par des sans-abris ou des saisonniers bûcherons… chacun y laissait son passage en réparant ou en nettoyant…
Ainsi mourait-elle lentement, jusqu’au jour où Saison la racheta.
Pourquoi tomba-t-elle amoureuse de ce lieu abandonné, loin de tout? Cherchait-elle la solitude? Tout y semblait négatif. L’ostau3, cette maison aux colombages, était encore debout, fatiguée. La charpente extérieure ainsi que les poteaux, portes, fenêtres n’avaient pas été entretenus par les gens se succédant. Petit à petit, tout était devenu un lieu fantastique. Pour arriver jusqu’à la maison, il fallait enjamber des arbres tombés, du lierre qui avait poussé et grandi dans tous les sens et surtout traverser des ajoncs qui avaient pris possession de tout l’airial.
L’atmosphère était d’un autre monde.
En se promenant sur l’airial, à quelque distance de la maison, on pouvait voir un endroit fermé par des piquets sur lesquels grimpaient ronces, chèvrefeuille ou autres adventices comme le liseron, le chiendent ou le datura : c’était l’ancien potager. Trois vieux arbres fruitiers restaient bien droits au milieu de quatre carrés recouverts de mauvaises herbes : un pommier, un poirier et deux pêchers. Ils avaient dû être vivaces il y a des années. Leur manque d’entretien et de taille se faisait sentir! Quelques herbes aromatiques refusaient de mourir. Le thym, le romarin ou la sauge attendaient d’être taillés. Une bêche et un râteau étaient là, par terre, oubliés. Ils rappelaient le temps où cet endroit était entretenu. Plus loin, les cages à lapins étaient encore debout, mais vides, ainsi que la niche du chien. Il ne restait que les aiguilles de pin qui avaient servi de protection contre les puces.
C’était un endroit à l’abandon, mais qui restait là, seul, pour raconter l’histoire de ce lieu et de la vie qui avait dû s’y dérouler.
Seules quelques personnes âgées connaissant l’endroit et pouvant encore faire le trajet entre le village et ce lieu entraient par le petit sentier caché. L’airial était devenu à eux. Ils faisaient le tour de la maison et choisissaient toujours les deux bancs de pierre à l’ouest pour s’installer, se reposer, mais surtout pour écouter le silence… Alors, ils partaient chacun sur le chemin de leurs souvenirs, fermaient les yeux et aussitôt se retrouvaient, enfants puis adolescents, au même endroit quand la propriétaire de l’époque n’était pas là. Tous se rappelaient les bêtises qu’ils avaient faites ensemble pour faire enrager cette vieille grincheuse.
Aux petits, les mères interdisaient de prendre le chemin qui allait à cette maison. Elles expliquaient à leurs rejetons (qui, aussitôt, passaient outre) que la femme qui habitait là-bas était une sorcière. Elle pouvait, disait-on, leur lancer un mauvais sort. D’ailleurs, ajoutaient-elles, elle n’avait même pas un prénom comme nous puisqu’elle s’appelait Saison.
Les enfants, trop heureux de désobéir, partaient en bande pour aller voir, mais, chaque fois, s’arrêtaient devant l’entrée de l’airial et n’osaient y pénétrer. Ils avaient peur.
Et si la mère disait vrai? pensaient-ils.
Braillards, comme peuvent être des garçons en bande, ils l’appelaient avec des adjectifs peu recommandables.
Elle sortait et braquait son légendaire fusil de chasse sur ces pauvres gamins qui fuyaient aussitôt pour raconter au village (et non à leur mère) leur aventure.
Les gendarmes étaient venus plusieurs fois constater le vrai et le faux. Ils avaient aussitôt compris que ce fusil avait dû appartenir au grand-père de cette femme et qu’aucune balle ne pouvait entrer dans le culot, tant il était antique.
Mais la légende continuait. Qu’il était bon pour ces vieux, assis à cet endroit, de se rappeler leurs aventures!
Petits, ils trouvaient que cet airial était à la fois très loin et, d’une certaine façon, si près ! Pourquoi, dès le printemps, revenaient-ils dans ce lieu pour s’asseoir et, la plupart du temps, se taire?
Au village, le maire avait fait installer plusieurs bancs sur la place, sous l’énorme érable.
«Mettre des bancs pour les anciens, afin qu’ils continuent à voir ce qui se passe dans notre village, avait-il dit dans son discours inaugural. Nous avons besoin de vous, Messieurs les Anciens!»
Mais trois d’entre eux préféraient aller chez la Saison, maintenant qu’elle n’était plus là. Comme elle l’avait fait de son temps, ils attendaient que le soleil descende vers l’horizon et se couche entre les pins. Alors, tous trois se taisaient. Peut-être lui parlaient-ils? Les souvenirs remontaient.
«Te rappelles-tu du Marcel? Je suis sûr qu’il était tombé amoureux de laSaison, mais je pense qu’il ne le lui a jamais dit. Il devait avoir peur qu’elle lui dise : d’accord, on se marie, mais tu ne boiras plus jamais une goutte de vin!»
Les autres, toujours assis, révisaient également leurs souvenirs et enchaînaient.
– Il n’y avait pas que le Marcel. Tu te rappelles la fête de la Saint-Jean, quand le Louis était tombé dans le feu en voulant sauter? Boudiou4, son frère avait eu tellement peur qu’il avait eu aussitôt la cagasse5! Qu’est-ce qu’on avait rigolé, mais qu’est-ce qu’il sentait mauvais!
– Oui, je me rappelle, surtout quand il a fallu l’emmener à l’hôpital de Dax. Il n’était pas beau à voir!
– Et l’histoire du vélo de la Saison : là, je reconnais que nous étions allés un peu trop loin. Elle attachait chaque dimanche son vélo devant l’église, avec un nœud très particulier. Un jour, le Léon qui était avec nous, au café devant l’église, avait versé tout un tube de colle forte sur ce nœud pour qu’elle ne puisse pas l’enlever et repartir. À la sortie de la messe, voyant cela, elle était entrée au café et avait pris un verre tout en hurlant : si l’un de vous ne se dénonce pas, je casse ce verre. Je compte jusqu’à trois… un… deux… trois! Et elle l’avait lancé de toutes ses forces sur le pied de l’un d’entre nous. Aussitôt, elle en avait pris un autre et avait recommencé. C’était l’Albert qui tenait le café, à cette époque. Au quatrième verre, en tant que patron, il s’était mis à crier et, d’un bond, tous ensemble, nous nous étions levés et avions crié : c’est nous! Elle était restée la bouche ouverte, ne pouvant dire un mot et avait reposé le verre. Le lendemain, il y avait, à sa porte, un bouquet de fleurs que nous avions cueillies chez Marguerite, sans lui demander la permission. Nous avions naturellement pris les plus belles roses!
– Ah! Oui, dans ce temps-là, on savait bien s’amuser! Et quel âge avions-nous, à l’époque ? 20 ou 25 ans? Il n’y en avait pas beaucoup de mariés!
– Mais on était jeunes. Je crois que nous avons terminé d’aller l’ennuyer quand la petite est arrivée.
– Je me rappelle tous ces racontars qui couraient dans les rues du village. Certains voulaient que la gamine reparte.
On ne savait pas qui elle était, ni d’où elle venait. Je me rappelle les femmes (dont la mienne) voulant aller voir le maire pour lui dire que c’était une grave erreur que cette enfant soit élevée par la Saison.
– Et le facteur de l’époque? Je me demande, encore maintenant, pourquoi il était toujours dans les parages. Il apportait des tas de choses pour la pitchoune6. Et que d’histoires quand Baptiste avait voulu la prendre chez lui! Toutes les femmes s’étaient réunies pour aller à la mairie, une fois de plus! Heureusement, personne ne les avait écoutées! Pauvre Baptiste! Il en a entendu de toutes les couleurs!
– Je n’avais pas remarqué qu’elle était aveugle. Mais je me demandais pourquoi elle était si mal habillée…
– Heureusement que Baptiste est revenu chez nous! Il s’est occupé d’elle! Dia, à cette époque, les bruits les plus fous ont couru sur son père et sur lui. Le Marcel n’osait plus aller au café! Comme cela devait lui manquer, il aimait tant le vin!
– Oui, Baptiste a été exemplaire. C’est un bon gars. Mais il y a encore des gens qui ne sont pas d’accord avec toute cette histoire.»
Et rapidement, le silence revenait sous les pins. Chacun des trois repartait dans ses souvenirs, du temps heureux où ils se sentaient jeunes et beaux. Ils avaient la vie devant eux. Maintenant, ils n’avaient que leurs souvenirs à évoquer. Ils sentaient que tout fuyait.
Au village, les quelques personnes qui connaissaient la fugue quotidienne des trois vieux se demandaient pourquoi ils venaient se chauffer au soleil, à cet endroit.
Peut-être avaient-ils aimé inconsciemment cette Saison qui ressemblait si peu à leur femme ou à celles du village?
Saison avait su entrer au café sans se poser de questions. Elle remettait les hommes à leur place, quand ils allaient trop loin. Elle n’en avait pas peur.
Elle critiquait le maire, le curé ou d’autres devant les passants… Une femme libre ayant un caractère bien trempé, mais qui faisait peur aux villageoises!
«Elle n’est pas née ici», disaient-elles.
Depuis sa mort, aucune voix masculine ne s’était élevée pour la critiquer. On ne critique pas un mort! Cela porterait malheur.
Elle n’était pas devenue une sainte pour autant, mais une femme qui avait pris en charge une petite fille venue de…?
Seuls le facteur, Baptiste et son père l’avaient su, mais, pour faire enrager le village, tous trois s’étaient promis mutuellement de ne rien dire.
C’était le secret de Saison!
Chapitre 2
Améglia, qui venait d’avoir seize ans, avait beaucoup grandi et sentait que son corps changeait. Elle aimait de plus en plus se retrouver au milieu de ses camarades. Toujours aussi sociable, elle aidait les uns, en consolait d’autres et, le soir, chahutait souvent à la sortie du lycée.
Constatant l’amour qu’elle avait pour ses études et sa facilité d’adaptation, la proviseure de son lycée et quelques professeurs s’étaient chargés de l’aider dans ses horaires. Avec l’accord de Baptiste, ils avaient été modifiés pour laisser une large place à ses cours de braille et de violoncelle qu’elle prenait plusieurs fois par semaine, chez un vieux monsieur, et à l’école de musique qui avait vu Baptiste enfant.
Après être allée en voiture pendant deux ans à Morcenx, pour ses cours, elle demanda à Baptiste la permission d’y aller, seule, en bus. Même si elle connaissait d’avance la réponse, elle essaya cependant. Baptiste lui expliqua qu’elle était trop jeune, qu’elle ne connaissait pas le chemin, que… Sans le lui dire, elle y était néanmoins allée plusieurs fois en bus, avec la maman de Blandine. Et, chaque fois, elle s’était concentrée pendant le trajet afin de sentir quand le bus s’arrêtait, quand il tournait à droite, quand, après un dos d’âne, il allait plus vite. Elle avait observé qu’après avoir dépassé la scierie et son odeur parfois désagréable, elle arrivait près de la gare. À la descente, il fallait compter 275 pas à faire tout droit pour aller à ses cours de braille, après avoir traversé la place du marché. L’école de musique n’était pas loin, 80 pas à gauche, sentir le poteau qui supportait les feux vert et rouge, traverser la rue et aller à droite pendant 24 pas. La porte était reconnaissable, car elle était à deux battants.
«J’aimerais y aller seule. Je suis grande, maintenant. Pendant combien de temps encore vas-tu me suivre ?
– Je suis responsable de toi.
– S’il te plaît…
– Pas question!
– J’ai une idée, allons-y en bus tous les deux. Je me charge de t’indiquer le chemin. Si je me trompe, tu auras gagné.
Baptiste se demandait pourquoi elle insistait tant.
– Non, je ne veux pas!dit-il avec autorité.
Mais, après l’avoir vu bouder, le soir, il changea d’avis et proposa de faire un essai.
Le lendemain, jour de la leçon de braille, ils prirent le bus.
– Baptiste, ne dis rien! C’est moi qui te conduis. Tu es aveugle et moi, je vois!»
Quelle ne fut pas sa surprise quand il constata que sa petite lui disait que le bus, après avoir tourné, irait plus vite, qu’une fois passés devant la scierie, ils entreraient dans Morcenx et la gare serait là!
Après être descendue, elle lui donna la main et, ensemble, ils comptèrent les pas, à droite, puis à gauche.
«Attention! dit-elle. Il y a le trottoir du passage piéton.
– Comment as-tu fait pour en arriver là?
– C’est mon secret. Je peux aussi t’emmener à la mairie, ou à la pharmacie.
– Ah! Dia! s’exclama-t-il.
– Et si je t’offrais une glace pour te prouver que je suis grande et indépendante. Pourquoi ne pas aller au café en face de la gare? Elles sont délicieuses. Tu sais, comme tu ne m’en offres jamais, j’en achète toute seule. Cela fait du bien, après le cours de violoncelle.
– Ainsi, je découvre, tout à coup, une fille qui a grandi sans que je m’en aperçoive, qui se balade en bus sans ma permission! Et qui mange des glaces dans mon dos, mais sans m’en offrir!
– Qu’est-ce que je fais en ce moment?
– Tu as raison. Je rectifie : une fille qui mange tous les jours des glaces à Morcenx et qui, pour la première fois de sa longue vie, se rend compte que son pauvre Baptiste n’en a jamais mangé et ne connaît aucun parfum!
– Tu exagères!»
Ainsi, par le biais de concours d’élocution, leur entente grandissait. Chacun faisait attention à l’autre. Même dans les moments les plus difficiles, tous deux savaient et sentaient jusqu’où aller pour ne pas frustrer l’autre.
Ce n’était pas facile pour Baptiste, entre elle et son père, le Marcel, vieillissant et buvant de plus en plus pour ne plus penser à ses chagrins. Il en avait tant qu’il les oubliait dès qu’il commençait à les évoquer. Baptiste aurait voulu qu’il aille retrouver ses camarades de classe de l’armée, à la maison de retraite d’Onesse-et-Laharie, mais Marcel ne voulait pas se séparer d’Améglia. Il s’en sentait responsable, même à plus de quatre-vingts ans. Il ne pouvait pas avoir confiance en son fils, qui avait abandonné son pauvre père pour aller vagabonder dans le monde. Après trois ans d’absence, son galopin de fils, disait-il, était revenu frapper à la porte paternelle et les disputes, petit à petit, avaient recommencé. La seule décision qu’ils avaient prise en toute sérénité et après avoir mûrement réfléchi, était de prendre Améglia chez eux, pour soulager Saison et, surtout, pour rendre un peu plus heureuse cette enfant.
La petite était arrivée chez eux vers six ans. Il était difficile de définir l’âge réel, puisque ses papiers d’identité avaient disparu! Petit à petit, l’enfant avait découvert la différence de vie entre la maison de Saison qu’elle quittait et celle de Baptiste et Marcel où elle recommençait une autre vie.
Baptiste avait mis quelque temps à comprendre pourquoi son père surveillait tout ce qui se passait dans la maison. Marcel commandait et bougonnait sans arrêt, devenant odieux, ne cessant de critiquer tout ce que faisait son fils. Il lui reprochait de n’avoir pas encore trouvé de femme. Il s’immisçait dans tous les actes du quotidien. Il voulait tout savoir. Depuis son retour, Baptiste se demandait s’il avait reçu un seul compliment de son père :
Je ne sais pas comment il était avec ma mère. Cela a dû être difficile pour elle. J’étais trop petit à sa mort. C’était si affreux que l’on m’a chassé de la maison pour que j’ignore la vérité. J’aurais tant voulu qu’il me prenne sur ses genoux, à ces moments-là, et que je puisse m’enfoncer dans ses grosses vestes et pleurer, pleurer, pleurer. Depuis lors, jamais je n’ai reçu un geste d’affection venant de lui. Alors, pourquoi est-il si doux avec Améglia? Il l’appelle «mon rayon de soleil», «ma petite chèvre galopante».
À chaque retour de Morcenx, après sa leçon de violoncelle, il l’appelait et lui demandait de jouer ce qu’elle venait d’apprendre. Quand je pense à tous les morceaux de piano, de saxo puis de violoncelle que j’ai appris (j’ai même eu plusieurs premiers prix), il n’a jamais voulu venir m’écouter quand je passais une audition. Maman était toujours là, seule et triste. Les autres parents étaient ensemble et elle savait qu’elle entendrait la phrase qu’elle redoutait : «Votre mari n’a pas pu venir ? Comme c’est dommage! Votre fils a joué admirablement bien, aujourd’hui. Vous allez en faire un artiste, il jouera dans le monde entier». Tout en écoutant, elle imaginait son homme, attablé au café devant un verre de vin.
Baptiste se demandait ce que ce père voulait lui faire payer. Il savait que le vieux rancunier lui reprochait de l’avoir abandonné en partant faire son tour du monde.
Tout en marchant dans l’airial, il se remémorait quelques faits de son enfance et les comparait à la vie d’aujourd’hui. Tout à coup, il se rappela avoir vu Améglia, son violoncelle à la main, passer devant Marcel. Aussitôt ce dernier lui avait demandé chez qui elle allait et il lui avait signifié qu’il serait heureux d’écouter le dernier morceau étudié.
Baptiste suivait la scène et remarqua le soupir de la jeune fille qui tentait de fuir. Malheureusement, Marcel s’imposa.
«Pourquoi essaies-tu de partir? Ce n’est pas bien! Tu sais que je t’aime, mais tu as des devoirs envers Baptiste et, surtout, envers moi. Je te loge, je te nourris, je t’aide. Que fais-tu pour me remercier? Tu fuis!
Baptiste fut sidéré.
– De quel droit lui parles-tu ainsi? C’est moi qui suis son tuteur. Ne l’oublie pas! C’est moi et moi seul qui suis responsable d’elle devant la loi. Alors, pour la dernière fois, je te demande poliment de te taire !
Baptiste savait que son père était coléreux et égoïste et que, depuis quelque temps, il commençait à perdre la tête.
Aussitôt, Améglia se colla à Baptiste et lui murmura :
– Chut, tais-toi! Il est vieux, mais il m’aime bien. J’essaie de le lui rendre.»
Les scènes du vieil homme se terminaient toujours par une bouderie et, quelque temps après, il redevenait agréable et avait tout oublié.
Dans le village, le curé jouait souvent les médiateurs. Baptiste l’appréciait et, ce jour-là, il le rencontra dans la rue. Ils se connaissaient depuis qu’il était arrivé à la cure et, en trois ans, il avait accompli un tel travail qu’il était estimé des croyants et des non-croyants. Tout le monde l’appelait par son prénom, Louis et le tutoyait. Il était né chez sa grand-mère de Lévignacq. Souvent fier de le rappeler, il ajoutait : «… donc, je suis landais du pays de Born!»
Ce matin-là, ils discutèrent du nombre de pots de résine qui manquaient pour subvenir à la récolte qui commençait, puis Louis demanda comment allait Améglia. Baptiste fut heureux de lui raconter les progrès de la petite et la découverte qu’il avait faite en allant avec elle à Morcenx, en bus. Pourtant, il changea rapidement de sujet pour aborder celui qu’il avait sur le cœur : son père.
«Il finit mal sa vie, soupira-t-il.
– Ne t’inquiète pas! Demain, je vais avoir du temps, j’irai le voir. Fais en sorte qu’il n’aille pas au café au début de l’après-midi! Même s’il ne cesse de me dire qu’il ne croit pas en Dieu, nous nous entendons bien», ajouta-t-il en souriant.
Ainsi, le lendemain, Marcel eut la visite du Landais – nom que certains lui donnaient – ce qui leur permettait de ne pas dire le mot curé. Louis frappa à la porte. Il entendit tomber une chaise et, immédiatement après, un juron tonitruant. Pensant que Marcel devait être seul, il se permit de pousser la porte. C’est alors qu’il vit le vieil homme effectuer des efforts surhumains pour se remettre sur ses deux jambes.
«Que t’arrive-t-il, Marcel? Tu t’es levé trop vite et tu es tombé? Attends, je vais t’aider! dit Louis.
– Pas la peine, j’y arrive seul!
– Comme tu veux, mais sache que je peux t’aider en mettant mon bras sous tes épaules.
Même à son âge, Marcel n’aurait jamais admis de se faire aider! Après s’être relevé puis installé dans son fauteuil, bien coincé entre des coussins, il prit la parole.
– Je me demande pourquoi tu es là et je devine qui t’a dit de venir. Le pourquoi? Même si je demande, je sais que c’est Baptiste. Il est de plus en plus jaloux, car j’aime de plus en plus notre petite et je le rends furieux. Il veut me séparer d’elle. Je le gêne. Je l’énerve, mais, vois-tu, je n’ai jamais entendu jouer du violoncelle aussi bien. C’est beau, oui, tellement beau! Elle produit des sons si doux et d’autres si violents. Je sais que Baptiste jouait, mais je n’avais pas le temps de m’asseoir pour l’écouter. Même si je l’avais fait, je lui aurais dit qu’il fallait progresser et nous nous serions disputés. À l’époque, c’étaient déjà des scènes journalières. Cet imbécile disait sans cesse : heureusement qu’il y a Maman! Au moins, elle, elle m’aime!
Patiemment, Louis écoutait, tout en cherchant comment changer de conversation. Certes, Marcel vieillissait, mais le connaissant depuis son arrivée au village, il lui semblait que les sujets de discussion diminuaient à chaque visite.
– Mais que fais-tu, toute la journée?
– J’attends la petite et je prépare ce que je vais lui dire.
– Toute la journée? Mais ce doit être long!
– Certains jours, oui! Mais, dans l’ensemble, j’aime ces moments-là.
– Cela fait déjà presque une année qu’Améglia est chez vous. Tout se passe bien?
– Ah! Tout irait bien, si j’étais seul avec elle, mais nous avons un gros problème. C’est Baptiste. Il est toujours là, à nous surveiller. Il est très jaloux.
– Mais c’est lui qui est responsable de la jeune fille. Les papiers administratifs le prouvent.
– Qui a rédigé ces papiers? Vous le savez? s’écria Marcel en colère.
– Depuis quand me vouvoies-tu? J’ai dit à tous, et à toi aussi, que lorsque nous nous retrouverons au paradis… nous serons tous égaux : plus de pauvres, plus de riches, plus de jeunes, plus de vieux et c’est sur cette terre que tout commence. Tu m’as tutoyé, m’as-tu dit à mon arrivée au village, parce que j’étais un enfant du pays, étant landais moi-même. Alors, tu ne vas pas me vouvoyer maintenant!
– Tiens, tu as, toi aussi, mauvais caractère! On dirait mon fils! Vous êtes pareils!
– Mais pourquoi restes-tu toute la journée à attendre Améglia? Si tu allais à la maison de retraite rendre visite à tes copains de l’armée, tu pourrais jouer à la belote et te souvenir avec eux de tes bons moments!
Tiens, j’ai une idée, reprit-il après un long silence, pourquoi n’irais-tu pas passer quelques jours là-bas, pourvoir? Si cela te plaît, tu pourras t’inscrire pour y entrer. Il faut faire un essai. Améglia viendrait te voir et te jouer ses morceaux. Je suis sûr que cela plairait à tes copains de l’entendre. Je peux demander à la directrice. Je la connais bien, mais je ne le ferai qu’avec ta permission. Réfléchis! Je reviendrai la semaine prochaine. Tu peux faire un essai de deux ou trois jours et tu verras si tu es d’accord.
– Tu veux m’avoir! grogna Marcel entre ses dents. Je me demande pourquoi tu veux que je quitte la petite.
– Je ne veux pas, mais il faut t’habituer à la voir un peu moins. Tu as ta vie et elle a la sienne. N’oublie pas qu’elle est encore gamine. Mais elle a seize ans, je crois ? Il faut qu’elle apprenne petit à petit à se gérer toute seule.»
Tout en parlant ainsi, il se demandait si ce pauvre vieux n’avait pas quelques idées derrière la tête.
Chapitre 3
L’automne, cette année, arriva tout à coup, àgrands pas. Après un été caniculaire, tout le village était épuisé. Chacun s’enfermait derrière ses volets clos. Les gros chantiers des alentours continuaient à changer leurs horaires : commencer plus tôt le matin et, après une longue coupure aux heures les plus chaudes, recommencer jusque tard dans la soirée. Malgré ces arrangements, tous se plaignaient, attendant la pluie et la baisse de température.
Améglia, elle aussi, était impatiente de sentir arriver sa saison des odeurs, comme elle appelait l’automne.
Et l’automne arriva avec la pluie et ses nuits fraîches. Dès la première baisse de température, elle enfila ses grosses chaussures de marche, prit son éternel bâton et partit, seule, sur les chemins qui lui étaient destinés.
Depuis qu’elle était arrivée chez ces deux hommes, Baptiste lui avait délimité un parcours d’environ deux ou trois kilomètres qu’elle pouvait faire et refaire à son gré. Il se rappelait l’horrible nuit où, petite, elle s’était perdue dans la forêt, après que la tempête avait tout dévasté. Il n’avait jamais pu oublier ce cauchemar. Il en rêvait dix ans après, de temps en temps. Grâce (ou à cause) de cette nuit terrible, il avait créé un parcours où il était certain qu’elle ne pût se perdre. Tout le long, à différents emplacements, il avait positionné des points de repère, enfoncés dans le sol pour les fixer. Ils firent le trajet des dizaines et des dizaines de fois ensemble. Quand il constata qu’elle avait sienne cette balade, il la laissa partir seule. Ce parcours devint son coin secret.
À sa première escapade en solitaire, elle se revit, petite, arriver dans l’airial, apeurée par tous les bruits inconnus qui l’entouraient, elle, l’enfant de cinq ans n’ayant jamais quitté le quartier de sa ville. Le vent dans les bambous, même léger, l’apeurait. Elle découvrit aussitôt que cette brise avait le même bruissement que la pluie. Si une branche craquait, elle était sûre qu’elle allait être attaquée. Elle n’avait jamais entendu autant d’oiseaux. Que le cri du geai lui faisait peur! Le toc-toc-toc du pivert ne la rassurait pas davantage. Elle se rappelait cet airial qui lui semblait immense, avec ses coins lui permettant de se cacher pour être protégée. Elle laissait ses mains traîner sur tout ce qui l’entourait. Elle passait de la sensation de douceur de la mousse à la rugosité du tronc du chêne ou au piquant des ajoncs. Et ces souvenirs évoqués l’amenèrent à parler à Saison partie sans le lui dire retrouver ses deux mamans : celle qui l’avait mise au monde et qu’elle n’avait pas connue, et la deuxième qui l’avait adoptée et qu’elle avait beaucoup aimée.
Petit à petit, à chaque promenade en solitaire, elle s’asseyait à cet endroit précis sur la grosse souche et se mettait à lui dire qu’elle avait appris à la connaître et à l’aimer. Elle lui parlait surtout de ce qu’elle ressentait, le vent entre les arbres, le soleil sur sa peau, le bruit même insignifiant autour d’elle. Elle lui racontait qu’elle avait entendu un serpent s’approcher. Elle avait reconnu son bruit par son sifflement dans les feuilles mortes. Elle n’avait pas eu peur et avait tapé un grand coup sur le sol pour le faire fuir. Elle en était fière!
Améglia aimait sortir au coucher du soleil. C’était pour elle une continuité de Saison. Elle se souvenait qu’à la fin de la vie de cette dernière, elle s’était assise à côté d’elle pour se laisser envahir par la descente du soleil tout en écoutant les chants d’oiseaux diminuer. Comme elle avait aimé ces moments. Elle disait tout ce qui lui passait par la tête. Elle était persuadée que Saison l’écoutait.
L’automne était le moment où elle engrangeait les odeurs et les différents cris des oiseaux qui l’entouraient. En se concentrant, elle s’agenouillait et restait, les yeux fermés, à respirer une mousse qu’elle avait mise dans ses mains. Il lui semblait qu’elle ressentait dans sa mémoire des moments doux et d’autres subis si durement que les larmes réapparaissaient. Pourquoi racontait-elle tout cela à cette femme qui avait mis tant de temps à l’aimer? Comment avait-elle fait pour oublier ce si peu d’amour qu’elle lui avait montré la recevant, elle, petite fille, dans un tel taudis ? Jamais un baiser, jamais un mot gentil! Comme elle avait souffert sur le porte-bagage! Elle ne devait rien dire et supporter les trous dans lesquels le vélo s’enfonçait. Elle se rappelait tout cela, mais voulait l’oublier. Ce qu’elle gardait en elle était la caresse qu’elle avait sentie, une nuit, sur sa joue, du petit chat qu’elle avait reçu et, surtout, surtout, cette poupée si douce, aux longues jambes, qu’elle avait trouvée sur son lit. Comme elle avait aimé ce cadeau! Elle aurait pu évoquer la gentillesse du facteur, mais elle s’était tant tournée vers Saison que tous les autres étaient devenus lointains dans son esprit.
Aujourd’hui, elle hésitait à dire tous ses secrets à cette femme de l’au-delà et, pourtant, un matin où elle s’approchait de son endroit préféré, elle se lança et lui parla de Marcel. Elle lui raconta comment, depuis un certain temps, elle se sentait mal à l’aise quand elle se trouvait seule avec lui. Il lui faisait peur. Elle faisait tout pour l’éviter et ne pas passer près de lui, mais ce n’était pas facile. Elle n’osait pas en parler à Baptiste. Il était son fils. Elle devait se débrouiller seule, se disait-elle. Pourquoi l’appelait-il Petite chérie et pourquoi voulait-il sans cesse lui caresser la joue?
Ce jour-là, elle lui parla aussi de l’énigme que lui posait Baptiste. Certains soirs, lorsqu’il venait lui dire bonsoir quand elle était couchée, il sentait un parfum qu’elle n’aimait pas et il était habillé de sa chemise en velours très douce. Quelque temps après, elle entendait la porte de l’entrée se fermer très doucement et comme un voleur, il partait en voiture. Où allait-il? Elle le lui avait demandé plusieurs fois, mais la réponse était toujours la même : «Tu es trop curieuse! Je ne peux pas te le dire. C’est mon secret, mais, promis, je te le dirai bientôt.»
Elle attendait ce bientôt qui avait du mal à arriver!
Elle parlait de tout cela à Saison, ou bien à elle-même, tout en écoutant les bruits de la forêt. Que de sons différents! Elle croyait les connaître tous, mais, souvent, un nouveau, ou un cri d’animal la faisait sursauter. Avec Saison, elle avait planté un petit eucalyptus qui, aussitôt, s’était mis à grandir, grandir. Elle aimait aller le voir. Son écorce tombait chaque année et son tronc était si lisse que c’était un bonheur de l’entourer de ses bras et de le sentir. Elle restait de longs moments les yeux fermés, le serrant le plus possible. Elle se ressourçait. Elle ne bougeait plus. Quand elle le quittait, il n’était pas rare de la voir l’embrasser comme pour le remercier. C’est un peu Saison qui revivait en elle.
Un soir, ses devoirs de classe effectués et ses morceaux de musique répétés, Améglia entendit Baptiste monter l’escalier. Il frappa à la porte, comme toujours, et attendit.
«Entrez, Monsieur Baptiste.
– As-tu fini ton travail?
– Oui, Papa!
– S’il te plaît, arrête de m’appeler Papadans la rue! Merci de l’avoir fait en plein marché de Morcenx, avant-hier ! Tu as appelé tellement fort que les gens se sont retournés et, j’en suis sûr, ont tous été étonnés de voir un si jeune et beau papa avec sa petite.
– Et alors? répliqua-t-elle. Ils ont vu une pauvre jeune fille qui avait envie d’avoir le soutien de son vieux père!
– C’est fou comme les filles de ton âge sont stupides! Tu as oublié d’avoir l’âge de raison!
– Si tu m’agresses ainsi, redescends dans ta tanière! Je n’ai pas besoin de toi.
– Quel dommage! Je venais te proposer un voyage, mais, comme je vois que je suis de trop dans cette maison, j’irai seul. Bye-bye!
– Quel ronchon tu peux être de temps en temps ! Allez, on fait la paix, le temps que tu m’exposes ce voyage aux îles Marquise et nous reprendrons notre conversation et, crois-moi, ce n’est pas toi qui gagneras!
– Comme tu viens d’avoir seize ans, belle enfant, je te propose, pour les vacances qui arrivent, de partir à Maubeuge où tu as vécu pendant cinq ans. Tu m’as dit, plusieurs fois, que tu aimerais y retourner et revoir la maison. J’ai justement reçu un message des nouveaux propriétaires pour toi. Ils ont eu notre téléphone par le commissariat qui jouxte ta maison. Quand tu étais là-bas, et que ta maman avait une course à faire et ne pouvait t’emmener, elle te déposait chez eux. Tout le personnel, m’ont-ils dit au téléphone, t’aimait et voulait s’occuper de toi. Cela leur permettait de ne pas écouter les gens qui attendaient leur tour, des heures durant, pour déposer une plainte.
– Oui, oui. Je suis prête à partir de ce pas!
– Certainement pas, tu n’as pas fait ton lit!
– Ah ! Quel trouble-fête! Mais que fait-on de Marcel?
– Depuis que Louis est allé lui mettre dans le crâne d’aller voir ses copains à la maison d’Onesse, il dit avoir réfléchi et est prêt à y aller quelques jours. Quand je pense que je lui suggérais de le faire depuis plus de quatre mois! Il a toujours dit non, parce qu’il y avait toi et qu’il devait s’occuper de ta petite personne, chère enfant… et, en quelques secondes, Louis passe et, aussitôt, mon père accepte! J’aurais dû me faire curé!
– Oh! La bonne idée! Je t’imagine en train de prêcher. Je me serais mise au premier rang et, sans ta permission, j’aurais applaudi et, même, avec mes copines, on aurait crié : bis! On aurait enfin été fières de toi!
– Grand Dieu! Que tu es stupide! Donc, es-tu d’accord que je retienne des places en train? Nous pourrions partir le premier jour des vacances et revenir quelques jours avant la rentrée des classes, pour que tu fasses ton travail. Je te demande de prévenir les professeurs de braille et de violoncelle.»
Ainsi, au tout début des vacances, Marcel étant installé à Onesse pour une semaine, Baptiste et Améglia prirent le train pour Paris où ils changèrent pour Maubeuge.
Aussitôt arrivés, leur chambre d’hôtel retenue, ils partirent visiter la ville et cherchèrent le commissariat.
«Je ne sens rien, dit doucement Améglia. J’étais persuadée qu’il y avait une odeur particulière. Je croyais me rappeler une rivière avec de l’eau qui frappait très fort des rochers, mais je n’entends rien.
– Oui, c’est la Sambre. Elle n’est pas loin d’ici. Elle traverse la ville. Elle prend sa source en France et part en Belgique à Erquelinnes, puis se jette dans la Meuse à Namur. Tu vois, chère Mademoiselle, je me suis renseigné pour t’emmener nourrir ton cerveau!
– Merci, cher professeur!»
